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Tracées francophones

De
304 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 83
EAN13 : 9782296327825
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ESPACES LITTERAIRES
D'AFRIQUE ET D'AMERIQUE
(TRACEES FRANCOPHONES 1)
Mélanges offerts à Robert Jouanny
Comité d'honneur
Pierre BRUNEL, professeur à la Sorbonne
'Û'P.G.CASTEX, membre de l'Institut
Michel DECAUDIN, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle
Lilyan KESTELOOT, à l'Université de Dakar
Henri LOPES, directeur adjoint de l'UNESCO
Michel OTTEN, professeur à l'Université de Louvain-la-Neuve
Liano PETRONI, à de Bologne,
directeur de Francofonia
Jean-Pierre POUSSOU, recteur d'Académie, président de l'Université
Paris-Sorbonne
Jacqueline de ROMILLY, de l'Académie Française
Léopold Sédar SENGHOR, de
Comité chargé de la publication
Régis ANTOINE, professeur émérite à l'Université de Nantes;
Bernard BARITAUD, à l'Université de Dakar, secrétaire
du Comité; Dominique COMBE, professeur à l'Université de
Fribourg; GuyDUGAS,professeurà de Montpellier;Lise
GAUVIN, professeur à l'Université de Montréal; Marine
MALGLAIVE; 'Û'FrancaMARCATO, professeur à l'Université de
Bologne;Janos RIESZ,professeurà l'Université de BayreuthCollection Critiques Littéraires
dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions:
CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia
Ozick,1996.
ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif,
1996.
GAFAITI Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996.
CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman
africain au féminin, 1996
CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les
écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996.
CHIKHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et
symboliques, 1996.
CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années de formation, 1996.
LEONI Margherita, Stendhal, la peinture à l'oeuvre, 1996.
LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits,
1996.
DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des
rives magiques du Kongo, 1996
DURAND J.-F. & PEGUY-SENGHOR (sous la direction de), La parole
et la monde, 1996.
LEQUINLucie & VERTHUYMaïr (sous la direction de), Multi-culture,
multi-écriture. La voix migrante au féminin en France et au Canada,
1996.
PLOUVIER, Paule & VENTRES QUE Renée (sous la direction de), Iti-
néraires de Salah Stétié. Anthologie, textes récents, oeuvres inédites:
Etudes-Hommages, 1996.
GALLIMORE Rangira Béatrice, L'œuvre romanesque de Jean-Marie
Adiaffi, 1996.
GALLET René, Romantisme etpostromantisme de Coleridge à Hardy:
nature et surnature, 1996.
MERGARA Daniel M., La représentation des groupes sociaux chez les
romanciers noirs sud-africains, 1996.
COPIN Henri, L'Indochine dans la littérature française des années 20 à
1954, 1996.
CALLE-GRUBER Mireille, Les partitions de Claude Ollier. Une écri-
ture de l'altérité, 1996.
MBANGUA Anatole, Les procédés de création dans l'œuvre de Sonny
Lobou Tansi, 1996.
SAINT-LEGER Marie-Paule, Pierre Loti l'insaisissable, 1996.
@ L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4749-XRobert Jouanny
ESPACES LITTERAIRES
D'AFRIQUE ET D'AMERIQUE
(TRACEES FRANCOPHONES 1)
« Ici, littérature [...] n'a pas une Histoire
comme dans les vieilles aventures, elle
s'émeut en histoires et mieux, elle
sillonne en (...] d'infinies petites sentes
que l'on appelle tracées»
P. Chamoiseau et R. Confiant
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9ROBERT JOUANNY
Comme son voisin d'Artagnan -mais, s'il a sa verve et
son accent, il a plutôt, la carrure de Porthos-, Robert
Jouanny est né dans le sud-ouest, à Péguilhan (Haute-
Garonne), le 21 janvier 1926. Péguilhan, le Comminges,
Gaillac, Combenègre (où il se retire chaque été), ces noms
chantants de la Haute-Garonne et du Tarn dessinent, de
façon significative sa géographie intime. Il va d'abord à
l'école du village, sous le férule de son père, puis,
conformément au parcours classique des bons élèves de
l'époque, il fait ses humanités au lycée de Toulouse. Nous
sommes en 1936. Fils d'instituteur, Robert Jouanny, élevé
avec l'idéalisme peut-être naif des « hussards noirs de la
République », découvre, tout à la fois, l'injustice, les
clivages sociaux, la bêtise humaine, la politique, et le
malheur des autres, puisque la Guerre d'Espagne est aux
portes de la ville rose.
Mais aux réfugiés du Sud s'ajoutent, bientôt, les
réfugiés du Nord L'adolescent, qui hésite entre les
mathématiques et les lettres, poursuit ses études, tel un
personnage de Jacques Laurent: son âge, qui lui interdit
de la faire, lui permet de comprendre que la guerre n'a,
d'un jeu, que les trompeuses apparences. L'après-guerre,
trop longtemps espérée, ne lui apportera qu'un désir
constant de se tenir à l'écart de tout engagement partisan
et de toujours préserver la liberté de l'esprit. Restent la
lecture, le ciel de Toulouse, le désir d'en voir d'autres, de
quitter la province, de réussir, qui tenaille, toujours, les
Rubempré. Puis la nécessité de gagner sa vie.
Tout naturellement, bon élève poussé par sa famille,
Robert Jouanny, qui a opté pour les Lettres, après avoir
7rêvé de l'Ecole navale, fait une maîtrise de Latin et une
maîtrise d'Histoire du Moyen-Age, et devient, en 1947,
professeur certifié de Lettres classiques. Il enseigne à
Toulouse, mais il aime, déjà, faire partager ses curiosités
à un public plus large que celui de ses élèves: dans le
cadre ck l'éducation populaire, ilfait bénévolement, après
la classe, des conférences dans les villages du
département. Il rend aussi visite aux poètes: Touny-Lérys
ou Jean Pourtal de Ladevèze, plus tard Philippe
Chabaneix ou André Salmon. Leurs vers, classiques ou
non, issus de la fin du XIxme siècle, l'enchantent. Aussi,
après avoir passé l'agrégation de Lettres classiques en
1955, prépare-t-il, sous la direction de Michel Décaudin,
alors professeur à l'Université de Toulouse, une thèse
d'Etat sur Jean Moréas. Complétée par une thèse de
littérature néohellénique préparée sous la direction
d'André Mirambel, elle sera soutenue en 1968, avec
mention très honorable à l'unanimité: le voilà docteur ès
lettres en littérature française et en littérature néo-
hellénique. Entre temps, il a quitté le lycée de Toulouse
pour la Faculté des Lettres, comme assistant, puis maître-
assistant (1962-1967).
