TRAVAIL AU NOIR, INFORMALITE : LIBERTE OU SUJETION ?

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Assimilés à des pratiques illégales, travail au noir et informalité sont supposés être clairement distincts des activités conduites dans l'économie formelle officielle. En fait, l'auteur montre l'imbrication étroite des activités informelles et formelles. Le travail au noir est articulé à l'économie formelle et en dépend étroitement. Mais l'informalité, si elle peut donner lieu à des solidarités, produit essentiellement l'assujettissement, la précarité, la sujétion…
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296399921
Nombre de pages : 160
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TRAVAIL AU NOIR, INFORMALITÉ
LIBERTÉ OU SUJÉTION?
Une lecture de travaux relatifs à l'économie informelle

:

Ce travail a bénéficié de l'aide du Plan urbain, ministère de l'Équipement.
@ L'Harmattan 1999

ISBN: 2-7384-8473-5

Liane MOZÈRE

TRAVAIL AU NOIR, INFORMALITÉ

:

LIBERTÉ OU SUJÉTION?
Une lecture de travaux relatifs à l'économie informelle

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions
Jacques LEENHARDT et Pierre JOZSA, Lire la lecture, 1999. RAMÉ Sébastien, L'insertion professionnelle et sociale des néoenseignants, 1999. ChryssouIa CONSTANTOPOULOU (ed.), Altérité, mythes et réalités, 1999. Anne-Marie DIEU, Valeurs et associations entre changement et continuité, 1999. Thierry FILLAUD, Véronique NAHOUM-GRAPPE, Myriam TSIKOUNAS, Histoire et alcool, 1999. Norbert ALTER, La gestion du désordre en entreprise, 1999. Bernard DANTIER, Séparation ou désintégration de l'École ?, 1999. Nicole PERUISSET-FACHE, La logique de l'échec scolaire, 1999. Paul GRELL, Lesjeunesface à un monde précaire, 1999. Cédric FRÉTIGNÉ, Sociologie de l'exclusion, 1999. Corinne SAINT MARTIN, Etre assistante de service social, 1999. Jean-Louis MEYER, Des contrats emploi-solidarité aux emploisjeunes, 1999. Jean-Olivier MAJASTRE, Approche anthropologique de la représentation, 1999. Yvonne NEYRAT, L'art et l'autre, 1999. P. DONATI, S. MOLLO, A. NORVEZ, C. ROLLET, Les centres maternels. Enjeux et réalités éducatives, 1999. Marie-Madeleine MILLION-LAJOINIE, Reconstruire son identité

parle récit de vie, 1999.

Introduction

La fraude, le travail au noir, la corruption, sont, on le sait, des situations banales depuis longtemps. Pourquoi alors s'intéresser aujourd'hui à l'économie informelle? Quels sont les phénomènes « nouveaux» qui sont apparus récemment et qui pourraient justifier une investigation sur ce thème? Le développement de l'informalité dans les pays du tiers-monde, dans des segments de plus en plus importants de l'économie, tout comme l'extension, sans doute due à la crise, de pratiques informelles dans les pays riches, conduisent à s'interroger sur le statut de ces « travailleurs du noir» et sur les modalités de fonctionnement de cette économie informelle dans les deux types de pays. Sans évidemment prétendre à une similitude absolue des situations, il semble pourtant que des convergences puissent être perçues, sur lesquelles il convient de s'arrêter en s'appuyant, entre autres, sur la lecture des travaux de recherche qui y sont consacrés.
Dans un premier temps, cet état des lieux de l'économie informelle pourrait faire penser à un inventaire à la Prévert, longue énumération dont les termes cherchent à frapper les imaginations par les contrastes et les oppositions qu'ils supposent toujours peu ou prou. Citons, pêle-mêle, quelques-unes de ces expressions qui, bien souvent, se déclinent et se dévident en d'imperceptibles nuances, non sans tenter de les ranger, d'en proposer une classification. Relevons d'abord toutes les expressions qui qualifient les formes du travail que l'économie informelle présuppose: par

