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TRAVAIL, CULTURE ET NATURE

De
232 pages
Quels sont les liens entre le travail, la culture et la nature dans le contexte de la crise sociale d'un pays industrialisé comme la France ? Quels rôles les parcs nationaux et naturels régionaux jouent-ils dans le vécu rural de cette crise ? Vouloir soutenir la vie sociale tout en valorisant la culture régionale et en protégeant l'environnement suscite d'importantes questions. Basé sur les cas du Parc national des Cévennes et du Parc Naturel Régional du Pilat, ce livre montre qu'aucune institution ne peut rester indifférente aux problèmes du chômage, du recul agricole et du dépeuplement persistant de certaines régions rurales. Malgré les diverses difficultés, il montre également que les parcs naturels régionaux favorisent la diversification du travail rural, la revalorisation du patrimoine culturel et naturel des " campagnes " de la France/.
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Travail, Culture et Nature
Le développement local dans le contexte des parcs nationaux et naturels régionaux de France

@ Éditions l'Harmattan. 1997 ISBN: 2-7384-5998-6

Andréa S. FINGER-STICH Krishna B. GHIMIRE

Travail, Culture et Nature
Le développement local dans le contexte des parcs nationaux et naturels régionaux de France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

L.Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD)
L'Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD) est une institution autonome qui entreprend des recherches multidisciplinaires sur les dimensions sociales de problèmes contemporains du développement. L'institut est guidé dans son travail par la conviction qu'il est indispensable de bien comprendre le contexte social et politique pour définir des politiques efficaces de développement. L'Institut tente donc de donner aux gouvernements, aux organismes de développement, aux organisations de base et aux universitaires les moyens de mieux comprendre comment les processus et les politiques de développement affectent divers groupes sociaux. Travaillant par l'intermédiaire d'un vaste réseau de centres nationaux de recherche, l'UNRISD vise à encourager une recherche originale et à renforcer la capacité de recherche des pays en développement.
Les recherches actuelles portent sur les thèmes suivants : Reconstruction des sociétés déchirées par la guerre; Environnement. développement durable et changements sociaux; Crise. ajustement et transformations sociales; et Action bénévole et démocratie locale: Partenariat pour un avenir meilleur en ville. Les nouveaux programmes de recherche incluent: Politique sociale. réforme des institutions et mondialisation; La responsabilité des entreprises dans le développement durable; Les nouvelles technologies d'information et de communication et le développement; Culture et développement; Genre. pauvreté et bien-être; Réforme du secteur public et Etats en crise; Réforme agraire dans les pays en développement; et Emergence du tourisme de masse dans le Sud. Les programmes de recherche achevés sont les suivants: Conflit ethnique et développement; Conséquences socio-économiques et politiques du commerce international de drogues illicites; Participation et changements dans les relations de propriété des sociétés communistes et post-communistes ; et Violence politique et mouvements sociaux. Les projets de recherche de l'UNRISD réalisés dans le cadre du Sommet mondial pour le développement social de 1995 comprennent: Repenser le développement social dans les années 1990; Diversité ethnique et politiques publiques; Restructuration économique et politique sociale; et 1ntégration sociale à la base: la diversification urbaine. Une liste des publications de l'Institut est disponible sur demande en écrivant à : UNRISD. Centre de référence, Palais des Nations, CH-1211 Genève 10, Suisse. Fax: (41 22) 740 07 91 ; e-mail: info@unrisd.org ; Internet: http://www.unrisd.org

Sommaire

Préface . Liste des figures .................... Liste des abréviations.......................................................
I. Introduction.................................................................

9 15 17 19 35 35 45

n. La vie rurale, la crise sociale et les zones protégées... . Déclin démographique et recul agricole....................... . Débat sur le chômage................................................... . La politique française de la conservation: Les zones protégées ;

.

