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Tribulations d'un jeune tchadien

192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 61
EAN13 : 9782296272194
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Collection

<<Mémoires

Africaines»

Le Tchad à L'Harmattan
ABADIE J-C!. et F., Sahara-Tchad 1898-1900 - Carnet de route de Prosper Haller médecin de la mission Foureau-Lamy (Coll. Racines Prés.), 222p. BOUQUET Christian, Insulaires et riverains du lac Tchad: une étude géographique (tome I), 1991, 412p. BOUQUET Christian, Insulaires et riverains du lac Tchad: une étude géographique (tome 2), 1991, 464p. BRITSCH Jacques, La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad 1898-1900 (Coll. Racines du Présent), 19Op. CHAPELLE Jean, Le peuple tchadien, ses racines et sa vie quotidienne, 304p.
CHAPELLE Jean, Nomades noirs du Sahara

- Les

Toubou, 452p.

DADI A., Tchad: l'Etat retrouvé (Coll. Points de Vue), 222p. FORTIER Joseph, Le couteau de jet sacré. Histoire des Sar du Tchad, 296p. FOUREAUF.,D'Alger au Congo par le Tchad(Réédit.de l'ouvrage original paru en 1902), 836p. HASSAN ABAKAR M.: Un tchadien à l'aventure, 122p. KOTOKO Ahmed)-Le destin de Hamai - ou le long chemin vers l'indépendance du Tchad (Coll. Mémoires Africaines), 23Op. LE ROUVREUR Albert, Sahéliens et sahariens du Tchad, 535p. LE RU:MEUR Guy, Méhariste et Chef de poste au Tchad, 1991, 189p. MAGNANT J.P., Terre Sara, terres tchadiennes (Coll. Alternatives Paysannes),38Op. MOLLION P., Sur les pistes de l'Oubangui-Chari au Tchad 1890-1930 Le drame du portage en Afrique Centrale, «Racines du Présent», 272p. NGANSOP Guy Jérémie, Tchad, vingt ans de crise (Coll. Racines du Présent), 230p. TRIAUD J.L., Tchad: 1900-1902. Une guerre franco-libyenne oubliée? Une confrérie musulmane. La Sanusiyyaface à la France, 220p. TUBIANA J. & M.J., Contes Zaghawa du Tchad (Coll. Légendes du Monde), tome l, 128p. TUBIANA J. & M.J., Contes Zaghawa du Tchad (Coll. Légendes du Monde), tome 2, 128p. TUBIANA M-José, Des troupeaux et des femmes - Mariage et transfert de biens chez les Beri du Tchad et du Soudan, 39Op. ZAKARIA FADOUL KlllDIR, Loin de moi-même, 225p. ZELTNER J.C.,Les pays du Tchad dans la tourmente (1880-1903) (Coll. Racines du Présent), 285p.

ZELTNERJ-C!.,Pages d' histoiredu Kanem,pays tchadien,280p.

MICHEL N'GANGBET KOSNAYE

TRIBULATIONS D'UN JEUNE TCHADIEN
De l'école coloniale à la prison de l'indépendance

Préface de A. BANGUI-ROMBAYE

L ~Harmattan

5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005- Paris

Du même auteur

Peut-on encore sauver le Tchad? Karthala, Paris.

Photo de couverture prise à Doba, le 15 octobre 1939; de gauche à droite: le cuisinier et sa femme, M et Mme Gotoungar, le manniton (patrice?) et le jardinier Singuete.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1594-6 ISSN: 0297-1763

PRÉFACE DE ANTOINE BANGUI-ROMBAYE *

C'est avec une impatience émue 'que j'ai pris connaissance du manuscrit que m'avait adressé Michel N'Gangbet Kosnaye, son auteur. Qu'allais-je découvrir dans cet ouvrage autobiographique? Michel N'Gangbet est comme moi issu d'une famille paysanne de la même région. Et contrairement à ce que son patronyme pourrait laisser supposer: "Les limites du pays", ses origines Gor prennent racines non pas entre deux frontières mais bien en pleine terre du sud-Tchad. Alors, "sa vérité" ressemblerait-elle à la mienne, telle une sœur jumelle, ou emprunterait-elle simplement les traits indistincts d'une lointaine parenté? Serions-nous obligés de confronter nos souvenirs pour que renaisse une troisième mémoire? La réponse est évidente: j'ai reconnu entre ces lignes, bien que n'ayant pas vécu mes premières années au Tchad, tout de ce passé d'où surgissent notre culture, "nos vieux", nos croyances et aussi nos difficultés d'alors, nos espoirs, notre apprentissagè d'une autre vie. Et je me suis enfoncé avec bonheur dans ces chemins de l' enfance pour suivre l'itinéraire inconnu, et pourtant combien familier, de l'écolier Gago. Je l'ai suivi jusqu'au bout, jusqu'à sa dernière interrogation: "A douze heures précises, le grand portail de la maison d'arrêt s'ouvre largement. Comme Saké et Sazi avant, Docteur et Gago

