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Terre indomptable

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 205
EAN13 : 9782296294073
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I

TERRE INDOMPTABLE

1-

Collection "L'Autre Amérique"

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARGUETA Manlio, Un jour comme tant d'autres, 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. BOURJEA Serge (présentée par), Anthologie de la nouvelle poésie brésilienne, 1988. CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MONTS ERRA T Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994.

Raul Botelho GOSA.L VEZ

TERRE INDOMPTABLE
(roman) Traduit du bolivien par Agnès Sow

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

DU MÊME AUTEUR (Liste non exhaustive)

- Borrachera Verde - Altiplano - Bolivia y Politica del Poder - Coca - Ensayistas paceiios - Cuademos americanos - La Lanza Capitana - La Revancha y otros cuentos - El Tata Limachi - Los Toros salvajes y otros relatos - Vendimia del Viento - Vale un Potosi y otros relatos

@ L' Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2778-2

" PREMIERE PARTIE

« Messieurs les passagers, à l'avion! » annonça l'agent en uniforme kaki, dont la casquette bleu marine était ceinte d'un ruban brodé de soie aux initiales de la compagnie aérienne. José Antonio Sotomayor abandonna le fauteuil de cuir rouge, accueillant et ventru, dans lequel il attendait depuis sept heures du matin que l'avion ait réchauffé ses moteurs dont l'huile était figée par le froid des hauts plateaux. Une femme, deux enfants et un homme le précédèrent à l'embarquement, qui formaient, avec lui-même et les membres de l'équipage, tous les passagers. Au nord, l'horizon était barré par les imposantes bosses de pierre et de glace de la Cordillère Real qui comptait les plus hautes èt magnifiques montagnes de cette région andine, tandis qu'au sud s'étirait à l'infini l'immensité grise d'une terre stérile et dénudée. De légers tourbillons s'en échappaient, qui parcouraient de vastes étendues en aspirant les champs de leurs trompes grisâtres et tournantes avant de se dissoudre comme par enchantement dans les courants supérieurs de l'atmosphère. Au loin les collines, découpées comme un plan de géomètre par les caprices de l'extravagance du morcellement agraire, bordées de minces sentiers telle une jupe ornée de rubans, suggéraient une esquisse de peinture abstraite. 9

~
En se dirigeant vers l'appareil, José Antonio voyait, sur la route côtoyant la piste, des camions se croiser, chargés de marchandises ou bien de passagers qui considéraient avec une envie craintive le géant d'aluminium aux ailes immobiles: la cordillère qu'il s'apprêtait à franchir demeurait une énigme géographique pour ces indiens dont le monde s'arrêtait aux limites de la plaine qu'ils n'avaient jamais quittée. Puis les camions disparaissaient dans un nuage de poussière. De son siège il put voir au travers du hublot un homme agiter le drapeau vert: la voie était libre. L'avion rugit, gagna lentement l'extrémité de la piste, puis vira de bord, prêt au décollage. Alors, les moteurs trépidèrent un instant, l'appareil se mit à l'horizontale, s'élança dans la sublime allégresse du condor prenant son envol et se projeta dans les airs. Dans les airs, vieil Icare enthousiaste! Il pénétrerait bientôt dans les ondes claires de l'espace, par dessus les cimes et les plaies de la terre et, flèche lancée vers le ciel par un invisible archer, atteindrait la grande plaine verte où le soleil, Phaéton de l'Amérique, roule son chariot de feu. Les enfants ouvraient tout grand leurs yeux remplis de crainte et d'émotion et la passagère, peu familiarisée avec les voyages aériens, dissimula son visage sous sa mante, suppliant que l'on arrête l'avion, puis ne tarda pas à se sentir mal, prise de nausées; heureusement, le calmant qui lui fut administré lui permit de s'assoupir en tenant les mains des petits effrayés. L'altimètre situé au-dessus de la cabine de pilotage du robuste « Junker» marqua deux mille mètres, et la petite aiguille, suivie par le regard anxieux du voyageur, continua de grimper en oscillant pour s'immobiliser sur six mille. En toute quiétude, José Sotomayor s'amusait de voir les enfants se cacher les yeux derrière leurs petites mains à chaque trou d'air. Un coup d'œil par le hublot lui permit de distinguer, juste au dessous, la ville de La Paz s'enfonçant dans les cavités profondes et irrégulières du terrain, telle une pieuvre aux tentacules rougeâtres et gris. La Paz, sa ville natale, comme il 10