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exemple, « travail au noir », « travail noir », « travail en noir », « travail clandestin», « travail occulte», « marché noir». Comme le rappelle A. Sauvy (1984), la couleur noire, dépour.. vue d'ondes lumineuses, souffre généralement d'une fâcheuse réputation, même si dans quelques rares cas elle est associée par exemple aux fêtes (paysans vêtus de noir le dimanche, fracs et habits noirs des bourgeois), ou peut également revêtir une signification neutre (yeux noirs, cheveux noirs). Autrement, le noir est souvent identifié à la tristesse «( idées noires », « animal noir», « il broie du noir»). Les poètes ne sont pas les derniers à reprendre la métaphore - « Le soleil noir de la mélancolie» (Nerval, Baudelaire). Le noir fait peur: on parlera de la crainte du « cabinet noir», du « trou noir». Le « pavillon noir» des pirates fait, lui, trembler les navigateurs les plus téméraires. Le noir évoque, comme le deuil, auquel il renvoie en Occident, à des événements dramatiques: ainsi le « jeudi noir» du crash de 1929. Si l'on aime se divertir de drames, on peut lire des « romans noirs» «( Série noire», « Fleuve noir») ou pratiquer un « humour noir» sans pour autant nécessairement devenir un adepte des « messes noires ». Le noir est en outre souvent synonyme de saleté physique ou morale (les « ongles noirs», « être noir», ourdir de « noirs complots »), ou peut renvoyer à ce qui ne doit pas appa-

raître au grand jour (<<caisse noire »). La connotation péjorative attachée au noir, qui s'étend d'ailleurs parfois au marron (<< avocat marron »), a peut-être contribué à l'émergence de sentiments de type racistes. Promulgué en 1685, le Code noir réglementait l'utilisation des esclaves noirs jusqu'en 1794, date à laquelle la Convention abolit l'esclavage. On n'est pas très loin du noir lorsque Rosa Luxemburg parle d'« économie de l'ombre ». D'autres images surgissent lorsque sont employées des expressions telles « activité clandestine, occulte, cachée ou souterraine», qui renvoient à des expressions comparables utilisées par des anciens Anglo-Saxons qui parleront, pour leur part, de hidden activity au de underground activities. Les auteurs italiens évoqueront, de leur côté, plutôt 2

1'« économie immergée », et l'on parlera souvent d'« économie invisible» pour les anciens pays de l'Est, où ce type d'activités a été et demeure florissant. Un autre ensemble d'expressions renvoie à l'idée de « double économie », d'« économie bis ou duale ». À l'idée de complémentarité ou de suplémentarité, on peut ajouter l'idée d'une économie dès lors dite « pluraliste». D'autres dénominations insistent, quant à elles, plutôt sur le côté informel, voire fantomatique, de ces activités (Illitch). Cette absence de forme, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, peut dans certains cas conduire celles-ci à se nicher dans des interstices ou dans des espaces de transition (Lautier). Si l'ensemble de ces termes, certainement non exhaustif, semble bien rattacher l'ensemble de ces activités au domaine économique, cette richesse sémantique indique clairement la difficulté à les identifier, à les appréhender, à les circonscrire, puisque, à l'évidence, elles tendent à se développer dans les domaines les plus divers de la vie sociale. Avant de pousser plus loin, une précision s'impose: les expressions que nous avons citées pêle-mêle renvoient toutes, peu ou prou, à l'idée d'activités socialisées, voire à l'idée de travail, qui s'effectuent dans la sphère de l' oikon opposée à celle de la polis. « Historiquement, il est fort probable que la croissance de la cité et du domaine public s'opéra aux dépens du domaine privé, du foyer, de la maison [...] Le trait distinctif du domaine familial était que les humains y vivaient ensemble à cause des nécessités et des besoins qui les y poussaient. Ils obéissaient ainsi à une force qui était la vie elle-même [...], qui, pour subsister dans l'individu et dans l'espèce, exige la compagnie» (Arendt, 1983, 67-68). Comme le rappelle plus loin Hannah Arendt,

l'apparition de l' homo [aber suppose « la constante présence
d'autrui ». Ni démiurge ni bête, l'homme s'adonne au travail qui n'assure pas seulement sa survie propre mais aussi celle de l'espèce. Les activités que nous avons évoquées plus haut concernent bien la sphère économique, au sens où elles renvoient à des

