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Tracées francophones

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 204
EAN13 : 9782296327849
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ESPACES LITTERAIRES DE FRANCE ET D'EUROPE
(TRACEES FRANCOPHONES 2)
Mélanges offerts à Robert Jouanny Comité d'honneur
Pierre BRUNEL, professeur à la Sorbonne 'Û'P.G.CASTEX, membre de l'Institut Michel DECAUDIN, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle Lilyan KESTELOOT, professeur à l'Université de Dakar Henri LOPES, directeur adjoint de l'UNESCO Michel OTTEN, professeur à l'Université de Louvain-la-Neuve Liano PETRONI, professeur à l'Université de Bologne, directeur de Francofonia Jean-Pierre POUSSOU, recteur d'Académie, président de l'Université Paris-Sorbonne Jacqueline de ROMILLY, de l'Académie Française Léopold Sédar SENGHOR, de l'Académie Française

Comité chargé de la publication
Régis ANTOINE, professeur émérite à l'Université de Nantes; Bernard BARITAUD, professeur à l'Université de Dakar, secrétaire du Comité; Dominique COMBE, professeur à l'Université de Fribourg; Guy DUGAS, professeur à l'Université de Montpellier; Lise GAUVIN, professeur à l'Université de Montréal; Marine MALGLAIVE; 'Û'Franca MARCA TO, professeur à l'Université de Bologne; Janos RIESZ, professeur à l'Université de Bayreuth

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions:
CHARD-HUTcmNSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Ozick,1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif, 1996. GAF AlTI Hafid, Les femmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CmKHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et symboliques, 1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années de formation, 1996. LEONI Margherita, Stendhal, la peinture à l'oeuvre, 1996. LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits, 1996. DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, 1996 DURAND J.-F. &PEGUY-SENGHOR (sous la direction de), Laparole et la monde, 1996. LEQUlNLucie & VERTHUY Maïr (sous la direction de), Multi-culture, multi-écriture. La voix migrante au féminin en France et au Canada, 1996. PLOUVIER, Paule & VENTRES QUE Renée (sous la direction de), Itinéraires de Salah Stétié. Anthologie, textes récents, oeuvres inédites: Etudes-Hommages, 1996. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'œuvre romanesque de Jean-Marie Adiajfi, 1996. GALLET René, Romantisme et postromantisme de Coleridge à Hardy: nature et surnature, 1996. MERGARA Daniel M., La représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sud-africains, 1996. COPIN Henri, L'Indochine dans la littératurefrançaise des années 20 à 1954, 1996. CALLE-GRUBER Mireille, Les partitions de Claude Ollier. Une écriture de l'altérité, 1996. MBANGUA Anatole, Les procédés de création dans l'œuvre de Sonny Labou Tansi, 1996. SAINT-LEGER Marie-Paule, Pierre Loti l'insaisissable, 1996.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4750-3

Robert Jouanny

ESPACES LITTERAIRES DE FRANCE ET D'EUROPE
(TRACEES FRANCOPHONES 2)

« Ici, littérature [...] n'a pas une Histoire comme dans les vieilles aventures, elle s'émeut en histoires et mieux, elle sillonne en [...] d'infinies petites sentes que l'on appelle tracées» P. Chamoiseau et R. Confiant

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

ROBERT

JOUANNY

Comme son voisin d'Artagnan -mais, s'il a sa venJe et son accent, il a plutôt, la carrure de Porthos-, Robert Jouanny est né dans le sud-ouest, à Péguilhan (Haute-Garonne), le 21 janvier 1926. Péguilhan, le Comminges, Gaillac, Combenègre (où il se retire chaque été), ces noms chantants de la Haute-Garonne et du Tarn dessinent, de façon significative sa géographie intime. Il va d'abord à l'école du vi!lage, sous le férule de son père, puis, conformément au parcours classique des bons élèves de l'époque, il fait ses humanités au lycée de Toulouse. Nous sommes en 1936. Fils d'instituteur, Robert Jouanny, élevé avec l'idéalisme peut-être naif des « hussards noirs de la République », découvre, tout à la fois, l'injustice, les clivages sociaux, la bêtise humaine, la politique, et le malheur des autres, puisque la Guerre d'Espagne est aux portes de la ville rose. Mais aux réfugiés du Sud s'ajoutent, bientôt, les réfugiés du Nord L'adolescent, qui hésite entre les mathématiques et les lettres, poursuit ses études, tel un personnage de Jacques Laurent: son âge, qui lui interdit de la faire, lui permet de comprendre que la guerre n'a, d'un jeu, que les trompeuses apparences. L'après-guerre, trop longtemps espérée, ne lui apportera qu'un désir constant de se tenir à l'écart de tout engagement partisan et de toujours préserver la liberté de l'esprit. Restent la lecture, le ciel de Toulouse, le désir d'en voir d'autres, de quitter la province, de réussir, qui tenaille, toujours, les Rubempré. Puis la nécessité de gagner sa vie. Tout naturellement, bon élève poussé par sa famille, Robert Jouanny, qui a opté pour les Lettres, après avoir

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rêvé de l'Ecole navale, fait une maîtrise de Latin et une maîtrise d'Histoire du Moyen-Age, et devient, en 1947, professeur certifié de Lettres classiques. Il enseigne à Toulouse, mais il aime, déjà, faire partager ses curiosités à un public plus large que celui de ses élèves: dans le cadre de l'éducation populaire, ilfait bénévolement, après la classe, des conférences dans les villages du département. Il rend aussi visite aux poètes: Touny-Lérys ou Jean Pourtal de Ladevèze, plus tard Philippe Chabaneix ou André Salmon. Leurs vers, classiques ou non, issus de lafin du XIXème siècle, l'enchantent. Aussi, après avoir passé l'agrégation de Lettres classiques en 1955, prépare-t-il, sous la direction de Michel Décaudin, alors professeur à l'Université de Toulouse, une thèse d'Etat sur Jean Moréas. Complétée par une thèse de littérature néohellénique préparée sous la direction d'André Mirambel, elle sera soutenue en 1968, avec mention très honorable à l'unanimité: le voilà docteur ès lettres en littérature française et en littérature néohellénique. Entre temps, il a quitté le lycée de Toulouse pour la Faculté des Lettres, comme assistant, puis maîtreassistant (1962-1967). Il ressent alors, très fortement, l'appel du large qui correspond, pour lui, à l'appel de la poésie, et à l'appel de la Grèce. Cette Grèce dont il a étudié l'antiquité, qu'il a parcourue sur les traces du jeune Papadiamantopoulos pendant ses vacances d'universitaire studieux, il aura la joie d'y résider de 1967 à 1971 comme professeur, en détachement, à l'université d'Athènes, où il dirige le département de Français. C'est à Athènes que nos routes se sont croisées. Je venais d'y être nommé, en 1969, et le conseiller culturel, Pierre Pouget,' m'avait demandé de rencontrer le professeur Jouanny pour une raison de service: je lui rendis visite dans la villa qu'il occupait, au coeur d'un quartier 8

