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TRANSPARENTE

De
162 pages
Dans Transparente, Medina ne fait appel ni au pamphlet ni à la moindre démagogie. Il raconte, simplement, ce qui l'éloigne peut-être du camp des " durs " de la littérature, mais l'installe dans ce lui de la pureté que suggère le titre. Sa clarté et sa pureté rendent merveilleusement navigable ce roman argentin, sans avoir eu besoin de s'appuyer sur une intrigue sophistiquée ni sur les coups bas qui réveillent la sensualité du lecteur.
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Transparente

Collection L'Autre Amérique dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Ide/ette Muzart Fonseca dos Santos

POSADAS Carmen. Mon frère Salvador et autres mensonges Nouvelles (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon). 1996. PRENZ Juan Octavio. Fable d'Inocencio Onesto, le décapité. 1996. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. DE FRANCISCO Miguel. Armoire de célibataires. traduit de Michel Falempin, 1996. VERDEVOYE Paul (traduits et présentés). L'abattoir suivi de Soledad, 1997. MIGDAL Alicia, Historia Quieta, Histoire Immobile, 1998. @L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8819-6

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero. 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires. 1995. ARGUETA Manlio, Un jour comme tant d'autres. 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier. 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud. 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa. 1994. BOURGERIE D., Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité. 1992. BRANT Vera, La routine des jours, 1998. CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. DIAZ ROZZOTTO Jaime. Le papier brOlé (trad. de J-J Fleury), 1996. GIL OLIVO Ràmon. L 'homme sur la place et autres nouvelles, 1997. GOSÂL VEZ Raul Botelho. Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow). 1994. JACOME Gustavo Alfredo. Pourquoi les hérons s'en sont allés. 1998. JIMENEZ GIRON Adalberto. Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros). 1995. LAFOURCADE Enrique. Laf2te du Roi Achab. 1997. MACEDO Porfirio Mamani, Les vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997. MAR TI José, Vers libres. Edition bilingue établie par Jean Lamire. 1997. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier). La vengeance, 1992. MEJIA José, Plus grand que les plus grands 1997. MONTSERRAT Ricardo. La périlleuse mémoire de Tito Perrochet. 1992. MONTSERRAT Ricardo. Là-bas, la haine. 1993. OTERO Lisandro, La situation. 1988. PALLOTINI Renata, Nosotros, traduit du portugais par Jandira Telles de Vasconcellos, 1996.

-

Enrique Medina

Transparente

Traduit de l'argentin par Maria Pournier

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur La Vengeance, L'Harmattan, Les Tombes, L'Atalante, El Duke, L'Atalante, 1992 1995 1996 1997

Les Chiens de la nuit, L'Atalante,

Avant-propos

Transparente parut en 1974, alors que l'auteur venait de faire scandale avec Les Tombes! à Buenos Aires. Un immense public populaire avait immédiatement reconnu en Medina un frère dans l'humiliation, la langue brutale et la lucidité sur les mécanismes sociaux. Comme le disent encore ceux qui l'avaient dévoré en

cachette, à quatorze ou quinze ans: « Il avait tous les doctorats du monde; il disait vrai, parce qu'il sortait de l'université de la rue. »
Antonio di Benedetto avait lu Les Tombes en prison, alors que le régime militaire sévissait, et il a tenu à préfacer la réédition de 1985 de Transparente par ces lignes: « Oui, j'ai découvert Les Tombes dans une tombe et je me suis
juré de revoir le jour

-

de quelle façon, je n'en savais rien

-

afin

de témoigner à Enrique Medina, que je ne connaissais pas à l'époque, l'admiration de l'un de ces contingents unanimes de maudits qui avaient eu un travail, une famille, enfin une position,

même très modeste dans la société, jusqu'à leur

«

disparition ».

