Terre nourricière

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 204
Tags :
EAN13 : 9782296326187
Nombre de pages : 304
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Terre nourricière
Afin que vivent les hommes

(Ç) L'Harmaltan, 1996 ISBN: 2-7384-4664- 7

François Monnier

Terre nourricière
Afin que vivent les hommes

Préface d'Ismail Serageldin Vice-président de la Banque Mondiale

Editions L'Harmattan 5-7, rue de I'Ecole-Pol ytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

à Jacques BOURDILLON
sans lequel ce livre n'aurait sans doute jamais été achevé.

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont tout d'abord au groupe de réflexion "Terre nourricière", créé par Jacques Bourdillon, dirigé par Michel Le Gouis et constitué, en outre, par MM. Jacques Argoullon, Yvon Bothorel, Gérard Descours, Maurice Gaide, Jean Giraud, Alain Revel, Pierre SaintMacary, Jean Wahl, Marcel Wertheimer. Ils ont largement contribué à la mise au point des idées exprimées dans ce livre. Je remercie MM. Pierre Feillet, Joseph Klatzmann et Jacques Vallin, qui ont bien voulu nous éclairer sur des points fondamentaux, ainsi qu'André Lévèque qui nous a conseillé sur notre méthode de travail. J'adresse également mes remerciements aux membres des deux associations "Aminter" et "Alerte aux réalités internationales" qui, à divers titres, ont contribué à la parution de ce livre et plus particulièrement à MM. Serge Jacquemond et Jacques Mahieu. Je tiens enfin à remercier tout spécialement Marie-Claire Mucelli, dont le dévouement et l'efficacité ont joué un rôle déterminant dans la mise au point du manuscrit.

PREFACE
par Ismai1 SERAGELDIN Vice-Président de la Banque Mondiale

Les chiffres ont la vertu de nous montrer l'ampleur des défis qu'il nous faudra relever. Et le défi, d'après François Monnier, c'est qu'il faudra produire trente millions de milliards de calories pour nourrir décemment les onze milliards de consommateurs de la fin du vingt-et-unième siècle, si fin du vingt-et-unième siècle il y a. Le défi, c'est qu'en tirant sur toutes les opportunités possibles, l'agriculture, l'élevage et la pêche n'arriveront pas à nous fournir plus de vingt et un millions de milliards de calories. Manqueront donc à l'appel 30% des calories nécessaires. Les chiffres de François Monnier annoncent donc trois milliards et demi d'affamés pour la fin du prochain siècle. Mais les chiffres ne disent pas tout. lis ne disent pas qu'avant d'en arriver là, les conflits meurtriers de la faim auront ensanglanté la terre. Ils ne disent pas que, poussées par la nécessité, les sociétés affamées et appauvries auront investi les terres les plus reculées et les plus fragiles et encerclé les villes. Nous avons déjà sous les yeux suffisamment d'exemples prémonitoires pour n'avoir aucune peine à imaginer ce monde violent et instable qui s'annonce pour le prochain siècle.

Oublions les chiffres, qui sont toujours sujets à discussion, mais gardons le défi dont tous les experts, ceux qui font tourner leurs ordinateurs comme ceux qui, empiriquement, font parler leur expérience, nous disent l'ampleur. D'ailleurs François Monnier ne nous livre pas ces chiffres comme des épouvantails, il nous les amène de loin, de très loin. Nous partons des infimes particules de matière qui, se concentrant, provoquèrent, sans doute, il y a quinze milliards d'années, l'explosion première. Première! Il nous explique, autant qu'il est possible, le grand mouvement qui nous conduit jusqu'au monde que nous connaissons. Mais le mystère n'est pas occulté, comme une défaite de la pensée. Il est présent dans cette histoire miraculeuse. Mystère des origines de la matière, mystère des origines de la vie. Avec le regard de l'écologie historique, il nous présente le miracle des régulations et des équilibres. L'écologie nous explique la montée d'une complexité croissante, le passage de la simplicité initiale au monde de la diversité qui est le nôtre. Avant et après d'autres étapes, il nous raconte la création d'une atmosphère propice à la vie terrestre. Comment ne pas s'émerveiller devant la précision des régulations qui ont pennis à l'atmosphère d'atteindre un équilibre autorisant à la fois la photosynthèse végétale et la respiration animale? Pendant les cent millions d'années du Carbonifère, les végétaux aériens ont progressivement transfonné le gaz carbonique en oxygène permettant ainsi à la vie animale de s'implanter sur la terre ferme. A vrai dire, cette colonisation animale des terres émergées a sauvé in extremis les végétaux de l'asphyxie. Depuis la fin du Carbonifère, la composition de l'atmosphère est restée pratiquement invariée. Equilibre stable, donc, mais subtil, puisque le stock de carbone de l'air ne représente aujourd'hui que dix ans de la consommation actuelle des végétaux! Histoire de la matière, histoire de la vie, mais aussi histoire des hommes et

