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Tombouctou et l'empire Songhay

De
244 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 413
EAN13 : 9782296321366
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TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA y

@

L'Harmattan
2-7384-4384-2

ISBN:

Sékéné Mody CISSOKO

TOMBOUCTOU ET L'EMPIRE SONGHA y
Épanouissement du Soudan nigérien aux xve-XVle siècles

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint -Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A la mémoire de mon père Sékéné qui m'enseigna la sagesse des traditions du terroir, A mes étudiants, à la jeunesse d'Afrique espoir pour le renouveau du vieux Continent.

AVANT-PROPOS

Ce livre, nous le destinons à ceux qui veulent connaître l'histoire de l'Afrique et non à Cetlx qui prétendent la connaître. En premier lieu, nous le destinons à la jeunesse studieuse, espoir de I Afrique libre, que nous devons former à la source pure de la culture d'une Afrique devenue maîtresse de SQn devenir. La jeunesse aime l'histoire du pays et elle cherche en elle des leçons et des motifs de fierté. Elle est souvent déçue de ce qu'elle trouve en l'histoire africaine: des tableaux sans vie, des films accélérés d'événements, des lacunes sans limites, des questions sans réponses, des récits plus épiques qu'historiques, etc. Ce sont là les épines de la CLIO africaine. Des progrès se font pourtant chaque jour. Des mémoires, des thèses, divers travaux de recherche révèlent par tranches les strates du passé africain et l'enseignement de l'histoire de l'Afrique tend de plus en plus à devenir le centre majeur des programmes des sciences de la société. En second lieu, nous osons espérer atteindre les responsables du devenir de notre continent. L'action s'appuie sur la connaissance. L'action, pour le développement intégral d'une communauté, ne peut aboutir que par une connaissance approfondie de son passé. La culture n'est pas une création ex-nihilo mais la continuation d'une tradition. Que de discours officiels basés sur les vagues

généralités de « notre histoire », que d'appels au jugement de cette

histoire, que d'espoirs accumulés en elle alors qu'en réalité, l'histoire africaine est encore peu connue! Quant au peuple qui ne lit presque pas, il faut lui restituer ce qui lui est dû : son histoire. Le plus grand danger qui peut menace.r l'histoire africaine est l'académisme. Affaire des spécialistes, généralement non africains, l'histoire telle qu'elle paraît dans les ouvrages savants nécessaires certes à son développement ne peut tOll-cher le peuple africain qu'elle doit servir en premier lieu;

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elle n'aurait ainsi aucun sens dans le développement de la conscience collective. Notre étude, sans aucunement faillir à la rigueur scientifique peut intéresser le grand public dont l'etzgouement pour l'histoire africaine est une chose certaine. Depuis plus de dix ans d'indépendance, le monde est intéressé à connaître l'Afrique authentique et les civilisations africaines. Nos amis, à travers tous les continents, nous aident à illustrer notre culture et à apporter plus de lumière à la connaissance de notre passé. Leur effort qui doit être encouragé ne suffit plus dans beaucoup de domaines et plus spécialement en histoire. L'histoire concerne en effet le destin d'une nation, dans son passé comme dans son avenir. Ce serait une véritable aberration si les autorités culturelles du continent africain restent des étrangers, quels que soient leur bonne foi et leur dévouement. L'Asie a résolu ce problème et l'Afrique doit le résoudre dans les années à venir. Notre propos concerne l'histoire de Tombouctou et de l'Empire songhay aux xve et XVIesiècles. Le sujet n'est pas nouveau et l'on peut nous reprocher de reprendre ce qui est connu. Cette critique ne serait pourtant pas fondée. Parmi les travaux sur l'Empire songhay, nous retenons d'abord le Haut-Sénégal-Niger de Delafosse 1 qui vient d'être réédité à cause de son importance historique. Nous sommes grand admirateur de Delafosse qui, malgré ses lacunes, apparaît aujourd'hui comme un des meilleurs historiens de l'Afrique noire qu'il a aimée. Il a contribué à faire connaître les civilisations africaines à un monde sceptique qui niait alors l'histoire des peuples noirs. Delafosse a donné une fresque grandiose des civilisations nigériennes qui l'ont fasciné. Et pourtant, son œuvre, dans ce domaine reste incomplète. L'étude est fondamentalement centrée sur l'histoire politique, événementielle,. les hypothèses dérivaient de cette théorie chère à Delafosse que toutes les initiatives historiques qui ont fécondé le Soudan étaient étrangères et généralement arabo-berbère. La partie consacrée à l'Empire songhay et à Tombouctou est, du reste, sommaire et se limite à deux ou trois chapitres. Delatosse n'épuise pas le sujet. Béraud Villars, administrateur des colonies, écrit vers 1942, l'Empire de Gao, un Etat soudanais aux Xve-XVIeiècles. L'ouvrage s est intéressant, facile à lire et a le mérite de donner une synthèse plus développée que celle de Delafosse. Cependant l'auteur n'est pas un historien. Il ne dégage pas la civilisation songhay dans sa globalité sinon dans ses aspects fondamentaux. Il étudie l'histoire politique et réserve près du tiers de l'ouvrage à la domination marocaine postérieure au XVIesiècle. L' œuvre est, somme toute, très incomplète et superficielle. Elle a certes son utilité mais ne peut servir d'autorité pour l'Empire songhay. Jean Rouch, dans ses travaux sur les Songhay et plus particulièrement dans sa Contribution à l'histoire de l'Empire de Gao, en 1953, apportait une lumière nouvelle. Il tenta de situer la civilisation songhay dans le contexte culturel, authentique, des croyances
1. Voir bibliographie à la fin de l'ouvrage.