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phénomènes relatifs à la production. à la distribution et à la consommation des richesses. Dès lors, la question est la suivan-

te

:

comment classer ces activités, comment déterminer ce à

quoi nous avons précisément à faire? Les terminologies renvoient incontestablement à des situations variées. Il convient, à présent, d'opérer des regroupements susceptibles d'éclairer l'analyse. En effet, peut-on relever une quelconque similitude entre le clientélisme ou la corruption (Morice) et la sphère domestique, entre le troc ou les petites annonces (Adair) et le travail des travailleurs clandestins (Morice, Laé), entre la « perruque» ou la fraude et la petite production non marchande (Gershuny)? Pour y voir clair, peut-être convient-il, comme le font J. Gaudin et M. Schiray (1984), de repérer quelques-uns des événements historiques qui permettent de « donner sens » à ces différentes notions et qui en ont « fait la fortune ». Pour cela, il convient tout d'abord de distinguer ce que l'on pourrait appeler des expressions « traditionnelles» de celles qui font florès juste avant ou immédiatement après 1968. Les premières, si elles renvoient à des situations connues de tous temps - formes d'activités illégales, telles la contrebande, la piraterie ou la corruption - illustrent des pratiques effectives, souvent décrites (Dobb, 1969). Dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, F. Braudel décrit quelques-unes de ces formes illégales: « [À Londres] une population misérable voit défiler devant elle les richesses des navires qui accostent [...] Le brigandage affreux dont la Tamise est le théâtre [...] et qui s'exerce sur toutes les espèces de propriétés commerciales. [À] ces chapardeurs qui opèrent par bandes organisées [s'ajoutent] les gardes de nuit, les déchargeurs, les mate-

lots [...] "les alouettes de vase", "fouilleurs de la rivière". »
(Braudel, 1979, Il, 486). Comme on peut le constater, ces formes d'illégalité et de contrebande coïncident, tout comme à la même époque, les contrôles de prix et les réglementations, avec des formes d'organisation sociales et économiques historiquement définies, qui ne renvoient à aucune réalité d'aujourd'hui. En ce sens, nous les écarterons de notre propos, sachant cependant que nous reviendrons plus tard sur la distinction entre légal et illégal. 4

Au contraire, les expressions qui apparaissent vers les années 1968-1970 renvoient, à notre sens, à des enjeux politiques, à des débats de société, qui nous concernent encore directement, d'où leur pertinence actuelle pour comprendre les évolutions économiques contemporaines. En ce sens, elles acquièrent pour nous une épaisseur, une consistance particulières, et impliquent des conséquences pratiques qu'il convient de leur rattacher au niveau de l'analyse. Ce sont elles que nous avons choisies de présenter, dans la mesure où elles nous semblent emblématiques de préoccupations nouvelles au moment de leur émergence et surtout porteuses de problématiques originales qui placent l'informalité au cœur des transformations économiques et sociales de l'époque. Leur apparition est liée, comme le suggèrent Gaudin et Schiray, à différents ordres de phénomènes. Nous en retiendrons trois, qui ne se situent pas aux mêmes niveaux d'analyse.
Un premier ensemble de phénomènes - mai 68, naissance du féminisme radical entre autres - renvoie à ce que nous pourrions appeler une mutation de la sensibilité sociale, une forme de réinterprétation du sens de la vie et de la vie en société en particulier. Au « désenchantement du monde» analysé par Max Weber, auquel correspond un certain assujettissement aux institutions, on pourrait désormais opposer une plénitude choisie et construite de la vie humaine, de la vie en société. La manifestation de cette transformation pourrait en particulier se lire dans un rapport renouvelé à la sphère économique, celle qu'Hannah Arendt associe au règne de la nécessité. Mais, paradoxalement, cette évolution va se traduire de deux manières différentes: elle conduira, d'une part, à revaloriser le « hors économique », voire 1'« a-économique» - l'engagement associatif et militant, par exemple - et redonner sens et portée à toute une sphère dite « domestique» et, par extension, informelle qu'ont pour leur part analysée historiens ou anthropologues. Mais, d'un autre côté, cette démarche va contribuer à faire émerger à proprement parler toute une part invisible, souterraine, du travail: à savoir, le travail domestique des femmes. Marx parlait, à ce propos, de sphère de reproduction de la force de travail; les féministes,

