TÉMOINS DE L'ÉVANGILE

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Cet ouvrage regroupe les écrits spirituels de 100 personnalités ou groupes de personnes de Franche-Comté. C'est bien d'authentiques richesses spirituelles qu'il s'agit dans les quatre-vingts " Notes " que présente ici Monsieur le Chanoine Thiébaud. Certaines sont plus mystiques, d'autres plus engagées. Cette anthologie nous fait percevoir les échos d'une histoire religieuse qui a marqué la Comté depuis Ferréol et Ferjeux jusqu'aux chrétiens de notre siècle.
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296402225
Nombre de pages : 391
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Témoins de l'Evangile
Ecrits spirituels d'auteurs comtois

© L' Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8600-2

Jean Thiébaud

Témoins de l'Evangile
Quinze siècles d'écrits spirituels d'auteurs comtois,
présentés par Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattani me. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Religions

et Spiritualité

Cette série débute par un livre de circonstance, souhaité pour le Jubilé de l'an 2000 par Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, composé par Mr le chanoine Jean Thiébaud. L'objectif était de recueillir un florilège spirituel à travers seize siècles d'une histoire agitée et même rude parfois, c'est-à-dire depuis les origines de l'un des plus anciens diocèses français. Le résultat montre que l'Eglise de Besançon a vu naître en son sein un grand nombre de personnalités qui ont rayonné dans toute l'Eglise romaine. D'autres titres suivront à court terme pour illustrer l'année Rancé et seront consacrés à des inédits cisterciens. En l'espèce, actualité a fait loi. Néanmoins, la collection est largement ouverte à toutes les grandes religions. Richard Moreau

Du même auteur: Le Centre départemental de Bellevaux - Besançon (épuisé). Histoire d'un village comtois, Sainte-Marie-en-Chaux (épuisé). Le saint martyr du Bélieu, Etienne-Théodore Cuenot (épuisé). Missionnaires du diocèse de Besançon. Coopération missionnaire, 20 rue Mégevand, Besançon. Religieuses missionnaires du diocèse de Besançon. Besançon-BelfortMontbéliard. Coopération missionnaire, Besançon.

Présentation
Le présent ouvrage paraît au moment nous allons entrer dans la célébration du grand Jubilé de l’an 2000. Un Jubilé est toujours un temps de mémoire et de plénitude : il est riche de tout ce qu’ont accumulé les années qui l’ont fait advenir, à travers les épreuves et les accomplissements. Si le monde fête les 2000 ans de notre ère, si les chrétiens célèbrent «l’année de bienfaits de la part du Seigneur», inaugurée par la naissance de Jésus-Christ, le diocèse de Besançon n’a pas la prétention d’avoir déjà droit à un Jubilé bimillénaire ! Il est cependant parmi les plus anciens de France, depuis l’époque où, selon la tradition, St Ferréol et St Ferjeux sont venus de Lyon planter, par leur prédication et leur martyre, les premières semences évangéliques. Ces semences ont fait lever des plants et mûrir des fruits tout au long des siècles, et jusqu’aux temps actuels. Il était bien normal qu’en cette année jubilaire, nous puissions faire mémoire de notre héritage et recueillir quelques-uns des fruits de notre longue histoire pour en vivre aujourd’hui et marcher vers demain. C’est pourquoi j’ai demandé à Monsieur le Chanoine Jean Thiébaud de retrouver des pages significatives, qui ravivent le souvenir de ceux dont la foi et la fidélité nous ont transmis la Bonne Nouvelle, qu’ils avaient eux-mêmes reçue de leurs ancêtres. Le Père Thiébaud s’est mis à l’ouvrage avec application et enthousiasme. On pourra juger sur pièces de l’ardeur de son travail, ainsi que de la richesse de la tradition spirituelle du diocèse de Besançon qui, jusqu’au XVIIIème siècle, recouvrait d’ailleurs l’ensemble de la Franche-Comté. Tout au long de son histoire en effet, la Comté est restée fidèle à sa foi chrétienne, discrète mais solide comme son terroir et ses forêts, exportant des missionnaires, payant son tribut aux persécutions, aux déportations, au martyre...
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Les richesses spirituelles ne sont pas des trésors du passé. Si la façon dont elles se présentent porte la marque de leur époque, leur substantifique moëlle reste une savoureuse nourriture pour tous ceux qui savent la découvrir et la goûter.

C’est bien d’authentiques richesses spirituelles qu’il s’agit dans les quatre-vingts «Notes» que présente ici Monsieur le Chanoine Thiébaud. Certaines sont plus mystiques, d’autres plus engagées. A travers elles, nous découvrons ou retrouvons des hommes et des femmes vivants, disant leurs espérances, réagissant aux événements, affirmant leur foi. lls sont les témoins d’époques bien différentes, et pourtant leur humanité, leur confiance en Dieu, l’inspiration profonde de leur vie, en font en quelque sorte nos contemporains. Leur parole ne nous arrive pas seulement comme la transmission d’un héritage. Si nous y sommes attentifs, elle devient, au détour d’une phrase ou au jaillissement d’une indignation, une lumière pour notre temps, une étincelle qui réveille en nous le courage de persévérer. On peut parcourir cette anthologie d’une traite, pour y percevoir les échos d’une histoire religieuse qui a marqué la Comté depuis Ferréol et Ferjeux jusqu’aux chrétiens de notre siècle : il n’est pas sans profit de voir comment une même foi a inspiré des chrétiens si divers dans des circonstances si variées... Il reste que le grand intérêt de cet ouvrage est de mettre à notre disposition un choix d’écrits jusqu’ici dispersés, enfouis parfois dans des bibliothèques, et que nous pouvons enfin méditer et goûter paisiblement. Lectures spirituelles vivantes et stimulantes, à choisir selon l’humeur et les besoins du moment, pour y trouver un exemple, une inspiration, un signe... en ces temps où l’accélération des images distrait la réflexion, où le foisonnement des opinions fait vaciller les repères. Un chaleureux merci à l’auteur qui a mis ces richesses à portée de nos mains ! Lucien Daloz archevêque de Besançon

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Aperçu historique
Pour rejoindre les hommes, il est important de connaître le terroir qui les a fait naître, l’époque de leur passage dans un peuple. Les lecteurs ne peuvent pas tous recourir aux Histoires de l’Eglise de Besançon, de Richard, Loye, Rey et d’autres. Nous leur proposons donc cet «aperçu» qui, sans être exhaustif, permettra de situer les auteurs dont on lira des écrits. Il faudrait le compléter par une histoire de la société civile, avec ses alliances, ses remous, son allégeance à divers suzerains. Le christianisme pénétra en Comté dans le contexte de la fin de l’empire romain. A la fin du IIIème siècle, la cité de Vesuntio avait probablement son premier évêque, saint Lin. Au sud, le cénobitisme s’implanta à Condat (Saint-Claude) au Vème siècle. Une première époque, du Vème au VIIIème siècle, vit l’implantation de la vie monastique (et missionnaire sur le terrain) avec saint Colomban et ses disciples. Après plusieurs siècles d’invasions et d’obscurité (invasion des Normands, des Sarrazins, des Hongrois), l’Eglise diocésaine vécut sa renaissance au XIème siècle sous l’impulsion de l’archevêque Hugues de Salins (1031-1066), qui domina l’histoire comtoise. La Franche-Comté fut rattachée au Saint Empire Romain Germanique en 1032. Le conflit en Europe entre pouvoirs civil et religieux fut apaisé par le grand Pape d’origine comtoise, Calixte II, dont le pontificat se déroula de 1118 à 1124. Les abbayes devinrent des foyers de vie intellectuelle, au XIIème siècle surtout, et les clercs en furent les bénéficiaires privilégiés. Au XIVème siècle, s’accentua la francisation du pays, avant que le traité de Senlis, en 1493, ne le place sous la domination des Habsbourg. Ce XIVème siècle fut pitoyable : vers 1350, la peste noire fit en Europe vingt millions de victimes, soit le tiers de la population. C’était l’époque des confréries : les chrétiens étaient en quête de saints protecteurs. Sainte Colette ouvrit à la joie franciscaine un horizon lourd de calamités et de désordres.

Le XVIème siècle débuta par la cassure luthérienne : 1523 marqua la séparation du pays de Montbéliard. La Comté s’engagea dans la réforme catholique avec la naissance de grands éducateurs : les jésuites, disciples de saint Ignace, et la bourguignonne Anne de Xainctonge, qui commença son Institut en la fête des saints Ferréol et Ferjeux. Dans le sillage du Concile de Trente, collèges et séminaires vont former les générations qui entreront dans le XVIIème siècle, le siècle des saints. Une douzaine de notices sont consacrées à des auteurs du XVIIème siècle, plus que durant les quinze siècles qui l’ont précédé. Notre XVIIème siècle comtois est digne du «grand siècle des âmes». Après la désastreuse guerre de Dix ans, il fallut lutter contre la sorcellerie, annoncer la foi par l’enseignement, restaurer les paroisses et les institutions. Le grand archevêque Antoine Pierre de Grammont en fut le promoteur efficace. La Franche-Comté devint française en 1678, surtout du fait des notables. La France du XVIIIème siècle passe pour être celle des philosophes. Cependant, en Franche-Comté, la foi ne paraît pas avoir été entamée, du moins dans le peuple. Les abus du système social devenaient insupportables et la commende engendrait la décadence monastique. Emergèrent chez nous des théologiens et des missionnaires qui permirent à l’ensemble du clergé de résister au schisme d’une Eglise gallicane. La Franche-Comté tient le triste record des prêtres déportés dans la deuxième terreur. Nos «martyrs» de la Révolution restent présents dans la mémoire collective, même s’ils sont absents des manuels scolaires. L’après-Révolution garda durant toute une génération les traces pénibles du conflit entre les deux clergés : le réfractaire et le constitutionnel. Ce fut aussi l’époque d’un essor spirituel et missionnaire, où naquirent plusieurs instituts qui rayonnèrent au delà des frontières. Dans le cours du XIXème siècle, les chrétiens de Franche-Comté prirent part aux combats du libéralisme : liberté de l’enseignement, morale liguorienne contre le jansénisme, combats alliés à un réel soutien aux classes pauvres. Ce fut au niveau national que l’on vit surtout oeuvrer les Montalembert, les Gousset, Keller, Pernet et surtout le jurassien Philippe Gerbet, qui attira l’attention de Henri Bremond. En 1823, fut fondé le nouveau diocèse de SaintClaude, avec le département du Jura : la Franche-Comté perdit alors son visage séculaire. 8