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traditionnelles. Son œuvre pèche sur le plan historique. Elle n'aborde que l'histoire politique et, tout en mettant en relief le rôle de la religion traditionnelle, elle néglige en fait l'élément islamique et n'aborde pas les autres aspects de la civilisation nigérienne. C'est presque dans la n1.ême catégorie qu'il faut placer ['œuvre de Bonlnois et Boubou Hama, l'Empire de Gao, Histoire, coutumes et magie des Songhai, publiée en 1954. L'étude historique est très sommaire; celle des croyances traditionnelles songhay permet cependant de mieux comprendre l'histoire de l'empire songhay jusqu'ici trop exclusivement comprise sous l'angle de l'Islam. L'historien du Niger, le Président Boubou Hama, a essayé de renouveler l'histoire et la vision même de l'histoire du Soudan occidental. Dans ses ouvrages dont l'Histoire des Songhay (Présence Africaine, 1960), il s'appuie sur les traditions songhay, sur une documentatio1'l arabe inédite et tente d'élargir l'histoire des Songhay en cherchant leurs origines, leur parenté avec tous les peuples du Soudan Tchado..nigérien, les migrations des populations. Il formule des hypothèses hardies et fécondes, s'efforce de ressusciter l'histoire en donnant vie à ses héros, à son peuple. L'œuvre de Boubou Hama est une source considérable de documents pour aborder avec profit l'histoire de l'Empire songhay. Il y a d'autres travaux comme The ~rimitive city of Tombouctou d'Horace Miner, plus ethnologique qu historique et dont le titre est révélateur de l'esprit qui l'anime, l'article de Péfontan sur l'Histoire de Tombouctou, les ouvrages de Ch. Monteil sur Djenné, de R. Mauny, de Cheikh Anta Diop et d'autres mentionnés dans notre bibliographie. Malgré cette production, l'histoire de Tombouctou et de l'Empire songhay est mal connue. Les ouvrages qui le concernent n'étudient généralement que l'aspect politique de la question. [Is n'épuisent nullement le sujet et ont le dangereux mérite de donner l'illusion d'une connaissance véritable de la civilisation nigérienne à son apogée. Notre objectif est de les reprendre et de donner une synthèse globale de la civilisation nigérienne avant l'invasion étrangère. Il est, du reste, temps que l'Afrique indépendante réinterprète son histoire en fonction de sa situation actuelle. L'Histoire contribue plus qu'aucune autre discipline au développement de la culture et de la conscience africaines. Par la connaissance des civilisations de l'Afrique, de l'Egypte pharaonique à la vallée nigérienne, nous devons briser les chaînes dans lesquelles la colonisation nous a enfermés, et nous nous asseyons d'emblée au grand concert des civilisations, non en parents pauvres, mais en héritiers d'un riche passé plusieurs fois millénaire. Après un siècle de domination étrangère, il est plus que jamais urgent de donner à la nouvelle génération d'Africains la mentalité d'hommes libres, responsables de leur devenir et de celui de toute l'Humanité. L'Histoire, plus que toute autre discipline, doit tendre à former cette conscience, à la développer par ce qu'elle lui apporte, par sa méthode rationnelle et critique. Loin de nous cependant l'idée d'un nationalisme chauvin, dépassé par l'évolution de notre continent et de notre planète. Il n'en reste pas moins que nos jeunes nations ont un besoin urgent

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de s'épanouir en s'enracinant profondément dans leur culture, c'est-à-dire, au premier chef, dans leur histoire. L'historien africain devient un responsable. Il ne peut s'isoler, se couper de son peuple mais il doit au contraire contribuer au développement commun. Il est responsable de la cité d'hier, c'esttl-dire des fondements de la cité d'aujourd'hui et de son devenir. Lourde responsabilité qui rend la tâche difficile I L'historien africain doit écrire ce qui n'est pas écrit, réinterpréter, quand cela est nécessaire, ce qui est déjà écrit. Il doit connaître l'âme et les ~roblèmes de son peuple pour mieux comprendre son histoire. L histoire ne saurait être une science des faits inertes que le spécialiste manie selon des méthodes plus ou moins adéquates. Quand il s'agit des peuples africains qui luttent pour réparer sans amertume les injustices des autres, l'Histoire prend une autre dimension, une autre signification. Qu'on ne nous décourage pas par le reproche de chauvinisme et de manque d'objectivité. Ces slogans ne peuvent que cacher des arrière-pensées dont on connaît le nom. Formés à la Sorbonne, à Cambridge ou ailleurs, les jeunes historiens africains dignes de ce nom connaissent suffisamment les méthodes de la critique historique pour qu'on n'ait pas à les mettre en garde contre les excès de l'Histoire et à les rappeler à l'objectivité scientifique. Il ne s'agit pas de dénaturer le passé ni de le falsifier mais de l'étudier en responsable conscient de la collectivité. Aucun historien sérieux ne rejette plus les thèses de Cheikh Anta Diop dont l'initiative ouvre une voie féconde à la recherche historique africaine et qui nous dote d'une partie du patrimoine combien riche de l'Egypte ancienne, berceau de nombre de civilisations méditerranéennes. Cheikh Anta est précisément un historien africain conscient qui, par son courage et son dédain des honneurs et des postes universitaires et autres, a gardé la liberté d'écrire l'histoire de son pays. Le sujet que nous développons ici répond à un des besoins de l'Afrique libre. La civilisation nigérienne aux quinzième et seizième siècles est celle d'une Afrique maîtresse de son destin et qui, par son propre effort, était parvenue au même niveau que les grandes civilisations de son temps. Les villes où cette civilisation a brillé existent encore et, malgré les péripéties des siècles postérieurs, la continuité historique ne fut pas interrompue. Les Soudanais occidentaux, pour ne citer que leur exemple, « descendent d'une grande histoire ». Les Etats nouveaux qui les encadrent sont jeunes dans leurs structures, mais les peuples continuent de vivre selon des traditions fondamentales qui plongent leurs racines dans des temps très anciens. Après une longue maturation, le Soudan occidental s'épanouit de la deuxième moitié du xve siècle jusqu'à la fin du XVIesiècle et élabora une civilisation que nous tentons de eerner dans cette étude sous tous ses aspects: organisation de l'Etat et son fonctionnement, vie économique générale, activités des villes de plusieurs dizaines de milliers d'habitants, sociétés urbaines et traditionnelles, populations et peuples, croyances religieuses, islamiques et traditionnelles, épanouissement de l'esprit, etc. Une lelle entreprise est difficile à cause même de son ambition.