10

de leur insertion dif ficile, parfois violente, dans les écosys tèmes naturels. Invention de l'agriculture et tout récemment explosion de la démographie, et en parallèle, de la production. Viennent alors les chif fres que nous avons mentionnés, qui annoncent la "grande faim du monde". Alors, demain, comment faire face? François Monnier ne voit pas de solution dans le développement agricole indéfini. Dans certaines régions, bien des limites sont déjà atteintes en matière d'exploitation. Peutêtre même faut-il, dans ces régions, oublier toute idée d'intensification? La reconstitution des ressources naturelles impli quées dans la production agricole n'y est déjà que partielle et la dégradation visible. C'est hors de l'agriculture que, d'après l'auteur, réside la solution. La réponse qu'il propose est la création et la multiplication d'ateliers de biosynthèse, dans lesquels des organismes unicellulaires produiraient nos matières premières alimentaires, avec des rendements considérables et dans un respect total de l'environnement. Il ne s'agit pour l'heure que d'une théorie et, avant de passer aux actes, il faudra répondre à de nombreuses questions et satisfaire à de nombreux préalables. D'abord, la recherche devra résoudre de très sérieux problèmes, en microbiologie bien sûr, mais aussi dans le domaine énergétique. Une énergie bon marché et quasiment illimitée est indispensable. Nous en sommes encore loin. Ensuite, l'investissement lui-même est pharaonique; l'auteur chiffre la dépense à cinq mille milliards de dollars pour le siècle à venir, soit cinquante milliards par an ! C'est pour François Monnier le prix qu'il faudra payer pour répondre définitivement à la "grande faim du monde". Il n'est pas fréquent de voir traiter ces problèmes avec une vision aussi lar ge et de pouvoir situer son action à leur sujet dans le grand mouvement de la vie. Quelles que soient les

11

réserves qui peuvent être formulées sur tel ou tel élément de l'analyse et quelles que soient les réserves que j'ai personnellement sur certains chiffres, cet éclairage nouveau ne peut être qu'enrichissant. Un grand merci donc à François Monnier pour l'éclairage qu'il projette autour de nos occupations, souvent de nos angoisses, de tous les jours. Il nous revient maintenant à nous de trouver les solutions concrètes et les cheminements susceptibles de mobiliser les énergies. Les Centres du Groupe consultatif de la recherche agricole internationale, mais aussi les Systèmes nationaux de recherche agricole des pays du Sud et les Centres de recherche avancée des pays du Nord, en se concentrant sur l'accroissement des rendements des principales cultures, ont bien travaillé. Il faut néanmoins aujourd'hui que les communautés nationales, les instances régionales et la communauté internationale proposent aux chercheurs un nouveau cahier des charges plus ambitieux fondé sur une triple préoccupation; celle d'un approvisionnement plus sûr, celle d'une reconstitution des ressources naturelles plus complète et celle d'une incorporation de travail et d'une distribution de revenus plus larges. Les progrès considérables de la biologie peuvent être mis à profit pour accélérer la marche du progrès agricole et pour développer le potentiel de production de matière organique non agricole. A l'heure où les budgets s'érodent, il est important de souligner à quel point nous avons besoin d'une recherche agricole forte et efficace et de convaincre les chercheurs de la nécessité de resituer leurs travaux en fonction des défis nouveaux. Je n'ai pas de doute sur l'effet que pourrait avoir une relance et une réorientation de la recherche agricole. Mais j'ignore si ses propositions nécessairement dérangeantes pourront être reçues par nos sociétés? Pour pouvoir espérer un accueil réceptif des transformations importantes que nous devrons opérer, mon sentiment

