//img.uscri.be/pth/9201f7871f948a9c93a8273b07405c0d07e587d4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

TRAVELAND

De
242 pages
L'auteur a croisé un homme qui, sous une apparence banale, cachait une pulsion irrésistible au travestissement. Cette expérience curieuse, trouble, ludique aussi, fait rencontrer le petit milieu attendrissant, drôle, ridicule, pathétique et plus rarement dangereux des travestis. Ces travestis bourgeois pour les distinguer de ceux du trottoir ont leur vocabulaire, leur code social et leurs lieux c'est pourquoi l'auteur ajoute à son témoignage un lexique et un carnet d'adresses.
Voir plus Voir moins

TRAVLAND
La Dame et le Travesti
Témoignage

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5728-2

PAULINE PASCAL

TRAVELAND
La Dame et le Travesti

Témoignage

L'Harmattan L'Harmattan Ine 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacqnes 75005 Paris - PRANCE Montréal (Qc) - CANADA 1I2Y 1Kg

Avertissement

Cette histoire, aux transpositions près, est une histoire vraie. Si j'ai voulu la raconter, c'est simplement parce que je l'ai vécue. Et que certaines émotions doivent s'exprimer. Ensuite, parce que d'autres femmes, ou d'autres êtres sont confrontés aux travestis. Plus qu'on ne croit. Et je voulais transmettre ce que j'ai cru apprendre. Je n'ai jamais regardé le travestissement comme monstrueux. Il n'existait tout bonnement pas à mes yeux ou à peine. Il faisait partie de ces milliers de choses dont on n'ignore pas l'existence, sans leur attacher plus d'importance qu'aux quelques lignes qui leur sont consacrées dansJes dictionnaires. Je ne veux rien démontrer. J'ai cherché à comprendre pourquoi et surtout comment je me suis laissée entraîner dans cette aventure. Au passage, j'ai décrit ce petit milieu attendrissant, drôle, ridicule, pathétique et parfois dangereux. J'ai été très sensible aux côtés ludiques de cette aventure. C'est donc à la fois une histoire assez singulière entre un homme et une femme, avec ses routines et ses moments forts, que j'ai voulu raconter, et une visite du milieu étonnant dans lequel elle s'est déroulée.

7

Chapitre 1 : Fondation de la première internationale" trav

Carnet de voyage, Ebeltoft 1993 Ebeltoft, un tout petit Saint Tropez, sur la panie continentale du Danemark. Nous pénétrons toutes les trois, Joséphine, Anne et moi, dans l'appanement qui sert à la fois de logement et de bureau aux organisatrices. Pièce à l'austérité nordique, meubles de bois aux lignes sobres. Jenny, l'organisatrice, l'initiatrice de cette Eurofantasia, est encore habillée en homme, mais déjà entièrement maquillée. L'Eurofantasia est une copie des Fantasia Fairs américaines, vastes conventions de travestis qui ~e réunissent pour Halloween, l'équivalent de Mardi Gras aux Etats- Unis. Comme Ebeltoft, les Fantasia Fairs américaines ont commencé petit. Puis le succès est venu. Plusieurs centaines de trav* américains convergent chaque année dans une station de la côte est. Un Hilton entier est mobilisé, les stands réservés aux fournisseurs des trav tiennent à l'étroit dans les couloirs et les halls du rez-de-chaussée. L'apothéose est la grandiose soirée de clôture. Les trav européens rêvent d~imiter le Nouveau Monde. Et, mieux encore, ils veulent poser les 'bases d'une internationale trav. Jenny, l'organisatrice, est norvégienne. Elle accueille en excellent anglais les trav intimidés qui arrivent un à un, parfois en couple. Quand nous sommes entrées dans son bureau, elle recevait un monsieur corpulent à queue de cheval. Deux trav approximatifs arpentaient la pièce, indécis, comme flottant encore dans leur peau d'emprunt.

* C'est ainsi que les travestis se nomment eux-mêmes. 9

A ce congrès, non seulement les femmes sont admises, mais leur présence est souhaitée. Pour éviter toute confusion, je parle bien de femmes authentiques, de personnes qui, comme moi, ont toujours été des femmes. Et dans l'ensemble, on les reconnaît sans mal des trav. J'accompagne deux trav. Je commence à connaître le milieu des travestis en France. Je suis curieuse d'observer leurs différences avec les trav étrangers. Jusqu'à maintenant, rien de saisissant, car ils sont, très provisoirement, presque tous en homme. Comme les enfants en vacances, qui, à peine sortis de voiture, se précipitent dans les vagues, les trav, les deux miens en particulier, brûlent de se mettre enfin en femme. Ce séjour fut décidé quelques semaines plus tôt. Anne, le travesti dont je partage la vie, et moi-même étions invitées à un dîner chez Joséphine, un autre trav, et son épouse. Joséphine est un trav, très internationalisé qui parle toutes le~ langues et a visité, sans nous attendre, ses semblables aux Etats-Unis, au Royaume Uni et ailleurs. Elle nous annonce qu'une internationale trav va se constituer. Un congrès au Danemark la ponera sur les fonts baptismaux. Anne ne m'en avait pas parlé. Envisageait-elle d'y aller sans moi? C'est raté, je me joins au voyage sans hésiter. D'abord pour être avec Anne. Mais aussi par curiosité, pour voir ça de près. Joséphine n'emmène pas sa femme. Je soupçonne que ce n'est pas uniquement par manque d'argent. Je flaire un complot du genre: "On sera mieux entre hommes !" Joséphine aura gaffé. En tout cas, bonne perdante, elle m'accepte. En arrivant à Ebeltoft, nous nous attendions à découvrir de sublimes transsexuelles nordiques. Anne et Joséphine étaient anxieuses. Elles craignaient tout bonnement d'être écrasées par cette concurrence. Les voici rassurées: les trav cosmopolites ne sont pas très différents des trav français. Tout se passe comme si les trav du monde entier s'étaient mis d'accord pour se conformer à quelques prototypes: trav sexy, prostituée, dame d'œuvre, petite fille, cocotte, star... Trois trav bien typés me passent sous le nez. D'abord un trav a minima. Carla, une allemande qui revêt la moins masculine de ses chemises d'homme, une jupe vraiment pas chère, achetée au marché, des espadrilles unisexe, une perruque posée à la hâte. Rasée de près, Carla évolue sans grand complexe sous l'œil réprobateur des tray perfectionnistes.

