//img.uscri.be/pth/efc465e7e4cf48ce26bd51cd9028d9a933b7d9d9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Thiers à l'académie et dans l'histoire

De
176 pages
Une querelle académique, en tous les sens de l'épithète, après plus de cent ans écoulés, que peut-elle nous apporter ? Sans doute une bonne occasion de mesurer toute la distance qui nous sépare de ce grand XIXe siècle où s'est formée la France d'aujourd'hui. Ecrit en réponse au discours de réception de Henri Martin, élu au fauteuil de Thiers, cet ouvrage retrace, derrière le duel des hérauts symboliques de l'Empire libéral et de la République conservatrice, l'affrontement de deux types d'hommes en donnant à l'épisode et au texte une touche d'intérêt général.
Voir plus Voir moins

rI I I

THIERS , A L'ACADEMIE ET DANS L'HISTOIRE
,

r---

m

La collection Les Introuvables se propose de publier des ouvrages épuisés, voire inédits, d'auteurs connus ou oubliés sur différents sujets touchant les arts, l'histoire, les sciences humaines et l'ésotérisme. Son seul souci est d'offrir aux amateurs des livres curieux et originaux que les aléas de l'édition ont rendus indisponibles. L'utilisation d'exemplaires anciens préserve les paginations originales, aux dépens quelquefois du confort de la lecture.

ÉMILE DUNIER

THIERS , A L'ACADEMIE ET DANS L'HISTOIRE
,
Préface: M. Agulhon Postface: W. Smith

LES INTROUVABLES

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation Napoléon. ISBN: 2-7384-3808-3 @ Editions L 'Harmaltan 5-7 Rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Le texte de la présente réédition est confonne à celui des éditions Garnier Frères, Libraires-Editeurs, 1879.

Il Ya dans notre pays des nwments où tout le nwnde dit une chose. la répète. finit par y croire. et tous les sots se mettant de la partie. la foule suivant. il n y a plus nwyen de résister. Thiers. déposition sur le 4 septembre.

I

PRÉFACE

par le Professeur M. Agulhon Professeur au Collège de France.

Thiers vu par Émile Ollivier

Une querelle académique, en tous les sens l'épithète, après plus de cent ans écoulés, que peutelle nous apporter? Sans doute une bonne occasion de mesurer toute la distance qui nous sépare de ce grand XIxe siècle où s'est formée la France d'aujourd'hui. L'Académie Française - c'est d'elle qu'il s'agit tenait alors une place appréciable dans la vie publique, bien plus que sous l'Ancien Régime, et bien davantage aussi que de nos jours. Peut-être parce qu'il y avait alors un plus grand nombre d'écrivains ou de savants qui devenaient des hommes d'État, il se trouyait à l'arrivée un plus grand nombre d'hommes d'Etat, actifs ou en retraite, parmi les académiciens. Les deux protagonistes, Adolphe Thiers et Emile Ollivier, étaient dans ce cas. Thiers étant décédé l'Académie lui avait donné pour successeur un autre historien, non politicien sans doute mais propagandiste républicain notoire,

Henri Martin. Henri Martin avait préparé un
discours d'éloge de Thiers; Emile Ollivier, qui devait lui répondre au nom de l'Académie, trouva
~

II

en conscience cet éloge trop élogieux, et le conflit qui forme l'objet et l'occasion de cette brochure naquit de ce désaccord. On en verra les détails. Comment juger Adolphe Thiers, au lendemain de son décès? C'était de l'histoire, certes, mais c'était aussi de la politique. Derrière Henri Martin, les admirateurs de Thiers constituaient la Gauche (mais oui I); avec Émile Ollivier ceux qui faisaient sur Thiers de plus ou moins fortes réserves étaient à Droite (à quelques exceptions individuelles près, bien entendu). Cette façon de voir les choses surprendra les lecteurs d'aujourd'hui. A l'époque elle avait pourtant valeur d'évidence. Une bonne partie des élites françaises, pour ne parler que de ce milieu, seul concerné ici, se sentait d'esprit moderne, donc libéral. Elles voulaient fonder sur les grands principes de 89 un État rationnel et raisonnable, un État de Droit, pacifique, réglé, tolérant, refusant à la fois la Contre Révolution traditionaliste, autoritaire et cléricale et la Révolution populaire, "démocratique et sociale". Mais ce double refus, centriste si l'on veut, pouvait bien définir une éthique, il ne comportait pas par lui-même de recette institutionnelle précise. On pouvait concevoir un régime à l'anglaise, avec une monarchie constitutionnelle, ou bien à l'américaine (à la française surtout), avec la République. Émile Ollivier était le symbole de l'option monarchique, qui, pour lui, ne pouvait être que napoléonienne; il avait cru aux bonnes intentions libérales de Napoléon III et les avait servies de son mieux. Adolphe Thiers était au contraire le chef de file des conservateurs libéraux qui misaient sur une République sage, et c'est pourquoi la Gauche le soutenait, mieux, avait fini par l'accepter pour l'un des siens. Par un curieux chassé-croisé, les deux hommes avaient échangé leurs positions initiales. Thiers, qui finissait ainsi en républicain, avait été un grand