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Elle est fondamentalement basée sur la source écrite des Tarikhs : le Tarikh el-Fettach et le Tarikh es-Soudan de Tombouctou. Nous pensons que les Tarikhs n'ont pas été suffisamment exploités. Du reste, ils ne sont connus que d'un public très restreint de chercheurs. Nous les avons exploités à fond. Pour certaines pages, nous avons procédé au mot à mot afin de dégager le moindre fait utile à la compréhension du passé. Les Tarikhs écrits au milieu du XVIIe siècle continuent la tradition historique de Tombouctou. Ils dépassent la simple chronique. Les auteurs étaient conscients de leurs responsabilité de restituer un passé vrai. Ils procèdent souvent en vrais historiens: ils donnent leurs sources, plusieurs versions d'un même fait, formulent des jugements très atténués, datent les événements, etc. Des pages entières sont consacrées à la société, à l'économie et à l'Etat. Certes, les auteurs étaient de leur temps et ils partageaient les croyances surnaturelles de leurs contemporains. En dehors des Tarikhs, nous avons consulté et exploité à la loupe les sources arabes connues, tel qu'El Bekri, Ibn Battouta, El Oufrani, les auteurs portugais peu abondants sur le sujet. Nous avons complété ces sources écrites par les traditions anciennes et actuelles des villes de Tombouctou et Djenné. Il est certes inutile de dire que cette étude n'eût pas été enrichissante sans la constitution d'une riche historiographie du Soudan occidental accumulée dans de nombreux articles et ouvrages dont nous donnons la liste à la fin de ce livre. Malgré tout, notre étude s'appuie, dans son ensemble, sur des sources insuffisantes. Les Tarikhs écrits par des ulémas sont souvent laconiques là où nous les voudrions abondants. Aussi notre étude reste-t-elle incomplète. Notre synthèse, que nous avons voulue globale, demeure schématique. De nombreuses lacunes ne sont pas comblées faute de documentation. Des hypothèses et des suppositions réduisent la rigueur de nos reconstitutions. Nous en sommes conscient mais pas sceptique ni pessimiste. Nous pensons qu'il faut avoir l'audace de poser les problèmes et de publier les résultfl.ts des recherches en attendant de nouvelles découvertes. Nous avons suivi, pour la transcription des noms propres, celle de o. Boudas, traducteur des Tarikhs. Les
noms ainsi transcrits tels que Askia Mohammed

-

lycée du nom

à Bamako - sont devenus courants et nous préférons les garder. Il y a certes une mauvaise transcription de beaucoup de noms propres et chaque fois que nous avons pu faire des corrections, nous n'y avons pas manqué. L'Empire songhay étant largement étendu, notre étude met en relief la zone où la civilisation s'est le plus implantée: la vallée du Niger, de Djenné à Gao et leurs régions. Les autres parties de l'Empire ne S011t pas pour autant négligées mais la documentation que nous avons ne permet pas de les étudier à fond. Dans la vallée du Niger, Tombouctou joua un rôle primordial avant et après l'Empire songhay. Sa civilisation mieux connue à cause de sa tradition écrite représente la civilisation nigérienne et soudanaise à son apogée au XVIesiècle. Notre premier dessein était de nous limiter à l'histoire de Tombouctou mais, chemin faisant, nous nous sommes rendu compte que Tombouctou est profondément liée à l'Empire songhay,

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que son histoire ne peut être séparée de celle de l'Empire de Gao, dont elle ne constituait qu'un aspect. Nous devons exprimer ici notre reconnaissance au Professeur Vincent Monteil qui nous avait aidé et encouragé dans nos travaux. Par ailleurs, nous adressons nos remerciements au Président Léopold Sédar Senghor et à son Gouvernement pour l'hospitalité qu'ils nous ont apporté depuis 1967 sur cette terre de tolérance et d'humanisme qu'est le Sénégal. Puissent nos amis de Tombouctou, de Djenné, nos maîtres R. Mauny, Cheikh Anta Diop, trouver ici l'expression de notre gratitude et la joie d'une œuvre achevée grâce à leur concours. Dakar, le 7 août 1974.

PREMIERE PARTIE

Tombouctou,

des origines

à l'avènement

des Askia (XIIe-xve siècles)

I.
LES ORIGINES DE TOMBOUCTOU

A

- La fondation

de Tombouctou.

On admet aujourd'hui, à la suite du Tarikh es-Soudan, que Tombouctou a été fondée au début du XIIe siècle par des tribus touareg. Quant au nom de la ville, à son emplacement, à l'identification de ses tribus, il y a désaccord entre les auteurs qui ont abordé la question.
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- Le

site et le nom

Selon le Tarikh es-Soudan, les Touareg Maghcharen de la région d'Araouan amenaient, chaque été, paître leurs animaux dans la vallée du fleuve aux environs des dunes d'Amadia et retournaient chez eux dès les premières pluies d'hivernage. Ils finirent par se fixer dans le site actuel de Tombouctou lié au Niger, pendant les hautes eaux, par le marigot de Kabara qui en fait une région humide et herbeuse. Une vieille esclave avait la garde du campement pendant leur séjour au Nord; elle s'appelait Tombouctou « mot qui dans la langue du pays, signifie la « vieille» et c'est d'elle que ce lieu (la ville) béni a pris son nom» 1. Par sa position géographique, Tombouctou attira les marchands et les gens de toutes parts et devint un centre important de commerce. Telle serait l'origine de Tombouctou selon Es Sacdi, l'auteur du Tarikh es-Soudan, originaire de la ville. Elle n'a rien d'invraisemblable. Le nomadisme, tel que nous le connaissons aujourd'hui même dans la Boucle du Niger, confirme ce mouvement périodique des tribus entre la vallée du fleuve, le Sahel Nord et le Gourma. Ce que le Tarikh ne dit pas, c'est peut-être l'existence
1. Tarikh es-Soudan, 1964, p. 36.