12

est d'abord qu'il faut dépasser la seule vision de l'offre alimentaire et penser en terme d'économie, et peut-être d'économies locales. Il ne faut pas seulement, et cela complique encore l'équation, produire quelques trente millions de milliards de calories, il faut satisfaire une demande réelle, c'est-à-dire solvable. La question de la solvabilité de la demande, de la demande de tous les humains s'entend, est notre premier casse-tête. Elle l'est déjà dans le monde d'aujourd'hui où faim et surplus coexistent. Il ne suffira pas de supplémenter la production agricole par une production artisanale ou industrielle d'aliments, il faudra faire cohabiter les différents produits sur un marché susceptible de tracter ces différentes filières. Le volontarisme ne viendra à bout ni de la faim des hommes, ni de la misère du monde, ni de la dégradation de la planète. Seule une nouvelle dynamique permettant à chacun de donner toute sa mesure le permettra. Comment aider l'émergence de cette dynamique malgré la divergence des intérêts en présence et la précarité des équilibres? Telle est la question qui me préoccupe aujourd'hui. Etre pleinement dans la réalité des économies, des sociétés et des territoires et, dans le même temps, oeuvrer pour l'émergence d'un monde nouveau. Tel est plus que jamais le paradoxe auquel sont confrontés les hommes d'action, Puissions-nous ne pas décevoir ceux qui par leurs analyses nous disent l'ampleur des transformations à venir.

Ismail Serageldin

I
I
I

PROLOGUE
par Jacques BOURDILLON

Lorsque l'auteur me communiqua le premier projet de cet ouvrage, j'appréciai d'emblée le caractère positif de sa démarche. Après avoir poussé un cri d'alarme, qu'il justifie d'ailleurs largement, à propos de la situation alimentaire future de la planète, il rejette toute attitude catastrophiste ou malthusienne et s'efforce au contraire de proposer des solutions constructives. Je connais bien François Monnier, qui oeuvra longtemps à mes côtés dans l'assistance technique au tiers-monde et qui fait aujourd'hui partie de l'une des deux associations que j'ai l'honneur de présider, Aminter dont il est membre et "Alerte aux Réalités Internationales". La première réunit des spécialistes de l'international du groupe de la Caisse des Dépôts et Consignations, la seconde, fondée par Paul Delouvrier et André Cruiziat, s'est donné comme principal objectif de contribuer à la culture internationale des Français. Les membres de ces deux associations auxquels je présentai ce projet en trouvèrent la thèse si passionnante qu'un

groupe de travail commun se constitua aussitôt pour y réflé chir.

Cette thèse, empreinte d'humanisme et d'écologie historique, présente l'originalité de situer le problème de la nourriture des hommes dans une perspective cosmique, en faisant ressortir la précarité de la vie organique, qui est la nôtre, vis à vis de la puissance et de la pérennité de la "vie minérale" qui est la règle de l'Univers. Son exposé repose sur trois idéesforces. Tout d'abord, nourrir les hommes, c'est les nourrir tous et surtout les nourrir bien. L'humanité tout entière doit pouvoir pleinement s'accomplir et pour cela tous les peuples de la Terre doivent pouvoir s'épanouir et accéder au développement. La persistance de la sous-alimentation à travers la planète est inacceptable. D'autre part, la biosphère est fragile, exposée qu'elle est en permanence aux attaques du cosmos dont elle n'est protégée que par quelques miraculeux boucliers. Après avoir lourdement porté atteinte à de nombreux écosystèmes, il nous incombe maintenant de réparer nos erreurs et en particulier de veiller à ce que l'agriculture cesse d'agresser l'environnement dont elle est, au niveau planétaire, la principale cause de dégradation. Enfin, notre Terre nourricière, ce ne sont pas seule ment nos champs cultivés. C'est à la fois l'espace urbain et l'espace rural, c'est, par opposition à la nature sauvage, la nature aménagée par l'homme, véritable jardinier de la planète. Après la cueillette, la chasse, la pêche, l'agriculture, l'élevage, la pisciculture, l'industrie agroalimentaire, voici qu'apparaissent

16

d'autres moyens de subvenir à nos besoins. Grâce à l'intelligence des hommes et au travail de nos chercheurs, la nature nous a déjà livré de nouveaux secrets et de nouvelles perspectives s'ouvrent à nous.