l'aimait et comme ilIa détesta en un instant! Mais dans cette contradiction ce fut la magnifique beauté du paysage inculte et provocateur qui triompha. L'avion prit vers le nord et le ronflement des moteurs ne tarda pas à retentir allégrement sur le front blanc des plus vieux pics des Andes. José Antonio s'absorba totalement dans la contemplation du panorama sauvage. Ils survolaient l'épaule gauche de l'Illimani, violant les cimes vierges du Titan réveillé par le fracas des avalanches que les congères, sorties de leur engourdissement, projetaient avec rage le long des flancs bleutés des précipices. Ses yeux s'émerveillaient d'une telle richesse cosmique! Puis le vaisseau franchit l'abîme et enfonça la porte d'un nouveau paysage. Une brume vaporeuse, semblable à des lambeaux de tulle, surgit de l'entaille des vallées chaudes et se mit à guetter derrière la cordillère. Tout au fond, la montagne qui semblait saigner, laissait serpenter des fleuves jaunâtres et argentés. Les collines se firent de plus en plus duvetées, crêpelées comme des têtes africaines. Çà et là, quelques rares villages aux toits luisants sous le soleil matinal, se serraient en troupeaux autour de leur petite église tranquillement posée sur la plaine. De toutes parts de nouveaux horizons s'entrouvraient mystérieusement devant la flèche argentée. L'opérateur radio faisait le point sur le vol: - «Nous avons franchi la cordillère depuis quinze minutes. Rien à

signaler ». Il précisa un peu plus tard: « Nous volons à quatre
mille mètres au-dessus du fleuve Cajones... » «Le fleuve Béni est en vue, nous mettons le cap sur Manique ». « Neuf heures quarante cinq, nous passons au-dessus de l'usine Napoles et abordons la plaine »... Puis le moteur changea de régime, et une toux de géant secoua l'appareil. L'opérateur regarda la passagère un peu rassérénée en pointant l'index vers le hublot. Sur l'insistance des enfants elle avait découvert son visage; ses yeux s'emplirent de larmes lorsqu'elle balbutia avec tendresse:
« Le Béni! Le Béni! ».

Il

L'avion approchait de sa destination. Loin encore, là où convergeaient de puissants fleuves, immenses graffitis sur la plaine verte, on distinguait la mer terrestre de Moxos. Moxos, la lointaine, l'inconnue dont rêvent les poètes et les aventuriers, qui confère la virilité à ceux qui se risquent jusqu'à ses vastes pampas et ses épaisses forêts, à la poursuite de quelque chimère ou simplement pour éprouver l'envoûtement de cette terre vierge dont le nom résonne comme un appel. Le Béni, le Béni! Elle était là, la plaine sauvage, que personne n'avait encore apprivoisée, la pampa sans fin, la mer verte parsemée d'îles végétales, immensité où le soleil s.'~bîme dans la joie, où le vent se déchaîne comme sur l'océan pour secouer impétueusement la voilure sylvestre des arbres, immobiles caravelles. L'avion décrivit un cercle de quatre vingt dix degrés, coupa ses moteurs latéraux et entreprit une rapide descente. De grandes bouffées parfumées de bois, d'herbe, de nature accueillante montaient comme un message de cette terre chaude et sensuelle. Il vira une dernière fois et aborda la piste en vol plané. Les roues touchèrent le sol, stoppèrent leur longue course à la limite de l'aire d'atterrissage, puis l'appareil se dirigea vers l'aéroport. Lorsqu'il s'immobilisa, une foule claire d' hommes, de femmes, d'enfants en vêtements tropicaux vint à sa rencontre. Les femmes se protégeaient du soleil sous leur ombrelle; elles portaient des vêtements d'étoffes légères, appuyés à la taille, qui laissaient deviner le délicat contour des corps pulpeux comme des fruits exotiques. Un homme de haute stature, portant veste noire et pantalon blanc, se détacha du groupe en apercevant José Antonio et se hâta jusqu'à lui: - Je suppose que vous êtes le petit-fils de feu don Fernando Sotomayor? questionna-t-il en tendant la main. - En effet, Monsieur, je suis à votre disposition. - Inutile de le dire! Vous avez bien le même air de famille. Et le regard, sapristi! On dirait don Fernando en personne! ajouta-t-il avec véhémence et dévisageant le nouveau venu. 12

