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TOURISME ETHNIQUE EN OMBRES CHINOISES

De
223 pages
A la fin des années 80, la manne touristique apparaît comme une aubaine pour la région la plus pauvre de Chine. Dans les villages on s'habitue peu à peu à ces visites éclairs, à ces appareils inquisiteurs. A la spontanéité des débuts fait place une gestion plus réfléchie de l'autre. Témoin privilégié de l'évolution d'une province rurale, l'auteur nous pose des questions quant à la justesse de ces échanges. Sinisation, modernité, tourisme, autant de facteurs qui jalonnent une transition du Guizhou vers un devenir incertain, pour le meilleur et pour le pire.
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TOURISME ETHNIQUE EN OMBRES CHINOISES
LA PROVINCE DIJ GIJIZHOIJ

Collection Tourismes et Sociétés dirigée par Georges Cazes
Déjà parus

G. CAZES, Les nouvelles colonies de vacances? Le tourisme international à la conquête du Tiers-Monde. G. CAZES, Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé. M. PICARD, Bali: tourisme culturel et culture touristique. D. ROZENBERG, Tourisme et utopie aux Baléares. Ibiza une île pour une autre vie. G. RICHEZ, Parcs nationaux et tourisme en Europe. M. MAURER, Tourisme, prostitution, sida. H. POUTET, Images touristiques de l'Espagne. O. LAZZAROTTI, Les loisirs à la conquête des espaces périurbains. M. SEGUI LLINAS, Les Nouvelles Baléares. D. ROLLAND, (ouvrage collectif) Tourisme et Caraibes. A. DE VIDAS, Mémoire textile et industrie du souvenir dans les Andes. F. MICHEL, Tourisme, culture et modernité en pays Toraja (Sulawesi - Sud, Indonésie). I.M. DEWAILLY, C. SOBRY, Récréation, re-création: tourisme et sport dans le Nord-Pas-de-Calais. 1. FROIDURE, Du tourisme social au tourisme associatif. Crises et mutations des associations françaises de tourisme. P. TSARTAS, La Grèce du tourisme. F. MICHEL, Tourismes 10uristes Sociétés. D. MASURIER, Hôtes et touristes au Sénégal. G. CAZES et F. POTIER, Le tourisme et la ville: expériences européennes, 1998. P. CUVELIER, Anciennes et nouvelles formes de tourisme. Une approche socio-économique, 1998.

1998 ISBN: 2-73R4-727X-R

@ L'Harmattan,

Geneviève CLASTRES

TOURISME ETHNIQUE EN OMBRES CHINOISES
LA PR()VINCE DU GUIZHC)U

L'Harmattan 5-7, rue ùe l'École Polytechnique 75005Paris - FRAN(~E

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - C~ANADAH2Y lK<J

REMERCIEMENTS
Ce livre doit beaucoup à toute l'équipe de Maison de la Chine dont la confiance m'a permis d'effectuer nombre de mes recherches. Merci aussi à tous ceux qui m'ont soutenu tout au long d'une écriture fragmentée, souvent entrecoupée de voyages: ma famille, mes amis et chers voisins, Catherine Bourzat pour ses précieux conseils, Pan Haiwai, Shuai Xuejian, et tous les amis du Guizhou pour leur aide efficace et dévouée, Gao Xingjian pour un écrit lumineux. Merci surtout à mon grand-père, amoureux des lettres et écrivain de l'ombre, ce livre est pour lui.