L'exemplaire qui circulait de cellule en cellule dans cet antre de l'Unité n° 9 de La Plata devait faire partie de l'une des vingt-sept premières réimpressions du livre, parmi les rares titres qui circulaient : Le Livre par excellence, la Bible, y était interdit, comme
1. Las tumbas. Milton ed.. Buenos Aires. a été traduit et publié au Brésil (Sao Paulo, Editora Brasilense, 1976),aux Etats-Unis (New York.Garland Ed.. 1993.trad. par David William Foster) et en France (Nantes. Librairie L'Atalante. 1995).

les œuvres d'Ernesto Sabato. [...] En 1984 je suis revenu pour peu de temps d'exil, et j'ai rencontré Enrique Medina, parmi le groupe de jeunes écrivains qui était venu m'escorter de l'aéroport d'Ezeiza au Centre culturel San Martfn. J'ai eu alors l'occasion de connaître les collègues d'une génération qui étaient nés ou qui avaient mûri, comme certains plus âgés, dans un contexte où penser, et parfois écrire, et pour un petit nombre d'entre eux, publier, représentait un risque permanent. Alors j'ai pu rendre compte à mon nouvel ami Medina de l'avidité avec laquelle nous avions dévoré ce qu'il racontait dans Les Tombes, augmentée par deux faits: d'une part, la maison de correction dont parlait le livre ressemblait terriblement à ce que nous étions en train de vivre, quoiqu'à une puissance inouïe, et nous partagions la même sensation sinistre de châtiment inexplicable, avec des méthodes semblables et une férocité équivalente; d'autre part, les geôliers ne se rendaient pas compte qu'en laissant Les Tombes pénétrer dans la prison ils permettaient l'entrée d'une nouvelle semence de passion pour la liberté chez ces lecteurs persécutés. Parce que Les Tombes, en racontant les privations de liberté est un hymne à la liberté, comme l'est le Séjour dans la maison des morts de Dostoïevski. Et je tiens à préciser que je ne mentionne pas ce géant russe de l'écriture dans cette page sur Medina par hasard. Autobiographique2 ou non, en tout cas narrée avec justesse, la misère des adolescents qui pour avoir enfreint une norme quelconque ou simplement pour cause de pauvreté avaient été jetés dans ces prisons dites « maisons de correction» par antiphrase, est ce qui a classé Medina parmi les auteurs de documents sociaux et, au-delà, humains. Ce préambule était nécessaire pour présenter Transparente qui après Solo Angeles3 et Les Tombes, confirmait le professionnalisme de Medina, écrivain qui, loin de rester enchaîné au char triomphal qu'était devenu son premier roman, prenait le risque de contredire son image de « dur» dans
2. Pour une biographie de "auteur, voir La Vengeance, introduction, trad. par Maria Poumier. Paris, L'Harmattan, 1992,

3. Buenos Aires, Milton ed.,

1973.

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le paysage des lettres argentines. Mais Transparente n'est-il pas un texte violent, à force d'intensité bouleversante, autour du parcours de cette petite paysanne mal mariée, qui souffre et qui encaisse des coups dans la grande ville où elle tente de s'intégrer? Elle part d'un des paliers les plus bas de la société, celui de servante, alors que les abus et l'injustice auraient dû l'y reléguer. Il n'était pas difficile pour les dames qui les employaient, ces servantes, de s'apercevoir qu'elles venaient généralement de la campagne et qu'elles étaient toutes imprégnées de la pureté de ce milieu [...] Transparente appartient aux gens que Medina aime le plus, les humbles, et la trouvaille c'est ce personnage central d'origine rurale, c'est-à-dire cette créature du pays profond, qui n'est pas préparée pour la vie, qui n'est pas allée à l'école, et qui portera dans sa chair les stigmates de la ville: abus en tout genre, exploitation, privation de toute considération... Aussi bien comme employée de maison qu'à l'atelier ou à l'usine. Et pourtant le livre n'est pas un roman social
protestataire

-

du moins pas explicitement.

C'est au lecteur de

s'insurger s'il cède à sa conscience, car il ne pourra pas nier qu'elle le lui réclame à cor et à cri. Medina ne fait appel ni au pamphlet ni à la moindre démagogie. Il raconte, simplement, sans recourir non plus à un langage discutable, ce qui l'éloigne peut-être du camp des « durs» de la littérature, mais l'installe dans celui de la pureté que suggère le titre du livre. Le titre correspond bien à la valeur essentielle de cette œuvre qui fait son chemin et qui restera dans l'histoire du roman argentin, sans avoir eu besoin de s'appuyer sur une intrigue sophistiquée ni sur les coups bas qui réveillent la sensualité du lecteur. Sa clarté et sa pureté rendent merveilleusement navigable ce roman, si bien servi par les vertus lyriques de la prose et cette admirable série de photos des années trente4. » Transparente est en effet d'une virtuosité qui équilibre symétriquement celle des Tombes. Medina avait su faire adhérer le public
41n Enrique Medina, Transparente, Aires, Milton ed., 1985, p. 9-14. « Pr61ogo par Antonio Di Benedetto
Il,