49

nI. Exemples de sociétés rurales en transformation: Les Cévennes et le Pilat.................................................... . L'histoire d'une économie locale mouvementée: Le Parc National des Cévennes..................................... . Les rapports ville-campagne: Le Parc Naturel Régional du Pilat ........................................................................ IV. Les parcs face au déclin du rural profond................ . Impacts sociaux des parcs nationaux ...........................

61 63 73 83 87 7

.

Impacts sociaux des parcs naturels régionaux...............

94

V. L'idéologie de la conservation: Du pouvoir administratif aux mouvements sociaux............................ . Les origines de l'idéologie de la conservation.............. . Les mouvements sociaux des années 1960-1980.......... Les mouvements écologistes d'aujourd'hui .................

.

107 109 116 123

VI. Le développement local: Une tentative d'intégrer le travail, la culture et la nature.......................................... . La valorisation du territoire en tant que patrimoine ...... . Les concepts de " zone périphérique" et" zone centrale" ................................................... VII. Des intérêts divergents parmi différents groupes d'utilisateurs . Les conflits d'usage. ............................................... . Les conflits de représentation....................................... . Les conflits d'appropriation.........................................

133 138 155

.

161 162 168 174 187 188 193 203 209 217

VIII. Les populations, les parcs et les institutions locales. . Les intérêts collectifs et particuliers.............................. . La décentralisation et le pouvoir communal................. . Problèmes de légitimité, de transparence et de participation .

IX. Conclusions

.............

Références bibliographiques............................................

8

Préface

Quels sont les liens entre le travail, la culture et la nature dans le contexte de la crise sociale d'un pays industrialisé comme la France? A l'exemple des parcs nationaux et des parcs naturels régionaux, nous mettrons les politiques de conservation des milieux naturels en relation avec les transformations du monde rural. Plus particulièrement, nous traiterons des influences que ces parcs ont sur les territoires et populations locales. A défaut d'apporter des réponses concrètes, ce travail soulève des questions d'actualité. La discussion de ce livre est divisée en neuf chapitres. Dans l'introduction, nous exposerons notre choix d'étudier la France, ses régions rurales et ses parcs nationaux et naturels régionaux en tant que vitrines d'observation de questions plus larges portant sur les liens entre travail, nature et culture. Dans le deuxième chapitre, nous esquisserons les dynamiques sociales, économiques et démographiques caractérisant la crise en France et la manière dont elles touchent les populations rurales. C'est après avoir cerné le contexte social général du pays, notamment concernant la dépopulation, le recul 9

agricole et le chômage, que nous présenterons la politique nationale de la conservation, en particulier ses conceptions et réalisations de parcs nationaux et de parcs naturels régionaux. Dans le troisième chapitre seront décrites deux études de cas: le Parc National des Cévennes et le Parc Naturel Régional du Pilat. Ces parcs ne seront pas présentés de manière comparative, mais de manière à analyser leurs expériences et difficultés particulières dans leurs tentatives de concilier des objectifs de protection de la nature et de développement local. Dans la première étude, nous mettrons en valeur l'histoire mouvementée de l'économie rurale en rapport avec l'environnement naturel. Dans la seconde, nous définirons davantage les relations économiques et culturelles entre les populations citadines (visiteurs et administrateurs) et les résidents et travailleurs de l'intérieur du parc, notamment afin de cristalliser leur différentes conceptions et utilisations de l'environnement. Le quatrième chapitre confronte les parcs nationaux et naturels régionaux au problème du déclin du rural profond. Sans pouvoir offrir une évaluation précise portant sur l'ensemble de ces divers parcs, les exemples et données ici présentés révèlent des influences souvent plus positives que négatives de la pratique de ces institutions sur les populations des territoires concernés. Un cinquième chapitre retracera les origines de l'idéologie de la conservation remontant aux XVIIIèmeet XIXèmesiècles, et la manière dont elle a pu évoluer plus récemment sous l'influence des mouvements sociaux des années 1960-1990. Les diverses tendances du mouvement écologiste seront discutées, ainsi que leur relation avec les institutions de la conservation et en replaçant le cas de la France dans une perspective internationale.