Poème de Luzhi (261-303) Ecrire est une joie Pourtant, depuis toujours, les sages ne sy sont risqués qu'avec crainte Car c'est créer, forcer le vide Faire éclater un son dans un profond silence Unefeuille de papier peut contenir l'infini Et, déployé du coeur humain Un paysage immense aux horizons perdus

POSITION

GEOGRAPHIQUE

DU GUIZHOU EN CHINE

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AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Il y a des mots chargés de sens dont la simple évocation suffit à la précision du discours. Ils évitent l'équivoque et précisent la pensée. Il y a des mots surchargés de sens au point que les prononcer ne suffit plus, il faut encore les redéfinir tant l'usage leur a donné le pouvoir de tout dire sans finalement dire l'essentiel, ce que l'on veut dire. Il en est ainsi du vocable "touriste", précurseur de son substantif "tourisme"}, à peine né et déjà décrié, compris de tous et déjà tellement subjectif. Aujourd'hui, parler du tourisme est devenu impossible, sinon réducteur. Il y a autant de tourismes que de touristes. Or, bien que la plupart s'en défendent, nous sommes tous touristes! Il nous faudrait un bon psychanalyste pour comprendre ce sentiment de culpabilité inhérent à notre statut de touriste. Dès son apparition2, le terme a déjà ses caricatures. Les Bidochon d'aujourd'hui sont les Périchon d'alors. Au fier voyageur d'antan a fait place le routard. Serait-ce son statut pluriel qui condamne très tôt le touriste? Son premier défaut n'est-il pas d'être multipliable à l'infini, gommant le pionnier, l'aventurier, le découvreur, le voyageur des confins, narguant cet orgueil mal placé présent en chacun de nous, cette envie d'être unique au milieu de la multitude. Le touriste a donc entraîné le tourisme, et le tourisme nombre d'effets pervers porteurs de nouveaux débats, d'insolubles contradictions qui ont définitivement dégoûté quiconque de se voir traité de "touriste", le système rejetant souvent sur ses sujets le fardeau de ses vices. AujourJean-Didier Urbain dans L'idiot du Voyage (Payot Voyageur,1993) nous précise

1

que "le mot touriste est bien antérieur au mot tourisme. Touriste entre dans la langue française en 1816 tandis que tourisme n'y pénètre qu'en 1841." 2 Franck Michel. Tourismes. Touristes. Sociétés: "Le mot tourisme est né avec le "Grand Tour" au XVIIIè siècle, un voyage d'études en quelque sorte effectué par les jeunes aristocrates anglais sur les routes d'Europe où ils visitaient les hauts-lieux de l'histoire et de la civilisation occidentale." L'Harmattan, 1998.

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d'hui, pour beaucoup, l'impact du tourisme sur une société d'accueil se résume à une équation simple: mesurer si ses coûts socio-culturels seront compensés par ses bénéfices économiques. On reproche au tourisme de détruire des traditions ancestrales mais on se rassure en pensant au futur bien-être qu'amènera l'électricité dans tel village. On reproche au tourisme d'anéantir des écosystèmes millénaires mais on se rassure car une nouvelle route désenclavera telle autre vallée. On reproche au tourisme de menacer des cultures indigènes, mais l'apparition de la télévision n'aidera-t-elle à une certaine prise de conscience du monde extérieur par des autochtones isolés? On reproche au tourisme de déstabiliser des équilibres précaires, mais on se rassure car c'est pour leur bien. Ces lieux qui nous font fantasmer ne sont-ils pas appelés à nous ressembler de plus en plus, à se développer? Qu'est-ce que le développement? "Poser la culture occidentale comme supérieure aux autres cultures c'est peut-être confondre le degré de développement économique et technologique avec le degré d'harmonie et de bien-être que peut vivre un individu avec sa communauté et sa culture. 1"Alors, il faut déjà passer à la question suivante, que veulent les sociétés d'accueil? Arrêter de projeter notre façon de voir le monde et se mettre à l'écoute, inventer un certain tourisme des hôtes2. Difficile de se poser en observateur impartial dans ce monde complexe qu'est le tourisme. Les acteurs sont nombreux et n'interviennent pas au même niveau. Tristement, on pourrait à nouveau conclure que finale:" ment, comme pour tout, comme partout, tout se résume à des problèmes d'argent, ce broyeur identitaire qui n'a que faire de nos états d'âme. Quelques grands groupes se partagent le monde3. La logique économique a déjà dépassé les sensibilités individuelles. Combien de villages
1 Rachid Amirou. mtervention lors du colloque "Pour un Tourisme Nord-Sud Porteur de Développement" organisé par le Groupe Développement, 25/26 mars 1996. 2 Dora Valayer , Le respect des hôtes. Toun.sme, ravages et promesses, Genève, Labor ~Fides, 1993. 3 Selon une récente statistique, les 10 premiers groupes hôteliers mondiaux (dont 8 des Etats-Unis, un français-le groupe Accor- et un britannique) exploitent 2 millions 300. 000 chambres dans le monde, ce qui représente un potentiel de plus de 8 milliards de nuitées par an (soit une vingtaine de milliards en tenant compte de la capacité moyenne des chambres en lits). Cité par Dora Valayer dans, Toun.sme, Touristes, Sociétés, L'Hannattan, 1998.