résidentiel de la capitale hellénique. Il avait, ce jour là, à la suite d'un accident, le torse pris dans un corset de plâtre: ma première vision de Robert Jouanny fut donc celle d'un géant auquel sa raideur momentanée conférait un «côté Von Stroheim» assez impressionnant. Mais la faconde n'était pas célie d'un officier prussien et il devait, rapidement, recouvrer toute sa vitalité. Celle-ci, qui a toujours été grande, le conduisit bientôt à quitter la Grèce pour un poste de professeur à l'université de Rouen (1971-1976). Sans doute eut-il alors -et parfois plus tard- la tentation d'une carrière à l'étranger? Il trouva habilement une autre solution, consistant à parcourir le monde à sa guise, au gré des lectures, des colloques et des amitiés, mais en ayant pour base les chaires que, après son séjour normand, il devait occuper à Paris XII (1976-1989), puis à Paris IV -Sorbonne (19891996). Ces voyages, sur tous les continents, ont nourri son enseignement, et ils ont fortifié son oeuvre. On note, en effet, une cohérence féconde dans l'élaboration de celleci: si nous devons à Robert Jouanny un Jean Moréas écrivain français (1969) -sa thèse-, suivi d'un Jean Moréas écrivain grec (1975), cet intérêt pour le poète des Stances annonçait naturellement les livres sur Ionesco (1975) et sur Senghor (1986). Ainsi peut-on considérer comme un aboutissement naturel, à partir de 1989, la Chaire de Littératures francophones à la Sorbonne, et la direction du Centre International d'Etudes francophones qui en est l'émanation. La trajectoire est nette: les racines de cet humaniste se trouvent aussi bien en Grèce qu'à Péguilhan, la langue française -celle que l'on parle à Paris comme en Belgique, où il assura les cours de l'Ecole des Hautes Etudes, à Gand, à la suite de Pierre-Henri Simon et de Gaétan Picon, comme aux Antilles, au Canada et en 9

Afrique, où il fit de si nombreuses missions-, la langue française est le patrimoine commun de tous les francophones, et Robert Jouanny a contribué, de toutes ses forces, à en valoriser l'expression littéraire et à faire prendre conscience de la richesse de celle-ci à un hexagone paifois frileux. Aussi ses Tracées francophones nous guident-elles, naturellement, à travers les deux grands champs qu'il n 'a cessé de labourer - et souvent de défricher: l'Afrique et l'Amérique, la France et l'Europe. D'un côté, Senghor, Dadié, Saint-John Perse, Fanon, Malyse Condé... De l'autre, de Coster, Simenon, Larbaud, Hergé... Il faut y joindre un goût pour une langue poétique toujours « classique» (Maurice de Guérin), la part de l'événement (Malraux et la guerre d'Espagne, Eluard et la Libération de la Grèce), et les durables fidélités méditerranéennes: Maurras, Valby, Moréas, Ritsos (il enseigna, du reste, la littérature néo-hellénique en Sorbonne de 1973 à 1992). Pour être complet, il conviendrait d'aller bien au delà de ces deux volumes: Robert Jouanny s'est intéressé au surréalisme, à Duhamel, aux cultures étrangères, aux service des examens de fi'ançais destinés aux étudiants étrangers (qu'il dirige à la Sorbonne depuis 1992), à l'administration (il fut, à deux reprises, doyen de la Faculté des Lettres de Paris XII), au rugby, à la gastronomie.. . Il a souvent été appelé à siéger au comité scientifique de colloques organisés par des universitaires belges, italiens, grecs, etc..., à donner des séminaires au Brésil, en Inde, en Corée, en Afrique du Sud. Récemment encore il a initié l'Université de Cluj, en Roumanie, aux littératures négroafi-icaines et il nous fait découvrir les Regards russes sur les littératures francophones. Il a codirigé la revue L'Année francophone internationale (1991-1995) et il

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et il fait partie du comité de rédaction de la revue bruxelloise Textyles, de la revue italienne Francofonia, il a été membre de la Commission de Littérature du Centre National des Lettres (1988-1993). Il préside actuellement le Centre de recherches sur les civilisations et littératures d'expression française (CERCLEF), et il est membre d'honneur de la Société d'Histoire littéraire de la France, après en avoir été longtemps secrétaire. Il a su accepter avec simplicité des honneurs mérités: un prix de l'Académie française en 1970, le ruban rouge en 1981, et d'autres dignités, dont l'ordre francophone de la Pléiade en 1988. Quatre fils le comblent, deux grands et deux petits, qui savent combien ils comptent pour lui, même quand il se trouve au bout du monde. C'est un homme pressé qui réussit à prendre le temps de vivre, un bavard curieux de tout sachant écouter les autres. Parce qu'il a, chevillé au corps, le goût de vivre, et la sagesse de laisser vivre. Enfin, le moindre mérite de ce connétable d'une université qui, trop souvent, perd ses rizarques, n'est pas d'avoir contribué à structurer une discipline nouvelle: ces études francophones dont on ne parlait point quand, jeune chercheur, il travaillait déjà sur Moréas. Traditionaliste et novateur, c'est ainsi, sans doute, qu'il faut qualifier l'apport de Robert Jouanny à l 'Histoire littéraire, et au commentaire de texte, dont le présent ouvrage permettra de prendre la mesure. Car le choix d'études ici rassemblées reflète les facettes d'une personnalité indépendante et chaleureuse, qui fut toujours sensible aux « très grands vents en liesse par le monde» qu'évoqua si magnifiquement Saint-John Perse. Bernard Baritaud.