C'est sur ces bases que le groupe de travail se mit aussitôt à l'oeuvre, sous la conduite de Michel Le Gouis. Outre ce dernier et l'auteur, les experts constituant ce groupe sont, par ordre alphabétique, Jacques Argoullon, Yvon Bothorel, Gérard Descours, Maurice Gaide, Jean Giraud, André Levêque, Alain Revel, Pierre Saint-Macary, Jean Wahl, Marcel Wertheimer. Le premier objectif du groupe fût de réfléchir en profondeur aux différents aspects du problème posé et des solutions envisagées, en s'entourant des meilleures compétences dans les domaines essentiels. C'est ainsi que furent consultés Joseph Klatzmann pour l'agronomie, Jacques Vallin pour la démographie, Pierre Feillet pour les biotechnologies. La thèse de "Terre nourricière" fût présentée le 30 mai 1995 à l'appréciation d'un grand jury composé d'éminents spécialistes et de représentants d'organismes tels que la Caisse des Dépôts et Consignations et sa filiale C3D, la CCI de Marseille, le Ministère de la Coopération, au total 32 participants dont les remarques ont été prises en compte. Il apparut, à la suite de tout cela, que les idées exprimées par l'auteur méritaient d'être soutenues et développées. Il apparut également que le sujet traité était indissociable d'un certain nombre d'autres aspects du problème alimentaire mondial. En supposant en effet que la ressource globale puisse devenir suffisante pour nourrir convenablement tous les hommes, encore faudra-t-il qu'ils aient tous accès au marché et

17

surtout qu'ils aient les moyens financiers de s'y approvisionner. Ce qui pose une série de problèmes économiques, sociologiques, politiques et techniques concernant aussi bien le développement du tiers-monde que l'organisation des marchés, la logistique (stockage, transport, distribution des denrées alimentaires) et le problème particulièrement difficile du ravitaillement des mégalopoles. Il n'était toutefois pas matériellement possible de traiter toutes ces questions dans le cadre du livre que son auteur avait déjà largement remanié et étoffé. Il fût donc décidé que ce dernier ne ferait que rappeler l'importance de ces différents problèmes. Le lecteur ne devra donc pas s'étonner de ne pas trouver de développements à leur sujet. Les. objectifs du groupe "Terre nourricière" ne pouvaient alors que s'élargir, au-delà de la publication du livre et de la diffusion de sa thèse, en associant à celle-ci tous ces autres aspects du vaste problème que va poser la nourriture de l'humanité dans le futur. Le "Sommet mondial de l'alimentation", de novembre 1996, devrait être une première occasion de faire connaître nos travaux, dont il faut signaler qu'ils se poursuivent désormais en liaison avec le "Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement" (CIRAD), ainsi qu'avec d'autres acteurs techniques, économiques et politiques, dont la sélection est en cours. Le groupe "Terre nourricière" organisera début 1997 un colloque d'information destiné à sensibiliser ces différentes catégories d'acteurs et de décideurs et à amorcer une suite opérationnelle, spécialement dans le domaine de la recherche, où il est urgent d'intervenir en raison des longs délais de réponse

18

qu'elle implique. Les deux associations, "Alerte aux Réalités Internationales" et Aminter ont désormais avec le groupe "Terre nourricière" un moyen concret d'exprimer leur vocation. Je ne peux que m'en féliciter et remercier tous ceux qui ont contribué au lancement de ce groupe.

Jacques Bourdillon

AVANT

- PROPOS
le sol, il ne te donnera

Si tu cultives

plus son produit. Genèse.4,1.