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remplacés par d'immenses complexes hôteliers? Et cette île qui depuis un siècle, s'interroge en boucle pour savoir si c'est le tourisme qui la développe ou si c'est elle qui se développe par le tourisme. Tout ça sur fond de culture, histoire de garder son âme, un peu plus longtemps.} Pourtant, si les touristes passent, le tourisme reste, le tourisme est. Il faut y répondre, dépasser un certain mépris des mots, un certain fatalisme planétaire. Des initiatives existent, des groupes de réflexion se constituent, des associations se penchent sur le sujet. Le thème est vaste, complexe, polymorphe, autant de raisons pour lui donner toute l'attention qu'il mérite et arrêter de se voiler la face en s'abandonnant au défaitisme facile, poser le tourisme non comme un problème mais comme un composant de nos sociétés modernes qu'il faut essayer d'analyser avec le maximum d'objectivité possible, en tenant compte de tous les acteurs. En la matière, les débats ne datent pas d'hier. On a parlé de tourisme alternatif, de tourisme intégré, de tourisme enclavé, de partenariat touristique. Certains ont défendu le concept de tourisme culturel, de tourisme naturel, vert, d'écotourisme. Aujourd'hui, on parle plutôt de tourisme durable, "sustainable"2. Des chartes ont été promulguées, la dernière en date, la Charte du tourisme durable3, votée à Lanzarote en avril 1995, n'a pas encore force de lois mais pose des problèmes réels. Des associations existent. Transverses4, créée en 1993, travaille sur les problèmes soulevés par le tourisme dans les pays d'accueil du tiersmonde. Le Groupe Développement, né en 1973 sous le nom de GARD5 s'est préoccupé du développement d'un tourisme plus équitable. Fortement représenté chez les personnels du transport aérien et du tourisme, il est notamment à l'initiative d'un colloque organisé fin mars 1995 : "Pour
1 Michel Picard, Bali,

TourismeCulturelet CultureTouristique,L'Harmattan,1992.

2 Le mot "soutenabilité" est souvent préféré au concept de "durablilité". A ce sujet, lire l'article de Georges Cazes, Tourisme et Développement: du modèle "Intégré" au modèle "Soutenable" publié dans Tourisme, Touristes, Sociétés, L'Harmattan, 1998. 3 La Charte a été voté par les participants à la Conférence mondiale du Tourisme durable. La Conférence a décidé de soumettre la Charte du Tourisme durable au secrétaire général des Nations unies.
4 Transverses,7

rue Heyrault, 92100 Boulogne(01 49 10 90 84).