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Nous observerons alors dans le sixième chapitre ce que l'expérience française apporte au concept de " développement local" , en particulier au travers du projet des parcs naturels régionaux, ceux-ci représentant effectivement une tentative de concilier travail, nature et culture par l'adaptation des démarches aux territoires d'action. Nous analyserons d'une manière critique l'approche typiquement française du développement local- entre autres son accent sur la défense du patrimoine. La discussion portera sur la manière dont ce type de projet s'accommode ou non de l'idéologie de la conservation telle qu'elle est par exemple mise en pratique dans les définitions conceptuelles et territoriales de "zones périphériques" et " zones centrales" propres aux parcs nationaux. Dans la même volonté de définir les obstacles au "développement local" des populations rurales au sein des parcs, nous discuterons dans le chapitre VII des rapports parfois conflictuels entre les citadins touristes, les administrateurs des parcs et les populations rurales résidant ou travaillant dans les parcs. Les divergences parmi ces différents groupes sociaux seront distinguées en diverses causes de conflits d'utilisation, de représentation et d'appropriation. Dans le chapitre VIII, la discussion portera sur les relations que les différents parcs entretiennent avec les institutions locales et la manière dont leurs administrations sont elles aussi amenées à négliger la participation des résidents. Nous serons alors à même de comprendre les difficultés que les administrations des parcs rencontrent, en tant qu'institutions publiques, dans leurs tentatives de réconcilier une certaine définition d'intérêts collectifs ou communs avec les intérêts particuliers. L'originalité et les limites de l'expérience française du point de vue de sa capacité à tenir compte de dimensions sociales seront évaluées en conclusion. Nous remarquerons alors que l'approche des parcs naturels régionaux accorde davantage Il

le développement local à ses objectifs de protection du patrimoine naturel et culturel et que, malgré les faiblesses de la mise en pratique, l'expérience est innovatrice dans l'actuel contexte international de la conservation. Mises à part des enquêtes sur le terrain portant sur le Parc National des Cévennes et le Parc Naturel Régional du Pilat ainsi que des entretiens avec des employés de la Fédération des Parcs Naturels Régionaux de France, du Programme de l'Homme et de la Biosphère (Man and Biosphère, M.A.B.) à l'U.N.E.S.C.O. et du Parc National de la Vanoise, l'analyse de ce livre repose principalement sur une revue critique de littérature. Or, la quantité et la qualité de documents délivrés par les parcs constituent une limite importante à nos observations; on y trouve en effet une profusion de textes promotionnels mais relativement peu d'analyses. De plus, les parcs suivent irrégulièrement les indicateurs socio-économiques et démographiques de leur territoire. Nous avons eu l'opportunité d'avoir accès à un réseau international d'études sur la question des implications sociales des zones protégées à travers le monde. Nous avons pu travailler au sein d'un groupe de chercheurs de l'Institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social (U.N.R.I.S.D.) qui a réalisé des études de cas sur les impacts des parcs dans divers pays du Nord et du Sud. Ces échanges ont aussi contribué à donner une perspective plus globale à nos réflexions. De nombreuses personnes ont contribué à ce livre par des commentaires et des critiques. Nous sommes particulièrement reconnaissants envers: Matthias Finger, Institut des Hautes Etudes en Administration Publique (Lausanne), Jacques Grinevald, Institut Universitaire des Etudes du Développement (Genève), Yann Guillaud, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris), Michel Pimbert, World Wide Fund For Nature (Gland), Danièle Rueger, Université de Fribourg (Fribourg). 12

Au sein de l'U.N.R.I.S.D. nous avons profité d'une collaboration avec Christèle Arnaudon, Solon Barraclough, Kisito Nsarhaza, José Trouvé, Anita Tombez. Cette étude a bénéficié de l'assistance financière du Fonds Mondial pour la Nature (W.W.F. International). Nous remercions aussi le personnel des administrations des parcs nationaux et régionaux qui nous a généreusement reçus et informés.