Depuis que nos ancêtres ont émergé des écosystèmes primitifs, il y a quelque trois millions d'années, et qu'ils ont entrepris la tâche ingrate mais nécessaire d'aménager la nature, nous n'avions jamais soupçonné à quel point cette tâche se montrerait immense et les énormes risques qu'elle nous ferait courir. Confiants, depuis toujours, dans l'apparence indestructible de notre riche biosphère, voici que nous nous réveillons, en cette fin du XXe siècle, pour découvrir que celle-ci est, en réalité, extrêmement fragile. Nous sommes en fait les passagers clandestins d'un gigantesque vaisseau spatial, lancé dans une course folle, qui nous expose en permanence aux brutales attaques d'un univers minéral dont la puissance est colossale et l'agressivité implacable. La nature qui nous environne, avec toute sa richesse, sa vigueur, l'infinie diversité de ses composantes, la nature tutélaire qui nous a toujours abrités, qui nous fournit toutes nos

ressources, la nature qui est l'accumulation de toutes les forces vivantes, cette nature, la biosphère, n'est en réalité qu'une infime pellicule de vie accrochée à la surface de notre planète, un minuscule épiphénomène de la Ten-e, un voile ténu, dont on se demande comment les fureurs de la galaxie ne l'ont pas encore an-aché. Notre biosphère n'est pas seulement un écrin de verdure où bruissent les feuillages et gazouillent les oiseaux. Elle est aussi l'étrave de ce vaisseau de l'espace qui affronte en permanence les flux redoutables du cosmos. Elle n'a par ellemême aucune chance de pouvoir résister à ceux-ci. Elle doit entièrement son existence à la présence quasi miraculeuse, tout autour de la Ten-e, d'une série de sept boucliers sophistiqués qui la protègent des forces dévastatrices de l'Univers. Si une seule de ces protections venait à disparaître, toute vie sur terre deviendrait impossible. Peut-être le phénomène de la vie existe-t-il ailleurs, dans l'Univers, et dans ce cas peut-être y est-il d'une autre nature que sur la Ten-e ? Mais en ce qui concerne notre planète, il faut bien prendre conscience de l'immense fragilité de ce phénomène dont l'origine reste toujours inexplicable. D'autant que l'homme possède désormais des pouvoirs exorbitants sur la vie. Il peut agir sur ses fondements mêmes et en modifier l'ordonnance, mais il peut aussi la menacer dangereusement par ses imprudences. L'aventure humaine est arrivée à une étape critique. Les primates que nous sommes, dont l'écosystème d'origine était une simple forêt tropicale, règnent aujourd'hui sur toute la biosphère. Extraordinaire épopée, mais aussi merveilleuse histoire d'amour, car il en a fallu de l'amour et de la patience pour aménager peu à peu la nature sauvage et hostile des origines, afin de créer un environnement qui réponde à nos aspirations et qui nous fournisse notre nourriture.

22

Il s'agit là d'une incontestable réussite, malgré bien des erreurs. Malgré surtout de récents abus qui sont responsables de la dégradation de notre environnement. Mais ces excès ne sauraient remettre en cause le succès global de cette opération multimillénaire. Les hommes ont des excuses pour avoir été un peu trop fort dans leurs aménagements. Ils ignoraient jusqu'à une époque récente que la nature obéit à des règles strictes, qu'il y a des limites à ne pas dépasser. L'écologie, mode d'emploi de la biosphère, règle du jeu de la planète, est une science toute nouvelle, dont le nom ne figurait même pas dans les dictionnaires, il y a cinquante ans. Grâce à elle, il est encore temps de corriger nos erreurs, de remettre l'aménagement de la natUre sur la bonne voie. Il est d'ailleurs grand temps de le fâire, car nos oeuvres ont désormais une répercussion planétaire, avec tous les risques que cela comporte. Le premier devoir qui nous incombe maintenant est sans aucun doute d'arrêter de saccager la planète qui nous a engendrés. Pollutions en tous genres, dégradations des sols, déboisements, destructions de la flore et de la faune, risques nucléaires, sont en effet les tristes contreparties des gigantesques progrès accomplis par I'humanité. Il faut y mettre fin au plus vite et réaliser des équilibres harmonieux et durables entre les hommes et la nature. Notre avenir sur cette planète en dépend. Nous devons faire en sorte que tous les peuples de la Terre puissent participer à cet effort, car ils sont tous concernés. Non seulement, comme l'a écrit joliment Soljenitsyne, parce que "chaque peuple, y compris le plus petit, est une facette irremplaçable du dessein de Dieu" (1), et qu'à ce titre il doit pouvoir contribuer à l'oeuvre commune des hommes.
(1) Alexandre Soljenitsyne, COm.ml!ntréaménager notre Russie, Fayard, 1990.