Il ressent alors, très fortement, l'appel du large qui
correspond, pour lui, à l'appel de la poésie, et à l'appel
de la Grèce. Cette Grèce dont il a étudié l'antiquité, qu'il
a parcourue sur les traces du jeune Papadiamantopoulos
pendant ses vacances d'universitaire studieux, il aura la
joie d'y résider de 1967 à 1971 comme professeur, en
détachement, à l'université d'Athènes, où il dirige le
département de Français.
C'est à Athènes que nos routes se sont croisées. Je
venais d'y être nommé, en 1969, et le conseiller culturel,
Pierre Pouget, m'avait demandé de rencontrer le
professeur Jouanny pour une raison de service: je lui
rendis visite dans la villa qu'il occupait, au coeur d'un
8quartier résidentiel de la capitale hellénique. Il avait, ce
jour là, à la suite d'un accident, le torse pris dans un
corset de plâtre: ma première vision de Robert Jouanny
fut donc celle d'un géant auquel sa raideur momentanée
conférait un «côté Von Stroheim» assez impressionnant.
Mais la faconde n'était pas celle d'un officier prussien et
il devait, rapidement, recouvrer toute sa vitalité.
Celle-ci, qui a toujours été grande, le conduisit bientôt
à quitter la Grèce pour un poste de professeur à
l'université de Rouen (1971-1976). Sans doute eut-il alors
-et parfois plus tard- la tentation d'une carrière à
l'étranger? Il trouva habilement une autre solution,
consistant à parcourir le monde à sa guise, au gré des
lectures, des colloques et des amitiés, mais en ayant pour
base les chaires que, après son séjour normand, il devait
occuper à Paris XII (1976-1989), puis à Paris IV -
Sorbonne (1989-1996).
Ces voyages, sur tous les continents, ont nourri son
enseignement, et ils ont fortifié son oeuvre. On note, en
effet, une cohérence féconde dans l'élaboration de celle-
ci: si nous devons à Robert Jouanny un Jean Moréas
écrivain français (1969) -sa thèse-, suivi d'un Jean
Moréas écrivain grec (1975), cet intérêt pour le poète des
Stances annonçait naturellement les livres sur Ionesco
(1975) et sur Senghor (1986). Ainsi peut-on considérer
comme un aboutissement naturel, à partir de 1989, la
Chaire de Littératures francophones à la Sorbonne, et la
direction du Centre International d'Etudes francophones
qui en est l'émanation.
La trajectoire est nette: les racines de cet humaniste
se trouvent aussi bien en Grèce qu'à Péguilhan, la langue
française -celle que l'on parle à Paris comme en Belgique,
où il assura les cours de l'Ecole des Hautes Etudes, à
Gand, à la suite de Pierre-Henri Simon et de Gaétan
9Picon, comme aux Antilles, au Canada et en Afrique, où il
fit de si nombreuses missions-, la langue française est le
patrimoine commun de tous les francophones, et Robert
Jouannya contribué, de toutes ses forces, à en valoriser
l'expression littéraire et à faire prendre conscience de la
richesse de celle-ci à un hexagone parfois frileux. Aussi
ses Tracées francophones nous guident-elles,
naturellement, à travers les deux grands champs qu'il n 'a
cessé de labourer - et souvent de défricher: l'Afrique et
l'Amérique, la France et l'Europe. D'un côté, Senghor,
Dadié, Saint-John Perse, Fanon, Maryse Condé... De
l'autre, de Coster, Simenon, Larbaud, Hergé... Il faut y
joindre un goût pour une langue poétique toujours
« classique» (Afaurice de Guérin), la part de l'événement
(Afalraux et la guerre d'Espagne, Eluard et la Libération
de la Grèce), et les durables fidélités méditerranéennes:
Maurras, Valéry, Moréas, Ritsos (il enseigna, du reste, la
littérature néo-hellénique en Sorbonne de 1973 à 1992).
Pour être complet, il conviendrait d'aller bien au delà de
ces deux volumes: Robert Jouanny s'est intéressé au
surréalisme, à Duhamel, aux cultures étrangères, aux
service des examens de français destinés aux étudiants
étrangers (qu'il dirige à la Sorbonne depuis 1992), à
l'administration (il fut, à deux reprises, doyen de la
Faculté des Lettres de Paris XII), au rugby, à la
gastronomie.. .
Il a souvent été appelé à siéger au comité scientifique
de colloques organisés par des universitaires belges,
italiens, grecs, etc..., à donner des séminaires au Brésil, en
Inde, en Corée, en Afrique du Sud Récemment encore il a
initié l'Université de Cluj, en Roumanie, aux littératures
négro-africaines et il nous fait découvrir les Regards
russes sur les littératures francophones. Il a codirigé la
revue L'Année francophone internationale (1991-1995)
10et il fait partie du comité de réd£tction de la revue
bruxelloise Textyles, de la revue italienne Francofonia, il
a été membre de la Commission de Littérature du Centre
National des Lettres (1988-1993). Il préside actuellement
le Centre de recherches sur les civilisations et littératures
d'expression française (CERCLEF), et il est membre
d'honneur de la Société d'Histoire littéraire de la France, ,
après en avoir été longtemps secrétaire.
Il a su accepter avec simplicité des honneurs mérités:
un prix de l'Académie française en 1970, le ruban rouge
en 1981, et d'autres dignités, dont l'ordre francophone de
la Pléïade en 1988. Quatre fils le comblent, deux grands
et deux petits, qui savent combien ils comptent pour lui,
même quand il se trouve au bout du monde. C'est un
homme pressé qui réussit à prendre le temps de vivre, un
bavard curieux de tout sachant écouter les autres. Parce
qu'il a, chevillé au corps, le goût de vivre, et la sagesse de
laisser vivre.
Enfin, le moindre mérite de ce connétable d'une
université qui, trop souvent, perd ses marques, n'est pas
d'avoir contribué à structurer une discipline nouvelle: ces
études francophones dont on ne parlait point quand, jeune
chercheur, il travaillait déjà sur Moréas. Traditionaliste et
novateur, c'est ainsi, sans doute, qu'il faut qualifier
l'apport de Robert Jouanny à I 'Histoire littéraire, et au
commentaire de texte, dont le présent ouvrage permettra
de prendre la mesure. Car le choix d'études ici
rassemblées reflète les facettes d'une personnalité
indépend£tnte et chaleureuse, qui fut toujours sensible aux
« très grands vents en liesse par le monde» qu'évoqua si
magnifiquement Saint-John Perse.
Bernard Baritaud
11ASPECTS DE LA POESIE NEGRO-AFRICAINE
mSQU'EN 1960
Toute périodisation est arbitraire. Elle l'est peut-être
moins lorsqu'on traite d'expressions littéraires dont la
genèse et l'essor ont été fondés sur l'irruption d'une
culture étrangère dans une situation historique déterminée
et ont été tributaires d'événements revêtant une importance
majeure pour les identités nationales. Tel a été le cas de la
littérature négro-africaine d'expression française qu'il n'est
pas possible d'étudier sans la situer par référence d'une
part à la colonisation et d'autre part au choc -politique
autant que psychologique- que furent les Indépendances.