D’autres modifications territoriales intervinrent. Après la guerre de 1870-1871, Belfort et cinq cantons du Haut-Rhin furent intégrés dans les cadres administratifs et religieux de la Franche-Comté ; des paroisses de Haute-Marne revinrent à la Haute-Saône. En 1955, le diocèse comptait 887 églises curiales, plus 37 églises annexes, pour 1.325 communes. Au XIXème siècle, le Cardinal Mathieu favorisa l’érection de nombreuses églises pour une population essentiellement rurale. Le XXème siècle est connu de tous les lecteurs. Il commença par des querelles tenaces entre les partis de droite et les radicaux. Jusque dans les plus modestes villages, les antipathies politiques brisèrent la cordialité des communautés. Puis «l’Union sacrée» renouvela le tissu social dans l’hécatombe de la guerre 1914-1918. Entre les deux guerres, le renouveau des vocations, l’amour de l’Eglise donnèrent au diocèse l’épanouissement des beaux jours. Après les grands rassemblements de l’Union des Catholiques et de l’Action Catholique de la Jeunesse Française (A.C.J.F.), les chrétiens s’engagèrent avec zèle dans l’évangélisation des divers milieux sociaux et portèrent les défis de la foi dans une société éclatée, tandis que l’évolution démographique vidait les paroisses rurales. Les chrétiens éprouvèrent le besoin de formation par les sessions et retraites : la fondation de la Roche d’Or fut une grâce appréciée bien au delà de la province. Entre temps, la guerre de 1940-1945 eut ses attentistes et ses héros : le tribunal de l’Histoire n’a pas fini d’en juger, surtout quand le risque est loin. Et voilà que, depuis 1960, ici comme ailleurs, une cassure s’est produite dans la transmission de la foi. Les médias deviennent les maîtres à penser d’une population ouverte à toutes les opinions. Si les chrétiens n’ont pas de polémique confessionnelle à débattre, d’autres questions, liées à la dignité de l’homme et de la famille appellent leur vigilance. En 1979, en vue d’une pastorale mieux adaptée, Rome approuva le projet de la fondation d’un nouveau diocèse pour la région de Belfort-Montbéliard. Ainsi, à travers l’histoire mouvementée des hommes, avec leurs richesses et leurs faiblesses, Dieu développe son dessein d’accomplir une Histoire Sainte. Jean Thiébaud 20, rue Mégevand, 25000 Besançon 9

Comment choisir des auteurs spirituels ?
Pour avoir accès aux écrits spirituels de notre Eglise, deux sources s’offrent à nous. La première est l’oeuvre collective publiée sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus, le Dictionnaire de Spiritualité ascétique et mystique (édition Beauchesne). Ce Dictionnaire de 17 tomes présente plus de dix auteurs d’origine comtoise, et dans le seul article «France», relatif aux diverses expressions de spiritualité au cours de l’Histoire de France, dix comtois sont présentés. On retrouve chez eux les grands mouvements de dimension nationale, les réveils du XVIIème siècle, de l’après-Révolution. Attardons-nous sur Philippe Gerbet (1798-1864) : il est cité pour l’époque romantique comme «témoin de la théologie du coeur», tout en rappelant que «la perfection du sentiment se vérifie là où se trouvent les vrais dogmes». Aumônier du Lycée Henri 1V, c’est à lui que Frédéric Ozanam doit toute sa formation. Et sa dévotion eucharistique se retrouve chez Pauline Jaricot. Ainsi, le Dictionnaire nous fait rencontrer des maîtres spirituels. On en rencontre d’autres, et c’est la deuxième source, en relisant les événements. Engagés dans la vie pastorale, dans l’accompagnement des fidèles à travers les jeux ou les combats de ce monde, des Comtois s’affirmèrent comme «maîtres spirituels». Ils le furent par des écrits de circonstance, sans souci de littérature. Dans des conjectures graves, les mots sont absents, les gestes parlent, l’Esprit les anime. Le choix de ces auteurs et de leurs écrits est inspiré par un souci de fidélité à l’histoire, exempt d’idée préconçue. Fidélité aux personnages, autant que possible représentatifs du groupe, de la tranche de vie où ils étaient insérés. Ceci nous conduit à évoquer la foule des absents, mais qui ont eu une influence que Dieu seul connaît : militants laïcs dont les écrits n’ont pas été conservés, missionnaires, curés, catéchistes, maîtres d’enseignement, animateurs de groupes ou de paroisse, parents chrétiens, qui ont transmis la foi et ont soufflé aux tout petits les premiers mots de la prière... Avec quel respect nous les vénérons ! «Vos noms sont inscrits dans les cieux». J.T. 10

Le Père Bernard de Vregille, jésuite, historien du Moyen-Age, membre de l’équipe (intégrée au CNRS) de «Sources chrétiennes», à Lyon, a publié de nombreux travaux sur la Franche-Comté chrétienne, en particulier sa thèse de doctorat sur Hugues de Salins. Je le remercie d’avoir éclairé ces époques lointaines, non accessibles à beaucoup. Voici ses réflexions sur les auteurs mystiques de la Comté antique. J.T.

Grâce à la «Vie et Règle des Saints Pères Romain, Lupicin et Oyend, Abbés des Monastères du Jura», tous trois authentiques Séquanes, la Franche-Comté peut revendiquer une place marquante dans l’Histoire littéraire du mouvement monastique dans l'antiquité, titre du grand ouvrage de dom Adalbert de Vogüé. De même, avec la Règle pour les Moniales, de l’évêque saint Donat, disciple de saint Colomban de Luxeuil. En revanche, par la suite, on ne rencontre plus dans la province de textes «fondateurs», même aux époques où la vie religieuse connut une particulière intensité, comme au XIème siècle, sous l’archevêque Hugues Ier de Salins, au XIIème, sous les archevêques Anséri et Humbert. Tout au plus, quelques «Vies» de saints. Les abbayes cisterciennes comtoises, nombreuses et vivantes, n’ont du reste produit que très peu d’oeuvres écrites. Est-ce à dire qu’il n’y a pas eu en Franche-Comté d’auteurs spirituels à ces époques anciennes ? Le choix de textes que l’on va lire, ceux du XVIIème siècle surtout, prouve heureusement le contraire. Mais ces textes sont pour la plupart l’oeuvre de gens discrets, parfois demeurés inconnus à leur époque, comme la «couturière mystique», de Scey-sur-Saône, ou la moniale doloise citée par le Père Chifflet. A peine plus connus sont les poètes dévots, des laïcs : Jean Terrier et surtout Jean-Baptiste Chassignet. Il y a lieu de s’étonner de tant de discrétion littéraire, quand on songe à la prolifération des établissements religieux, de moniales surtout, que connut le diocèse au XVIIème siècle : une quarantaine de communautés féminines ont été fondées entre 1600 et 1650. Le contraste est grand entre cette vitalité religieuse et la sobriété de son expression. Une telle réserve tient-elle au caractère comtois «à la foi éclairée, mais peu démonstrative», disait Mgr Besson, au particularisme comtois, très accusé alors ? Laissons-en juges les historiens. En tout cas, le nombre et la variété des textes religieux et spirituels que l’on va lire ici pour les siècles suivants, témoignent assez de la profondeur de la vie chrétienne enracinée dans ce passé lointain. Bernard de Vregille 20, rue Sala, 69002 Lyon

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Carte partielle de la Franche-Comté, par F. Fraipont (la partie la plus occidentale de la Haute-Saône manque). Extraite d’un livre de voyage à bicyclette à travers la Franche-Comté publié vers 1900 et dessinée dans le goût. scolaire de l’époque, elle montre les routes principales et l’étagement du Jura géographique en plateaux.

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Saints Ferréol et Ferjeux
(IIIème siècle)
La cité de Vesontio reçut la première prédication chrétienne vers 180, au temps de saint Irénée de Lyon. Dès la fin du IIIème siècle, elle eut son évêque, bientôt reconnu comme métropolitain de la Provincia Maxima Sequanorum. En 346, on rencontre la signature de l’évêque Pancharius de Besançon, cinquième successeur du premier évêque Linus (Lin). Vers 370, au temps de l’évêque Anianus (Aignan), eut lieu, près de Besançon, la découverte des corps que l’on reconnut pour ceux de deux martyrs, disciples de saint Irénée, Ferréol et Ferjeux, prêtre et diacre, dont la grotte funéraire est l’actuelle crypte de la basilique des saints Ferréol et Ferjeux. Le culte de ces deux apôtres de la Séquanie fut toujours cher aux Bisontins à côté de celui du «protomartyr» saint Etienne, premier patron de l’église épiscopale.

I - Miracle raconté par saint Grégoire de Tours
Dans le recueil de miracles qu’il composa vers 590 à la gloire des martyrs, l’évêque saint Grégoire de Tours rapporte au chapitre 70, un miracle accompli par l’intercession des martyrs de Besançon à la prière de sa propre soeur. Il y mentionne leur basilique, leur crypte et l’ancien récit de leur passion. Texte édité par B. Krusch dans les Scriptores rerum merovingicarum (M . G. H. ) tome I, 2, Hanovre 1885, p. 85 (trad. Bernard de Vregille).

A la gloire des martyrs
La cité de Besançon, illustrée par ses propres martyrs, bénéficie de nos jours, elle aussi de fréquents miracles. Là, dans le secret d’une crypte, sont ensevelis deux martyrs dont on a la passion détaillée, Ferréol et Ferjeux. Un jour, le mari de ma soeur, terrassé par la fièvre, se trouvait gravement malade. Alité depuis plus de trois mois, il gisait sans souffle et son épouse désolée ne pensait plus qu’aux préparatifs de sa sépulture. Elle se rendit alors, triste et toute en pleurs, à la basilique des saints et se prosterna devant leurs tombeaux, collant ses mains étendues et son visage contre le rude pavé. Or, il se trouva que la paume ouverte de sa main droite se posa par hasard sur une feuille de sauge (la crypte en avait été jonchée pour honorer les martyrs). Quand elle eut répandu sa prière et ses larmes, elle se releva d’auprès des tombes et, croyant avoir pris dans sa main comme d’habitude un coin des étoffes de ses vêtements, elle garda la paume

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fermée. Une fois sortie de la basilique, elle ouvrit la main et s’étonna de voir cette feuille. Se demandant avec surprise ce que c’était, elle comprit qu’elle avait reçu du ciel un présent : par ce moyen, le pouvoir des martyrs viendrait au secours du malade. Déjà rassérénée, elle rentra chez elle et offrit à boire à son mari une infusion de cette feuille. Dès qu’il l’eut prise, plein de foi, il mérita d’obtenir sur le champ la plus complète guérison.

