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Troisième guerre d'Indochine 1975-1999

De
826 pages
L'Indochine depuis 1975 a entrainé dans le tourbillon des affrontements et dans le vertige de la paix ses propres enfants mais aussi l'Asie du Sud-Est et la communauté internationale. Cet ouvrage, premier décryptage complet et transversal des enjeux internes et internationaux de la Troisième Guerre d'Indochine, se veut simplement boîte à outil et grille de lecture du passé, du présent et… sous le double signe de la Géopolitique et de la Sécurité. Ici, le passé à un avenir.
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LA TROISIÈME

GUERRE D'INDOCHINE 1975-1999

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en As ie du Sud, 1999. NGUYÊN TUNG (ED), Mông Phu, un village du delta du Fleuve Rouge (Viêt Nam), 1999. NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZA WA (eds), Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-XIxesiècles), 1999. Pierre SINGARA VÉLOU, L'École française d'Extrême-Orient ou l'institution des marges (1898-1956), 1999. Catherine SERVAN SCHREIBER, Chanteurs itinérants en Inde du Nord, 1999. Érid DÉNÉCÉ, Géostratégie de la Mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, 1999. Françoise CAYRAC-BLANCHARD, Stéphane DOVERT et Frédéric DURAND (eds), L'Indonésie, un demi-siècle de construction nationale, 1999.

Bùi Xuân QUANG

LA TROISIÈME GUERRE D'INDOCHINE
1975-1999

Sécurité et géopolitique en Asie du Sud-Est

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Illustrations et dessins de Philippe Franchini (Muntesega) avec les remerciements de B. X. Q.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9184-7

AVANT-PROPOS
Trois Guerres d'Indochine? Et une troisième toute récente? Tout le monde ne s'accorde pas sur cette comptabilité. Mémoire et imaginaire situent très bien les deux premières Guerres d'Indochine... Guerres d'indépendance ... Guerres de décolonisation ... Guerres des blocs Est-Ouest ... Guerres entre Blancs et Jaunes ... Guerres entre pauvres et nantis... Guerres Nord-Sud. Les images affleurent rapidement: Diên Biên Phu, la perte de la " perle de l'Empire" colonial dans une guerre française qui n'a d'Indochine que de nom, opposant le Viêt-Minh et les Français, puis une guerre américaine entre le David viêt-công et le Goliath américain " impérialiste". Guerres lointaines, commodément appelées" d' Indo", alors qu'elles se déroulaient presque exclusivement au Vietnam. Puis vint, à partir de 1975, la troisième guerre d'Indochine. Abrupte. Surprenante. Pas déclarée. Sans front défini. Mais plus longue, plus meurtrière que les deux premières, aux conséquences insoupçonnées. Bizarrement commencée en 1975, subrepticement terminée sans tambour ni trompette en 1999. S'effilochant en "queue de poisson" à partir de 1989, malgré l'intervention des Grandes Puissances et de l'ONU entre 1990 et 1993, mais, avec des retours de flamme comme en 1997, sous forme de guerre civile au Cambodge, risquant ainsi d'impliquer de nouveau toute la région. Or, cette" queue de comète" de la guerre cambodgienne, aujourd'hui assoupie, peut se révéler redoutable, à l'avenir, si l'on n'y prenait garde. Alors, quelle troisième Guerre d'Indochine? D'abord, en 1975, du encore jamais vu : LA guerre des communismes indochinois (Cambodgiens contre Vietnamiens), puis asiatiques (Vietnamiens contre Chinois). Communistes pas aussi homogènes et unis qu'on le supposait. Une" première" donc. D'où des affrontements armés et fratricides en Indochine même, avec le concours intéressé des
partis" frères"

- mais

rivaux

- russe

et chinois sur le sol indochinois.

Risquant ensuite de

déborder en Asie du Sud-Est et d'impliquer les voisins et ... tout le monde. Puis, une fois une solution provisoire trouvée avec les Accords de Paris de 1991, guerre interminable entre factions cambodgiennes. Puis, encore une période de latence (1993-1996) permettant au Cambodge de reprendre souffle et place en Indochine, en Asie du Sud-Est et dans la communauté internationale. Avant de se déchirer de plus belle jusqu'à la "rémission" de 1999. Mais pour combien de temps? Première" Guerre d'Indo " (1947-1954) entre Français et Viêt-Minh: cela remonte loin, mais on s'en souvient... Deuxième guerre en Indochine (1957-1973) entre Américains et Viêt-Công : peut-être ... Mais une "troisième guerre d'Indochine" (1975-1999) ? Entre qui et qui? Entre Khmers rouges (qu'est-ce ?) et Vietnamiens, entre communistes chinois et vietnamiens, entre Cambodgiens? : trop proche dans le temps... trop lointaine dans l'espace et, surtout, trop compliquée. Peut-être même, une quatrième à l'horizon avec la reprise de la guerre civile au Cambodge en juillet 1997. Pouvant enflammer de nouveau une région en

train de peaufiner son unité: pour la première fois, l'ASEAN (Association des Nations de l'Asie du Sud-Est) aurait dû regrouper en son sein et solidariser dix Etats contigus, coincés entre Inde et Chine. Le report - provisoire - de l'intégration dans l'ASEAN de la Birmanie et du Cambodge, en juillet 1997, montre la difficulté de (ré)concilier Géographie et Politique. Leur admission définitive en 1998 et 1999 n'est pas non plus gage de paix pour l'avenir. La fin médiatisée des Khmers rouges et leur ralliement au gouvernement de Phnom-Penh, début 1999, clôt un
chapitre de l'histoire interne

- complexe

et " inachevée"

- du

Cambodge.

Elle arrange une

ASEAN, déboussolée et secouée par la " crise asiatique" de 1997, puis toute pré-occupée, deux années durant, à sa re-construction et à son re-positionnement sur la scène régionale et sur l'échiquier mondial. La nécessité de trouver une solution à la crise du Timor Oriental, durant toute l'année 1999, a semblé peu concerner cette ASEAN retrouvée, mais convalescente. Au moment où la paix semble s'affirmer en Asie du Sud-Est avec le dénouement de l'imbroglio cambodgien et une certaine stabilité économique et financière retrouvée pour la région, le risque de balkanisation à venir est patent. L'intervention " humanitaire" de l'ONU pour sauver les populations du Timor Oriental des exactions indonésiennes, sous la forme d'une force multilatérale placée sous commandant australien, est non seulement périlleuse en soi, comme l'a été la Mission provisoire de l'ONU au Cambodge entre 1991 et 1993, faute de faire coïncider fin et moyens. Elle risque de réveiller de vieux contentieux, notamment entre l'Australie et l'Indonésie, quand on sait que ces deux pays voisins ne s'apprécient guère et sont en course pour le leadership régional. Les pays d'Asie ne cachent pas leur opposition à une intervention, largement mobilisée à l'initiative des Occidentaux, venant à la rescousse d'une minorité catholique face à une majorité musulmane: néocolonialisme occidental? Que sera demain, tant le malaise est aujourd'hui patent. L'ASEAN, qui avait reconnu en 1976 l'annexion du Timor Oriental, s'est toujours interdit ingérence dans les affaires intérieures de l'un de ses membres. Ceci explique les réticences des Philippines et de la Malaisie, le silence de Singapour, du Vietnam, du Cambodge, du Laos, de la Birmanie, de Brunei, tous membres avec l'Indonésie de l'ASEAN. La Thaïlande, exceptionnellement, n'a pas fui ses responsabilités. Ce qui ne veut pas dire qu'un jour Timor ne demande pas son adhésion à l'ASEAN. Mais cette ASEAN pourra-t-elle indéfiniment jouer les Ponce Pilate, en insistant sur le " dialogue constructif" ? Avec pour seules règles du jeu régional, le consensus et la discrétion. Les pays riverains de la Mer de Chine du Sud, maintenant rassemblés au sein de l'ASEAN politique, restent divisés sur leur orientation économique et idéologique. Cette mer de Chine, véritable Méditerranée orientale, aire de civilisation(s) et de culture(s), avec ses richesses avérées et virtuelles, aurait pu, aurait dû être un trait d'union. Elle peut, demain, être pomme de discorde. Les hommes, que les combats et les drames de la seconde Guerre mondiale puis de la décolonisation ont meurtris ou valorisés, auraient pu, auraient dû se rapprocher dans la paix venue ou dans l'indépendance reconquise, se solidariser, mieux se comprendre pour donner à la région une nouvelle chance. Il n'en était rien. Il n'est pas sûr que la donne régionale ait changé, malgré quelques résultats encourageants enregistrés. La politique des hommes - celle des Grandes puissances, celle des Etats nouvellement souverains ou des apprentis politiciens, voire des apprentis sorciers de la politique - ne l'a pas voulu. Elle a continué à les diviser, à les déchirer, à les faire se battre les uns contre les autres.

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L'Asie du Sud-Est en guerre a déraciné les paysans pour les urbaniser, fait fuir les citadins vers des horizons hostiles, arraché à leur terre natale des hommes jusque-là casaniers et viscéralement attachés à leur lieu de naissance, à leur village, à leur patrie. Pour en faire des réfugiés de la terre (land-people), des réfugiés de la mer (boat-people), des réfugiés d'eux-mêmes (homeless ou personnes déplacées devenues autistiques à domicile comme dans l'exil), des SPF (= sans pays fixe), nouveaux" damnés de la terre ". Le vocabulaire s'est enrichi: jamais on n'a autant parlé de " forces d'intervention ", de "forces d'interposition", de "droit humanitaire", de "droit d'ingérence", de "devoir d'ingérence", de "justice internationale", de" Tribunal Pénal International", de "Cour pénale internationale permanente". Mais comment oublier que la troisième Guerre
d'Indochine a initié - en ce dernier quart du siècle

- ces

litanies de populations

à assister ou à

sauver, ces mouvements, devenus désespérément banaux et répétitifs, de peuples malheureux, de réfugiés, de boat-people, d'exilés. Après l'Indochine, l'Afghanistan, l'Ethiopie. Après l'Asie (maintenant, le Timor Oriental), le Proche et Moyen Orient (Palestine, Liban, Iran, Irak, Kurdes...), l'Afrique (Rwanda, Grands Lacs, Angola, Libéria, Sierra Leone, Congo-s), les Amériques (Cuba et ses balseros, Colombie, Mexique, Salvador, Nicaragua), l'Europe (Bosnie-Herzégovine, Albanie, Kosovo, Caucase) ... On a renoué avec des réalités anciennes, tristement célèbres (Holocauste, violations des droits de l'homme, crimes de guerre, crimes contre l'humanité, génocide, politique raciale, guerres civiles, tribales et religieuses) habillées de neuf (auto-génocide, tri ethnique, déportation intérieure, nettoyage ethnique...). En Asie du Sud-Est comme ailleurs, n'est-ce pas à cause de l'oubli des fondamentaux dans la relation de l'Homme, des hommes avec le milieu naturel, des équilibres nécessaires entre la Terre, la Mer, les Hommes? Dans ce déchiffrage incontournable des" radicaux naturels", la guerre et la paix ne sont que des" moments", mais moments révélateurs de la contrariété, de la contravention ou de l'équilibre, de l'harmonie entre Scène et Acteur(s)... L'ouvrage rappelle ici ces" fondamentaux" que sont Géographie, Histoire, Mémoire, "grammaire" de guerre et de paix, Projets politiques. Ceux-ci se retrouvent dans cette double pesée, que redoutent toutes les communautés humaines: Permanence(s)-Rupture(s), Géopolitique-Sécurité. Ecume des événements et Equilibre( s) fondamentaux. Troisième Guerre d'Indochine paradoxale. Aussi incompréhensible que les deux premières, où Français et Nord-Américains se sont trouvés en porte-à-faux par rapport au terrain, et s'y sont enlisés, faute d'en connaître les spécificités. Il a fallu progressivement prendre en compte des réalités physiques et psychologiques incontournables en milieu asiatique. Nécessitant une autre boîte à outils intellectuels, une grille de lecture moins habituelle ou moins réductrice aux schémas occidentaux prévalents. L'ouvrage s'y essaie. Guerre de "con" : conviction, conquête, convivialité. Comme dans n'importe quel conflit: conviction pour l'emporter sur un autre projet politique, conquête territoriale avec gains et pertes subséquents pour l'ennemi ou soi-même et, enfin, convivialité pour rétablir le dialogue avec un rapport de force affirmé, confirmé ou différent. On s'est battu sans répit, depuis 1945, pour confirmer ce que géographie, histoire, donc géopolitique induisent depuis toujours. En Indochine, tout se joue entre le Vietnam et la Thaïlande par-dessus les Etatstampons cambodgien et laotien. Rassembler Asie du Sud-Est continentale et Asie du SudEst maritime est une tâche difficile et de longue haleine. La Chine est l'Empire du milieu, avec lequel il faut compter: indispensable, imprévisible mais impérieuse voire impériale. Le Japon s'essaie à trouver un rôle et une place dans la région: nécessaire mais pas suffisant. Le

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rapport de forces entre la Chine et ses possibles concurrents, locaux ou extérieurs, tourne, à la longue, à l'avantage de la première. Les Puissances extérieures doivent désormais en convenir. Les hommes se sont fait la guerre, faute d'avoir pratiqué le principe d'isostasie, rééquilibrage permanent entre l'homme et le milieu ambiant. Pour faire surgir une paix différente quand cela est nécessaire: il y faut humilité et aussi inventivité. L'équation de vie
des Etats et des hommes, en Asie du Sud-Est comme partout, s'écrit entre sécurité

- qui

est

espérance (s'assumer soi-même pour assumer, assurer et rassurer les autres) - et géopolitique qui est réalité (un dessein politique humain sur le dessin géographique naturel) - tenant compte des pesanteurs incontournables, entre permanence(s) et rupture(s). Il y a là non seulement une exigence de responsabilité pour tous, mais surtout une leçon de responsabilisation individuelle et collective. L'Indochine n'a cessé d'être en guerre depuis un demi-siècle. Les trois Guerres d'Indochine sont, à vrai dire, des conflits gigognes. Les Accords de Paris (1991) sur le Cambodge n'ont rien réglé: ils ont" sorti" le Vietnam du Cambodge, la Chine de l'imbroglio sino-vietnamien et les Grandes Puissances du " cancer" cambodgien. En cela, ils sont semblables à ceux de Genève (1954) pour dégager la France du bourbier indochinois ou ceux de Paris (1962) sur le Laos, de Paris (1973) pour mettre fin à l'enlisement américain en Indochine. De la "première" à la "troisième" guerre d'Indochine, ces conflits se sont emboîtés les uns aux autres. Avec, à chaque fois, des solutions (accords de Genève de 1954, de Paris de 1962, de Paris 1973, de Paris 1991) imposées de l'extérieur, inconvenantes pour les acteurs locaux, inconvenables pour la communauté internationale à plus ou moins long terme. Avec des retours de flamme, pas aussi surprenants qu'on voudrait bien le dire. Pour ne pas s'y être préparé. Il a donc fallu attendre plus de 7 ans pour voir un conflit bi-latéral classique (déclenché en 1975 entre deux voisins irascibles et dégénéré en point de fixation des rivalités de Grandes Puissances pendant trois ans) perdre de sa virulence internationale et régionale avec la fin de la guerre froide (1991) puis s'éteindre doucement comme guerre civile quand la communauté des Nations a mis le Cambodge sous tutelle des Nations unies entre 1993 et 1995, pour lui permettre de se restructurer comme Etat souverain, retrouver des dirigeants et s'essayer à pratiquer une démocratie balbutiante pour parler de véritable fin de la troisième Guerre d'Indochine. Il a fallu attendre quasiment un quart de siècle après le déclenchement du troisième conflit d'Indochine pour enregistrer la mort de Pol Pot (1998), les premiers ralliements des Khmers rouges aux divers gouvernements qui se sont succédé à Phnom-Penh depuis 1993, l'arrestation et la possible traduction devant une Cour pénale des derniers dirigeants khmers rouges survivants (Ieng Sary, Noun Chea, Khiêu Samphan, Ta Mok et " Deuch" ou "Duch ", l'exécuteur des basses œuvres de Pol Pot), l'émergence d'un gouvernement stabilisé dans un pays à reconstruire pour que le Cambodge retrouve une synergie positive avec son environnement. La conjoncture locale, régionale et mondiale est maintenant favorable à un examen rétrospectif de cette période charnière (1975-1999) pour l'Asie du Sud-Est, à l'aube d'un millénaire plein de défis. En 1997, la formule" L'Asie aux Asiatiques" n'a pas eu plus de sens qu'en 1945 (à l'aube de la décolonisation), qu'en 1955 (à la Conférence des non-alignés de Bandoeng), qu'en 1975 (lors de la victoire des communistes en Indochine) ou en 1995, quand l'ASEAN
a décidé, avec ce slogan, d'accueillir un pays communiste

- le Vietnam - en

son sein. N'est--

ce pas déjà introduire le ver dans le fruit? L'ASEAN, qui a difficilement fait son unité en

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contrant le Vietnam communiste dès 1967, n'a pas réussi à dé-communiser l'Indochine, pas plus que le Vietnam, " avant-poste sûr du communisme" en Asie selon le mot de Leonid Brejnev, n'a gagné l'Asie au "socialisme réel". Sur les dix pays composant la présente ASEAN, quatre (Vietnam, Cambodge, Laos et Birmanie) sont, à des degrés divers, à orientation" socialiste" - au-delà des effets déclaratoires sur l'économie" centralisée de marché". Ces quatre pays - physiquement liés sur le promontoire indochinois et politiquement interdépendants - prolongent d'une certaine façon l'ombre portée de la Chine populaire, dernier bastion d'un communisme velléitaire réduit à elle-même, au Vietnam, à la Corée du Nord et à Cuba. Vivre en commun demain suppose de ne pas méconnaître les réalités d'aujourd'hui. L'éclatement en cascade, à partir de 1997, de la bulle financière spéculative en Thaïlande, en Malaisie, en Corée du Sud, en Indonésie et, à un degré moindre, dans toute l'Asie de l'Est, et bientôt dans toute l'Asie, l'enchaînement avec le Brésil et la Russie rendent vaine la prétention universaliste des" valeurs asiatiques" - mélange conjoncturel et têtu d'autoritarisme dirigeant et de réussite économique, avant que la " crise asiatique" ne s'en mêle pour remettre à leur place l'interventionnisme des institutions internationales nées de la seconde Guerre mondiale (ONU, FMI et Banque mondiale, BIRD, BAD). La résonance et
l'effet en boucle des événements locaux sur l'environnement mondial - qu'on nomme mondialisation ou globalisation - est une constante des relations internationales. Qui a été

touché par la crise financière de 1977 ou la crise asiatique de 1997 ne peut que se réjouir du " nouveau climat" , de la "reprise" économique en Asie, du monde plus" respirable" malgré ses imperfections - de 1999. Les feux de forêt en Asie, le phénomène climatique El Nino, l'ouragan Mitch, les inondations en Chine ne sont pas uniquement des calamités naturelles locales. Ils sont révélateurs des comportements, des politiques de prévision ou de prévention (ou d'absence de ces politiques) pouvant faire de ces calamités des catastrophes pas si " naturelles" que cela. Le Monde-monde, qu'il le veuille ou non, est concerné. Rappel à l'ordre ... salutaire de la part de Dame Nature. L'Asie du Sud-Est ne se comporte jamais comme on pourrait l'attendre. La Sécurité nationale ou collective, individuelle ou communautaire - a été, est et sera le fil conducteur, la ligne de vie, indiscernables de prime abord, des actes et des politiques. Le mauvais règlement d'un différend porte les germes du suivant. Il faut, au-delà des apparences et des solutions provisoires, comprendre les logiques à l' œuvre. A rebours, cette étude, ciblée au départ sur l'Asie du Sud-Est, ne manque pas d'enseignements. L'effet zoom a fonctionné dans les deux sens. Ceci est, avant tout, une recherche universitaire. Commencée il y a vingt ans, elle s'interrogeait, au départ, sur le surgissement paradoxal d'une guerre qui s'annonçait au moment où la paix semblait devoir durablement s'installer. Les Accords de Paris de 1973 avaient permis le désengagement des Etats Unis de la région, sans trop perdre la face. La victoire" totale" des communistes en Indochine en 1975 confortait le " camp de la paix" et apparaissait comme l'aboutissement logique des luttes pour l'indépendance du Vietnam, du Cambodge et du Laos. La solidarité idéologique et matérielle proclamée allait être le moteur de la reconstruction et du développement d'une péninsule indochinoise pénalisée, depuis la seconde Guerre mondiale, par tant d'années de lutte. Las, les obédiences et les querelles entre chapelles communistes ont abouti à des affrontements dégénérant rapidement en conflits d'envergure. Conflits directs, mais aussi conflits par procuration, où deux Grands du

Il

monde communiste - Chine et URSS - s'affrontaient par clients interposés. Cette recherche s'était poursuivie pour accompagner le développement de la troisième Guerre d'Indochine. Elle faisait, dans sa première version de 1990, le point d'un cycle qui se terminait avec l'évacuation annoncée du Cambodge par les troupes d'occupation vietnamiennes, la réconciliation entre les factions khmères, la paix garantie par des accords signés sous les auspices de l'ONU et des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, la participation active de l'instance régionale ASEAN. Un autre cycle se termine en 1999 avec la fin de la guerre civile au Cambodge. A l'aube d'une nouvelle ère. A la croisée des chemins pour l'Asie du Sud-Est, il était nécessaire de donner une autre visibilité et une autre lisibilité à ces phénomènes complexes. Visibilité et lisibilité qui n'apparaissent pas inutiles aujourd'hui. Cette recherche n'avait pas vocation à être diffusée largement. Mais l'actualité s'est chargée, au fil des ans, de lui donner résonance et prolongement. En même temps, elle a initié et inspiré d'autres travaux et publications. L'absence, dans la bibliographie contemporaine, d'une synthèse transversale sur l'Asie du Sud-Est, en décomposition et en recomposition entre 1975 et 1999, a vaincu les réticences éditoriales * et toutes autres difficultés matérielles **. La vie a noué des fils invisibles pour faciliter l'échange, le dialogue, la compréhension. Tout en assumant la responsabilité des développements contenus dans cet ouvrage, l'auteur se sent redevable à Pierre Ansart, Pierre Dabezies, Jacques Huntzinger, Philippe Franchini, Philippe Richer, à William S. (Bill) Turley, à la multitude d'étudiants qui ont commencé leur questionnement par un simple pourquoi. La réponse du présent ouvrage est: pourquoi? et pour quoi? Tous ont droit à gratitude.

* Alain Forest, directeur de la collection Perspectives asiatiques à L'Harmattan, a soutenu avec enthousiasme la parution intégrale du manuscrit. ** Francisco Barros et Patrick Michels ont travaillé d'arrache-pied sur le texte, sur les cartes et la mise en page de l'ouvrage.

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I--CONFLITS INTER-ETA TIQUES
A) CONFLITS MAJEURS (1947-1949) -- Inde-Pakistan 1971) sur le Bangladesh ; (1965) sur le Cachemire

Corée du Nord -Corée du Sud (1959-1953) du Sud (1954-1975) -- Viêtnam du Nord-Viêtnam (1945-1954): Viêtnam-- Première Guerre d'Indochine rance -- Viêtnam du Nord- Viêtnam du Sud +Etats Unis -- Viêtnam- Kampuchea Démocratique (1978-1982) (1979) -- Viêtnam-Chine B) CONFLITS SECONDAIRES -- Chine- Taïwan (1950) : question des îles Quermoy et arsu -- Chine- Thibet (1950-1951) -- Chine-Inde (1959) : question du Ladakh (1960-1962) : question de l'Irian -- Indonésie-Pays.Bas ccidental -- Chine-Inde (1962) : Assam (1963) : Sarawak, Bornéo -- Indonésie-Malaisie -- Chine- U.R.S.S. (1969) : Oussouri (conflit frontalier) oriental (1976) : annexion par ,-- Indonésie-Timor Indonésie C) INTERVENTIONS PONCTUELLES -- Seconde Guerre d' Indochine( 1960-1975) : droit de oursuite ou interventions ponctuelles en territoire lao ou mer des forces nord-viêtnamiennes, sud-viêtnamiennes t américaines -- Intervention de l'Inde au Sri -Lanka (1987-1989)

--

III -- CONFLITS A CARACTERE SECESSIONNISTE POUR OBTENIR L'AUTONOMIE DANS LE CADRE D'ETATS CONSTITUES
résistance à -- Hyderabad-Inde (1948) l' incorporation dans l'Inde -- Tibet-Chine (1955-1959), 1989) -- Grande Fédération malaise-Sabah (1961) -- Inde: résistance des Nagas (1967-1972) -- Pakistan: Balouches (1973-1977) ( -- Philippines 1977-1996) : dissidence musulmane

--Inde:

Sihks. Hindous et musulmans

-- Sri Lanka: Tamouls -- Bangladesh: troublesinternes

--Pakistan:
IV

problème

du retour à la démocratie

- GUERRES

CIVILES POUR UN

CHANGEMENT DE REGIME
-- Chine (1945-1949) -- Philippines (1949-1952) : Huks

II -- MOUVEMENTS DE LIBERATION OUR L'INDEPENDANCE DIRIGES CONTRE DOMINATION OU OCCUPAION ETRANGERE
rance -- Première Guerre d'Indochine (1946-1954) : Pathet Lao t Khmer issarak contre France -- Indonésie-Pays.Bas (1946-1949) -- Malaisie-Grande Bretagne (1948-1957) - Timor occidental-Indonésie (1974 ) ) : contre régime Heng Sarnrin - Kampuchea (1979 ro-viet namien et contre troupes d'occupation de Hanoï Laos (1975 ) : résistance sporadique anti-

-- Première

Guerre d'Indochine

(1945-1954)

: Viêtnam-

-- Sud-Viêtnam (1957-1975) : communistes vietnamiens -- Sumatra et Célèbes (1957-1958): contre le centralisme de Djakarta -- Malaisie (sporadique) : contestation procommuniste -- Laos (1960-1975) Pathet Lao pro-communiste -- Thaïlande (sporadique) : P.C. T. -- Indonésie (1965) (1998-1999) -- Cambodge (1965-1975) : Khmers rouges maoïstes ) : Nouvelle Armée -- Philippines (1980 Populaire : résistance -- Cambodge (1979-1990-1996) antigouvernementale et anti-vietnamienne (Khmers rouges, Sihanoukistes, Sonsanniens -- Laos (1975) : maquis anti-gouvernement et antivietnamien -- Sri Lanka: Tigres tamouls (1987-1989 ... 199...)