5 GARD (Groupe d'Aide aux Réalisations pour le Développement) Bât106 BP07 93352 Le Bourget. (01 49 34 83 13) 9

un Tourisme Nord-Sud Porteur de Développement". On pourrait aussi parler de toutes ces associations de voyage dont l'objectif est de pratiquer un autre tourisme: Arvel, le Cevied1, Roue-Libre, de ces campagnes de lutte comme ECP AT organisées afin de lutter contre le tourisme sexuel et la prostitution enfantine. Enfin, il né faut pas oublier les nombreuses initiatives personnelles, certaines politiques étatiques comme celle du Bhoutan qui limite volontairement les entrées touristiques. Malgré tout, la réflexion en profondeur sur le sujet s'avère encore marginale. Des études apparaissent ça et là mais restent peu connues du grand public. Une certaine sociologie ou anthropologie du tourisme se développe mais dans quelles proportions si l'on considère que ce secteur va devenir le principal créateur d'emplois2 dans un monde en crise. On est alors en droit de se s'inquiéter sur les conséquences que cela implique pour ce monde en crise? Plus marginale encore, la réflexion sur le touriste. Qui est-il finalement? Derrière le mot se cachent pourtant des hommes bien réels qui ne sont autres que vous et nous dans des situations précises de voyage. Or, si l'on parle des touristes, on les nomme rarement, on les écoute peu, on
\

se contentede disserter sur ce qui doit être un imaginairecollectif, cet
homo-touristicus que l'on ne connaît que trop. On oublie que derrière ces hommes et ses femmes se cachent les mêmes questions, les mêmes doutes, les mêmes certitudes aussi que tous les chercheurs et associations réunis mais qui eux ont la chance d'être du bon côté.
1

CEVIED: "Centre d'Echanges et de Voyages Internationaux pour Etudes et Déve-

loppement"

2 "Pour la France, un emploi sur dix, en emploi direct et en emploi induit, est dû au tourisme, ce qui représenterait, tous les statisticiens ne sont pas d'accord, 1 400 000 à 1 600 000 emplois directs et induits liés à cette activité. En Europe, on est à un sur douze, mais quand on regarde le sud de l'Europe, c'est bien plus important, Espagne, Italie, France, Portugal. Evidemment, avec une proportion si importante dans les zones touristiques et principalement dans les pays du sud, le tourisme va devenir le principal créateur d'emplois dans une période qui en France, en Europe et dans une grande partie du monde se caractérise par un chômage en progression." Christian Juyaux, lors du colloque "Pour un Tourisme Nord-Sud Porteur de Développement" organisé par le Groupe Développement, 25/26 mars 1996.

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Ce livre n'a pas pour ambition de dévaloriser les uns pour défendre les autres. Au contraire, tout devient si peu manichéen quand on parle de tourisme! Les "bons", les "mauvais" sont dans tous les camps et c'est pour cela qu'il faut se mettre à l'écoute de chacun. Or, on ne connaît que trop les politiques et revendications des grands groupes, on commence à entendre les contre-pouvoirs qui s'organisent, on voudrait donner aussi la parole aux hôtes... Et les touristes? Que pensent les touristes? Ne sont-ils que des portes-monnaie écervelés qui une fois qu'ils ont acheté leur voyage n'ont plus besoin de réfléchir puisqu'ils ont fait ce qu'on attend d'eux, faire fonctionner la machine économique? La Chine, l'accompagnement, le Guizhou, me sont venus peu à peu, par hasard ou "yuanfen"l. Si la Chine bouscule les certitudes et pose en pennanence des questions de fond tant son développement accéléré sur un tissu traditionnel fort interroge, le Guizhou pousse d'autant plus à , réfléchir. Dans cette province encore fennée il y a peu, au territoire fortement enclavé par les montagnes, aux infrastructures naissantes, le tourisme implique changements et bouleversements qui ne sont pas sans affecter profondément les populations locales. Or, le Guizhou est un terrain pluri-ethnique. On vient y voir des paysages mais surtout des villages et donc, des villageois. Certains diront: le schéma est classique. Sûrement. Cependant, des passages réguliers dans la province m'ont amenée à réfléchir, à me poser les inévitables questions dictées par ma culpabilité inconsciente. Envie de témoigner. Envie de donner la parole à ceux qui m'ont également accompagnés et que je respecte tout autant que je respecte mes amis du Guizhou: les touristes. Ils sont les premiers à nier leur état de touriste, puisque finalement, être touriste n'est qu'un état transitoire... mais, ils ne sont pas les derniers à réfléchir sur les conséquences de leur passage au Guizhou. Ce livre oscille entre deux idées fortes. Redonner sa place au touriste, l'écouter et réfléchir en partant du principe que le tourisme étant un fait bien réel, il faut dépasser ce postulat et ses contradictions inhérentes afin de réfléchir à d'autres échanges, d'autres dialogues, d'autres re1 Le tenne chinois Yuanfen désigne un état de fait qui indépendamment du hasard se produit parce qu'il devait se produire. Avoir du "Yuanfen" avec une personne ou un lieu implique qu'à un certain moment donné, la rencontre devait avoir lieu.