Andréa S. Finger-Stich Krishna B. Ghimire

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Liste des figures
Page Cartel: Parcs nationaux et parcs naturelS en France Carte 2 : Le Parc National des Cévennes Carte 3: Situation de la Vallée du Galeizon dans les Cévennes Carte 4: La Vallée du Galeizon Carte 5: Le Parc Naturel Régional du Pilat Carte 6: Altitudes du Parc du Pilat 52 65 68 68 76 76

Tableau 1: Parcs nationaux - situation en juin 1992 53 Tableau 2: Parcs naturels régionaux - situation en mai 1993 55 Tableau 3: Parcs naturels régionaux en projet en 1992 56

Graphique 1: Nombre d'exploitations agricoles dans les parcs nationaux de montagne en 1993 Graphique 2: Surface agricole utilisée par les exploitations agricoles des parcs nationaux de montagne en 1993 Graphique 3: Superficie de la forêt dans les parcs nationaux de montagne en 1993 Graphique 4: Evolution démographique du Pilat 1876-1990 Graphique 5: Nombre d'exploitations agricoles dans le Pilat en 1994 Graphique 6: Pourcentage des propriétés communales dans les parcs nationaux de montagne en 1993 Graphique 7: Nombre d'associations foncières pastorales et de groupements pastoraux dans les parcs nationaux de montagne en 1993

89

90 91 94 98 181

186 15

Liste des abréviations
Communauté Economique Européenne Centres Pennanents d'Initiation à l'Environnement D.A.T.A.R. Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale du Ministère de l'Agriculture E.D.F. Electricité De France F.N.P.R. Fédération des Pares Naturels de France UJ.C.N. Union Internationale de la Conservation de la Nature M.A.B. Man and Biosphère (Programme de l'Homme et de la Biosphère à l'U.N.E.S.C.O.) N.C. Zone non-constructible - à vocation agricole N.D. Protection des sites O.C.D.E. Organization de Coopération et de Développement Economiques O.G.A.F. Opérations Groupées d'Aménagement Foncier O.N.F. Office National des Forêts O.P.A.H. Opérations Programmées de l'Aménagement de l'Habitat P.N. Parc National Parc Naturel Régional P.N.R. Plans d'Occupation des Sols P.O.S. R.B. Réserve de la Biosphère S.A.F.E.R. Sociétés d'Aménagement Foncier et d'Etablissement Rural S.A.U. Surface Agricole Utilisée SJ.V.O.M. Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples S.LV.U. Syndicat Intercommunal à Vocation Unique T.U.C. Travaux d'Utilité CollecJive P.N.U.E. Programme des Nations Unies pour l'Environnement U.N.E.S.C.O. Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture U.N.R.LS.D. United Nations Research Institute for Social Development (Institut de Recherche des Nations Unies pour le Développement Social) W.W.F. World Wide Fund For Nature (Fond Mondial pour la Nature) Z.N.LE.F.F. Zones Naturelles d'Intérêt Faunistique et Floristique Z.PJ. U. Zones de Peuplement Industriel et Urbain 17

C.E.E. C.P.LE.

I. Introduction

La société rurale française subit de profondes transformations sociales, qu'elles soient économiques, démographiques ou environnementales. Certains de ces changements ont une longue histoire alors que d'autres, tel que le chômage, ont pris récemment une ampleur sans précédent. Les institutions en place sont en crise dans la mesure où elles ne savent pas comment cesser de participer aux problèmes et comment trouver des solutions durables sans nuire à leurs intérêts propres et immédiats. La création de parcs naturels régionaux représente une tentative de réponse institutionnelle à la marginalisation des régions rurales ainsi qu'à la dégradation des milieux naturels. Certains parcs nationaux français parviennent également à travailler dans ce sens. Les parcs nationaux et naturels régionaux couvrent une superficie considérable: plus de 5 millions d'hectares en 1993, soit environ 10% du territoire du pays. Les parcs naturels régionaux constituent près des neuf dixièmes de cette part. Ensemble, ils touchent plus de 2 millions d'habitants. Comment les ressources naturelles et les espaces de ces différents parcs sont-ils utilisés et gérés dans le contexte de la crise sociale et environnementale actuelle? Par quels moyens et dans quelle mesure les parcs 19