sont libres.
Mais le sont-ils vraiment? ..." Car, pour en arriver à cette question essentielle qui nous préoccupe tous, il faut parcourir toutes les pages de cet ouvrage, de l' enfant innocent et curieux à l'adulte responsable dont on voulait briser la conscience. Dans la première partie nous entrons d'abord dans le monde paysan d'un petit village où est né, vit et grandit l'enfant Gago. De précieuses infonnations nous sont livrées sur les us et coutumes de
* Antoine Bangui-Rombaye est né en 1933 à Bodo (Tchad). En 1962, il entre au gouvernement Tombalbaye. De 1972 à 1975 il est incarcéré. Depuis 1981, il est fonctionnaire de l'UNESCO. TI a publié: Prisonnier de Tombalbaye (HatierMonde Noir, Paris, 1980) et Les ombres de Kôh (idem 1983). 5

la communauté, leurs croyances, leur quotidien. Le lecteur ne restera pas insensible à l'histoire des "hommes-lions", du "Yo" qui permet aux aïeux de quitter leurs villages d'outre-tombe afin de se mêler, pour le meilleur et le pire, aux affaires de leurs descendants! L'éclairage que Michel N'Gangbet projette sur les relations existant entre le fonds culturel traditionnel et les religions révélées d'importation récente, nous semble intéressant et met en évidence l'inévitable choc des cultures perçu à travers les pratiques et les cultes. Ainsi, je relève la réaction du père d'un jeune garçon, Oumar, camarade de jeu de Gaga. L'un est musulman, l'autre chrétien protestant. L'oncle de Gaga, et son père adoptif, cuisinier du "commandant" doit suivre ce dernier dans son nouveau poste administratif où existe une école. Gaga prie son oncle d'emmener également Oumar. Tous deux auront ainsi la chance d'aller à l'école. Mais le père d'Oumar répond au cuisinier: "J'aimerais bien te donner Oumar pour que tu t'en occupes. Il sera heureux, j'en suis sûr. Mais hélas! je dois lui donner une éducation musulmane, com'me tu en donnes une chrétienne à Gaga. J'ai déjà contacté un marabout qui est prêt à le prendre l'année prochaine. Il ira à l'école coranique... On dit également qu'à l'école des Blancs, un enfant peut devenir voyou. Cela passe encore. Mais il peut devenir athée, ce qui est plus grave..." Les pérégrinations d'un jeune Africain en mal d'école, de savoir, d'ambitions légitimes, sont hérissées d'obstacles, de pièges, d'inconnu. Elles ne se justifient que par la volonté d'aboutir, d'atteindre l'objectif fixé et n'ont rien d'errances stériles, aventureuses ou poétiques. C'est ainsi que la vie de Gaga, écolier, puis lycéen, étudiant, adulte responsable confronté aux problèmes politiques et économiques de son pays, offre à d'autres générations de jeunes Tchadiens une leçon de courage et de volonté. Rien n'est acquis d'avance, donné, facile. Ceux qui sont chers demeurent toujours derrière. Il faut nécessairement, successivement, abandonner les amarres familiales, les amis, son pays, les pays d'accueil... Je voudrais également insister sur la vie politique du Tchad telle que nous l'avons connue dans les années 50/60 et qui est évoquée ici. On y découvre, après la période d'administration coloniale, la montée de mœurs politiques pernicieuses, génératrices de dictatures et qui reflètent, bien au-delà de nos frontières tchadiennes, celles de tout notre continent. Peu à peu les libertés s'amenuisent, les mesures arbitraires s'installent, la répression s'abat. Mensonges et calomnies servent de support à des juge6