ID

Il Y a encore, Bonnie, le tray Michu. Je croyais que c'était là une spécialité française, un monopole de l'ABC*. Le film de Chris Columbus, Madame Doubtfire n'était pas encore sorti. Le tray Michu n'était donc pas un cinéphile qui s'incarne dans son héros, comme, à San Francisco, les "accros" du Rocky Horror Picture Show* qui s'identifient à un TÔle,s'habillent, se griment comme son interprète et miment infatigablement, toutes les semaines, l'acteur dont ils connaissent par cœur chaque réplique, chaque geste, chaque mimique... Non, le tray Michu est simplement un trav qui se reconnaît dans sa vieille concierge. Bonnie a passé une robe informe, taillée ~ans un antique rideau défraîchi et s'est couverte d'un fichu mité qui cache une perruque en synthétique. Elle a chaussé un compromis de godillots et de charentaises. Il ne lui manque que le balais serpillière. On rencontre aussi une catégorie plus ludique, le trav opportuniste. Je nomme ainsi un genre de trav qui compose habilement avec son âge, son style physique, et qui se projette dans une espèce bien typée de femme. Ainsi Carol, un trav anglais, entre avec humour et beaucoup d'aisance dans la peau d'une sorte de veuve joyeuse. Elle s'identifie à ces respectables dames anglaises qui ont eu la patience d'attendre d'être veuves, ont porté le deuil un strict minimum et commencé une nouvelle vie. Carol revêt des robes vaporeuses aux teintes vives et claires. Cet ample trav s'enrobe dans des voiles aériens et arbore d'immenses chapeaux. Les premiers trav que je croise ont ceci de différent des travestis français: ils appliquent des règles d'harmonie beaucoup plus étranges, à vrai dire exotiques, pour associer les couleurs, mêler les formes et les matières. L'un arbore un pull de mohair avec un jupon noir de nylon, l'autre mêle le mauve et l'orange... Je ne me suis pas changée. Il est vrai que je n'ai d'autre peine que de persister dans mon être de feÏ;nme. Joséphine et Anne ont en revanche couru s'habiller en femme. Elles vont vivre ainsi pendant huit jours. Bien plus que les graves colloques trav, c'est ce plaisir, cette passion, cette pulsion qui les ont poussées ici. Ce séjour est un test. Mon interrogation: comment Anne se
* Association des trav français dont on reparlera. * Film de Jim Sharman, avec le leitmotiv "je ne suis qu'un gentil travesti de la Transylvanie transsexuelle", qui se joue aussi à Paris semaine après semaine depuis peut-être vingt ans. Il

comportera-t-elle en restant aussi longtemps en femme. Se prendra-t-elle au jeu, et jusqu'à quel point? Comment réagiraije, comme considérerai-je Anne en ne la voyant plus qu'en femme? Nous nous rendons à un cocktail. J'ai la surprise d'y retrouver une connaissance, Rita, un trav suisse déjà rencontré à Evian, au congrès des trav français où elle était venue en voisine. Mêlées à la vingtaine ou la trentaine de trav, je compte cinq femmes véritables. Les trav tournent en rond, s'abordent timidement. Le vin coule en mince filet: deux verres par personne pour la soirée. Je préfère cette sobriété aux libations parisiennes, elle ne rend pas pour autant les gens expansifs. J'admire le code d'urbanité des trav qui se rencontrent. Question rituelle: Are you a TS ? (Etes-vous transsexuelle* ?). Le trav, flatté, répond l'air modeste: No l'm just a TV? (Non je ne suis qu'un trav !). La courtoisie trav est en effet de faire croire à un camionneur costumé en petite fille qu'on le prend pour Amanda Lear. Hommage flatteur, sinon sincère, à sa féminité. Le prendre trop nettement pour un TV (travesti*) serait évidemment une façon de désenchanter le jeu. Mais la galanterie atteint ses limites quand un trav me demande aussi si je suis une "trans". J'ai failli répondre: Oui. Prudemment, je m'en suis abstenue. On ne plaisante pas avec les choses sérieuses! Joséphine commence le séjour en fanfare. Elle ne ménage pas les effets de toilette et frappe fort, dès la première rencontre, même si, comme les autres, elle organise une savante progression qui doit culminer lors de la soirée d'adieu. Ethnomusicienne, elle est aussi actrice. C'est pourquoi, elle est toujours en représentation. Cet après-midi, elle ressemble à Sarah Bernhardt. Maquillage de scène, tenue extravagante et surannée. Joséphine n'estime du monde artistique français que sa caisse de chômage. Selon elle, le talent n'est pas reconnu en France. Il n'est apprécié qu'à l'étranger. Mais, là-bas, le chômage est mal indemnisé. Et en demeurant en France, elle choisit avec
* Rappelons que la transsexuelle, ou "trans", change de sexe, du moins en apparence et parfois de façon très convaincante. * Le travesti ou "trav" se contente, si j'ose dire, de s'habiller en femme. 12