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MAURICE DE GUERIN PAR LUI-MEME : LE MIROIR DE LA CORRESPONDANCE Je n'ignore pas tout ce qu'il entre d'arbitraire dans mon propos. Je ne prétends ni à la rigueur ni à l'exhaustivité scientifiques. Lecteur de Guérin plutôt que spécialiste de son oeuvre, j'ai eu l'idée d'interroger sa correspondance, telle que la peut consulter un lecteur honnête homme, je veux dire dans l'édition déjà ancienne de Bernard d'Harcourt, sans se soucier des autres écrits intimes ni des lettres qui ont pu être publiées depuis. De plus cette édition n'est pas complète et elle nous impose un choix, c'est-à-dire la lecture faite par un autre. Qu'importe? Indiscret comme Asmodée, je me crois, en effet, autorisé à y rechercher, fugitives et contradictoires, certaines composantes fondamentales d'une personnalité ambiguë. Je l'étudierai donc sans poser le problème ni de la sincérité ni de la valeur autobiographique de ces quatre cents pages, mais plutôt en partant du postulat qu'une lettre est toujours sincère, par ce qu'elle dit et par ce qu'elle ne dit pas, par le fait même qu'elle existe et traduit soit l'être, soit les illusions de celui qui l'a écrite. Explicitement ou implicitement, toute correspondance est un miroir, celle de Guérin plus, sans doute, que toute autre. La communication épistolaire est pour Guérin un mode d'expression privilégié dont, à maintes reprises, il évoque les moyens et les effets, les limites et les ambitions. « J'aime à écrire» confie-t-il à Barbey (22 mai 1838) et l'écriture lui apparaît comme un calmant, bien supérieur aux inévitables désillusions du dialogue:
Ecrire vaut mieux et toujours vaudra mieux pour moi: de cette façon je dis à peu près ce que je veux dire, et d'ailleurs il y a dans le soin de placer les mots, quelque léger qu'il soit, une diversion qui trompe doucement les ennuis et fait qu'on arrive presque apaisé aux dernières 13

lignes d'une lettre que le trouble a commencée. (3 février 1838).

Un calmant et presque un révélateur :
Je veux insensiblement animer cette correspondance, parce qu'il y a bien des choses qu'on ne pourrait dire au commencement et qui se disent tout naturellement à la fin. (29 février 1832).

Aussi se montre-t-il attentif au sort qui sera réservé par leurs destinataires aux lettres qu'il leur adresse. Une lettre lui apparaît comme une manière redoutable de se mettre à nu devant autrui. A peine a-t-il formulé quelques critiques contre M. Féli qu'il est saisi de remords et demande à son correspondant de détruire la missive et l'image durable qu'elle pourrait donner de lui même:
Je te supplie, mon cher, de regarder ma première lettre comme non avenue, de la brûler et de l'oublier: car j'ai vraiment un très grand remords de t'avoir présenté une âme infiniment douce et affectueuse comme froide et peu aimable. Je te prie de détruire aussi celle-ci, afin qu'il ne reste rien de tout cela et que le hasard ne fasse jamais tomber ces papiers entre les mains de qui que ce soit. J'attends cela de ton amitié. Dis-moi dans ta réponse que tu as brûlé, sans plus. (23 mai 1833).

Même peur d'être dévoilé lorsqu'il explique à Eugénie pourquoi il ne peut lui écrire en toute liberté, ses lettres étant destinées à être lues par le reste de la famille:
Les lettres que je t'écris vont à toute la famille, c'est un usage de confiance excellent en lui-même, et qui marque une grande union, mais il demanderait, je crois, quelques réserves surtout à l'âge où nous sommes venus. On ne parle pas tous la même langue, il y a des sujets et des tournures d'entretien qu'on n'adresse qu'à de certaines individualités. Il y a des lettres sans secrets, et qui renferment plus que des secrets [...] ce qui se raconterait à chacun pris à l'écart se révèle 14

péniblement devant tous, au milieu du cercle de famille. La nature des lettres que je t'écrirais si nous avions libre-échange, se rapporterait assez, je crois, aux goûts de ton esprit, car pour les âmes, je ne saurais jamais leur parler: j'y mettrais beaucoup de ma tête et de ses manières de vivre; en un mot tu saurais par où et comment j'existe en moi-même. Mais t'imagines-tu ce qui reste de charme à ces écrits divulgués, et avec quel abandon la plume se répand, prévoyant une lecture publique? (12 juin 1835).

Aussi en arrive-t-il à écrire à sa soeur en cachette, par l'intermédiaire du bon curé d'Andillac, sans que, pour l'instant, ce subterfuge le satisfasse tant il heurte sa conscience morale:
Nos correspondances ne sont pas libres; une habitude déplorable, qui a pris au Cayla la force et les exigences d'un droit, y rend inconnue l'inviolabilité du cachet. [...] Transvaser [d'une âme à l'autre] toutes ses pensées, ne point recevoir de lettre qui ne soit pour tous, ne pas écrire un billet à part soi, assujettir enfm sous le noeud le plus pressé toutes les divergences d'esprit, d'humeur et de caractère, c'est contrarier la nature, s'interdire le mouvement et faire un bon accord où l'on étouffe. [...] Je te dirai que ce qui a appesanti ma correspondance, l'a rendue traînante, rare et l'a enfin supprimée, c'est l'insupportable gêne qui l'accompagnait. Elle pouvait suivre la voie secrète que tu lui avais ménagée et même tirer de son état caché un charme de plus. Je ne contredirai pas cela, mais si le hasard eût rompu le secret, si notre père, gâté par l'habitude des confidences eût reconnu qu'on volait sa curiosité, quelle aigreur n'en eût-il point pris, et cette union dont s'entretient notre bonheur, quelle altération l'eût atteinte? [...] Hélas, quand une crainte de cette nature vous resserre, y a-t-il un degré de réserve où l'on puisse s'arrêter? (20 avril 1837).

L'échec de ce subterfuge ne servit pourtant pas de leçon à Guérin, puisque deux mois plus tard, animé, il est 15

vrai d'autres sentiments que ceux qu'il pouvait porter à Eugénie, il suggérait à Mme de Maistre « quelques signes entre nous pour l'usage de nos correspondances» (3 juillet 1837) et peu après, précisait: « vous mettrez le signe 0 si vous consentez à cette façon de correspondre. Quand il faudra que vous montriez vos lettres, laissez une large place pour le post-scriptum, que vous remplirez après qu'on aura lu. De cette façon, il n'yen aura pas où vous ne puissiez me parler à découvert. [...] Sauvons la seule ressource des lettres obscures par la prudence la plus vigilante et la plus minutieuse précaution. Que deviendrions-nous, je vous le demande, sans cette correspondance? » (8 juillet 1837). De fait, on sait que quelques lettres d'une correspondance vite interrompue portent des croix, double croix et X, dont le rôle, sinon la signification, est évident. Tout cela laisse assez entendre ce que Guérin, naïf, romanesque ou roué, entend mettre de lui dans sa correspondance, abandonnant le projet, bien théorique, qu'il formulait en 1828 :
Une lettre n'est pas un traité de morale, mais une conversation gaie et vive où l'on dit ce qui peut désennuyer et amuser le lecteur (7 août 1828).

