Tras Bitako ou Les sentiers du paysan

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296189492
Nombre de pages : 176
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Carlomann R. BASSETTE

TRASBITAKO
ou Les sentiers du paysan

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L'-aribeennes

ditipns

75009Paris

5, rue Lallier

Crédit photographique: collection particulière de l'auteur. Illustration de couverture: peinture à l'huile de Michel Rovelas.

Tous droits

@ Éditions CARIBÉENNES, 1989. de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. ISBN 2-87679-048-3

A mon père, ma mère, mes frères et sœurs A ma femme et mes enfants A tous mes frères de combat A tous les combattants pour la liberté et la dignité de l'Homme

AVANT-PROPOS

Ce recueil intitulé Les Sentiers du Paysan ou Tras Bitako est avant tout l'itinéraire vécu d'un paysan qui, parti de sa campagne par le chemin des écoliers, se trouva un beau jour des années 1960 fusil en main sur le parcours du Combattant en plein bled algérien. Oh, paradoxe! C'est de là, dans la matrice africaine, qu'une curieuse pollinisation se produisit et commença sur mon arbre généalogique une lente. nouaison donnant ce fruit jusque-là méconnu. Tras Bitako est né. de mes réminiscences, de mes veilles, de mes incertic tudes, de mes convictions et de ma détermination à rester debout « compos sui », les yeux ouverts en toutes circonstances. N'obéissant qu'à ma seule conscience, fidèle à une éthique familiale transmise de génération en génération toujours sur le même terroir et préservant ce qu'on a coutume d'appeler l'Amour du sol natal, j'ai voulu, en homme passionné, pénétrer l'Ame et l'Histoire de mon pays. Quelle tentative exaltante, mais combien éprouvante et riche en enseignements de toute sorte! Si aujourd'hui je me décide à rendre public ce recueil, après bien des années de réticence - parce qu'il me semblait inopportun de livrer en pâture le moi secret d'un lutteur intransigeant et austère - si donc aujourd'hui cet handicap est surmonté c'est qu'il a fallu d'abord l'insistance des miens puis celle de mes camarades et amis proches. Mais aussi en vérité, m'ont forcé la main les récents développements alarmants d'une situation en pleine déliquescence sur les plans politique, économique, socio-culturel et artistique qui plus que jamais prévaut dans notre pays. Ces récents développements montrent à souhait qu'il y a volonté et arrogance à maintenir la Guadeloupe en laisse loin d'une Caraïbe à la recherche de son unité géographique, politique et culturelle. La belle affaire! Est-ce possible de tenir un tel discours, afficher tant de superbe et en même temps casser les oreilles des uns et des autres en évoquant les Droits de l'homme ici ou là piétinés, faire la morale aux Afrikaners, voire prétendre être défenseur des opprimés?
Eben dèmen ké oblijé ni gayak !

S'agissant de mettre en péril la personnalité et le vécu, chèrement payés, de l'homme guadeloupéen, il ne fait plus de doute (pour de bon cette fois), « que nous courons à la catastrophe» (phrase du professeur et vulcanologue