III

serviteur de la monarchie orléaniste, et Ollivier, qui devait rester pour l'histoire l'homme de l'Empire libéral, avait été un républicain actif et bien en vue dans ses jeunes années. A l'époque à laquelle nous. renvoie l'ouvrage qu'on va lire, ce grand duel politique était à peine achevé. La mort d'Adolphe Thiers avait pris place à l'automne de 1877, en pleine crise (celle dite du 16 mai), et c'est seulement au début de 1879 qu'avait eu lieu l'épisode qui s'était avéré décisif, le remplacement à la tête de l'État du conservateur Maréchal de Mac Mahon par le républicain Jules Grévy. En 1879, Thiers fait donc figure de vainqueur posthume, et Emile Ollivier de vaincu, mais la bataille est encore toute fraîche. Mais avant que n'éclate l'antagonisme de leurs choix (ce fut au 4 septembre 1870, renversement de l'Empire), les deux homm~s avaient été très proches. De janvier à août 1870, Emile Ollivier avait été le chef du gouvernement de Napoléon III, Thiers le leader d'une opposition parlementaire modérée, et les deux hommes alors s'entendaient bien parce qu'ils étaient d'accord sur l'essentiel: oui pour la modernité libérale, non à la Réaction cléricale et non à la révolution sociale. De cette philosophie générale commune, et d'un passé commun de lutte pour la liberté, avaient longtemps subsisté. des souvenirs d'estime réciproque et de bonne entente qui n'avaient pu que rendre plus amère la rupture ultérieure. On le sent bien aux circonlocutions qu'emploie Émile Ollivier, aux nuances qu'il introduit, et jusqu'au ton affligé qui est le sien. Telle est bien l'une des leçons de cette histoire. Il n'est pas nécessaire que deux hommes d'État soient très éloignés philosophiquement l'un de l'autre pour qu'il se creuse entre eux de grands fossés d'antipathie, où la déception a peut-être autant de part que la rivalité - voilà au moins une réalité du XIxe siècle que notre xxe siècle n'ignore pas...

IV

Émile Ollivier dresse donc ici d'Adolphe Thiers, en termes précis, étudiés, avec une volonté d'équité réelle et des jugements d'une tension contenue, un portrait balancé: l'historien et l'orateur en Thiers ont été éminents, le parlementaire plus contestable; le combattant pour les libertés a été du côté du Bien, le rallié à la République du côté du Mal. On ne fera que rappeler ici les termes de la querelle. Le point fort de la position d'Émile Ollivier, c'est sa sensibilité populaire: depuis l'épisode de la loi de 1864 sur les coalitions, il s'est convaincu que Napoléon III était plus sensible aux besoins du peuple que les républicains formalistes à la Jules Favre ou que, à plus forte raison, les bourgeois orléanistes ~ la Thiers. Son point faible, c'est le côté juridique: Emile Ollivier passe vite (dans le présent texte, il n'en dit rien) sur la tare initiale de l'Empire, le Coup d'État du 2 décembre 1851, que tous les libéraux (sauf lui-même) jugent inacceptable comme fait et comme modèle. Enfin le point critique le plus discuté ici, c'est le sens national. On verra avec quelle insistance et quelle chaleur Ollivier soutient sa thèse en termes patriotiques. Après les premières défaites d'août 1870 face à l'invasion prussienne, il fallait resserrer les rangs derrière l'Empereur, lui rester fidèles après Sedan. Rechercher en somme avec l'Empire le sursaut national que Gambetta demanderait tardiv~ment à la France dans la République du 4 septembre, cela aurait été plus digne et plus efficace. La chose est indémontrable. Le plus frappant dans le récit (quelque peu réquisitoire) d'Emile Ollivier, consiste dans le moralisme du ton, et parfois du propos explicite. Il faut être bon et sensible, être loyal, être fidèle, garder l'honneur (il va jusqu'à penser qu'il était juste, pour l'honneur, de répondre à la provocation bismarckienne de la dépêche d'Ems, c'est-à-dire d'entrer en guerre). Ce n'~st pas la première fois que nous soupçonnons chez Emile Ollivier, l'un des plus originaux et des plus météoriques des hommes qui