Même s'il lui arrive de noter ce qu'il a vu, dans sa découverte de Paris ou de la Bretagne, ou de conter aux lecteurs du Cayla quelques épisodes de la vie politique contemporaine, il est bien certain que, quel que soit, au demeurant, l'intérêt de ces documents en tant que tels, là ne se trouve pas pour lui le véritable intérêt de sa correspondance. Le véritable destinataire est lui-même, ou si l'on préfère une formule moins paradoxale, l'écho que va lui renvoyer l'Autre, en réponse à l'image de soi qu'il lui propose. Parler de soi est son but avoué:
Comme il faut de toute nécessité que je fasse parler mon moi, maigre et petit personnage, je renonce au grand homme [il s'agit de Lamennais] pour ne pas le

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faire rencontrer avec quelque chose d'aussi insignifiant (9 avril 1834).

Insignifiant, peut-être, mais irrésistiblement présent dans sa correspondance, ce moi s'impose à chaque instant:
Le moi, l'invincible moi, prend la première place partout. C'est une infirmité à peu près incurable. On a beau enfouir son moi au fond de l'âme, il reparaît, malgré qu'on en ait, comme un bâton plongé dans l'eau remonte toujours à la surface (16 mai 1833).

Il convient d'ailleurs que, bien malgré lui, il est incapable d'être l'interlocuteur attendu, attentif à la personnalité d'autrui: Je ne réponds donc jamais aux questions et demandes qui me sont formulées: non, ce n'est pas cela. J'y réponds le plus souvent, mais jamais d'une façon complèteet tout à fait satisfaisante. Toujours quelque oubli, quelqueétourderie,bien que, Dieu sait pourtant, mes allures ne soient pas trop légères et soient même atteintes de lourdeur, comme seraient celles d'un hommeobèse et renfoncéen lui-même,dans sa propre substance, où d'un érudit du xvme siècle, tout poudreuxet gonfléde latin. (18janvier 1835). En fait Guérin ne souhaite guère, quoi qu'il dise, résister à la pression de son moi. Pas un instant il n'imagine que son lecteur puisse être indifférent à ce qu'il peut lui rapporter de sa propre existence et de ses inquiétudes. Passe encore pour ce que j'appellerai le reportage documentaire, qu'il s'agisse des premières impressions de Paris d'un jeune provincial, ponctuant sa lettre d'une naïve série de «J'ai vu...» (28 octobre 1824) ou de sa pittoresque descente du Rhône jusqu'à la foire de Beaucaire (20 juillet 1837). La correspondance est alors un moyen d'information médiatique, dirions-nous aujourd'hui. Mais ces petits faits pris sur le vif ne constituent qu'une partie infime de sa prose. L'important est pour lui le bilan,

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la réflexion sur soi qu'il propose aux uns et aux autres. A Hippolyte de la Morvonnais, par exemple:
Dans quelques jours [...] je vous écrirai selon mon 'coeur, c'est-à-dire longuement et avec un résumé de ma position et de mes affaires depuis quelques mois. Je suis tout impatient de vous conter cette histoire où, du reste, vous verrez, comme dans toutes mes histoires, la faiblesse de mon caractère et la bonté providentielle de mes amis (15 juin 1834).

Encore faudrait-il, pour qu'il se satisfasse, qu'il puisse tout dire d'un moi qui ne cesse de lui échapper, et il sait bien c'est un de ses grands tourments- que le dialogue qu'il espère, en fait une sorte de monologue, est à peu près impossible, de son fait même:
Nul ne sait ce qui se passe en moi; j'ai avec tout le monde le bon sens du silence. Je ne sais qu'une personne au monde à qui je voudrais, comme à vous, découvrir ma taciturnité. Je vous dis tout; mais peuton tout dire et ne sauter aucun détail des misères intérieures? Je ne vous épargne guère et pourtant de combien de points je vous fais grâce.

confie-t-il à Barbey (20 juin 1838). En fait, il s'agit moins de discrétion que d'inaptitude: sa plume le trahit parce qu'avant même le passage à l'écriture la connaissance de soi qui devrait diriger la main de l'écrivain se perd dans l'ambiguïté et l'incertitude:
Les phrases courent à la débandade sur mon papier et, quand on est en souci, la main tremble pour écrire et l'âme balbutie pour parler (27 novembre 1833). A l'aisance, disons même à la prolixité oppose sa propre difficulté à écrire: d'Eugénie, il

Je crois que je serais assez embarrassé pour remplir ce grand papier aussi bien que toi: non que je me trouve en disette de propos et que mon coeur tarisse vite 18

d'expressions, mais je ne me sens pas cette abondance, cette fécondité d'âme qui se répand, qui court sans perdre haleine, et toujours avec un charme inftni. Ma plume est lourde et marche comme une tortue; c'est comme du plomb qui se traîne sur le papier [...] c'est un défaut de nature qu'il faut porter sur la longue liste des qualités privatives dont il a plu au ciel de m'enrichir (21 juin 1833). Tels sont les sentiments de Guérin à l'égard de sa propre correspondance. Mais qu'en est-il de l'image de lui qui s'inscrit en filigrane?

Cette vague insatisfaction à l'égard de la communication épistolaire provient évidemment de la personnalité même de Guérin, dont l'effusion n'est qu'apparente: cette « fécondité d'âme qui se répand» qu'il apprécie (mais l'apprécie-t-il ou la craint-il?) chez Eugénie, lui fait défaut quoi qu'on puisse en penser à première lecture. Lors même qu'il s'expose, cet introverti est trop incertain de lui-même pour pouvoir apporter à son correspondant autre chose qu'une lancinante quête de soi. Aussi est-il possible, dans une lecture globale de sa correspondance -je veux dire sans tenir compte, ou peu s'en faut, du destinataire ni d'une quelconque diachroniede percevoir un mouvement dialectique qui l'amène à poser comme postulat, seule et amère certitude, sa propre faiblesse devant un destin qui l'emporte; puis, dans un deuxième moment, découlant de ce postulat, son attente d'une altérité révélatrice, et enfin, devant les désillusions successives, de dérisoires efforts pour «être homme», comme il dit, au prix de mille résolutions contradictoires qui l'enfonceront plus profondément dans la certitude de son non-être. Tels sont les trois comportements qu'on le voit adopter. A vingt ans déjà, il ne trouve dans ses pensées « qu'une suite non interrompue d'hésitation, d'abattements, de découragement, de misère [...]. Joins à cela l'imagination la plus bizarre, la plus persécutrice et tu auras une faible idée de ce que je suis» (5 décembre 1829). 19

Persécution d'autant plus malaisée à dominer que, il en conviendra dix ans plus tard, « il y a peu d'accidents dans ma vie, point de grande douleur; ni combats ni retours de la fortune antérieure» (24 avril 1838). Les métaphores de la fluidité de la vie, du bâton qui flotte, du vaisseau qui l'emporte vers on ne sait quel destin traduisent, au niveau de l'imaginaire, le double sentiment qu'il est un jouet du destin et que le mal est inéluctable:
J'ignore la nature du vaisseau sur lequel je navigue; je sais seulement qu'il ne sombrera pas de mon vivant, c'est ce que je constate (5 décembre 1835).