Il

gards. Puis, il yale cadre: une province attachante, longtemps oubliée, noyée dans la grande Chine, un site naturel exceptionnel, une concentration de peuples et de cultures. Un lieu dense que l'on a envie de défendre, de comprendre, d'expliquer, de partager. A l'heure où certains se demandent comment éviter les traumatismes liés à "l'invasion" des touristes dans des milieux culturels fragiles, on peut encore rappeler que toute société se constitue également par sa confrontation avec l'autre. Le monde n'a jamais été un univers imperméable ou des groupes sociaux coexistaient sans jamais se côtoyer, un grand cercle fait de petits cercle impénétrables et impénétrés. Au contraire, toute l'histoire de la civilisation mondiale est faite d'échanges, d'invasions, de métissages. Aux guerriers ont succédé les missionnaires, aux missionnaires, les pionniers aventuriers, aujourd'hui, ce sont les touristes qui débarquent. Et bien, laissons les débarquer, le contact est parfois brusque, maladroit, destructeur, mais au moins, il est pacifique, porteur d'échange, avide de cultures et donc valorisant souvent. Arrêtons une fois pour toute de culpabiliser indéfiniment sur le pourquoi et réfléchissons enfin sur le comment. Certains verront peut-être ici une apologie du tourisme, qu'ils se trompent. L'idée n'est pas de tout défendre. Certains villages gagnent à être protégés, un temps... L'idée est de respecter, d'écouter et d'inventer toujours de nouvelles règles du jeu dans un monde complexe où le touriste que l'on porte en soi est enfin retrouvé!

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I POURQUOI?

J'ai crié sur la page Pour exprimer l'infini Mais mes mots n'ont laissé Qu'une goutte de ciel

Février. Pluie humide et froide. Guiyang. Dans la brume matinale, la rue ruisselante s'organise. Adossée au parapet du pont attenant au pavillon Songyuan, maison de thé depuis peu, une petite vieille propose aux premiers travailleurs du matin des boulettes de riz glutineux fourrées au sésame. Elle a disposé deux-trois bancs au ras du sol et à ses pieds, une bassine où trempent quelques bols de fausse porcelaine écaillée. La pluie fine redouble. Je remonte la rue Ruijin et une fois sur la Yan'an, tourne à droite. Yan'an Lu : artère principale de la ville. Elle rassemble en ligne droite grands magasins et sièges de sociétés. N° Il, immeuble gris et froid: le CITS -China International Travel Service-. Au rez de chaussée, le couloir lugubre s'enfonce sur des portes d'un vert passé, anonymes, encore inertes. A l'étage, l'escalier de béton sale est jonché des mégots de la veille. Nouveau couloir, nouvel alignement de portes. Je déchiffre vaguement les idéogrammes apposés sur le battant principal: Direction des guides, Chef-comptable, Sous-directeur, Sous-sous directeur Ici, on est toujours "chef de". Que ce soit d'un secteur, d'un bureau, d'une équipe ou même d'une employée, un Chinois se doit toujours d'être audessus, confucianisme moderne. Je me dirige vers une des portes quand une jeune femme m'interpelle dans un anglais maladroit: "What do you look for ?" Je lui réponds que je cherche la responsable du CITS. Au Guizhou, on peut se permettre d'aller droit au but, si peu de voyageurs y passent. Effectivement, peu après, je suis reçue sans rendez-vous par la directrice en personne qui s'empresse de s'emparer de l'inévitable thermos en fer blanc pour me verser une tasse de thé généreuse. Je lui explique que je suis accompagnatrice. Suite à un premier voyage avec un petit groupe de Français, très séduite, j'ai décidé de revenir pour faire une étude universitaire sur l'ouverture touristique de la province. Elle semble très intéressée, voyant tout de suite l'aspect concret de ma recherche: des touristes. Je fais partie de son monde. Elle aime ça. 15