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Brousse prononcée lors de l'éruption de la Soufrière d'août 1976) sans bien évaluer les vrais dangers à moyen et long termes. Faut-il attendre que « les pluies de cendres rouges» ensevelissent inexorablement notre si beau pays pour qu'enfin le sursaut salutaire résulte d'un réflexe collectif de nous épargner des drames irréparables et des jours plus sombres que ceux connus à la Grenade depuis l'inqualifiable assassinat de Maurice Bishop et la mainmise de l'omniprésente soldatesque yankee? Les Guadeloupéens résolus sont-ils prêts à apporter au monde caraïbéen leur part de mortier et de courage afin d'édifier un jour, d'un bout à l'autre de cet archipel amérindien la Grande Communauté de la diaspora antillaise? Sont-ils prêts à œuvrer pour voir tomber un jour tous les filets et chicanes séculaires posés et entretenus par les différents pays de tutelle au nom desquels Bruxelles s'arroge le droit de considérer les Antilles comme parties intégrantes de la Communauté Européenne damant le pion en quelque sorte à Caricom ? J'ai la conviction profonde que le temps presse. N'est-ce pas le moment opportun de tout faire pour lever toutes les hypothèques entravant notre complète émancipation? Le moment n'est-il pas réellement venu de penser aux grandes décisions à prendre? La Caraïbe n'est-elle pas en train de secouer sa léthargie? A la table des échanges des A.C.P. n'avons-nous point notre place tout naturellement pour chercher à l'obtenir de droit? L'homme guadeloupéen - guyanais - martiniquais - haïtien créolophone et francophone entend-il activement participer à l'édification de la grande communauté antillaise? - Bien entendu cette communauté antillaise serait dotée de pouvoirs suffisants lui permettant d'être l'institution fédérale idéale garante de notre authentique et inviolable souveraineté dans le concert des nations et états de ce monde. Si ce recueil pouvait d'une part contribuer à susciter un intérêt croissant pour toutes ces questions posées et l'appréhension des problèmes majeurs qu'un homme du terroir rencontre tout en se préoccupant de retourner, de creuser, de bêcher et d'ameublir sans relâche la terre gardienne de ses espoirs, témoin de ses tribulations et aussi parfois de son exaltation discrète et d'autre part permettre de mieux éventer les supercheries retardant la prise de conscience nationale inéluctable, j'aurais fait de mes veilles, de mes réminiscences, de ma hargne malgré moi, au moyen d'une curieuse alchimie (dont je serais le premier à ne rien savoir d'une telle combinaison) les matériaux constitutifs d'un compost bien de chez nous, entreposé à même le sol de mon pays et utilisable à souhait. Cela je le devrais à tous ceux qui, à des moments et des degrés divers, m'ont apporté concours et encouragements. Aussi, je voudrais exprimer à tous ma gratitude et mes remerciements, surtout aux camarades et amis d'enfance qui ont bien voulu agrémenter l'ouvrage d'illustrations et photographies de leur choix. A mon ancien professeur de lettres et ami Yves Leborgne auteur de la préface, je dis sans ambages toutes ma reconnaissance et le mérite qui est le sien d'avoir dispensé un enseignement fécond à plusieurs générations de filles et de fils de notre Guadeloupe. A mon ami Richard Fleming, le dynamique président de l'association sportive et cultu8

relle de Trois-Rivières (la J.T.R) qui, par son appui franc et constant, a permis la réalisation matérielle de ce recueil, je tiens à rappeler l'estime que je lui porte: son soutien m'a été indéfectible jusqu'au bout. Que tous sans exception veuillent bien accepter mes sincères remerciements. Trois-Rivières, le 5 mars 1987 Carlomann BASSETTE

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PREFACE

Je n'ai pas accepté sans appréhension de lire ce recueil que tu exposais avec une surprenante humilité à l'examen critique, sincère et au besoin brutal, d'un «prof» pour qui tu avais gardé affection et estime. C'est que, resté attentif aux péripéties du «front culturel» où se joue peut-être l'essentiel de l'avenir de notre pays, il m'arrive assez souvent d'être inquiet du pullulement de poèmes, en créole, en français, ayant prétention d'imposer barde, griot ou prophète à l'admiration des masses ou d'une élite. C'est que je doute plus souvent de la sincérité des auteurs que de leur talent. Il y a un danger pour la poésie quand les «poètes» sont assurés d'une audience que les bruits et la fureur des militantismes à la mode leur offrent indiscrètement. Habileté n'est pas habilité! Il y a un danger pour la constitution de notre conscience nationale quand les textes qui prétendent l'exprimer s'enracinent dans « l'opinion» plutôt que dans la vérité douloureuse d'une appartenance au peuple et à l'Histoire que ce peuple a fomentée de son sang et de ses malheurs, de son sang quotidiennement coulé dans les travaux de la terre ou historiquement versé dans les extrêmes combats pour la liberté! Qu'est-ce que le peuple en fait? Si ce n'est, jadis, les marrons du « Camp décidé », les fracassés du Matouba, les Combattants de Baimbridge tombés les derniers autour d'Ignace, leur poitrail africain défiait le souffle de la mort esclavagiste au cri de « Vivre libre» ! Qu'est-ce que le peuple en fait? Si ce n'est Nestor foudroyé naguère, plus immémorial que le sablier de la place de la Victoire dont son sang magnifia les racines! Qu'est-ce que le peuple enfin? Sinon le courage unanime, anonyme des Bitakos d'ignames, de café et cannes, de bananes et fouyapens ! Peuple de coutelas et de pikwa, de morue salée et de cassaves ! Tu m'offres mon enfance, ô Poète, dans la légende légère et pathétique des flocons de kapoks, qui sont âmes revenues des marrons exemplaires. Mon enfance, ô Poète, de lambi cuit et de blanc ka kiné, de zig zag estaba ! Et tu dis en créole maternel aussi bien qu'en français paternel la gésine des biques et le défi de poyos lancé en baïonnettes contre la rage des cyclones. Voilà que tu m'offres ma terre écobuée, ouverte et fécondée selon ton obstination de paysan ou refermée sur le secret des graines et des racines. Et qu'as-tu planté là, ô Poète Bitako !