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dans la vallée du fleuve des villages des Noirs sédentaires (agriculteurs, pêcheurs) qui, dès cette époque, devaient vivre en symbiose avec les nomades touareg et qui auraient pu former le premier noyau de Tombouctou. La vieille femme, Tombouctou, si tel était le nom de la gardienne du campement, ne devait pas être seule avec les impedimenta de ses maîtres. Elle devait être en compagnie d'autres esclaves noirs attachés aux cultures vivrières. Cela se vérifiait encore au début du siècle, dans la région de Diré et Goundam, entre les Kel Antassar et leurs Béla noirs. Ainsi donc, quels que soient le nom de la ville et l'origine de ses fondateurs, nous pouvons formuler la conclusion provisoire suivante: Tombouctou était à son origine un petit campement de Touareg nomades et de leurs esclaves; elle se développa par un apport des populations noires sédentaires de la vallée du fleuve. Selon Barth: Le point de vue de Barth n'est pas très éloigné de cette conclusion. Tombouctou serait, d'après lui, peuplée dès le début, en grande partie des populations songhay qui habitaient la vallée du Niger. Dans cette hypothèse, il rejette l'explication que Es Sacdi donne du nom de la ville qui serait, selon lui, un nom songhay et non berbère. « ... La forme primitive du nom de la ville était
« Tombouctou» (littéralement
« corpS»

ou « cavité»

en son-

ghay) qui s'appliquait aux excavations existant dans les dunes de sable de la contrée 2.» La topographie du site de Tombouctou confirme en partie cette explication. Etablie en effet sur une double dune NIS, le centre de la ville forme un fond de cuvette qu'inondèrent à plusieurs reprises les crues du Niger. Les tarikhs mentionnent les nombreuses inondations de la ville surtout aux XVII-XVIIl:e siècles. Le quartier, situé dans ce bas-fond, est appelé Badjindé ou

Banga dunde

«

marigot aux hippopotames»

(en songhay).

L'explication topographique du nom Tombouctou nous paraît plus conforme à la vérité que celle donnée par Es Sacdi. Il faut d'ailleurs remarquer que les explications des noms propres de clans, de familles, de villages, etc., sont très souvent fantaisistes dans les traditions africaines dont les tarikhs reflètent des échos. L'opinion de Barth est néanmoins contestée par certaines traditions orales. A plusieurs reprises, nos informateurs de Tombouctou nous ont répété que le noyau originel de la ville se trouve vers Je Sud et l'Ouest dans le quartier de Jingereber, donc du côté du fleuve et d'Amadia. Or, cette partie n'est pas dans le bas-fond mais sur la dune ouest. Le quartier de Jingereber, comme nous le verrons plus loin, paraît être un des plus anciens sinon le plus ancien. C'est là en tout cas que se trouvent les plus vieux monuments, c'est-à-dire la mosquée de Jingereber qui existait très probablement avant l'arrivée de Kankou Moussa en 1325 et celle de Sidi Yaya qui devait être aussi ancienne. C'est aux environs de ce quartier, à quelques cents mètres au N.-E. de Sidi Yaya que Péfontan
2. Dr Henri Barth: Voyages et découvertes dans ['Afrique septentrionale et cen,trale pendant les anées 1849 à 1855. Paris, A. Bohné Libraire et Bruxelles, A. Lacroix Van Meenen et Cie, Editeurs, 1861, T. IV, p. 5-6. 3. Péfontan, Lieutenant: Histoire de Tombouctou, de sa fondation à l'occupation française (xue siècle). BCEHSAOF - 1922, p. 81-113.

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place le Tombouctou-koi batouma (la cour du chef de Tombouctou) qu'il considère comme l'emplacement du campement de la vieille gardienne. Ainsi donc, l'ancienneté de ce quartier par rapport à ceux du centre situés dans la dépression centrale comme le Badjindé, détruit, à notre avis, l'explication topographique de Barth et l'origine songhay de la ville. L'étymologie berbère. Tombouctou fut vraisemblablement berbère à sa fondation. Le nom serait berbère et se compose de la racine tin ou ten (lieu de) et bouctou : Timbouctou signifierait donc, « lieu de Bouctou ». Mais qui est Bouctou ? que signifie ce mot? Communément on en fait une vieille femme selon la tradition d'Es Sacdi. L'auteur du tarikh es Soudan nous donne la forme
«

Tombouctou»

qui n'est pas berbère mais plutôt songhay d'où

l'étonnement du traducteur, Houdas, qui remarque: « si elle était exacte, cette étymologie indiquerait que les Touareg n'auraient pas désigné cette ville par un nom appartenant à leur propre langue »4. Ce qui confirmerait le point de vue de Barth. Péfontan et d'autres traduisent improprement le mot berbère Timbouctou par
«

femme au gros nombril» pour désigner la vieille gardienne.
Certains voient dans Tombouctou deux mots:

nine berbère de ln, signifiant « celui de », « lieu de » et « bouctou » qui est une contraction du mot arabe nekba « petite dune ». Tombouctou signifierait donc « lieu couvert de petites dunes» 5. Cette
remarque est pleine d'intérêt car l'étymologie ainsi définie correspond à la topographiè du site. Le premier campement berbère aurait été établi sur les dunes d'Amadia, près du fleuve et le deuxième qui est probablement Tombouctou sur une autre dune. Cependant, il eut fallu beaucoup d'imagination aux fondatetlrs pour trouver ce nom composite et savant formé de berbère et d'arabe pour désigner leur campement. La réalité est peut-être plus simple. De toutes façons, l'origine berbère du nom « Tim... bouctou » et, par suite, de la ville est incontestable. Tombouctou demeure une création berbère. La prononciation du mot varie selon les langues: Tombouctou ou Toumbouctou en Songhay, Timbouctou ou Timboktou en arabe dérivé de la terminologie tamacheg, Timbuctoo en anglais et Tombouctou en français. Quant au site primitif de Tombouctou, toutes les traditions recueillies le