On admettra donc sans peine que 1960 marque un tournant
dans l'histoire de l'Afiique aussi bien que de la littérature
et de la pensée négro-africaines; une littérature est née, et
au terme d'une première étape dans leur quête d'identité et
d'expression, les écrivains savent que désormais, les choses
ne pourront plus jamais être tout à fait comme elles
l'avaient été durant le tiers de siècle qui correspond à la
période d'émergence coloniale.
On aurait pu s'attendre à ce que la jeune littérature
africaine francophone s'exprimât d'abord et surtout par le
moyen de la poésie: celle-ci n'est-elle pas, plus que tout
autre mode d'expression, en prise directe et immédiate sur
la circonstance historique, qu'elle permet à la fois de
traduire et de dépasser? Aussi est-il paradoxal que
l'Afiique francophone se soit d'abord exprimée en prose et
fait connaître par le moyen du roman, et que les poètes, à
quelques notables exceptions près, appartiennent plutôt à
une deuxième génération d' écrivainsl. Cette constatation
I
Nous ne prenons évidemment pas ici en considération le nombre
non négligeable de poèmes publiés dans des périodiques de langue
française en Mrique et à Madagascar; mieux vaut les considérer
comme balbutiements, significatifs, certes, à d'autres points de vue et
non comme témoignages d'une vie littéraire au sens où nous
l'entendons. Précisons également que nous nous en tiendrons
13de caractère statistique, sur laquelle nous reviendrons, doit
pourtant être nuancée à la lumière de divers paramètres
qu'il est nécessaire de préciser dès l'abord.
Bien qu'un jeune auteur ait, matériellement, plus de
facilité à publier, à son compte, une plaquette de vers qu'un
roman, il est certain que le goût du public (et, logiquement,
des éditeurs français, dispensateurs de renommée) se porte
de préférence vers le roman; toute étude de réception de la
poésie risque, de ce fait, d'être incomplète, faussée par
l'ignorance où nous nous trouvons des initiatives isolées,
des publications confidentielles. L'oeuvre, brutalement
interrompue, de David Diop, par exemple, ou celle
d'Epanya Yondo n'auraient-elles pas risqué d'être
totalement ignorées si ceux-ci n'avaient eu avec Présence
Africaine les relations familiales que l'on sait? Une
deuxième donnée, qui n'est pas, elle non plus,
exclusivement africaine, mais trouve une force particulière
en Afrique, doit être prise en considération: il s'agit du
caractère oral de la poésie; mode d'expression rituelle et
de communication socio-historique, celle-ci continue à
fleurir pendant la période coloniale et, pas plus qu'au
cours des siècles antérieurs, ne ressent la nécessité ni du
support écrit, ni de son corollaire, l'instrument linguistique
apporté par la colonisation. La littérature orale, qu'il
s'agisse d'épopées, de chansons profanes ou de chants
religieux, demeure très vivante aujourd'hui encore, non
comme vestige d'une expression poétique surannée, mais témoignage concurrentiel d'une réalité vivante.
Disons que, comme le cinéma d'un Sembène Ousmane, et
pour les mêmes raisons, la poésie négro-africaine aurait pu
s'adresser à son destinataire primordial, le public africain,
en faisant l'économie de l'expression française. Dans des
contextes culturels différents, les circonstances historiques
en décidèrent autrement: la convergence entre l'aspiration
à être reconnu -fondement de la Négritude- et l'oeuvre de
deux écrivains hors de pair, fortement acculturés, l'un et
l'autre, Rabearivelo et Senghor, engagea la poésie négro-
exclusivement (et arbitrairement) à des volumes publiés jusqu'en
1960.
14africaine sur des chemins presque imprévisibles, qui ne
facilitèrent pas la tâche de leurs épigones.
Sans entrer dans le débat sur la genèse et la définition
du concept de Négritude, contentons-nous de rappeler ici
qu'il s'agit d'une prise de conscience survenue hors du
contexte afiicain, au contact de l'Autre, que ce contact soit
positif- je songe aussi bien aux Antillais de Légitime
défense qu'aux Américains de la Negro-Renaissance, ou à
la lecture éblouie de Frobenius-, ou négatif-problèmes
d'assimilation et sentiment de ftustration culturelle-, voire
ambigu comme a pu l'être le désir simultané, propre à toute
littérature émergente, d'assimilation et de différenciation.
Dans tous les cas, qu'elle proclamât l'originalité et le sens
de ses valeurs existentielles ou fit entendre le cri de colère
d'une race opprimée, la littérature issue de la Négritude,
née à Paris ou dans un contexte de culture ffançaise, fut
conditionnée par la référence au modèle blanc; elle ne
pouvait, dans un premier temps, l'ignorer, encore moins en
nier le rôle prégnant, ne rut-ce qu'en raison de l'influence
exercée par l'école, puis par l'Université ffançaises. On sait
que ce fut là, par la suite, l'un des griefs majeurs formulés
contre les théories de la Négritude.
Si, dans le domaine de la poésie, nous tenons à
rapprocher l'itinéraire de Rabearivelo et celui de Senghor,
c'est parce qu'à cet égard il est exemplaire.
Rapprochement surprenant, sans doute: Rabearivelo
disparaît en 1937, au moment où Senghor fait ses tout
premiers pas comme poète et n'a, semble-t-il, pas encore
publié un seul poème. On ne peut pourtant s'y tromper: ils
appartiennent à la même «classe d'âge», nés l'un en 1901,
l'autre en 1906; ils ont reçu la même solide éducation
classique dans deux pays où l'enseignement secondaire
s'était développé précocement, et à leur commune boulimie
de poésie ffançaise (l'expression est de Senghor) ils
doivent le caractère passablement ambigu de leurs
premières productions. Sans doute la relation de Senghor à
la France est-elle immédiate, alors que celle de Rabearivelo
fut toujours médiatisée par ses amis, ses correspondants et
ses livres français, au point que le désespoir de n'avoir
jamais pu quitter Madagascar pour la métropole est l'une
15des nombreuses causes possibles de son suicide. Il
n'empêche que l'un et l'autre, à leurs débuts, se situent
dans la mouvance de la poésie française. L'itinéraire suivi
par ces deux figures totémiques, qui écrasent de leur
personnalité la poésie naissante, est semblable. Les modèles
choisis sont à peu près les mêmes, de Baudelaire aux
Parnassiens et aux Symbolistes, avec, chez le plus jeune
quelques touches d'Apollinaire puis, bien plus tard, des
Surréalistes, de Claudel, de Saint-John Perse; le
comportement face à la création poétique, assez
comparable. Chez Rabearivelo, la contradiction entre la
dimension malgache et l'aspiration française est immanente
et le cheminement est dialectique, fondé sur l'opposition
constante entre, d'un côté la dépendance esthétique et
culturelle, et d'un autre côté le besoin d'exprimer sa nature
de poète malgache. Si la culture française l'emporte avec
une tonalité parnassienne ou vaguement symboliste dans les
premiers recueils, aux titres significatifs (La Coupe de
cendres, 1924; Sylves, 1927; Volumes, 1928), l'écriture
semble après 1930 devenir plus profondément nationale,
sous l'influence de la littérature écrite et de la littérature
traditionnelle - en particulier du hain teny- avec Presque-
songes, 1934 et Traduit de la nuit, 1935. Mais incapable
de dépasser cette déchirante dualité, le poète ne se sent
nulle part à sa place, être double pour qui mots et
sentiments s'échangent d'une langue à l'autre (aussi
convient-il de noter l'importance de tous ses écrits en
langue malgache, trop longtemps laissés dans l'oubli par la
critique, et qui pourtant témoignent de cette dualité).