ments iniques aboutissant à des peines d'emprisonnement. Ce. n'est que le début. Suivront bientôt les tortures, les règlements de compte, les assassinats, légitimés ou non. Avec le recul du temps, après tous ces jours de souffrance que tant et tant de Tchadiennes et de Tchadiens ont subi, dans l'étouffement des cellules, en exil, dans le fracas des annes fratricides, il est bon, il est bien, il est nécessaire de rappeler le regard qu'un adulte porte sur son enfance, sa jeunesse, ses premières expériences, afin de reconnaître le chemin parcouru et celui, peut-être encore plus ardu et plus long, qui reste devant chacun d'entre nous pour atteindre ces vieux idéaux qui ont pour noms: "Respect et Droits de l'Homme, Démocratie, Liberté". fi en est d'autres, aux connotations plus modestes, tels que "alphabétisation, amélioration des conditions de vie, de la santé, etc." qui tendent vers un monde moins dur, plus juste et sans lesquels les premiers risquent de demeurer des utopies. Des témoignages comme celui de Michel N'Gangbet, dans la simplicité d'un récit et d'une langue qui seront comprises par tous, prennent une signification d'autant plus importante que nous sentons combien notre époque est charnière, nos vies fragiles, nos espérances déçues. Cette fin de vingtième siècle est en effet marquée par des violences et des contrastes que nous ne pouvions, nous ne voulions imaginer à I'heure des indépendances. Ainsi, à la surabondance et surconsommation des pays riches de notre planète font face la pénurie et la misère des pays du sud. A la prodigieuse accélération des progrès scientifiques et technologiques des Etats industrialisés s'oppose l'ignorance du Tiers-Monde, notamment des pays d'Afrique. Loin des bourgades tranquilles dont nous parle Michel N' Gangbet, bon nombre d'enfants africains s'agglutinent maintenant aux périphéries des métropoles. Miséreux, drogués parfois, parfois violents, acculturés en tout cas, ils ignorent tout des sommes de savoir et des valeurs morales, jusque-là soigneusement transmises, qui avaient pennis aux générations précédentes de s'adapter à un environnement difficile et de vivre au sein de communautés bien structurées. Au regard des multiples problèmes auxquels nos sociétés sont confrontées, on attend que les "anciens", les chercheurs, les écrivains, "les hommes de bonne volonté" proposent des analyses, des suggestions, fassent part de leur expérience et de leur réflexion. Si la mémoire retrouvée de Michel N'Gangœt permet à quelques-uns d'entre nous, Tchadiens, de prendre la mesure juste - sans infla7

tion ni sous-estimation - des concepts de Liberté et de Démocratie que nous revendiquons et défendrons, en sachant toutefois que leur passage à la réalité vécue nécessite trop souvent de douloureux cheminements, nous aurons nous aussi avancé d'un pas, et avec nous, notre pays.
A. BANGUI-ROMBAYE

8

Remerciements

Je remercie de tout mon cœur, mon compatriote et ami Bangui Antoine, ancien ministre, actuellement fonctionnaire à l'UNESCO et auteur de plusieurs ouvrages, qui m'a suggéré d'essayer d'écrire mes souvenirs. C'est en lisant mon premier essai sur le problème
tchadien que cette suggestion lui est venue. Je remercie mon épouse Fatimé dont la contribution confection de cet ouvrage a été déterminante. pour la

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Le Tchad administratif (Carte 23 in A. LE ROUVREUR op. cil.) 12

PREMIERE PARTIE L'ENFANCE

13

I

Gago, tel est mon nom, le nom que la tradition m'a attribué. J'ai peut-être vu le jour en 1935 ou 1938 comme nous allons le voir. Je suis venu au monde dans un gros village du nom de Halo peuplé de paysans consciencieux et laborieux. Cette bourgade fait partie de celles situées au sud d'un des très grands pays d'Afrique du moins par sa superficie: 1 284 000 km2. Le nom courant de ce pays est le Tchad. Pour ses fils, il s'appelle Dama, ce qui veut dire tout simplement notre pays. Dama plonge sa tête dans le brûlant désert du Sahara au paysage lunaire où déambulent de paisibles chameaux et a ses pieds dans la savane humide, verdoyante et chaude où se côtoient éléphants, crocodiles, lions, buffles, gazelles, panthères et autres fauves. En somme, un très beau pays aux populations et coutumes diverses. Il est la juxtaposition de plusieurs débris d'anciens royaumes et principautés très puissants pendant la période précolaniale. Dans sa configuration actuelle, Dama' est l'œuvre des contingences historiques. Je suis le fils aîné d'un polygame. Je vis avec mon père qui a répudié ma mère après deux ans de vie commune, chose rarissime dans ce village ancré dans ses traditions africaines bien profondes. Souvent repoussé par mes marâtres et plus ou moins accepté par mes frères et sœurs, demi-frères et demi-sœurs sous d'autres cieux, je mène une vie quelque peu frustrante, en attendant de grandir et de devenir un brave paysan comme le veut la tradition dans ma famille. Mais moi j'ai une autre idée: devenir plus tard un grand balafoniste. Un métier qui m'a toujours séduit. La raison est toute simple. Ma grand-mère maternelle est une pleureuse célèbre, mieux une vraie cantatrice se produisant lors des veillées funèbres. Elle se fait accompagner par un balafoniste; un virtuose qui a toujours fait l'admiration de tous les villages et des contrées environnantes. Aucune fille ne lui résiste. Et je le sais, la grand-mère et lui sont de toutes les fêtes funèbres, de véritables artistes. Etre balafoniste devient mon rêve d'autant plus que je les accompagne dans leurs perpétuelles tournées quand les distances ne sont pas très
longues pour mes frêles jambes.