23

Mais aussi parce que nous sommes tous solidaires en tant que passagers de la planète. Aucun peuple ne peut se dérober à cette tâche commune. A quoi servirait-il, en effet, que les uns fournissent tous leurs efforts pour protéger la biosphère, si les autres, faute de moyens ou de motivations, devaient continuer à laisser faire chez eux n'importe quoi? "L'impératif écologique, estime Pierre Moussa, est vraisemblablement la première base sur laquelle devra un jour être édifié le premier pouvoir planétaire, qui consacrera l'unité retrouvée du genre humain" (1). Mais, pour que chaque peuple, chaque nation, soit capable d'assumer ses responsabilités au niveau de la planète, il faut évidement qu'il ait atteint un niveau de développement suffisant. C'est pourquoi l'accession de tous les peuples à un tel niveau de développement, dans le respect de leur identité, de leurs traditions et de leur culture, doit être pour l'humanité une priorité absolue. L'objection ne tient pas selon laquelle il faudrait arrêter le développement pour ne pas épuiser les ressources naturelles de la planète, ou pour ne pas la dégrader de manière irréversible. Nous allons montrer à quel point les ressources de la Terre sont pratiquement inépuisables pour peu que nous sachions les mettre en valeur et les gérer convenablement. Quant à nos pollutions et à nos imprudences de toutes sortes, la conviction de leur gravité est désormais suffisamment bien établie au niveau de la communauté internationale, pour que nous puissions espérer que tout sera fait pour y remédier. Ce n'est d'ailleurs pas en arrêtant le développement que l'on pourrait effacer le mal qui est déjà fait. Celui-ci continuera de produire ses effets et ceci d'autant plus qu'il restera davantage de pays retardataires. C'est au contraire en faisant
(2)
Pierre Moussa. Caliban naufragé. Fayard. 1994.

24

progresser nos sciences et nos techniques que nous avons les meilleures chances de trouver rapidement des moyens efficaces de corriger nos erreurs et surtout d'éviter d'en commettre de nouvelles. Malheureusement le développement ne pourra pas se généraliser tant que la faim persistera dans une grande partie du monde. Des hommes mal nourris et le plus souvent incultes ne se mobiliseront pas pour contribuer à des opérations dont l'intérêt leur échappera. Ils se recroquevilleront dans leur misère . Ces hommes-là sont aujourd'hui près de deux milliards. Lutter contre la faim dans le monde et contre la pauvreté qui lui est étroitement associée est donc une obligation prioritaire. C'est une exigence morale pour les pays développés et c'est en même temps leur intérêt bien compris, car une planète à deux vitesses aurait vite fait de se transformer en un vaste champ de bataille. "Les pays qui ont faim, assure Edgar Pisani, ne peuvent plus désormais être considérés comme des laissés-pour-compte d'une croissance qui les oublierait. Ils sont des acteurs légitimes et potentiels des équilibres du monde, mais aussi de ses déséquilibres possibles" (1). Il ne serait pas décent, d'autre part, de limiter nos efforts à l'éradication de la famine. Tous les hommes doivent avoir la possibilité non seulement de survivre, mais aussi de vivre pleinement, de s'épanouir, de s'accomplir. Il faut pour cela qu'ils puissent bénéficier d'une nourriture suffisante, variée et conforme à leurs goûts, ce qui suppose un accroissement considérable de nos ressources alimentaires. D'autant plus que selon les prévisions les plus dignes de foi, la population de la planète a tOutes chances de doubler au cours du pro(1) "Pour que le monde nourrisse le monde". Le Monde Diplomatique.

Avril 1995.