réalisme entre l'expatriation de son talent et sa rémunération par la caisse de chômage française. En tout cas, elle pratique le travestissement comme un art, celui des onnagatas, ces acteurs du kabuki japonais qui interprètent des rôles féminins*. Sa passion du travestissement, m'explique Joséphine, n'est que l'expression de sa passion des femmes; mieux, de sa voracité de féminité. Sa chimère est de s'absorber, de s'abîmer dans la féminité. Joséphine a acquis une véritable culture du travestissement. Maquillage, adresses pour se procurer les différentes prothèses nécessaires, perruques, boutiques pas chères, rien du savoir trav ne lui est étranger. Elle connaît tout de la littérature, du cinéma, des spectacles de variétés quand, de quelque façon, le travestissement est en jeu. Joséphine, contrairement à Anne, aime s'habiller de façon très voyante. Elle se travestit avec brio, quoiqu'elle répugne à sortir: Pourquoi ce blocage? Sans se faire prier, elle développe sa théorie du travestissement, évidemment un plaidoyer pro domo: Un travesti ne "passe"* pas! Il peut se faire tout petit, s'habiller comme une concierge ou comme une dame du XVIe, rien ne le soustraira à l'attention du passant, sauf si le promeneur regarde ailleurs. Et puis, proteste-t-elle, je ne m'habille pas en femme pour raser les murs! Sa conclusion s'impose. Alors, autant être un TV glorieux, s'amuser et épater le bourgeois. D'où cette extravagance recherchée! L'image de soi que s'efforce de construire Joséphine, c'est celle d'une "grande cocotte". Elle y réussit. J'approuve: Juste, c'est exactement ça! Sa garde robe est, murmure-t-on, un rêve pour un trav. Nous allons en apercevoir un somptueux échantillon. A l'issue du cocktail qui clôt la première soirée, Anne et Joséphine se retirent frustrées. Pour les consoler, je les attire au bar de l'hôtel. Joséphine et Anne sont assises face à l'entrée. J'observe de ma place le manège de quelques clients qui

* Sur ce sujet, le film Visage écrit (The written face) du réalisateur suisse Daniel Schmid, avec Tamasoburo Banda, célèbre onnagata, film magnifique passé en trombe à la Pagode. * "Passer" dans le sabir trav, c'est pour un trav ne pas être identifié comme tel dans la rue.
13

affectent de se promener, les regardent à la dérobée, passent, puis repassent devant le bar. Joséphine et Anne sont, de toute évidence, considérées comme une attraction offerte par l'hôtel. Cet hôtel ne sert pas les petits déjeuners dans les chambres. Anne doit donc, tous les matins, se maquiller et s'habiller de pied en cap pour se rendre dans la salle de restaurant. Je lui conseille de simplifier sa technique de maquillage. Elle fait d'ailleurs des progrès de jour en jour. Le maquillage d'un trav, on y reviendra, n'a rien à voir avec celui d'une femme, ni même d'une vieille dame. Il prend bien plus de temps. Comme je me lasse de faire le piquet, j'apprécie les gains de productivité. Ce matin, nous assistons à l'un des séminaires proposés par la Fantasia Fair. Le matin, les cours de la Feminity School. L'intitulé nous révèle que la féminité, loin d'être innée, s'apprend, qu'elle s'enseigne même. Les trav s'appuient, en effet, de toutes leurs forces sur la fameuse apostrophe de Simone de Beauvoir: "On ne naît pas femme, on le devient." Soit, mais à ce compte, bien des participantes ont une longue route devant elles. Le séminaire se clôt par un déjeuner de groupe. L'aprèsmidi, les trav abordent une question d'intérêt général. Ainsi, traiteront-ils des institutions de l'internationale trav. L'état de la question, le possible et le souhaitable. Si bien que les membres les plus studieux de la communauté trav passent du restaurant à la salle de séminaire sans sortir d'une version danoise des Novotel. Et je me félicite qu'Ebeltoft soit moins orienté vers le bistrot que les dégagements des travestis français. Au moins, si j'y meurs, ce sera d'ennui, pas de cirrhose. Le soir, distractions tout de même, une soirée sur deux est à thème: Ladies Night, Disco Night, Show, soirée de clôture habillée. Donc, nous entrons dans le vif de sujet. Premier cours de féminisation: De la perruque. Je n'arrive pas à décider si les trav et trans studieux qui assistent, recueillis, au séminaire le font par conviction ou par docilité. Certains somnolent, assommés par la nuit précédente. D'autres, absents, se résignent à ne rien comprendre aux exposés en anglais. La plupart écoutent, sans signe d'impatience, une autorité, assez relative, disserter sur le choix d'une perruque. Heureusement, Anne renâcle à l'idée de s'emmurer dans le ghetto trav. Moins concernée encore par ce petit monde, je lui emboîte le pas. Nous décidons d'explorer seules la ville voisine. C'est dimanche. Matinée, promenade dans les rues banales et désertes d'Arrus. Seule constatation: Anne "passe" sans difficulté. Retour à Ebeltoft et déjeuner avec les TV et TS, mélangés aux clients de l'hôtel. J'observe. Les clients 14