L'impossibilité de choisir entre le retour aux sources
originelles et la fascination exercée par la culture étrangère
venue d'ailleurs, la difficulté à se situer dans l'espace et
dans le temps furent peut-être pour lui à l'origine d'une
insurmontable immobilité, à laquelle seule la mort pouvait
servir d'issue. La situation de Senghor est différente, dans
la mesure où le problème de la langue ne se pose pas à lui
(le wolof n'est pas, plus que le français, sa langue
maternelle) et où le contact avec la France sera moins
mythique. Exilé en terre étrangère, il est plus apte à
prendre ses distances que celui qui demeura exilé dans son
île natale. L'interrogation initiale sera pourtant identique:
16comment être soi sans être exotique? Le choix de son
sujet de mémoire sur «l'exotisme de Baudelaire» est
significatif; tout autant le rejet des premiers poèmes
détruits parce que trop maladroitement influencés par les
modèles parnassiens ou symbolistes2. A l'immobilisme
nuancé de l'un s'oppose l'évolution dynamique de l'autre.
A partir d'une écriture poétique «française», Senghor,
tenaillé par la crainte de devenir un «assimilé», un
«civilisé», découvre peu à peu la réalité des problèmes
socio-culturels de l'Afrique et des ébauches de réponses.
Les dates sont ici d'importance et font de lui un poète de
l'action, en situation dans le temps et l'espace réels. Aussi
bien peut-on considérer que son oeuvre militante est
achevée en 1960, ponctuée, après les errances de
«l'étudiant noio>, par Chants d'ombre (1945), Hosties
noires (1948), Ethiopiques (1956), Nocturnes(1961).
L'âge venu, elle ne reprendra qu'en 1972 (Lettres
d 'hivernage) et en 1979 (Hymnes majeurs), exprimant un
lyrisme plus personnel, voire intime, enrichi de l'expérience
de la vie politique. De chacun de ces livres se dégage une
attitude dominante (sinon unique) correspondant au
cheminement de l'homme-Senghor et ouvrant ce qui allait
constituer, durant une quinzaine d'années, les voies
directrices de la poésie africaine. Avec les Chants d'ombre,
à la colère et aux aspirations à une révolution prolétarienne
s'associent la découverte de la réalité africaine perdue et de
la force morale et poétique du rythme; avec Hosties
noires, la colère, sans être rejetée, est assumée et enrichie
par la découverte de l'Autre, désormais perçu, lui aussi,
comme un être souffiant; la possibilité d'un dialogue
pacifique est envisagée. Le préliminaire à ce dialogue ne
peut être que la découverte, avec Ethiopiques, du rôle du
poète africain qui, sans rien renier de ses joies et peines
personnelles, se veut le porte-parole de l'Afrique
profonde:
2 Miraculeusement «retrouvés» et publiés dans la récente édition des
Oeuvres poétiques(1990), ils confinnent le jugement du poète, son
allégeance(sans génie) à une culture d'emprunt, mais apportent aussi
les prémices de l'oeuvre militante à venir.
17il m'a donc suffi de nommer les choses, les éléments de
mon univers enfantin pour prophétiser la Cité de
demain, qui renaîtra des cendres de l'ancienne, ce qui
est la mission du Poète3.
Avec les Nocturnes, enfin, la réconciliation du poète
avec la création et avec les hommes se profile, dans une
atmosphère de «prétemps du monde», où se précisent les
composantes majeures de la «bonne nouvelle»
senghorienne, faite de tendresse et de sensualité, d'onirisme
et de sens du concret, de cosmogonie africaine, de rituels
initiatiques, d'attentes planétaires, d'actions militantes; au
terme de cet itinéraire, <<surles têtes de chaume, sur les
têtes de laine/(...) renaît la Vie couleur de présence».
On méconnaîtrait singulièrement l'action de Senghor si
l'on n'accordait pas, à côté de son oeuvre personnelle, une
place à son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et
malgache, publiée en 1948. L'ouvrage fait date à la fois
parce que, publié aux Presses universitaires de France, chez
un éditeur «consacré», il manifeste le désir de regrouper
dans une anthologie, sinon dans une synthèse, des faits
littéraires jusque là perçus comme autant d'initiatives
individuelles (<<etmaintenant, chantent les Nègres», s'écrie
Senghor) ; parce que la préface de Sartre, caution de poids,
même si elle est très «engagée», rappelle heureusement la
dialectique de la Négritude (<<ellen'est pas seulement ni
surtout l'épanouissement d'instincts ataviques; elle figure
le dépassement d'une situation définie par des consciences
libres») et, n'oubliant pas que «l' être-dans-le monde du
Nègre» est aussi un «dire le monde», s'attarde sur
l'expression, le rythme, les images caractéristiques de cette
jeune poésie; parce que, enfin -et surtout-, le choix montre
combien peu d'oeuvres ont émergé, au moment où
Senghor lui-même vient à peine de commencer à publier.
Sur les 16 auteurs mentionnés, 10 appartiennent à l'aire
géographique caraïbe, et seulement 3 au domaine malgache
(Rabearivelo, Rabemananjara et Ranaivo) et 3 à l'Afiique
noire (Senghor, Birago Diop et David Diop). Encore faut-il
3 «Comme les lamantins vont boire à la source», postface à
Ethiopiques, datée de 1954.
18préciser -pour rendre plus évident encore le «retard» de
l'Afrique- que Birago Diop est représenté par «Les
Mamelles», long récit en prose extrait des Contes
d'Amadou-Koumba (1947), et par deux poèmes extraits de
Leurres et lueurs qui ne sera publié qu'en 1960; David
Diop par 5 poèmes qui parattront seulement en 1956 dans
Coups de pilon, et que les trois poètes cités sont
sénégalais. Il en va à peu près de même pour les
Malgaches4, à l'exception, bien entendu, de Rabearivelo;
s'il est vrai que Rabemananjara a déjà publié au moins une
plaquette de vers (Sur les marches du soir, 1940) les deux
poèmes cités dans l'Anthologie sont inédits; comme le
sont deux des cinq poèmes de Ranaivo, les trois autres
étant empruntés à la plaquette, récemment publiée,
L'Ombre et le Vent (1947). En d'autres termes -et nos
recherches confirment bien qu'il n'y a pas eu d'exclusive de
la part de Senghor-, au lendemain de la guerre, la poésie
négro-afHcaine et malgache se réduit à fort peu de chose:
en fait aux deux figures totémiques que nous évoquions
plus haut, Rabearivelo et Senghor.