II - Messe gallicane des saints Ferréol et Ferjeux
Le Missale gothicum (man. Vatican, Reg. Lat. 317, fin du Vllème siècle) donne à la mi-juin, les pièces propres d’une Missa sanctorum Ferreoli et Ferrucionis selon le rite gallican. L’introduction est appelée «préface», la préface «contestation». Texte édité par L. C. Mohlberg, Rome 1958, p. 8991 (trad. Bernard de Vregille).

Préface
Prions humblement, frères très chers, le Seigneur notre Dieu, qui a accordé à ses saints martyrs Ferréol et Ferjeux un gage des joies futures au milieu même des combats présents. Grâce à l’ardeur inextinguible de leur amour, ils ont su acquérir la jouissance au détriment de la vie et fouler aux pieds la mort en mourant. Pour eux, grâce à l’âpreté de peines accablantes, le jour présent s’est envolé ; la porte de la lumière éternelle s’est ouverte. Qu’il nous donne à nous ses serviteurs que, de même qu’aucune sorte de supplices ne les a fait fléchir, alors que leur corps leur échappait, nous non plus, aucune séduction du monde ne nous détourne, par une funeste sécurité, de la résolution de le servir. Qu’ainsi le feu divin de sa charité allume en nous la vigueur de la foi, et qu’il consume en nous toutes les racines des fautes corporelles. Par le Christ.

Collecte
Dieu, tes très dévots confesseurs et martyrs Ferréol et Ferjeux affirment ton amour par leur sang et l’attestent par leur mort. En dépensant si libéralement pour toi le présent de la vie reçue de toi, ils témoignent que personne ne meurt que pour vivre. Accorde-nous de faire croître, par les mérites de notre vie, la foi qu’ils ont laissée inscrite dans nos coeurs par leur propre sang ; d’imiter ce qu’en eux nous admirons ; d’aimer ce qu’en eux nous vénérons ; de tendre par notre vie à ce qu’en eux nous comblons de louange. Par le Christ.

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Après les noms
Après avoir rappelé les noms de nos frères et de nos amis, prions le Seigneur de miséricorde. Qu’au milieu de Jérusalem, dans l’assemblée des saints il se fasse rappeler ces noms par l’ange de la sainteté, en vue de la béatitude de la joie éternelle. Que par sa puissance, il sanctifie notre présent sacrifice, que préfigurait celui de Melchisédech. Qu’il exauce aussi dans sa bienveillance les prières de ceux qui ont apporté des offrandes pour cette oblation en mémoire des bienheureux martyrs Ferréol et Ferjeux et de tous les saints. Qu’aidés par leur prière, ils méritent d’obtenir, non seulement des secours pour les vivants, mais aussi le repos pour les défunts qui nous sont chers. Par le Christ. Collecte pour la paix Seigneur des vertus, toi qui es admirable dans tes saints, accordenous, à nous pécheurs, la protection des bienheureux martyrs Ferréol et Ferjeux. Ils ont mérité par la vertu du martyre des couronnes resplendissant de pierres précieuses. Que par leur intercession, nous obtenions par un don de toi le pardon de nos fautes. Accorde-nous aussi que par le contact de nos lèvres se réalise l’union de nos âmes et que ce rite du baiser fasse croître la perpétuelle charité. Par le Christ.

Contestation
Il est digne et juste, vraiment il est digne et juste que nous redisions ta louange chaque fois que nous rappelons les combats des saints. Ce que nous proclamons de tes martyrs Ferréol et Ferjeux, nous l’attribuons à ta puissance, puisque leur couronne fait ta gloire. C’est toi qui, par ton Fils unique Jésus Christ notre Seigneur et notre Sauveur, a appris à des corps mortels à emporter la palme du précieux martyre. C’est avec justice que nous attribuons à tes mérites de pouvoir vénérer les actions des très courageux martyrs, puisque, par ton amour miséricordieux, tu embrases les âmes des hommes en vue du combat qui donne la gloire du ciel. De ta puissance vient la récompense de la peine des saints. Là où leurs membres ont été exposés au cruel bourreau, le sang répandu des martyrs est à ton service. C’est à toi qu’apporte le triomphe la main sanglante du licteur. Celui qui a volontairement tendu le cou avec joie a vaincu pour toi. Celui

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qui a été soumis aux ongles et aux flammes a remporté la palme pour ton nom. Tu as donc, Seigneur, de quoi exulter toutes les fois que nous commémorons de telles merveilles. Et c’est à bon droit que pour chacun, tu disposes de tes dons célestes, toi qui, grâce à tes saints, acquiers de partout tant d’amour. Qui, après une telle prodigalité de ta tendresse, ne disposerait son âme à souhaiter le martyre ? Qui ne serait provoqué au combat en voyant la victoire des martyrs récompensés par le fruit abondant de leur labeur ? Nous te prions donc, Seigneur, nous qui rappelons en cette commémoraison de tes saints Ferréol et Ferjeux leur précieuse victoire, de nous admettre à la récompense. Accorde à ta famille d’arriver à persévérer sur le chemin du labeur entrepris, afin que ceux qui croient en toi et te servent méritent d’obtenir auprès de toi une juste place, sinon lors de la première récompense, du moins lors de la seconde. C’est pourquoi, avec les anges et les archanges, ils crient et chantent...

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La vie des Pères du Jura
L’initiateur de la vie monastique dans la province de Séquanie fut saint Romain, qui établit son ermitage vers 430 sur le site actuel de Saint-Claude (Jura). Ordonné à Besançon en 444, il fut rejoint par de nombreux disciples dont le premier fut son frère Lupicin. Celui-ci partagea sa charge, puis lui succéda vers l’an 460. Ils accueillirent le jeune Oyend, natif d’Izernore, qui fut abbé à son tour jusque vers 515. Ce sont là les trois «Pères du Jura», dont un disciple de saint Oyend rédigea la triple Vie. Il s’agit d’une oeuvre historique et littéraire de grande valeur, qui a été éditée et traduite par F. Martine (Sources Chrétiennes, 1968, n° 142). Les pages suivantes ont été sélectionnées par Bernard de Vregille (la «porte de fer», dont il est question plus loin, est Izernore, dans l’Ain).

Sagesse et charité de saint Lupicin
71. Il y avait là, à la même époque, un moine qui, par les rigueurs d’une abstinence extrême, avait tellement épuisé son pauvre corps, tout ratatiné par une sorte de lèpre, tout décharné, ne vivant plus qu’à moitié, que cet homme, noué comme un paralytique, ne pouvait plus ni redresser l’échine, ni diriger ses jambes pour marcher, ni plier ou étendre les bras pour ses propres besoins : aussi, n’eût été le faible souffle qui l’animait encore, on eût presque déjà pris ce moribond pour un trépassé. 72. C’était environ la septième année qu’il ne prenait plus d’autre nourriture que les miettes de pain restées sur les tables des moines : après le repas des frères, il les ramassait d’un plumeau diligent, il les humectait d’un peu d’eau, et il les mangeait le soir. Dans un dessein salutaire, le bienheureux Ancien vint, dit-on, à son aide, et le secourut par une sorte de médication si délicate qu’il n’eut jamais l’air, en quoi que ce soit, de blâmer, voire de censurer publiquement l’abstinence excessive de cet homme. 73. Un jour donc, comme les frères étaient sortis aux champs pour accomplir je ne sais plus quel travail et que tout le monastère était désert : «Viens, dit l’Abbé au frère ; mets-toi sur mes bras et entrons dans le jardin de la communauté ; car, depuis longtemps enchaîné par la dure maladie qui te consume, tu n’as pas senti un rayon de soleil, ni joui du moindre coin de verdure».

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74. Puis il étend à terre des peaux de mouton ; il apporte au milieu des planches de légumes le corps tout engourdi ; il se couche à côté du frère et, feignant d’être ankylosé lui aussi par une maladie du même genre, il commence à étirer tantôt ses bras, alternativement, tantôt ses jambes, l’une après l’autre ; parfois même, renversé en arrière, roulant à maintes reprises sur le côté droit, puis sur le côté gauche, il redresse son épine dorsale par ce délicieux balancement. En même temps, pour mieux convaincre cette excessive austérité, l’Abbé ajoutait : « Dieu bon ! Quel réconfort, quelle amélioration j’ai ressentis sur l’heure ! Allons ! Frère, à toi ! Pour te guérir, je vais te faire exécuter de semblables mouvements de va-et-vient». 75. Tel un masseur, il se penche sur ce pauvre corps tordu et épuisé ; il l’étire en tous sens ; un à un, il lui assouplit les membres par des attouchements salvateurs ; le frère alors commence à étendre ses membres, à moitié engourdis encore, mais déjà redressés et aptes à leur fonction humaine. Courant alors chez l’économe, le Père entre dans la dépense, fait tremper dans du vin les morceaux de pain les plus menus qu’il peut trouver, sans oublier le reste du repas où il verse une large ration d’huile ; il apporte le tout dans le jardin : «Allons, très doux frère, renonce à ta volonté propre, à tes rigueurs et, si tu répugnes à obéir, que du moins un exemple ne te heurte pas. Ce que tu me verras faire, ajoute-t-il, tu dois le faire aussi, il n’y a pas de doute, au nom de l’obéissance, qu’aucune discussion ne saurait annuler : ainsi le veut la Règle». 76. Puis, après avoir conclu la prière, il s’assoit à côté du frère, restaure ce corps engourdi par des austérités excessives ; bien mieux, en le sustentant, il remet debout « l’âne » de son frère, croulant sous le faix le long de la route ; et, l’hymne dite, il le remporte sur son lit, réconforté. Le lendemain, il le ramène au jardin avec sa bonté habituelle et déploie à son égard le même zèle que la veille. Le troisième jour enfin, alors que le frère marche sans s’appuyer sur autrui, mais par ses propres moyens, l’Ancien lui procure un morceau de bois crochu, en guise de léger sarcloir et lui apprend à nettoyer avec lui la terre autour des plantes potagères, tantôt debout, tantôt même étendu, soit avec l’outil, soit avec ses doigts. 77. Bref, dans l’espace d’une semaine environ, il le fit renoncer à ce qui nourrissait sa vanité et, dès cet instant, lui rendit si bien la vie, quand il était à deux pas du tombeau, que ce frère vécut ensuite de nombreuses années encore, témoignant par sa survie et son activité du pouvoir miraculeux et de la charité de ce Père (...) Celui-ci, par un

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exemple évident et divin, enseigna clairement que personne, dans la vie religieuse qu’il a embrassée, ne doit marcher parmi les escarpements de la droite ou parmi les déclivités de la gauche, mais au milieu, suivant la direction donnée par la « voie royale ». 78. Quant à ce frère, la libéralité divine, confirmant ses mérites par des grâces, lui accorda ce privilège : si l’on plaçait sur son lit un malade, la maladie, quelle qu’elle fût, s’évanouissait, et il jouissait aussitôt, comme avant, du bien-être de la santé. Moi-même, étant encore un jeune enfant, j’ai vu beaucoup de frères attester ce pouvoir, soit pour l’avoir vu s’exercer chez d’autres, soit pour l’avoir euxmêmes éprouvé à maintes reprises. Par là, chacun doit estimer que, des mérites de cet homme, rien n’a été passé sous silence, puisque ce que les mots ne disent pas, les faits le proclament.