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Que sèmes-tu par tout temps sinon l'espoir d'un soleil qui s'appelle Liberté? Homme par le djebel et par le morne, j'accueille ta voix traditionnelle et la profération bilingue de l'Espérance. Celle-là même indestructible qui ramène, quand un cyclone a démâté dans la montagne les bananeraies et humilié les cannes dans les plaines de Grande- Terre, à la fertilité des sols la force assermontée de nos bras infatigables. Caraibe à l'âme triple, debout dans le désastre, Carlomann je te hèle par ton nom de savane! Carlomann Bassette agrée à hauteur d'homme cet hommage fervent d'un djanpo des grands fonds! En guise de préface! Je dis: Les Traces Bitako sont chemins de notre mémoire et de notre vaillance. Yves LEBORGNE Ancien professeur de Lettres

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AVERTISSEMENT

Guadeloupe/Papillon Dessin de l'auteur « Dans mon île qu'on dit belle belle comme des ailes de papillon» Coloris 13

SUR LES SENTIERS NON BATTUS

Avez-vous eu cette joie tranquille, toute personnelle de courir la campagne par des chemins rocailleux ombragés, des sentiers bordés de ronces, des raccourcis s'enchevêtrant aux traces rougeoyantes de fraises grimpant à flanc de coteau sous des fourragères de lianes, bercé çà et là de bamboussement, de bruissement d'ailes, de chants d'oiseaux, de brise légère, ou étonné d'entendre le curieux tintamarre des « gratt' cwi » et des bestioles invisibles? Avez-vous jamais humé la fumée d'un boucan de branchages, les effluents odorants de la lente combustion du bois de pois-doux, d'abricot, de cannelier, de bois d'Inde, d'un four à charbon gigantesque brûlant depuis des semaines? Avez-vous vu cet homme solitaire penché sur la fosse à igname, caressant de ses mains calleuses la terre noire fertile gardienne discrète de son désarroi, de ses confidences ou encore témoin de ses sarcasmes, de ses enfantillages déroutants mais combien salutaires? Avez-vous remarqué ce regard profond, ces gestes mesurés, cette sérénité, cette assurance d'un art consommé? Sur les sentiers du paysan, l'enchantement, la tiédeur crépusculaire, le silence des espaces verdoyants si paradisiaques paraissent-ils, ne distraient que temporairement des réalités sociologiques du monde rural fortement marqué du sceau de la tradition. L'homme y est pleinement dans son environnement économique et social, en butte aux vicissitudes quotidiennes toujours plus contraignantes dans une société qui a perdu son âme et ses valeurs morales. Néanmoins cet homme aux frusques rapiécées affectionnant le kaki et le drill, tient aux règles non écrites de la coutume, acquises dans le respect de l'autre, de son travail, de ses idées, et s'ingénie à assurer vaille que vaille sa subsistance et son indépendance en ne comptant d'a,bord que sur soi. Sous chaque pli de son front dégarni, le paysan s'acharne du matin au soir à cultiver l'espoir de se trouver le lendemain plus dispos, plus alerte à poursuivre sa tâche: dommage qu'elle ne soit appréciée à sa juste valeur. Oh... Que d'obligations, de ténacité, 15

d'opiniâtreté, pour servir aux uns et aux autres les fruits de l'abondance et n'obtenir en retour, en plus des coups de soleil et des douleurs rhumatismales qu'un pécule dérisoire! Étonnante faculté de surmonter les épreuves qu'a l'homme de la terre. Quel potentiel de sagesse acquis face à l'adversité et aux cataclysmes naturels! Tout chez cet homme est observation, discrétion, attente, patiente construction car dans l'édifice qu'est la réussite, l'échec ne représente à ses yeux qu'un impressionnant vestibule. Sur les sentiers de la vie faire connaissance avec un vieux baroudeur des « traces bitako » c'est comme entreprendre une longue randonnée sous les futaies et les champs d'acacias du passé. Mais hélas, elles sont de plus en plus rares ces rencontres fortuites enrichissantes : la campagne aussi subit d'inexorables mutations. La vieille garde du savoir occulte s'éteint lentement mais sûrement. Et pourquoi alors hésiter à emprunter ces traces bitako à la recherche de ces ajoupas enfumés, de ces jardins créoles, de ces cases envahies de parfum de café grillé, de citronnelle, de vanille, etc., etc, s'il est vrai comme l'atteste la pensée peule qu'ignorer le passé c'est compromettre l'avenir? Une telle randonnée doit certainement être exaltante, quand on est bon marcheur « bon zié bon zorey » amoureux de la nature, attentif et contemplatif sous ce foisonnement de verdure, de couleurs chatoyantes propres à ces contrées antillaises en allant par quelque sentier à la découverte de paysages merveilleux, s'attardant à causer au hasard des rencontres, avec des gens d'un autre horizon, d'activités paysannes très souvent mal connues mais riches d'enseignement. Un paysan qui vous invite à découvrir sa terre, ses espoirs et ses déceptions c'est une autre découverte, une démarche en marge d'une âpre réalité dans un monde fermé dans ses us et coutumes. Il faut s'armer de patience pour bien s'initier... Que d'ombres sur ces sentiers-là, sur ces traces-là! Une féérie de jeux d'ombres: l'ombre de ces grands arbres de la forêt tropicale. Figuier maudit, fromager (ou arbre à soucougnan), châtaignier, gommier (ou arbre à encens) arbres-événements aux troncs incisés. L'ombre aussi de fugitifs et de guerriers venus d'ailleurs. Aussi faudrait-il, pour ne point s'égarer, reconnaître attentivement chaque glyphe, chaque balise et si besoin est, de se munir qui d'une torche, qui d'un flambeau car peut-être, sur le tard on pourrait encore trop longtemps s'attarder à percer quelque mystère et ne plus retrouver le chemin du retour sinon vagabonder jusqu'au « camp décidé» niché au sommet de cet ancien volcan, le massif la Madeleine consacré Mausolée de verdure à la gloire de valeureux combattants de la liberté, en quête d'une explication, d'une signification de cette étrange randonnée qui ne s'achève point tant elle se prolonge dans le temps, au-delà des espaces et par la pensée. Car sur ces sentiers-là l'Histoire a pris rendez-vous. Et quels rendez-vous! 16