peuvent-ils assumer la triple capacité de protéger la nature, de créer des emplois ou des sources de revenus tout en revitalisant la culture locale? L'étude des impacts sociaux des territoires protégés a été jusqu'à présent consacrée essentiellement aux pays en voie de développement (U.I.C.N., 1993; McNeely et Miller, 1984; West et Brechin, 1992; Wells et Brandon, 1992; Dixon et Sherman, 1990). La raison de l'intérêt assez exclusif porté à ces pays est que leurs populations - en majorité agraires, donc dépendantes

des ressources naturelles locales -. sont fréquemment en conflit
avec les administrations des parcs. Celles-ci imposent des restrictions d'utilisation de la terre, de la faune, de la flore, bien que ces dernières soient souvent nécessaires à la subsistance des populations locales. Les conflits prennent parfois une ampleur telle que l'existence du parc en est réduite à une formalité, ou, pire, à un facteur contribuant à la déstabilisation de la vie économique et de la culture locales. Les études qui ont mis en évidence ces problèmes ont induit un changement notable dans le discours des instances de la conservation. En réalité, les difficultés de mise en pratique et les circonstances locales ont néanmoins peu changé, alors que les territoires bénéficiant d'un statut de protection couvrent des étendues toujours plus importantes (Ghimire, 1994a). Afin de mieux comprendre comment les parcs conçoivent et pratiquent la gestion du territoire, nous remonterons jusqu'aux origines de l'idéologie de la conservation en Occident et, dans le contexte de la France, nous distinguerons les mouvements sociaux qui l'ont influencée part la suite, considérant l'influence de mai 1968 et les différentes tendances écologistes ultérieures. Nous avons voulu étudier si la France, en tant que pays industrialisé disposant de moyens institutionnels et économiques relativement importants, faisait l'expérience de divergences dans sa politique d'établissement et de gestion de zones protégées. Le concept de " conservation de la nature" est le produit d'une 20

société industrielle et de services organisée autour du commerce et des administrations de la ville. L'expansion de la société des loisirs est d'ailleurs aussi le produit de cette même société; son influence sur les institutions et les concepts de la conservation en France, dont le tourisme est une industrie capitale, est particulièrement importante. Il reste à savoir dans quelle mesure cette forme d'utilisation des espaces ruraux satisfait les populations locales quant à leurs besoins en travail et en revenu, leur droit à une distribution équitable des impacts positifs et négatifs des politiques de protection de l'environnement, de l'utilisation et de la valorisation du patrimoine à des fins touristiques, ainsi qu'à leur droit à la cogestion du parc qu'ils habitent. Ces questions se posent d'autant plus sérieusement que la vie économique rurale est fortement touchée que ce soit par le recul agricole ou par la récente vague de "désindustrialisation" (O.C.D.E., 1993: 26-27), la majorité de la population rurale étant effectivement ouvrière. Dans ces conditions de crise économique, les services publics des régions rurales, tels que les écoles, les centres de santé et d'autres infrastructures, viennent aussi à manquer de ressources, sinon à cesser leur activité. Si les concepts de travail, culture et nature apparaissent comme abstraits et sont issus du vocabulaire d'une population urbaine relativement intellectuelle et modernisée, ils définissent néanmoins ensemble un jeu de relations dont toute société dépend d'une manière ou d'une autre. Ces relations déterminent la manière dont un groupe social se constitue, communique, s'organise et se reproduit. La manière de produire et reproduire d'une part un savoir (une vision du monde, des connaissances techniques, un mode d'organisation), et d'autre part les moyens matériels de survie (de quoi se nourrir, se vêtir, se loger, se divertir, se défendre), ne peuvent s'abstraire du système dynamique des forces naturelles (géologiques, physiques, biologiques et chimiques) qui font et défont la vie.