v
ont gouverné la France, une allergie véritable aux nécessités de polémique et de tactique qui font loi dans les luttes de la Cité. Ces nécessités au contraire, Adolphe Thiers s'y pliait en virtuose, c'était l'Opportuniste avant la lettre. Aussi peut-on se demander si Ollivier ne stigmatise pas surtout en Thiers, habile, trop habile, le politique à l'état purt. Derrière le duel des hérauts symboliques de l'Empire libéral et de la République conservatrice, se dessinerait ainsi l'affrontement de deux types d'hommes. Comme on l'a déjà suggéré, cela donne à l'épisode et au texte que nous présentons ici une touche d'intérêt général. Et la Commune, dans tout cela? Car enfin, aujourd'hui, le nom de Thiers appelle avant tout, pour ceux à qui ce nom "dit quelque chose\ la répression de la Commune de Paris. Or ce dr~me est à peu près totalement absent de l'analyse d'Emile Ollivier. C'est que la démocratie parisienne (qu'il eût plus volontiers appelée la démagogie), la sensibilité parisienne, la lutte des classes, n'étaient pas au nombre des enjeux de conflits entre un Thiers et un Ollivier. Ils étaient, l'un et l'autre, on l'a dit, contre la Révolution sociale. Tout au plus Émile Ollivier stigmatise-t-il, au passage, mais comme un élément supplémentaire d'accusation, l'excès de brutalité avec lequel Thiers a été répressif. Sur ce point au moins, c'est le seul mais il existe, Ollivier se situe plus à gauche que Thiers. Aujourc!'hui, le sort de leurs mémoires est bien inégal. Si Emile Ollivier est trop méconnu, Thiers a gardé quelque notoriété, et cette notoriété présente lui vient presque tout entière de la lutte des classes.

t. Sur Émile Ollivier, lire Regards sur Émile Ollivier, coll. sous la direction d'Anne Troisier de Diaz, Paris, Publication de la Sorbonne, et Émile Ollivier, 1789 et t889, rééd. et préface par M. Agulhon, Paris, Aubier Montaigne, t989.

VI

Vu sous cet angle, il est la figure emblématique du mauvais camp, il est le "Versaillais", le bourgeois répressif, le "bourreau de la Commune". Ainsi va l'historiographie, et plus encore le résidu qu'elle laisse dans la mémoire collective, ouvrages pour grand public, manuels d'enseignement, culture banalisée par la presse politique; elle fait successivement apparaître et disparaître des séquences, des épisodes, des conflits qui ont été simultanés mais que le déplacement des projecteurs de l'actualité ne met en valeur qu'un à un. De là des incompréhensions dommageables. Il n'y a pas si longtemps, en notre présence, un excellent historien s'est vù quasiment interpellé par une étudiante pour avoir qualifié Thiers de "fondateur de la République". Pour cette étudiante, évidemment nourrie d'un attachement sentimental sympathique pour les communards, un homme aussi mauvais que Thiers, "bourreau de la Commune", pouvait difficilement être mis dans le camp d'une déesse si Bonne (la République). Il l'était pourtant! Ce que ne comprenait pas la jeune personne, c'est qu'elle se référait sans s'en rendre compte à deux traditions à la fois (la tradition républicaine, pour qui la République c'est le Bien et la tradition ouvrière, pour qui Thiers c'est le Mal), mais que ces deux traditions, parfois conciliables, sont parfois aussi antagonistes. L'histoire est ainsi, complexe, trop complexe. L'époque de la Commune est aussi, inextricablement, l'époque où la France a choisi son régime politique, et c..elleencore où elle a subi le formidable traumatisme national de la guerr~ franco-prussienne. Autant d'histoires au pluriel. Emile Ollivier a écrit "Thiers à l'Académie et dans l'Histoire". On écrirait plus volontier~ aujourd'hui "Thiers dans l'Histoire et Thiers dans les. Mémoires" . Maurice Agulhon