La vocation de saint Oyend
120. Le saint serviteur du Christ, Oyend, disciple en religion des bienheureux Pères Romain et Lupicin, fut aussi, par la naissance, par sa province d’origine, un fils de leur pays, un de leurs concitoyens. Oui, car il naquit non loin du bourg que l’antique paganisme, à cause de la renommée et de la très solide enceinte d’un sanctuaire où fleurissait la superstition, appela dans la langue des Gaules «Isarnodurum», c’est-à-dire «Porte de Fer». En ce lieu, aujourd’hui, le temple est en partie détruit, mais on y voit resplendir l’Edifice très sacré du Royaume céleste, consacré aux adorateurs du Christ. C’est là que le père d’un fils si saint, par décision épiscopale et approbation du peuple, fut élevé à la dignité sacerdotale et constitué prêtre. 121. Le rejeton béni croissait, poussé presque dès le berceau par une stimulation intérieure, vers la félicité et la lumière, et une force divine, je crois, faisait déjà augurer en lui l’avenir. Or voici qu’une nuit, pour que ce père vénérable et son saint fils ne demeurent pas dans l’incertitude quant aux goûts et aux promesses de la béatitude à venir, le saint enfant eut une vision, fut emporté par deux religieux et placé devant l’entrée de la maison paternelle, de façon à pouvoir contempler d’un regard attentif les régions orientales du ciel et leurs astres, comme autrefois le patriarche Abraham à la nombreuse postérité : et déjà il lui était dit aussi, en une sorte de langage figuratif : «Telle sera ta descendance ». Peu de temps après apparaissent ici un personnage, là un second, un autre ailleurs, jusqu’à ce que leur foule croissante devienne innombrable ; ils entourent l’enfant bienheureux

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et les saints Pères - sans aucun doute Romain et Lupicin - qui l’avaient spirituellement enlevé à la fange de la maison paternelle : c’est comme un énorme essaim d’abeilles, semblable à une grappe mellifique, qui s’agglomère pour ainsi dire autour d’eux et qui les enserre. 123. Et soudain, du côté où sont tournés ses regards, Oyend voit s’ouvrir dans les hauteurs célestes comme une vaste porte, descendre du sommet du ciel jusqu’à lui une voie en pente douce, environnée de lumière et semblable à un escalier peu incliné aux degrés de cristal, venir sans cesse jusque vers lui et vers ses compagnons des choeurs d’anges, vêtus de blanc et resplendissants comme neige : ils exultent d’allégresse dans la louange du Christ, et pourtant, malgré le nombre toujours croissant des personnages, la crainte sacrée de la divinité, qui les frappe de stupeur, ne permet à aucun d’entre eux, sans exception, de remuer les lèvres pour parler ou la tête pour faire un signe. Peu à peu, avec précaution, la troupe angélique se mêle aux mortels ; les anges recueillent ces créatures terrestres, les unissent à eux, et, chantant tous un même chant, remontent vers les demeures sacrées du Ciel, comme ils étaient venus. 124. Parmi les modulations de cet hymne, le saint enfant ne comprit qu’une phrase, une phrase de l’Evangile, comme il l’apprit un an après environ, quand il fut entré au monastère : voici en effet ce que disait, par manière d’antienne, le choeur alterné de la troupe angélique - je m’en souviens très bien, car Oyend lui-même eut la bonté de me le rapporter - : «Je suis la Voie, et la Vie, et la Vérité». Puis l’immense foule se retira ; longuement contemplée, l’aire du ciel emplie d’astres se referma elle aussi : se voyant seul sur les lieux, l’enfant se réveille en sursaut et, frappé de terreur par cette vision, raconte aussitôt l’événement à son père. Et le saint prêtre reconnut d’emblée à qui devait par excellence être voué un fils si saint.

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Saint Colomban
(VIème siècle)
Né en Irlande vers 540, Colomban se consacra à Dieu dès son ardente jeunesse, auprès d’un saint ermite, puis au monastère de Bangor. Epris de la « pérégrination pour Dieu», à la tête de douze moines, toujours prêchant, il gagna la Bretagne, la Burgondie (Franche-Comté actuelle), s’établit d’abord à Annegray (Haute-Saône), enfin à Luxeuil. Il y attira, sous une règle austère, tant de disciples qu’il dut les répartir en trois groupes de huttes. Expulsé par la reine d’Austrasie, Brunehaut, à qui il avait reproché son indulgence pour les vices de son fils Thierry II, il arriva à Nantes, via Auxerre, et échappa à l’escorte qui devait l’embarquer pour l’Irlande. Passant par la Suisse et suscitant partout des vocations monastiques, il aboutit à Bobbio (Apennins), où il fonda un nouveau monastère. Il y mourut le 23 novembre 615. Le rayonnement de sa personne et de sa règle fut immense. L’influence de ses disciples fut bienfaisante dans le Sud de notre diocèse. Les pages qui suivent sont extraites de la Lettre écrite par Colomban à Nantes, dans une traduction inédite de l’abbé Pierre Sangiani (+), ancien professeur à l’Ecole Saint Colomban de Luxeuil, et basée sur S. Colombani Opera, éd. G. S. M. Walker, Dublin, 1957, pp. 26-37. Proscrit avec ses frères irlandais, Colomban se préparait à prendre la mer. Il s’inquiète pour ses frères de Luxeuil, épanche ses sentiments, les supplie de garder l’unité et la règle primitive. Le chef rigide se révèle ici sensible et affectueux. L’exil lui ayant été épargné par la Providence, Attale prendra le parti de le rejoindre et deviendra son successeur à Bobbio. Auparavant, on lira une court poème, extrait de Carmen navale, pour les bateliers du roi Théodebert, qui avait permis à Colomban une implantation le long du Rhin.

Hardi les gars !
Chantez et que l’écho vous réponde ! Parmi les forêts, la barque glisse sur le Rhin. Le vent souffle, mais vous continuez à ramer. Un effort acharné vient à bout de tout. Dieu est votre but. La foi vous affermit. Dans les difficultés, souvenez vous du Christ. Qu’il soit votre force dans le combat contre le mal. Il est la source et la fontaine de nos vies. Hardi les gars ! Chantez la mémoire du Christ !

Extraits de la Lettre de Nantes, en l’an 610
3. Attale bien-aimé, tu sais ceux qui sont pesants pour ton âme : éloigne-les sans attendre, tant pour la paix que pour l’unité de la

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règle ; honore Libranus et garde toujours Waldolène, s’il est là avec la communauté ; que Dieu le bénisse, qu’il se fasse humble. Donnelui le baiser qu’il n’a pas eu dans la précipitation de mon départ. Quant à toi, tu sais depuis longtemps le désir que je porte dans mon coeur : si tu vois là-bas le bien des âmes, restes-y ; si tu vois des dangers, quitte et viens : je veux parler des dangers de la discorde ; je crains en effet que la discorde se manifeste au sujet de Pâques, et que, le diable s’en mêlant, ils veuillent vous éloigner si vous ne restez pas en paix avec eux ; maintenant que je ne suis plus là, votre séjour semble y être moins assuré. Soyez donc prudents et considérez le temps «où les hommes ne supporteront plus la vaine doctrine du salut» (II Tim. 4, 3). Instruisez-vous vous-même, et tous ceux qui veulent vous écouter, qu’il n’y ait entre vous que l’unité. Veille par dessus tout à la paix, toujours soucieux de «garder l’unité d’esprit dans le lien de la paix» (Eph. 4, 3 ) - A quoi bon le corps si le coeur n’y est pas ? Ce qui m’a brisé, je l’avoue, c’est de vouloir me faire «tout à tous», mais, «alors que je leur parlais de paix, ils se ruaient vers la guerre» (Ps. 119, 7). Et en faisant confiance à tous, je n’ai presque été qu’un sot ! Sois donc plus prudent que moi ; je ne veux pas que tu te charges d’un si grand fardeau qui m’a valu tant de sueurs ; tu sais maintenant combien ma science est petite : tu as appris que tous les avertissements s’adaptent à tous puisque les moeurs sont différentes et que les qualités des hommes sont très éloignées entre eux. Mais que suis-je en train de faire ? Vais-je t’inviter à te charger de cet immense labeur auquel je me dérobe moi-même ? Si je donne un enseignement différent, je l’adoucirai. Adapte-toi donc et multiplietoi pour prendre soin de ceux qui t’obéiront dans la confiance et dans l’amour ; mais toi, crains leur amour même, car il sera dangereux pour toi ! 4. Mais que l’on haïsse ou que l’on aime, on rencontre partout des dangers. Ils sont réels des deux côtés, que ce soit dans la haine, que ce soit dans l’amour : la haine tue la paix, l’amour tue l’intégrité. Tiens-toi donc au seul désir que tu sais être celui de mon coeur. Tu sais que je suis attaché au salut d’un grand nombre, tout en l’étant au mien propre : dans le premier, je vois le service du Seigneur, c’est-à-dire la croissance de l’Eglise ; dans l’autre, ma satisfaction personnelle ; mais ces désirs, je les porte en moi plus que je ne les réalise. Qu’ils soient parfaits en toi, je t’en prie, car en mon absence, tu peux les éprouver, même en partie, mais ce n’est pas en