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quant à elles, voudront mesurer et surtout faire reconnaître ce travail domestique qui, bien que dit « informel», produit la possibilité même du travail en tant que tel. Dans ces deux dimensions, la notion d'informalité permet d'avancer les réflexions et de structurer l'analyse. Deuxième série de phénomènes qui sont à l'origine du développement de la notion d'informalité à partir de 1968 : le choc pétrolieret ce que les libérauxont appelé « la crise de l'ÉtatProvidence ». La première crise pétrolière va contribuer à faire vaciller, à sa manière, ce que l'on pourrait appeler l'omnipotence

productiviste: la limitationpressentiedes forcesproductivesde
la planète que cette crise révèle brutalement va conduire les économistes libéraux, au pouvoir dans pratiquement tous les pays capitalistes développés, à rompre avec le keynésianisme des années de croissance. Le développement d'activités informelles pourrait peut-être amortir les effets que l'on prévoit dramatiques: la mobilisation de solidarités locales ou familiales, tout comme le recours au travail au noir, pourraient éviter, pensentils, qu'advienne l'explosion sociale toujours redoutée. Cherchant à lutter contre ce qu'ils appellent les « méfaits de l'État Providence », certains auteurs parmi les plus libéraux tenteront d'imposer l'idée d'une régulation de la crise par le « moins d'État », d'où l'attention portée au travail au noir, moins du point de vue d'un manque à gagner pour le budget de l'État que comme éventuel substitut pour les emplois disparus dans la tourmente de la crise. Troisième entrée, enfin: les effets de la crise pétrolière vont offrir un cadre d'analyse à partir de l'évolution que les économistes observent depuis longtemps dans les pays en voie de développement, confrontés à l'extension d'un secteur informel important. Là encore, la notion d'informalité semble permettre une
« sortie de crise» et offre, en quelque sorte, un cadre d'interven-

tion pragmatique et politique susceptible d'apporter des solutions aux conséquences désastreuses de la crise mondiale.
Ces trois types de phénomènes ne sont ici distingués que pour les commodités de l'analyse; il va de soi que, tant sur le 6

plan des idées que sur celui des conséquences pratiques, de nombreux chevauchements seront observables - que nous tenterons de signaler au fur et à mesure de notre argumentation -, chevauchements qui parfois peuvent conduire à des « convergences » à première vue contre nature, et à tout le moins à des prises de position qu'il est parfois légitimes de réinterroger aujourd'hui. Exemple de ce type de paradoxes: la revendication d'une vie « hors de la sphère économique », d'une vie « autogérée », « autonome», « autoproduite », peut ainsi conduire à produire de la surexploitation (Amselle, 1980), au développement de formes de travail « au noir», où ceux qui y sont engagés ne bénéficient d'aucune protection sociale, par exemple. Autre exemple: les micro-économistes, tels Becker ou Lévy-Garboua, étudient le cas du travail domestique dans le cadre d'une théorie du consommateur et d'une théorie des choix fondée sur une allocation rationnelle par les agents économiques du temps et des ressources (théorie du capital humain) qui, bien que reprenant le même terme, n'a que peu à voir avec la position des féministes qui expliquent celui-ci en le référant à une forme historique d'aliénation des femmes. Notre travail s'efforce, par une lecture raisonnée des auteurs et de leurs positions, de rendre compte des évolutions, des inflexions, mais aussi de ces rencontres paradoxales, dans la mesure où toutes ces notions ont été elles-mêmes soumises à des hybridations, voire à des mutations et à des travestissements au cours des trente dernières années. Abordons, dans une première partie, l'analyse de ce que l'on pourrait appeler les trois sources de l'informalité à partir de 1968, pour passer ensuite, par l'analyse des segmentations qu'il convient d'opérer dans cette notion, à une présentation des formes d'informalité que nous choisirons de présenter j enfin, une dernière partie est consacrée, par la présentation de quelques recherches récentes, à l'analyse des nouvelles articulations entre formel et informel. Nous n'avons pas procédé à une lecture exhaustive des travaux relatifs aux activités du « noir ». Nous avons, au contraire, choisi de présenter des auteurs dont la problématique nous a paru pouvoir éclairer 7