Buenos

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avide des Tombes sur la base de la croyance que l'impact atroce du livre était légitimé par un sceau d'authenticité, autobiographique. Dédié explicitement à sa mère, Transparente est un hommage à une femme très pauvre qui a beaucoup enduré, et elle offre une succession de réminiscences sur le père bien réel de l'auteur, boxeur et absent (évoqué d'ailleurs ensuite encore dans El Duke3), et sur la famille maternelle, d'origine andalouse, aventureuse, malheureuse et lyrique qui est bien, le registre civil en fait foi au cœur du livre, celle de l'auteur aussi. Une dette est donc payée envers le maternel et l'originaire, qui retrouvent leur connotation traditionnelle de tendresse. On est dans le même cadre que dans Les Tombes et Les Chiens de la nuif' : la misère, où tous déploient des efforts surhumains pour retrouver la dignité. Mais là-dessus se tricote rétrospectivement un récit de vie qui construit une nouvelle image de l'écrivain; celle-ci a d'ailleurs dérouté ses lecteurs argentins les plus exigeants. Julio Cortazar lui-même a suggéré sa difficulté à en analyser les procédés d'écriture: « J'ai beaucoup aimé Transparente. C'est un livre différent, au climat très particulier, et qu'il n'était pas facile du tout de réussir », a-t-il déclaré. Vingt ans plus tard, il est devenu plus facile de cerner les secrets de fabrication de l'ouvrage, précisément parce qu'il en est paru d'autres dans le même registre qui sont restés à mi-chemin entre l'exercice laborieux et la prétention expérimentale, dans le domaine du récit de vie documentaire sur les classes illettrées et paysannes d'origine, déracinées et malmenées par la migration en

ville. Le roman social du XIXe siècle européen fut très tôt une
dimension fondamentale de la littérature latino-américaine, car elle avait besoin de se fonder sur la récrimination envers les puissants,
5. Buenos Aires, Milton ed., 1976; The Duke, Londres, Zed Books, 1986,trad. par David William Foster; E/Duke, librairie l'Atalante, 1997. 6. Perros de /a noche, Buenos Aires, Milton ed., 1978; adaptation cinématographique par Teo Kofmann; Les Chiens de /a nuit, librairie l'Atalante, 1996.

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coupables de l'histoire aliénante. Et très tôt au xxe elle trouve un ton irréfutable, dans le récit à la première personne et le maniement des langues orales et locales, dialectes bâtards par rapport au castillan érudit. Du Mexique au Brésil, les années 1960-1980 voient l'apothéose du« roman-témoignage» qui reçoit le label de littérature révolutionnaire et adaptée aux temps nouveaux, entre autres par la consécration que lui apportent les prix annuels du concours Casa de las Américas de Cuba. Avec le recul, on découvre que les plus beaux fleurons de cette moisson doivent beaucoup aux études de mœurs et à la recherche du pittoresque systématiques dans l'école naturaliste socialisante dont Zola reste le virtuose, et qui supposent en fait le regard volontairement indiscret, psychiatrique, obscène, d'un narrateur qui a les repères savants du monde des dominants, et qui rajoute une projection de ses propres abjections à la description des bidonvilles et autres réalités sordides qui le fascinent et le dégoûtent. Or l'héroïne de Transparente sait rester noble, et sait démasquer les classes moyennes sans être elle-même caricaturale; elle est presque illettrée, et raffinée dans ses pensées et leur expression. C'est là qu'intervient la spécificité du lexique et de la syntaxe de Medina, disciplinés, dociles à la vérité inhabituelle que cherche l'auteur. La truculence virile de Glaviot et des crapules des Chiens ou du Duke n'a plus lieu d'être, puisque c'est une âme de dame qui parle: sa langue est donc naturellement cuite, si on peut dire, et non plus crue. Cuite à point, dorée comme la nostalgie et comme ce qui intéresse les femmes, ce qui se travaille dans la subtilité et l'exactitude. Ou encore comme le pain, le comble du quotidien, et si pauvre en matières premières: monotone et inépuisablement bon, à condition qu'on ait vraiment faim, c'est-à-dire faim de vérité. Aussi le lexique de Transparente est-il incroyablement pauvre et austère. Ceci correspond à une certaine fidélité envers les conséquences historiques du déracinement de l'espagnol en Amérique: une bonne part de la richesse du vocabulaire technique des agriculteurs européens, et de leurs métaphores a été noyée dans