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maître que je t’écris ceci. L’ordre que je donne est à l’intention de tous : ayant remarqué que les sentiments de beaucoup divergent quant à la fermeté de la règle, j’ai lié à la racine les rameaux qui, en raison de leur fragilité, s’écartaient un peu de ma fermeté, c’est-àdire de la vérité de mon enseignement. Ceux qui seront restés fidèles à ma manière de voir, qu’ils continuent à servir Dieu dans les mêmes dispositions, choisissent toujours pour modèles les plus sensés et les plus religieux, pourvu toutefois qu’ils soient humbles et miséricordieux. Tous ceux qui se rebellent, qu’ils s’en aillent, mais que ceux qui obéissent deviennent eux-mêmes les héritiers de ma pensée. Voilà ce que je te recommande. Que tous ceux qui me sont totalement fidèles par leur unité et leur humilité - bien que vous soyez nombreux grâce au Christ qui vous a multipliés -, que tous gardent les yeux fixés sur celui qui servira Dieu, autour de l’autel que le saint évêque Aidus a béni. 5. Voilà ce que j’ai écrit, à cause de l’incertitude de l’avenir. Mon désir était de visiter les peuples et de leur prêcher l’Evangile, mais l’amertume que j’ai éprouvée de leur tiédeur m’en a presque enlevé le courage. 6. J’ai voulu t’écrire une lettre qui aurait fait couler tes larmes, mais parce que je sais que ton coeur est occupé par des soucis, des questions difficiles et ardues auxquelles il est nécessaire de répondre et auxquelles je n’ai fait qu’allusion, j’ai usé d’un autre style, préférant t’épargner des larmes plutôt que les provoquer. Aussi n’ai-je laissé parler que la douceur, gardant en moi la souffrance. Peut-être pleures-tu, mais il vaut mieux ne pas le faire, un soldat n’a pas le droit de pleurer au combat. Ce qui nous arrive n’est pas nouveau, nous l’annoncions chaque jour dans nos prédications. Jadis, un philosophe plus éclairé que tous les autres fut jeté en prison pour avoir dit, contrairement à l’opinion communément reçue, qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Les évangiles sont pleins de vérités sur ce qui nous arrive, et on a beaucoup écrit sur ce sujet. Voici en effet la grande vérité de l’évangile, c’est que les vrais disciples du Christ crucifié doivent le suivre en portant chacun sa croix. Un grand exemple a été donné, un grand sacrement proclamé : le Fils de Dieu, de son plein gré, est monté sur la croix, comme un condamné, «nous laissant un exemple pour que nous suivions ses traces ! (I P. 2, 21). Que celui qui participe à sa glorieuse passion et à son indigne condamnation s’estime donc heureux ! Il y a en effet quelque chose d’admirable, caché dans cette parole : «La folie de Dieu est plus sage que les hommes, la fai-

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blesse de Dieu est plus forte que les hommes !» (1 Cor. I, 25). On découvre dans cette folie une sagesse incommensurable, et dans cette faiblesse une force incomparable. C’est là, dans ces mystères du salut, que se trouvent cachées toutes les consolations que l’on peut désirer, mais elles sont dures, et pour cela, précieuses ; elles sont obscures, et pour cela dignes d’un petit nombre ; dignes d’un petit nombre parce qu’elles sont trop admirables. Supportons donc patiemment l’adversité, pour la vérité, afin de participer aux souffrances du Christ. «Si nous avons la patience de persévérer, avec lui nous régnerons» (2 Tim. 2, 12). Qu’ajouter à cela, si ce n’est la persévérance ? «Celui qui tiendra jusqu’au bout, celui-là sera sauvé !» (Mtt. 10, 22). C’est en effet de la fin que dépend le jugement, et au bout du chemin que l’on chante victoire ! Mais, pour persévérer, il faut que chacun demande inlassablement et en toute vérité l’aide de Dieu : «Il ne s’agit donc ni de vouloir, ni de courir, mais de Dieu qui fait miséricorde» (Rom. 9, 16) parce que l’amour de Dieu est plus grand et plus précieux que la vie, si bonne soit-elle pour l’homme ; car ne sont dignes de miséricorde que ceux qui se reconnaissent misérables devant Dieu et qui se sentent indignes par eux-mêmes du salut, s’ils ne sont arrachés à de si grands dangers par la seule miséricorde du Seigneur !...

Abbaye de Luxeuil

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Saint Donat
(Vllème siècle)
Donat, fils du duc Valdelène, filleul et disciple de saint Colomban de Luxeuil, devenu évêque de Besançon vers 625, fonda dans sa ville épiscopale un monastère d’hommes suivant la règle colombanienne : Saint Paul ; puis, avec sa mère Flavia, un monastère féminin, Sainte-Marie de JussaMoûtier (Tarragnoz). C’est pour lui qu’il rédigea vers 625, une Règle qui nous a été heureusement conservée. Elle consiste en une sage fusion de passages de Règles de saint Césaire d’Arles, de saint Benoît et de saint Colomban. Le prologue qu’il lui a donné traduit ses préoccupations pastorales. La Regula Donati a été éditée en dernier lieu par A. de Vogué dans Benedictina, 25ème année, Rome, 1978, pp. 237-313. La traduction du Prologue est de Bernard de Vregille.

Prologue
Aux vierges saintes à qui je dois tant de vénération, à Gauthstrude et à toute sa communauté vivant au monastère fondé par la servante de Dieu Flavia, Donat, dernier de tous, humble serviteur des serviteurs de Dieu, le salut ! Bien que je sache que vous vivez excellemment chaque jour suivant la norme de la règle, comme de précieux «vases du Christ», vous voulez pourtant, par une sage inspiration, rechercher toujours comment faire mieux encore. C'est pourquoi vous me sollicitez bien souvent de parcourir la Règle de saint Césaire, évêque d’Arles, spécialement destinée aux vierges du Christ, ainsi que celles des bienheureux abbés Benoît et Colomban, d’en extraire et rassembler à votre intention un manuel, à la manière, pour ainsi dire, d’un bouquet de fleurs, et de promulguer celles des règles qui sont plus adaptées à des femmes. Vous dites en effet que les Règles de ces abbés ne vous conviennent pas, comme ayant été promulguées pour des hommes, non pour des femmes. Et, bien que saint Césaire ait adressé sa Règle spécialement aux vierges du Christ, dont vous êtes, elle ne vous convient pas sur certains points, vu la différence des lieux. Je me suis longuement refusé à cette tâche que vous sollicitiez, retenu que j’étais, non par une dure opiniâtreté, mais par la conscience de mon incapacité. Je redoute vivement en effet le jugement de

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bien des gens qui ne voient pas la nécessité de ce travail, ni son opportunité en ce lieu. Ils risquent de m’accuser de témérité pour oser extraire ou modifier quoi que ce soit des institutions de si grands abbés. En revanche, je m’y sens contraint, tant je désire ardemment le salut de vos âmes. Finalement, mon mutisme, ou plutôt mon silence persistant, a été rompu par vos prières. Je me hâte de m’y prêter de toute ma bonne volonté, pour autant que l’impuissance de ma petitesse en est capable. Mais, derechef, me voici enserré dans un double dilemme, quand d’une part je me vois incapable de scruter les Règles des dits Pères, et que de l’autre je suis inquiété journellement par le vacarme des gens du monde. Cependant, puisque «la charité vient à bout de tout», j’ai obéi avec une vraie affection, pour autant que la divine miséricorde m’en a donné la possibilité, vu ma continuelle infirmité corporelle, et pour autant que l’obscurité de mon esprit obtus l’a permis. J’ai noté tout ce qui a plu à vos bons désirs et qu’a réclamé l’inspiration unanime de toute votre sainte communauté assemblée dans la clôture de ce monastère, tout ce qui vous est utile, ce que permettent les circonstances locales et les possibilités naturelles, sans rien qui contredise la norme d’une saine doctrine. Il s’agit de peu de points, choisis parmi beaucoup d’autres, comme autant de moyens qui vous permettent de vous maintenir dans la régularité, sur le droit chemin du Christ, vous et celles qui vous succéderont. Ce livret, qui a été composé à votre prière, avec brièveté et concision, précise et fixe en détail toutes les situations et les questions touchant la règle. Il a été réparti clairement sous divers titres, de telle façon que, quelle que soit la question posée, on la repère d’abord parmi les chapitres et on la retrouve facilement d’après le numéro. Ces chapitres sont énumérés à la suite de ce plaidoyer de mon insignifiance. Et, à ce propos, je me sens forcé, âmes saintes, âmes dédiées à Dieu, de vous en conjurer devant le Dieu tout-puissant, en toute affection spirituelle : ces statuts établis sur votre demande, efforcezvous de les observer perpétuellement, sans aucune réticence, avec un zèle ininterrompu et une sage intelligence. Obligez les plus jeunes et aussi les négligentes à se plier au contenu de cette règle. Lisez-la souvent devant toute la communauté, afin qu’aucune de vous ne puisse s’excuser sur son ignorance.

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Corrigez les jeunes, persuadez les anciennes. Obéissez en tout à votre supérieure, découvrez-lui sans cesse vos négligences. «Portez les fardeaux les unes des autres». Aimez-vous toutes mutuellement d’un amour pur et chaste Qu’ainsi vous puissiez, à la venue de votre Epoux, le Seigneur Jésus-Christ, accourir avec vos lampes pleines d’huile et scintillantes, et dire chacune, en tressaillant de joie : «J’ai trouvé Celui que mon coeur aime». Et moi, le dernier de tous, je demande tout spécialement à votre sainteté, avec une prière humble et soumise, que pour moi, qui ai obéi à votre souhait et rédigé ce texte en brèves formules, vous répandiez de très fréquentes prières tant que je vis en ce corps d’argile, et que, lorsque j’aurai émigré sur l’ordre du Seigneur, vous fassiez offrir pour moi au Seigneur de saints sacrifices. Ainsi, lorsque vous sera décernée dans le choeur des vierges saintes et sages la palme de la virginité, à moi, qui suis chargé de tous mes péchés, sera accordé au moins le pardon de mes fautes.