Le sentiment l'obsède qu'il est dessaisi de toute action sur sa destinée, pour avoir été « depuis longtemps si agité, si rudement ballotté» (6 octobre 1834) :
Que dites-vous, François, de cette destinée qui me chasse incessamment devant moi sans me laisser respirer? Qui, une fois me jette sur le rivage, et tout aussitôt renvoie, comme la mer, un flot pour me reprendre? [...] Prêt à me relancer dans le monde, je ressemble à un cavalier qui met le pied à l'étrier pour enfourcher un cheval dont il se méfie et malaisé à mener. Où m'emportera cette capricieuse monture? (9 août 1833).

Un étrange sentiment de passivité morale se manifeste chaque fois qu'il a un engagement à prendre: que faire d'autre que d'aller patiemment « attendre [...] la décision de la fortune» (25 décembre 1833) ? A sa soeur, il confie:
Me voilà donc encore à Paris, où une sorte de fatalité me renvoie toujours, malgré que j'en aie. Je croyais bien cependant lui avoir dit un éternel adieu [...] mais il faut se surmonter et aller là où la fortune donne rendez-vous à ses prétendants (2 février 1834).

Avec Hippolyte de la Morvonnais, la démission est plus totale encore:

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Vous savez comment ma vie est établie; je tourne ma roue d'une manière égale et sans interruption, attaché à mon oeuvre comme ces esclaves scythes à qui leurs maîtres crevaient les yeux pour en obtenir un travail soutenu et mené sans distraction. Je ne sais quelle visée prendra ma fortune; cela m'inquiète assez peu, car j'use du jour sans croire au lendemain (22 janvier 1836).

Son rapport aux autres en est perturbé: « je ne vais au devant de rien, il faut que je sois averti, qu'on me tire de ce qui ressemblerait à une distraction du coeur» (9 février 1836). D'où cette forme de misanthropie qui, dès son plus jeune âge, le prévient d'entrer en relations avec le monde:
Je suis un peu de ceux qui, je ne sais par quelle étrange maladie de l'âme, nourrissent un grand dégoût pour toute fonction sociale, pour tout emploi de la vie dans une sphère spéciale et à contours bien tracés (16 décembre 1833).

Et pourtant... Pourtant Guérin attend beaucoup de son dialogue avec l'Autre. Son premier bal est significatif et témoigne d'une attente à laquelle -sous d'autres formes- il ne renoncera jamais. Il mérite qu'on s'y attarde:
Un beau soir, poussé par caprice, par jalousie, par regret de me voir faire le pied de grue au milieu du tourbillon, et puis aussi par je ne sais quel enthousiasme d'harmonie, je me suis pris à danser, et depuis, je danse, je danse, tout émerveillé du succès de ma hardiesse. [...] La danse est un moyen de rapprochement; on se dit un mot, deux mots bien indifférents, bien communs, on entame un peu une conversation qui doit finir avec la contredanse; mais au moins on a entendu une voix de femme, on s'est regardé, on s'est parlé et le moindre petit mot est si joli sur certaines lèvres, et puis il y a des froissements de robe qui font tressaillir, des airs qui vous font bondir (29 février 1832).

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Si l'on met à part le trémissement de sensualité, si rare chez lui, que traduisent ces lignes, on en retiendra surtout une illustration du dialogue qu'il attend: « on s'est regardé, on s'est parlé... » On a dépassé le repliement sur soi et commencé à échapper à l'incertitude sclérosante :
Rien n'est plus fâcheux que l'incertitude: mieux vaudrait un mauvais parti, pris sur-le-champ, que le meilleur après de longues hésitations (20 juin 1838). Mais il est bien rare que, réduit à ses seules forces, il soit ainsi en mesure de prendre parti sur-le-champ: Je suis [...] livré à l'indécision, à l'anxiété, au va-etvient d'une âme faible et plus mobile qu'une feuille de tremble. Je suis en équilibre sur la question, et je n'ose pas hasarder le moindre effort pour le rompre, parce que je redoute également la chute, de quelque côté que je tombe (20 août 1833).

Reste, en présence de telles inhibitions, à recourir au « soutien moral» que peut lui apporter soit le hasard, soit un individu précis. Ce n'est pas le lieu, ici, d'énumérer les appels successifs et de nature diverse lancés par cet être faible à quiconque lui semblait plus fort que lui: son père, Lamennais, La Morvonnais, Mme de Maistre, Barbey et je n'aurai garde d'oublier le touchant Guillemard, futur curé de Bourgoin, auquel, ayant senti une âme aussi inquiète que la sienne, il prodigue les enseignements dont il ressent le besoin:
Je ne suis rien moins qu'un homme fort, et je vous parle comme un moraliste stoïcien. [...] C'est une sorte d'usurpation que ces façon de parler dans ma bouche. Mais il arrive souvent qu'on a dans la pensée ce qui manque dans le caractère et que l'on prêche, hélas! les vertus que l'on ne possède que dans l'esprit, au rang des connaissances et des théories (7 mai 1835).

Mais le plus souvent ses interlocuteurs sont, à ses yeux, des hommes forts (au nombre desquels je range Mme de 22

Maistre), auxquels il demande des «forces d'emprunt». Son père, d'abord, dont il redoute le jugement et l'autorité; Lamennais, auquel il se confie avec l'élan naïf d'un enfant:
Me voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc infonne [...] celui qui veut faire quelque chose de moi est là; j'espère en lui, j'appuie sur lui mon courage défaillant et je me remets à l'oeuvre avec mes forces d'emprunt (NoëI1832).

Notons aussi, pour une question au total secondaire -sa laquelle il attend que ses amis décident pour lui:

réponse au Collège de Juilly - la confiancedésarmante avec
Mon peu d'expérience des choses ne me pennet pas de choisir proprio motu. [...] Je remets entièrement ma volonté entre [vos] mains.[...] Avec [vous] je dirai oui ou non (4 juillet 1834).