La tasse de thé serrée dans sa main potelée, elle conte le Guizhou, décline ses charmes: villages authentiques, peuples colorés, symphonie karstiquel... Elle se passionne, devient intarissable, enchaîne sur les principaux sites de la région: les chutes de Huanguoshu, où les voisins du Sichuan viennent passer leur voyage de noces, Longong, la Grotte du Dragon... Puis, de plus en plus animée, en rajoute sur les infrastructures en pleine évolution, la nouvelle autoroute qui depuis 1991, joint Guiyang à Anshun et permet ainsi de faire la route en une heure et demie. Avant, on en mettait quatre. J'écoute son sermon passionné, le partage, le comprends. Ne suis-je pas moi-même tombée amoureuse de cette province aux charmes si envoûtants ? Pourtant, je réussis à lui glisser qu'il est important que cette étude ne se transforme pas en guide touristique. Je voudrais y ajouter une autre dimension, une réflexion déjà amorcée lors de mon premier passage et qui me taraude depuis lors: les enjeux et les limites du tourisme dans une province pauvre où la rencontre avec les ethnies et donc avec un capital touristique humain pose d'une façon récurrente le problème de l'éthique du voyage. L'espace d'un instant, elle ne dit rien. Peut-être n'a-t-elle pas saisis. J'ai déjà expérimenté tant de quiproquos avec mes amis chinois. Mais, avant que je n'aie eu le temps de reprendre, je croise son regard, saisie d'une émotion que je ne n'aurais pas soupçonnée la minute précédente. Deux yeux humides me contemplent, scellant une complicit~ sans mot. Silence, partagé, respectueux. Elle reprend. Elle n'est pas originaire du Guizhou, elle est née au Sichuan, est venue à Guiyang pour travailler. A l'université, elle a étudié l'anglais. On l'a affectée dans cette agence. Elle n'a pas choisi. A l'époque, c'était ainsi, on écoutait le Bureau du Travail. Son métier étant de faire découvrir la province, petit à petit, elle a appris à l'aimer. Elle y a rencontré des gens pauvres mais des gens vrais, des gens dignes. Les villageois, les ethnies, elle a appris à les connaître, à les respecter, contre tout ce qu'on lui avait toujours inculqué à l'école, "nous
1 Le karst èst W1mot d'origine yougoslave qui désigne une roche calcaire affectée par des processus de dissolution chimique.