-- Vietnam

(1975) : résistance

anti-communiste

--

ietnamienne

D' après Gérard Chaliand & JeanPierre Rageau, Atlas stratégique Fayard .Paris 1983 (complété et mis à jour par B.X.Q)

Tableau 1 : TYPOLOGIE DES CONFLITS ASIA TIQUES Source: B.X.Q.,l'Asie en uerre; FEDN/La Documentationfran aise 1990

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UNE ASIE DU SUD-EST POLEMOGENE
"L'Harmonie invisible a plus de prix que l'Harmonie visible" (Héraclite).

1

Phnom-Penh, 17 avril 1975 : la ville tombait aux mains des communistes cambodgiens, pas encore appelés Khmers rouges. Saigon, 30 avril 1975 : la débandade des Américains, obligés de fuir précipitamment les capitales de deux pays alliés que l'Amérique tenait à bout de bras jusque-là, marquait la fin d'une époque. L'entrée des communistes nord-vietnamiens dans la capitale du Sud-Vietnam annoncerait la fin de la guerre fratricide, initiée trente ans plus tôt. Enfin, la paix? Vision optimiste et fausse: la troisième Guerre d'Indochine est commencée, sans qu'on y prenne garde. Menaçant, pour des années encore, la stabilité et la sécurité de la région Asie du Sud-Est. 30 août 1989 : la Conférence internationale de Paris sur le Cambodge se sépare sur un constat d'échec. Encore, la guerre? Vision pessimiste: tout n'est pas perdu car les participants à la Conférence, surtout les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, vont se consulter régulièrement et œuvrer ensemble pour trouver une solution au dossier cambodgien. Même la reprise (épisodique) des combats sur le terrain entre les factions khmères n'entravera pas la paix, que tout le monde, pour une fois d'accord, s'attache à concrétiser. La sécurité future de l'Indochine, donc de toute l'Asie du Sud-Est, s'est ébauchée sous les lambris du Centre international de conférences de l'avenue Kléber. Convergence de symboles: les Accords de Paris de 1973, signés en ces mêmes lieux pour permettre aux Etats-Unis de se dégager de leur enlisement au Cambodge et au Vietnam et pour accélérer le processus de paix en Indochine, ont ouvert la voie à la communisation belliqueuse de toute la Péninsule. En 1989, les régimes communistes, ébranlés par l'économie de guerre et par la contestation interne, souhaitent ramener promptement la paix pour retrouver aide et solidarité internationales. En octobre 1991, les Accords de Paris, signés par les quatre factions cambodgiennes sous la garantie de l'ONU et des principales puissances concernées par le dossier cambodgien, referment la boucle sur une période qui prend fin, mais dont l'inventaire reste à faire2.

1 polemos, guerre et genês,genos, naissance, origine. La polémologie, - "étude scientifique, sociologique, globale de la guerre" - est connue par les travaux de G.Bouthoul (1896-1980) fondateur, en 1945, de l'Institut français de Polémologie (IFP). 2 Il va falloir encore attendre jusqu'en 1999 pour que le dossier cambodgien - enjeu de la paix et de la Sécurité en Asie du Sud-Est- trouve (enfin ?) une solution au Cambodge même, avec la reddition

Tout semble tourner autour du mot Sécurité. Passée, présente ou à venir. Difficile à définir. Malaisée à établir. Premier paradoxe: la Sécurité n'est pas là où on la cherche et s'évanouit là où on croit la trouver. Autre cohabitation des contraires: comme toute chose de la vie, la Sécurité est, tout à la fois, permanence(s) et changement(s). Rassurante, par le sentiment de stabilité qu'on en a. Interrogative et problématique, quand elle est mise en question. La vie est" dialogue du mouvement et de la semi-immobilité, faisant juxtaposer trends séculaires, conjonctures longues et crises courtes" (F.Braudel, Méditerranée). Permanence, évolution et rupture marquent aussi l'Asie du Sud-Est entourant cette autre méditerranée, la Mer (de Chine) méridionale. D'où nécessité de réfléchir sur la Sécurité en Asie du Sud-Est. De tous temps, l'Asie du Sud-Est a constitué un lieu de passage et de communication, commandé par quelques détroits stratégiques (détroit de Malacca notamment), entre le Nord (Asie continentale et centrale) et le Sud (avec ses mers chaudes), entre l'Ouest et l'Est, entre le monde indien et le monde chinois, entre le " monde brun" et le " monde jaune", entre l'océan Indien et l'océan Pacifique. Espace géographique et économique fascinant - mais
indéchiffrable -, à l'histoire politique mouvementée

-

mais fixiste -, s'inscrivant

depuis

toujours dans la dynamique de l'Histoire universelle et échappant rarement aux exigences de l'actualité. Auparavant convoitée, contrôlée, possédée et exploitée par les Puissances extérieures, l'Asie du Sud-Est, devenue en 1975 indépendante à quelques exceptions près, reste morcelée en souverainetés nationales conquérantes ou suspicieuses, divisée en deux blocs idéologiquement rivaux, partagée entre les logiques terrestre de l'ensemble indochinois ou maritime des Etats insulaires qui lui font face. Intérêt(s) et instabilité se conjuguent pour réclamer quête et enquête de sécurité. Projet d'autant plus difficile qu'il exige de s'interroger sur la nature et l'enjeu de la Sécurité. Dans un monde soumis aux tensions internes et externes, exposé aux bouleversements brutaux comme aux mutations lentes, s'assurer ou s'assumer est nécessaire, se rassurer est primordial, mais rassurer les autres n'est pas moins important. La Sécurité devient souci, dynamique, recherche. Elle n'en bute pas moins sur la pluralité et la cohésion des acteurs ou des pays à la recherche de leur propre équilibre. Notion évolutive, la Sécurité ne se laisse pas enfermer dans des définitions contraignantes ou figées: d'où un questionnement permanent, avec des réponses partielles, des solutions ponctuelles, rarement définitives ou satisfaisantes. Ainsi, le champ d'application de cette sécurité a nécessairement ses spécificités. Le cadre et les formes de cette aspiration à l'ordre rassurant ou à l'équilibre espéré varient en fonction des perceptions mêmes des acteurs et de leur situation géographique. La géographie détermine et dessine les lignes d'action des acteurs à l'intérieur d'un espace donné. L' histoire et la psychologie particulières à cet espace modèlent les comportements individuels et collectifs. Chaque individu, chaque groupe humain, chaque pays se trouve en face de la même interrogation et du même débat: quelle véritable sécurité est-il en droit, peut-il attendre de sa situation particulière, de son environnement, d'une situation plus
des derniers Khmers rouges - qui avaient lancé en 1975 la Troisième Guerre d'lndochinegouvernement installé par la communauté internationale et confirmé par les urnes khmères. au

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globale. Chaque rencontre, chaque choc d'intérêts antagonistes est une menace potentielle pour la Sécurité. L'Asie du Sud-Est, traditionnelle confluence de contacts, de rencontres, puis de conflits, est ainsi à la recherche d'équilibres et de rééquilibrages, sans cesse renouvelés. L'histoire contemporaine a rendu l'Asie du Sud-Est sensible aux rapports de force entre les grandes Puissances. Depuis 1975, elle s'est sentie encore plus fragilisée par l'évolution et la transformation de ces rapports de force, où apparaissent ou réapparaissent de nouveaux pôles de puissance (ASEAN, Vietnam, Chine, Japon). Elle a eu, à la fois, l'impression d'être redevenue elle-même, livrée à ses propres appétits, mais sans pouvoir se défendre contre l'extérieur, héritière de ses propres pesanteurs, mais aussi victime des acteurs externes, avec le sentiment de voir son destin toujours lui échapper. Concrètement, sur le terrain, après 1975, l'Asie du Sud-Est a assisté au reflux des EtatsUnis - donc du monde occidental

- et

au gain en territoires et en influence du communisme,

donc du camp socialiste. Progressivement, le communisme, tel qu'il est mis en pratique dans l'espace indochinois et ailleurs, ne tente plus personne et on assiste même au retour quasi triomphal des Etats- Unis dans la région. L' Union soviétique, hier si désireuse de venir s'implanter, prend de plus en plus ses distances. La Russie, Etat-successeur partagé entre l'Europe et l'Asie, a tant de problèmes à résoudre qu'elle n'a plus d'options sérieuses en Asie du Sud-Est. Les Etats de la région sont eux-mêmes confrontés au dilemme entre la puissance et le développement, sans pouvoir choisir les priorités entre les menaces et les défis, auxquels ils sont soumis. Plus encore, un double mouvement croisé entre vues régionales et vues globales complique les solutions aux problèmes nés ici. La perspective globale, en 1990, est de croire que les deux grandes Puissances (URSS et Etats-Unis) sont toujours en charge de tout, mais d'oublier les mutations internes dans les rapports de force entre Russes et Américains, tant au plan des forces militaires que de la crédibilité de leur garantie de sécurité. L'aménagement de " dialogue au sommet" entre les deux Grands (et d'autres considérés comme tels) n'apporte pas forcément de solution immédiate aux attentes de la région. De même, la convergence ou la divergence des intérêts communs aux grandes Puissances ne coïncide pas obligatoirement avec l'analyse de leurs implications dans la zone sud-est asiatique. La vision régionale est de présenter les relations locales, avec toutes leurs particularités, en termes strictement nationaux ou bilatéraux, sans tenir compte de la solidarité et de l'inter-opérabilité entre situation régionale et situation mondiale. Les équilibres sont concentriques, sans nécessairement se recouper. Enfin, d'autres facteurs viennent compliquer la compréhension et les tentatives d'explication, concernant la région. Il y a un paradoxe stratégique évident de l'Asie du Sud-Est: personne ne peut contrôler durablement la zone et, à terme, on y devient perdant. Le Japon détenait momentanément le secteur durant la seconde Guerre mondiale et perdait finalement la guerre. Les Etats-Unis, au bout de vingt-cinq ans d'effort et de forte implantation, ne sont pas arrivés à stabiliser la zone à leur profit et ont dû provisoirement l'abandonner. L'Union soviétique a les plus grandes peines du monde à s'y implanter et à s'y maintenir. Les détroits maritimes stratégiques, d'importance vitale pour tout le monde, sont contrôlés par deux ou trois " petits" pays. La Péninsule (Thaïlande, Indochine, Malaisie) fait office de première ligne de défense contre toute agression venant du continent asiatique et dirigée contre l'Australie, mais elle peut tout aussi bien servir de marchepied ou de base de départ pour une conquête des espaces continentaux.

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L'Asie du Sud-Est, zone-frontière ou zone-pivot, constitue ainsi un enjeu essentiel, mais difficile. De surcroît, l'influence est toujours venue de l'extérieur. Celle de la Chine, puissance régionale, mais à vocation mondiale, s'étend de façon visible et invisible, en raison de la proximité géographique, mais aussi ethnique - les Chinois d'outre-mer - parmi les populations locales. Cette influence financière, commerciale, économique et humaine est, sans commune mesure, avec le nombre de ressortissants chinois hors de Chine et peut aussi se transformer en influence politique. La masse humaine et physique chinoise est impressionnante: " la Chine et son ombre" (Tibor Mende) ne cessent d'inquiéter. Le Japon aussi, dynamique et inventif, mais prudent dans son approche de la région, affirme de jour en jour son intérêt et son emprise. Les menaces et les ruptures d'équilibres régionaux obligent tous les acteurs locaux et extérieurs à redéfinir les alliances et les regroupements. On assiste ainsi à une volatilité des relations intra-régionales et internationales de l'Asie du Sud-Est. Par ailleurs, l'instabilité politique traditionnelle a généré et confirmé la tentation de mettre en place des gouvernements autoritaires pour garantir une certaine stabilité, mais au risque d'une divergence ou d'un divorce entre gouvernés et gouvernants. Les modèles institutionnels, souvent importés de l'étranger, ne correspondent ni aux exigences immédiates du développement ni aux vœux des populations locales. Depuis des décennies, l'Asie du Sud-Est n'en finit pas d'être un laboratoire d'expériences qui, pour être tolérées ou supportées, n'ont pas répondu aux espérances des peuples concernés. Démocratie à l'occidentale, communalisme à l'orientale, marxisme-léninisme aux couleurs nationales, "libéralisme sauvage" ne sont, en fin de compte que des schémas, des procès, venus d'ailleurs, imposés de temps en temps, acceptés plus ou moins bien, toujours par la force ou la contrainte. Enfin, une économie paysanne, une absence d'industries fondamentales, un mode de vie rural, un état sanitaire et un climat social difficiles, des méthodes agricoles primitives, mais adaptées au cadre et au rythme social local, sont des données constantes ici. Le mélange des races et des religions, les fidélités villageoises, familiales, tribales ou religieuses défient ordinateurs et autres systèmes complexes d'intégration. Les caprices du climat tropical aggravent les problèmes au lieu de les résoudre. Chaque nouvel équilibre n'est qu'une parenthèse dans le temps et dans l'espace. Chaque rééquilibrage est trompeur et provisoire, parce qu'il annonce des bouleversements prochains et oblige à des réajustements constants. Se pose alors le problème du diagnostic des crises et des conflits en Asie du Sud-Est. Chaque perception est, ici, teintée de subjectivisme. Il est difficile d'être affirmatif et péremptoire. Il faut même relativiser les chiffres et se rapporter à des paramètres, parfois indétectables de prime abord. Le décompte statique et chiffré (static bean count) des forces et des enjeux est souvent entreprise illusoire: la lecture de la Military Balance pour chaque pays de la zone est significative, d'une année sur l'autre, des préoccupations et des sensibilités nationales. Les dépenses d'armement dans un pays provoquent chez son voisin immédiat ou chez son ennemi une surenchère, et, de proche en proche, gagnent l'environnement en cercles multiples, se coupant ou se recoupant à s'y perdre. L'outil militaire est devenu l'instrument de la puissance, mais aussi le bouclier: nécessité et alibi, dans un indéniable effet cumulatif. De même, l'analyse des textes constitutionnels, des traités, des engagements internationaux ou des déclarations officielles n'a qu'une valeur

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relative et indicative. La distorsion entre les projets politiques divers des acteurs complique encore plus l'analyse. Dans l'évaluation de la sécurité, le décalage existe entre monde occidental et monde oriental: ils n'ont pas les mêmes paramètres de mesure. Ni dans l'espace. Ni dans le temps. Ni dans les solutions proposées. Dans l'espace, chaque pays raisonne ici en termes de Nation (par exemple, LE Vietnam, LA Malaisie) alors que les puissances extérieures considèrent une Région plutôt qu'un Etat pris isolément: par commodité, on préfère évoquer toute l'Asie du Sud-Est plutôt que le seul Brunei; par tradition, la Chine s'intéresse à l'Asie du Sud-Est comme à une région d'action et d'influence chinoise. Le Japon mélange raisonnement régional et perspective globale, compte tenu de ses nouvelles responsabilités, et les Grands le font en termes d'équilibres mondiaux. Mais tous tiennent compte de leurs intérêts nationaux, au premier chef. Dans le temps, parce qu'il est courant de souligner l'approche différente de la Temporalité, comme un alibi à l'incommunicabilité ou à la non-communication entre monde occidental et monde oriental: les rythmes d'approche de cette Temporalité ne sont pas les mêmes. Au lendemain du conflit Cambodge-Vietnam, on semble découvrir avec étonnement la constance, la pérennité, l'a-temporalité du projet politique vietnamien de se faire une place prééminente dans l'espace indochinois et sud-est asiatique. Or, pour les Vietnamiens, le Temps compte peu: l'adhésion à un Projet fait que, de génération en génération, chaque membre de la communauté nationale se remet inlassablement à l'ouvrage pour le mener à bien. Vision cosmologique et cosmogonique qui, en Asie du SudEst, défie toujours les analyses trop rationalistes. Dans l'analyse des situations, pour cette région habituée à la médecine douce et aux remèdes homéopathiques, les diagnostics brutaux et systématiques, les remèdes de cheval, les posologies drastiques risquent de la déphaser, sans la guérir ou sans même lui convenir. En Asie du Sud-Est, il faut éviter les schémas conventionnels ou commodes. Il faut se déshabituer intellectuellement3. Vient s' y ajouter une dernière dimension. La Vie, en soi, est le risque suprême. Donc, la Sécurité" absolue" n'existe pas. La Sécurité ne s'apprécie que comme un rapport, en termes de risque, entre le danger et les moyens utilisés à le circonvenir. La présence d'un grand danger n'est pas antinomique avec l'idée de sécurité, le risque pouvant être extrêmement élevé en regard de l'importance réelle du danger encouru. Inversement, on peut travailler ou vivre avec un risque faible, pratiquement nul, et dans des conditions optimales de sécurité, tout en côtoyant un danger hors du commun. Le risque naît ainsi de la relation de l'homme avec son environnement, du comportement humain face à un milieu aménagé par lui-même ou par les autres. La Sécurité
est dans le geste - on devrait dire la geste humaine

-

en fonction

de son milieu.

Dans

l'univers de signes et de symboles propres à l'Asie du Sud-Est, chaque geste se remplit de sens, chaque gesticulation prend une charge amplifiée et laisse une trace difficilement effaçable dans les mémoires. Comment aborder un sujet aussi vaste et une problématique aussi complexe? Le simple récit chronologique des années séparant les deux dates significatives choisies, 1975 et 1989, est d'emblée écarté. Des Repères chronologiques reproduisent, après un tri
3 P.Mus (1971) : le conflit actuel au Vietnam, et, par extension, tous les conflits potentiels dans cette " zone, a sa source dans un enchevêtrement si compliqué d'éléments culturels qu'il rebute l'intérêt de la plupart des gens".

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minutieux entre l'essentiel et le secondaire, la trame temporelle des événements, en rapportant chaque fait retenu sous un éclairage sécuritaire, pour éviter à l'omnibus chronologique (accumulation des dates) des haltes inutiles ou au kaléidoscope événementiel (visions différentes d'une même séquence) des redites lassantes (P.Mus)4. La Sécurité, dans toutes ses définitions, a été ici le fil conducteur. Appliquée à l'Asie du Sud-Est, elle a servi de révélateur au cadre géographique, pour mieux le faire apparaître et pour mieux le cerner. C'est d'abord une photographie générale pour bien situer l'Asie du Sud-Est dans l'environnement régional et mondial: ses contours géographiques, ses reliefs physiques, ses réalités politiques se positionnent plus nettement sur ce plan d'ensemble. Pour un examen plus affiné, il faut ensuite faire une radiographie: elle offre une vision plus détaillée, plus approchée de ce qui est invisible à première vue ou simplement à la surface. Pour une compréhension en profondeur, il est nécessaire de mettre à nu le fait significatif ou signifiant, en le soumettant à une tomographie, c'est-à-dire une succession de vues en coupe de plus en plus fouillée dans la même structure. Le visible (photographie), l'invisible (radiographie) et le structurel (tomographie) restituent ainsi la dynamique interne et externe de l'ensemble. Ceci justifie le découpage par
plans

- par

pans - successifs des différents niveaux de sécurité, des différentes

logiques de

sécurité pratiquées en Asie du Sud-Est: nationale, où chaque acteur est en charge de son propre destin et cherche ses propres impératifs de sécurité; régionale, où les acteurs entrent en compétition ou en confrontation pour des enjeux de sécurité essentiels (la Terre contestée et convoitée, la Mer trait d'union et obstacle, et les Hommes, dont il faut emporter conviction ou adhésion); globale, où tout le monde est obligé de gérer les défis à la sécurité. Ce travail de déchiffrage et de décodage, puis de classification guide et rassemble sans schématiser. Deux observations imposent de ne pas aborder les problèmes de sécurité sous le même angle que ceux familiers à l'Europe. Il n'y a pas en Asie et en Asie du Sud-Est une "communion stratégique" face à un ennemi unique clairement défini (identité, moyens nucléaires ou conventionnels, degré de la menace). Les perceptions hétérogènes des dangers, dans un espace géographique morcelé et varié, diversifient les menaces sans unifier les réponses: il faut tenir compte des différences de mentalités, de cultures, des attitudes face à la guerre et à la force armée, des valeurs sociales, des niveaux de développement dans la définition des comportements de sécurité. Il est trop tôt pour que surgisse en Asie du Sud-Est un "concert des Etats ", capable de crédibiliser vers l'extérieur des prises de position homogènes, même face à la menace nucléaire. L'analyse stratégique ne met donc en évidence que des attitudes sécuritaires et non des politiques de sécurité. Mais il faut de nouveau aller au-delà de cette seule approche" tactile" des réalités de l'Asie du Sud-Est. 1975, avec ses bouleversements politiques, avec le surgissement de nouveaux Etats sur les ruines d'un ordre ancien, a inauguré une autre ère, d'autres comportements. Pourtant, quatorze ans plus tard, les choses, en 1989, ont seulement bougé en surface. Aujourd'hui encore, le "socle géographique" continue à imposer sa logique et sa pesanteur. Les structures traditionnelles de pensée, de décision, de comportement tiennent une place toujours importante et ont même repris le dessus, pour assimiler les modifications politiques
4 une chronologie 1990-1999 est ajoutée pour tenir compte des faits essentiels depuis la première version de ce travail.

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récentes. L'espace politique peut connaître des mutations mais, au-delà des idéologies et des schémas d'organisation, les hommes sont toujours autant marqués par leurs origines que par les sociétés qui les ont sécrétés. Il faut toujours gratter les sédimentations successives pour aller à l'essentiel. 1975 a ouvert un nouveau cycle. La surprise, l'attente, l'espoir se sont tour à tour manifestés, quand la guerre est revenue conclure une paix inquiète et artificielle, initiée en 1973, avant de laisser la place à la recherche d'une autre paix, tenant compte de nouveaux rapports de force. Le neuf (régimes communistes s'installant en Indochine) s'est plaqué sur le vieux (cadre géographique, mentalités repliées sur elles-mêmes et frileuses devant l'avenir). Il a fallu à la région quatorze ans (1975-1989) et deux conflits d'ajustement (Vietnam contre Kampuchéa Démocratique et Vietnam-Chine communistes) pour s'adapter à un fait émergent (mutation politique de l'Indochine). Ainsi, la communisation totale de l'Indochine en 1975, vécue d'abord comme traumatisme majeur, est devenue banalité. Elle ne semble plus rompre, quinze ans après, avec les tendances de fond de la région. En 1997, elle subsiste comme un avatar de l'Histoire, sans déranger. Pour renouer avec des équilibres déjà connus auparavant: présence immémoriale et incontournable de la Chine, rôle majeur du Vietnam dans la sphère indochinoise, face-à-face fait de confrontation et/ou de coopération entre Asie du Sud-Est continentale et Asie du Sud-Est péninsulaire et insulaire, jeu de cachecache des Grandes Puissances alternant retrait et retour au gré des initiatives adverses, tension existentielle. Les lignes de clivage, de partage de l'espace sud-est asiatique demeurent les principes d'organisation de cet espace. On s'est battu pour faire reconnaître et confirmer ce qui a, de tous temps, existé5. Cette impression de retrouver des cycles connus se précise, si on examine l' histoire générale de la région depuis 1945. Il y a des dates majeures qui se retrouvent tous les sept ans, d'abord indéchiffrables, mais prenant toute leur signification, dès lors qu'on y prête davantage attention. En Chine, Mao a souhaité mener une révolution tous les sept ans, pour régénérer le pays, pour le sortir de ses archaïsmes. Pour prendre l'exemple de l'espace indochinois et des événements qui s' y sont déroulés depuis la fin de la seconde Guerre mondiale, les indépendances revendiquées pour le Vietnam (en 1945), le Cambodge et le Laos ne sont véritablement entrées dans leur phase conflictuelle qu'en 1947, quand le Viêt-Minh a pris en charge la lutte contre les Français dans ce qu'il est convenu d'appeler la première Guerre d'Indochine. La défaite française de Diên Biên Phu, la Conférence de Genève de 1954 ont dessiné le retrait français de la région pour laisser la place à une implication des Etats-Unis dans la seconde Guerre d'Indochine. Sept ans plus tard, la multiplication de missions d'assistance militaire et économique américaine (Staley, Rostow) révélait, en 1961, l'inadéquation de cette politique de présence et d'assistance américaine au Vietnam et en Indochine. L'échec militaire n'a été que la conséquence de l'échec politique et va culminer en 1968 avec" l'offensive généralisée" du Têt Mâu Thân, où les communistes vietnamiens ont essayé de forcer militairement le destin,
5 il faut attendre 1995 pour voir l'ébauche d'une unité régionale avec l'entrée du Vietnam " communiste" dans l'Association des Nations du Sud-Est asiatique (ANASE ou ASEAN) " libérale", et 1996 pour que l'Asie du Sud-Est géographique" coïncide" avec l'ASEAN politique accueillant comme membres ou observateurs Birmanie, Cambodge, Laos et Papouasie-NouvelleGuinée en 1997. Les Dix sont, après quelques péripéties en 1997-98, au complet en 1999.