Bien entendu, la rencontre avec la forte personnalité de Barbey l'amène à assumer, avec quels frémissements de sensibilité, une faiblesse qu'il ne cesse d'offrir à son ami:
J'invoque de toutes mes forces une interruption du chemin où je suis poussé, et je ne vois pas qu'il puisse cesser, sinon avec ma vie. Mon ami, vous êtes le seul des hommes où je puise de la force morale: suggérezmoi non quelque remède à ce qui est irréparable dans la situation de ma vie, mais un peu de l'abondance de votre énergie. Apprenez-moi à souffrir! (5 mars 1835),

et, un peu plus tard:
Je me confesse à vous comme le sait faire l'homme à l'homme, la nature faible à la forte, l'âme troublée et valétudinaire à l'intelligence sereine et haute (20 juillet 1835).

Mme de Maistre, également, qu'il veut voir différente de son entourage (<< Constater une différence n'est pas établir
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une supériorité. » 19 juin 1837), offre à son existence le « noeud» qui lui faisait défaut et lui donne un sens plus plein:
Je vivais sans dessein, tournant dans un cercle de travaux que je poussais péniblement. [...] Mais aujourd'hui, cette vie qui n'avait pas de valeur s'est augmentée d'un grand prix. [...] Comment pourrais-je sortir de ton empire?

II n'est pas jusqu'à la pauvre Caroline qui ne soit considérée, au bout du compte, comme un recours contre le vide. Elle avait pourtant inspiré bien des hésitations, au moment des fiançailles:
Dieu sait tout ce que cela deviendra. Pour moi, jeté au milieu de tourments contraires... mais pourquoi engager son esprit dans l'obscurité de l'avenir et troubler le présent par la pensée de ce qui ne sera peutêtre jamais? Attendre, c'est le grand secret de la vie...

confiait-il, à Mme de Maistre, il est vrai, le 30 novembre 1837. Et pourtant, lorsque l'adversité s'abattra sur la fortune des Gervain et que Guérin décidera -enfin une décision !- d'épouser malgré tout Caroline, ce sera peutêtre parce que ce mariage est pour lui « une question [...] d'être ou de non être. » (24 juillet 1838). Dans tous les cas, la confiance dans le rôle de révélateur de l'Autre est forte; chaque fois Guérin a le sentiment d'être « supporté », tonifié par l'interlocuteur du moment. Ainsi Mme de Maistre, dont l'influence se devine entre les lignes:
La volonté est née fort tard chez moi; il n'y a pas longtemps qu'elle m'a retiré du vague et qu'elle a mis à la porte les chimères de la première jeunesse. Son action a été aussi rapide que puissante. [...] De ce jourlà, j'ai vécu. L'approche des hommes et des réalités a réformé la plupart des habitudes de mon esprit et quelques unes de mon caractère (20 juin 1837). 24

Si l'interlocuteur répond à son attente, si une lettre de son père le tire de son embarras, si M. Féli lui permet de demander la faveur qu'il attend, «alors je serai libre de toute pénible incertitude et pourrai être tout entier à mon bonheur. » (20 août 1833)
C'est un point bien fiicheux dans l'accomplissement de mon dessein qu'il me faille ainsi aliéner derechef mon indépendance [...] mais si je rentre en servitude, n'estce pas pour arriver plus tôt à une pleine et irréductible liberté? (17 décembre 1836).

En revanche, si l'interlocuteur, lui-même inquiet, tourmenté, incertain, cesse de répondre à l'attente de Guérin, celui-ci, au risque de paraître versatile, s'éloigne de lui, le renie, le raille. C'est, à des degrés divers, ce qui se passa avec Lamennais, La Morvonnais, Mme de Maistre et même Caroline, petit oiseau des îles, bien trop simple pour cet être tourmenté, égocentrique jusqu'à l'égoïsme. Qu'on en Juge:
Un brin d'amour me tirerait d'affaire. [...] Mais rien, pas un atome. Pour m'aider, pour me consoler, je ne trouve en moi que l'affection raisonnée, c'est-à-dire le devoir. Caro est charmante, elle m'aime de la façon la plus tendre et la plus flatteuse qui puisse être. A tout cela je ne puis rendre qu'une affection fraternelle dans la réalité, quoique mon langage et mes yeux, heureusement trompeurs, expriment tout autre chose. J'ai le contentement philosophique de la rendre heureuse, d'entretenir de mon mieux l'illusion sur laquelle est fondée sa vie; mais cette satisfaction rationnelle est le seul fruit que je retire de notre union (27 mai 1839).

Cette lettre adressée, il est vrai, à Barbey, maître en cynisme, méritait d'être citée, non pour la singulière image qu'elle donne du tendre, de l'inquiet Maurice, mais parce qu'elle apporte un témoignage sur la force d'une

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désillusion qui est à la mesure de tout ce qu'il peut attendre de la vie. Cette attente, satisfaite ou déçue, peu importe, par ses interlocuteurs, est, en fait, très égocentrique. L'Autre n'est le plus souvent -que Guérin en ait ou non conscience- que prétexte à progresser dans la quête de soi; à revenir sur soi, pour devenir, enfin, par la force de sa volonté, un homme au plein sens du terme. «J'aime mieux n'être rien que disciple» s'écrie-t-iI avec beaucoup de superbe (30 octobre 1835). Cette résolution s'exprime, ailleurs, avec cette forme de constance qui est signe de fragilité:
Je vais entrer prochainement et tout de bon dans la vie active qui me fera sans doute exercer de rudes pénitences pour mes doux péchés d'oisiveté. Mais enfin, il faut être un homme et prendre la vie avec résolution, c'est ce que je vais faire me le disant cent fois le jour, comme un poltron qui veut faire ferme et s'exhorte au courage tandis que les dents lui claquent de peur (19 juillet 1834). Ou encore: A l'âge où je suis, il est convenable de se mettre à marcher sans lisières. Tarder plus longtemps serait s'exposer à ne savoir mettre un pied devant l'autre de sa vie. Les longues tutelles prolongent la minorité morale (27 juillet 1835).