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Etre balafoniste? Mon père ne l'entend pas de cette oreille. Il veut à tout prix me donner le goût du métier de paysan, au besoin un riche paysan. Ses dieux et grands-parents ont toujours aimé la terre. Devenir musicien? Mais c'est un métier de griots et il n'yen a jamais eu dans la famille. C'est une honte pour la postérité. Aussi mon père m'amène tous les matins, sauf le jour du Seigneur, aux champs. Il me vante les bienfaits du travail de la terre, son immense prestige, la communion avec la nature. fi me parle de la saison de la chasse après les récoltes. fi m'explique les techniques de récolte du miel dans les ruches sans se faire piquer par les abeilles. En un mot, il m'apprend à aimer la nature et ses meIVeilles, la vie en plein air. Pour clore ce tableau, il me fait comprendre que la musique, si bonne soit-elle pour exalter l'âme d'une personne, n'est que du vent. Un jour de retour des champs, mon père épuisé par les durs travaux champêtres s'étale sur une natte après avoir bu en hâte une calebasse d'eau. Lentement, il soupire et s'assoupit. Quelques instants plus tard, un cycliste revenant du chef-lieu d'arrondissement s'arrête et s'entretient longuement avec lui. Personne ne sait de quoi se sont entretenus les deux hommes. Le lendemain, au coucher du soleil, mon père réunit toute la famille dans sa concession: la veuve grand-mère, les frères, sœurs, les cousins, les oncles, les neveux, les tantes, les parents par alliances, les trois épouses et même le chef du village que l'on a convié en qualité de témoin. La réunion est à la fois intime et solennelle. Le problème est pourtant simple. Il s'agit de prendre une décision concernant l'un des deux premiers fils de mon père. En effet, le cuisinier du Commandant blanc - c'est ainsi que l'on appelle les administrateurs des colonies qui administrent les arrondissements - est le frère aîné de mon père. Celui-ci ne peut avoir d'enfant parce qu'il est stérile. Mais telle n'est pas l'opinion des habitants du village qui estiment que ce ne sont que les femmes qui peuvent être stériles. Les croyances ont la vie dure. En effet, comment expliquer que toutes ses épouses soient stériles. Le cuisinier, comme le veut la tradition, demande à son cadet, mon père, de lui envoyer l'un de ses deux premiers enfants pour l'élever et en faire son fils. Cette réunion par son caractère exceptionnel m'intimide et m'attire à la fois. Aussi je cours vite me cacher derrière le secko (1)clôturant la concession pour écouter ce qui va se dire.

1.

Clôture faite d'herbes ou de feuillages entrelacés.