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avant de reconnaître politiquement leur échec et de transporter diplomatiquement le champ de bataille à la table de négociations de la Conférence de Paris (1968-1973). Avant de reconstituer, à l'ombre de cette conférence de paix, des forces militaires suffisantes, avec l'aide du monde communiste, pour donner enfin le coup de grâce, en avril 1975, au Cambodge et au Vietnam, et de façon quasi simultanée au Laos, pour communiser intégralement la péninsule. Victoire hâtive et dérangeante, débouchant sur la confrontation entre les anciens vainqueurs (Vietnam, Cambodge) et leurs protecteurs (Chine, URSS), obligeant, comme depuis la fin de la seconde Guerre mondiale, l'environnement régional à se déterminer par rapport à ce qui se passe en Indochine. La phase de consolidation de la situation militaire et politique en Indochine a commencé en 1982, quand le Vietnam communiste a organisé l'espace indochinois à son image, d'abord en stabilisant le front des opérations armées, ensuite en imposant le fait accompli d'une" entente indochinoise" face à la réprobation diplomatique, mais rituelle, de la communauté internationale. L'évolution entre 1982 et 1989 a rendu possible l'acceptation pour les communistes vietnamiens de retirer, toutes précautions prises, leurs troupes du Cambodge (septembre 1989), de s'asseoir à la table de négociation Guillet-août 1989), tout en faisant reconnaître à la communauté des nations la nécessité de revenir aux équilibres traditionnels définis plus haut 6. La troisième Guerre d'Indochine, la plus longue (1975-1999), avec ses accommodements partiels et successifs, n'en finit pas de vivre ses derniers instants depuis 1996-97 7. En attendant une solution globale, acceptable pour tous, dans la région et à l'extérieur. Au fond, la singularité des dernières années n'est qu'apparente. Elles renouent, par-delà la diversité et la variété des événements, avec la recherche d'une sécurité interne de la zone. Avec des phases différentes de fragilité, de ruptures ponctuelles d'équilibre, de retour aux rapports de force anciens. En tout cela, les politiques menées par les acteurs nationaux n'ont pas, non plus, rompu avec l'environnement régional et international. L'Asie du Sud-Est ne pouvait ni ignorer les retombées de la crise pétrolière de 1974, ni la rivalité des Grandes Puissances, et pas plus la crise économique mondiale, les mutations technologiques, le déplacement vers d'autres continents de pôles de tension, encore moins la redécouverte par le monde extérieur des ressources naturelles, des potentialités économiques, financières et humaines de l'Asie du Sud-Est. Elle peut être au centre des préoccupations mondiales comme en être écartée: elle recherche son équilibre, sa sécurité à sa façon. La compétition pour le pouvoir, dans sa composante interne et externe, s'inscrit et se réinscrit dans les traditions institutionnelles, culturelles, sociales spécifiquement nationales, mais doit aussi intégrer les mutations du monde extérieur: la première partie
6 autre cycle de 7 ans: 1989-1996: le dossier cambodgien, épicentre de la troisième Guerre

d'Indochine, peut-il se boucler, sur le plan interne comme sur le plan international, en 1996 avec
"l'amnistie" accordée aux Khmers rouges par le roi Sihanouk revenu sur le trône du Cambodge après avoir connu" l'enfer" entre 1975 et 1989 avec ces mêmes Khmers rouges? La préparation des élections en 1996, la victoire du clan Hun Sen sur le clan Ranariddh en 1997 ouvraient effectivement sur la paix possible au Cambodge. La mort de Pol Pot en 1998, la reddition des derniers chefs khmers rouges, l'entrée du Cambodge dans l'ASEAN en 1999 confirment la nouvelle donne. 7 tout comme Deng Xiaoping, l'un de ses initiateurs, mort en février 1997, alors qu'il a quitté le devant de la scène chinoise dès la fin des années 80.

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s'attache à définir les acceptions possibles de la Sécurité et à inscrire ces trajectoires de sécurité dans le cadre géographique et historique de l'Asie du Sud-Est. La sécurité a ainsi été le dénominateur commun, le vecteur et l'objectif ultime des logiques nationales (assurer la Sécurité par la guerre, deuxième partie), régionales (assumer la Sécurité en se focalisant sur ses enjeux vitaux, Terre, Mer et Hommes, troisième partie) et globales (où tout le monde est en charge de gérer l'insécurité, quatrième partie). La géopolitique - déchiffrage des trajectoires politiques et des dynamiques stratégiques à partir des enjeux géographiques - explique pour beaucoup la troisième Guerre d'Indochine.

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PREMIERE PARTIE SECURITE ET ASIE DU SUD-EST
" L'Asie du Sud-Est appartient à cette série de lieux qui voient se croiser les aventures humaines ... Or ces rôles divers de plexus du monde, l'Asie du Sud-Est les assume tous. Elle fut le pont Nord-Sud de peuplement de l'Insulinde puis des îles du Pacifique, comme elle demeure le passage obligé du Communisme vers l' hémisphère austral. Elle fut le point de rencontre et bientôt d'affrontement des courants Est-Ouest, des mondes indien et chinois, et depuis lors de leurs successeurs-usurpateurs: l'Europe et le Japon. Par les détroits de Malacca, depuis des millénaires, passent les navires qui ont apporté à l'Occident le poivre et la porcelaine, à l'Orient la géopolitique et l'atome. S'y suivent toujours à s'y toucher les pétroliers allant du Golfe Persique au Japon, cependant que, de part et d'autre, louvoient les Flottes russe et américaine, troisième génération de successeurs-usurpateurs. Un milliard d'hommes pèsent au Nord, encore immobiles, mais irrésistiblement appelés à glisser vers le Sud, vers les îles, vers l'Australie, bloqués qu'ils sont par leur voisine du Nord-ouest ... Et celle-ci,
bloquée elle-même - et déçue sans doute en Méditerranée

- a repris

sa descente vers les mers chaudes,

mais, cette fois-ci, selon la diagonale Afghanistan-Océan Indien. Où elle vient recouper la ceinture mondiale de l'Amérique qui relie ses deux débarcadères avancés, pacifique vers le Japon, atlantique vers l'Europe. Les voies de l'avenir repasseront inexorablement ici" (Bernard P.Groslier, SudEst asiatique: Préhistoire et Proto-Histoire)

Chapitre premier NOTIONS GENERALES DE SECURITE
SECURITE ET MAJUSCULES
Notre temps est celui de la mithridatisation de la conscience collective face à ce qui la défie. L'homme s'habitue à tout. Progressivement. A la violence. Petit à petit. A l'horreur. A l'inacceptable. En le noyant sous les Majuscules: recherche et poursuite des Majuscules, dans un réflexe de sécurisation intellectuelle, caractéristique de l'Occident 8. Ce recours aux Majuscules rassurantes se retrouve dans l'ordre interne comme dans l'ordre externe. Au niveau interne, l'Etat, majuscule essentielle, a pour fonction fondamentale de faciliter l'intégration sociale. D'abord négativement, en supprimant les antagonismes, les pluriels, les particularismes, les particularités. Bref, toutes ces minuscules nombreuses et diverses que sont les individus, les minorités9. Positivement ensuite, en favorisant le développement des solidarités, des éléments communs qui rassemblent, tels l'Universel, le Transcendant, majuscules qui ne provoquent pas (ou provoquent peu) de fractures dans la communauté étatique. Ainsi s'impose une image d'ordre, de cohérence, de consensus. De même, au niveau externe, la pactomanie - effort d'englober la vie internationale, surtout après la seconde Guerre mondiale, dans un réseau d'obligations contractuelles - en offre la manifestation la plus visible. L'Occident, en parant à son tour la Sécurité d'une Majuscule, a cherché à en faire une exigence et un modèle pour tous. Modèle chargé d'une lourde signification que traduit sa double fonction: - crispation: les tensions sont exacerbées de façon à cristalliser l'opinion publique sur ces tensions volontairement grossies, en leur donnant de plus grandes majuscules encore (Danger, Menaces, Insécurité). C'est une fonction de bouc émissaire, où tout (et rien) est
8 Quatre facteurs expliquent cette importance des Majuscules en Occident: *) religieux: la diffusion universelle du Christianisme souligne l'unité de fusion en Dieu *) culturel: le Rationalisme, au-delà de sa démarche déductrice, se veut synthèse *) social: la domination de la Bourgeoisie l'impose comme force sociale impérieuse *) politique: le Libéralisme, a priori suicidaire pour l'Etat, implique nécessairement le consensus. Il y a reflux, en Occident, vers le domaine rassurant du Juridique, d'où une proximité certaine entre Droit public et Majuscules. Le Droit Public, Droit des Majuscules, est le Droit de l'Intégration. 9 pour une autre théorie des Minorités dans l'Etat, F.Laruelle (1981) ou (1985). Sur la place des Minorités dans la société internationale, notamment Minorités et Conflits, F.Laruelle, "Qui sont les Minorités et comment les penser?" (EP, n043, 1987) et Bùi Xuân Quang, "Les minorités dans le monde d'aujourd'hui" (Conférence IFP, 6 février 1987) et F.Laruelle-BXQ, " L'avenir des minorités"
(Cahiers Universitaires Catholiques, n06, 1987).

prétexte à un renforcement des pouvoirs de police et de répression. On inculque aux individus le sentiment d'une vulnérabilité générale ou d'une insécurité généralisée, en exagérant systématiquement les risques encourus dans l'insécurité et en s'appuyant sur le besoin latent de sécurité. - récupération: on apprivoise les tensions, les conflits. On les débarrasse de leur virulence, de leur venin. On leur enlève leur charge subversive pour les rendre inoffensifs. Tout est banalisé par rapport au mythe suprême, la Sécurité: rien ne vaut la sécurité. La Sécurité est, comme la Liberté, un de " ces mots qui ont plus de valeur que de sens" (P.Valéry). Une réflexion sur la Sécurité semble alors pari impossible. Etat d'esprit plus que pratique, croyance plus que réalité, son domaine est étonnamment mouvant et prospectif. D'où la nécessité d'une approche par degrés, par cercles concentriques pour mieux en définir les données fondamentales.

1 : Un concept ambigu et ambivalent
La transparence d'un mot cache souvent son ambiguïté, son ambivalence, sa polysémie comme sa polyformie. C'est le cas du mot Sécurité, qui apparaît dans tous les domaines de l'activité humaine. Le sentiment de ténuité et de précarité de l'instant incite l'homme à se sécuriser, à se rassurer en inscrivant son action dans la durée et dans la certitude. Intuitivement, chacun aspire à la sécurité et semble la connaître naturellement. Le sentiment d'évidence est tel, qu'il exclut la recherche d'une définition ou la volonté d'en savoir plus, qu'il défie l'analyse et la synthèse. Si on se force à l'analyser, la Sécurité devient alors aléatoire, conditionnelle, évanescente, floue, fluctuante, incertaine, problématique. On se retrouve avec un concept ambigu, au contenu tellement riche qu'il échappe au monopole d'une discipline. Concept-lisière, concept-frontière entre le particulier et le général, entre l'explicite et l'implicite, entre le droit et le non-droit 10. Entre le formalisme juridique et l'empirisme opératoire. À la confluence de toutes les explorations, de toutes les ambitions. La Sécurité s'impose ainsi partout comme un grand" principe social ", "allant de soi" et "jouant partout ". Le domaine de la Sécurité est, ainsi, toujours difficile à aborder. La Sécurité est" ambiguë", tout comme la sûreté, ou la stabilité, dont elle est un autre nom. Elle est à la fois une" tendance", une" aspiration" qui, dans toutes les sociétés, pousse à réaliser concrètement la sécurité, au lieu de la définir abstraitement. Par là, elle est un " mécanisme" qui joue dans un cadre précis - sécurité interne ou sécurité internationale afin d'en assurer l'équilibre.

2 : Définition(s)
Sécurité est souvent synonyme de sûreté.

10 D.Colard-lF.Guilhaudis

(1987).

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L'aspect psychologique de la sécurité -la confiance - est tout de suite signalé. De même, il faut inventorier les périls et les menaces si l'on veut définir la sécurité Il. Par extension, la sécurité implique un ensemble de mesures de contrôle évitant toute surprise. Au plan social, on confond souvent sécurité et ordre public, sécurité et paix pour faire a contrario de la guerre, le révélateur de l'insécurité et on définit en négatif la Sécurité par ses contraires ou par ses corrélats. Des mots comme périls, menaces, confrontations, affrontements, guerres, crises, turbulences, défis, malaises, handicaps, dissuasion soulignent, par contraste, la nécessité de la sécurité. Leurs contraires stabilité politique, stabilité stratégique, ouverture, dialogue, équilibre, développement, environnement pacifique, mesures de confiance, parité des forces sont des corrélats acceptables pour cette même sécurité. La sécurité est" équilibre des déséquilibres" (Z.Brzezinski), pour souligner à quel point il est difficile de cerner la
sécurité, notion évolutive: chaque mutation

-

si minime

soit-elle

- de l'ordre

établi est

porteuse d'un déséquilibre futur. La Sécurité pose problème. Elle ne va pas" de soi". Elle est conquête et non acquis. Les auteurs classiques parlent de la sécurité comme" tranquillité de l'ordre" (Saint Thomas d'Aquin). L'ordre permet la sécurité et inclut la sécurité dans ses étapes successives: "la liberté politique est cette tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté" (Montesquieu), entendons par là sécurité. Ainsi, la sécurité peut être, provisoirement, définie comme rapport dialectique et harmonieux entre ordre et changement: "état d'esprit confiant et tranquille de celui qui se croit à l'abri du danger; absence réelle de danger; organisation, conditions matérielles, économiques, politiques propres à créer un tel état de tranquillité" (selon le Robert). Ces définitions concernent le monde occidental. Pour réfléchir sur la Sécurité en Asie du Sud-Est, il faut voir comment la notion de Sécurité est abordée dans le monde chinois. Par contiguïté ou par continuité, l'Asie du SudEst doit tenir compte des acceptions de ce mot dans la sphère de civilisation(s) sinisée(s). Le cercle de perception de la Sécurité s'élargit de l'individuel au collectif, du particulier au général, du singulier au pluriel, parce que la Sécurité de l' homme dépend, pour grande part, de la sécurité du groupe, dans lequel l'individu est inséré. Avec l'évolution et la transformation des sociétés nationales vers une société internationale, la notion de Sécurité se prend aussi pour" indiquer non pas la tranquillité d'un seul homme, mais celle d'un peuple, d'une association, d'une corporation toute entière" (Littré).

3 : Sécurité interne et Sécurité externe
Ce travail définitoire fait apparaître plusieurs acceptions et plusieurs niveaux d'application du concept de Sécurité. La sécurité de l'individu dépend de la qualité de son rapport avec le milieu naturel et le milieu social. La sécurité des groupes humains est fonction, elle, de leur intégration et de la qualité des rapports et des interactions réciproques de ces groupes humains. Avec, selon les cas, des relations harmonieuses ou conflictuelles.
Il Bloch-Wartburg (1975) signalent" une nuance de sens" entre sécurité et sûreté. Le Larousse en rappelle l'origine latine (securitas de securus, sûr), et définit la sécurité par la "confiance ou la tranquillité d'esprit résultant de la pensée qu'il n'y a pas de périls à redouter".

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Sécurité et monde sinisé 1) Sécurité se dit, en chinois, anquan gan, an xin (= sentiment de sécurité ou tranquillité d'esprit). Anquan, c'est être en sécurité ou veiller sur la sécurité de quelqu'un. . Dictionnaire franco-chinois (Shanghai Yiwen Chubanshe, Shanghai 1978) : la sécurité sociale, au sens de protection (baoxian) et d'assurance sociale, se dit shehui baoxian. La Sécurité publique, police ou organisme de sécurité publique, est gongan ou encore gonggong anquan. La Sécurité nationale du pays se dit guogia anquan. Le sens occidental de mécanisme assurant la sécurité n'est pas ignoré. Le terme revenant le plus souvent dans la définition de la Sécurité est baoan dans ses deux connotations: 1) assurer la sécurité publique et 2) assurer la sécurité individuelle. Bao, c'est protéger,
défendre, préserver, garantir et an

= paix.

On peut trouver quatre expressions différentes pour traduire le mot français Sécurité: *) anquan : traduction la plus fréquente, utilisée pour toutes les expressions comportant le terme Sécurité (exemple: gong an, sécurité publique est la contraction de gonggong anquan) *) baoxian signifie assurance ou sûr (safe mais aussi sure en anglais) *) fanghu signifie protéger, abriter (composante importante dans la définition des perceptions chinoises de sécurité, notamment vis-à-vis des Sino- Vietnamiens ou d'autres communautés chinoises disséminées en Asie du Sud-Est) mais aussi prévoir, se prémunir des surprises *) bao an comme vu précédemment. On peut relever dans ce Dictionnaire les mots de Sûr, utilisant le terme de anquan (être sûr de quelque chose) ou dans le sens de absence de danger (anquan de, mei you wei xian de). L'économie de moyens dans l'exécution d'un projet n'est pas négligée zui baoxian de banfa, la méthode la plus sûre ou zui hao de banfa, la meilleure méthode) où on retrouve baoxian, assuré, assurance. Le mot sûr prend en compte l'efficacité you xiao de (qui a de l'efficacité) ou wendang de (sûr, ferme, digne de confiance) où dimensions pratique et morale ne sont pas absentes. Définition à la fois active et passive, intériorisée ou extravertie, qui convient à la politique de sécurité chinoise (voir plus loin 2è partie, ch.3).
Sûreté se dit aussi anquan, baoxian au sens collectif et Sûreté individuelle renshen anquan

=

personal safety (Chinese-English Dictionary, Pékin, 1985). La langue chinoise utilise l'expression maison de sûreté, laofang ou jianyu. Lao signifie prison mais aussi ferme, solide, durable. Jian utilisé seul se dit pour prison, mais aussi pour contrôler, surveiller, inspecter. Le système de contrôle ou d'enfermement de la population par les autorités chinoises reproduit les canons du droit classique chinois. Aujourd'hui encore, le terme juridique Chambre de Sûreté, jiuliu suo (lieu où l'on détient, de
jiu

= détenir)

ou kanshou

suo (kan

= regarder

et shou

= garder,

observer)

place la population

sous

surveillance étroite et dans les limites légales admises par le Parti Communiste chinois. Safety, outre anquan déjà mentionné, se dit pingan = paix et wentuo = sûr (Oxford Advanced Leamer's Dictionary of Current English, HongKong 1985). Il y a, au moins, douze équivalents différents dans la langue chinoise au concept occidental de Sécurité. La variété des situations et des contextes ouvre cette pluralité d'acceptions dans la langue chinoise. 2) Dans les dictionnaires et lexiques vietnamiens, on retrouve la racine chinoise an, paix. Sécurité se dit en vietnamien su an (ou yên) ôn, état de paix, su an ninh, état de paix sociale (avec prise en charge par les autorités de la gestion de cette sécurité: d'ailleurs en vietnamien on utilise couramment l'expression an ninh trât tu, paix sociale associée à discipline et ordre), su an toàn, état de tranquillité qui exprime plénitude, intégrité et intégralité. Duoc yên ôn, duoc an toàn -être en paix, être en sécurité- soulignent la forme passive ou octroyée de la sécurité garantie par d'autres. An ninh tâp thê, sécurité collective exprime un vœu, mais guère une situation de fait. Les dictionnaires mentionnent le Conseil de Sécurité, Hôi Dông Bao An, mais avec un commentaire très réservé quant au fonctionnement de l'ONU ou la ceinture de sécurité (dai an toàn) ou la Sécurité Sociale (bao hiêm xa hôi) : la Sécurité peut être mécanisme, dispositif matériels ou disposition, organisation sociales au service de tous.

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Dans le monde contemporain, deux séries de faits commandent l'existence et les caractères des relations internationales, à savoir l'émergence de sociétés nationales et de leur appareil étatique, puis l'ouverture et l'expansion des sociétés nationales. D'où le rôle des Etats comme instruments régulateurs des relations internationales.

3.1 : Sécurité interne
La Nation traduit un lien de solidarité sociale qui unit un groupe d'individus au travers de multiples aspects, démographiques (politique familiale), culturels (langage, religion), économiques ou juridiques (systèmes de droits ou d'obligations) sur un territoire donné. La qualité de ce " savoir-vivre ", de ce " vouloir-vivre" et de ce "pouvoir-vivre en commun" souligne la cohésion de la Nation et conditionne sa sécurité interne. L'Etat est, dit-on, la forme organisée de la Nation. Qui dit organisation dit centralisation du pouvoir, monopole de la contrainte armée sur un territoire et apparition d'un système juridique régissant les rapports entre gouvernants et gouvernés. Ce type de relations n'est pas exempt de tensions ou de conflits ouverts ou latents, surtout si, dans les communautés humaines, existent des groupes incorporés sans leur consentement. Intégration ou sécession sont des facteurs de sécurité ou d'insécurité, à l'intérieur de chaque communauté humaine. La sécurité est un tout. Elle est une interrogation politique majeure, dans la mesure où toute société est confrontée à la montée de la violence. Violence venue de l'extérieur. Mais aussi violence venue de ses propres éléments. L'évolution des sociétés, le bouleversement des structures familiales, l'irruption forcenée de la télévision et des moyens de communication ont chamboulé les structures traditionnelles d'échange(s), de dialogue et de convivialité. On assiste à une multiplication de signes de déséquilibre de(s) société(s) incapable(s) de s'adapter aux mutations successives qui lui (ou leur) sont imposées. D'où une société ou des sociétés en état d'implosion permanente, des ruptures d'équilibres internes sans cesse renouvelées. Dans l'ordre interne, on peut parler d'une spirale de l'insécurité: la démission et la décharge des parents sur les maîtres et sur la société vont de pair avec une urbanisation frénétique (gigantisme, concentration et anonymat) jointe à l'abandon de valeurs sociales de solidarité et de tolérance: véritable déchirure du tissu humain et social. La mauvaise assimilation de la Ville par des peuples terriens ou ruraux signifie aussi perte d'identité, désespoir et libération de tendances agressives. La société de consommation effrénée est une vitrine formidable, suscitant envies et frustrations. Elle incite à prendre par la violence et la force ce qu'on ne peut acquérir par la capacité ou la persévérance et le travail. Ce danger guette toutes les sociétés contemporaines sans exclusive. L'effacement de toute transcendance au profit de valeurs mercantiles, l'ébranlement des valeurs traditionnelles militent en faveur de l'égoïsme et de la formation de sociétés assistées. La violence est au bout de cette spirale d'insécurité qui accompagne les sociétés en pleine mutation et en état de mal-vivre. Les pays d'Asie du Sud-Est, comme les autres pays d'Occident ou du Tiers-Monde, n'échappent pas à cette évolution. Parfois, les situations locales amplifient le constat général de ces changements. Pour offrir d'autres horizons à leurs populations et à leur jeunesse, ces sociétés sont parfois tentées de réactiver des haines ancestrales opposant des pays voisins, ou d'exploiter les tensions internes pour canaliser vers l'extérieur une agressivité latente, la détourner de troubler la sécurité interne. En même temps, ce processus de régulation de

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l'insécurité intérieure fournit d'excellents alibis pour la répression interne d'éléments allogènes et l'utilisation à l'extérieur de cette agressivité. L'Armée12 peut être cet instrument de formation, d'information et d'encadrement extraordinaire de la communauté nationale. Mais c'est un cercle vicieux. La militarisation de la société est sans fin prévisible. Cette militarisation entraîne souvent la remise en cause de l'équilibre existant entre communautés nationales voisines.

3.2 : Sécurité externe
Les problèmes de la sécurité externe dans les relations internationales découlent de ces tensions internes, surtout quand il s'agit de sociétés nationales à la fois ouvertes et en expansion. Ces relations sont très variées dans leur forme, leur objet et leur intensité. La sécurité externe varie aussi selon la taille des pays intéressés, leur puissance et les rapports de force intrinsèques qu'ils entretiennent avec leurs protagonistes. Des circonstances géographiques ou historiques déterminent les flux privilégiés de contact(s) et d'échange(s). Cette intensification des relations internationales a pour effet de constituer progressivement une société internationale qui, d'abord, enveloppe les sociétés nationales et, ensuite, les transforme. Ce qui ne va pas sans heurts d'intérêts, conflits et crises. La résolution de ces tensions peut être pacifique ou non. Pour toutes ces raisons, la sécurité externe d'un Etat réclame toujours de sa part une vigilance extrême. Cette sécurité est antinomique avec les tensions qui agitent constamment toutes les communautés humaines d'essence étatique, confessionnelle ou idéologique. La sécurité internationale se définirait alors comme un état d'équilibre, d'où seraient absentes les rivalités et les menaces réciproques entre Etats ou groupes d'Etats rivaux. Cette aspiration à l'équilibre se manifeste surtout au sortir de conflits armés localisés. Elle est plus exigeante après les conflits généralisés de la première et de la seconde Guerre mondiale.