25

chain siècle. En doublant d'ici là la production agricole mondiale, ce qui n'est pas une mince affaire, on ne ferait donc que prolonger la situation actuelle, en l'aggravant. Et dans les pays le plus défavorisés, cette situation irait même en se dégradant rapidement et pourrait devenir critique d'ici seulement quelques décennies. Tel est le cas de la majeure partie de l'Afrique, mais aussi de quelques pays de l'Asie du sud-est et très probablement de la Chine. Pour nourrir de façon satisfaisante onze milliards de personnes, nous verrons qu'il faudrait pouvoir disposer d'une production alimentaire mondiale trois à quatre fois supérieure . à ce qu'elle est aujourd'hui. Certains experts estiment pourtant que la production actuelle serait suffisante pour nourrir dix milliards d'hommes. Le tout est de s'entendre sur la signification du mot nourrir. Pour donner raison à ces experts, il faudrait accepter l'idée que tous les habitants de la planète aient à se contenter à perpétuité de rations de survie. Comme si les populations nanties allaient renoncer de bon coeur aux plaisirs de la table pour partager la misère des bengalis et des soudanais. Indépendamment du côté totalement irréaliste d'une telle hypothèse, nous tenons à rejeter fermement toute solution malthusienne visant à freiner le développement. Mais est-il possible de multiplier par trois ou quatre nos ressources alimentaires? L'agriculture dispose certes de larges marges de progrès en raison des avancées rapides du génie génétique, de la biologie moléculaire et des biotechnologies. En raison également des rattrapages qui restent à faire dans le tiers-monde. Mais il y a des limites et il ne semble pas possible de pouvoir aller en pratique très au-delà d'un doublement de la production agricole mondiale.

26

On trouve pourtant des experts pour démontrer chiffres en main que cette production pourrait atteindre des sommets se situant bien au-delà de tous nos besoins futurs. Ces experts négligent cependant de préciser que pour parvenir à de tels résultats, il faudrait pratiquement défricher toutes les forêts de la planète. Il faudrait en outre pouvoir mobiliser pour les irriguer de colosssales et chimériques ressources en eau douce. Nous tenons, là encore, à nous élever fermement contre l'idée que l'on pourrait, sans dégrader très gravement la biosphère, multiplier indéfiniment les superficies cultivées, surtout en défrichant les forêts. Les déceptions à ce sujet seraient d'ailleurs grandes, car les terres ainsi récupérées seraient dans l'ensemble peu fertiles et très fragiles. Plutôt que de faire valser des kilomètres carrés mythiques, il vaudrait mieux nous efforcer de tirer le meilleur parti possible des surfaces réellement cultivées. Et d'abord, pousser les recherches les plus prometteuses dans leurs applications agricoles, notamment celles qui concernent l'amélioration du rendement de la photosynthèse et la fixation directe de l'azote atmosphérique par les plantes cultivées, ce qui permettrait d'accroître les récoltes et de réduire les consommations d'engrais. D'autres recherches, d'une portée plus générale, pourraient elles-aussi avoir des répercussions extrêmement favorables sur la production alimentaire mondiale. Il s'agit du dessalement de l'eau de mer et de la captation de l'énergie solaire. Le jour où nous serons capables, grâce à ces deux techniques, de produire en quantité et à très bon marché de l'eau douce et des kilowatts, le paysage nourricier mondial sera transformé. Il deviendra possible en effet de transporter l'eau à des prix raisonnables et d'irriguer des superficies beaucoup plus importantes. Surtout, on pourra cultiver les sables des

27

déserts situés à proximité de la mer. Mais l'agriculture, qu'elle soit sur terre ou sur sable présentera toujours de gros risques. Elle sera toujours exposée à toutes sortes d'aléas, de dangers, d'ennemis, de catastrophes. Elle représente l'atteinte la plus grave que nous ayons portée aux écosystèmes d'origine. Nous verrons pourquoi et comment ceux-ci s'efforceront toujours de reprendre leur place qu'occupent aujourd'hui nos champs labourés. C'est pourquoi l'agriculture ne sera jamais fiable. Il se peut qu'elle parvienne malgré tout, à nourrir vaille que vaille I'humanité future. Mais, il se peut aussi qu'elle n'y parvienne pas ou qu'elle finisse par provoquer des catastrophes écologiques. Nous ne pouvons avoir aucune certitude à ce sujet, ni dans un sens ni dans l'autre. D'autant moins qu'en cas de réchauffement de la planète, les vocations agricoles des terres pourraient être complètement bouleversées. Afin de nous prémunir contre tous ces aléas, il serait sage de rechercher d'autres moyens de produire nos aliments, qui soient totalement neutres vis à vis de l'environnement. On pourrait considérer cela comme une sorte d'assurance contre les risques majeurs que nous ferait courir le tout-agricole. La prime à régler pour cette assurance serait le coût des recherches nécessaires pour mettre au point des solutions alternatives. Car il en existe, nous le verrons. Nous n'avons pas épuisé avec l'agriculture le potentiel alimentaire de notre planète. D'ailleurs les végétaux, qu'ils soient cultivés ou non, n'ont pas pour vocation première de nourrir les hommes. Nous avons profité d'eux, nous en avons même abusé, nous les avons détournés de leur véritable rôle qui est de contribuer à la pérennité des écosystèmes naturels et à travers eux à la protection de la biosphère. Peut-être allons nous devoir maintenant restituer peu à peu à ces écosystèmes une partie des immenses territoires qu'occupent nos labours.