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autres les RanI, nous croyant toujours supérieurs.. tI Puis, la région
s'est ouverte, progressivement. Les directives annuelles du Bureau Touristique de la province ayant transité par Pékin ont peu à peu favorisé l'accès à de nouveaux districts jusqu'alors fermés aux voyageurs. Ainsi, elle a vu s'organiser tout un système dont elle est devenue un maillon principal, un système dont elle n'a pas perçu tout de suite les limites, entraînée par l'enthousiasme général et prise de passion pour un métier qu'elle commençait vraiment à apprécier. Régulièrement, Pékin envoyait quelques haut-fonctionnaires auxquels elle faisait visiter des sites. C'est ainsi que Ruangguoshu a été classé2. Puis, avec l'augmentation sensible des visiteurs, il a fallu trouver de nouvelles idées, exploiter d'autres richesses. La province en renferme tant. Peu à peu, les villages ont été mis à contribution. Elle a alors pris progressivement conscience de tous les problèmes que pose l'exploitation touristique de peuples minoritaires. Au début, elle n'en a vu que l'aspect positif: l'échange culturel nourri de costumes, de musique, de fêtes flamboyantes. Et puis il y a eu tout le reste... tlJe comprends votre questionnement, votre réflexion. Vous êtes jeune, sensible, vous faites partie d'un système qui vous dépasse, qui dépasse surtout l'échelle des idéaux que vous avez fait vôtres, vous avez besoin d'exorciser. Il n'y a qu'en vous promenant dans la région, en ayant plusieurs expériences avec des groupes que vous arriverez peu à peu à saisir quelques uns des enjeux qui font de notre province ce qu'elle est aujourd'hui. Je ne vous le cache pas, je ne suis pas très optimiste." Ces dernières phrases, je les ai lues dans son regard. Je remonte la rue Yan'an. Il pleut toujours, cette pluie fine qui mouille en douceur, pénétrant le corps de son humidité lan~inante. L'expérience ne peut être que personnelle. Pourtant, je ne peux me résoudre au pes1 Après 1949, la République Populaire de Chine va regrouper plus de quatre cent groupes etlmiques différents en cinquante-six "etlmies minoritaires" (Minzu) se basant sur des critères staliniens. Les Han sont le groupe majoritaire, c'est à dire plus de 92% de la population chinoise. 2 Chaque année, l'Administration Nationale du Tourisme Chinois classe quelques sites en catégories AlBIC en fonction de leur intérêt national. Suivent subventions et propagande appropriée.

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simisme, même si... Tous victimes, tous responsables aussi. Un système, avant tout un assemblage d'hommes ayant chacun leur rôle à jouer. Elle, en tant que directrice, moi, en tant qu'accompagnatrice. Nous pouvons faire passer des messages, changer certaines règles du jeu, déjouer les fatalités d'un engrenage, microscopiquement. Guiyang, je m3:rche,l'eau ruisselle, les années passent. Je suis revenue, avec un groupe, puis un autre, un autre encore. Après ma rencontre avec Mme Zhang, j'ai entrepris un long voyage dans la province, seule, afin de soulever quelques uns des mystères du Guizhou. Seule, accompagnatrice de groupes, deux rapports différents à un lieu que l'on a choisi, que l'on aime, que l'on a envie de protéger et de faire découvrir. Paradoxe, contradiction profonde, égoïsme ou protection puérile d'un espace que l'on a fait sien? Qui suis-je, sinon la première des touristes? Les vrais pionniers sont passés avant moi. Les chercheurs continuent à chercher, jalousement. Les journalistes viendront le temps de quelques photos et clichés rapportés, avec un peu de vrai, un peu de faux, enjolivé, comme toujours. Difficile de tout embrasser. Chacun de mes passages lève un nouveau voile, révèle un aspect que j'avais négligé, une vérité légèrement travestie par anticipation ou par ignorance. J'essaie de rester à ma place. Seule ou en groupe. Il y a des émotions, des sensations, des messages que l'on veut partager et ces espèces de fulgurances qui nous transpercent parfois et font que l'on touche de temps en temps une parcelle de vérité, tout simplement.

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II DIS MOI POURQUOI TU VOYAGES? JE TE DIRAI QUI TU ES

Il faut ouvrir la coquille pour que sorte ce qui est à l'intérieur, car si on veut l'amande, ilfaut briser la coquille. Par conséquent, si vous voulez découvrir la nudité de la nature, vous devez détruire ses symboles, et plus loin vous pénétrerez, plus vous approcherez de son essence.
Quand vous arriverez à l'un, qui rassemble en soi toutes choses, là vous devrez rester.