Se reprendre en main, ce serait, il le sait bien, aliéner une partie de soi, la plus précieuse sans doute, pour entrer de son plein gré dans le jeu social. Renoncer à la fierté:
Il est dur quand on a connu des allures à soi, fières et indépendantes [...] de s'affubler des livrées du jour, de marcher à la suite au lieu de s'en aller seul, de calquer au lieu de peindre; mais la nécessité avec son clou de
fer estlà (1 février 1834).
er

S'éloigner chimères:
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de l'innocence

d'une

enfance peuplée de

Pour peu qu'on soit muni de sens, on est descendu de ses nuages à vingt-cinq ans, et l'on s'applique tout de bon à se faire un avenir positif. Les chimères s'en vont avec l'âge: [...] les miennes m'ont été ôtées comme aux autres, je ne suis point privilégié et ne voudrais point l'être pour cela. Si je savais qu'il en fUt resté quelqu'une, je me l'arracherais violemment comme un ridicule (30 octobre 1835).

Assumant cette sorte d'amputation, le malheureux s'entête à bâtir « plan de campagne », « projets d'avenir» (10 septembre 1834). Successivement, il est prêt à entrer en religion, à retourner à la propriété familiale, à s'engager dans le journalisme, dans l'enseignement, dans l'amour, dans l'amitié -« cette sainte» (28 décembre 1833)-, dans le mariage; chaque fois, il s'engage de tout son être, comme un calculateur qu'il n'est pas, résolu à s'avancer « de tout [son] pouvoir vers le but [qu'il s'est] donné» (Il octobre 1835). Car, précise-t-il en rappelant à La Morvonnais ses rêves de journalisme,
Je me jette avec impétuosité sur tout projet nouveau qui peut modifier mon existence; qu'on m'annonce une petite course pour demain ou qu'on me dise: demain vos destinées vont subir un grand changement, je suis également ému, je m'élance au devant de ces deux événements, avec la même impatience; une activité étrange de pensée se développe en moi, je ronge en ûémissant le frein du temps qui m'empêche de saisir d'un bond ce que je dévore de l'oeil (9 juillet 1834).

Mais, ajoute.+il, l'enthousiasme dure peu et sa vie demeure « une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostrations d'âme, de rêves fous à force d'ardeur et de refroidissements désolants. » (4 juillet 1834).

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Resterait à procéder à une amputation plus radicale encore, à rejeter définitivement comme mauvais ce qui est l'essentiel de son être. Il est parfois prêt à jouer ce jeu pour accéder à « la vie» :
Peiner, se consumer en soins au profit d'une dépouille future, ôter beaucoup à l'esprit pour acheter une place parmi les hommes d'une certaine activité insupportable et d'un niveau désolant, tout cela c'est une bien grande agonie de l'âme et qui renverse étrangement le sens de ce mot, la vie (3 avril 1835).

Pour faire éclore cet être social dont l'avènement peut lui apparaître comme un moyen d'échapper à la stérilité de ses tourments, il est prêt à vilipender son passé, «linge sale» et non « linge blanc» (8 mai 1833), son enfance, le vert paradis du Cayla qu'il a tant de mal à oublier (<< vingt et un ans! je ne puis me faire à cette idée-là, je me sens si enfant! » 4 juillet 1831) et qu'il essaie pourtant de salir, tant auprès de Barbey:
oserais-je avouer [...] que j'ai dans l'âme des caprices d'une cruauté bien grande et qui dans un prince enfant feraient redouter une odieuse manière de tyrannie future. Je me souviens fort distinctement que dans un âge fort tendre je goûtais un plaisir amer à battre les animaux que j'aimais, leurs cris me procuraient un déchirement de coeur, je ne sais quelle volupté de pitié dont j'étais avide (20 juillet 1835),

que de la malheureuse Eugénie, à laquelle, avec une rare cruauté, il déclare «je suis demeuré l'enfant de six ans, et tu as été mon joujOU» (7 juillet 1836). Il est prêt aussi, toujours sous l'influence de Barbey, à décomposer son. être, qu'il partage entre sentiment et . . raison, VOIrecymsme :
Je suis assez friand de l'émotion de la pitié pour me rendre à mes propres yeux un des plus déplorables mortels (22 mai 1838). 28

Au nom de la vie active, il se sent prêt -l'espace d'un moment- à jeter aux orties toutes les délicates complexités de son âme et à renoncer à toutes les subtiles analyses psychologiques qui constituent l'ossature de sa personnalité:
Débrouillez tout cela si vous pouvez; pour moi, grâce à Dieu, je commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi, et veux enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un mot disgracieux et une manie fort sotte de notre siècle (24 juillet 1838).

Le pauvre Guérin se trompe pourtant sur lui-même lorsqu'il oppose son intelligence à la «stérilité du souvenir» (3 février 1838). Il a beau faire, il ne sera jamais un Julien Sorel. Quels que soient ses projets, ses renoncements, ses résolutions, il demeure, lui aussi, l'être sensible, attentif aux souvenirs, qu'il « garde bien rangés et bien clos dans [son] âme» (2 février 1834), le doux rêveur qui, colombe, voudrait bien se faire prendre pour un corbeau (8 mai 1833), et qui ne saura jamais renoncer, quel que soit le poids de la nécessité, au charme de l'errance: Si ce n'était le maudit argent et l'inquiétude de l'avenir, il y aurait du charme à errer. Quand on erre, on sent qu'on suit la vraie condition de l'humanité; c'est là, je crois, le secret du charme (10 septembre 1834). Le rêveur toujours désireux de se situer à mi-chemin entre la vie active -ou ce qu'il croit être la vie active- et la vie contemplative - ou ce qu'il croit être la vie contemplativeest en quête d'un fragile équilibre que, a posteriori, quand le destin l'aura chassé de ce refuge, il resitue à le Chênaie, mais qui, à chaque moment de son existence, échappe à ce Sisyphe du désengagement...
Voilà le fond de mon âme. A la surface flotte la raison qui va sans cesse me prêchant qu'il faut gérer sa part de cette curieuse exploitation du monde par les 29

hommes. [...] Pour mettre d'accord les deux principes qui luttent en moi, j'avais choisi la vie religieuse, mipartie active et mi-partie contemplative. Mais voilà que la retraite me renvoie au monde, parmi les travailleurs (16 décembre 1833).