21

Les définitions du terme de "travail" ont subi de grandes variations. Le travail, à l'origine associé au labeur et au travail de l'enfantement, fut défini plus largement par opposition au repos. Le Grand Robert définit le travail comme" l'ensemble des activités coordonnées en vue de produire ou de contribuer à produire ce qui est utile ou jugé comme tel - ou la situation d'un homme qui agit dans ce but" (Le Grand Robert, I 978 : 637. La physiocratie, école de pensée du XVIIIème siècle dont faisait partie François Quesnay (1749-1804), postulait que l'économie des humains devait s'inscrire dans les limites de l'économie de la nature. Elle situait le travail au centre de l'analyse économique, le liant aux conditions de production, notamment à la démographie et aux ressources naturelles (Vivien, 1994: 17). Il est vrai que le terme de travail s'applique autant à des processus de systèmes naturels qu' humains: " La qualité essentielle du travail est de se répéter indéfiniment sans pour autant se consumer dans ce transfert. Par là il diffère radicalement des autres biens de consommation et se rapproche des qualités régénératrices de la matière (...J Appréhendé sous cet angle, le travail donne vie aux substances, ajoute aux individus des qualités intellectuelles et physiques qu'ils n'avaient pas auparavant, infléchit leur relation au milieu et ce milieu lui-même." (Moscovici, 1977: 54). L'association du terme de travail au sens de l' "emploi" coïncide avec l'expansion du mode de production et d'échange mis en place avec l'industrialisation. Le travail y est réduit à un intrant de la production; pour le sujet qui travaille, cela signifie donner son temps" 1) pour le compte d'un tiers, 2) en échange d'un salaire, 3) selon des formes et des horaires fixes pour celui qui vous paie, 4) en vue de fins que l'on n'a pas choisies soi-même" (Gorz, 1980: 7). Dans le présent ouvrage, nous comprenons le terme de travail dans un sens plus large. L'étude des parcs nationaux et naturels régionaux permet de situer le concept du travail au travers de ses relations avec la culture et la nature, ainsi que 22

d'observer la manière dont il évolue à travers la crise sociale et écologique actuelle. Nous l'associerons à une production, reproduction ou création socialement utile, rémunérée ou non, incluant le travail ménager, de garde et d'éducation d'enfants ou d'aides familiales dans les exploitations agricoles. Alors que lors des années de la croissance économique le terme" travail" fut réduit à une activité de production monnayable impliquant généralement un revenu relativement régulier - le salaire - la définition du travail s'est peu à peu transformée au cours des dix dernières années. La mécanisation et la mondialisation de la production, ainsi que l'exigence accrue de "rentabilité économique" dans les secteurs privés et publics entraînent une raréfaction de l'emploi. Les taux de chômage atteignant les proportions actuellement comptabilisées, soit 12,2% de la population active au début de l'année 1995, sont en effet sans précédent. Des prévisions décrivent ces taux comme susceptibles d'augmenter jusqu'à 14% d'ici l'an 2000 (BIT, 1995 : 160). Nous verrons au deuxième chapitre que le chômage a touché tous les secteurs, et plus particulièrement ceux de l'industrie et de l'agriculture: la précarité et l'exclusion en sont les conséquences (Gorz, 1980 et 1988; Roustang, 1982; Sauvy, 1980). Les sociétés des pays industrialisés ont fait l'expérience d'une forte croissance économique dans les années 50 jusqu'au début des années 80; elles y ont découvert le contretemps du travail salarié - les vacances et les loisirs du temps libre (Dumazedier, 1988). L'histoire de l'idée de " temps libre" en France date des premiers congés payés, accordés par le gouvernement du Front Populaire en 1936 (2 semaines). En 1982 ils atteindront les cinq semaines (Lauby et Moreau, 1994 : 225). Au cours des années 1980 et 1990, les sociétés industrielles souffrent néanmoins de plus en plus d'une part du "temps inoccupé" (Gorz, 1980: 10 et 231-237), celui des chômeurs, et, d'autre part, du manque de temps libre parmi ceux qui, pour conserver leur emploi, travaillent plus pour souvent 23