ECKHART

Pierre et Catherine:

Ils ont le regard mélancolique, lourd de rêves et de souvenirs, l'oeil brillant, le sourire triste. Leur Chine, c'était celle de Mao, la fièvre étudiante, les débats enflammés autour du Petit Livre Rouge. A présent, ils ne savent plus trop. Les idéaux ont changé. Le militantisme est devenu plus concret. Les causes ont remplacé les grandes idées. Pourtant, ils continuent, recasés dans les associations, les ONG. Ils ont repris du service, différemment. La lutte est devenue contre-pouvoir. Parfois, leurs voix se fatiguent: la route est longue. La Chine? Ils ont économisé depuis des années. Ils veulent voir, comprendre, retrouver les images, s'efforcer de se convaincre, espérer, une dernière fois. Ils regardent, dévorent, justifient, implorent: que reste-il du communisme dans la Chine d'aujourd'hui? Voyage douloureux, au plus profond d'eux mêmes, ils sont en apnée. Les mots portent les idéaux, les faits les détruisent. Leur quête est douloureuse, dernier combat, derniers espoirs, le communisme avait-il une âme ? Ils cherchent. Lucien et Christiane: Ils ont le regard malin, gourmand, goulu, l'oeil curieux, le sourire vainqueur. Chaque année, ils entreprennent un grand voyage. L'an dernier, ils étaient au Mexique, l'année précédente, en Thaïlande. Ils connaissent aussi l'Egypte, le Canada, les Etats-Unis, le Kenya, Israël, le Maroc, la Tunisie, les Seychelles, l'Indonésie, la Russie, l'Europe... "La France, on la garde pour quand on sera vieux. Pour l'instant, tant qu'on peut, on en profite. Nos enfants sont grands, alors;,Qn rattrape le temps perdu." La Chine, c'est à faire. On aime l'Asie, les gens sont calmes, raffinés, c'est pas comme ailleurs. A Paris, on mange souvent dans les restaurants chinois, enfin, chinois ou vietnamiens, vous savez, pour nous c'est pareil, on fait pas la différence. Vous pouvez reconnaître un Chinois 21

d'un Japonais? Les Asiatiques, ils sont tous un peu jaunes et bridés. La Chine, on veut voir. Ce sera notre quinzième grand voyage, après, il ne nous restera plus que l'Australie, il parait que ça vaut le coup... La Chine ?"
Charles et Marie-France:

Ils ont le regard lointain, presque hautain, l'oeil vague, le sourire mystérieux. Ils disent aimer l'Asie. Le grand-père était consul à Shanghai. Ils vivent dans un immeuble haussmanien du 16è, entourés de céladons Song et de porcelaines Ming. Ils ont lu Lucien Bodart et Segalen, hommage à leur Bretagne natale. L'hiver, ils traînent dans les galeries d'art. Récemment, ils ont fait l'acquisition d'un des derniers bouddhas en bois du temple d'Angkor, pièce rare. "Quand on sera mort, on le cédera à un musée". La Chine? Ils l'imaginent à la Peyrefitte, empire immobile, raffiné et destructeur. Ils rêvent de jardins torturés de bonsaïs, de pagodes dorées, de forêts de stupas, de palais somptueux. Ils espèrent le mandarin en robe sombre, les palanquins en palissandre, les brocarts, la soie, les laques grises. Ils se sont créé une Chine majestueuse, impériale, mystique, leur Chine. Yves et Wang: Ils ont le regard complice, avide, l'oeil inquisiteur, le sourire franc. Wang a vécu la Révolution Culturelle, s'est réfugié au Cambodge au début des années 70, a rejoint Paris après le drame des Khmers Rouges. Yves l'accompagne. Wang n'a pas revu la Chine depuis presque trente ans. " Je me souviens de mon enfance à Shanghai, c'était alors le tout début du culte de Mao. A l'école, la classe commençait par une homélie en l'honneur du Président. Ceux qui refusaient de participer étaient sévèrement punis. Nos cours, nos chansons, nos dessins, tout devait tourner autour du Timonier, le monde extérieur n'existait plus à nos yeux, seuls comptaient pour nous les faits et gestes du Grand Soleil Rouge. " La Chine, On ne sait pas encore. On veut voir, redécouvrir, comprendre. On espère ramener quelques souvenirs. On aime l'art, on voudrait 22