On pourrait imaginer que, répondant à l'appel de
Senghor, «et maintenant, chantent les Nègres !», la poésie
de l'après-guerre connut un essor comparable à celui du
roman. Il n'en fut rien. S'il est vrai que des poètes de
valeur inégale continuèrent à publier, de ci, de là, dans les
journaux qui se multipliaient, la Poésie demeura
curieusement absente de la vie littéraire du continent en
ébullition, et les livres rarement mentionnés dans les
bibliographies. Un inventaire est toujours fastidieux. Il
n'est pourtant pas sans intérêt de proposer ici celui que
nous avons établi, avec beaucoup de difficulté, sans
prétention à l'exhaustivité mais, au contraire, avec l'espoir
4 Tout au plus pourrait-onmentionnerle nom d'Ary Robin(al.
M.F.Robinaty), auteur des Fleurs défuntes(1927) et les nombreux
inconnus qui, dans l'entre-deux guerres envoient des poèmes aux
journaux et aux concours littéraires. Voir à ce sujet J.L.Joubert.
Littératures de l'Océan indien, Edicef/Aupelf, 1991, qui renvoie à
l'étude de R. Rajemisa-RaoIison, Les Poètes malgaches d'expression
jrançaise(1983).
19que des recherches menées en Afiique dans les
bibliothèques ou les collections privées permettront
d'allonger la liste qui suit, ou d'apporter les précisions qui
nous font défaut5. Jusqu'en 1960, nous ne trouvons trace,
en effet, que d'une quarantaine de plaquettes de poésie,
dont suit la liste, année par année:
Pouka Louis-Marie (Cameroun) Les Pleurs sincères,
Yaoundé, 1943; Rires et sanglots, ibid., 1947; Les
Rêveries tumultueuses, ibid. 1954.
Bolamba Antoine-Roger (Zaïre) Premiers essais, L'Essor
du Congo, 1945 (ou 1947?); Esanzo, chants pour mon
pays, Présence africaine, 1955.
Dadié Bernard (Côte d'Ivoire), Afrique debout /,
Seghers, 1950 ; La Ronde desjours, Seghers, 1956.
Fodéba Keita (Guinée), Poèmes africains, Seghers, 1950 ;
LeMaître d'école, suivi de Minuit, Seghers, 1952.
"'Anoma-Kanié L.M. (Côte d'Ivoire), Les Eaux du
Comoé, Ed. du Miroir, 1951.
"'Bonny Michel Aka (Côte d'Ivoire), Chants et pleurs
avant l'aurore, Imp. La Victoire, Nice, 1951.
Nyunai Jean-Paul (Cameroun), La Nuit de ma vie,
Debresse, 1951 ; Piments sang, Debresse, 1953.
Doutbo Bertin (Côte d'Ivoire), Cloches et grelots, Ed.La
Victoire, Nice, 1953.
Sissoko Fily Dabo (Mali) Crayons et portraits, 1953;
Harmakhis :poèmes du terroir africain, La Tour du guet,
1953 (ou 1955 ?) ; La Passion de Djimé, ibid., 1956. ; Une
Page est tournée: voix perdues, Imp. Diop, Dakar, 1959;
Une Page est tournée: voix sans écho, ibid., 1959.
"'Ogoundele- Tessi Jean (Bénin), Nuits, Imp. Rapidex,
Porto-Novo, 1954.
5
Est.il nécessaire de dire tout ce que cet inventaire doit, entre autres
recherches, au recensement de 2500 titres de littérature. Afrique
subsaharienne (nO94, juillet-sept. 1988) de Notre Librairie? La seule
thèse de M. Ndé sur «La Poésie camerounaise» (1995) permettrait
d'ajouter plusieurs noms et de relativiser notre propre inventaire. Ce
travail inédit, renouvelle de façon fondamentale l'approche de la
poésie du Cameroun.
20Sengat-Kuo François (Cameroun), Fleurs de latérite, Ed.
Regain, 1954.
Diakhaté Lamine (Sénégal), La Joie d'un continent,
P.A.B., Alès, 1954.
Paulin Joachim (Bénin), Un Nègre raconte, 1954.
Sinda Martial (Congo), Premier Chant du départ,
Seghers, 1955.
Tchicaya U'Tamsi (Congo), Le Mauvais Sang,
Caractères, 1955 ~Feu de brousse, ibid. 1957 ~A Triche-
coeur, Ed. Hautefeuille, 1958.
Quane Ibrahima (Mali), Fadimâtâ la princesse du désert,
suivi de Le Drame de Déguembéré, Presses Univers.,
Avignon, 1955 ~ Le Collier de coquillages, Imp. mod.,
Andriziah, 1958 ~ Pérégrinations soudanaises, Impr. du
Capricorne, 1960.
Diop David (Sénégal), Coups de pilon, Présence africaine,
1956.
*Nenekhaly-Camara (Guinée), Lagunes, Acad. populaire,
La Courneuve, 1956.
*Montrat Maurice (Guinée), N'na ou la maman noire,
Imp. Barbier, Versailles, 1957.
*Mbengue Mamadou (Sénégal), L'Appel du large, 1958.
*Loango Dominique (Congo), La Cité flamboyante, Ed
du Scorpion, 1959.
Diop Birago (Sénégal), Leurres et lueurs, Présence
africaine, 1960.
Miézan-Bognini Joseph, (Côte d'Ivoire), Ce Dur Appel de
l'espoir, Présence africaine, 1960.
Epanya Yondo (Cameroun), Kamerun IKamerun I,
Présence africaine, 1960.
*Viderot Toussaint-Mensah (Togo), Courage si tu veux
vivre et t'épanouir, fils de la grande Afrique, Regain,
Monte-Carlo, 1960.
On constate que Jes 25 écrivains cités- 26 si l'on ajoute
Senghor- représentent 9 pays africains, à savoir la Côte
d'Ivoire(5), le Sénégal(4), le Cameroun(4), Ja Guinée(3), Je
Congo(3), le Mali(2), le Bénin(2), le Togo(l) et le
Zaïre(1). Répartition qui n'a rien de surprenant, à
l'exception, peut-être du Zaïre, dont on peut toutefois
penser que les publications, orientées vers Bruxelles plutôt
21que vers Paris, furent plus nombreuses qu'il n'apparaît.