15

- Mon grand frère, dit mon père en prenant la parole en premier, le célèbre cuisinier du Commandant connu de tous dans notre région et jusqu'à la capitale de Dama n'a toujours pas eu d'enfant malgré la présence chez lui de deux femmes, il se peut qu'il n'en aie jamais. Est-ce l'œuvre de la sorcellerie, du poison, de la malédiction de mes parents ou de Dieu tout-puissant? Je n'en sais rien. Nul n'en saura jamais rien. Aussi souhaite-t-il adopter l'un de mes deux premiers garçons et en faire son propre fils. C'est à vous de décider. Ce qui est sûr, c'est que celui sur qui portera notre judicieux choix pourra s'il est intelligent devenir à son tour cuisinier comme mon frère aîné ou même interprète ou garde territorial. Il ne ménagera aucun effort pour aider le petit à devenir comme lui, un homme important. J'ai déjà trop parlé. Je vous laisse la parole. - Ecoutez-moi bien mes enfants - c'est ma grand-mère paternelle qui prend la parole. Nous n'avons jamais maudit, mon regretté mari et moi, notre fils, ton frère aîné. Nous l'avons aimé tendrement comme nous l'avons fait avec vous. Ce sont ses femmes qui sont stériles. D'ailleurs comme vous le savez, elles ne sont pas de Halo notre village. Ce sont des étrangères. Il n'a jamais voulu accepter les filles d'ici que nous lui avons choisies. Néanmoins, on ne lui en a pas voulu. Nous l'avons toujours béni. La preuve, il a réussi dans la vie. Je souhaite qu'on lui envoie le cadet de Gaga. Quant à ce dernier, il sera bientôt grand et il nous aidera dans les travaux champêtres. Je tends les oreilles, maudissant intérieurement ma grand-mère qui ose proposer mon maintien au village. Mon cœur bat à tout rompre. Je prête les oreilles pour mieux suivre attentivement les autres interventions. Le tour de la mère de mon cadet arrive. Pour celle-ci, il n'est pas question d'envoyer son fils à l'aventure tant qu'elle est vivante. Elle s'y oppose catégoriquement. - Je ne crois pas que ton frère aîné soit victime d'un empoisonnement, d'une malédiction ou d'une sorcellerie quelconque, affinne l'une de mes tantes. Si tel est le cas, ton frère, en homme intelligent, se serait rendu immédiatement loin, très loin au pays des Moundang, des Sara-Kaba, voire chez les Kotokos pour se faire soigner. Ces contrées regorgent de sorciers et de guérisseurs particulièrement puissants et redoutés. Je crois fennement au fait que c'est la faute de ses épouses qui sont de vraies putes, ayant déjà «fait leur vie» avant de se marier à notre frère.

- Mon frère, s'exclame péremptoirement un jeune oncle, a les moyens de se rendre à la capitale pour consulter des marabouts. Il paraît qu'il y en a un qui est exceptionnellementpuissant. 16

n a appris sa science au Sénégal. n guérit toutes les maladies, même les sorciers fuient à son passage. Certes, il est très cher. Mais ce n'est pas un problème. Mon frère peut payer. Néanmoins, l'ennui est que le commandant ne peut se passer de ses services; il ne peut donc pas obtenir une pennission pour aller à la capitale. - Moi, dit le chef du village d'une voix posée, je veux qu'on donne la chance à l'aîné, c'est-à-dire à Gago. n n'a pas vécu avec sa mère comme chacun le sait, et il sera donc gâté par les femmes de son père. En outre, sa mère peut aller le voir sans difficulté. Et comme il a l'air intelligent, il peut réussir. Blotti contre le secko, je respire à peine. Pourvu que les autres soutiennent le chef, me dis-je intérieurement. Tour à tour les autres intervenants prennent la parole pour soutenir le point de vue de leur chef, non sans quelques nuances et réserves d'usage. Tout le monde s'accorde à dire qu'il ne faut pas que je devienne un bandit ou un voleur comme les autres enfants qui quittent la terre pour aller à l'aventure. - Mon fils ne sera pas un aventurier, dit mon père rassurant. C'est ainsi que l'assemblée à l'unanimité porte son choix sur moi. - Tes enfants, dit le chef du village résumant la réunion, sont les enfants de ton frère aîné. Envoie-le lui immédiatement. Gago est encore un enfant, il ne refusera donc pas de partir et son père sera très heureux de l'avoir. Il sera sa fierté, son honneur. En plus, son patron, le commandant, va bien traiter le petit. Je plaque mes oreilles contre le secko pour écouter... Enchanté par cette conclusion de la réunion, je saute de joie et... patatras, je tombe avec fracas dans un puits creusé à moitié et abandonné, puits qui se trouve juste derrière moi. Au fond du trou, je pousse un cri strident de désespoir et me débats fébrilement pour en sortir. Ce bruit insolite fait accourir deux de mes tantes. L'une saute derrière moi, me soulève et me hisse vers l'autre qui m'accueille dans ses bras. Je suis sain et sauf. Quelle chance! Craignant une punition, j'explique que je poursuivais un hérisson quand l'accident est arrivé. Heureusement, il y a plus de peur que de mal. - Gago, m'annonce ma tante toute rayonnante de joie, tu es un sacré veinard! Tu iras au chef-lieu de l'arrondissement. Tu seras élevé par le grand frère de ton père, le grand cuisinier du commandant. Ton père t'en parlera lui-même, afin de te dire comment te comporter avec son frère et ses femmes. Quand tu seras là-bas, efforce-toi surtout de ne pas devenir un voleur. D'ailleurs, tu auras beaucoup à manger. Tu seras le seul enfant. Tu peux de temps en temps, si tu le veux, inviter tes amis à partager tes repas. On dit 17