4 : Sécurité collective
Les relations internationales inter-étatiques ne sont pas abandonnées au hasard. Celles-ci peuvent être pacifiques, dans l'acceptation d'un ordre juridique constitué par un réseau plus ou moins dense d'obligations. Elle peuvent être perturbées par le recours à la violence armée, pour remettre en cause un ordre international contestable ou contesté. Ce conflit est la traduction de l'opposition d'intérêts et de pressions contraires. Il se résout pour retrouver un certain équilibre, soit par la négociation, la rétorsion, les représailles, la médiation d'un tiers, la conciliation ou le règlement arbitral et judiciaire. Ces procédures n'excluent nullement la guerre, qui reste l'un des modes de relations entre Etats. Certes, l'emploi de la force est légalement banni des relations internationales. Mais comme les rapports de force dominent les relations inter-étatiques, un double souci anime les Etats: se prémunir d'elle s'il se peut, la gagner s' il le faut. Dans la recherche de la sécurité, le renforcement de son potentiel de défense est la plus sûre protection de l'Etat, et c'est la priorité première. Chaque Etat s'avise ensuite de la solidarité d'intérêt(s) qui le lie à d'autres Etats. Il entre alors dans des alliances garanties par des traités. À un degré supérieur, les Etats peuvent assumer mutuellement la sécurité par
12 sur le rôle de l'Armée, " Une armée pour quelle défense? (Projet, novembre 1973). "

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une action collective universelle. Alliance et sécurité collective constituent deux améliorations des systèmes d'auto-défense (R.Aron). Ce système inter-étatique de défense collective repose sur le principe selon lequel, en cas d'emploi de la force par n'importe quel Etat, tous les Etats participants entreprendront une action commune pour punir l'agression et lui faire échec. Cette sécurité collective peut jouer contre n'importe quel agresseur, à la différence des alliances défensives. La structure de la communauté internationale, avec ses défauts, est à l'origine de la sécurité collective. Contrairement à l'ordre juridique interne des Etats, il n'existe pas, dans l'ordre juridique international, d'organe véritablement chargé du maintien de la paix. Il n'y a de sécurité effective que si tous les Etats remplissent cette fonction de gendarme en agissant contre les perturbateurs. Des conditions précises sont nécessaires pour que ce système soit efficace: l'existence de contrepoids à l'Etat le plus puissant pour éviter qu'il y ait un Etat dominant, la prohibition du recours à la force et l'existence d'un organe collectif constatant tout manquement à cette règle, la force obligatoire et l'application effective des sanctions à l'égard de l'agresseur. Le système suppose aussi des mécanismes de règlement pacifique des différends et la crédibilité de la réaction collective en cas d'infraction, la " dissuasion" étant un élément fondamental de la sécurité collective. La première tentative d'organiser cette sécurité collective dans le cadre de la Société des Nations (SDN) a échoué, faute de moyens. L'article 16 du Pacte de la SDN a même prévu un Conseil qui devrait recommander les mesures militaires à prendre contre l'agresseur. Mais le système comportait de graves lacunes: le Pacte n'interdit pas le recours à la force; il ne prévoit pas d'organe compétent pour constater l'agression; les sanctions sont seulement recommandées et l'application des sanctions incertaine. Par ailleurs, les Etats-Unis s'étaient tenus à l'écart, de même que l'Allemagne et l'URSS pendant un moment. Aucune organisation de sécurité collective, sans ces puissances majeures, n'était concevable. De même, les Etats membres de l'Organisation n'étaient pas prêts, ni juridiquement ni politiquement, aux sacrifices imposés par les obligations de la Charte. Au sortir de la seconde Guerre mondiale, la Charte des Nations Unies entendait remédier à ces défauts: l'article 2 interdit tout recours à la force et crée un système centralisé au service de cette interdiction. C'est le Conseil de Sécurité qui est chargé du maintien de la paix. Il a compétence pour constater toute menace à la paix et peut décider de toutes mesures à prendre, y compris les actions armées. Les Etats membres de l'Organisation sont tenus juridiquement à se conformer à ses décisions. Les Etats non membres doivent agir selon les principes de la Charte pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Mais l'accord pour mettre à la disposition du Conseil de Sécurité des forces armées par les Etats membres reste une pierre d'achoppement, en raison de réticences nationales multiples. La raison du relatif échec d'une véritable sécurité collective au travers de l'Organisation des Nations Unies (ONU) est ailleurs 13. Par souci de réalisme, on a voulu fonder la Sécurité
13 R.Debray (1984) : en matière de relations internationales, il y a une" orthodoxie" dont la fin est "la paix juste et durable" et dont les" procédures" ont nom arbitrage, désarmement et sécurité collective, codifiées depuis le Protocole de Genève, dès 1924. " Artefact verbal destiné à abolir en pensée les contraintes dérivant du fait national, la sécurité collective est ou bien un cercle vicieux ou un cercle carré". Le corollaire de cette" orthodoxie" est une" diplomatie d'eau douce" ou " diplomatie des lacs" quand la société internationale tenait ses grandes conférences de conciliation sur les bords des lacs italiens ou suisses (Lausanne, Locarno, Stresa, Genève).

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sur la coopération des Grandes Puissances, membres permanents du Conseil de Sécurité et disposant du droit de veto au sein de cet organe. Ainsi, en droit comme en fait, la Sécurité collective ne peut jouer contre un "Grand ", s'il est partie à un conflit. Plus encore, s'il s'agit des Etats-Unis ou de l'URSS. La faillite du système de sécurité collective est patente, lorsque les deux Grands s'opposent directement entre eux ou par petits Etats ou blocs d'Etats interposés depuis 1946. La Sécurité collective a ainsi connu ses séquences de guerre froide, de détente, de compétition ou de guerre tiède. Les conflits asiatiques, depuis 1945, sont là pour l'attester.

5 : Sécurité globale ou Sécurité régionale
Sans remettre en cause le principe de la souveraineté des Etats dans la société internationale, une inégalité de fait entre Etats existe, accentuée depuis la fin de la seconde Guerre mondiale.

5.1 : Interaction
Les relations entre Etats reposent sur un schéma d'interaction. Les faits internationaux sont le produit des relations entre les Etats. Etant donné la multiplicité des acteurs nationaux, amplifiée par le mouvement de décolonisation, les rapports peuvent être bilatéraux, triangulaires ou multilatéraux. Différentes variantes viennent enrichir le schéma classique de l'interaction, tenant compte non seulement de la réaction à l'action entreprise par un Etat tiers, mais aussi de la façon dont un Etat perçoit les acteurs étrangers: ainsi, les rapports entre Etats ne sont pas purement" rationnels, mécaniques". Des" facteurs historiques ou/et psychologiques établissent des interprétations et des perceptions par lesquelles chaque Etat va analyser et apprécier les comportements des autres Etats" 14. On peut aussi ajouter qu'il y a inter-pénétration de ces perceptions différentes ou différenciées. Des événements-" mémoires" (" constitués par des séquences antérieures ayant été établies dans les rapports des Etats considérés ") peuvent de même interférer dans le schéma de l'inter-action. Cette persistance dans la mémorisation de faits anciens, cette trace laissée dans la mémoire collective des peuples et des Etats ont une importance indéniable dans les rapports conflictuels entre communistes vietnamiens et Khmers rouges, entre communistes vietnamiens et chinois, entre Chinois et Soviétiques. Le " bon voisinage" est encore à construire en Asie. La perception de l'Etat antagoniste tient compte bien sûr des rapports de force entre deux Etats en présence. Chaque Etat dispose de l'exercice de la " puissance" : " chacun des Etats a des intérêts nationaux à valoriser et chacun utilisera sa propre puissance au service de ses intérêts nationaux: l'égoïsme est la loi du genre du comportement des Etats" 15. Il faut y ajouter le linkage, " établissant un lien très étroit entre l'exercice de la puissance et le poids des éléments internes de l'Etat sur la conduite d'une diplomatie: attitude des sociétés,

14 I.Huntzinger 15 I.Huntzinger,

(1987). ibidem.

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opinion publique interne, presse, moyens de communication, forces politiques et syndicales ". Mais il existe des limites, quant à l'usage de sa puissance par chaque Etat. La puissance englobe et dépasse la simple force 16. L'exercice de la puissance, partie intégrante de la politique de puissance, n'est pas le simple recours à la force, fût-ce la force armée. Il faut y ajouter l'influence, c'est-à-dire" la capacité de peser d'une certaine façon sur les décisions d'un autre acteur, tout en respectant l'autonomie et l'indépendance du dit acteur" (I.Huntzinger). Le jeu d'influence est d'autant plus nécessaire que l'usage de la puissance militaire est beaucoup moins facile dans la société internationale contemporaine. L'interdiction du recours à la force, l'existence de l'Organisation des Nations Unies, l'opinion publique internationale rendent plus aléatoire un usage arbitraire de la violence dans les relations inter-étatiques. Théoriquement. 5.2 : Equilibre On en arrive à lier la sécurité internationale avec le principe d'équilibre. L'équilibre peut être une situation de fait, précaire, mais engendrant une sécurité de facto. Il Y a " équilibre" lorsque deux acteurs de puissance à peu près égale s'opposent ou lorsque s'opposent divers acteurs de puissance équivalente. Il y a politique d'équilibre, lorsqu'il y a volonté déterminée de la part d'un Etat à préserver une situation d'équilibre du statu quo. Un troisième sens du terme équilibre peut être appliqué à l'analyse des systèmes internationaux. On parle d'équilibre bi-polaire ou multi-polaire pour évoquer la situation existant à une période donnée au sein de la société internationale. La situation de l'après seconde Guerre mondiale est pour l'essentiel un équilibre bipolaire en fonction de la configuration existant entre le camp occidental et le camp socialiste, regroupés autour des leaders, Etats-Unis et URSS. Cet équilibre global entre les deux acteurs principaux a limité certes l'usage généralisé de la puissance. Il n'est pas nécessaire de revenir sur la cristallisation du monde en un système Est-Ouest après la seconde Guerre mondiale avec la conjugaison de trois éléments dans le fonctionnement et la permanence du système: antagonisme, modération et coopération. Les deux Grandes Puissances sont, jusqu'à récemment, les meilleurs gardiens d'une certaine paix fondée sur l'équilibre de la terreur et le maintien du système Est-Ouest. Ce, malgré quelques ébranlements et l'ouverture de quelques brèches ici et là. Il y a compétition et coopération dans ces relations bi-latérales qui dessinent une sécurité globale par l'équilibre. Compétition (espionnage, soutien d'Etats-clients), négociation (arms control ou discussions au moment des crises, rencontres au sommet) et développement du commerce et des investissements en respectant les zones d'influence de chacun des deux Grands. Historiquement, l'Europe constitue la zone privilégiée pour le face à face des deux Grands. Mais l'enjeu est, ici, si important que la compétition ne doit pas aller jusqu'à provoquer l'autre dans sa zone d'influence européenne. Cette doctrine impose l'autolimitation - malgré les surenchères périodiques - comme principe directeur du comportement des deux Grands en Europe. Dans le reste du monde, la compétition reste
16 R.Aron (1962) : " le français, l'anglais, l'allemand distinguent également la puissance et la force, power and strength, Macht und Kraft. Il ne me paraît pas contraire à l'esprit des langues de réserver le premier terme au rapport humain, à l'action elle-même, le second aux moyens, muscles de l'individu ou armes de l'Etat". Le chinois fuqiang accole richesse, fu et force, qiang. La langue vietnamienne utilise phu, prospérité et cuong, force.

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beaucoup plus libre et plus fluide, sans danger d'une confrontation directe ou sans risque d'une escalade aux extrêmes. Cela ne veut pas dire que tous les coups soient permis, mais autorise à tester assez largement les possibilités de réaction de l'Autre ou à conquérir un avantage lorsque le jeu en vaut la chandelle. D'où assistance, engagement direct ou indirect dans les crises. Les crises ne sont pas directement initiées par les Grands dans le Tiers-Monde: elles sont souvent nées dans un contexte local. Mais les Grands vont tantôt alimenter les crises, tantôt intervenir, pour les régler à leur profit. Longtemps cette interaction réciproque des intérêts et des défis que se lancent le camp occidental et le camp socialiste s'est cristallisée autour de la confrontation entre les deux Grands. Elle s'élargit avec l'apparition progressive de nouveaux centres de pouvoir et de décision. Ceux-ci ne viennent pas perturber le jeu bipolaire de l'URSS et des Etats-Unis. Ils ajoutent une autre dimension à cette rivalité en multipliant les zones possibles d'affrontement, soit en relayant la rivalité des deux Grands, soit en accentuant un jeu autonome à l'échelle d'une région. Cette rivalité latente entre les Etats-Unis et un possible concurrent sur la scène internationale demeure.

6 : Nouvelles dimensions de la Sécurité
La décennie 1970 ouvrait des perspectives de détente en matière de limitation des armements avec l'Est: la compétition n'a jamais été aussi vive. La décennie 1980 s'annonçait plus difficile avec une accumulation de défis sans précédents 17: elle est marquée, paradoxalement, par une diminution des tensions internationales. Les deux Grands ont signé le traité de Washington (1987) sur les armes nucléaires à moyenne portée, premier pas vers d'autres accords, alors que tous ceux qui s'affrontaient avec virulence commencent à se parler. Elle se conclut par la solution progressive de tous les conflits, grands et petits, et par une volonté de dialogue et d'ouverture généralisée quand, à la surprise générale, le modèle communiste d'organisation des sociétés humaines a fait la preuve de sa faillite en Europe de l'Est comme en Asie. La décennie 1990, commencée avec" la fin de la guerre froide ", ouvre d'autres formes de conflits, mais sans" fin de l'Histoire", pourtant annoncée.

6.1 : " Malentendus transatlantiques "
La situation internationale à la fin des années soixante-dix est caractérisée par toute une série de tensions et de désaccords dans le camp occidental, au moment où il fait face à une crise énergétique et économique généralisée. Se perpétuent, puis se répètent, les " malentendus transatlantiques" (H.Kissinger) entre les Etats-Unis et leurs alliés européens sur des problèmes aussi importants que le partage du fardeau des dépenses militaires (burden sharing) au sein de l'Alliance Atlantique, les questions de défense et de maîtrise des armements (arms control) ou l'attitude à tenir vis-à-vis de l'invasion de l'Afghanistan, les divergences sur le Moyen-Orient ou la politique à adopter face à la crise iranienne. La publicité de tels désaccords est déplorable et dommageable pour les Occidentaux. Plus

17 La Sécurité de l'Occident, bilans et orientations, IFRI, Paris 1981.

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encore, les faiblesses et incertitudes de la politique de Jimmy Carter 18 à ce moment précis de vulnérabilité, réelle ou virtuelle, du monde occidental ont eu une double conséquence: *) du côté des Etats-Unis, un déplacement de l'axe de la politique étrangère américaine, jusqu'alors centrée sur l'Europe, vers une approche plus globale du monde, avec une attention accrue pour d'autres régions (Moyen-Orient, Asie) considérées, désormais, comme vitales pour les intérêts américains. Cette évolution est liée à la transformation de " l'équilibre interne" des forces entre les Etats- Unis et l'Europe (dans le domaine économique, inversion des forces en faveur de l'Europe mais dépendance vis-à-vis des Etats- Unis en matière de sécurité et de défense) et de " l'équilibre externe" des forces entre les Etats-Unis (un peu partout comme acculés à la défensive) et l'URSS (montée de la puissance militaire soviétique et déclin du leadership américain) 19. *) du côté de l'Europe, une interrogation sur la crédibilité de la protection américaine et la nostalgie de la détente espérée pour la décennie soixante dix. D'où des tiraillements contradictoires. En retour, après la présidence de Carter, on note aux EtatsUnis un désir croissant de revenir à un leadership plus agissant dans le monde. Ainsi sur le plan militaire, la volonté pour les Etats- Unis de contrer la percée soviétique des années 1975 (bombardiers à long rayon d'action Backfire, SS 20) par le déploiement de nouveaux ICBM mobiles MX, de nouveaux SLBM TridentII ou d'un nouveau bombardier stratégique. La crise mondiale, amplifiée par le problème des approvisionnements pétroliers, a pris un caractère durable en Occident et multiplié les indices de fracture: taux de croissance très faibles doublés de taux d'inflation et de niveaux de chômage élevés, d'où des tensions sociales dangereuses chez les nations occidentales. Et les" malentendus transatlantiques" se sont amplifiés entre Alliés, en raison de la politique économique menée par les EtatsUnis après l'élection du président Reagan en 1980 : destruction progressive du système de Bretton Woods, variations incontrôlées du dollar et niveau vertigineux des taux d'intérêts aux Etats-Unis. Les divergences entre les pays européens et les Etats-Unis se sont accentuées en raison de l'attitude américaine (hostile et moralisatrice) concernant l'exécution du contrat gazier passé entre l'URSS et plusieurs pays occidentaux et la possibilité reconnue aux Etats-Unis de reconduire à leur guise l'accord sur les ventes de céréales à l'Union Soviétique venant à expiration le 30 septembre 1982. Cette" politique d'égoïsme" 20 ne traduit au fond qu'une" superbe indifférence aux intérêts de l'Humanité en général et de leurs alliés en particulier". L'URSS va exploiter au maximum les divergences entre les partenaires occidentaux et pousser, là où faire se peut, son avantage.

6.2 : Tensions renouvelées
Est et Ouest rivalisent partout, en ordre dispersé et sans concessions dans un cadre global, tant que ne se dessine, des deux côtés, une même volonté de résoudre les problèmes
18 très critiquée par S.Hoffmann (1982) et (1983) ou S.Serfaty (1986). 19 Rapport IFRI cité (15 et 19). 20 M.Duverger: "Certains voient dans l'histoire américaine une alternance entre des phases d'introversion et des phases d'expansion, entre l'isolationnisme et l'interventionnisme. En réalité, les deux attitudes sont constamment mêlées. Elles procèdent d'un même sentiment fondamental: les autres n'ont d'importance que par rapport à soi-même" (LM, 2 août 1982).

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par la négociation et non par la confrontation. La politique soviétique est au centre des préoccupations occidentales, en dépit du caractère non attrayant du communisme, considéré en tant qu'expérience historique, politique et économique. Mais il faut" faire avec". Demeure la menace militaire soviétique concrétisée par le perceptible renversement en sa faveur un peu partout dans le monde du rapport de force 21. La pénétration soviétique dans des régions vitales pour la survie économique de l'Occident est une menace concrète, tout comme l'est l'exploitation" activiste" par l'URSS des instabilités locales. La manière dont l'URSS utilise sa puissance militaire, tant à l'intérieur du camp socialiste (application en Allemagne de l'Est, en Hongrie et en Tchécoslovaquie et en Pologne de la doctrine nommée par Brejnev" de souveraineté limitée") qu'à l'extérieur (Afghanistan), porte aussi à interrogation. Point n'est besoin de développer ce regain de tensions entre l'Est et l'Ouest.

6.3 : " Tiers-monde " et " zones stratégiques "
Le "Tiers- Monde", auquel l'Occident est de plus en plus lié pour sa survie économique, est, lui aussi, de plus en plus changeant et de plus en plus instable. Une région comme le Golfe Persique qui assure l'approvisionnement pétrolier du monde occidental (15% de la consommation pétrolière des Etats-Unis, 60% de celle de l'Europe et plus de 70% de celle du Japon) est vitale pour la sécurité de l'Occident. Or deux tendances importantes au plan mondial ont joué, de façon cumulative, sur le plan de la Sécurité avec cette instabilité des pays en développement pendant la dernière décennie: dépendance accrue des pays développés vis-à-vis des pays en voie de développement pour les matières premières et l'énergie, et ambitions globales de l'URSS, ce qui amène les Russes à s'intéresser à des zones devenues ainsi stratégiques. Qu'est-ce qu'une zone stratégique? "Autrefois, il y avait la "poudrière des Balkans" . Avec la "mondialisation" des relations internationales, il existe dorénavant plusieurs zones d'importance stratégique, celles d'où" tout pourrait sauter". Ces zones, révélatrices à elles seules de l'état du système, sont celles où s'accumule" un peu trop" d'enjeux: a) un contact Est-Ouest pouvant être ramené directement ou indirectement à l'opposition Etats-Unis/URSS; b) un conflit local interne ou régional- autochtone- c'est-à-dire ayant sa propre histoire, sa propre dynamique, son propre code et tenant aux rapports des classes locaux; c) un ou plusieurs passages obligés de flux d'importance mondiale, flux énergétiques, flux de matières premières, flux d'armements, flux financiers, mais aussi flux purement symboliques, idéologiques" 22. L'Asie du Sud-Est répond parfaitement à cette définition d'une zone stratégique. En utilisant une autre image concernant les problèmes de sécurité, les menaces pesant sur le monde peuvent être comparées au danger de l'eau. Eau protectrice et nourricière en temps normal, mais aussi terriblement meurtrière parfois. Quand il y a une fuite d'eau, il ne faut pas chercher à la colmater avec ses seuls doigts. Ils n'y suffiraient pas. Et le danger

21 Military Balance, Strategic Survey et Adelphi Papers 1970-1980 ouProspects of Soviet Power in the 1980s (IISS, 1979 et 1980) et annuaires de la FEER (Hongkong), Asia Yearbook. Depuis 1975, les annuaires Southeast Asian Affairs (ISBAS). Depuis 1979, Asian Security (RIPS) et, depuis 1981, Soviet Military Power (USGPO)et les" bibles" Jane's et Flottes de combat. 22 AJoxe, Etat du Monde 1981.

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réapparaît plus insidieux là où on le croit écarté, sorte d'hydre toujours renaissant, multiforme et insaisissable. * Ici, on ne peut conclure en quelques mots. En examinant la notion de Sécurité sous ses multiples formes et ses différents niveaux, on a vu son extrême plasticité. Notion évolutive et fluide qu'on ne peut figer dans un schéma rigide, elle apparaît comme un rapport dialectique entre situation(s) internees) et environnement externe, en quête d'un régulateur variable d'une société à l'autre. Rapport dialectique d'autant plus complexe que cet environnement externe est constitué de strates de différents niveaux, non seulement régionaux, mais aussi globaux, avec des recherches d'équilibres à chaque fois différents. Ainsi, il devient évident que la Sécurité collective soit très difficile à atteindre. Trois conditions théoriques lui sont supposées: absence d'Etat dominant, interdiction sanctionnée de recours à la force et mécanismes de règlement pacifique. Mais comment imaginer que ces trois conditions soient en même temps réunies, sauf à de très rares exceptions. Une telle probabilité est d'autant plus incertaine que de nouveaux enjeux, de nouvelles tensions viennent constamment perturber les équilibres qu'on croyait établis. Finalement, la Sécurité ne peut être matérialisée. Elle est d'ordre psychologique. La Sécurité est ainsi une idée-force, un " principe" qui régit les rapports entre les individus et les rapports entre les Etats. Au début, elle est une" tendance", une aspiration à l'équilibre dans les comportements humains et étatiques. Elle s'appuie aussi sur des" mécanismes" mis en place pour essayer d'établir la sécurité, là où elle risque d'être absente. Sa définition, difficile, se comprend mieux maintenant. Les Anglo-Saxons, surtout les Américains, ont le plus travaillé à définir ce concept de sécurité. Ils sont loin d'être parvenus à une formulation simple et ramassée 23. D'autres soulignent l'importance des facteurs psychologiques 24. Même les travaux anglo-saxons portant de manière explicite sur les problèmes de sécurité ont le plus grand mal à en donner une définition pointue 25. Ainsi donc... "la sécurité absolue, à laquelle aspire une puissance, se solde par l'insécurité absolue pour les autres" : pirouette de langage, chez H.Kissinger, pour dissimuler une réelle difficulté à définir la sécurité.

23 H.Sonnenfeld-W.H.Hyland, " Soviet perspectives on Security" (AP, n0150, 1979) : "La Sécurité n'est pas un état quantifiable et fixe, bien que quelques-uns de ses éléments soient assez concrets. Mais c'est à bien des égards un état d'esprit qui est affecté par de nombreux stimuli, quelques-uns remontant loin dans l'expérience historique". 24 H.J.Morgenthau (1978:417) : "Les observateurs les plus avisés ont compris que la solution au désarmement ne réside pas dans le désarmement lui-même. Ils l'ont trouvée dans la Sécurité .... Depuis la fin de la seconde Guerre mondiale, tous les Etats actifs du monde ont été, à un moment ou à un autre, engagés dans ces deux systèmes: la sécurité collective et la force de police internationale ". 25 E.A.Kolodziev-R.E.Harkavy (1982:13) envisagent 9 dimensions dans la politique de sécurité d'un pays, "cet ensemble de décisions et d'actions entreprises par un gouvernement pour préserver ou créer un ordre interne ou externe approprié à ses intérêts et ses valeurs, principalement (mais non exclusivement) par la menace d'emploi ou l'emploi de la force... " .

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Définition symbolique et matérielle, évanescente et concrète, circulaire, tautologique, inter-active, voire syllogistique, en cercles concentriques de la Sécurité scrutant la réalité au coup par coup, au cas par cas. Il faut donc risquer une autre image. Face aux dangers et aux défis multiples, l'Occident donne l'impression d'avoir seulement une politique bouche-trou. Il n'intervient que là où il y a nécessité d'intervenir, sans politique de prévision ou de prévention, pompier volontaire ou forcé quand le sinistre est déjà déclaré. L'URSS a eu, en son temps, un avantage sur l'Occident. Elle pouvait à la fois déclencher le sinistre, assister au spectacle, l'exploiter à son profit ou aider à l'éteindre, tout en sauvegardant ses intérêts majeurs. En politique internationale, l' habile incendiaire peut aussi être un pompier intéressé. Mais cela n'a duré qu'un temps. Depuis l'arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev en Union soviétique (1985), avec l'enlisement de l'Armée rouge en Afghanistan, avec les difficultés qu'a l'allié vietnamien de Moscou à gérer l'espace indochinois sous férule communiste, avec les problèmes posés à l'économie et à la société russes dans la course aux armements imposée par les Etats-Unis, l'URSS a commencé à mesurer le poids de ses responsabilités dans la sécurité mondiale. Elle n'a pas les moyens financiers et matériels pour faire la course en tête, en concurrençant l'autre Grand. Il lui faut alors trouver des terrains d'entente et de détente avec les EtatsUnis, mais aussi avec d'autres puissances, telles la Chine et le Japon, notamment sur les conflits périphériques, pour pouvoir concentrer ses efforts et ses ressources à reconstruire et à sauvegarder ce qui est le plus essentiel à ses yeux, 1' Union soviétique. Après la grande poussée territoriale et idéologique coïncidant avec l'ère Brejnev et déclinant avec la disparition de ce dernier en 1982, l'URSS a dû apprendre, entre 1975 et 1989, à mesurer les aléas de la puissance. Elle a ainsi connu l'expansion, puis le reflux, et s'est trouvée obligée au dialogue, quand elle-même et ses alliés ne peuvent plus parler haut et fort 26. N'ayant pas le sentiment d'occuper une place prioritaire dans les préoccupations du principal garant de la sécurité mondiale car les Etats-Unis se montrent plus concernés directement par l'Europe, le Moyen-Orient ou le Golfe Persique, l'Asie du Sud-Est a pu mesurer, dès 1975, dès le retrait américain du continent asiatique, toute sa vulnérabilité. Elle s'est ainsi offerte en champ de confrontation entre deux visions du communisme, entre
modèle communiste

grandes et petites - concernées par le dossier cambodgien se retrouvent à la table des négociations à Paris pour que la Sécurité de l'Asie du Sud-Est, après avoir connu des phases de tension, d'affrontement puis d'accalmie, reprenne un sens pacifique et traditionnel. Mais c'est toute l'Asie du Sud-Est qui a payé, pendant ces années, le prix de l'apprentissage de la sagesse. La troisième guerre d'Indochine, construisant en déconstruisant un système de sécurité imposé de l'extérieur, a induit pour la région une leçon à rebours: la guerre n'est qu'une des façons de faire surgir la paix. Il n'est de sécurité qu'assumée et acceptée par tous dans une responsabilisation et une solidarisation régionale et collective. C'est le sens de la période 1975-1996 : 21 ans pour une solution de bon sens, c'est à la fois long et court. En 1997, la temporalité, propre à l'Asie du Sud-Est, reprend toute sa logique: il n'est pas sûr que l'appartenance de tous les pays d'Asie du Sud-Est à
26 L'effondrement du bloc communiste, la disparition de l'URSS, devenue Fédération de Russie, obligent Moscou, depuis 1991, à redéfinir ses priorités nationales et internationales. L'Asie du Sud-Est semble aujourd'hui hors de portée de la Russie.

et modèle libéral. Il faut attendre 1989, quand toutes les Puissances

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l'ASEAN (Association of Southeast Asjan Nations) soit un gage de paix future. Il fallait encore au Cambodge deux ans (1997-1999) pour se mettre au diapason régional. Tout ce qui vient d'être dit cherche à cerner, à définir la sécurité dans son texte (sa " grammaire" et sa logique, Wesen - sa nature - aurait dit Clausewitz), son contexte (l'environnement dans lequel cette sécurité est envisagée) et son prétexte (motivation<s> et modes opératoires). Appliquée à l'Asie du Sud-Est pendant une période significative, 19751989, elle peut être révélatrice, dans sa phase éruptive, des permanences comme des fractures récentes de cette zone éminemment stratégique. Sécurité et troisième Guerre d'Indochine sont, ainsi, inextricablement mêlées et pédagogiques pour l'avenir.