que « loin d'ici» (1er juin 1839) mais qui, tout en étant
singulièrement chimérique, est également perçu comme lié à la condition humaine, à la pratique de la vie. On remarque, en effet, qu'on ne trouve dans cette correspondance que de rares échos des aspirations ou des inquiétudes métaphysiques, tout au plus quelques interrogations rhétoriques: l'idée de la mort que l'on imagine plus proche de Guérin, peut-être, que de tout autre, n'apparaît qu'accidentellement comme thème de dissertation et non comme menace réelle. Pudeur ou confiance dans la vie? L'absence, parallèle, de toute allusion importante à l'oeuvre en cours et au rôle de l'Art, inciterait à parler de pudeur. Pourtant, paradoxalement, je parierais plutôt pour la confiance en l'homme et d'abord en soi, qui me semble sous-jacente, lors même que Guérin est au plus profond de ses tourments. Une confiance enfantine, peut-être, mais Guérin cessa-t-il jamais d'être l'enfant qui rêvait des cerises du Cayla ? Au miroir de sa correspondance, nous ne pouvions évidemment attendre un portrait en pied de Guérin, «tel qu'en lui-même, enfin, l'éternité le change », tout au plus des confirmations de ce que nous pouvons entrevoir de lui, à partir d'autres sources. Se résignant rarement à écrire, mais aimant à écrire, il confiait à Barbey que «c'est un penchant triste et plein d'angoisses comme celui qui entraîne à exercer une manie douloureuse» (22 mai 1838). Ecrivant pour être lu, et par conséquent pour fixer les traits d'un personnage et respecter certains codes sociaux ou moraux, il n'en a pas moins été porté par la diversité et l'ambiguïté de son être à nous en suggérer la fluide vérité, à nous proposer, involontairement ou non, un portrait impressionniste, jamais achevé, et à établir un incessant 30

Et le monde le renverra, toujours ballotté, toujours exclu, toujours attiré par un bonheur qui ne peut se situer

dialogue entre son être -insaisissable-, son présent décevant-, et son devenir -fascinant ou exaspérant-. On ne peut que souscrire au portrait de lui-même qu'il proposait à Barbey:
un homme [...] fait de telle sorte que s'il était en peinture il passerait pour l'ébauche d'un artiste plein de passion et d'idéal mais tout cassé par l'âge et pleurant son antique ardeur (20 juin 1838). Il était sans doute difficile de mieux rendre compte des imperfections et des qualités d'un homme moins facile à cerner qu'on le pourrait croire lors d'une première rencontre.

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LECONTE DE LISLE ET LA REUNION Les origines réunionnaises de Leconte de Lisle sont, certes, bien connues et font toujours l'objet d'un rappel complaisant, mais qu'en est-il exactement de l'importance de l'île natale dans la pensée et dans l'imaginaire du poète parnassien? En d'autres termes, le fait d'avoir écrit «Le Manchy» ou «La Ravine Saint-Gilles» autorise-t-il à le considérer comme un poète réunionnais et dans quelle mesure? La résurgence apparemment tardive des thèmes « exotiques» dans l'oeuvre poétique (rappelons que si les Poésies barbares parurent en 1862, les Poèmes barbares, forme sensiblement augmentée du recueil, ne furent publiés qu'en 1872) a-t-elle une signification relationnelle ou bien peut-on admettre que le souvenir de « l'île, rougissante et lasse du sommeil» ne cessa, tout au long de sa carrière, de le hanter comme celui d'une «félicité perdue»? La question a été posée bien des fois, en particulier, par P. lobit dans Leconte de Lisle et le mirage de I 'fie natale (De Boccard, 1951). A-t-elle été résolue? On en peut douter lorsqu'on constate que, au même moment, peu s'en faut, des lectures presque contradictoires sont proposées, en 1985 par Claudine Gothot-Mersch qui dans sa présentation des Poèmes barbares (Gallimard, Poésie), se contente de deux simples allusions à Bourbon et retient surtout le fait que Leconte de Lisle n'a « commencé à prêter attention à la beauté de son île natale et à ses possibilités poétiques qu'après avoir lu les Orientales «(p.14) et en 1987 par Idriss Issop-Banian qui publie sous le titre Leconte de Lisle: un poète créole et son fie, un choix (généreux !) de poèmes réunionnais (Ed. CEDAACE, Saint-Denis). Sans entrer dans le détail d'une argumentation érudite, hors de propos ici, nous essaierons, dans les pages qui suivent, de faire simplement le point à partir de données biographiques et bibliographiques incontestables. A vrai dire, sur le plan strict de la chronologie et de l'histoire familiale, les liens de Leconte de Lisle avec Bourbon étaient moins importants qu'on n'a tendance à le 33

croire. C'est seulement sa mère, Suzanne de Riscourt de Lanux qui appartenait à l'aristocratie créole, issue d'une famille de petite noplesse languedocienne installée dans l'île au début du xvnrrne siècle. Son père était venu, après une première carrière de chirurgien militaire dans les armées de Napoléon, sinon faire fortune comme planteur, du moins investir dans les plantations et comme marchand de biens la fortune très bourgeoisement acquise en Europe. Les liens qu'entretint avec la métropole cet expatrié, comme nous dirions aujourd'hui, ne furent jamais rompus: bien au contraire dès 1822 et pour une dizaine d'années la famille revint s'installer en Bretagne et lorsque le futur poète regagna la France pour ses études, c'est chez un cousin avoué, adjoint au maire de Dinan qu'il s'installa. Aristocratie créole, bourgeoisie métropolitaine: c'est dans une famille marquée par cette dualité que naquit Charles Leconte de Lisle en 1818, fils aîné d'une famille de six enfants. Pour fêter une enfance, il fut moins favorisé que Saint-John Perse, le créole antillais: trois années - les trois premières, il est vrai, celles au cours desquelles l'imaginaire se constitue durablement et subrepticement-, suivies d'une dizaine d'années à Dinan, puis en pension à Nantes: l'enfance de Leconte de Lisle fut plutôt celle d'un petit breton que d'un réunionnais. Et pourtant il tient assez à sa racine créole pour prendre quelques libertés avec la chronologie: «venu en France à trois ans; retourné à Bourbon avec ma famille à dix ans» note-t-il, au mépris des données biographiques les plus assurées, comme s'il voulait n'avoir pas été un adolescent, déjà, et non plus un enfant, lorsqu'il retrouva l'île. C'est effectivement une adolescence créole qu'il connaît pendant cinq ans, de 1832 à 1837, entre quatorze et dix-neuf ans, avec, assurément, une perception différente du monde insulaire, une attention plus grande au paysage, à la société, aux débats d'idées et une sensibilité moins immédiate à tous les menus faits de la vie que seul le regard d'un enfant juxtapose en les grossissant, sans chercher, faute de le pouvoir, à les interpréter. « Sinon l'enfance, qu'y avait-il alors qu'il n'y a plus ?..» écrit Saint-John Perse. Mais pour Leconte de Lisle, manque l'enfance, et le regard de l'enfance est irremplaçable. Des aventures amoureuses, sans doute, et 34