Ainsi donc il y a des traces qui mettent à mal la mémoire assoupissante, la mémoire chloroformée. Elles s'enfoncent résolument dans le suaire opaque jeté sur un peuple meurtri dans sa chair, traumatisé par son incroyable odyssée, tout ébloui de se retrouver sur le chemin peu ordinaire de l'Histoire. Histoire d'une facture particulière, une Histoire coloniale qui n'a point de précédent dans l'Histoire du Monde, si bien qu'elle devient référence étant expérience affinée par des métropoles anglaise, française, portugaise, hollandaise. Elle a servi de modèle aux quatre coins du globe, toujours avec un plus de subtilité, d'habileté à tout mettre en œuvre pour empêcher l'émergence d'une conscience nationale chez les peuples dominés et asservis. Mais il faut bien admettre aujourd'hui que ce fut en fin de compte une tragique utopie quand bien même l'expérimentation forcenée ici ou là se prolonge avec pour corollaire encore d'innocentes victimes, des cimetières en surcharge et des prisons remplies à craquer, un état de violence inquiétant. On est même tenté d'affirmer que précisément c'est l'impétuosité des courants nationalistes qui oblige à de nouvelles formes d'agressivité concertées dont le centre nerveux se définit à partir d'un Cartel d'États dits hautement policés, établis sur les rives de l'Atlantique Nord. L'exemple le plus criant a pour théâtre la terre déjà si éprouvée au cours des quatre derniers siècles par les hordes sanguinaires du trafic triangulaire: l'Afrique et particulièrement l'Afrique du Sud, la terre des peuples bantous. Ce qui en ce moment s'y passe dépasse l'entendement. Les Afrikaners avec la complicité du Cartel poursuivent dans les bantoustans et leur périphérie la plus ignoble, la plus criminelle et abominable domination et extermination des peuples noirs. La République d'Afrique du Sud au mépris des droits fondamentaux garantissant à tout individu le plein exercice de sa liberté, exécute comme bon lui semble des hommes, des femmes et des enfants parce qu'ils sont nés noirs et affirment avec véhémence leur droit à la vie, leur droit au bien-être et à la dignité. Il est intolérable et inadmissible, après les massacres perpétrés par les ségrégationnistes du Ku Klux Klan, après les pogroms tsaristes et camps de concentrations nazis que le monde actuel accepte passivement qu'un État moderne se complaise ostensiblement à pendre, à fusiller, à mutiler ses propres citoyens. Quelle honte pour ceux-là mêmes qui prônent hypocritement à la tribune des Nations-Unies et ailleurs la défense des droits de l'homme car au demeurant ils ne cessent de consolider leurs relations privilégiées avec le numéro un de la production de l'or et des diamants dans le monde. Est-il donc toujours de mise de concevoir qu'il n'y a vraiment d'hommes au sens réel du terme et dignes d'attention que ceux qui ont pour patronyme: Sakarov, Valessa, Kauffmann ou encore des transfuges des pays du pacte de Varsovie? Oh ! ceux qui s'appellent Mandela, LutiIi, Tutu, Biko, Moloïse, ceux des grandes savanes, des forêts équatoriales, du Sertao, des grands espaces amazoniens etc., etc. Aucun intérêt! ils

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