moins d'argent. Cette situation devient intolérable pour beaucoup. Certains réagissent en créant leur propre travail, en prenant le risque de ne pas disposer d'un salaire régulier, afin d'éviter l'aliénation d'un emploi trop envahissant, précaire et prédéterminé. Il semble que les espaces ruraux où la vie est généralement moins chère, le cadre de vie meilleur et les institutions marchandes et gouvernementales moins omniprésentes, se prêtent relativement mieux que les villes à ce type de tentative (Gorz, 1980 et 1988: 269; Roustang, 1982: 182-210). Cependant, l'installation à la campagne requiert un certain investissement; il semble donc que ce soit surtout les cadres moyens et supérieurs qui peuvent se permettre de devenir des" néo-ruraux" . Certains choisiront souvent de compléter leur activité par un temps partiel voué à l'agriculture, d'autres feront un peu d'accueil touristique, ou encore se consacreront à une activité artistique. Parfois des initiatives sociales - en partie subventionnées - voient le jour, par lesquelles les chômeurs se forment et se réinsèrent progressivement dans un travail lié à l'utilisation des ressources locales. Or, dans quelle mesure les différents parcs savent-ils gérer leur territoire afin de maintenir et favoriser cette capacité de valoriser un travail plus autonome? Telle est la question de fond qui traverse tout ce livre. L'emploi agraire, qui actuellement occupe moins de 20% de la population rurale, est dans une certaine mesure encore un travail indépendant; l'exploitation agricole est encore le plus souvent familiale. Le travail du petit exploitant agricole se définit moins en opposition aux loisirs et sert encore dans une relativement large mesure la consommation directe (Schlusselhuber, 1988). Toutefois, les échanges commerciaux dont il dépend pour écouler sa production et se procurer ses intrants le rendent de plus en plus dépendant de pouvoirs financiers et politiques extérieurs. Avec la baisse relative de la compétitivité des petites exploitations dans le contexte du marché mondial d'aujourd'hui, une part croissante des 24

agriculteurs recourent à la " pluriactivité" . Certains choisissent de fournir une production de qualité (culture biologique, culture de petits fruits, de châtaignes, de plantes médicinales, de produits caprins) focalisée sur des filières de commercialisation de petite envergure mais relativement fidélisées. Nous verrons dans quelle mesure les parcs favorisent une agriculture plus diversifiée. Quant au deuxième terme de notre interrogation, la " culture" , nous l'entendons dans une acceptation plus large; à savoir l'ensemble des interactions de l'individu et de son environnement. La culture englobe le mode de vie économique, les formes d'interaction et d'organisation sociale, et les diverses formes d'expression. Elle est une manière de comprendre la nature ou le monde, une manière d'y situer la vie des humains, de motiver et orienter leur volonté d'agir et de transformer ce monde. En tant qu'ensemble des expressions et productions humaines, la culture est considérée comme une partie fondamentale de la vitalité de chaque société (Dupuis, 1991 : 22). C'est aussi la culture qui modèle et distingue les mondes ruraux et urbains. Les sociologues ont encore aujourd'hui des difficultés à donner une définition" scientifique" de la" ruralité" au-delà de la densité de la population résidant sur un territoire; ils considèrent de manière inégale des critères qui ont trait au style de vie, à l'importance de l'activité agricole, aux comportements de consommation, de déplacement, etc. La définition de la ruralité dépend de la société dans laquelle on se trouve, de la perspective et des objectifs de celui qui utilise ce terme. Par exemple, la société française situe ses origines dans le village: la campagne c'est d'où l'on vient, alors que la campagne nordaméricaine est comprise comme un lieu de destination (du colon ou du citadin) (Bodiguel, 1986: 15). L'idée communément associée au terme de "culture campagnarde" appelle les notions de "traditions" ou de " coutumes" , plus rarement de savoir en évolution et encore moins d'institutions locales gérant 25