28

Lorsque nous évoquons la terre nounicière, il ne faut pas seulement penser à nos champs cultivés, mais à l'ensemble de notre planète et aux innombrables ressources qu'elle tient à notre disposition. Que représentent en effet nos besoins alimentaires vis à vis de la masse colossale de matière vivante que contient la biosphère? L'humanité toute entière ne consomme pas chaque année la millième partie de cet énorme trésor. Il faudrait que nous soyons bien maladroits pour ne pas réussir à y trouver de quoi satisfaire nos appétits. La découverte des ressources cachées de notre planète n'est pas toujours évidente, ni leur mise en valeur facile, mais leur grande diversité a permis qu'elles s'adaptent depuis les origines aux différentes étapes qui ont marqué l'évolution de l'humanité et des connaissances des hommes. Notre terre nounicière, ce fût d'abord la terre de la facilité, de la cueillette, de la chasse, de la pêche. Puis les hommes durent faire un effort pour découvrir de nouvelles ressources. Ce fût la terre du labourage et du pâturage. Aujourd'hui, c'est celle des moissonneuses-batteuses, du génie génétique et des élevages hors sol. Qu'allons nous trouver pour demain? Peut-être notre prochaine étape nounicière sera-t-elle imprégnée du souci de laisser le plus possible les plantes vivre leur vie et participer à la protection de la biosphère. Pour produire notre nouniture de base, nous nous adresserons alors aux immenses foules des microorganismes, ces minuscules êtres vivants, travailleurs infatigables, qui n'attendent que de se mettre à notre service. Etres unicellulaires, infiniment petits, infiniment productifs, infiniment disponibles si nous savons nous y prendre avec eux. Les biotechnologies y ont déjà recours. Pourquoi ne pas leur donner une puissante impulsion dans le double but de nous mettre à l'abri des aléas de l'agriculture et de protéger notre environnement?

29

Nous suggérons à ce sujet de développer et de perfectionner les techniques, déjà utilisées sur une modeste échelle, pour faire produire certaines protéines par des bactéries. On pourrait essayer de produire de cette manière non seulement quelques protéines mais l'ensemble de celles qui constituent notre alimentation habituelle, ainsi que les lipides et les glucides qui les accompagnent. Il s'agirait pour cela, grâce au génie génétique, de transférer à des bactéries sélectionnées le savoir-faire du blé et de quelques autres plantes cultivées. Tâche ambitieuse, avec d'innombrables difficultés à surmonter, mais challenge passionnant dont l'enjeu serait de régler définitivement le problème de nos ressources alimentaires, même si nous devions être un jour vingt ou trente milliards sur cette planète. Même si l'effet de serre s'aggravait dangereusement. Car cette production se situerait hors sol dans des "ateliers de biosynthèse" totalement indépendants de leur environnement. Cette technique permettrait donc de libérer, d'immenses espaces actuellement occupés par la grande culture et de les rendre à la forêt, à l'élevage extensif, à l'habitat et aux loisirs. Les ateliers de biosynthèse auraient aussi l'avantage de ne créer ni pollution ni aucune autre atteinte à l'environnement. Ils seraient en outre très économes en eau. La généralisation éventuelle de ces ateliers ne signifierait pas la disparition de l'agriculture, mais sa limitation aux situations, dans lesquelles elle pourrait constituer des écosystèmes de remplacement convenablement équilibrés: arboriculture, horticulture, viticulture, cultures "biologiques", rizières... Ces différents types de culture, associés à l'élevage, à la pêche, à l'aquaculture et complétés par les ateliers de biosynthèse, constitueraient un nouvel éventail de ressources alimentaires, plus complet que celui dont nous disposons aujourd'hui, moins agressif pour l'environnement et mieux à même

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.