tim forme fémi-

placent au Sud-Est, au lieu dit
«

«

cour du roi de Tombouctou

», à cheval entre le quartier

Tombouctou

koi batouma »,
de Saréà l'Est de la dune, n'attire

keina et celui de Jingereber, à quelque cent mètres mosquée de Sidi Yaya. Ce lieu, situé sur la deuxième

l'attention par rien d'autre que son nom « koi batouma », « cour du chef ». Ce nom ne se trouve pas dans les Tarikhs et il est possible que son origine soit postérieure à la fondation de Tombouctou et qu'elle n'apparaisse qu'au xve ou XVIesiècle, sous la domination targui ou songhay. Le lieu serait très probablement l'emplacement
4. Tarikh es-Soudan, 1964, p. 36, note 2. 5. Renou E. : La ville de Tomboktou et sa jonction avec l'Algérie, in Nature 1894, p. 375. Gaston Rouvier dans la même revue, 1894, p. 350, le nom de Timbouctou.

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de la maison de la famille de Mohammed Naddi qui a fourni, pendant près d'un siècle, les Tombouctou-koÏ. Cela est d'autant plus vraisemblable que le koi-batouma est tout près de la mosquée de Sidi Yaya construite par le Tombouctou-koi Mohammed Naddi. A l'ouest de ce quartier, non loin, est le deuxième monument de la ville, la mosquée de Jingereber considérée comme la plus ancienne de Tombouctou. Comme nous le verrons plus loin, elle est antérieure à 1325 et aurait cristallisé autour d'elle la ville naissante située, dans son ensemble, dans la partie ouest de la ville actuelle. D'autres arguments viennent à l'appui de cette hypothèse. Selon les Tarikhs, le monument de l'époque mandingue (XIII-XIve siècle), le Madougou est situé à l'Ouest de la ville, tout près du marigot. De même, toutes les traditions reconnaissent l'ancienneté du cimetière ouest, de l'autre côté du marigot. Aussi arrivons-nous à retenir deux sites anciens probables, l'un au Sud-Est centré sur le Tombouctou-koï batouma et le Sidi Yaya, l'autre à l'Ouest, autour du Jingereber. En fait les deux sites étaient contigus et constituaient les quartiers de l'ancienne cité de Tombouctou située vers le Sud entre Sidi Yaya et le Jingereber. La ville a dû s'étendre vers l'ouest au XIII-XIvesiècles avec la conquête des Mandingue, gens de l'Ouest. 2° - Les fondatettrs berbères. Problèmes chronologiques Es Sacdi attribue aux Touareg Maghcharen la fondation

bouctou. Ce nom

«

Maghcharen

»

qui n'est mentionné que dans le

de Tom-

Tarikh es-Soudan a fait couler beaucoup d'encre. On ne connaît aujourd'hui aucune tribu de ce nom dans la Boucle du Niger et les auteurs arabes du Moyen Age tels qu'El Bekri (1068) et Edrissi (1154) 6 qui nous ont donné les premiers renseignements sur la région, ne mentionnant pas de tribus maghcharen. Dès lors on a émis plusieurs hypothèses. Delafosse voit en eux une importante tribu targui 7. Paul Marty, dans son étude sur les Bérabiches 8, considère les Maghcharen comme un conglomérat de tribus berbères, Lemta, Lamtouna et autres qui seraient descendues, une partie dans la région de Tombouctou qu'elles auraient fondée et l'autre partie dans l'Azaouad où elles se seraient fondues dans les tribus iguellad. Il appartint au Dr Richier 9 de résoudre le problème. Ayant vécu plusieurs années parmi les Touareg, connaissant bien leurs mœurs et leur langue, Richier aboutit à la conclusion qu'il n'existe pas de tribus maghcharen. Partant de l'étude linguistique berbère, il conclut, comme Houdas, le traducteur du Tarikh es-Soudan, que
6. Al Bakri (Cordoue 1068) routier de l'Afrique blanche et noire du Nord-Ouest. Traduction et commentaires V. Monteil, B. IFAN n° 1, 1968, p. 39 à 116. Edrissi : Description de l'Afrique et de l'Espagne. Texte arabe et traduction française, R. Dozy et M.-J. de Goeje, Leyde, Brill, t 866. 7. Delafosse, M. : Haut-Sénégal-Niger (Soudan français). Paris, Larose, 1912, T. II. 8. Marty (paul) : Etudes sur l'Islam el les tribus au Soudan, Paris, Leroux, 1920, T. I, p. 180. 9. Dr A. Richier: Les Oulliminden, Touareg du Niger, région de Tombouctou-Gao. Paris, Larose, 1924.

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le mot Maghcharen est un nom générique déformation de imochar, immajerem, immakeren, et qui désigne, non une tribu, mais la classe sociale guerrière de la société targui. Après la dernière mise au point de Lhote 10,il ne subsiste plus de doute sur la définition de Houdas et de Richier. Le problème est alors d'identifier les tribus touareg dont les Maghcharen constituaient l'aristocratie et qui habitaient la région de Tombouctou à l'époque de la fondation de la ville. Richier se basant sur El Bekri et les traditions touareg, prétend que les Maghcharen étaient un mélange de tribus Idnane, Messoufa, Medaça et lmmedreden qui nomadisaient dans l'Azaouad avant le XIIe siècle. Lhote pense que les Idnane et les Immédreden n'ont jamais habité la région occidentale de la Boucle, c'est-à-dire le quadrilatère Tombouctou, Ras-el-Ma, Araouan, Oualata, où Belkri plaçait les Messoufa et les Medâça. En effet,