amusés, sans hostilité. Une blonde assez jolie reluque Joséphine, avec sympathie, hésite, craque, lui sourit et engage une conversation animée. Anne et moi sommes résolues à une copieuse école buissonnière. J'avais d'ailleurs suggéré à Jenny, l'organisatrice, de traiter les trav, en tirant parti de leur ambivalence, à la fois comme des congressistes et comme les épouses des congressistes. Regard sévère de Jenny! Devant les nordiques, je ressens ce que doit éprouver une sicilienne qui entre dans le hall d'une banque suisse. Comme le séminaire va reprendre, nous nous éclipsons discrètement. Visite d'une frégate, nommée Jylland, un superbe trois mâts en bois. Je suis en jean, Anne porte une longue jupe avec un grand jupon. Elle aime ce style rétro. Je la regarde retrousser sa jupe pour gravir les échelles de coupée, laisser flotter ses vêtements au vent. C'est au grand air, devant un public qu'elle porte à son sommet le plaisir du travesti. Par jeu, pour intervertir les rôles, je lui donne galamment la main. Nous faisons toutes les deux une longue excursion sur une plage déserte. Anne est plus à l'aise, elle commence à s'habituer à revivre en femme. Elle est très affectueuse, et je suis contente à la fois qu'elle soit heureuse et que son bonheur la porte vers moi. La règle non écrite, mais impérative, est qu'aucun trav ne doit mettre le moindre vêtement masculin pendant le séjour. Sévère contrôle social. Un matin, un TV soupçonneux me dira: "Je t'ai vue en homme!" Je ris. Je me défends avec une feinte maladresse. Il part convaincu qu'il m'a démasquée. Nous emmenons Joséphine souper en ville. Aucune activité prévue par Eurofantasia. Tant mieux. Mais les trav souffrent de l'absence de boîte de nuit à Ebeltoft. Car ils rêvent, pas toujours au seul profit de la concorde des nations, d'un mélange avec la population locale. S'il y avait eu des boîtes à Ebeltoft, y aurait-il eu fusion? Très hasardeux. Les trav qui ont exploré les boîtes de la grande ville proche, Arhus, ont en tout cas provoqué plus de stupeur que d'admiration. Nous échouons toutes trois dans un petit bistrot. Le patron, bourru, paraît agressif. Peu à peu, il s'apprivoise et finit par se montrer très amical. Comment faire autrement? Il est envahi, débordé par les trav. Nous y rencontrons Jean, un TV anglais. Il est également accompagné de son épouse, ils proposent des

15

vêtements pour TV en VPC*. Leur catalogue est assez différent d'un catalogue de vêtements de femmes. La gamme des tailles glisse résolument vers les mesures majestueuses. Mais surtout le style est celui, non de la mode, mais des fantasmes de la cible de trav anglais. Des fantasmes nostalgiques, car tout le catalogue est rétro. Il s'adresse préférentiellement à une certaine génération de TV, celle d'Anne, ou plus vénérable encore. Jupes amples soutenues par des petticoats de soie, de gaze, en somme toutes sortes de jupons bouffants, comme on les faisait en Angleterre, dans les années soixante. Jean et son épouse sont éclectiques. Ils sont également venus à l'Eurofantasia pour militer contre la ratification, par les Danois, du traité de Maastricht soumis à référendum, le week-end suivant. Troisième jour. Anne devient plus naturelle. Elle se maquille de façon routinière. L'exercice paraît moins jubilatoire. Mais ce qui se perd en enthousiasme se récupère en accomplissement. Ce matin, elle hésite brièvement entre une jupe et une robe. Elle n'en fait plus une affaire. En la voyant agir, je me demande, avec inquiétude, si je ne cautionne pas un processus irréversible. Elle ne pense plus qu'elle est travestie, elle se sent de plus en plus une femme. Moi-même, je la considère trop facilement comme une autre femme. De temps à autre un geste, une maladresse !lle rappellent à la réalité. C'est une singulière impression. Evidemment, je ne traite pas vraiment Anne. comme une femme. Mais il me semble naturel qu'elle porte les mêmes vêtements que moi, de lui parler au féminin, de développer une complicité féminine avec elle. Nous sommes devenues interchangeables, je peux lui demander de me repasser une jupe. Curieusement, même les réactions de la population locale paraissent s'émousser. Anne m'accompagne à la banque. Elle retire de l'argent. L'employée, contrariée, interrompt l'opération. Je me dis: enfin un problème d'identité! Pas du tout, un malentendu purement technique. Le lendemain, nous rencontrons longuement Merissa, la présidente de l'IFGE, l'association américaine, la plus puissante, de TV et TS. Elle dispose de trois étages de bureaux dans le Massachusetts. Cette association édite un magazine mensuel, Tapestry, tiré à 40000 exemplaires. Ce qui me frappe surtout c'est son attitude très professionnelle. Comme elles ne sont pas venues participer à un concours de beauté, qu'importe que les

* ou Vente Par Correspondance. 16

trois représentantes de l'IFGE américaine soient d'imposantes matrones! Les trav allemands, de Transidentitas, ont une conception encyclopédique et technologique du travestissement. lis sont obsédés par les échanges de données: des cartes postales travaux films vidéo, en passant par les livres et revues, tout est occasion d'échanger. L'idée de correspondre par télématique* les séduit. Pour le déjeuner, je cherche à repérer des gens qui m'amusent ou m'intéressent. Je découvre deux jolies femmes, bien habillées, à qui je trouve l'air vif. Et puis, la présence de femmes me rassure. J'ai l'impression qu'elles m'aident à garder le contact avec le monde réel. Sauf que l'une des deux femmes, Nancy, est une transsexuelle. Joséphine, qui a pourtant l'œil, est également sidérée par la perfection de Nancy. Je me prends à douter de l'identité l'autre, Mariette. En fait, comme disent très vilainement les Américains, c'est une "femme génétique". Mariette nous montre son livre de photos sur les TV et les TS américains. Elle s'est fait une spécialité de photographier les trav et les transsexuelles. Elle le fait avec tendresse et humour, parce qu'elle les considère avec sympathie et sans complaisance. Se joint à nous Ebony, une noire transsexuelle, esthéticienne, qui anime la Feminity School. Jolie, du charme, pianiste classique de formation et chanteuse de jazz pendant ses loisirs. Accompagnée de Joséphine et d'Anne, je vais, l'après-midi, faire des courses à Arhus. Anne ne résiste pas à l'envie de s'acheter une nouvelle perruque. C'est une manie! Elle finit par en faire collection, alors qu'elle n'en utilise que deux ou trois. Envahissante collection, car les perruques souffrent d'être entassées. Il faut les poser sur une tête de plastique ou de bois. Ces présentoirs sont aussi inesthétiques qu'encombrants. Joséphine et Anne croient me clore la bouche en se procurant d'ingénieux supports démontables et transportables. Soit! le problème du voyage est résolu, pas celui du stockage. Toutes les trois, en prévision des soirées à thèmes de l'Eurofantasia, nous achetons une multitude d'accessoires, des boas en plumes d'autruche blancs, noirs... Le soir, Ladies dîner. Nous nous livrons, de plus en plus souvent, à un échangisme vestimentaire. J'essaie ses robes, elle passe les miennes. Je lui emprunte finalement une robe de cocktail bleue. Honnêtement, je porte sa robe mieux qu'elle!
* Les trav français, on le verra, sont d'ardents utilisateurs du Minitel. 17