Aux exclamations joviales du nouvel ami de José Antonio, quelques personnes tinrent à s'assurer que c'était bien là le petit- fils de l'ancien pionnier de La Paz, don Fernando Sotomayor, et l'entourèrent avec curiosité. Certains d'entre eux avaient peut-être profité de la main généreuse du vieil hidalgo et lui offraient leur main droite. - Nous avions toujours pensé que par une de ses bizarreries, Dieu nous réserverait la surprise de votre visite, lui dit un homme trapu aux cheveux noirs, le teint pâle et les yeux saillants, qui tenait à la main une badine de bois sombre et luisant. Les présentations n'en finissaient plus et le jeune homme se disait intérieurement qu'il avait sans doute, ce jour-là, fait connaissance avec tout le gratin, la fine fleur de ce bourg retiré, planté sur la terre rouge en bordure de la pampa. L'arrivée d'une fillette aux yeux vifs interrompit la conversation du petit groupe, protégé par l'aile de l'avion d'un soleil déjà difficilement supportable à cette heure encore matinale, et dont l'ardeur faisait vibrer la plaine. La petite indienne franchit sans ménagement la barrière humaine et parvint jusqu'à José Antonio qu'elle tira par la manche de sa veste. - La Senora Herminia m'a chargée de vous demander combien de temps elle doit vous attendre à la maison. La Senora Herminia était la douce et respectable vieille dame que son grand-père avait désignée comme exécutrice testamentaire car elle était la sœur de sa seconde épouse défunte. C'est ainsi qu'elle resta pour gérer les deux exploitations qui ne rapportaient d'ailleurs pratiquement plus rien, les vicissitudes de l'âge la forçant à vivre enfermée dans sa maison de campagne des environs. - Dis à la Senora que je viens de suite, répondit-il à la petite servante. Consciente d'avoir accompli une démarche 13

importante, elle repartit précipitamment à « Los Naranjos »
afin de rendre compte à dona Herminia.

Contraint,. il présenta ses excuses en prenant congé de ses interlocuteurs, et se mit en route par un étroit sentier rempli de mauvaises herbes mêlées de-ci de-là de tiges de millet. Il franchit un pont de planches dégrossies à la hache et traversa un village, toujours précédé des deux garçons qui portaient ses bagages. Les paysans le saluaient respectueusement au passage et certains pensaient en le reconnaissant: «Celui-là, c'est le petit-fils de don Fernando ». Dans ses vêtements de laine inadaptés à la chaleur suffocante, il transpirait abondamment, et dut bientôt se débarrasser de sa veste et dénouer sa cravate. De la direction opposée lui parvint le ronflement du trimoteur qui s'apprêtait à regagner La Paz. Surpris par le bruit insolite, le bétail dispersé par les rues cessa de ruminer, lança quelques mugissements apeurés, puis reprit tranquillement ses occupations en piétinant l'herbe à l'ombre des arbres. Trempé, impatient, mal à l'aise, José Antonio se demandait s'il arriverait enfin. Après un pâturage où les troupeaux avaient laissé des traces encore fraîches, il coupa par une bananeraie et la quinta fut soudain devant lui.