Belkri écrit concernant les Medâça « De là (d'Awghâm) à quatre jours de marche, on gagne la " Source" « Ras el mâ » d'où sort
le Nil du pays des Noirs. Des tribus musulmanes berbères, les Mdâça, vivent à cet endroit. En face, sur l'autre rive, ce sont les Noirs polythéistes Il.>> Plus loin, El Bekri, mentionne une ville appelée Bûghrât où se trouvait une tribu de Sanhâja connue sous le nom de Mdâsa. Les choses ne sont pas précises; les Mdâsa habitaient alors à proximité de Tombouctou. Edrissi 12vers le milieu du XIIe siècle, donne la même information mais fait de Mdâsa, une petite ville commerçante entre Ghana et Tirekka (mal localisée). Il est donc hors de doute qu'aux XI-XIIesiècles, la tribu touareg dominante dans la région même de Tombouctou est Medâça, d'origine sanhaja. C'est probablement les « Maghcharen », fondateurs de Tombouctou. La deuxième tribu qui parcourait }'Azaouad à l'époque et à qui on attribue la fondation de la ville était celle des Messoufa qui nomadisaient au temps d'Ibn Haouqal vers 951 entre nombreux vivant au cœur du continent» 13 donc à travers le Sahara central. Ils étaient alors les maîtres des routes sahariennes et vivaient des taxes perçues sur les caravanes. Leur zone d'expansion était à peu près la même au temps d'El Bekri qui écrit: «Pour aller de Sidjilmâsa au pays des Noirs (Bilâde as Sûdân) à Ghâna, on doit traverser pendant deux mois un désert vide où errent quelques nomades qui ne se fixent nulle part. Ce sont les Banû massûfa (qui sont) des Sanhâja. Ils n'ont pour se réfugier d'autre ville qu'Oued Drâ, à cinq étapes de Sidjilmasa 14. » Maîtres des routes caravanières, les Messoufa contrôlaient le commerce du sel de Talental (Teghazza ?) et descendaient vers le Sud jusqu'à la Boucle du Niger. A la fin du XIIe siècle, ils étaient maîtres des mines qu'ils
10. Lhote, H. : Contribution à l'étude des Touareg soudanais. Les Sagmara, les Maghcharen, les expéditions de l'Askia Mohamed dans J'Aïr et la confusion de Takedda Tademekka. in B. [FAN n° 3-4, 1955, p. 334-370. 11. Al Bakri, 1968, p. 76. 12. Edrissi, 1866, p. 10. 13. Ibn Haouqal, Configuration de la Terre, introduction et traduction, par J.H. K.rammers et G. Wiet, Paris, 1964, p. 99. 14. Al Bakri, 1968, p. 43.

Sidjilmessa et les pays des Noirs. Ils formaient

«

le groupe le plus

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faisaient exploiter par leurs esclaves. Ils formaient alors l'élément riche et dominant de certaines villes sahéliennes comme Oualata. En 1353, Ibn Battouta nous apprend qu'ils constituaient la masse de la population de Tombouctou et il est probable qu'ils aient fondé cette ville comme débouché de leur commerce de sel. On rejoint alors la version sacdienne qui identifie les Maghcharen avec les Messoufa. Lhote avance le nom d'une troisième tribu nigérienne, les Beni Antassar, comme ancêtres probables des Maghcharen. Il s'appuie sur El Bekri qui mentionne l'existence des Banû Yantasir 15,tribu nomade sanhaja vivant dans le grand désert entre le Ghana et le Drâ. Il réfute P. Marty qui place l'arrivée des Antassar dans la région nigérienne vers 1550 et pense qu'ils y étaient établis depuis des siècles et seraient parents des Medâça. En tout cas, de son hypothèse, nous pouvons conclure à l'existence non d'une tribu mais de plusieurs tribus sanhaja comme de nos jours, s'échelonnant entre le Sahara et le fleuve. Conclusion:

Ainsi on peut admettre que les « Maghcharen» fondateurs de Tombouctou étaient les fractions nobles des tribus sanhaja, Medâça, Messoufa, Antassar et probablement d'autres tribus touareg. Il est possible que la ville fût fondée plus particulièrement par une fraction des Medâça dont l'habitat était précisément dans les environs de Tombouctou. Les Messoufa, caravaniers et commerçants seraient venus renforcer le noyau primitif et en firent un centre commercial, débouché du sel destiné à la Boucle du Niger. Il faut maintenant déterminer la date et les circonstances de la fondation de la ville liées à l'évolution générale des pays noirs et sahéliens limitrophes. B - Tombouctou dans le cadre du Soudan occidental aux XI-XIIe siècles.
On ne peut en effet comprendre la fondation et le développement de Tombouctou qu'en les situant dans le cadre de l'histoire du Soudan occidental, du Sahel et même de l'Afrique du nord. La vocation fondamentale de la ville étant le commerce, son existence est liée à l'univers sahélo-soudanais, aire des grands empires de l'Ouest africain. Avec El Bekri et Edrissi, nous pouvons esquisser un tableau sommaire de cette région à l'époque qui nous préoccupe. Son trait fondamental est son développement commercial et urbain. Toute la zone sahélienne est sillonnée de centres de commerce, lieux d'échanges entre les produits sahariens et méditerranéens
15. Al Bakri, 1968, p. 58.

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d'une part et ceux venant du Soudan intérieur. C'est ce commerce transsaharien qui explique en partie leur émergence ou leur déclin. Au milieu du XIe siècle, deux régions commerciales se dégageaient nettement: la région occidentale avec deux grandes métropoles, Ghana et Aoudaghost, et la région orientale avec Koukia et Tadmekka. La Boucle du Niger, comme nous le verrons, était alors une région intermédiaire peu éveillée à la vie commerciale. 1°) Le pôle occidental avant le mouvement almoravide