Mais il ne fallait pas le lui dire. Le visage d'Anne se fenne. Dans le monde trav, comme ailleurs, il ne suffit pas de s'habiller en dimanche pour s'éclater. Le dîner est mortel. Je suis à une table d'Américaines et d'Anglaises. L'intérêt de leur conversation est moins que passable. Mêmes histoires déjà cent fois entendues chez les trav français. Cette répétitivité rend pesante la convivialité trav. J'admets les travestis. Je m'associe volontiers à la passion d'Anne. Souvent, nous rions follement. Je savoure la bravade et l'anticonformisme de nos jeux. Au-delà de l'exotisme du milieu, notre complicité m'immerge dans un univers riche en sensations nouvelles. En revanche, ce que j'accepte d'Anne par amour et par plaisir, je n'ai aucune raison de le supporter de certains trav de base, avec leur conversation monotone. Pour tout arranger, les trav se lèvent, les uns après les autres, pour prononcer des discours. L'un se met à chanter une vague mélodie de crooner, version transsexuelle. Je ne suis pas réceptive, j'attrape Anne et je fuis. Elle râle: son effort de toilette est gâché. La population d'Ebeltoft s'est habituée à l'invasion trav. La presse locale y a consacré un article. On me dira que l'article est neutre, à peine ironique, comme s'il relatait une convention commerciale ou un congrès médical. Nous attendons, nous aussi, pour le week-end, une journaliste d'un grand magazine français. Le sujet l'a inspirée. Dans l'ensemble, la population manifeste une sympathie distante envers nos trav. Parfois aussi l'antipathie affleure. Lendemain, seules, voluptueusement seules. Je me lève fraîche, fringante, en fonne. Le temps est splendide. Nous décidons de mettre des robes légères. La chaleur est tempérée par une brise frisquette. Nous visitons Gammel Estrup, un manoir Renaissance, puis Mariager, un petit port, enfin Fyrkat, un ancien port de Vikings du temps de Harald Dent Bleue, un roi cher au cœur des Danois. A Fyrkat, on a reconstitué la maison commune des Vikings. Ancienneté de la sociabilité nordique! Si les trav surprennent les descendants des Vikings, ils ne les choquent pas. Ce qui les heurterait, ce serait un vol, un mensonge, non les bizarreries de quelques marginaux. En nous imaginant le mode de vie, apparemment très communautaire, des Vikings, nous concevons mieux que cette souche ait pu léguer à sa postérité une inaltérable tolérance. Pour le retour, nous passons par Arhus. Anne ne résiste pas au plaisir de prendre un auto-stoppeur. Le malheureux nous fait d'abord un grand sourire. Ce sera le dernier. Il n'a pas vu où il 18

mettait les pieds. Anne conduit vite sur des routes étroites, elle double entre des files de voitures serrées. J'ai pitié du malheureux passager. Il serre les dents. Que craint-il le plus? Le trav ou l'accident ? Voici quatre jours que nous sommes à Ebeltoft. Pour la première fois, Anne, qui a encore amélioré sa technique de maquillage, ne se remaquille pas le soir. Je suis prise du même doute que la veille. Que restera-t-il de cette expérience? Je sais qu'elle rêve vaguement de se faire épiler définitivement. Vivraitelle alors en femme? Qu'en penserais-je? Non de l'épilation, qui m'est indifférente. La barbe des hommes ne m'attire pas. J'aime au contraire un corps épilé. Mais comment partager la vie de quelqu'un qui s'installe dans cette marginalité, qui n'est plus tout à fait un homme, sans être devenu une femme? Anne a d'ailleurs fait des allusions à l'obligation trop contraignante de se démaquiller, de se raser pour se remaquiller. Elle veut m'amener à lui conseiller l'épilation définitive. Je ne marche pas. Anne fait ce qu'elle veut. Qu'elle ne compte pas sur moi pour lui suggérer de pousser sa féminisation, comme si elle résultait de mon exigence ! Le soir, Joséphine nous rejoint. Nous portons les mêmes robes que pendant la journée. Je me lasse également de me changer plusieurs fois par jour. Nous nous promenons dans le vieil Ebeltoft, une juxtaposition de maisons du XVIIe, du XVIIIe et du XIXe siècle. Le style a traversé trois siècles sans altération. Seule la patine des matériaux et quelques marques lapidaires indiquent les époques. Les maisons du XXe siècle sont banales et heureusement rejetées à la périphérie du vieil Ebeltoft. Les rues sont pavées de ravissants et inconfortables galets, incompatibles avec le goût fétichiste des trav pour les escarpins. Leurs chaussures souffrent. Leurs pieds aussi: Joséphine et Anne se montrent leurs ampoules. Elles les tâtent l'air perplexe. Comme il y a une pathologie sportive, il y a assurément une pathologie du trav. Beaucoup, en plus, portent des chaussures trop petites pour leur pied. Ou, si l'on préfère, leur pied est trop grand pour la chaussure. Après le dîner, nous retrouvons un groupe d'amis, un écrivain d'occasion, Monica Jay, une anglaise, une femme authentique. Tout comme moi, elle a vécu une histoire d'amour avec un trav et a écrit Gerald/ine, un livre à succès qui a inspiré le scénario d'un film sorti en Angleterre: Just Like A Woman. La photographe de New York, Mariette Pathy Allen, accompagne Monica. Je suis contente: pour une fois, les travestis sont minoritaires. 19