- Voilà « Los Naranjos»

(I)

patron, annonça l'un des

garçons. Silencieuses, nonchalamment adossées à la palissade d'entrée, deux villageoises au service de dona Herminia l'attendaient avec des bouquets qu'elles lui tendirent. Il prit les fleurs, remercia et, passant à leur suite entre les carrés fleuris assez bien entretenus du jardin, il pénétra dans la malson. Au centre d'un petit salon net et ordonné, dona Herminia l'attendait dans son fauteuil à bascule. C'était une femme
J."Les Orangers". 14

d'un certain âge que le célibat avait parfaitement conservée. Elle avait dOêtre très belle. La peau très blanche, la chevelure abondante, bien que grisonnante, les beaux yeux noirs, profonds, extraordinairement expressifs sous des sourcils châtain foncé que faisait ressortir la pâleur du visage, donnaient une idée de sa beauté passée. - José Antonio, dit-elle, pardonne-moi de n'être pas allée t'accueillir. Mes pauvres jambes sont ankylosées depuis des semaines par les rhumatismes. Dans un effort, elle se redressa pour l'embrasser, puis lui posa mille questions sur ses parents et ses frères. C'était la première fois qu'il rencontrait dona Herminia avec laquelle, cependant, il entretenait une correspondance régulière et affectueuse depuis qu'il avait su griffonner ses premières lettres. Ses yeux laissèrent échapper des larmes de joie en le contemplant.

- C'est bien vrai, tu es le portait vivant de ton grand-père. - Comme le temps passe, murmura-t-elle émue... Le défunt don Fernando n'aurait même pas imaginé que son petit-fils pOt un jour s'asseoir dans son propre fauteuil. Elle lui indiqua le siège en bois d'acajou dont le fond et le dossier étaient tendus de cuir, dans lequel José Antonio se laissa tomber, liquéfié sous la canicule. - Que tout le monde vienne saluer le maître, hommes, femmes, enfants, ordonna-t-elle à la petite bonne chargée du va-et-vient de la chaise à bascule. La domesticité qui guettait denière les portes en chahutant se tut aussitôt et s'introduisit dans la pièce avec timidité pour lui souhaiter la bienvenue.
- Voici Maximo... Jeremias... Pablo. Celui-là c'est Genaro dit la Senora en les désignantl'un après l'autre.

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Lorsqu'elle en eût terminé avec les hommes, au nombre de sept, ceux-ci s'approchèrent en tenant leur chapeau de paille et lui dirent après une brève étreinte de leur main droite et dure de paysans: - Soyez bienvenu, petit patron. Puis ce fut le tour des femmes. Quelques-unes, femmes toujours libres, que l'expérience de l'amour n'avait pas encore défraîchies, fines, sveltes, d'autres énormes, la poitrine flasque, déformées par les maternités répétées. - Celle-ci, c'est Lucia... Cette autre Fabiana... Celle-là Me1chora. ., et enfin Electra. - Electra? répéta-t-il, surpris de rencontrer ici une femme portant un nom aussi suggestif. - Euh... elle le doit à l'originalité de ton grand-père.
.

La fille rougit et, comme les autres, prononça les paroles

de bienvenue.

Les domestiques étaient vingt-trois au total en comptant l'équipe des ouvriers agricoles des estancias. Lorsqu'il eût fait la connaissance de tout le monde, même des enfants, José Antonio sortit de sa poche un paquet de cigarettes fines et demanda à l'un des hommes de le partager entre les fumeurs. Ils quittèrent la pièce en remerciant et allèrent s'allonger sous les larges auvents de la véranda qui donnait sur le jardin. Loin des oreilles du jeune patron, les commentaires allaient bon train et aussi les critiques malicieuses à l'égard de ses manières citadines, sa tenue vestimentaire et jusqu'à sa prononciation qui contrastait avec leur langage simple et bon enfant. Un peu plus tard, une servante le conduisit sous un splendide tamarinier à l'ombre duquel il se dévêtit, protégé par un paravent de bambou et se délassa dans le bain que dona Herminia avait fait préparer. Debout dans le baquet, il se rafraîchit, faisant couler sur lui l'eau contenue dans les
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