Dans le même ordre d'idée- à savoir la répartition
éditoriale- on aura pu remarquer le nombre relativement
élevé de plaquettes publiées par des imprimeurs
provinciaux ou arncains, voire sans indication d'éditeur, à
compte d'auteur vraisemblablement. On est en droit de se
demander dans quelle mesure ces «écrivains» amateurs -fils
de famille ou boursiers économes- étaient représentatifs.
Nous avons jugé bon, en tout cas, de signaler par un
astérisque, comme autant d' «illusions perdues», les noms
de ceux qui ne nous sont pas connus pour un autre livre ou
une autre activité.
Le bilan que l'on pourrait établir pour Madagascar
serait probablement comparable, à nuancer de surcroît en
tenant compte de l'impact durable de la «rébellion» de
1947 sur la vie culturelle malgache. Nous nous
contenterons de citer J.L. Joubert, selon qui «à la fin des
années 1940 paraissent quelques recueils, dont les titres
montrent bien la continuité avec cette poésie désuète:
Illusoire ambiance(1947) de Randriamarozaka, Souffles de
printemps (1947) de Raymond Abraham, Une gerbe
oubliée (1948) de Paul Razafimahazo, Les Fleurs de l'ile
rouge de Régis Rajemisa-Raolison».6
Encore faut-il réserver une place spéciale aux deux
poètes cités par Senghor, les deux seuls à avoir acquis une
renommée internationale, Jacques Rabemananjara, né en
1913, et Flavien Ranaivo, né en 1914. L'un et l'autre
s'inscrivent au premier chef dans la lignée de Rabearivelo,
en tant que «voleurs de langue» (Rabemananjara) et de
culture, désireux, parallèlement et presque contra-
dictoirement, de compenser leur adhésion fervente au
modèle importé par une référence constante à la tradition
malgache. Chez Rabemananjara, l'évolution est aisément
perceptible, des sages rêveries de Sur les marches du soir
(1940) à l'incantation de «l'île aux syllabes de flamme»
(Antsa, 1948; Rites millénaires, 1955 ; Lamba, 1956) : le
poète s'éloigne alors d'une écriture aux langueurs
sensuelles; la reprise progressive du dialogue avec la
réalité malgache, avec la terre, le sacré, la tradition et les
6
op. cil., p.87.
22rites d'un pays «où le moindre bois s'illumine de prestiges
divins», fait de sa poésie un pèlerinage, une quête du mythe
originel, profondément enracinée. A la négritude militante,
il tient à rappeler que le poète est, aussi, chargé «de capter
les voix à peine perceptibles des instances intérieures» plus
que de «verser dans l'esthétique d'une poésie politique».
L'enracinement n'exclut pas pour autant l'engagement. On
sait que, militant de la cause nationale, Rabemananjara
paya physiquement de sa personne et que c'est durant sa
captivité ou son exil que l'île s'imposa comme un soutien
charnel à son imaginaire et lui inspira ses vers les plus
amples et les plus frémissants. Ranaivo, comme lui, tourne
vite le dos à une poétique laborieusement parnassienne ou
symboliste, pour retrouver la tradition malgache - culturelle
et poétique- dont son enfance a été profondément
imprégnée. A l'écart des combats idéologiques, il retrouve
avec Mes Chansons de toujours (1955), la problématique
de Rabearivelo, la dualité difficilement surmontable entre la
poésie intérieure et l'expression française; sa quête, dans
un contexte très codé, est surtout celle d'une écriture qui
pourrait traduire la poésie traditionnelle malgache, sans la
trahir, celle du hain teny principalement, qui en retrouverait
les rythmes, les ellipses, les images, les thèmes, et ferait du
poème l'intercesseur, mi-traduction, mi-création, entre
deux cultures qui lui sont également proches. Au total, les
deux écrivains, par des moyens et selon un itinéraire bien
différents, témoignent de ce qui fut (et demeure peut-être
encore) la difficulté majeure et l'objectif constant de la
poésie malgache, avant l'Indépendance et la malgachisation
qui suivit: exprimer dans une langue d'emprunt l'âme, les
traditions et même l'écriture d'une nation consciente et
forte de son passé, sans pour autant méconnaître la prise de
position idéologique et sociologique qu'implique une telle
ambition. L'isolement de l'île ne suffit peut-être pas à
expliquer que sa littérature soit demeurée un peu à l'écart
des grands débats d'idée qui allaient commencer à secouer
l'Afrique noire.
Au même moment, en effet, les premiers poètes du
continent doivent mener le combat pour l'identité sur un
plus grand nombre de fronts, du fait même de l'infinie
diversité ethnique et linguistique et d'une singulière attitude
23à l'égard d'un passé presque autant renié que redécouvert
avec un aveuglement passionnel. Il est, sans doute, difficile
de dégager les tendances de ces «premiers essais», pour
reprendre le titre de Bolamba, et pourtant un simple
examen des titres - il peut être révélateur s'il est fondé sur
la statistique-, permet d'entrevoir quatre orientations
dominantes:
- le recours à un lyrisme juvénile (on hésite à le qualifier de
post-romantique ou post-symboliste) : Les Pleurs sincères,
La Nuit de ma vie, Nuits, Cloches et grelots, etc. ;
- l'offrande de l'Afrique, géographique (Les Eaux du
Comoé, Pérégrinations soudanaises, Fleurs de latérite,
Lagunes), traditionnelle (Harmakhis, Fadimâtâ princesse
du désert, N'na ou la maman noire, Le Collier de
coquillages), ou coloniale (Un Nègre raconte, Kamerun 1
Kamerun l, Esanzo, chants pour mon pays) ;
- l'exhortation à un combat (Afrique debout l, Coups de
pilon, Ce Dur Appel de l'espoir; Courage si tu veux
vivre..., Piments sang) ou tout au moins le sentiment que
quelque chose va ou est en train de changer (Chants et
pleurs avant l'aurore, Une page est tournée, L'Appel du
large, La Citéflamboyante) ;
- une amère réflexion sur la difficulté à être Afiicain (Le
Mauvais sang, A Triche-coeur, Leurres et lueurs).
Si l'on entre plus avant dans les textes, on retrouve à
peu près (nous nous contenterons de donner quelques
exemples illustrant ce propos) les mêmes composantes du
florilège afiicain, échos plus ou moins avoués des
interrogations et de l'itinéraire de Senghor, dont l'oeuvre
sert en quelque sorte de caisse de résonance. Forts de
l'exemple de celui-ci, nombre de poètes font l'économie de
l'imitation scolaire des plus mauvais modèles et la
versification, même si elle demeure inspirée par la prosodie
française, est en voie de libération, plus attentive aux
rythmes qu'au décompte des syllabes? En revanche, à côté
?