d'Anne donnent entre I et 3/1000 en France. Les 300 clubs américains regroupent environ 9 000 membres. L'IFGE, consciente du rapport des forces à Ebeltoft, manifeste une tutélaire sollicitude envers ses consœurs européennes à l'âge si tendre. Anne, que désespère la peu entreprenante ABC française, conclut que la France doit se doter de clubs trav régionaux. La difficulté: recruter et trouver des leaders pour entreprendre. Anne pense susciter des initiatives dispersées, puis confédérer les clubs locaux. En écoutant ce programme, je crois entendre un discours électoral. Qu'en penser? De retour à l'hôtel, Anne, qui maîtrise à peine mieux l'anglais que moi, prépare son discours du lendemain. Il s'agit de créer le germe d'un réseau télématique trav international. Elle pense enfin à autre chose qu'à sa tenue ou à son maquillage. Il lui devient naturel de vivre en femme. Que se passe-t-il en elle? A l'issue du séjour, sera-t-elle rassasiée ou dépendante? Enfin, Sophie, la journaliste, est arrivée. Elle est jolie et vive. Détail piquant pour Anne, elle déteste les robes ou les jupes et n'en porte aucune. Elle n'a que des pantalons. Nous l'emmenons dîner avec Mariette, la photographe, et Nancy, ce jeune transsexuel américain si parfaitement féminisé. Nancy est diplômée du MIT, mélange américain de Polytechnique et de Centrale. La conversatiqn de Mariette est très européenne. Ses parents ont émigré aux Etats-Unis quand elle était enfant. Dîner charmant en anglais et en français. Je suis rassérénée, car l'anglais de Sophie est aussi laborieux que le mien. Sophie manifeste une curiosité d'ethnologue pour les trav. Joséphine prépare le spectacle du soir. Nancy a promis de chanter. Anne, pour aller chercher Sophie, fait des effets de toilette. J'ai un mouvement de jalousie. Retour à la réalité. Si Anne entend,

consciemment ou pas, séduire Sophie, ce n'est pas en soignant .
ses tenues féminines qu'elle y parviendra. Spectacle dans la salle

des fêtes. Joséphine domine la revue.

.

Le lendemain, Anne accompagne Sophie au cours de féminisation. Quand je lui en avais parlé, Sophie avait tenu à profiter de cet enseignement. Lorsque je les rejoins, une grosse couturière, assistée de son mari habillé en femme, fait cours.
psychologiques du transsexualisme. Rapport présenté par Dr. Russel Reid, psychiatre, Oxbridge, Royaume Uni, Conférence internationale sur les Aspects juridiques du Transsexualisme, Silver Spring, États-Unis d'Amérique, "Transsexualisme, médecine et droit", XXIIIe Colloque de droit Européen (Amsterdam, Pays-Bas, 14 - 16 avril 1993), Conseil de l'Europe. 22

L'exposé est nul. J'emmène la journaliste visiter Ebeltoft. Elle fait quelques courses et tombe sur Jean et son catalogue de VPC anglais. Sophie exulte, elle réprime mal un fou rire. Nous déjeunons avec Jean, Mariette, Nancy, Sophie et Joséphine. Après le déjeuner, photo scolaire du groupe de l'Eurofantasia. Que penseront les petits enfants de tous ces trav quand ils tourneront les pages de leurs albums photos ou fouilleront leurs boîtes à chaussures? Une grande réunion politique est prévue. Décisive, car il s'agit de constituer l'Internationale trav. Merissa, la principale dirigeante de l'IFGE, et qui la conduit en tyran, fait son discours. Les TV et TS américaines "love" leurs homologues européennes. Les TV et TS européens ont une mission, sans aucun doute, attribuée par le Ciel. Cette vocation: être des "healers", des guérisseurs, mais de quoi* ? Le style oratoire de Merissa est celui des conventions politiques américaines, voire un sermon de pasteur inspiré. Ce genre incantatoire, avec ses flots de sentiments tièdes, ne plaît pas du tout aux trav européens. Accueil glacial des Européennes. Allergie au prosélytisme quasi-prophétique des Américaines. Sur le fond, le discours de Melissa ne plaît pas plus. Les Européennes attendaient un plan Marshall, pas une homélie. Anne expose, dans un anglais subapproximatif, son projet de réseau télématique européen. Seuls quelques rares TV ou TS montrent un vague intérêt. Anne m'étonne. En trav, elle est plus à l'aise en public qu'en homme. Puis, elle fait visiter la frégate Jylland à Sophie. La journaliste est amusée par ce qu'elle a vu. Elle fera un bon article en prenant le parti du pittoresque, pas celui de faire comprendre. Elle a raison, car moi non plus, je n'y entends toujours rien. Après une semaine de fréquentation quotidienne, les liens du Babel trav sont devenus chaleureux, à la façon d'un Club Méditerranée, en plus déconcertant. Arrive la grande soirée d'adieu, le point d'orgue du congrès. Je porte ma longue robe du soir rouge. J'écrase Anne de mes quelques bijoux. Je suis même allée chez le coiffeur. Comme je la ménage, je n'ai pas proposé à Anne de m'y accompagner. Elle porte, plus modestement, une robe de cocktail mi-longue.