Le Ghana était, selon l'auteur andalou, l'Etat le plus puissant des pays noirs. Se fondant sur des voyageurs et des auteurs des dixième et onzième siècles, El Bekri nous loue la puissance et les richesses des rois du Ghana dont la fortune était fondée en partie sur le commerce entre le Soudan et le Sahara. Ghana était, à cette époque, le grand port sahélien, point d'aboutissement des caravanes chargées de produits du Sud marocain, de Sidjilmessa mais surtout de sel venant de Talental (Teghazza ?). Elle ravit alors à Aoudaghost le monopole que celle-ci avait du sel avant le XIesiècle. Ainsi, la route directe Sidjilmessa-Ghana d'un mois d'étapes l'emporta au milieu du XIe siècle sur l'ancienne route qui passait par Aoudaghost, le grand entrepôt du commerce transsaharien dans l'extrême Occident. Les deux métropoles véhiculaient vers les pays méridionaux c'est-à-dire vers les vallées du Sénégal et du Niger non seulement le sel mais des produits sahariens ou maghrebins (tissus, armes, dattes, etc.) et en exportaient, entre autres marchandises, l'or du Soudan. Le métal jaune venait sûrement du Bambouk et de la Falémé. D'excellente qualité, il était très recherché dans tout le Maghreb tant pour la frappe de dinars que pour les bijoux et les trésors publics et privés. Aotldaghost et Ghana étaient, pour les voyageurs maghrebins, les pays de l'or qui était, pour ainsi dire, le nerf de toute la vie économique. Ainsi, l'éveil économique du Sahel occidental permit le développement des villes et autres centres de commerce sur le Sénégal et le Moyen Niger, débouchés et zones d'alimentation de Ghana et Aoudaghost. Selon El Bekri, sur tout le long de la vallée du fleuve Sénégal, le pays du Tekrour, il y avait de riches cultures de mil, de coton, des centres commerciaux et politiques fréquentés par les marchands berbères. C'était d'Ouest en Est, Sungana, Tekrour, capitale du royaume du même nom et dont le roi Quar Djabi s'est converti à l'Islam dans le premier tiers du XIesiècle, Silla ou Silli, grand centre de commerce de sel, d'anneaux, de cuivre, de cotonnades, de mil, Qualambou, Taranga et, plus à l'Est, Giarou (non identifié). Tous ces centres, fréquentés par les marchands arabo-berbères, étaient à quelques exceptions près touchés par l'Islam au milieu du XIe siècle. Ils étaient en relations avec les pays méridionaux: le Bambouk, le Manding, où les marchands noirs allaient chercher l'or qu'ils échangeaient contre du sel. L'autre débouché méridional de Ghana était le moyen Niger sur lequel El Bekri ne donne malheureusement que de maigres ren-

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seignements. Le sel et les marchandises de Ghana étaient en tout cas ventilés dans le delta central nigérien, le Niger-Bani et gagnaient probablement la Boucle du Niger. A l'Est de Ghana vers le Niger, El Bekri mentionne Awgham qu'on n'a pas encore pu localiser ni identifier. De là, il Y avait la ville de Safangû à trois jours de marche, dernière province de Ghana située sur le fleuve 16. Cette ville était probablement dans le delta central mais la durée du trajet, si elle était exacte, nous éloignerait bien du Niger. Ainsi les centres de commerce n'étaient pas nombreux dans cette région qui semblait peu fréquentée par les marchands maghrebins, informateurs d'El Bekri. Est-ce à dire que le commerce ghanéen s'intéressait peu au Moyen Niger, qu'il était plutôt axé sur la région occidentale et tekrourienne? 2°

- Le

pôle oriental.
x:re

La zone Koukia-Tadmekka connut au

siècle une activité com-

merciale aussi importante que la zone occidentale AoudaghostGhana. El Bekri et plus tard Edrissi insistent sur les deux cités orientales fréquentées par les marchands du Nord du continent. Koukia ou Kaw Kaw, d'orthographe et de localisation imprécises, était une des plus anciennes cités nigériennes. Probablement fondée au VIle siècle selon Delafosse, rassemblant des Songhay et

des Berbères, elle connut l'Islam peut-être avant le XIe siècle.
Contrairement aux grandes métropoles de l'Ouest dont la vie était presque uniquement liée au mouvement caravanier et transsaharien, Koukia était située sur le plus grand fleuve soudanais qui en fit une région de cultures et de pêche. Elle dut cependant sa prospérité et sa renommée au commerce régional et transsaharien. Elle était le débouché du sel qui servait « de monnaie d'échange» 17 dans le pays. Ce sel provenait des mines de Tawtek dans le Sahara central. II était alors acheminé à Tadmekka puis à Kaw-kaw et de là vers le Sud, dans la Boucle du Niger. Koukia était ainsi, depuis le IXe siècle probablement, le carrefour du grand commerce entre l'Ifriquia et l'Egypte d'une part, et le Soudan occidental, de l'autre. Avec l'avènement des Fatimides qui avaient grand besoin d'or pour leur politique impériale 18,le commerce s'est développé dans cette zone. Tadl1zekka constituait le nœud de toutes les routes orientales, l'entrepôt qui redistribuait entre Koukia et Ghana les marchandises ifriquiennes et égyptiennes. Comme son nom l'indique, EsSouq, elle était, avant tout, un marché, né depuis des siècles au carrefour des routes entre les pays arabo-berbères au Nord et les pays noirs au Sud. Deux routes principales partaient de Tadmekka vers le Nord: la route de Ouargla vers Kairouan, celle de Ghadamès-Djebel-Nefousa, Tripoli et Augila vers l'Egypte. Vers le Sud,
16. Al Bakri, 1968, p. 77. Ce fleuve à l'Est de Ghana est très probablement le Niger et non le Sénégal. 17. Pour toute cette région, voir Al Bakri, 1968, p. 79-80. 18. D. et S. Robert - J. Devisse: Teghaoust I, Recherches sur Aoudaghost. Paris, Arts et métiers graphiques, 1970, chap. IV, la quesûon d'Audagust, p. 141 et suivantes.