Extraits de la règle de saint Donat
(in Vie des Saints de Franche-Comté, 1859, tome 1, et pièces justificatives, annexe, pp. 601 à 640)

IX - II ne faut vaquer à aucune occupation particulière sans permission Personne ne devra choisir le genre de travail ou d’occupation qui lui agréera sans une permission expresse. Quant aux oeuvres qui se font en communauté, chacun doit les faire avec le même zèle et le même contentement que si c’était pour soi-même. C’est à la mère de fixer le travail des soeurs. C’est pourquoi il faut lui faire part de tout ce que l’on fait. Les soeurs qui possédaient quelque chose dans le siècle lors de leur entrée au monastère doivent l’offrir humblement à l’abbesse pour l’usage de la communauté. Celles qui n’avaient rien ne doivent pas chercher dans le monastère les avantages dont elles étaient privées dans le monde. X - Aucune religieuse ne doit mépriser sa soeur Les religieuses qui possédaient quelque avantage dans le siècle ne doivent pas mépriser celles qui étaient pauvres avant d’être admises dans notre sainte société. Elles ne doivent s’enorgueillir ni de ce qu’elles ont apporté au monastère, ni de ce qu’elles possédaient dans le monde. A quoi sert de se dessaisir de ses biens et de s’appauvrir pour soulager l’indigence, si l’on se laisse dominer par le démon de

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la vanité ? Vivez toutes dans la paix et la concorde, honorez en vousmêmes le Dieu qui vous a choisies pour être son temple. Celle qui sera trouvée coupable de cet orgueil dont nous venons de parler sera humiliée et soumise à la peine du silence absolu ajouté au jeûne. XII - Comment il faut soigner les religieuses âgées et infirmes Je recommande surtout à la mère spirituelle et à la vénérable soeur qui est préposée à la tête de la communauté, ainsi qu’à celle qui est chargée du soin des malades, d’examiner attentivement s’il n’y a point quelques soeurs qui, à raison de leurs habitudes passées ou de la faiblesse de leur estomac, sont incapables de soutenir, sans une grande fatigue, l’abstinence ou le jeûne que doivent observer les religieuses. Si, par timidité, elles n’osaient demander les choses nécessaires à leur santé, il faut recommander aux cellérières de les leur procurer et de leur imposer l’ordre de les recevoir. Elles peuvent certainement être assurées qu’en prenant du soulagement, avec dispense, à quelle heure que ce puisse être, elles ne s’écartent point de la volonté de Dieu. Et, comme nous l’avons déjà dit, il faut par dessus tout avoir un grand soin des malades ; car, en les servant, c’est JésusChrist même que l’on sert, puisqu’il a dit : «J’ai été malade, et vous m’avez visité... Ce que vous avez fait au dernier de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Matt., 25). Mais il faut que les sœurs malades considèrent attentivement que c’est au nom et dans la crainte du Seigneur qu’elles reçoivent des services, et qu’elles se gardent bien de contrister par trop d’exigence celles qui les soignent. Dans Ie cas où elles seraient exigeantes, il faudrait toutefois les supporter avec patience, puisque ce serait une occasion de mériter une abondante récompense. Que la mère ait donc grand soin de prévenir toute négligence dans le service des malades ; qu’elle veille au choix des personnes chargées des infirmes ; que l’infirmière soit soigneuse et craignant Dieu, et qu’elle prodigue aux malades tous les soins possibles. Lorsque l’usage des bains sera utile aux infirmes, on le leur procurera ; mais on le permettra difficilement à celles qui sont en santé, surtout si elles sont encore jeunes. On ne fera jamais usage de viande pour les repas. Néanmoins, dans un état de maladie très grave, on pourra en user, sur l’ordre ou avec la permission de l’abbesse ; mais aussitôt que la malade aura recouvré ses forces, elle reprendra l’heureuse habitude de l’abstinence. Si l’état des malades l’exige et que la mère du monastère trouve la chose convenable, il y aura un garde-manger et une cuisine communes pour les infirmes.

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XXIV - Les soeurs ne doivent rien prendre en secret pour manger Une soeur qui aura été convaincue d’avoir caché près de son lit quelque chose soit pour boire, soit pour manger, sera reprise publiquement, châtiée sévèrement en présence de toutes les soeurs et condamnée à subir la peine du silence absolu ajouté au jeûne. LII - Les soeurs ne doivent pas se quereller Il est à peine croyable que des vierges consacrées à Dieu puissent avoir ensemble des difficultés et s’adresser des paroles dures. Néanmoins comme la fragilité humaine est si grande, si une soeur vient à tomber dans ce désordre, si elle se permet de dérober quelque chose ou de porter la main sur une consoeur, elle sera justement condamnée à recevoir la discipline. N’ayez aucune contestation entre vous, selon les paroles de l’Apôtre : «Il ne faut pas que le serviteur du Seigneur conteste» (Tim., 2). Mais si l’Apôtre défend toute contestation aux serviteurs de Dieu, vous devez à plus forte raison vous les interdire, vous, servantes de Jésus-Christ, dont le caractère doit être d’autant plus doux que votre sexe même vous impose plus de réserve. S’il vous arrive d’avoir quelque discussion, cessez-la aussitôt, afin que votre impatience ne dégénère pas en haine, que ce qui n’est d’abord qu’un fétu ne devienne une poutre, et que votre âme ne soit point coupable «d’homicide». Les jeunes soeurs doivent surtout avoir beaucoup de déférence pour les anciennes ; et si, comme il arrive quelquefois, poussées par le démon, elles venaient à se contrister les unes les autres, elles auront soin de se demander et de s’accorder mutuellement pardon, à cause des prières qu’elles doivent faire, car plus elles prient fréquemment, plus leurs prières doivent être pures. Or une soeur qui refuse d’accorder le pardon qu’on lui demande doit être séparée de la communauté. Qu’elle se rappelle avec effroi cette parole : «Point de pardon pour celui qui le refuse aux autres» (Matt., 6). LXXVII - De l’élection de l’abbesse Lorsque le Seigneur aura rappelé à lui la sainte mère abbesse, que personne d’entre vous ne prétende, par des considérations d’affection naturelle, de naissance, de richesse, de parenté, faire élire à sa place une abbesse qui serait moins digne ; mais vous devez vous réunir pour élire sous l’inspiration de Dieu une religieuse qui puisse maintenir efficacement la règle du monastère, qui sache répondre avec édification et piété à toutes les personnes qui se présentent, qui unisse la

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prudence à une sainte affection, afin que les chrétiens qui viendront avec confiance vous visiter pour leur édification rendent grâces au Seigneur pour l’élection que vous aurez faites. Si par la suite (ce qu’à Dieu ne plaise et ce qui n’arrivera pas, je l’espère) une abbesse se permettait de changer quelque chose à cet institut, soit par complaisance pour des parents, soit par déférence envers l’évêque de cette ville, nous vous permettons et vous prions de vous y opposer avec l’aide de Dieu d’une manière respectueuse mais ferme, et de ne permettre aucun changement, sous quelque prétexte que ce soit. Quant à vous, vénérable mère du monastère et vous, soeur préposée à la tête de la communauté, je vous avertis et vous supplie de ne jamais vous laisser ébranler par les menaces, les reproches ou les flatteries de qui que ce soit et de ne déroger en rien aux règles saintes et spirituelles que je vous donne. J’espère de la divine miséricorde que par votre amour pour Dieu et votre obéissance, vous parviendrez heureusement à la béatitude éternelle. Ainsi soit-il.

Rose de consécration, apportée de Rome en 1048 par le pape Léon IX. Elle peut dater du cinquième siècle environ ou être une copie du douzième (Cathédrale Saint Jean, Besançon). Orné de petites arcatures en pétales de rose, ce marbre est caractérisé dans sa partie concave du quintuple signe de la colombe, de la croix, du chrisma, de l’alpha et de l’oméga, de l’agneau pascal. Inscription : Hoc signum praestat populis coelestia regna.

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Hugues de Salins
(XIème siècle)
Au grand archevêque de Besançon Hugues ler de Salins (il régna entre 1031 et 1066), on peut attribuer la composition de plusieurs prières du Libellus precum dont il se servait pour ses dévotions privées. Ce libellus fait partie du manuscrit Montpellier, Faculté de Médecine, 303. Il a été édité par J. Lemarié dans Studi medievali, 19, Spolète, 1978, pp. 303-420. Hugues ler est également l’auteur, selon toute vraisemblance, d’un Sermon utilisé à Besançon pour les leçons des offices de deux Dédicaces, celle de la cathédrale Saint-Jean et celle de la cathédrale Saint-Etienne. Le texte du Sermon, tiré du manuscrit Paris, Bibl. Nat. de France, add. Lat. 2188, est à paraître in Sacris erudiri, 39, La Haye 1998. Traductions de Bernard de Vregille.