utilement les activités informelles, que l'on parle de « secteur informel» comme nombre d'auteurs, ou bien d'« économie informelle», pour ceux qui récusent l'existence d'un « secteur» informeL Nous nous sommes appuyés, dans la première partie de ce travail, sur des auteurs des années 1970 pour permettre au lecteur de bien situer les enjeux du débat de l'époque; en revanche, pour les parties suivantes, nous faisons référence à des ouvrages plus récents, qui présentaient l'avantage de développer un point de vue théorique cohérent: d'un côté, l'ouvrage collectif coordonné par Manuel Castells, Alejandro Portes et Lauren A. Benton, paru en 1989, qui rassemble des monographies sur des situations diversifiées, réalisées dans le cadre d'un programme de recherche international de cinq années, et l'article de synthèse de Portes paru en 1994, tous deux inédits en français; de l'autre, des auteurs français tels Laé, Lautier et Morice qui ont cherché, l'un, à décrire des « figures» de l'informalité, et les seconds, à mettre en question la notion de « secteur» informeL

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Les trois « sources» auxquelles s'est nourri le débat autour de l'informalité après 1968

Mai 1968 ou une brèche dans le modèle productiviste
Peut-être n'est-il possible qu'aujourd'hui de mesurer pleinement les effets produits par mai 68 sur les pratiques sociales et les mentalités. Le discours habituel consiste à considérer mai 68 comme le passage d'une société socialement et politiquement archaïque à un modèle contractuel moderne dont les Accords de Grenelle préfigureraient la forme à venir. À cet égard, mai 68 annoncerait peut-être involontairement cette modernisation de l'État que les socialistes inaugureront treize ans plus tard (Donzelot, 1994). À l'instar des modernisations issues de la période héroïque de l'après-guerre (Fourquet, 1980), celle-ci s' annonce sous le signe de la paix sociale et de la réduction des inégalités. L'État-providence, qui se développe dans ce même mouvement, veut, dans cette optique, en être le garant. Que ce phénomène s'accompagne d'une forme d'intégration de la classe ouvrière et de ses représentants ne fait qu'en renforcer la validité et la portée. La « nouvelle société» imaginée par ChabanDelmas et Delors s'inscrit, à cet égard, clairement dans ce processus. Sans remettre globalement en cause ce type d'analyse, il nous faut cependant insister sur ce que cette démarche tend à occulter et qu'un regard rétrospectif permet de mieux cerner. C'est dans la durée, en effet, que peuvent s'apprécier certains 9

effets de l'utopie expérimentale qu'a pu être 1968. et en particulierses conséquencessur le « projet de société », à l'époque encore profondément productiviste et fordiste. Soit dit en passant, les sociétés dites « socialistes» - du camp du même nom - souscrivaient à l'évidence, même si c'était de manière caricaturale, voire tragique, aux mêmes canons. Nous envisagerons successivement la manière dont mai 1968 a renouvelé les conceptions et les pratiques au niveau des articulations entre l'économique, d'une part, et le social, le culturel et plus largement le politique, d'autre part; puis, dans une seconde section, les conséquences qui en ont résulté sur le plan du travail domestique.
L'informel comme mode de vie alternatif « Vivre sans entraves », mot d'ordre naïf s'il en fût, a été relayé par « Libérez la parole» et « Vive la vie». Pour mélancoliques qu'ils puissent paraître aujourd'hui, ces rappels ne sont rapportés ici que pour illustrer schématiquement la manière dont les. mots s'étaient traduits dans des pratiques concrètes: critique des ordres existants, comme la hiérarchie, la productivité ou les savoirs monopolisés par les mandarins, par exemple; expérience de démocratie directe à travers la tenue systématique d'assemblées générales, où chacun avait droit à la parole; avec, pour corollaire, la mise en acte de procédures d'auto-organisation. Contrairement à l'idée généralement répandue, mai 68 n'était pas porteur d'une révolution utopique, à venir, c'était une révolution du présent pleinement assumé. C'était une révolution réaliste, pleinement vécue. Ce « réalisme », qui ne doit rien au sinistre réalisme socialiste stalinien, va lentement diffuser dans toutes les couches sociales: « C'était amusant. Ce n'était pas une vraie guerre, nous n'avions pas de haine, rien n'était dramatique. Alors qu'aujourd'hui, si une révolution s'enflammait, ce pourrait être horrible. Les jeunes ont de vrais soucis et puis des gens ont faim» (Caroline de Bendern, Le Monde, 21 août 1997, « La Marianne de mai 68 »). Dix millions de grévistes ont 10

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