THIERS
A L'ACADÉj)llE ET DANS L'HISTOIRE

CHAPITRE

PREMIER

A L'ACADÉ.1IIE

I
L'Académie n'avait pas tardé à regretter l'acte d'arbitraire qui, en mars '1874, avait empêché ma réception publique. Elle le marqua en autorisant l'insertion dans ses annales de mon discours et de celui de ~I. Emile Augier et en me nommant, sans que je l'eusse sollicité, directeur pour le trimestre de juillet à octobre '1877. lUais il était écrit que mon existence académique serait orag'euse. Ce qui devait effacer les derniers souvenirs du passé en a amené le triste recommencement. lUes fonctions approchaient de leur fin et j'avais déjà quitté Paris, me rendant it mon habitation de la lUoutle, près de Saint-Tropez, lorsque lU. Thiers mourut subitement. En vertu de nos usages je me trouvai charg'é ainsi de la. mission de représenter

2

THIERS A L'ACADÉMIE.

l'Académie aux obsèques et de recevoirJe successeur du défunt. Dès ce premier moment, un choc fut sur le point de se produire. Instruit de l'évènement par les journaux, le 6 septembre au matin, j'avais télégraphié à notre secrétaire perpétuel, :&1. Camille Doucet: « J'apprends la mort de Thiers. Quand les. obsèques? Si c'est possible, j'arriveral.

.

»

Pendant que cette dépêche cheminait de SaintTropez sur Paris, M. Doucet, arrivé à Paris le matin même, constatait mon absence ei celle du chancelier M. Marmier, en informait la famille de M. Thiers, et, sur le désir que celle-ci manifesta, demandait à l'Académie de désigner M. de Sacy pour .me rem.placer. La séance venait d'être levée après cette décision, quand ma dépêche arriva à M. Doucet. Il y

répondit aussitôt:
dépêche arrivée

« Je vous éàis

séance levée;

trop tard;

inutile de vous dé-

ranger. »
CeJ:'tains journaux altérèrent ces faits si naturels et présentèrent mon absence involontaire comme une e~cJusion prononcée contre moi par mes confreres, à la. demande de la famille de M. Thiers.. Je rétablis la vérité par .une lettre au Petit Marseillais: « Monsieur le rédacteur; tout est inexact dans votre dép~che. Je n'ai pas annoncé à l'Académie la mort de M. Thiers 1 puisque je suis à la Moutte, et c'est uniquement à cause de cet éloignement que M. de Sacy a été chargé de prononcer un discours. Si j'eusse été présent, aucun de mes confrères n'aurait eu l'iriconvenance. de me demander rab~mdoIi

THIM;RS A L'ACADÉMŒ.

3

de mon droit, et je n'y aurais certainement pas consenti. Ag'l'éez, etc. (8 septembre). Ceux qui méditaient déjà de m'enlever la parole se crurent visés pa.r cette lettre et s'en plaignirent. « Le règlement, dirent-ils, en confiant au directeur la tâche de recevoir le successeur de l'académicien mort pendant sa présidence, lui a imposé un devoir auquel il ne peut se soustraire sans de graves raisons: il ne lui a pas conféré un droit contre l'Acadé~ mie elle-même. Celle-ci a toujours le pouvoir de retirer le mandat qu'elle a délégué si elle y voit un grand intérêt public ou particulier. C'est ainsi que, pour des raisons de convenance, 011 avait pensé à transférer de M. Dufaure à :M. Alexandre Dumas

le soin de recevoir M. Sardou.
{(

»

M. Camille Doucet ayant eu l' oblig'eance de me transmettre ces raisonnements, je lui répondis:

Laissons d'abord la distinction entre droit et dA-

voir; tout droit n'est que la forme active du devoir. Vous dites: L'Académie, qui délègue le droit ou le devoir, pourrait le transférer àun autre: nego. Lorsqu'une fonction a été déléguée, pendant le temps de la délégation elle est inaliénable. L'Académie nomtne qui elle veut, mais, la nomination faite, r élu exerce indéptmdamment d'elle; et au besoin malg'fé elle et contre elle, les attribution~ que l'usage et les règ'lements attachent à la qualité de directeur, de même que lé député pendant la durée de son man..; dat, ~eprésident de la République pendant le temps de sa magistrature, exercent libremeqt leurs fonc": tions, des devoirs aussi, sans qu'ils puissent être