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l'Atlantique. Par exemple, en Amérique, continent de déclassés, on appelle monte (en espagnol d'Europe, « montagne ») tout ce qui, d'un paysage quelconque, répugne à la paresse naturelle d'un humain meurtri, qui n'a pas choisi sa place: soit la montagne proprement dite, soit la forêt, soit la friche, soit le maquis impénétrable. Les subtilités qui font distinguer au géographe la savane de la steppe, de la prairie, de la pampa ou de la brousse laissent froid le Latino moyen, qui ne s'encombre pas de tout ça, qui préfère simplement tenir el monte à distance. De même puebla peut être le hameau, le village, le bourg, la petite ville. Aucune différence de nature entre ces campements sans projet propre, la langue spontanée refuse donc de les distinguer. Et quand on est franchement déraciné, urbanisé, pourquoi se fatiguer à distinguer les arbres et les arbustes, ne sont-ils pas tous palo (bâton, piquet, poteau, mât, bois) ou mata (plante), qui, seulement s'ils servent à quelque chose, seront prolongés par un qualificatif approprié? Ce que l' appauvrissement de la langue latino-américaine et populaire traduit, c'est la rancune d'usagers qui se savent expropriés de la richesse de la tradition, perdue dans les migrations séculaires, et des richesses naturelles, qu'ils ne connaissent qu'à titre de peones (étymologiquement, pions, piétaille, armée de réserve, pouvant servir soit de chair à canon, soit, en temps de paix, de chômeurs virtuels, de monnaie d'échange pour faire baisser les exigences des ouvriers qualifiés). Journaliers, donc, sont ceux qui fabriquent la langue vive de l'Amérique, et qui vivent au jour le jour, qui savent qu'ils n'ont ni la maîtrise du passé (ils ne conservent pas grand-chose dans leur précarité, ni n'écrivent l'histoire), ni celle du futur. Voilà de quelle farine est Transparente, limpide et fluide comme l'eau de la conscience de la narratrice. On ne saurait comprendre la délicatesse de sa prose sans insister sur sa féminité. Il y a là le principe d'écriture minimaliste, ascétique, qui fait la force exemplaire de Marguerite Duras. Et cette référence est indispensable pour faire apprécier le feu qui assemble toutes les misères du livre. L'impropriété des termes, que l'on rencontre souvent comme aboutisse-

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ment de l'amenuisement des réserves lexicales, contamine en effet la syntaxe: car puisque les choses sont nommées de travers, leur nom exact omis s'inscrit comme un blanc, comme une lacune, comme un silence qui hante, qui habite la phrase devenue forcément creuse, et donc sonore, parlée. Et la non-dénomination fuyante va bien au-delà des problèmes de terminologie rurale. Toute chose, tout fait social ou psychique est malmené de la même manière hardie. Si bien qu'il y a un phénoménal retournement de la rhétorique dans cette écriture, où le non-dit envahit, et signifie, et donne seul son sens plein aux traces, aux bribes, aux jalons que le récit écrit dispense avec parcimonie. Inutile de préciser qu'il ne s'agit pas de non-dit morne, scabreux, maniaque et pseudo-freudien. C'est du non-dit hasardeux, libre, inventif, de la sève, de l'imprévu, des choses que le lecteur perçoit d'abord comme énigmes déroutantes, et qui peu à peu lui donnent le plaisir de se laisser saisir, reconnaître comme le sens contenu au fond des expériences communes. Josefina Delgad07 a vu là une des grandes qualités libératrices du livre, dans la postface qu'elle a rédigée pour l'édition de

1985 : « Le titre fait allusion à différentes possibilités de transparence : celle d'Etelvina, être qui ne cache ni ne reflète, mais qui montre au travers d'elle-même; transparence d'un langage qui ne s'interpose pas mais qui permet la pénétration dans le sens. Le sens réside dans le choix, et il s'agit ici de celui de la mimesis du témoignage. Autrement dit, du refus du rédemptionnisme idéologique au profit des limites - qui ici, paradoxalement, élargissent et enrichissent la réflexion - du témoignage, lequel est construction d'une métaphore du discours naturel. » De cet art de faire parler la transpiration des choses procède aussi le découpage des séquences: on change d'époque, on revient sur le passé, avec le naturel de la méditation qui n'a cure de hiérarchie chronologique, qui enrichit le sens par superpositions, dont les percussions successives doivent beaucoup à l'art du montage cinéma7. Universitaire
argentine.