Prière pour la Résurrection
Souveraine sagesse, simple divinité, lumière inaccessible, parfaite bonté, clémence désirée, agneau de Dieu, Verbe du Père, vie, salut, rédemption, espérance pour nous, Seigneur Jésus-Christ, que dire de toi en premier lieu, en second lieu, en dernier lieu ? Telle est l’étendue de tes miséricordes, telle est l’immensité de ta bonté, telle est l’immensité de ta clémence, que je ne peux rien en dire. Tout se dérobe : l’intelligence, l’esprit, la voix, le pouvoir. Seigneur, ta grandeur m’écrase, ton opération me terrifie. «Seigneur, j’ai entendu ton renom et j’ai craint ; j’ai considéré tes oeuvres et j’ai été rempli d’effroi» (Habacuc, 3, 2). O profond abîme ! O sublimité éternelle ! O Dieu et homme ! O engendré à jamais du Père ! O engendré un jour d’une mère ! O toi étranger au temps ! O toi né dans le temps ! O très-haut fait humble ! O riche fait pauvre ! O immortel qui meurt ! O vie qui ressuscite ! O immortel qui meurt ! O vie ! O mort qui ressuscite ! Et moi, moi infortuné, misérable, vil esclave, méprisable serviteur de tes serviteurs, comment puis-je tant présumer de toi ? Quelle audace d’attendre quelque chose de bon de mon Seigneur, de mon Dieu, alors que je suis poussière et cendre, alors que je suis le pitoyable jouet des esprits impurs qui ont dit à mon âme : «Courbetoi, que nous passions» ! (Is., 51, 23) Mais puisque mes péchés «se sont fichés en moi comme des flèches» (Ps., 37, 3), en attendant qu’ils y engendrent des plaies, je

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crierai avec insistance vers toi, pour que tu me guérisses, pour que tu me ressuscites, pour que tu réalises mon «désir de bonheur» (Ps., 102, 5), toi destructeur de la mort, dispensateur du pardon, qui, après ces blessures de mes péchés, «as blessé mon coeur» (Cant., 4, 9) d’une autre blessure, celle de la charité, qui «me fait languir d’amour» (Cant., 2, 5). Maintenant donc, maintenant alors, «entraîne-moi sur tes pas» (Cant., 1, 3), que je vienne à toi, toi que j’adore naissant, procurant «la paix à la terre» (Luc, 2, 14), toi que j’adore mort, rendant la vie aux morts, toi qu’aujourd’hui, que chaque jour j’adore, j’embrasse, je suis, toi que je vénère, je confesse, je glorifie ressuscitant, foulant aux pieds la mort, consolant les affligés : Marie anxieuse en son amour, Pierre triste de son reniement, Thomas incrédule ; apaisant non seulement tes apôtres, mais aussi tes disciples de ta tendre affection, les rassérénant de ta tendre consolation, les raffermissant de ta tendre parole, de ton tendre repas. «Eveille-toi donc, ma gloire ! Eveillez-vous donc, psaltérion et cythare» (Ps., 56, 9) ! Et toi qui t’es réveillé au petit matin, éveille-toi en mon coeur, éveille-toi en mes entrailles. Lève-toi, Seigneur ; «lève-toi pour ton repos, toi et ton arche d’alliance» (Ps., 131, 8) ! «Mon âme te désire » (Is., 26, 9) ; «Mon âme se liquéfie en toi» (Cant., 5, 6). Avant l’aube je te cherche, mais les ténèbres m’ont saisi. Personne pour rouler la pierre, si ce n’est toi. Montre-toi à moi, que je me repose en toi. Joins-moi au groupe des saintes femmes qui t’ont cherché et t’ont trouvé. Bien, mon Dieu ; bien, ma vie ; bien, consolateur des attristés ; bien, force de ceux qui peinent ; vainqueur, «tu as vaincu par ta victoire ; tu as vaincu, lion de la tribu de Juda» (Apoc., 5, 3). «Comme le lion tu t’es couché» (Gen., 49, 9)7 et comme le vainqueur tu t’es levé, rapportant les dépouilles de la mort. Enfin, merveilleux ouvrier, compatissant et miséricordieux, enfin, résurrection des vivants, qui es mort seul pour nous ressusciter tous en toi, ressuscite-moi, moi «qui sens après quatre jours» (Jean, 11, 39) ; ressuscite-moi de la corruption de ma vie. Ressuscite-moi, ressuscite tous ceux qui t’appellent : que nous vivions et subsistions, que nous venions à toi, que nous te voyions, que «nous jouissions et nous réjouissions en toi» (Cant., 1, 3). Ressuscite-moi des vices en cette vie. Ressuscite nous tous d’entre les morts, que «nous te voyions en Galilée» (Matt., 28, 7), que nous te contemplions régnant Dieu et homme. Amen.

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Prière au Saint-Esprit
Viens à nous, tout misérables et pécheurs, Saint-Esprit Paraclet ! Oui, alors que, Trinité toute entière, vous êtes avec le Père et le Fils, un seul Esprit et un seul Dieu, on te désigne pourtant de façon particulière comme l’Esprit saint. Et parce que tu n’es avec eux, par nature, qu’un seul Dieu, ni l’éternité du Père ne te précède, ni la génération du Fils selon la divinité ne vient après toi. Tu es en effet avec l’Engendrant et l’Engendré, desquels tu procèdes ; un en nature, un en substance, un en la création de l’univers, un en son gouvernement, un en la connaissance des mystères, un en la puissance du jugement. Autant tu es inséparable d’eux en l’unité de la divinité, autant tu l’es en toute opération. Toi seul connais ce qui est du Père et du Fils. Tu es multiple, subtil, pénétrant, immaculé, sûr, suave, ami du bien, cher, paisible, mesuré, tendre, bénin, clément, miséricordieux et ineffable. Ton «infusion» opère la sanctification, ton inspiration produit la sagesse. Tu secours d’avance tous les hommes pour qu’ils veuillent le bien ; tu les accompagnes de ton aide pour qu’ils puissent le bien. Tu touches avec tant d’efficacité le coeur des hommes que tu les instruis à l’instant même ; tu les instruis de façon si incompréhensible que tu montres à l’instant même que tu les as touchés. Car, pour toi, avoir instruit, c’est avoir touché. Et que la vertu de ta divinité apparaît aussi aisée dans ses effets qu’incompréhensible à notre réflexion. Ainsi, tu as rempli un jeune cythariste, et tu en as fait le psalmiste. Tu as rempli un jeune gardien de bestiaux, et tu en as fait un prophète. Tu as rempli un vertueux jeune homme, et tu en as fait le juge des vieillards. Tu as rempli un persécuteur, et tu en as fait le docteur des nations. Tu as rempli un publicain, et tu en as fait un évangéliste. Tu as rempli un larron, et tu en as fait ton compagnon dans la vie. Tu as rempli une femme pécheresse, et tu l’as fait ressusciter, justifiée, de la mort de l’âme. Tu as rempli les confesseurs et les martyrs, et aussitôt ils se sont emparés de la couronne de vie. Tu as rempli les pécheurs, et tu les as rendus dignes de la justice. Alors, habite maintenant en nous, Seigneur, Esprit de Vérité ; enseigne-nous, Seigneur, Esprit de Sagesse ; conduis-nous par la voie droite, Esprit de bonté ; sanctifie-nous, Seigneur, toi qui es la sainteté du Père et du Fils. Remets-nous nos péchés. Rachète-nous de la perdition de la mort, puisque nous avons été «signés» en toi le jour de notre rédemption. Ainsi, ceux que tu possèdes à présent par la

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confession de ton Nom régnant en paix à jamais, tu les posséderas dans l’éternité, à la louange de ton Nom. Amen.

Sermon pour la Dédicace
1. Voici que vous êtes venus chercher, frères très chers, l’hospitalité très sainte de votre Mère. Voici que vous êtes enflammés d’amour, je le crois, dans le désir de cette Patrie d’en-haut. Et puisque vous accomplissez ici temporairement ce dont, après la mort corporelle, vous jouirez éternellement, recevez d’un coeur allègre, dans la maison du Seigneur, l’aliment de la parole divine ; restaurez l’homme intérieur de la nourriture qui est la sienne et sans laquelle il meurt ; revêtez-le de blancs vêtements ; alors, le visage joyeux, vêtus de la candeur des vertus, vous serez accueillis par celle dont vous avez été appelés, avant les siècles, les fils très chers. Car votre Mère, elle-même éternelle, possède un Epoux éternel. Elle-même, intacte avec lui, intacte immaculée avec lui immaculé, vierge avec lui vierge, inaltérée avec lui inaltéré, veut que ceux qu’elle engendre soient éternels, intacts dans la vigueur de la sincérité, immaculés dans la fermeté de la foi, brillants de la candeur de leur virginité, incorrompus sous la garde de l’incorruption. C'est pourquoi, une fois invoquée l’aide de l’Epoux céleste, travaillons de tous nos efforts, aspirons de toute l’insistance de nos prières, jointes aux oeuvres bonnes, à ce que le Père éternel orne si bien du don des vertus ses fils adoptifs, que leur Mère, c’est-à-dire la sainte Eglise, accueille avec joie le rassemblement de ses enfants. 2. Considérez, frères très chers, quelle est la maison de laquelle on chante : «La maison du Seigneur est fondée sur la pierre solide», et soyez soigneusement attentifs, afin qu’ainsi, ce que vous saisissez d’une oreille fidèle, vous le reteniez d’un esprit plus fidèle encore. «La maison du Seigneur est fondée sur la pierre solide». Eh bien ! la maison du Seigneur, ce sont les coeurs des fidèles qui, chaque fois qu’ils se soustraient à la volupté de la chair en se mettant au service de l’esprit, se font vraiment maison du Seigneur. Or cette maison, ils l’édifient solidement sur la pierre, car c’est grâce au Christ qu’ils préparent une demeure à Dieu le Père. C’est lui en effet la pierre, lui qui a abreuvé, en l’accompagnant, le peuple qui traversait la Mer Rouge et qui souffrait de la soif, lui dont l’Apôtre dit : «lls buvaient à la pierre spirituelle qui les accompagnait, et la pierre, c’était le Christ». (1 Cor., 10, 4). Car en accompagnant les âmes des fidèles

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qu’enflamme le feu de l’Esprit Saint, il apaise leur soif à la source perpétuelle de sa douceur. Oui, il est la source vive, l’eau intarissable, lui qui dans l’Evangile nous crie avec un sentiment paternel : «Si quelqu’un a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jean, 7, 37). Et ce qu’il dit ailleurs, dans une autre parole de l’Evangile, accueillez-le joyeux et allègres, si toutefois vous êtes disposés à obéir à la parole précédente. Il dit : «Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure» (Jean, 14, 23). Préparez donc, bien-aimés, une maison - c’est vous-mêmes - à un tel habitant ; détournez-vous des vices et aimez les vertus ; armez assidûment vos consciences de la prière, de l’aumône, du jeûne ; ainsi vous préparerez en vous pour le Christ une habitation pour toujours, et vous pourrez avec bonheur chanter avec le psalmiste : «Heureux ceux qui habitent en ta maison, Seigneur; ils te loueront dans les siècles des siècles» (Ps., 83, 5). 3. Puisque vous êtes appelés, frères, temple du saint Esprit (cf 1, Cor., 6, 19), et puisque la sainte cité de Jérusalem doit être construite des pierres vivantes (cf 1, P., 2, 5) que vous êtes - elle que Jean décrit dans son Apocalypse en disant : «Je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, descendant du ciel d’auprès de Dieu, apprêtée comme une mariée parée pour son époux» (Ap., 21, 2) -, laissez-vous polir par la sainte pratique des belles vertus, vous qui êtes des pierres vivantes, afin que vous puissiez adhérer, en un éternel assemblage, à l’éternel fondement dont il est dit : «Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, à savoir le Christ Jésus» (1, Co., 3, 11). Cet éternel fondement, vous pouvez y adhérer, harmonieusement assemblés, si vous vous laissez polir vous mêmes par les oeuvres bonnes. 4. Soyez donc «simples et droits, craignant le Seigneur et vous écartant du mal » (cf. Jb., 1, 1). «Simples» dans les oeuvres bonnes que vous faites ici-bas ; « droits » dans le mérite de la sainte espérance que vous ressentez intérieurement. Il y a bien des gens qui accomplissent des oeuvres bonnes et pourtant ne sont pas simples, parce qu’en les accomplissant, ils ne cherchent pas intérieurement la satisfaction de leur conscience, mais extérieurement la faveur des hommes ; de ceux-là la Vérité dit : «Amen, je vous le dis, ils ont reçu leur salaire» (Matt., 6, 2). «Craignant le Seigneur et vous écartant du mal», car quiconque vivant fidèlement dans la sainte église, entre par la crainte du Seigneur dans les voies de la simplicité et de la rectitude, mais arrive au but par la charité. Il s’écarte foncièrement du mal,