* Il ne s'agit évidemment pas de les guérir de l'envie de se vêtir ou de se transformer en femme, mais au contraire, je présume, de les guérir de la honte de le faire. 23

Elle couvre sagement ses robustes épaules d'un châle de soie assorti. Toutes deux, nous avons déniché des gants montants noirs. Joséphine est éblouissante dans sa robe de lamé noir très moulante et sous sa grande perruque blonde. Sophie a passé un tailleur pantalon noir. Nous dînons dans un hôtel en bord de plage. Mariette photographie les TV et les TS les plus spectaculaires. Toute l'immense salle du restaurant s'arrête de dfner. Les Danois ont retourné leurs chaises et, silencieux, paraissent hypnotisés par la plage. J'ai la surprise de constater que plus de la moitié des TV et TS sont en robe du soir. Ils s'agglo,mèrent autour d'immenses tables rondes. Peut-être cent trav ! Etonnant, même pour moi, le manège de tous ces trav en grande tenue! Pris au détail, chaque trav est plus ou moins convaincant; l'ensemble est cependant harmonieux. Certes, l'élégance, à l'exception de Nancy, la jolie transsexuelle, reste hors de portée des trav. La sobriété leur interdite parce qu'elle n'est pas assez trompeuse; la sophistication, parce qu'elle l'est trop. Nous partons quand commencent les débordements de sentimentalité mouillée. Finita la commedia. Enfin pas tout à fait...

24

Chapitre 2 : Découverte d'un trav

Quand j'ai connu Anne, je l'ai d'abord appelée François. Je ne l'avais pas rencontré au comptoir d'un bar louche, ou faisant le trottoir, la perruque de travers, en vacillant sur de hauts talons. Tout au contraire, j'avais rencontré un homme que rien ne distinguait de ses semblables. Le vaste escalier de marbre d'un immeuble du XVIIIe siècle me conduit à un huissier. J'ai rendez-vous avec François Lhomme. L'huissier disparaît et je vois venir un homme mince assez grand de quarante ans environ. Les fenêtres de son bureau ouvrent sur une pelouse, l'un de ces jardins que réservent les hôtels particuliers du VIle arrondissement de Paris aux discrètes dynasties de privilégiés. Nous sommes dans les locaux d'une fondation qui soutient l'art contemporain. Journaliste d'occasion, je suis chargée par un magazine d'une enquête sur le mécénat. Le sujet ne me passionne guère. En revanche, la personnalité des mécènes, leurs raisons d'agir et leur univers m'intéressent plus. Très différents les uns des autres, ces mécènes ont un point commun. Une sorte de dépendance esthétique. Plus que d'autres, ils paraissent éprouver un besoin insatiable de belles choses. C'est probablement pourquoi, ils vivent tous dans des écrins. Tous sont installés dans des lieux magiques. Notre entrevue est brève. François Lhomme a compris ce que je cherchais. Le plus commode est que j'assiste à leur prochain concert. J'y rencontrerai ceux qui donnent l'argent et ceux qui le reçoivent. La semaine suivante, un concert Sinopoli. Je n'aime pas vraiment la musique contemporaine. Mais, cette fois-ci, miracle du postmodernisme, j'écoute une musique mélodieuse et élégamment ennuyeuse. Après le cocktail, François Lhomme 25

me présente quelques uns de ses mécènes, des artistes et la présidente de la Fondation. Je prends mes rendez-vous et il me raccompagne en voiture. En passant près des Halles, il me demande si j'aime le tango. Nous finissons la soirée en écoutant d'âpres tangos. Pourquoi ce détour par le tango? Soit, il n'a simplement pas envie de rentrer chez lui. Soit, en séducteur tranquille, il choisit son heure. En tout cas, voici quelqu'un qui ne se précipite pas. Je suis déçue, parce que j'ai envie de le revoir. Et quand je le quitte, je ne sais si je le reverrai jamais. Je n'ai pas le tempérament minaudeur. S'il faut relancer, je le fais. Je le rappelle sous un prétexte de travaiL Quelques jours plus tard, nous finissons de dîner. A la réflexion, deux choses me plaisent en lui: ses yeux et ses mains. Qu'on ne se méprenne pas, je n'ai pas passé le dîner à le regarder, comme on tourne indiscrètement autour d'une statue. Nous avons aussi parlé, et nous sommes aperçus que nous aimions tous deux Courbet. Nous ne connaissons, ni l'un ni l'autre, Ornans, nous décidons de passer trois jours dans le Jura natal du peintre. Le séjour fut délicieux. François s'était montré gentil, amusant, il racontait très bien les engagements de Courbet, ses déboires avec la colonne Vendôme... Mais il n'était pas amoureux du tout. Tendre, oui. Comme une idiote, je commençais à m'attacher à lui. Et pourtant je ne percevais aucune réponse à mon élan. Ni amour ni vrai désir. Je devenais assez hésitante. Je craignais de souffrir. Lui affectait de ne rien voir, maintenait ses distances avec une lassante ironie affectueuse. Je le revoyais avec plaisir. Ma frustration était d'autant plus aiguë, qu'à chaque rencontre, je reconstituais ma provision d'illusions. J'ai essayé - peut-être trop - d'obtenir de lui un début d'explication. A chaque fois il s'est dérobé et s'est campé dans sa distance. Il m'aimait bien, c'est-à-dire pas du tout, alors que je commençais à l'aimer vraiment. Je décidai, pour me protéger, de rompre en douceur. C'est alors qu'il me proposa un ,voyage en Écosse. J'acceptai en considérant intérieurement l'Ecosse comme notre dernière chance. Nous passâmes la première nuit à Inverlochy Castle, l'œuvre d'un Viollet-le-Duc écossais. Le dîner se déroula de façon insolite. Comme la salle à manger du rez-de-chaussée était pleine, le maître d'hôtel nous proposa de nous servir dans la salle de billard. Une table y fut dressée. A la fin du dîner, les diplomates anglais, qui recevaient des Russes passablement