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Chapitre second TRAITS PERMANENTS DE L'ASIE DU SUD-EST
" La Géographie est la seule composante invariable de l' Histoire", Bismarck

QU'EST -CE QUE L'ASIE DU SUD-EST?
Cette région du monde a échappé, un court moment, à la vigilance médiatique après avril 1975, suite au retrait nord-américain de l'Indochine, pour ne retrouver les feux de l'actualité qu'en 1978-1979, quand les communistes vietnamiens s'opposaient aux Khmers rouges et aux communistes chinois, puis en 1989, où il faut impérativement trouver une solution à l'imbroglio cambodgien. D'autres événements en 1975 (compétition dans le Golfe Persique, guerre au MoyenOrient ou dans la Corne de l'Afrique, invasion de l'Afghanistan, guerre civile au Liban, guerre entre l'Iran et l'Irak) ont polarisé l'attention et détourné de l'Asie du Sud-Est. En 1989-1990, le vent nouveau apportant bouleversements et révolutions démocratiques en Union soviétique et en Europe de l'Est pouvait tout aussi bien ramener le regard sur la péninsule indochinoise et son environnement que l'en détourner pour longtemps. En 1997, l'Asie du Sud-Est, regroupant toutes ses composantes géographiques et politiques au sein de l'Association des Nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), envisageait d'aborder plus ou moins sereinement le vingt-et-unième siècle. Il fallait encore patienter deux ans. Elle semble avoir, enfin, son destin entre ses propres mains. Crises et soubresauts n'ont pas manqué. L'Asie du Sud-Est reste une zone polémogène. Ici, l'Histoire a rejoint la Géographie pour en faire le théâtre d'affrontement(s), de rupture(s) et de recomposition(s). L'accalmie, née de la victoire des communistes en 1975 dans toute la Péninsule indochinoise, a été de courte durée. Les alliés d'hier vont s'affronter sans complaisance. Les retournements d'alliances diplomatiques et militaires, spectaculaires et imprévisibles, ont, peu après, dessiné un environnement stratégique nouveau et différent, obligeant les acteurs régionaux à une redistribution intégrale des enjeux et des réponses. Après avril 1975, comme si la nature a horreur du vide, le retrait nord-américain s'est accompagné de la ruée soviétique, discrète ou directe selon les opportunités. Cette tentative d' "hégémonie " va inquiéter les autres puissances régionales comme la Chine et le Japon, de même qu'elle inquiète le "leader" d'hier, les Etats-Unis. Chaque crise locale va provoquer instantanément fractures, ruptures et réactions en chaîne, sans élément modérateur ou fédérateur, sans" coagulant" ou dénominateur commun pour aider à la résoudre.

Mais qu'est-ce que l'Asie du Sud-Est?

1 : Définition(s)
L'expression Asie du Sud-Est trouve son origine en 1943, quand le Lord AdmiraI Mountbatten s'est vu confier le South East Asia Command, avec mission de reconquérir la Péninsule indochinoise et l'Insulinde, alors sous occupation japonaise. "Les mots, comme les hommes, portent le poids du péché originel... " (R.Capitant) : l'Asie du Sud-Est, "née" dans un contexte de guerre, continue à porter ce poids originel. La définition de 1943 a-t-elle encore sens et pertinence? Les acteurs d'hier sont-ils encore les mêmes, avec le même poids et la même présence? La trajectoire de l'Asie du Sud-Est, depuis plus de cinquante ans, est ainsi marquée du double sceau du morcellement et de l'extériorité. Morcellement, car l'espace géographique portant ce nom n'a toujours pas trouvé son unité. Extériorité, parce que crises et ruptures ont vu des acteurs venus d'ailleurs y imprimer une marque souvent indélébile. Finalement, il n'est pas facile de définir la région Asie du Sud-Est. Asie du Sud-Est est une expression globale et générale recouvrant toutes les fractures et les lignes de rupture, les disparités multiples de la région. Asie du Sud-Est, expression commode adoptée par les journalistes (puis par bien d'autres à leur suite) pour une région de crises et de conflits, région d'instabilité chronique quasi naturelle. Expression consacrée par l'usage et la familiarité. Expressionfourre-tout, en quelque sorte. Asie du Sud-Est désigne d'abord étymologiquement un monde appartenant à l'Asie. Asie, continent des contrastes, des superlatifs et des extrêmes, où se joue dans l'avenir une partie importante pour le destin du monde 27. L'Asie du Sud-Est a son destin lié à celui du continent asiatique. Par sa position et par sa masse, l'Asie pèse physiquement sur tous les autres continents. Sur l'Europe et sur l'Afrique, à la fois sur terre et par mer. Sur les Amériques et sur l'Australasie par le plus grand océan du monde, le Pacifique (180 millions de kilomètres carrés), soit plus de la moitié de la superficie de la surface des océans et du tiers de la surface du globe 28. L'Asie du Sud-Est, terre d'Asie et riveraine du Pacifique, participe à cette pesée asiatique sur l'avenir. Masse physique, masse démographique, ressources minières et énergétiques abondantes, développement et expansion économiques sont des facteurs qui comptent concrètement. L'Asie, et principalement l'Asie du Sud-Est, ne manquent pas d'atouts dans ce domaine. Quatre puissances nucléaires déclarées et d'autres candidats à
27 57% de la population mondiale (4124 millions en 1982) sont asiatiques. L'Asie est le continent le plus étendu et le plus grand (44 millions de kilomètres carrés) et le plus peuplé de toute la planète. 7 des 9 Etats les plus peuplés du monde (dans l'ordre: Chine, Inde, URSS, Etats-Unis, Indonésie, Japon, Brésil, Bangladesh et Pakistan en chiffres de 1982) sont asiatiques. 28 L'Institut (français) du Pacifique réclame une attention accrue pour cet océan et les pays qui le bordent. A.Toynbee et H.Kahn avaient prévu autrefois que le centre de la civilisation mondiale se déplacerait au XXle siècle vers le Pacifique comme il s'était déplacé au XXe siècle de la Méditerranée vers l'Atlantique. Voir Mitsuo Donowaki, " L'ère du Pacifique? " (Revue de Politique Internationale, 5 octobre 1980) ou Le Pacifique, nouveau centre du monde (1983) et Les pays de la zone du Pacifique (Dossier n06, 1984) de l'Institut du Pacifique.

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l'acquisition de l'arme nucléaire, des lignes de fracture ou des" fronts d'agressivité" tels que la frontière sino-soviétique (6000 kms) ou la frontière sino-vietnamienne (1150 kms) sans compter la frontière khmèro-thai, lao-thai, voire même khmèro-lao, khmèro-viêt ou lao- viêt sur terre et les frontières maritimes (encore incertaines) - sont aussi à ranger parmi les facteurs de déséquilibre potentiels de l'Asie, donc de l'Asie du Sud-Est. L'Asie du Sud-Est ne peut se définir que" par opposition" (J.Decornoy). La définition artificielle, héritée du temps de guerre, ne recouvre pas les mêmes acceptions. Beaucoup d'auteurs se sont accordés pour inclure dans l'Asie du Sud-Est au minimum le Cambodge, l'Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam 29. La majorité ajoutent à cette liste la Birmanie 30. On peut exclure la Birmanie de l'Asie du Sud-Est: ce pays est, géographiquement, déjà tourné vers le monde indien, sa façade étant plus principalement orientée vers l'océan Indien. Depuis Bandœng (1955), la Birmanie, avec son neutralisme prudent, tourne le dos à l'Asie du SudEst, dont elle suit l'évolution avec une attention soutenue, mais sans jamais prendre parti ouvertement, craignant de voir les turbulences et les antagonismes régionaux affecter sa politique étrangère comme son équilibre interne 31. Ou, tout aussi bien, l'y inclure: la péninsule indochinoise ne se comprend que sans rupture dans la contiguïté et la continuité Birmanie- Thaïlande-Laos. L'Asie du Sud-Est, c'est l'Asie au sud de la Chine. C'est l'Asie à l'est de l'Inde. Coincée entre ces deux masses continentales, elle est" entre deux mondes" (T.Mende), monde chinois et monde indien, dont elle conserve, à travers l'espace et le temps, les influences,

29 8 pays sur une superficie d'environ 4 millions de kilomètres carrés et 330 millions d'habitants (chiffres 1982). Avec l'accession à l'indépendance du sultanat de BRUNEI en janvier 1984, les pays à inclure dans l'Asie du Sud-Est sont maintenant au nombre de neuf. 30 Lê Thành Khôi (1964), (1967) et (1970). J.Decomoy y ajoute CEYLAN (?). P.Devillers (1976) ne veut pas ignorer la BIRMANIE tout comme P.lsoart (1978), P.Richer (1981) et Ch.A.Fischer (1967). Sudestasie (1980) fait un parallèle entre les 9 pays de l'Asie du Sud-Est (en y incluant la BIRMANIE) et l'Europe des Neuf: habile acrobatie intellectuelle. J.Delvert (1967) exclut le Vietnam de l'Asie du Sud-Est parce que, seul pays sinisé, il fait exception dans l'unité humaine de la région. Ainsi, pour cet auteur, le Vietnam fait déjà figure d'allogène et de perturbateur dans cette Asie du Sud-Est. Selon le point de vue défendu, la composition de l'Asie du Sud-Est peut être de géométrie variable (T.Mende,1955). Cette énumération montre la difficulté fondamentale à définir l'Asie du Sud-Est. Seule la prise en compte des facteurs géographiques peut sembler la plus pertinente. 31 Avoir une frontière commune avec la République Populaire de Chine pèse sur la politique birmane. D'où la recherche d'un dialogue constant avec la RPC. D'où le traité d'amitié et de nonagression doublé de l'accord frontalier signé par le Birman Ne Win à Pékin en 1960. C'est le sens des haltes à Rangoon de la part des dirigeants chinois dans leurs périples à l'intérieur de la région. La Birmanie entretient avec sa voisine l'Inde, champion du "neutralisme ", des rapports de plus en plus détendus. Elle maintient des relations" équidistantes" entre les Etats-Unis et l'URSS, avec le souci d'établir un contrepoids à l'influence trop proche de la République Populaire de Chine. Avec ce voisin immédiat, les relations traditionnellement assez tendues en raison de contentieux locaux, se sont améliorées depuis 1955. Depuis 1990, la Birmanie cherche à adhérer à l'ASEAN, malgré des contentieux territoriaux avec la Thailande, tout en ayant des relations privilégiées avec la République populaire de Chine.

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sans les renier et sans rejeter les sédimentations et les stratifications successives venues d'ailleurs 32. En cela, l'Asie du Sud-Est justifie l'appellation de "région des paradoxes" (C.A.Fischer).

2 : Fractures géographiques
"En Asie du Sud-Est, plus que partout ailleurs peut-être, l'environnement géographique détermine l'histoire des hommes" (P.Gourou). Le " socle géographique" impose sa logique et sa pesanteur 33.

2.1 : Mer
Le partage géographique de l'Asie du Sud-Est par la Mer de Chine orientale est un phénomène géologique récent. Masse continentale et aires océaniques obéissent ici au principe d'isostasie 34 (principe d'Archimède appliqué aux couches de densité différentes constituant l'écorce terrestre). L'évolution de cette croûte terrestre traduit ces mouvements de déformation ou d'équilibre pour retrouver l'isostasie. La zone Asie du Sud-Est est parmi les plus sensibles, du point de vue de la tectonique. Orogenèse (naissance des montagnes) ou subsidence (affaissement lent de l'écorce terrestre sous le poids des sédiments), tremblements de terre et volcanisme rappellent, parfois de manière brutale, que la croûte terrestre, ici, n'en finit pas d'évoluer 35. Grosso modo, l'Asie du Sud-Est forme un promontoire, autrefois entièrement continental (Aequinoctia), délimité par le bassin indo-australien au sud-ouest et les bassins
32 Dans un article sur la trajectoire étymologique, cartographique, historique du concept Asie du SudEst, "Southeast Asia: What' s in the name?" (JSAS, 1984-1), D.K.Emmerson conclut: "l'ai commencé par décrire l'Asie du Sud-Est comme le croisement d'une licorne (légende) et d'une rose (réalité) - mi imaginaire mi réelle. Y a-t-il quelque chose que les universitaires puissent faire pour concrétiser sa réalité? Par rapport aux gouvernements, pas grand' chose. Mais je veux conclure en réitérant ma crainte de voir les études portant sur l'Asie du Sud-Est, spécialement en Asie du Sud-Est, devenir trop" modernes" au point d'être uniquement polarisées par et limitées à la politique (politically focused and limited). Il est temps, à mon avis, de ressusciter et d'actualiser le concept anthropologique" traditionnel ", celui qui a permis primitivement aux Européens de s'imaginer voir surgir une" licorne" en ce lieu sauvage à proximité de la Chine et de l'Inde. Je ne veux pas suggérer que la recherche universitaire" néo-traditionnelle " pourrait découvrir une (autre) synthèse culturelle à partir de laquelle l'unification de l'Asie du Sud-Est peut être réalisée. La région ne peut jamais devenir cette sorte de " rose". 33 C.A.Fischer (1967:223) : "avec un pourcentage des côtes plus élevé par rapport à sa superficie globale que dans n'importe quelle autre région d'une taille comparable et avec une abondance de chaînes hautes et d'innombrables pics volcaniques isolés, le relief de l'Asie du Sud-Est est l'un des plus complexes qui épousent pleinement la complexité de sa structure géologique". 34 Isostasie (isos, égal et stasis, stabilité) équilibre des différents segments de l'écorce terrestre. = 35 Plusieurs centaines de milliers de morts en juillet 1976 à T'ang Shan en Chine, des morts dans l'île de Mandanao en août et éruption du volcan Taal près de Manille la même année sont un bilan sombre de l'activité de l'écorce terrestre en 1976. Voir lP.Rothé (1977).

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philippin et nord-mélanésien à l'est 36. Ce socle continental est, de nos jours, constitué au nord par la Birmanie, la Thaïlande et l'Indochine, au sud par la série d'arcs plus ou moins émergés de l'Indonésie 37. A.- Zone consolidée: Image classique du socle et des guirlandes, avec l'émiettement progressif des terres vers le sud-est: à l'ouest, les masses encore compactes des grandes îles (Sumatra, Bornéo) et à l'est, l'archipel des 7081 îles philippines, dont la plus grande, Luçon, fait 100000 kilomètres carrés. La Péninsule indochinoise, Bornéo et la plate-forme sous-marine font partie ensemble d'une zone consolidée, le "pseudo-socle de la Sonde" 38, une zone centrale de reliefs calmes, peu élevés avec plaines et plateaux de reliefs vigoureux et morcelés. La plate-forme sous-marine de la Sonde, la plus vaste du monde, est à peu près plate, accidentée seulement de vallées fluviales submergées dans le prolongement des fleuves et divisées par le seuil qui porte les îles de Bangka et de Billiton. La submersion en est récente. La pellicule d'eau est mince, entre 55 mètres de moyenne et jamais plus de 75 mètres de profondeur. La même plate-forme continentale unit Sumatra à Java et Bornéo au continent. Une baisse du niveau océanique gommerait alors le caractère maritime et morcelé des archipels malais et indonésien. Il faut aller plus loin à l'est pour trouver les véritables fosses marines: Mer de Sulawesi (-5590 mètres de profondeur) et Mer de Banda (-7740 m) ou Mer de Sulu (-5590 m), séparées par des seuils dont la profondeur ne dépasse pas 400 mètres. Pareille information n'est pas dénuée de signification, on le verra plus loin, sur la circulation maritime ou le déplacement des sous-marins dans cette partie du monde. L'Asie du Sud-Est s'est progressivement consolidée du nord-ouest au sud-est. Une étude attentive de la nature du sous-sol révèle la nature de la couverture végétale et, partant, celle de la relation possible entre l'homme avec l'espace et l'environnement géographiques. B.- Guirlandes insulaires: En opposition avec la zone continentale massive et consolidée, l'autre structure de la région correspond aux" guirlandes" insulaires et montagneuses de l'Indonésie, des Philippines surplombant immédiatement de grandes fosses marines (de -6000 mètres au sud de Sumatra à -10 000 mètres à l'est des Philippines). En bordure des fosses méridionales, la "guirlande externe" est non volcanique. La "guirlande interne" englobant le "socle de la Sonde" est de volcanisme actif. Ces " guirlandes" mal consolidées forment une bordure contrastée avec des anomalies de pesanteur positives (dans les fosses du Détroit de Macassar ou la Mer de Banda) ou négatives (zone de volcanisme récent et " guirlande externe ") 39. La " guirlande externe" englobe les îles Siemeulue, Nias et Mentawei, s'interrompt au sud pour reprendre dans Sumba et Timor, Ceram, Buru et l'est de Sulawesi. Cette zone non consolidée et instable de "montagnes non encore complètement formées" est composée d'" îles en voie de

36 J.Delvert (1967:570) ou (1972), P.Gourou (1971) ou J.Pezeu-Massabuau (1979) et les articles de J.Delvert sur" La géologie de l'Asie du Sud-Est" (Encyclopedia Universalis, t.2). 37 P.Gourou (1971:570) : "En Asie orientale, les lignes essentielles du relief sont dirigées du nord au sud. Les arcs montagneux... limitent les paliers par quoi l'Asie s'abaisse des hauteurs centrales vers les fosses du Pacifique". 38 J.Delvert, art. cit., 570. 39 J.Delvert (1967: 11-18).

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soulèvement, de chaînes en surrection", "Himalaya du futur" 40. Par contre, l'arc ou " guirlande interne" est la zone la plus volcanique du monde. Elle court depuis Begu Yoma (en Birmanie) à Sumatra, Java, Flores et s'incurve vers Banda et Api. L'Indonésie compte 128 centres d'activité volcanique, dont 78 récentes. Sumatra recèle une centaine de volcans, dont le plus renommé est" l'incandescence de Toba ". Java a 121 volcans, dont 25 actifs et les Philippines 12 volcans actifs. En raison de leur fertilité, les régions volcaniques sont parmi les plus peuplées du monde et les éruptions comptent parmi les plus dévastatrices. 36 000 morts en 1883 lors de l'éruption du Krakatoa, Il 000 morts en 1963 avec l'éruption du Gunung Agung, à Bali 100 000 sans abri, des avalanches de cendres chaudes pendant 48 heures sur Surabaya, reprise d'activité en septembre 1965 du Taal aux Philippines avec des milliers de morts. Les régions voisines du Pacifique ont été particulièrement victimes de ces calamités. Les éruptions volcaniques peuvent être annoncées, préparées ou suivies par des tremblements de terre (par exemple celui de juillet 1990 aux Philippines), rarement d'une grande intensité ou de faible extension. Il faut se garder de toute prédiction optimiste. Les deux phénomènes sont incontestablement liés. Et dans une zone aussi" critique" que les arcs insulaires de l'Asie du Sud-Est, c'est une réaction en chaîne qui ne peut laisser indifférent41. Certains séismes tectoniques peuvent entraîner une phase éruptive telle celle qui dévasta en juin 1963 la partie méridionale de Sumatra en Indonésie. Inversement, les séismes peuvent être le contrecoup tectonique de certaines éruptions volcaniques 42. Prévision et prévention doivent être sérieusement prises en compte en matière de sécurité. Un volcan comme le Merapi à Java est l'objet d'une surveillance active. Seule l'étude scientifique et permanente des appareils volcaniques peut prévenir de ces dangers. Le réveil de volcans restés trop longtemps inactifs est particulièrement meurtrier, les

40 Lê Thành Khôi (1964:7). 41 Il y a correspondance, "sympathie", résonance entre l'homme et son environnement naturel dans cette partie du monde. Les mêmes comportements de latence, de calme alternant avec des séquences de violence paroxystique reproduisent, à l'échelle humaine (amok), les déchaînements ultra meurtriers d'une nature, par ailleurs, paisible et accueillante. 42 Les problèmes de catastrophes" naturelles" ont souvent des retombées et des prolongements inattendus. En 1982, un important tremblement de terre a été ressenti à Java 42 minutes après une éclipse solaire qui a plongé l'île dans l'obscurité. Le tremblement de terre (3,5 de magnitude sur l'échelle de Richter selon l'Institut météorologique indonésien) a été perçu dans plusieurs endroits de Java notamment à Tanjung Kodok (à l'est de Java). A Java et dans les îles Célèbes, la population, à l'appel des écoles islamiques, s'est rendue dans les mosquées pour prier pendant l'éclipse de soleil. Certains villageois frappent sur des mortiers à riz pour éloigner le géant malicieux Berata Kala capable, selon la mythologie javanaise" d'avaler le Soleil". Mais, surtout, les dunkuns (sorciers) indonésiens ont annoncé que de grandes catastrophes vont frapper le pays après l'éclipse (inondations, éruptions volcaniques et guerre civile notamment). La population n'a pas manqué de faire le rapprochement avec le tremblement de terre quasi simultané, l'éruption peu après du Gulungung (est de Java) en octobre 1982 puis du tremblement de terre du 29 décembre dans l'île de Florès (Lesser Sundas). Les incidents entre troupes gouvernementales et groupes islamiques tout au long du dernier trimestre 1984 et l'incendie du temple de Borobudur semblent confirmer, aux yeux des populations, les prédictions desdunkuns.

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populations péchant par inexpérience, laisser-aller ou fatalisme. L'imprévision prend souvent allure de catastrophe(s). C.- Omniprésence de la mer: L'opposition entre la Terre et la Mer est visible partout. La mer est omniprésente 43. La mer sépare, tout en étant un trait d'union pour cette région tropicale, la plus maritime et la plus accessible du monde, malgré son immensité. Traditionnellement, l'approche de cette zone se fait par bateau. L'irruption vient de la mer. Les invasions terrestres suivant les balafres ouvertes dans le relief du promontoire indochinois par les fleuves. Qui domine la mer domine tout ici. Cette pénétration universelle de la mer favorise la concentration côtière des populations. Depuis l'Antiquité, le régime des moussons, alternant les vents dominants, favorise les échanges intra-régionaux. La mer, malgré ses dangers, unit plus qu'elle ne sépare. Les grands empires du Fou-Nan, de Crivijaya ou de Mojopahit ont imposé leur puissance en dominant la mer. Et l'Europe a pu progressivement affirmer sa présence par sa maîtrise de l'océan et des mers. Promontoire indochinois et archipel insulinien gardent les" passages obligés" entre Océan Indien et Océan Pacifique. Lieu de rencontre(s) et d'influence(s), l'Asie du Sud-Est a été, est et sera le lieu de contact ou de conflit entre la puissance maritime (Grande-Bretagne, Etats-Unis) et la puissance continentale (Chine, URSS, voire Russie). Les progrès de la navigation ont été lents et peu spectaculaires. Les mêmes ports jalonnent encore l'ancienne route des Indes ou celle de l'Extrême-Orient, escales traditionnelles et nécessaires. Singapour reste le point de passage obligé et joue son rôle de plaque tournante de l'Asie du Sud-Est. Autour des ports, l'emprise européenne, en s'étendant, a fait prospérer ces villestêtes de pont, devenues places financières et capitales administratives. A l'heure de l'aviation, les aéroports sont venus tout naturellement doubler et confirmer le rôle majeur des ports. Les villes s'affirment ainsi comme centres de peuplement au détriment des campagnes. La décolonisation n' y a rien changé. Le caractère artificiel des villes, "ganglions humains entourés de semi-solitudes" (P.Gourou), s'en trouve accru.

2.2 : Relief
La ligne de partage court entre le promontoire indochinois et l'ensemble des îles. A.- Promontoire indochinois: Le promontoire indochinois est un ensemble de systèmes complexes et enchevêtrés, vu la nature géologique du sol. Les lignes du relief vont nord-ouest/sud-est. Le système hydrologique et orographique est composé par le grand château d'eau du Tibet qui se disperse par cinq grandes vallées: celles de l'Irrawadi, du Mékong, du Fleuve Rouge (Sông Kôi) et du Salouen. La Ménam descend nord-sud des montagnes Shan et forme la plaine centrale de la Tbailande. Le Mékong, né au Tibet, est un fleuve-frontière sur une grande distance. Son cours devient plus régulier après la traversée du Laos au TonléSap: ici se forme la grande plaine alluviale du Cambodge qui se continue au Sud-Vietnam par un immense delta fertile. Le Fleuve Rouge traverse le Tonkin du nord-ouest au sud-est et irrigue la grande plaine du Nord-Vietnam. Ces fleuves constituent les principales voies de
43 P.Devillers (1976:9) : "elle baigne cette immense contrée, le Laos faisant seul exception, la découpe jusqu'à l'absurde: Thaïlande, Malaisie, courbes indochinoises, arc de 3000 îles indonésiennes étiré sur 5000 kilomètres carrés ... et archipel philippin ".