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du moment qu’il commence, par amour de Dieu, à ne plus vouloir pécher. Quiconque en revanche accomplit des oeuvres bonnes uniquement par crainte ne s’écarte pas totalement de son chemin de perversité, puisqu’il pèche du seul fait qu’il voudrait pécher s’il le pouvait impunément. C’est donc en toute rectitude que celui qui craint le Seigneur s’écarte du mal, car lorsque l’amour suit la crainte, la faute est totalement éliminée. 5. Ainsi donc, embrassez de toutes façons la simplicité jointe aux oeuvres, la rectitude jointe à la foi, la crainte jointe à la charité. Exercez-vous à ces vertus et aux autres, afin de mériter, par la vertu de vos mérites, de franchir les portes de Sion, car «le Seigneur aime les portes de Sion, plus que toutes les tentes de Jacob» (Ps., 86, 2). Faisons-nous, très chers, assidûment attentifs aux oeuvres bonnes, afin de pouvoir être conjoints à la pierre angulaire «qu’ont rejetée les bâtisseurs et qui est devenue la pierre d’angle» (Ps., l17, 23). Que ce soit avec l’aide de ce même Fils unique de Dieu qui vit et règne pour les siècles des siècles.

Buste de Melchisedech du portail de l’ancienne église Sainte-Madeleine de Besançon, édifiée à partir de 1031 par Hugues Ier le Grand et consacrée en 1043 par le pape Léon IX. Ce buste sculpté entre 1260 et 1281 représentait le prophète sous les traits supposés du grand archevêque.

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Guy de Bourgogne, Pape Calixte ll
(vers 1060-1124)
Calixte II, qui fut l’un des grands papes du XIIème siècle, appartient à la Franche-Comté par sa naissance. Fils du comte de Bourgogne Guillaume le Grand, il est né au château de Quingey (Doubs), vers 1060. Il fut éduqué avec les jeunes nobles de la province parmi les choriaux de la cathédrale Saint-Jean, comme il l’a dit lui-même quand, pape, il régla le conflit entre les deux chapitres et donna la primauté à celui de Saint-Jean sur celui de Saint-Etienne. Ses origines, puis le patronage de son frère Hugues, devenu archevêque de Besançon sous le nom de Hugues III, lui assurèrent une place au sein du chapitre de Saint-Jean. En 1088, il fut élu archevêque de Vienne, diocèse qu’il administra durant 30 années. Il mit en oeuvre la réforme dite grégorienne (en souvenir du Pape saint Grégoire). Il travailla à émanciper l’Eglise des tutelles féodales, suscita un réveil spirituel dans le sillage des ordres religieux. Ses qualités le signalèrent à l’attention du Pape Pascal II, qui le choisit comme légat pour des missions délicates en Europe et pour présider des conciles provinciaux. En 1118, il fut élu Pape par les cardinaux présents à Cluny. En six années de pontificat, Calixte II marqua le siècle et la Chrétienté. Par le concordat de Worms, en 1122, il régla avec l’empereur d’Allemagne Henri V la question des nominations ecclésiastiques. Il joua également un grand rôle dans l’histoire de Cîteaux en approuvant la Charte de Charité le 23 décembre 1119, puis dans la fondation de l’abbaye de Bonnevaux, mère de celle de Tamié, et en donnant le moyen aux moines de l’abbaye d’Aulps de se rendre indépendants de l’abbaye de Molesmes. En 1120, par la bulle Sicut judaeis, il fut le premier à condamner sévèrement les violences contre les juifs, par une sentence ferme qui fut reprise plus de vingt fois par ses successeurs. On connaît ce texte par la bulle d’Alexandre III (XIIème siècle) : «Il est interdit sous peine d’excommunication de forcer les juifs à être baptisés, de les mettre à mort sans jugement, de les troubler dans la célébration de leurs fêtes, de profaner leurs cimetières». En 1123, par le concile oecuménique de Latran lI, devant 500 délégués, Calixte II mit en oeuvre les mesures réformatrices décidées depuis un siècle. Grâce à ce pape, l’Europe médiévale put avancer vers la paix et la pureté des moeurs. Selon Ulysse Robert, qui étudia ses actes et sa vie et qui publia son Bullaire (2 vol., Paris, 1891) «aux qualités de l’homme politique et de l’administrateur, Calixte II joignit les vertus d’un saint et, bien qu’il n’ait pas reçu les honneurs d’un culte public, il a le titre de bienheureux dans le martyrologe bénédictin et dans celui de Cîteaux». Il repose à la Basilique SaintJean-de-Latran. Depuis 1955, en Franche-Comté, Mgr Dubois, archevêque de Besançon, et l’Association Calixte II, dont M. Royer fut le maître d’oeuvre, ont travaillé avec succès à honorer dans sa province natale la

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mémoire de ce pape d’origine comtoise. Beate Schilling a publié sur lui un important ouvrage, Guido von Vienne. Popst Calixte II, Hanovre, 1998.

Lettre à l’Abbesse de Remiremont
(2 avril 1121)

Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Judith, sa chère fille dans le Christ, abbesse de Remiremont, salut et bénédiction apostolique. Notre cher fils H. nous a fait part de tous les maux que tu as endurés et que tu endures encore ; c’est pourquoi, dans notre charité paternelle, nous partageons ta peine. Mais, étant donné que, dans toute épreuve, c’est Dieu que nous devons chercher pour nous soutenir, nous le prions de t’apporter sa consolation. Par ailleurs, chère fille dans le Christ, ne néglige pas la tâche qui t’a été confiée, celle de plaire au Dieu unique et vrai ; pratique en outre la bienfaisance, tu t’assureras ainsi notre faveur et tu rendras le Seigneur compatissant pour toi. Au Latran, le IVème jour des Nones d’Avril

Lettre à l’évêque de Laon,
(18 avril 1124)

Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son vénérable frère Barthélemy, évêque, ainsi qu’aux clercs de l’Eglise de Laon, salut et bénédiction apostolique. De même qu’il est de notre devoir de confirmer ce qui a été correctement établi, de même, nous sommes amenés, par l’autorité de notre siège apostolique, à extirper tout ce qui se fait en dehors de la justice. Le bruit est venu jusque vers nous que des malfaiteurs de votre pays enlèvent injustement et sans raison des paysans et des gens de votre église et, chargeant ces innocents d’une sorte d’accusation, s’efforcent, par la violence, de les conduire eux et leurs parrains à payer une rançon. Combien cette pratique est cruelle, combien elle est impie, tous les sages le savent bien. C’est pourquoi, désirant faire obstacle, en raison de l’autorité de notre charge et avec l’aide de Dieu, à cette méchanceté et à cette perversité, nous interdisons désormais cette pratique. En nous y opposant, nous décidons qu’aucune personne séculière ne doit se saisir injustement d’un paysan ou d’une personne quelconque de votre église pour tenter de l’amener lui ou son répondant, à se racheter. En revanche, si un paysan ou une per-

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sonne de votre église, fait prisonnier selon les règles, a été reconnu coupable devant l’évêque ou devant les clercs qui doivent exercer cette justice, il lui faut payer une amende du niveau de celle qui est exigée habituellement pour une telle forfaiture par les lois et les coutumes de votre pays. Et si quelqu’un, ce qu’à Dieu ne plaise, essaie de s’opposer à notre interdiction et à notre constitution pour se livrer à cette pratique téméraire, nous décidons que la sentence que l’évêque de Laon aura portée contre lui, dictée par sa justice, doit être confirmée. Au Latran, le Xlllème jour des Calendes de Mai.

Lettre de Calixte ll au peuple bisontin
A l’issue du Concile du Latran (18-27 mars 1123), le pape Calixte ll, attentif aux intérêts du diocèse de Besançon, recommanda au clergé et aux laïcs la personne, les biens et les droits de son ami l’archevêque Anséri qui, depuis 1117, travaillait efficacement dans la cité et le diocèse à rétablir l’ordre et la paix, qui avaient été sérieusement ébranlés après la mort (durant la croisade de 1101) de l’archevêque Hugues III, frère de Calixte II (document publié d’après l’original, maintenant introuvable, par Auguste Castan, «Les origines de la commune de Besançon», page 145, omis par le Bullaire).

Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, au Clergé et au Peuple bisontin, le salut et la bénédiction apostolique. Notre vénérable frère Anseri, votre archevêque, nous a rendu visite et a participé avec honneur, parmi nos autres Frères, à notre Concile. Nous l’avons reçu avec faveur et l’avons traité avec plus de faveur encore durant tout son séjour auprès de nous. Il désire retourner auprès de vous et nous l’accompagnons de notre lettre de recommandation. Oui, nous le recommandons avec insistance à toute votre communauté. Nous vous mandons et prescrivons de le recevoir avec empressement et de lui obéir humblement, comme à votre Père, en tout ce qui regarde le service de Dieu. D’autre part, aidez d’un seul coeur notre même frère Anseri à recouvrer et à maintenir tout ce qui relève des droits épiscopaux et que l’Archevêque Hugues, de bonne mémoire, a possédé en paix. Quant à nous, nous confirmons, par l’autorité de Dieu, la sentence qu’il a portée en toute justice contre les malfaiteurs et les perturbateurs de son Eglise. Donné au Latran, le 2 des nones d’avril (4 avril 1123)

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