On peut considérer que telle strophe de Birago Diop, caractéristique
de cette timidité prosodique, est antérieure à la période que nous
étudions ici, Leurres et lueurs ayant réuni des poèmes écrits parfois
depuis fort longtemps: <<.l'ai demandé souvent! Ecoutant la Clameur/
24du lyrisme juvénile et naît: des descriptions banalement
ferventes, sur lesquels il n'est pas nécessaire de s'attarder,
la prise de conscience idéologique, le témoignage qui lui
sert de fondement et le cri de révolte, le sentiment de mal-
être qui en découlent, se font entendre fréquemment, à
l'unisson avec les premiers poèmes des Chants
d'ombre.Ainsi dans. «Je vous remercie mon Dieu», de
Dadié :
Je vous remercie mon Dieu, de m'avoir créé Noir,
d'avoir fait de moi, la somme de toutes les douleurs,
mis sur ma tête
le Monde.
l'ai la livrée du Centaure
Et je porte le Monde depuis le premier matin.
Le blanc est une couleur de circonstance
Le noir, la couleur de tous les jours
Et je porte le Monde depuis le premier soir.
(Afrique debout 9
ou dans «Vagues» de David Diop:
Les vagues furieuses de la liberté
Claquent claquent sur la Bête affolée
De l'esclave d 'hier un combattant est né
Et le docker de Suez et le coolie d'Hanoi
Tous ceux qu'on intoxiqua de fatalité
Lancent leur chant immense au milieu des vagues
Les vagues furieuses de la liberté
Qui claquent claquent sur la Bête affolée.
(Coups de pilon)
ou encore, avec une écriture qui tient plus du délire
personnel que de la poésie militante, chez Nyunai :
Quelque part à part moi
tique la particule des cadavres et des cadastres graves
à jupes rouges puis amorce des battues riches
à travers la garrigue héraldique bel et bien
D'où venaÛ l'âpre Chant/ Le doux chant des RameurS». («Le chant
des rameurs»).
25glousse le tremplin des paniques polies depuis que le
taillis ingurgite des chiendents malaisés et des
amphores de nocturnes ajourés
(. )
et tousse l'entraille tandis que l'enquête pète d'envie
malgré l'effroi des tempêtes
ne serait-ce que la mort à mon compte
c'est plus qu'un simple espoir
car le pire ne saurait durer.
(Piments sang)
Mais déjà se profile l'espérance d'une rencontre entre
la tradition afticaine et la modernité, dans un dialogue de
paix et de confiance. Tel est le message de Miézan-
Bognini, au moment où se dessinent les Indépendances:
Il est temps d'ouvrir les yeux
Et d'oeuvrer seul hors du dément
A l'abri des peuples libres
Il est temps de marcher
Le coeur battant la cadence du progrès
Au-devant de la réalité et de la paix
Comme le Soldat qui avance
Sans défaillance
Les vieux jours ont blanchi les montagnes
Mais ils n'ont pu empêcher
L'écho des tarn-tarns de déchirer
Les coeurs des forêts soupirantes
Pour annoncer la bonne nouvelle.
Va, va ; ta pensée dans les mains
Sur les chemins crépusculaires
Sur les humbles chemins des Ancêtres.
(Ce dur appel de l'espoir)
Indépendamment de la Négritude et de l'aspiration à
une vie plus heureuse, sans pour autant les renier, d'autres
poètes commencent à dire -dans la continuité
d'Ethiopiques- leur adhésion à des valeurs africaines
ancestrales, dont ils entrevoient la signification
cosmogonique. Simple rappel d'une communion
régénératrice avec le fleuve chez Epanya Yondo :
26Nous nous retrouverons
Au pied du petit village
Baigné par une plage lumineuse
comme la source qui arrose
Le cours d'eau
Qui se jette dans la rivière
Qui baigne dans le fleuve
Qui tend un bras d'eau à la mer
Qui se perd dans l'océan
En une symphonie liquide
Dont je voudrais l'image de l'homme.
(Kamerun IKamerun I)
Evocation très senghorienne des «voix sonores»,
porteuses de la féconde sérénité de la nuit africaine chez
Bolamba :
La nuit
les pilons chantent bas dans les mortiers
touk touk touk touk !
les étoiles se font des confidences
au pays bleu d'en haut
Les athlètes moissonnent
les richesses des gynécées
et les vierges de bois poli
brûlent dans les vases sacrés
le parfum du pardon.
(Esonzo, chants pour mon pays)
C'est pourtant surtout à partir de 1960 que ce recours
à }'Afiique millénaire comme valeur majeure s'exprimera le
plus fortement. Témoin ce fragment du poème de Paulin
Joachim, «pour saluer l'Afiique à l'envol rendu libre», écrit
en septembre 1960 et repris, de Présence africaine, dans
Anti-grâce en 1967 :
mais d'abord pour chanter le triomphe du dur désir
de vivre
27le pied posé dans l'avenir le retour du plain-chant
la verve retrouvée le vertigo réinstallé dans le sang
et le tam-tam
le tam-tam qui réinvente le Nègre et l'Afrique
qui se dépouillent frénétiquement d'une sous-vie
imposée
pour se vêtir de leur substance spécifique pour devenir
ce qu'ils sont.
On remarquera toutefois- double signe d'une défiance
à l'égard des langues locales8 et d'une méconnaissance du
rôle de la Parole dans la sagesse africaine-, la relative rareté
des oeuvres dans lesquelles le poète prend la parole en
tant que tel, c'est-à-dire en tant que prophète de la Cité
future et interprète de la pensée ancestrale. La recherche
d'une écriture est évidente, souvent influencée par la
connaissance du Surréalisme qu'ont ces intellectuels,
souvent exilés à Paris, mais le pouvoir du Mot, le rôle du
«Maître-de-Iangue»9 ne sont évoqués qu'accidentellement,
alors que dans la décennie suivante, ils deviendront des
composantes majeures de la poésie négro-africaine. Rares
sont encore les poètes aptes à entrevoir tout ce que le mot
peut dire de l'indicible, et les réponses qu'il apporte aux
interrogations sur le monde. «Ma poésie est une politique»
s'écriera Tchicaya U'Tamsi, ouvrant la voie, par le jeu de
la rupture des tons, des collages, des codes implicites à une
remise en question globale, dans une Afiique en ébullition,
privée de ses totems, comme il le dit dans «Vive la
mariée» :
8 Les vocables africains demeurent relativement rares, généralement
limités à des noms propres, de caractère historique ou "exotique";
quant à la diglossie,elle est exceptionnelle, limitée, peut-être, au seul
cas d'Epanya Yondo: une partie du recueil Kamerun! Kamerun! est
composée de poèmes écrits en douala, dont le poète donne une
traduction, comme pour associer son peuple à la lutte commune en lui
parlant sa langue.