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pénétration et d'immigration, artères vitales pour la Péninsule 44 . La nature et les hommes gagnent tous les ans plus de terre sur la mer. Certains deltas, comme celui du Mékong, avancent chaque année de 80 mètres dans l'eau. Les montagnes ici sont zones de refuge. La montagne est ou tampon ou frontière entre deux vallées, deux pays. A l'est du Mékong, la Chaîne Annamitique est une ligne de partage entre monde indianisé et monde sinisé 45. Tout au long des siècles, le Vietnam a assuré" naturellement" sa sécurité en assumant, par la même occasion, le leadership dans l'espace indochinois 46. On peut ainsi comprendre le rôle géographique et historique central, nodal du Vietnam dans cette partie du monde. B.- Archipels: Ici prédomine le trait morcelé et insulaire des archipels. En Malaisie, au sud de Songkla, une série de chaînes abruptes, couvertes de forêt tropicale, culmine à 2000 mètres d'altitude. Sur la côte occidentale, s'étend une vaste plaine. Au nord-ouest, on note plusieurs plaines côtières avec des fleuves assez importants tels le Pahang. Le relief jeune d'Indonésie comporte des ensembles volcaniques importants, mais toute l'Indonésie n'est pas composée que de terres volcaniques. De nombreuses régions sont faites de sols pauvres. Trois systèmes principaux dominent la région: *) la chaîne de Sumatra, avec ses volcans et ses lacs (Lac de Toba), est chaîne dissymétrique, abrupte à l'ouest et entrecoupée à l'est par des fleuves descendant en pente
44 après des années de sommeil, des initiatives sont prises en vue de la revitalisation du Comité du Mékong, permettant aux pays riverains de cette artère de s'asseoir à une même table pour mettre en route des projets prioritaires pour leur développement, avec l'aide des organismes spécialisés de la communauté internationale. Voir le document du GERPA (Groupe d'Etudes Ressources, Prospectives, Aménagement), "Mékong-6 à l'horizon 2020. Une vision prospective de l'évolution des six pays du Mékong au regard du développement et de l'aménagement du territoire" (Ministère des Affaires étrangères, Direction générale des Relations culturelles, scientifiques et techniques, novembre 1996). 45 P.Devillers (1976:ibidem) : " autant à l'Ouest les montagnes séparent les populations issues de la même souche Thai, autant à l'abri de la Cordillière Annamitique, le Vietnam a pu croître et prospérer en adoptant et en adaptant la civilisation chinoise. Ce dynamisme dans une poussée qui a épousé le
relief a, petit à petit, réduit les autres peuples indianisés (Chams et Khmers)

...pour

prendre leur place

et former le Vietnam moderne". 46 P.Mus, Planète Vietnam, Petite sociologie visuelle (réédition 1988) : Coin d'un autre univers, là, " le continent (asiatique) tourne, se cassant à angle droit, Viêt-Nam! La Chine vient de finir sur une chaîne de montagnes d'Ouest en Est, courant du plus haut bloc de terres, la masse tibétaine, à la plus grande mer: vers la côte du Pacifique. Les plaines du Fleuve Rouge, berceau de la race vietnamienne, s'insèrent sous cette énorme muraille frontière. Le monde hindou - Laos, Cambodge - va commencer, chaînes et plateaux bordant le Vietnam à l'Ouest, à angle droit avec l'alignement précédent: la
cordillière vietnamienne

- que

nous appelions

annamitique

- rebord

du sillon du Mékong.

Elle ne

laisse, d'elle à la côte, qu'un étroit chapelet de plaines, entre celles du Fleuve Rouge et le large delta du Mékong, tout au Sud. Ouest-Est et Nord-Sud, ces deux alignements sont l'équerre historique et géographique qui contient le Viêt-Nam, côté terre. A l'Est, face à l'archipel philippin, parsemé de bases américaines, à mi-route entre l'Indonésie et Formose, la côte s'ouvre sur un problème plus international encore qu'une rencontre culturelle de la Chine et de l'Inde; l'avancée de cette côte est un relais critique dans une autre Méditerranée, à une toute autre échelle, le Pacifique. Le Viêt-Nam, c'est quelque peu les Thermophyles de l'Asie. Seulement, des empires géants, ceinturant le plus grand des océans, ont remplacé les villages grecs".

50

douce vers la mer et donnant des plaines basses et marécageuses, couvertes de forêts. Java prolonge l'arc volcanique de Sumatra en une dorsale est-ouest sur 1000 kilomètres. Les plaines côtières du Nord sont tournées vers la Mer de Java. Lombok, Bali, Flores font partie du même arc volcanique. *) une autre ligne volcanique va sud-nord englobant Ternate, Minahassa (Célèbes), et rejoint les Philippines par Mindanao, Negros, Leyte et Luçon. A l'est, les Philippines se trouvent en surplomb de la fosse sous-marine la plus profonde au monde (-10 800 mètres). *) entre ces chaînes volcaniques et la Mer de Chine prédominent des sols anciens non volcaniques, considérablement affectés par les bouleversements tertiaires. A Bornéo, le Mont Kinabalu est le point culminant du Sud-est asiatique (4100 mètres) et on retrouve le même type de relief dans l'île de Palawan (Philippines). Du point de vue de la géographie humaine, deux traits s'imposent: la mer, voie de communication privilégiée, a morcelé le relief montagneux, mais rapproché les hommes; le relief montagneux, difficile parfois à pénétrer et à franchir, isole les plaines entre elles, en faisant de l'Asie du Sud-Est une aire de civilisation de plaine, une zone privilégiant l'éclosion de foyers nationaux distincts et autonomes communiquant entre eux par d'étroits couloirs ou par la mer. Les données géographiques amènent à une constatation: l'Asie du Sud-Est est une région vaste, mais fragmentée. Ce compartimentage fait que chaque Etat, à l'abri de ses barrières physiques, peut exister avec ses propres problèmes, en s'estimant incompris de ses voisins. La solidarité entre les Etats, ici, n'est pas la première des règles. A son tour, l'action du pouvoir central est commandée par le morcellement des territoires administrés. Sur le continent, les relations entre Centre et Périphérie sont assez bien maîtrisées. Par contre, gouverner l'ensemble des îles des archipels indonésien ou philippin n'est pas tâche facile, en raison des distances et des difficultés de communication. Celles-ci exigent des moyens techniques et financiers tellement énormes, qu'elles dépassent souvent les potentialités réelles des pays d'Asie du Sud-Est condamnés à trouver des formes relationnelles originales. Certes, l'avion et les télécommunications peuvent favoriser l'intégration politique, mais ces liens demeurent ténus et vulnérables. Les lignes aériennes dépendent des conditions climatiques et de la configuration du relief au sol. Du point de vue de la sécurité, tout ne peut être transporté en avion ou par hélicoptère et tout ne peut être transmis par radio. Intervient toujours un problème de coût et de rationalité pour intégrer dans la Nation certaines régions éloignées ou difficiles d'accès. La Sécurité est aussi un prix à payer.

2.3 : Climat et végétation
La Sécurité en Asie du Sud-Est ne peut ignorer les problèmes posés par le climat et la végétation. Ces facteurs ont imposé des contraintes drastiques aux commandements français et américain pendant les deux précédents conflits indochinois. Ces éléments naturels conservent toujours une importance primordiale, l'homme entretenant ici avec son milieu naturel un lien vivace, téléologique. A.- Pluies: Cette zone dite" tropicale" fait partie de l'Asie des moussons. On y distingue deux grandes saisons: *) une saison sèche de novembre à fin mars avec des vents venus de l'intérieur de l'Asie vers les côtes méridionales, vents secs, frais ou froids

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*) une saison des pluies d'avril-mai à octobre avec des vents dominants soufflant de la mer vers la terre, chargés d'humidité et de pluies avec des précipitations considérables sur les régions rencontrées par les nuages Cette alternance de périodes sèches et de périodes de pluies parfois diluviennes conditionne la vie économique et la vie tout court 47. Végétation et cultures en dépendent: tout retard dans la mousson ou tout dérèglement de la mousson sont des catastrophes. Les gouvernements locaux ont appris à prendre en compte les calamités naturelles. Encore fautil qu'elles n'affectent pas trop souvent et de manière répétée leurs pays, car les gouvernés interprètent ces catastrophes comme autant de désaveux de leurs gouvernants par le Ciel. Malaisie et Indonésie connaissent un climat équatorial équilibré avec des pluies régulières toute l'année, plus abondantes aux équinoxes. L'Indonésie, dans l'ensemble, est extrêmement pluvieuse (plus de 2 mètres de pluie par an). Les Philippines ont une saison intermédiaire entre les deux grandes saisons du climat tropical. Typhons et cyclones ravagent périodiquement les rivages de la Mer de Chine. Tout gouvernement se doit d'avoir une politique de l'eau 48 pour protéger l'agriculture des caprices du Ciel et atténuer les conséquences prévisibles: famine, destruction des récoltes, désordres économiques ou troubles politiques. Le pouvoir est en charge de cette organisation de la vie sociale en fonction de l'eau. Et seule la maîtrise de l'eau lui donne autorité et crédit vis-à-vis de la population. Rien d'étonnant, par exemple, à ce que les Khmers rouges, une fois en charge du destin des Cambodgiens à partir de 1975, se soient attelés à de gigantesques travaux hydrauliques. Partout en Asie, digues et canaux appartiennent au paysage. Le climat pèse donc sur le budget des transports et des voies de communication en raison des détériorations causées par la pluviosité, l'humidité et l'érosion des surfaces et de la vulnérabilité des ouvrages d'art. L'exubérance de la végétation dégrade, ici plus vite qu'ailleurs, les réseaux de transports. B.- Opposition Plaine-Montagne: Le relief tourmenté crée une autre contrainte. Les vallées, riches et fertiles, sont souvent entourées et séparées les unes des autres par des montagnes inhospitalières, peuplées de minorités ethniques hostiles au pouvoir étatique central. La forêt, au manteau végétal difficilement pénétrable, couvre parfois des étendues considérables: 80% de Bornéo, 63% de la Thaïlande, 60% de Sumatra, 53% des Philippines et 50% du Vietnam. Or, montagnes et forêts demeurent presque vides et réduisent notablement la zone à peuplement dense, où l'action gouvernementale peut s'exercer
47 Cette alternance conditionne aussi les opérations militaires de grande envergure, sur le continent au moins. Celles-ci doivent obligatoirement prendre place à la saison sèche: par exemple dans la période 1975-1982-1989, toutes les grandes opérations militaires (invasion vietnamienne du Cambodge en 1978, "leçon" militaire chinoise au Vietnam en janvier-février 1979, dernières opérations importantes de nettoyage par les forces communistes vietnamiennes des poches de résistance antivietnamienne sur la frontière khmèro-thai de 1982, de 1985) ont eu lieu pendant la saison sèche. La saison des pluies est plus propice aux opérations ponctuelles ou aux activités de guérilla. Tous les Etats-majors des pays de la région doivent tenir compte de cette alternance des saisons. 48 pour le "régime hydraulique ", K.Wittfogel (1964 et 1977) ou, pour le cas chinois, E.Balascz (1968). Pour le Cambodge ancien, B.P.Groslier, " Agriculture et religion dans l'Empire angkorien" (Etudes rurales, janvier-décembre 1974). Les deux termes dât (terre) et nuoe (eau) pour traduire la
nation vietnamienne dans le vocabulaire de tous les jours (dât nuoe

= nation,

pays natal, patrie)

montrent bien cette bi-polarité où l'eau est aussi importante que la terre.

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directement et efficacement. Montagnes et forêts sont des refuges, propices à l'action clandestine et à la subversion pour ceux qui refusent l'allégeance au pouvoir central. Le contraste est saisissant entre régions montagneuses clairsemées et plaines alluviales et deltas populeux. D'un côté, d'immenses régions faiblement peuplées avec 3 à 5 habitants au kilomètre carré (montagnes de Birmanie, de Bornéo, du Laos, de Malaisie, de Thaïlande et du Vietnam). De l'autre, une" mer de villages" (P.Gourou). Ici, le riz reste la principale production de l'Asie des moussons. Ailleurs, des surfaces non négligeables accueillent les plantations de cocotiers, d'aréquiers, de palmiers, d'hévéas et de poivriers. D'une part, les" peuples dominants" - en raison de leur rôle moteur et de leur dynamisme - installés dans les riches plaines. D'autre part, les populations allogènes, de culture(s) et de langue(s) différente(s), tenues à la périphérie ou refoulées en lisière, opposant une force d'inertie ou résistant au pouvoir central, malgré (ou à cause) des politiques d'intégration. Les espaces étatiques sont inégalement peuplés: par exemple, 70% de la population indonésienne occupent à peine 10% du territoire national. La concentration dans la plaine de " peuples dominants" s'est faite souvent aux dépens d'une occupation et d'une utilisation rationnelles du sol. Dans tous les pays d'Asie du Sud-Est, elle est à l'origine de rancœurs et de haines entre les différentes communautés ethniques d'une même nation, entre peuples dynamiques et peuples moins favorisés par l' Histoire. Hétérogénéité et inégalité de répartition des populations sont autant de handicaps majeurs pour l'action centralisatrice des gouvernements en Asie du Sud-Est: tous se doivent d'avoir une politique des minorités nationales et une nouvelle définition de l'emprise territoriale. Sécurité et Défense nationale en dépendent. Sur de vastes étendues, les populations minoritaires ont les moyens d'entraver l'action du pouvoir central et de déstabiliser la situation. Certains pays sont vulnérables sur des frontières longues et difficiles à surveiller. Même consacrées par des accords internationaux, ces frontières sont fréquemment arbitraires, ni naturelles ni ethniques. Elles résultent de l'Histoire, du rapport de force à un moment donné entre gens de la plaine et gens de la montagne. Des groupes ethniques, par nature nomades, sont parfois sédentarisés contre leur gré, fixés de part et d'autre d'une frontière d'Etat, voire refoulés. Leurs mouvements au travers de frontières poreuses peuvent être ainsi exploités pour créer des tensions, menaçant la Sécurité. L'Asie du Sud-Est, de ce fait, est globalement affectée par ces diverses fractures géographiques. Ce fractionnement géographique, ethnique et politique et la situation psychologique, sociale et économique se conjuguent pour en faire un espace plein de mutations, éminemment instable.

3 : Données structurelles
La répartition Terre- Mer, commandant toute l'évolution de la zone, n'est pas une donnée récente, mais fait partie de son histoire géologique. Jusqu'à présent, les études concernant cette partie du monde négligent quelque peu les données géologiques. L'accent est souvent mis sur ses spécificités politiques, économiques ou stratégiques, mais prend rarement en compte une donnée fondamentale, la connaissance structurale de la région. Il ne

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faut pas seulement insister sur la géographie 49 qui est la description de la marque (graphie), de l'empreinte humaine sur la Terre, dessin physique du dessein humain.

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49 Géographie (gê, terre et graphê, description) n'est, d'après le Robert, que la " science qui a pour objet l'étude des phénomènes physiques, biologiques, humains localisés à la surface du globe terrestre, plus spécialement la répartition des forces qui les gouvernent et leurs relations réciproques". La Géologie, elle, est la science de la structure et de l'évolution de l'écorce terrestre. À ajouter aux paramètres de la " sécurité invisible" (terme désignant tout ce qui ne " saute" pas tout de suite aux yeux dans un examen superficiel) la géodynamique qui étudie les modifications de l'écorce terrestre dues aux agents externes et internes. D'ailleurs, la naissance du mot géodynamique traduit la conscience des liens qui existent entre la surface de la Terre et ses parties internes.

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Concernant l'Asie du Sud-Est, son instabilité se trouve inscrite dans son tissu structurel. L'étude de la structure géologique est importante à trois points de vue: *) corrélation étroite entre structure géologique et espace géographique *) relation certaine entre connaissance de la structure géologique et inventaire des ressources naturelles *) connexion intime entre espace géographique et espace humain et partant, reconnaissance de l'importance politique, économique, stratégique de l'Asie du Sud-Est et des enjeux qu'elle recouvre.

3.1 : Structure géologique et espace géographique
Il y a une corrélation évidente entre la structure géologique et la topographie de la région. La distribution entre mers, terres, montagnes, forêts ou déserts dans un ensemble géographique ne peut se comprendre qu'à partir de son histoire, de sa trajectoire géologiques. Il n' y a pas de hasard dans cette répartition. La connaissance structurale permet une approche meilleure de la sécurité en profondeur. Un coup d' œil sur la carte géologique de l'Asie du Sud-Est est édifiant (voir carte n° 1). La théorie de l'unité régionale (Asie du Sud-Est en tant qu'unité géographique), contestée par certains politologues, est, ici, confortée par l'existence d'une plate-forme continentale allant du continent est-asiatique en direction des terres émergées formant l'Insulinde et se prolongeant jusqu'en Australie. Cette plate-forme continentale est bordée à l'ouest par la fosse océanique de l'Océan Indien, dont la courbure épouse exactement la presqu'île du Kamchatka en passant par la voussure de l'archipel nippon jusqu'aux côtes orientales des archipels philippin et indonésien. La connaissance de la géologie structurale permet de comprendre les relations que l'ensemble géologique Asie du Sud-Est entretient avec les deux grands ensembles voisins, l'océan Pacifique et l'océan Indien 50. Curieusement, la ligne de partage entre masse continentale et aires océaniques correspond à la ceinture de feu d'intense activité sismique et volcanique de l'arc japonais et de l'arc Malaisie- Indonésie- Philippines. L'Asie du Sud-Est constitue une zone critique, au niveau des arcs insulaires. Il faut craindre cette réaction en chaîne liant séismes tectoniques, éruptions volcaniques et raz de marée. Les populations restent rarement insensibles à ces manifestations naturelles. Mieux,

50 Cette théorie" mobiliste" de la dérive des continents n'a pas été admise facilement jusqu'aux travaux du météorologiste allemand A.Wegener entre 1912 et 1930. Cela remet déjà en cause une conception" fixiste" de la représentation du monde en bassins océaniques stables et continents immobiles, cartes géologiques, paléologiques et géographiques immuables. Peut-être y a-t-il là l'explication d'une géographie se souciant plus de laforme que du fond. Ce qui bouge en profondeur est négligé en faveur de ce qui bouge à la surface. Celà pose aussi le problème de l'opacité et de l'incommunicabilité entre les sciences, de la rétention ou de la communication des données entre les diverses disciplines donc de la cohérence du savoir. Sur l'histoire d'une science qui révolutionna il y a 25 ans, les sciences de la Terre, voir Y.Rebeyrol, "L'émergence de la tectonique des plaques" (LM, 21 septembre 1988).

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elles calquent leur comportement social sur cette alternance entre calme latent et comportements paroxystiques, par exemple dans l'amok 51. Mais séismes et éruptions volcaniques ne sont que les conséquences visibles des mouvements tectoniques et sismiques. Leur connaissance, grâce au développement de théories récentes sur la structure générale du globe, l'expansion des océans et la dérive des plaques lithosphériques, permet d'avancer un peu plus dans l'élaboration d'une politique globale de sécurité. Que vaudraient les calculs des stratèges américains du Pentagone dans une" équation de sécurité", impliquant un retrait du continent asiatique et un repli sur les îles du Pacifique, s'il n'est tenu compte d'un" cœfficient d'insécurité" géologique? Les Américains mettraient-ils en application ce plan de retrait si, demain ou dans un avenir proche, les bases américaines de Guam, du Japon ou des Philippines étaient le théâtre prochain d'une éruption volcanique ou d'une intense manifestation sismique 52? Que vaudraient les calculs des pays qui se disputent actuellement les récifs coraliens de la Mer de Chine si ces récifs devaient se révéler insignifiants en ressources pétrolières ou appelés à disparaître soudainement en raison d'une subsidence marine? Ces problèmes ne sont pas posés en vain. En raison même de l'évolution lente et de l'apparition brusque des phénomènes tectoniques, l'inconnue x de toute équation de sécurité doit être soigneusement mise en évidence, par suite de son imprévisibilité ou de la marge d'incertitude qu'elle introduit. Dès lors, prévision et prévention des catastrophes naturelles, évidemment intimement liées, doivent être sérieusement prises en compte en matière de Sécurité. Elles intéressent à la fois les autorités civiles et militaires ainsi que les populations. L'année 1976, à ce point de vue, est révélatrice, marquée par un grand nombre de cataclysmes naturels: séismes, typhons, sécheresse, cyclones ou inondations... Dans la plupart des cas, il a été difficile de les prévoir, encore moins d'y parer 53.
51 L'amok, avec ses débordements de folie meurtrière, est mieux connu en Occident que d'autres comportements de " sympathie active" entretenus par d'autres populations de l'Asie du Sud-Est avec la Nature. On connaît les analyses de G.Devereux (1970) concernant l'amok, "désordre ethnique culturellement structuré". Ces analyses s'éclairent de cette" correspondance" entre l'homme et la Nature. S.Thierry (1970) montre bien aussi les comportements alternatifs du peuple cambodgien, au " pays du sourire ", oscillant entre la gentillesse accueillante et l'extrême cruauté (notamment dans les comportements guerriers où il faut déguster le foie des adversaires pour se régénérer soi-même). Les neak-ta, esprits familiers aux Cambodgiens, ne sont-ils pas en liaison, dit-on, avec les phénomènes sur-naturels ? 52 après l'éruption du volcan Pinatubo (1991), Washington a fait évacuer les bases militaires américaines de Clark Field et de Subic Bay situées à proximité du Pinatubo. 53 La liaison entre Géologie et Sécurité s'est nourrie dans l'Encyclopedia Universalis de : H.Tazieff, "Activité tellurique "(Universalia 1977:318-319), lC.Lubin, "Aires continentales et océaniques" (vo1.1 :528-532), J.T.Wilson, "Dérive des continents" (voI.5:446-454), J.P.Rothé, "Séismes et sismologie" (vo1.14:842-844),lAuboin, "Tectonique" (vo1.15:832-838)et J.P.Rothé (1977). C.Allègre (1983) invite à reprendre sous l'angle de la géo-dynamique les problèmes de sécurité globale. Des catastrophes naturelles de grande ampleur récentes obligent gouvernement et populations à prendre plus au sérieux les" risques majeurs". Pour une lecture récente de la liaison Nature-Politique, H.Kempf, "Il n'y a pas de catastrophes naturelles" (LM, 21-22 août 1999): "il n'y a pas de catastrophe naturelle mais... un risque constitué par la relation entre un aléa et une vulnérabilité... L'aléa naturel existe, c'est le contexte social qui va le transformer en catastrophe ou en simple gêne ".

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Mais, psychologiquement, dans l'analyse des relations harmonieuses ou heurtées entre gouvernants et gouvernés, on ne peut passer sous silence l'impact des catastrophes naturelles sur les populations. Les Chinois ont assimilé les tremblements de terre de T'angshan (Chine 1976) avec la disparition de Zhou Enlai (" aimé du Ciel ") et de Mao Zedong (" abhorré des dieux "). Les autorités chinoises, pour se débarrasser des maoïstes de la " Bande des Quatre" , n'ont pas hésité à leur mettre sur le dos la mauvaise organisation des secours pour faire face à ces tremblements de terre (la Chine ayant refusé l'aide internationale pour, selon l'idéologie maoïste, "ne compter que sur ses propres forces "). De même au Vietnam, les catastrophes climatiques (sécheresse, inondations), entraînant en 1976 mauvaises récoltes et disette, sont mises par la population au compte de l'installation du communisme et de la réunification forcée entre Nord et Sud-Vietnam. On a cité précédemment le cas de l'Indonésie où, entre 1982 et 1984, les calamités naturelles sont particulièrement" éprouvées" par le peuple. Dans le monde des signes et des symboles de l'Asie du Sud-Est, la notion de " mandat du Ciel" entre aussi dans l'équation de sécurité. Les cyclones sont, certes, plus faciles à suivre à la trace. Les" paroxysmes volcaniques" sont souvent précédés d'une activité éruptrice annonciatrice. Par contre, tremblements de terre et éruptions sont des manifestations intra-telluriques beaucoup plus difficilement décelables et prévisibles, en raison de leur soudaineté et de leur ubiquité. Le plus bel exemple de prévision sismique précise et efficace est celui de Liao Ning en Chine (4 février 1975), malheureusement suivi du désastre de T'angshan de 1976, qui a pris les responsables chinois complètement au dépourvu. En matière de volcanisme, la prévision et la protection efficaces des populations peuvent être vues au travers des deux éruptions, celle du volcan islandais de Kirkjufell (janvier 1973), où prévision et prévention furent une réussite et celle de la Soufrière en Guadeloupe (août 1976), où des prédictions inconsidérées ont conduit à des erreurs manifestes 54. Toute erreur ici se paie au prix fort. Aussi les spécialistes de la Sécurité civile se penchent-ils de plus en plus sur l'étude du terrain pour une meilleure protection des sites et des populations: protection passive par l'évaluation du risque sismique, protection active par la prévision et la mise en place de procédures d'urgence qui, malgré certaines réussites spectaculaires, reste insuffisante. Mais ceci pose un problème cruel et crucial: celui de la recherche, celui de la possession, de la rétention ou de la communication de l'information, tant pour la communauté scientifique internationale que les gouvernements et les populations. L'information peut être considérée comme stratégique en raison du coût à consentir pour l'obtenir, de l'effet de surprise escompté, de l'atout supplémentaire que constitue la possession exclusive de l'information. La solidarité internationale jouerait-elle en faveur d'une communication et une diffusion élargie de l'information scientifique" sensible" concernant un territoire considéré comme stratégique ou comme un enjeu essentiel entre pays belligérants? Ou y aurait-il plutôt rétention de cette information par les pays les plus avancés technologiquement, en raison d'un égoïsme ou d'un clientélisme bien compris?