26

éméchés, nous offrirent un spectacle divertissant. Les Anglais s'arrangeaient de toute évidence pour perdre les parties de billard, les unes après les autres. François me commentait leur manège, il se montrait gentil, presque tendre. C'est une soirée que je n'oublierai jamais. Je ne sais pourquoi, j'eus l'intuition qu'il était disponible. Je me lançai. Pour une fois, il n'esquiva pas tout à fait l'explication. Mais je sentis une intense réticence, une réserve qui paraissait le dépasser. J'insistai. Sa ligne de défense rompit soudainement et dégagea la voie d'un mélange de résolution et de résignation. Je vais te raconter ça sous la forme d'un apologue. C'est quelque chose que je n'ai jamais dit à personne. Pas même à mon ex-femme. Connais-tu l'abbé de Choisy? C'est un abbé de cour de la fin du XVIIe. Tu sais que les enfants de rois étaient souvent élevés avec un autre enfant du même âge qu'on appelait un menin. Choisy fut à peu près le menin de Philippe d'Orléans, le frère de Louis XIV. La mère de l'abbé de Choisy était une ambitieuse. Elle était prête à tout pour que son fils occupât cette fonction stratégique d'être à la fois le compagnon de jeu et le jouet de Monsieur frère du roi. As-tu vu cette toile qui met côte à côte Louis XIV à douze ans environ et Philippe d'Orléans qui en a donc dix? Leur mère, Anne d'Autriche, se penche sur eux. Ils font face à deux cardinaux, Barberini, et Mazarin. Cette peinture n'a rien de très extraordinaire, à un détail près. Philippe d'Orléans est habillé en fille. Tout le monde sait qu'il aimait, comme Henri III, s'habiller en femme. Or la mère du futur abbé de Choisy, et c'est l'abbé qui le raconte, avait trouvé dans cette manie une façon d'établir une complicité entre Monsieur et son fils. Elle prit donc l'habitude d'habiller Choisy en fille. Monsieur demandait aussitôt à ce qu'on fit de même pour lui. Mme de Choisy aimait tenir cet enfant par son vice et y pourvoyait. Choisy attribue son propre goût du travestissement à cette manœuvre maternelle. Dans ses Mémoires, il explique n'avoir jamais pu se détacher de cette manie plus prenante encore, insiste-t-il, que le jeu. Il raconte ainsi longuement, et avec humour, ses aventures dans les périodes assez longues où il vivait en femme. Or ses goûts ne le portaient nullement vers les hommes, uniquement vers les femmes, soit costumées en homme, soit très féminines. Les deux situations lui plaisaient également. Eh bien ! Voilà, je suis comme lui... J'eus le cri du cœur: Ce n'est que cela!

27

Il me regarda intensément, comme si j'étais capable de crier son secret dans le restaurant. C'est vrai, j'étais soulagée, parce que je m'attendais à une infirmité, à une maladie... Pour la première fois, depuis que nous nous connaissions, il eut l'air heureux. Au fond, ses airs enjoués masquaient de la tristesse. Comme je l'avais mal observé! Encore décontenancée, je ne pus réprimer une question idiote: Donc, tu t'habilles en femme? Décidément on ne peut rien te cacher. Oui, quand je suis seul. Mais, malgré ce que raconte ton abbé, tu es attiré par les hommes? Tu peux me le dire, tu sais! Non, jamais. Au contraire, j'ai une répulsion radicale. Je IJ1'habille simplement pour me regarder dans une glace. Evidemment, tout le monde croit que les travestis sont des "folles passives". Je suis travesti, pas homo. Ce n'est ni mieux ni pire. C'est comme ça. J'aurais été homo, je crois que je l'aurais assumé plus facilement. Mais quel plaisir cela peut-il te procurer? C'est impossible à expliquer. C'est vital comme respirer après avoir été privé d'air. C'est en même temps une jubilation, comme disait Choisy: "un plaisir qui ne peut être comparé à rien, tant il est grand. L'ambition, les richesses, l'amour même ne l'égalent pas." L'amour? Est-ce pour ça que tu ne m'aimes pas? Non, je crois que je ne peux vraiment aimer personne. Ce besoin s'interpose entre le désir et la femme que je suis près d'aimer. Je ne pouvais m'empêcher d'être pesante: Pour aimer, pour éprouver du désir, de la tendresse, il te faut être habillé en femme. Est-ce bien cela? Tu aimerais t'habiller en femme devant moi?
Oui. .

Alors viens. Montons. Je vais te prêter des vêtements. Je m'étais décidée, comme quand j'avais foncé pour lui faire sortir son aveu. L'instinct me dictait que c'était le moment de le libérer de ce tabou. Tout de suite. Je ne me demandais même pas comment je réagirai à son travestissement. Simplement je tenais à aller au bout des choses. Dans la chambre, je lui dis de choisir ce qui lui plaisait dans mes affaires. Bien qu'il fût plus 28