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tographique - en effet toutes sortes de mystères artificiels sont créés par les élisions rattrapées à retard, par les plans qui reviennent avec de nouveaux éclairages, etc. Mais, là encore, si le sens cinétique et cinévisuel de Medina est décisif - de plus renforcé dans les éditions argentines8 par une impressionnante série de photos intercalées de façon stratégique -, le trucage ne marche que parce qu'il est parfaitement discret, qu'il épouse la demande de confiance, de bonheur du lecteur. Celle-ci est peut-être ici avant tout demande de « preuves» que les pauvres savent être admirables, sans cesser d'être humains, au sens de défectueux, et donc sans devenir des héros positifs, c'est-à-dire des fantoches indigestes fabriqués naïvement pour une propagande quelconque. Pas de politique dans ce roman-témoignage: c'est déjà une façon pour Medina de refuser l'embrigadement « révolutionnaire» qui était une des règles implicites du genre dans les années 1970, dans le sillage d'Oscar Lewis et de Miguel Barnet. Et un traitement bien étrange du religieux: l'héroïne est certainement plus laïque que bigote, et pourtant elle a besoin d'un pèlerinage de temps à autre, comme sa mère qui faisait jeûner impitoyablement toute la famille et avait les superstitions les plus comiques. Il y a une appropriation partielle par la narratrice de certains rituels et croyances, pragmatique, saine, limitée, qui éclaire sur une certaine fonction positive, universellement utile, des choses antiscientifiques. Comme de juste, l'usage si personnel du religieux par l'héroïne de Medina se combine avec un certain anticléricalisme, et Medina signe de sa propre orthographe réfractaire l'ensemble de sa recherche: il refuse comme dans ses autres romans la majuscule à dieu. Enfin, un roman qui, Cortazar l'avait bien perçu, est expérimental, et complexe, sous son apparente transparence. Qui ne dévoile pas tous les secrets proposés par Les Tombes, mais en ajoute de plus profonds. La vie des pauvres y reste au bout du compte une
8. Cinq, à ce
jour.

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vie pauvre, sans retournement de fortune feuilletonesque, et pourtant chaque page ouvre irrésistiblement l'appétit sur la prochaine, et à la dernière page du roman, on ne se console pas de n'avoir pas encore la clé du drame qui continue de lier le fils, adulte, en danger de mort, à sa mère... si bien qu'on cherchera désespérément un Medina de plus à lire. Celui-ci doit sa respiration, sa richesse paradoxale à l'exploitation inégalée du féminin. Medina a ensuite pratiqué le roman féminin à la première personne dans plusieurs autres œuvres: Con el trapo en la boca9, Buscando a MadonnalO, El

Secretol1,et d'innombrables nouvelles12. C'est là qu'il a déployé
une sensibilité extrême au non-sensationnel, au non-truculent, au non-obscène, et au juste. Justesse, pourrait aussi s'appeler ce léger monument à l'amour, tel que le pratique chaque lecteur, en secret, pour des créations de son rêve ou encore des parents-racines, les bêtes de la campagne et la terrible nature des choses. Pour Josefina Delgado, le parfum de Transparente irradie au point qu'on peut y voir une allégorie de l'âme collective tendue vers le renouvellement vital: « La volonté d'acceptation transforme Etelvina en involontaire protagoniste d'une histoire paradigmatique, précisément parce qu'elle ne saurait se transformer, parce qu'elle assume le destin d'autrui à travers le sien. Assise devant cette fenêtre virtuelle qui s'ouvre sur son passé, Etelvina pénètre dans le temps de l'attente.» Fenêtre d'attente ou d'espérance, Transparente ne transmet pas seulement l'un des visages attachants de l'Argentine, mais aussi de la force pour exiger des œuvres littéraires encore plus de cette transparence vivifiante.
Maria POUMIER

9. Buenos Aires, Milton ed., 1983. 10. Buenos Aires, Galerna ed., 1987.Adapté pour le théâtre par l'auteur, et représenté à Buenos Aires en 1995. 11. Buenos Aires, Galerna ed., 1989. 12. Voir La Vengeance, op. cit., ainsi que El escritor, el amor y la muerte, Buenos Aires, Planeta ed., 1998.

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