54 en France, les autorités ont pris conscience, après l'expérience malheureuse de l'éruption de la Soufrière, des dangers de l'imprévision et de l'improvisation. D'où, depuis 1981, la création d'un Secrétariat d'Etat, chargé d'évaluer les risques majeurs, confié au départ à H.Tazieff.

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Au niveau même des Etats, les autorités, confrontées avec des problèmes encombrants ou insolubles (réfugiés ou minorités ethniques difficiles), n'auraient-elles pas la tentation de repenser la distribution géographique des populations dans l'espace national et laisser s'opérer une" régulation naturelle" ? 55. Dans une région aussi" sensible" que l'Asie du Sud-Est, ces quelques interrogations ne sont pas superflues.

3.2 : Structure géologique et ressources
Curieusement, la menace va de pair avec la richesse: " à son histoire géologique variée et récente, à ses plissements et soulèvements tertiaires et quaternaires, à ses volcans, l'Asie du Sud-Est doit un immense avantage: il n'est de contrée tropicale qui dispose de pareilles étendues de sols récents et fertiles. Les mornes pénéplaines, vêtues de sols épuisés, qui sont si fréquentes dans le monde tropical, cèdent la place à des reliefs plus accidentés et, de ce fait, à des sols plus jeunes" (P.Gourou). Richesse extraordinaire, donc, des sols et des sous-sols: céréales, oléagineux, cannes à sucre et hévéas y voisinent avec des gisements de fer, de bauxite ou de pétrole et les plus vastes réserves d'étain et de tungstène, sans compter charbon, cuivre, apatite, chrome, or, et autres métaux non ferreux et rares. Un inventaire géologique récent des ressources d'un pays, réputé jusque-là comme peu riche, révèle d'agréables surprises. Ainsi, dans le nord-est du Vietnam, abondent étain, plomb, zinc, argent, antimoine, manganèse et bauxite. On a trouvé même du pétrole et du gaz combustible dans le Golfe du Bac-Bô (ancien Golfe du Tonkin). Le Nord-ouest du Vietnam commence à être sérieusement prospecté et ouvre aussi d'intéressantes perspectives. Dans le Sud, pétrole et gaz combustible ne sont plus ignorés dans le delta du Mékong ou sur la plate-forme continentale du Nam-Bô et la partie vietnamienne du Golfe du Siam (ou Golfe de Thaïlande). D'où certains litiges insulaires et maritimes avec ses voisins. Concernant la liaison entre prospection géologique et prospection des ressources pétrolières (algorithme de l'exploration pétrolière), l'inventaire des données géologiques de surface, des données géologiques de "carottage", de forage ainsi que des données géophysiques est une nécessité première. De même, l'analyse de l'environnement politique
55 La question vaut d'être posée. Les réfugiés

- dont

le nombre va croissant

- constituent

une charge

et un risque pour les pays dits de premier accueil (notamment Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thailande, voire Chine et Hong-Kong). Aussi ces pays ont-ils à coeur de ne laisser s'installer les réfugiés que dans des périmètres bien définis: Pulau Bidong ou Kuala Tangganu, tristement célèbres pour les boat-people en Malaisie et les ilôts insalubres des Ananbas en Indonésie. Selon une indiscrétion, pour dissuader les réfugiés de la mer de s'installer à demeure en Malaisie, non seulement la Marine malaise ramène vers la haute mer les bateaux des boat-people, mais aussi les sites choisis pour les accueillir (Pulau Bidong) le sont sciemment en raison de leur" coefficient d'incertitude naturelle". M.Barang (LMD, octobre 1979) écrit que Bangkok" s'est sommairement débarrassé de quelque 40 000 civils khmers en les refoulant à la hauteur de Preah Vihear dans une zone d'à-pics rocheux, de jungle et de mines où près de la moitié aurait trouvé la mort". Ce fait est confirmé dans W.Shawcross (1984:90-92). S'agissant de susceptibilité et de souveraineté nationales, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR)et la Croix-Rouge internationale ont été impuissants à prévenir de tels drames. La présence des camps de réfugiés khmers le long de la frontière khmèro-thai est, pour les Thailandais, par-delà les charges financières et matérielles, une première ligne de défense, une" ceinture de sécurité" face à la poussée communiste vietnamienne.

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du pays où se situe le site du forage précède obligatoirement le permis de forage. Depuis 1977 et les travaux du spécialiste de tectonique Dan Mackenzie, la richesse des gisements d'hydrocarbures est étudiée grâce à un modèle théorique appliqué aux bassins sédimentaires potentiellement riches en pétrole. Ce modèle peut être rapporté aux bassins sédimentaires occupant les dépressions peu profondes de la croûte terrestre en Asie du Sud-Est. Le cas du Pacifique occidental est révélateur, à l'endroit où la plaque litho sphérique Pacifique plonge sous la plaque Asie, à l'ouest des grands fossés océaniques. En Asie du Sud-Est, les conditions de " fabrication" des hydrocarbures, assez analogues schématiquement à une recette de cuisine, où il faut une casserole (le bassin), du feu (dû à des phénomènes de désintégration atomique dans le noyau de la Terre) et les ingrédients (les sédiments riches en matière organique) sont réunies. D'où les recherches intensives off shore dans la région, encouragées par les succès de prospection, de forage et d'exploitation chinoise dans le Golfe du Tonkin et les autres recherches menées actuellement en Mer de Chine et dans le Golfe de Thaïlande. L'Asie du Sud-Est constitue donc un enjeu important dans la rivalité des pays riverains de ces bassins et excite la convoitise des Grandes Puissances 56. Géographie, géologie et appétits nationaux se conjuguent pour compliquer encore plus les problèmes généraux de Sécurité.

3.3 : Espace géographique et espace humain
Une des premières richesses de l'Asie du Sud-Est reste sa masse démographique: plus de 350 millions d'habitants en 1980, environ 375 millions (chiffres 1984) et plus de 400 millions (chiffres 1996), sur une superficie de 4 millions de kilomètres carrés. A.- Peuples et peuplements: Cette masse démographique, par sa grande diversité raciale et la présence de minorités ethniques à l'intérieur de frontières, parfois incertaines ou artificielles, porte le germe d'affrontements futurs. Les bouleversements politiques peuvent venir de l'éveil (ou du réveil) de nationalités ou d'ethnies mal à l'aise dans les cadres rigides de certains Etats nationaux. L'Asie du Sud-Est constitue un espace aussi vaste, mais beaucoup moins peuplé que la Chine continentale ou le sous-continent indien. Sa faible densité de population (environ 50 habitants au kilomètre carré) en fait une" aire de dépression démographique" (P.Gourou) entre les fourmilières humaines indienne et chinoise. C'est un trait dominant de l'Asie du Sud-Est: la région demeure une terre d'accueil possible pour les migrants, mais ces migrations sont à la base de problèmes complexes et multiples. Traditionnellement comme actuellement: brasero jamais éteint, constamment ravivé par les brisures et les brûlures de l'Histoire. La " bigarrure" des populations est un des traits majeurs de l'Asie du Sud-Est, avec une incroyable superposition et un étonnant mélange des races. La répartition des populations respecte ici la double appartenance au monde brun et au monde jaune. L'Asie du Sud-Est, dans sa partie méridionale, tropicale, chaude et humide, est plus proche du peuplement indien et de sa civilisation. Le sud de la région est peuplé, pour grande part, de populations brunes assez typées. Se pose le problème des langues, dites malayo-polynésiennes, parlées
56 Y.Lacoste, "Mer de Chine ou Mer de l'Asie du Sud-Est?" (Hérodote n021, 1981) : "la plus grande partie des mers qui séparent péninsules, îles et archipels de l'Asie du Sud-Est ... ont une faible ou même très faible profondeur et la perspective d'exploitation des ressources minières sous-marines fait que les différents Etats se disputent aujourd'hui les plate-formes continentales immergées ".

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par ces différentes populations bien groupées. On distingue Proto-malais (Dayak de Bornéo, Batak de Sumatra, Igorots des Philippines) qui n'ont subi ni influence indienne ni influence islamique et Deutero-malais, dits Malais stricts (Javanais, Soundanais, Balinais, Achinais, Talagog, Cebuyans), indianisés puis islamisés. En Indochine, Rhadés et Jarais parlent la même langue. La langue dominante parmi les populations brunes est le mônkhmer (Kha du Laos, Phnong, Sedang, Banat): les non-indianisés sont appelés Protoindochinois, alors que les Cambodgiens, bien qu'appartenant à la famille môn-khmère, sont fortement influencés par l'Inde. Dans l'espace sud de l'Asie du Sud-Est, les populations brunes, malayo-polynésiennes ou môn-khmères, avec l'action civilisatrice de l'Inde, ont fondé les premiers Etats du Sud-est asiatique. L'autre partie, "jaune ", de cette Asie du Sud-Est est peuplée de mongoloïdes. Certains sont restés à l'état primitif tels les Man, les Lu, les Lolo ou les Meo (dont la langue est apparentée au chinois) habitant le Haut-Laos ou le Nord-Vietnam ou encore les Mnong (Hmong) dans la région de Hoà-Binh (Nord-Vietnam). Mais de l'extrême pointe de Cà-Mau aux marges de la Sibérie, c'est le "monde extrême-oriental" (P.Gourou), marqué par l'appartenance au monde chinois 57 : ici, aire climatique et aire culturelle se confondent, dont les traits principaux se remarquent tant dans l'alternance des saisons (moussons) que dans les paysages végétaux et dans l'acculturation du monde chinois. B.- Religions et courants de pensée: Populations brunes et jaunes - à quelques rares exceptions - ont subi l'influence des deux grands courants de pensée indienne et chinoise qui ont apporté avec eux le bouddhisme du Petit Véhicule, avec, à partir du douzième siècle, l'adoption du bouddhisme Teravada au Siam, au Cambodge et au Laos, ou le syncrétisme chinois, à base de confucianisme. La diffusion du bouddhisme à travers l'Asie du Sud-Est a eu des retombées inattendues. Cette religion, basée sur le renoncement aux valeurs matérielles et marchandes terrestres, n'incite pas à la créativité pour s'adapter aux impératifs d'un monde en marche. La vie économique moderne, avec ses circuits intégrés et interdépendants, échappe, pour grande part, aux populations imprégnées de bouddhisme: les véritables détenteurs du pouvoir économique sont souvent des non-nationaux, minoritaires mais puissants (Chinois en Thaïlande et en Malaisie, Chinois et Vietnamiens au Cambodge, Chinois et Vietnamiens au Laos, Chinois au Vietnam). Le bouddhisme recommande aussi de ne pas supprimer la vie. Ainsi l'élevage de boucherie est négligé au profit de l'élevage destiné au trait. Ainsi la sériciculture est peu à
57 P.Gourou (1972) : Aire climatique et aire culturelle coïncident à peu près exactement. Le seul " écart sensible apparaît au sud où, tandis que le climat extrême-oriental (différence entre les températures de l'hiver et celles de l'été plus marquée que ne le voulait la latitude, typhons) trouve sa limite au Cap Varella (Centre-Vietnam), la civilisation d'inspiration chinoise s'étend sur l'Annam méridional et les bouches du Mékong. Les progrès du domaine culturel extrême-oriental s'expliquent ici par l'efficacité plus grande des techniques vietnamiennes, c'est-à-dire de filiation chinoise, en matière de production et d'encadrement" (29)... "La continuité climatique de l'Extrême-Orient a autorisé l'établissement sur une vaste étendue et aussi bien dans la zone tropicale que dans la zone tempérée d'une civilisation homogène (celle du végétal). Les mêmes techniques ont pu s'appliquer à la riziculture en Corée septentrionale et dans le delta du Mékong. Le bambou a partout servi de matière première à la fabrication d'innombrables objets. La continuité climatique a seulement permis qu'il en fût ainsi: elle ne l'exigeait pas. L'homogénéité de la civilisation extrême-orientale résulte avant tout de circonstances humaines" (17). Voir aussi L.Vandermeersch (1986).

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peu abandonnée (il faut tuer les vers à soie). Ainsi, la lutte contre les parasites naturels ou les chenilles, pour protéger les récoltes, est négligente et négligeable. Il faut une véritable conversion mentale pour se mettre à l'heure de la pêche moderne et commercialisée. Le bouddhisme, avec son enseignement de non-violence, de compassion pour les choses humaines et de pacifisme, a joué un rôle de Sur-Moi social efficace vis-à-vis de peuples souvent violents et belliqueux. Mais quand ce frein social n'existe plus ou est menacé, les dérives ne sont pas loin. Deux exemples révélateurs: le Vietnam de Ngô Dinh Diêm a été miné de l'intérieur dès que la répression s'abat sur les bouddhistes; le Cambodge des Khmers rouges a perdu toute crédibilité interne et externe en s'attaquant aux bonzes et à la religion. Les communistes vietnamiens sont de plus en plus confrontés, dans l'exercice du pouvoir, avec la résistance de l'Eglise bouddhiste vietnamienne 58. Le catholicisme, minoritaire, est bien implanté aux Philippines (voir le rôle de l'Eglise catholique dans la chute du régime philippin Marcos et l'avènement de Cory Aquino), beaucoup moins ailleurs. L'Islam a une grande force en Malaisie et en Indonésie 59. Le premier foyer musulman du monde (par le nombre), l'Indonésie, n'est pas indifférente à la revitalisation du fondamentalisme islamique 60. Le marxisme-léninisme, "orientalisé", c'est-à-dire dans son acception chinoise et vietnamienne et sa parenthèse khmère rouge, a été tout autant un levain et un levier dans la conquête du pouvoir, mais aussi un repoussoir, une fois le pouvoir conquis. Le modèle " libéral" occidental, élitiste ou élitaire, a été souvent mal vécu par les populations locales, dans les périodes de colonisation et de décolonisation. Il sert aujourd'hui, avec la relative prospérité économique amenée à sa suite surtout durant la dernière décennie, de contremodèle de développement au "misérabilisme" des sociétés sous contrôle communiste. L'ambivalence des religions et des idéologies est ainsi manifeste en Asie du Sud-Est. Elles sont, tout à la fois, facteurs d'intégration et possibles déchirures. Elles obligent à en tenir compte dans toute équation de sécurité, dans toute politique de sécurité. L'Asie du Sud-Est demeure une vaste mosaïque de pays, d'ethnies, de populations. Les idéologies religieuses, nationalistes ou trans-nationalistes, n'y jouent pas ou n'y jouent plus un rôle congluant et fédérateur. Les disparités de développement y sont criantes. La région continue d'être une zone de passage et de brassage. Les sédimentations humaines successives n'ont pas encore fondu le tout en une communauté homogène. Le peuplement
58 voir dans Eglises d'Asie (EA)les articles consacrés à l'Eglise catholique vietnamienne depuis 1992, notamment le n0180 Guillet 1994) et "Quelques observations sur la situation au Vietnam" (EA, n0235, Cahiers de documents nOl/97). Ou A.Amor, rapporteur spécial des Nations unies, à l'issue d'une enquête au Vietnam, à la 55è session de la commission des Droits de l'homme de l'ONU, le 12 avril 1999, "La situation religieuse au Vietnam" (EA n0289, juin 1999). 59 B.Kodmany-Darwish, "L'Islam aujourd'hui, religion ou idéologie" (RamsesI987-1988), A. Ibrahim, S.Siddique - Y.Hussain (1985), T.Abdullah - S.Siddique (1986), et M.Arkoun (1986). 60 J.Dresch, " Le monde musulman, unité et diversité" et D.Lombard, L'horizon insulindien et son " importance pour une compréhension globale de l'Islam aujourd'hui" dans l'Islam de la Seconde expansion (Colloque de l'Association pour l'avancement des études islamiques, Collège de France, 27-28 mars 1981). Sans oublier le séparatisme musulman des Moros aux Philippines, voir" 400 Years War, Moro Struggle in the Philippines" (SAC, n082, february 1982). Sur un plan plus général, "The world of Islam" (CurrentHistory, vol. 78 n0504,1980) et L'Islam en Asie du Sud-Est (PPS n0388, mai 1980) ou Coll. (1990), Readings on Islam in Southeast Asia.

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s'est toujours calqué sur la configuration du sol. Les peuples dominants ont occupé les espaces utiles et riches, refluant vers les confins montagneux, périphériques ou ingrats, minorités ethniques et peuples dominés. A la ségrégation verticale entre gens de la plaine et gens de la montagne, s'est ajoutée une autre, opposant anciens et nouveaux migrants. Nulle part dans la région, la polymérisation sociale et nationale, à partir du noyau ethnique dominant, est en voie de réussite. La Sécurité trouve dans ce problème un autre point d'interrogation 61.

4 : Données organiques
L'examen des données organiques montre que la masse démographique de l'Asie du Sud-Est se trouve répartie de façon inégale en superficie comme en population. Dans l'espace précédemment cerné, il y a huit pays (et depuis janvier 1984, neuf avec l'accession à l'indépendance de Brunei, 238 000 habitants en chiffres 1988) tous souverains, du moins formellement. Un tableau rapide de ces pays est édifiant (voir tableau n02) : tableau 2 : Populations de l'Asie du Sud-Est.
(source: Asia Yearbooks, FEER)
Superficie
(milliers de km2)

Population

en 1980

Population .....................

en 1985 .39 600 500

Population

en 1998

(milliers d'hab.)

Birmanie (Myanmar).. Brunei................. ........ Cambodge.................. . Indonésie.................... . Laos........................... . Malaisie............. ......... Philippines. ... ......... ..... Singapour....... ............. Thaïlande................... . Vietnam..................... . Asie du Sud-Est..........

...........678,0 .............. .5,8 ...........181,0 .........1914,4 .......... .236,8 ...........329,7 .......... .299,4 .............. .0,6 .......... .514,0 .......... .329,6 ........4494,2

.......................... .35 289 ............................... .228 .............................6 747 .........................147 490 .............................3 721
. .. .. . .. ... .. . .. .. . .. .. ... .13 746

. . . . . . . . . . . . .. .. . .. . . . . . . .240

..... ......................48 400 .............................2414 ...........................47 173 .......................... .53 740 .................. ...... .358 948

........................6 ... .................161 ..... ........ ... ........3 ..................... .16 .... ..................55 ........................2 ..................... .51 ........ ..............60 ... .................396

000
700 300 000 600

760
000 700

.........................44497 ............................. .315 .........................10 176 .......................206 338 .......................... .5 163 .........................21 410 .........................72 944 ........................... .3476 .........................60 300 .........................77 562 ...................... .502 181

*) CAMBODGE: 4 à 6 millions d'habitants sur une superficie de 181 035 kms2. Malgré la population se reconstitue peu à peu (6 à 7 millions en chiffres 1985 et 7 566 000 en chiffres 1988 (Asia Yearbooks, FEER 1985 et 1988). *) INDONESIE: 142 millions d'habitants sur une superficie de presque 2 millions de kms2 (chiffres 1978), 158 300 000 (1985) et 168 875 000 (1988), mais avec un territoire fortement insularisé et morcelé à l'extrême. Une stabilité de façade depuis 1965 avec
Suharto 1998) au pouvoir (entrée en turbulences avec la "crise asiatique" de 1997 et l'éviction de Suharto en

*) LAOS: 3,5 millions d'habitants (chiffres 1978), 4 millions (1985) et 4 268 000 (1988), 4,8 millions sur 236 804 kms2. Petit pays totalement enclavé et sans fenêtre
61 sur la complexité ethnique, M.Hoàng (1981). Pour le Vietnam, Cac dân tôc it nguoi 0 Vietnam-Les minorités ethniques au Vietnam (Hànôi 1978) ou G.Condominas (1980).

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maritime avec 5 voisins encombrants (Birmanie, Cambodge, Chine, Thaïlande et Vietnam). Ce qui impose soit des relations équidistantes, soit des relations spéciales avec ces voisins. *) MALAISIE: 13 millions d'habitants en 1978, 15 850 000 (1985) et 16 176 000 (1988) et 329 749 kms2. Etat plurinational avec équilibres délicats à obtenir dans le consensus national et explosions latentes sur le plan social. *) PHILIPPINES: 50 millions d'habitants en 1978, 53,4 millions (1985), 56 371 000 (1988) et 300 400 kms2. L'archipel hésite entre une plus grande coopération régionale et la traditionnelle alliance avec les Etats-Unis. A bien des égards, l'appel du " grand large ", c'est-à-dire se tourner vers le Pacifique et l'ancien protecteur américain, reste vivace. D'autant que cette coopération régionale n'a pas encore fait la preuve de ses bienfaits. *) SINGAPOUR: lle-Etat de 616,3 kms2 avec presque 2,5 millions d'habitants en 1978, 2 550 000 en 1985 et 2 604 000 en 1988. Une oasis de prospérité dans l'Asie du Sud-Est, une quasi-exception pour son niveau de vie et sa réussite économique. *) THAILANDE : 48 millions d'habitants en 1978, 50,7 millions en 1985 et 52 863 000 en 1988 sur 542 373 kms2. Considérée comme le dernier bastion du monde capitaliste face à la poussée des nouveaux Etats communistes" révolutionnaires" d'Indochine. Dernier point d'appui continental de la présence américaine en Asie du Sud-Est. Relais de l'avancée chinoise en Asie du Sud-Est. Allié" forcé" de la stratégie anti-vietnamienne des Chinois. *) VIETNAM: 53 millions d'habitants en 1978, 58 840 000 en 1985 et 61 532 000 en 1988 sur 383 800 kms2 62. Dernier pays (Brunei mis à part) à réaliser son unité et son indépendance, ici par la lutte armée. La victoire du peuple vietnamien sur deux pays plus puissants - France puis Etats-Unis - témoigne d'une vitalité, d'une ténacité et d'un dynamisme qui font peur à plus d'un pays dans la région. Le Vietnam apparaît comme porteur d'un projet politique, dont la permanence, depuis les années 1930, s'accommode bien avec le temps et s'implante bien dans l'espace sud-est asiatique. Il est à la fois le perturbateur et le stabilisateur potentiel de la région. Son entrée en 1995dans l'ASEANest ainsi
empreinte de paradoxes et porteuse de fractures

- à venir - pour l'organisation

régionale.

Un coup d' œil sur ces chiffres révèle tout de suite que les pays d'Asie du Sud-Est sont confrontés au premier chef aux problèmes posés par l'expansion démographique. Malgré une certaine baisse constatée depuis deux décennies, les taux de natalité (35 à 40 naissances pour 1 000 habitants par an) sont parmi les plus élevés du monde. Les taux oscillent entre 17 pour 1000 (Singapour) à 48 pour 1000 (Sabah en Malaisie) en passant par des taux de 35 à 40 pour 1000 au Cambodge et au Vietnam. Les taux de mortalité ont, par contre, fortement chuté (6/1000 à Singapour et en Malaisie, 7/1000 aux Philippines et 8/1000 au Vietnam et en Thaïlande). Les taux annuels d'accroissement démographique sont eux aussi en hausse (15/1000 à Singapour mais 29/1000 au Vietnam). Or, avec un accroissement de 30/1000, le doublement de la population se réalise en 24 ans. En l'an 2000, il faut compter 220 millions d'habitants en Indonésie et 80 millions au Vietnam. Rien n'indique pourtant un ralentissement de la croissance démographique: le contrôle des naissances se heurte ici à des résistances passives ou actives et progresse très lentement. Le taux de mortalité baisse fortement, faisant émerger des populations toujours plus jeunes et plus vigoureuses, partant

62 " Asie du Sud-Est en 1981, bilans et perspectives ", Sudestasie janvier 1981. Les chiffres 1985, 1988, 1990 et 1998 viennent des Asia Yearbooks (PEER, Hongkong).

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plus prolifiques. Les problèmes à venir concernent donc les bouches à nourrir, à loger, à éduquer, à soigner et à faire travailler 63. Se pose, de façon criante et urgente, le choix des priorités de développement. Un autre trait marquant est l'existence partout en Asie du Sud-Est de régimes de type autoritaire. Démocraties" libérales" ou "populaires" ont multiplié, ici, les moyens de contrôle policier et politique des populations. L'arsenal juridique est le même partout, avec des dénominations différentes (amendements constitutionnels, lois martiales, états d'urgence, décrets spéciaux ou Internai Security Act) mais toujours avec la même finalité. Depuis une dizaine d'années, l'Asie du Sud-Est connaît une relative stabilité politique. Mais cette sécurité apparente est surtout relative et réversible, ambiguë et ambivalente. Elle peut durer ou changer du tout au tout. La " démocratie" peut être ici de porcelaine. Ce tableau de l'Asie du Sud-Est serait incomplet, s'il n'est pas fait mention de deux puissances régionales extrêmement attentives aux moindres soubresauts de la région. Ce sont la Chine et le Japon 64. *) CHINE: pour la Chine, cette longue frange d'îles et d'archipels, s'étirant des Philippines à la Péninsule malaise, constitue une barrière de sécurité naturelle délimitant la Mer de Chine comme un lac intérieur. Les pays regroupant ces îles et archipels sont comme une ligne de défense avancée, un système d'alarme et de veille sur la périphérie de l'espace chinois. Cette chaîne d'îles est" ceinture stratégique" 65. Ce qui explique l'intérêt de la République Populaire de Chine pour les différents chaînons: Malaisie, Indonésie, Philippines. Dans le même ordre d'idées, l'expression" arc de crise" (J.Huntzinger) peut s'appliquer à cet arc méridional du cercle sud-est asiatique des affrontements formé par les pays bordant la Mer de Chine66. Et la Chine continentale est extrêmement intéressée par l'évolution de cette zone, considérée comme appartenant à sa sphère d'influence 67. Elle est "au balcon" de ce cercle des affrontements. A la fois arbitre et acteur, juge de paix et spectateur, descendant dans l'arène, quand il le faut, si les autres acteurs du jeu enfreignent la règle (chinoise) de ce jeu.