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Koukia constituait, pour ainsi dire, le port soudanais de Tadmekka. Les deux cités vivaient en symbiose. La première envoyait à la seconde des vivres, céréales surtout, de l'or qui faisait la réputaSahel soudanais. Elle était d'autre part reliée au Ghana et à Aoudaghost par une route qui longeait le Niger, dans sa boucle centrale. L'axe Tadmekka-Koukia était peut-être plus éloigné des sources d'approvisionnement d'or et de sel; les mines de Tawtek ne devait pas avoir l'importance de celles d'Idjil ou de Talental. Les auteurs contemporains mentionnent peu de villes dans cette région qui était alors le domaine des tribus touareg vassales, les Saghmara et les Begama d'El Bekri.


tion du pays. Tadmekka était très célèbre pour ses dinars « chauves Ji 19 et elle était l'unique place de frappe de monnaie dans le

- La

région centrale:

la dorsale

de la Boucle

du Niger.

La vallée du Niger, de Ras-el-Ma à Bourem, est peu connue à l'époque qui nous intéresse. Flanquée entre les deux grandes zones commerciales, elle dépendait en partie de l'Est et de l'Ouest. C'est une région intermédiaire qui n'avait pas d'activités commerciales propres et n'avait pas de liaisons transsahariennes Nord-Sud. Elle se définissait, somme toute, par la piste Ghana-Tadmekka en passant ou non par Koukia. Deux centres seulement étaient connus d'El Bekri. Le premier est Bûghrat qu'il plaçait sur le Niger à la sortie du Ras-El-Ma, dans le pays des Medâça. C'était un petit centre commercial fréquenté par les marchands qui prenaient la route Ghana-Tadmekka. Edrissi, au milieu du XIIe siècle ne mentionne plus cette ville mais parle d'une autre qu'il appelle Madaça sur la rive nord du Niger, presque au même endroit que Bûghrat. Il la décrit comme une petite bourgade qui vivait de la culture (du riz, du mil), de la pêche sur le Niger et surtout du commerce de l'or. Medaça et Bûghrat devaient désigner la même cité. Nous savons que Medaça était non une ville mais une tribu sanhaja qui devait habiter Bûghrat. La localisation de cette ville n'est pas facile. Le Ras-El-Ma ne devait pas être celui que nous connaissons aujourd'hui, c'est-à-dire la pointe occidentale du Lac Faguibine. El Bekri écrit « De là (d'Augham) à quatre journées de marche, on gagne la « source» (Ras-El-Ma) d'où sort le Nil du pays des Noirs» 20. A notre avis, le «Ras-El-Ma» pouvait aussi désigner le delta central situé dans les « pays des Noirs », ou plus sûrement le complexe lacustre Horo-Faguibine. C'est à la sortie de ce complexe que se trouverait Bûghrat, ville des Medaça sur la rive nord face aux noirs païens sur la rive Sud. Ainsi nous pouvons localiser cette ville dans le triangle allant de Goundam sur le marigot du même nom, à El Oualadji et à Kabara-Tombouctou sur le Niger. On serait même tenté de rapprocher Bûghrat de Tombouctou!
19. Al Bakri, 1968, p. 78. c On dit de leurs deniers d'or pur qu'ils sont c chauves :. (sul) parce qu'ils n'ont pas été frappés. :8> Cette traduction semble légèrement différer de celle de Slane: c Les dinars dont ils se servent sont d'or pur et s'appellent solâ : chauves parce qu'ils ne portent pas d'empreintes ~, in El Bek.ri, Description de l'Afrique septentrionale, trade M. G. de Slane, Alger, Jourdan, 1913, p. 339.

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Tombouctou fut très probablement une fondation medaça comme Bûghrat. Il est possible qu'à l'époque d'El Bekri, Bûghrat fût le premier centre berbère au Nord du fleuve dans la région d'Amadia où Sacdi situe le premier campement des «Magcharen». Pour des raisons que nous ignorons, les nomades se seraient éloignés des crues du Niger et se seraient installés à Tombouctou dont la résonance n'est pas sans évoquer Bûghrat. C'est là une hypothèse possible. A six jours à l'Est de Bûghrat, El Bekri mentionne Tirrega ou

Tirka ou Yettre ga à l'endroit

«

où le Nil se dirige vers le Sud et

rentre dans le pays des Noirs ». Ce qui nous permet de localiser Tirrega aux environs de Bourem malgré l'avis de Delafosse 21. Edrissi du reste, brouille tout, en situant Tirka sur le « Nil» dans le pays Wangara, à six jours de Ghana au Nord et à six jours de Madaça (entendez Bûghrat) à l'Est, donc dans le Delta nigérien. Nous suivrons la version d'El Bekri mieux informé qu~Edrissi. Selon cette version, Tirka était un important marché et surtout un nœud de routes reliant l'une Ghana à Tadmekka et l'autre Ghana à Koukia. Son marché était le lieu d'échange entre les marchandises de l'Est et de l'Ouest. Ainsi donc la région où devait naître Tombouctou n'avait qu'une importance secondaire dans le Soudan occidental aux XI-XIIe siècles. Il n'y avait pas de centres politiques et économiques importants sinon Tirka dont la localisation est encore problématique. Le commerce Nord-Sud plus rémunérateur ne semblait pas animer la région au temps d'El Bekri. Il en sera différemment aux XII-XIIIe siècles.

C - Naissance et développement de Tombouctou aux XII-XIIIe siècles.
Trois facteurs semblent nous expliquer sinon la naissance du moins le développement de Tombouctou: le changement d'orientation des routes transsahariennes occidentales, le bouleversement du Sahel soudanais à partir du mouvement almoravide et le développement de l'axe nigérien où se constituent de puissants Etats tels que le Mali et le royaume de Gao.
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- Primauté

de la route centrale.

Aux neuvième et dixième siècles, la route occidentale qui, de Sidjilmessa et du Drâ, reliait le Maghreb à Aoudaghost faisait de cette dernière le vrai port sahélien du Soudan 22. Il semble que cette route commença à perdre de son importance dès le XIe siècle avec l'exploitation des mines de sel gemme de Talentai au cœur du
20. Al Bakri, 1968, p. 76. 21. Delafosse : Haut Sénégal Niger, 1912, p. 269, note 1, place Tirakka, « non loin de l'emplacement de Tombouctou 1>.

22. D. et S. Robert - J. Devisse, Tegdaoust I, 1970.