9 «Seigneur vous m'avez fait Maître-de-langue/ (...) Vous m'avez
accordé puissance de parole en votre justice inégale/ Seigneur.
entendez bien ma voix. PLEUVE! il pleut» (Senghor, «Elégie des
eaux », Nocturnes)
28Ce soir on marie sainte anne
aux piroguiers congolais
C..)
le fleuve retourne à la boue
au jour le jour
le héraut clame le regard lubrique
laissez vous faire
quOI
les aubes et les ongles
trop tard
oncle nathanaël m'écrit son étonnement
d'entendre le tam-tam
à radio-brazzaville
sainte anne du congo-la-pruderie
priez pour l'oncle nathanaël
prenez les nénuphars et les libellules
exsangue la parure nuptiale de notre dame.
(Feu de brousse)
En 1960, comme on voit, l'heure n'est pas encore
venue d'une poésie négro-africaine associant pleinement
l'art et l'action, la réalité et le rêve, les mots et les rythmes.
Poésie au premier degré, encore trop étroitement liée au
concret pour ne pouvoir s'évader autrement que dans
d'illusoires ambitions, elle est encore malhabile à suivre le
poème, «oiseau-serpent (..,) les ailes déployées, sur le
carnage des paroles» (Senghor, «Elégie des circoncis»,
Nocturnes). Senghor ouvrit des voies que la majorité des
poètes, malgré eux parfois, s'efforcèrent d'expérimenter,
au risque de s'y perdre. Rabearivelo en avait, de son côté
ouvert d'autres, comparables dans une certaine mesure, qui
aboutirent, peu s'en faut, à l'échec relatif de la poésie
malgache d'expression ftançaise, en dépit de deux beaux
prolongements, cela pour des raisons propres à la nature et
à l'histoire des Malgaches. Le bouillonnement du
tempérament africain devait entraîner d'autres
conséquences: une poésie, multiple, forte, en révolte
contre la situation coloniale, puis, très vite, contre
l'autorité, le génie et le succès du poète-«totem». Encore
fallait-il, pour cela, que les poètes afticains passent par une
29crise de croissance qui leur permît de se retrouver face à
eux-mêmes, indépendants. Ce rôle était dévolu à une
nouvelle génération qui, après 1960, proposa une poésie
plus sûre d'elle, de ses moyens, moins timidement arncaine,
moins violemment militante, bien qu'elle rot condamnée, de
longues années encore, à se déployer, comme les nations
arncaines elles-mêmes, à l'ombre tutélaire du petit Sérère,
«hélas !», comme eût dit Gide!
30SENGHOR POETE DES INITIATIONS
En évoquant ici un comportement religieux
consubstantiel à la personnalité culturelle et à la vie
quotidienne des Afticains, il n'est pas question d'apporter
une clef à l'oeuvre de Senghor, mais seulement l'une des
multiples lectures possibles auxquelles invite et qu'autorise
tout texte poétique. Senghor a, de surcroît, assez souvent
suggéré des « lectures négro-allicaines » de poètes français
-Hugo, Claudel et, hier Mallarme-, pour que nous soyons
en droit de le considérer, lui aussi, comme le poète négro-
africain qu'il n'a jamais cessé d'être. Si l'acculturation lui a
été source de déchirements, il a su échapper au danger
d'une assimilation qui eût été aliénante; il n'a cessé de
nourrir sa pensée et sa sensibilité aux sources allicaines -
lui le Dyâli-, tout autant qu'aux sources européennes -lui
l'agrégé de grammaire-, et l'on constate souvent que, outre
les rapports évidemment allicains, tel rythme, telle
métaphore, telle forme de sensibilité qui surprennent sont,
comme il aime à le dire, le reflet ou l'adaptation à notre
langue d'un fait d'écriture ou de civilisation sérère.
Il n'est pas nécessaire de rappeler l'importance que
conservent aujourd'hui encore, en Mrique, les- rites
d'initiations, dans la brousse lointaine aussi bien que dans
les grandes métropoles 2. Ils sont présents dans l'oeuvre de
Senghor: si l' «Elégie des Circoncis» et le «Chant de
l'Initié» en sont des illustrations poétiques reconnues, Je
1
Voir «Jeunesse de Victor Hugo» (Liberté I, p. 126), «La Parole chez
Paul Claudel et chez les Négro-Africains» (Liberté 111,p. 348), «Pour
une lecture négro-africaine de Mallanné» (Poésie 86, n° 13, mai-juin
1986, p. 24).
2
Dans le même domaine spirituel, sectes et mouvements
messianiques, autochtones ou étrangers, sont particulièrement bien
accueillis en Afrique. Il est, d'autre part, bien connu que la franc-
maçonnerie y est très développée. Rappelons, à ce propos, sans en
tirer de conclusions, que le Gouverneur général Eboué, dont Senghor
épousa la fiUe en 1946, fut un haut dignitaire franc-maçon.
31-- --
lexique du poète abonde en termes appartenant au champ
sémantique de l'initiation. Quelques exemples suffiront:
3vive la bière de mil à l'Initié! (p. 100)
nous avons marché tels de blancs initiés (p. 109)
j'ai consulté les Initiés de Mamangètye (p. 179)
que gronde le tambour des Initiés! (p. 194)
[tes charmes] me seront fête à la fin de l'Initiation. (p.
139)
Je dois régler le ballet des circoncis (p. 136)
circoncis je franchirai l'épreuve (p. 194),
pour ne rien dire des devins du Bénin et des grands-prêtres
du Poeré (p. 179) qui, comme on sait, est une société
secrète mossi. Il serai aisé de lire l'oeuvre de Senghor
comme une suite de documents ethnographiques d'une
grande précision. Tel n'est pas notre propos. Nous nous
contenterons d'un seul exemple, très significatif, celui de la
circoncision dont de nombreux versets, autrement obscurs
ou gratuits, évoquent le sens profond et le déroulement de
la cérémonie. Au même titre que l'excision, la circoncision
est «une remise en ordre, par le glaive, du monde
compromis et confus »4. Ce rite de passage arrache
l'adolescent à l'ambiguïté trouble de l'enfance et au monde
maternel protecteur, pour lui permettre d'accéder à la
fraternité virile, à la réalité de la vie, au terme d'une
semaine de retraite et d'une nuit d'épreuves. Les
adolescents d'une même «classe d'âge» -concept assez
extensible- sont réunis pendant plusieurs jours,
généralement à quelque distance du village, pour se
préparer à vivre, en groupe, au milieu des danses et des
chants, leur «nuit d'enfance extrême» (p. 201). Durant
cette nuit d'angoisse, au pied d'un arbre sacré, autour d'un
feu de bois qu'ils devront franchir plusieurs fois et qui
symbolise (<< pâle mémoire du Soleil », ibid.) l'ignorance
bientôt déchirée, les adolescents se dépouillent de tout ce
3 Sauf indication contraire, nous nous référons à l'édition des Poèmes
publiée en 1984 par les 00. du Seuil (Coll. «Points»).
4
G. Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire,
Bordas, 1969, p. 193.
32