même que là-bas, tu pourras manger trois fois par jour. C'est formidable! Pense quand même à nous, les vieilles, qui sommes ici. A ton retour un jour au village, c'est peut-être ma tombe qu'on te montrera. Vas en paix. Rien ne t'arrivera. Tu peux compter sur notre bénédiction. - Maman - c'est ainsi que les petits Tchadiens appellent généralement leurs tantes maternelles -, m'écriai-je les yeux étince~ants de bonheur, je sais tout ce que vous vous êtes dit pendant votre réunion à mon propos. L'un d'entre vous a dit que si je suis sérieux, je deviendrai un bon cuisinier. C'est peut-être mieux que de devenir balafoniste. Je suis vraiment content. Il faut que j'aille vite là-bas. A quand le départ? Ma tante me présente l'alternative: ou bien tu attends l'arrivée d'un camion de transport de coton graine, ou bien tu pars transporté sur le porte-bagage d'un vélo. Le voyage est long à vélo, mais dans tous les cas, en raison de ton âge, tu ne peux parcourir cinquante kilomètres à pied - c'est la distance qui sépare Halo, mon village natal, du chef-lieu de l'arrondissement. Quinze jours passent: une éternité pour moi. Mais je prends mon mal en patience. Tout le village est maintenant au courant de l'événement. L'écho de ce départ retentit jusqu'aux villages environnants d'où accourent mes petits amis, pour me féliciter et surtout pour me dire au revoir. Quelques uns d'entre eux me conseillent ardemment de devenir plus tard un ancien combattant de l'année française. Eh oui! Une fois retraité, ces militaires reviennent relativement riches dans leur village: trois à quatre cantines d'objets de toutes sortes, souliers, chemises, manteaux, pantoufles, brodequins, cravates, lunettes de soleil, draps, couvertures, vestes, pantalons, lampes à pétrole, torches électriques! Ils les distribuent généreusement à tous les habitants du village, hommes, femmes et enfants. Rien d'étonnant, dans la mesure où tout le monde est parent. D'ailleurs, le manteau que porte fièrement le chef de village à toutes les cérémonies et fêtes - et cela quel que soit le climat - est un don de l'un de ces anciens combattants qui a combattu dans les rangs de l'armée commandée par le général Leclerc. D'ailleurs ce n'est point un hasard s'il a donné le nom du général de Gaulle, le libérateur de la France, à son fils aîné. Moi, futur soldat? Dans ma petite tête, tous ces conseils livrés en vrac par les uns et les autres concernant mon futur métier, m'embrouil1ent: être cuisinier, interprète, soldat? Qu'importe! Pour un fils de paysan, c'est toujours une promotion. Et pourquoi y penser? C'est encore trop tôt. J'ai encore le temps. 18

En attendant ce départ vers l'inconnu, départ qui tarde à venir, je mène ma vie quotidienne comme à l'accoutumée: réveil matinal, au plus tard à 5 heures, pour partir avec mon père aux champs. Là, nous ramassons et entassons les herbes et les arbustes. L'heure du repos de midi est bienvenue, avec le repas qui redonne des forces. Ce repas se limite généralement à une calebasse de bouillie de mil que les femmes apportent vers les 10 heures du matin. Mais déjà l'heure de la reprise est là. fi faut se lever, se courber sur le sol jusqu'au coucher du soleil. Aussi c'est avec soulagement que je regarde l'astre décliner à l'horizon. Les femmes se mettent immédiatement à piler le mil pour préparer le repas qui est prêt aux environs de 20 heures. Le plat de résistance reste invariablement le même: la boule de mil. La seule variation consiste à l'associer avec du poisson ou de la viande. Le poulet est une denrée rare, réservée généralement aux étrangers de passage ou à des grandes cérémonies (mariage, retour d'un parent au village, fin de l'initiation, etc.). Du reste, il est de coutume que les femmes ne mangent pas le poulet, réservé aux hommes uniquement. Le dimanche étant le jour du repos, je me rends au temple.

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