63 "Food and Population ", Asia Yearbook 1988/31-33 +" Population ", Asia Yearbook 1999/62-65. 64 P.Richer (1971), (1981) et (1982) et Richer-Domenach (1987). 65 Yuan Li-wu (1975).
66 Dans la guerre des toponymes, les géographes

- selon

leurs préférences

- dénomment

ou non cette

mer Mer de Chine. Les Chinois l'appelaient Mer du Sud (Carte administrative de Chine, Pékin 1975). Depuis 1975, les Chinois sont revenus à la dénomination Mer de Chine en faisant d'un toponyme un titre de propriété pour appuyer leurs revendications territoriales insulaires (cf.Carte des " Revendications territoriales chinoises" selon China reconstructs et Carte de 1978 au 1/80 OOOe Les archipels des mers du Sud où les" frontières nationales" chinoises viennent toucher les côtes philippines, indonésiennes, malaises et vietnamiennes). Le Vietnam, pour sa part, dans l'ouvrage de Vu Tu Lâp, Vietnam, données essentielles (ouvrage cité) parle de Mer orientale (Dông Hai). Le géographe Y.Lacoste propose, dans un souci d'apaiser la querelle des toponymes, de la nommer" Mer de l'Asie du Sud-Est" (Herodote, n021). Plus généralement, M.Voelckel, "Toponymes et Relations internationales: quelques remarques" (Mélanges Colliard 1984:331-346). 67 en prenant comme centre l'archipel des Spratleys, revendiqué par Vietnam, Indonésie et Chine, on peut tracer un cercle englobant tous les pays de l'Asie du Sud-Est.

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La Chine n'hésitera pas longtemps si ses intérêts sont menacés ou si sa zone traditionnelle d'influence (s) risque d'être remise en cause 68. *) JAPON: L'autre puissance à porter une attention soutenue aux équilibres régionaux est le Japon depuis sa victoire retentissante de 1905 sur les Russes. Déjà à la pointe du combat pour" l'Asie aux Asiatiques", le Japon n'a cessé d'être une référence ou un pays d'accueil pour les pays d'Asie en lutte pour leur indépendance. Il n'a cessé de s'engouffrer dans les" lézardes des Empires" occidentaux (P.Richer) pendant l' entre-deux-guerres. Le traité de Washington (6 février 1922) a marqué, pour un temps, un coup d'arrêt aux ambitions japonaises sur le continent asiatique et dans le Pacifique. Ces ambitions ne sont pas pour autant abandonnées. Priorité reste donnée au continent asiatique. Elle culmina avec l'agression contre la Mandchourie en 1933. Nombre de nationalistes asiatiques n'excusent pas, mais peuvent" comprendre" ce geste japonais. Expression ici de la loi du plus fort dans le contexte asiatique (au sens du thoi co, force opportune au moment opportun). Bien que membre de la Société des Nations (SDN), un pays comme le Siam n'a pas condamné l'agression japonaise contre la Mandchourie, et même a songé à remplacer la GrandeBretagne par le Japon comme support de sa politique extérieure dès 1933. Il y a, d'ailleurs, comme une attente de la part des nations asiatiques pour un rôle plus affirmé du Japon dans les affaires de la région. La plupart des chefs nationalistes (en lutte contre les pays occidentaux) birmans (comme U Shaw), thaïlandais (Thieng Maung), philippins (Begnino Ramos), vietnamiens (mouvement du Dông Du -aller vers l'Est) ou malais (Ibrahim Yacoob) firent le voyage de Tokyo pour s'y réfugier ou pour y étudier 69. De là l'idée à Tokyo d'un" nouvel ordre japonais" (1932) après la victoire du clan militaire japonais et, à partir de 1938, celle d'une" Grande Asie orientale" ou encore d'une" Sphère de Coprospérité ", terme à résonance économique qui recouvre une interdépendance sur le plan commercial, industriel et agricole des pays de la zone avec le Japon, " leader naturel". La conjoncture politique de 1940 permit aux Japonais, avec l'effondrement des Hollandais et des Français en Europe, de se lancer dans l'aventure militaire et de porter la guerre en Asie du Sud-Est. Politique d'ensemble élaborée depuis 1942 à l'International Students' Institute et à l'Institut de Recherches sur la Guerre totale directement rattachés au Premier Ministre Tojo. Successivement furent crées un Conseil de la Grande Asie (mars 1942) et un Ministère de la Grande Asie orientale (septembre 1942). Cette politique consiste à favoriser et à manipuler les mouvements nationalistes d'Asie favorables au Japon et à accorder l'indépendance dans la dépendance du Japon ou à créer les conditions d'une annexion japonaise. Les visées sur les mers du Sud concernent les Philippines, la Malaisie, Singapour, les Indes néerlandaises, etc... Rien ne semblait pouvoir arrêter le Japon dans la réalisation de son projet politique. Seule l'intervention radicale de l'arme atomique a mis fin à l'aventure militaire japonaise et terminé les combats de la seconde Guerre mondiale en Asie. Cette" meurtrissure nucléaire" a fait comprendre au Japon la nécessité de canaliser le dynamisme national dans une toute autre direction. Elle a
68 cette notion de cercle ou de sphère est essentielle dans la cosmogonie chinoise et dans sa représentation du monde chinois. La Chine EST l'Empire du Milieu, le pays au centre (Trung Quôc ou Zhongguo) autour duquel doit s'organiser le reste du monde, c'est-à-dire les autres systèmes politiques. Cette vision du monde n'est pas changée avec l'avènement d'un régime communiste (J.Gernet,1980). 69 P.Richer (1981 :86-87).

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aussi fait naître, dans l'esprit des populations d'Asie, le sentiment qu'en cas de conflit entre nations occidentales et nations asiatiques, la lutte est sans merci et sans quartier: l'Occident peut aller jusqu'à utiliser l'arme suprême comme les moyens extrêmes pour réduire une nation asiatique. Aujourd'hui encore, ce sentiment n'a pas totalement disparu. Après la guerre, à l'ombre du bouclier américain, la reconversion vers l'économie, le sens de l'organisation, la discipline sociale alliés à un sens de la rectitude morale, vertus cardinales du peuple japonais, ont favorisé une" croissance hyperbolique" et ont amené le Japon au plus haut niveau de sa puissance 70. À ce stade, il ne répugnerait pas au Japon de jouer un rôle majeur en Asie du Sud-Est, à la mesure de ses potentialités. Les matières premières, abondantes en Asie du Sud-Est, sont vitales pour l'industrie japonaise. La sûreté des routes maritimes pour convoyer ces précieuses matières premières vers l'archipel nippon est une préoccupation prioritaire pour le Japon. L'Empire du Soleil Levant garde toujours un intérêt marqué pour le continent chinois. Témoin du rapprochement avec la République Populaire de Chine, le Traité d'amitié et de coopération sino-japonais de 1978, conclu avec la bénédiction des Nord-Américains. Pour les autres pays de l'Asie du Sud-Est, la réussite économique japonaise reste un exemple à suivre. Les leçons d'un passé récent ne sont pourtant pas oubliées. Rien dans la politique nippone d'aujourd'hui ne doit rappeler au Sud-Est asiatique l'ancienne" sphère de Coprospérité ". Donc, le Japon a besoin de paix dans la région. Son dilemme est simple: bâtir la prospérité asiatique sans la guerre. Le retrait des Etats-Unis de l'Asie du Sud-Est impose au Japon une double contrainte: gagner son indépendance militaire pour assurer seul ses choix politiques, mais aussi défendre, si nécessaire, sa sphère d'influence économique 71. Sans oublier une dernière hypothèse: qu'en serait-il de l'avenir de l'Asie du Sud-Est, de l'Asie et des équilibres régionaux et globaux si le Japon, désireux d'être à nouveau l'arbitre et le parrain du jeu asiatique grâce à son potentiel économique, redevenait une puissance de type classique, militaire et agressive? Pour le moment, le Japon semble se contenter d'une allégeance technologique et économique. Les données organiques révèlent là aussi toute la vulnérabilité de l'Asie du Sud-Est.

5 : Données fonctionnelles
Un bref rappel de l'évolution politique de la région explique le présent et éclaire l'avenir. Bien avant 1943, Européens - puis plus tard Américains - sont partis à la " découverte" de cet Orient Extrême dont les mystères (mirage des mers du sud, parfums des épices, exotisme) et les richesses fascinaient. Mais, le plus souvent, heurts et
70 H.Hedberg (1973). La réussite japonaise fait parler, sans précaution, de miracle japonais" et de " "modèle japonais". 71 Faire-Sebord (1973) et BXQ (PE,1984/2:499-501) : "L'exceptionnalité du Japon et sa réussite économique dans la course à la modernité proviennent cependant de deux traits majeurs: son homogénéité ethnique mais aussi son homogénéité morale et sociale basées sur l'utilisation intelligente des droits et des servitudes dans les relations Individu-Groupe-Nation. Le souci de sécurité du Japon est légitime. Il ne faut pas, pour autant, ressusciter la vieille Sphère de Coprospérité. On s'explique que le Japon, entre ces deux extrémités, ait choisi d'abandonner le système S (silence, sleep, smile) pour Ie système D (Defense, Development, Diplomacy) ".

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incompréhensions nés d'un européocentrisme conquérant, donc rigide, ou de résistance intransigeante locale puis de raidissement(s) réciproque(s).

5.1 : Données politiques
Un trait dominant caractérise la zone, la colonisation et sa suite logique, la décolonisation. Al' aube du vingtième siècle, la Thaïlande exceptée, les sept autres pays de l'Asie du Sud-Est ont tous été colonisés par les puissances occidentales. Ils n'ont dû leur indépendance qu'à des luttes longues et sévères. Deux faits majeurs ont joué: la conquête de l'indépendance et le modèle proposé par le succès des révolutions chinoise et vietnamienne. Les événements qui se sont déroulés dans cette partie du monde depuis 1945 s'ordonnent autour de ces deux faits majeurs, soit par coïncidence, soit par convergence, soit par concurrence. A.- Coincidences: Coïncidence, quant au formidable mouvement qui souleva les masses en quête de leur indépendance nationale. Certes, avec des degrés divers ou des modalités différentes, mais toujours par opposition aux métropoles européennes et occidentales. La dure école de la colonisation a fait lever les germes du patriotisme, qui est résistance à la domination extérieure, attachement sentimental et passionné à la terre des aïeux, semblable façon de sentir et de penser et surtout, " vouloir vivre en commun" (F.Mauriac), propre à chaque peuple à la recherche de son intégrité et de son identité. Car la colonisation crée elle-même les conditions d'apparition des forces qui vont la combattre: multiplication des mouvements nationaux qui arracheront l'indépendance après la seconde Guerre mondiale. Le nationalisme prend la relève du patriotisme dans sa volonté d'édifier une nation là où il y a communauté de sol, de langue, de culture. Le développement des communications maritimes et terrestres a permis le brassage des hommes et des idées. La jeunesse intellectuelle locale a découvert, en lisant Rousseau, les philosophes, les auteurs occidentaux, le décalage entre la théorie et la pratique des puissances coloniales. Elle s'est passionnée pour la lecture de Lénine, a applaudi au succès de la Révolution d'octobre en Russie. Elle a parfois trouvé, dans la théorie marxisteléniniste, l'écho de ses propres interrogations, pour mener la lutte pour l'indépendance nationale. Ceci a conduit à valoriser le romantisme de l'action clandestine ou révolutionnaire, à cultiver le culte du passé face aux dures réalités de l'exercice du pouvoir, une fois celui-ci conquis. La religion aussi fut pour beaucoup dans la croissance du mouvement nationaliste. Son uni versalité comme le prestige gagné à défendre les valeurs traditionnelles face à l'envahisseur étranger, souvent porteur d'une foi extérieure et différente, l'ont rendue plus solidaire de ses fidèles. Ainsi en est-il du bouddhisme sur les rives nord de la Mer de Chine, ainsi en est-il de l'Islam sur le pourtour sud. Le christianisme, parce qu'il s'est souvent confondu avec la puissance coloniale, a eu peu d'influence, sauf peut-être aux Philippines. Enfin, la colonisation occidentale - si elle a contribué à la mise en exploitation et au développement de l'Asie du Sud-Est - y a imprimé un bouleversement radical.
L'introduction plus souples

-

trop autoritaire, du capitalisme

parfois mécanique et de l'économie

-

au lieu de formes plus appropriées et monétaire a produit la dislocation de

l'économie de nature traditionnelle et surtout l'éclatement de l'ancienne structure sociale, l'assujettissement politique et économique aux métropoles, le bouleversement des valeurs

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spirituelles et morales, la compromission de quelques bourgeois compradores minoritaires, la paupérisation, la prolétarisation et l'aliénation pour beaucoup.
C'est alors par la lutte

- souvent

par la violence des armes

- que

la plupart

des Etats

de

l'Asie du Sud-Est ont conquis leur indépendance et leur identité nationale. Il s'agit, par-delà
l'héritage colonial à recueillir, d'affrontements à venir - pour à partager et à assumer - source de rivalités et chaque nation d'essayer d'édifier son indépendance

économique et politique et de sauvegarder son identité culturelle. Le jeu n'est pas si simple. L'enjeu est énorme, encore plus compliqué par les puissances extérieures à la région et les jalousies locales. Mais cette lutte contre la domination occidentale révèle aussi les carences spécifiques des sociétés asiatiques. Sociétés paysannes, sans véritable tradition démocratique à l'occidentale, sans organisations politiques structurées, sans classe capitaliste, dépourvues (souvent par la volonté des autorités coloniales) d'administrations indigènes à la hauteur de la tâche pour prendre la relève de l'ancien occupant. L'établissement d'un schéma de démocratie copié sur l'Occident n'a souvent été qu'un leurre ou un masque 72. Seul peut-être le Vietnam du Nord, par son dynamisme démographique, l'apparente solidité de son armature sociale et politique et sa proximité avec la Chine a pu, un temps, se distinguer par une résistance et une croissance originales. Les épreuves ne lui ont pas manqué. Mais au total, n'est-il pas sorti d'une dépendance pour entrer dans une autre dépendance comme le montre la trajectoire récente de ce pays, une fois l'indépendance reconquise? Partout ailleurs, que ce soit aux Philippines, au Vietnam du Sud, en Malaisie, à Singapour ou au Laos, au Cambodge comme en Thaïlande, les essais de démocratie libérale ont échoué. Et l'expérience tourne toujours en faveur de régimes autoritaires de droite ou de " démocratie populaire" de type communiste. B.- Convergences: Alors apparaissent les convergences. Plus le temps passe sur les lointaines heures de la lutte pour l'indépendance, plus s'impose une constatation: les héros de la libération nationale disparaissent ou s'effacent pour laisser la place à des gestionnaires, gênés parfois par un héritage trop encombrant. L'ère des chefs charismatiques se clôt avec Magsaysay, U Nu ou Soekarno. Au Vietnam, la disparition de Hô Chi Minh est une lourde perte pour ses héritiers. Lee Kuan Yew est peutêtre devenu impopulaire à Singapour, mais ce pays lui doit tant, qu'on est tenté d'oublier son autocratisme : sa longévité politique dans une région en proie aux crises est une preuve a contrario de la difficulté à se passer de lui. Le Cambodge ne compte sur Sihanouk que bien épisodiquement, pour oublier la sinistre expérience des Khmers rouges, pour contrer par la voie diplomatique et armée la présence vietnamienne en pays cambodgien, ou pour retrouver une unité nationale plus proclamée que réelle. L'absence de personnage de dimension historique capable de jouer un rôle de catalyseur pour les aspirations nationales et de stabilisateur pour éviter les déséquilibres régionaux est un handicap énorme pour l'Asie du Sud-Est d'aujourd'hui. Beaucoup s'y essaient. Peu (ou pas) en sont capables. Convergence, que cet autre trai t commun: le rôle dévolu aux armées chaque fois que faillit ou faiblit le pouvoir civil pour encadrer les populations et répondre à leurs aspirations. Hier au Vietnam du Sud, en Thaïlande ou en Malaisie. Aujourd'hui, en Thaïlande comme

72 On retrouve ce thème chez Bertrand Badie (1995), L'Etat importé. L'occidentalisation de l'ordre politique.

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au Vietnam (sous des formes déguisées), la militarisation de la vie quotidienne n'est pas due seulement aux conflits frontaliers qui opposent ces pays à leurs voisins immédiats. Convergence, aussi que ce décalage énorme existant entre élites et masses populaires, quelles que soient les formes et voies par lesquelles se sont dégagées ces élites dans tous les pays d'Asie du Sud-Est. Hiatus loin d'être résorbé. Convergence, encore qu'il faut mettre en termes d'interrogation ces événements (fortement médiatisés à l'époque) que furent Bandoeng (1955) ou la signature d'alliances régionales comme l'OTASE (Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est) ou l'ANZUS (traité liant Australie, Nouvelle-Zélande et Etats-Unis) ou cette volonté affichée de nonalignement. Bandoeng a été une date-césure importante pour les pays en lutte dans le monde entier pour leur indépendance. Ils y ont découvert un dénominateur commun, l'exigence d'en finir avec l'ère coloniale. Mais au prix de l'intransigeance et du raidissement. Bandoeng a ainsi, contrairement aux analyses souvent superficielles, ouvert l'ère des ambiguïtés, des réalignements et des déchirements. Beaucoup de petite(s) histoire(s) mais de Grande, si peu. La dynamique de l'action-réaction a amplifié toutes les ruptures. Convergence, que cette volonté délibérée d'équidistance affichée par le Nord-Vietnam, en guerre contre la France, puis contre les Etats-Unis, de demander une aide égale aux deux "grands frères" socialistes, URSS et Chine, pour mener à bien son combat pour l'indépendance. La convergence est dans les choix difficiles de partenariat pour tous les pays de la région désireux de se tenir à l'écart de conflits affectant l'Asie du Sud-Est. Mais convergence intéressée de la part de Russes et Chinois, trop heureux d'utiliser le Vietnam comme abcès de fixation de la concurrence Est-Ouest, et éviter d'être directement entraînés dans un conflit armé. A scruter les relations difficiles entre les partenaires d'hier, on peut se demander si leurs calculs précédents, alambiqués et tortueux, ne se retournent pas présentement contre eux. Convergence enfin, par-delà la guerre au Vietnam et les combats en Indochine, que la cristallisation de la rivalité des blocs. Face au bloc communiste, l'Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE), entente militaire créée à l'imagination des Etats-Unis, était une manœuvre et un instrument de containment du communisme soviétique et chinois. Ou encore l'ASEAN (ou ANASE, Association des Nations de l'Asie du Sud-Est) fondée en 1961, renforcée en 1967, mais avec des motivations et des objectifs si différents pour chaque membre, qui n'a pu que végéter jusqu'à la chute de l'Indochine en 1975 aux mains des communistes. Convergence d'opposition et non de solidarité. La volonté de s'unir ne suffit pas, quand il y manque un grand dessein (on le constate, en 1999, avec l'attitude de l'ASEAN face à la crise du Timor Oriental). Finalement, ces alliances régionales, trop formelles, concernaient peu les nations du Sud-Est asiatique. Elles n'ont eu d'existence que dérivée et partisane. Elles ont surtout obligé les Etats membres à se définir par rapport au jeu américain ou à la menace soviétique ou chinoise. C.- Concurrences: Surgissent alors les concurrences. L'éviction spectaculaire des Etats-Unis de la Péninsule indochinoise en 1975 est due plus à des raisons de politique intérieure américaine (lassitude de l'opinion publique, changement d'attitude du Congrès américain, déplacement des axes de polarisation pour la diplomatie américaine) qu'à la défaite par les armes. Mais le retentissement en est considérable et le bénéfice moral et psychologique qu'en ont tiré les peuples d'Indochine n'est pas négligeable. Sans compter les bénéfices politiques.

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Le retrait des Etats-Unis a laissé le champ libre à d'autres appétits. Les Etats-Unis restent cependant présents, mais de façon désormais plus discrète. La diplomatie américaine, après la parenthèse indochinoise, demeure active. Elle cherche à redéfinir ses priorités, même si les intérêts économiques et stratégiques ont changé de latitude. Les EtatsUnis ont simplement reculé leur ligne de défense frontale indochinoise jusqu'à la frange méridionale de l'Asie du Sud-Est. Néanmoins, tout le monde doit en tenir compte. Reste à déterminer le poids et le rôle respectifs des autres puissances, parties prenantes à la région, telles la Chine, le Japon et l'URSS. Car la fin de la guerre d'Indochine les fera surgir de façon plus ostensible sur la scène. Avec une interrogation: ont-ils les moyens de leurs ambitions? A première vue, avec la totale communisation de l'Indochine, le camp socialiste s'est considérablement élargi en territoires et en hommes. Le retrait américain et la fin de la guerre devaient dégager l'Asie du Sud-Est de la dialectique belliqueuse née de l'antagonisme Est-Ouest. Tout au contraire, de nouvelles concurrences vont surgir dans l'attente d'un réajustement global - mais hypothétique - des équilibres entre Grandes Puissances. Hier, la région Asie du Sud-Est était à la périphérie de la guerre froide et de ses prolongements. Aujourd'hui, elle est au cœur même de la confrontation sino-soviétique, puis de la rivalité sino-américaine à l'échelle du continent asiatique. La Chine, dans cette perspective, a, depuis 1972, redéfini sa politique extérieure. Elle a choisi de normaliser ses relations avec le Japon et surtout avec les Etats-Unis. Processus assez long, parce que complexe au début, mais qui a conduit ultérieurement à la conclusion d'un Traité d'amitié et de coopération avec le Japon le 12 août 1978 et à la normalisation des relations sino-américaines mi-décembre 1978. Ce qui pourrait être un axe Pékin-TokyoWashington ou, du moins, une vision harmonisée des intérêts de ces trois capitales est encore en voie de constitution. Le Japon, lui, est intéressé par la liberté de navigation dans le Détroit de Malacca, le libre accès au marché sud-est asiatique, et surtout la stabilité régionale. Puissance économique majeure, le Japon entend utiliser au mieux son potentiel pour jouer un rôle actif dans la région. L'URSS semble, au premier chef, préoccupée par l'évolution de la situation de 1975. Depuis le lancement du Pacte de Sécurité collective en Asie par Leonid Brejnev Guin 1969) pour affirmer ses prétentions de "puissance asiatique ", c'est la première fois que l'URSS dispose d'un point d'appui majeur en Asie du Sud-Est par Vietnam interposé. Soutenir le Vietnam n'est pas, pour elle, un simple" devoir internationaliste prolétarien". C'est le point de départ d'une politique offensive lui permettant de contester la présence américaine en Asie, de consolider sa percée sur le flanc sud de la Chine et d'exploiter de façon pragmatique toute opportunité. Quitte à devoir aller en Afghanistan (et en payer le prix fort après 1989 - retour à la case Russie). Quant aux Etats regroupés au sein de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN ou ANASE), ils vont se sentir obligés de se définir par rapport à l'existence d'un bloc d'Etats communistes en Indochine. L'ère des nouvelles concurrences est bien ouverte en 1975.

5.2 : Données stratégiques
La géostratégie correspond sur une carte aux" points forts" qui commandent l'action des hommes et des nations. Sur une carte de l'Asie du Sud-Est, tous les pays, à l'exception de la Birmanie et du Laos, sont riverains de la Mer de Chine méridionale, zone de transition entre l'océan Indien et l'océan Pacifique, deux espaces hyper-sensibles au point de vue

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stratégique. Mers et océans constituent des espaces privilégiés, propices aux échanges entre riverains, mais aussi des centres de conflits potentiels. Méditerranée et Mer de Chine ont longtemps été des milieux de polarisation et d'épanouissement pour les civilisations. L'ère historico-stratégique pour l'Atlantique peut se situer entre le quinzième et le dix-neuvième siècle. Peut-être la stabilisation de la situation en Europe, autrefois théâtre des affrontements les plus décisifs, a-t-elle déporté vers l'est, c'est-à-dire vers l'océan Indien, puis vers le Pacifique, le centre de gravité de la politique mondiale. L'océan Indien, "vaste souricière", d'où il faut faire sortir les indispensables matières premières et le pétrole, a un intérêt crucial. Et c'est bien sur les rives du Pacifique, plus à l'est, que les conflits les plus graves ont éclaté: guerre de Corée puis guerre(s) d'Indochine, cette dernière sur les bords de la mer de Chine, "petit bras" du Pacifique. Bordé par quatre grandes Puissances - Etats-Unis, URSS, Chine et Japon - flanqué d'un sous-continent en pleine mutation, l'Asie du Sud-Est, le Pacifique est donc bien une zone hyper-stratégique 73 au centre des préoccupations mondiales. Ainsi, tout qui se déroule dans le sous-continent doit être analysé en référence avec la globalité de la région. Il faut ajouter, outre l'intérêt constant des Etats-Unis pour cette zone, l'accroissement de la présence russe par l'intermédiaire de sa flotte militaire et commerciale, le réveil des deux autres géants de l'Asie - Chine et Japon, " soleils levants" (T . Mende) qui n'entendent pas laisser la place aux deux seuls Grands. L'évolution des techniques militaires, la nécessité de plus en plus convaincante d'exploiter toutes les ressources de la mer sont, à ce jour, des données majeures et contraignantes. A.- Contrainte maritime: La localisation territoriale débouche sur la contrainte maritime. L'Asie du Sud-Est commande et souligne l'importance des accès. Au sortir de l'océan Indien et en allant vers l'est, il y a les détroits indonésiens: le détroit de Malacca commandé par Singapour et Sumatra, le détroit de la Sonde entre Sumatra et Java, le détroit de Lombok, le seul permettant aux sous-marins en plongée de naviguer et leur évitant le détour de 7 500 kilomètres au sud de l'Australie. Ainsi les archipels de l'Asie du Sud-Est contrôlent-ils les passages les plus courts entre l'Océan Indien et le Pacifique (voir carte n02). Toute entrave à la libre circulation des forces, aussi bien des Grandes Puissances que celles des autres nations, mettrait en cause l'équilibre militaire global, donc les possibilités de règlement rapide des crises et le maintien de la paix dans le monde 74. Dès lors, dans cette région particulièrement sensible, les problèmes du Droit de la Mer se posent avec acuité. La controverse internationale à propos de la libre circulation dans le détroit de Malacca, les problèmes de délimitation du plateau continental en Mer de Chine ou dans le Golfe de Siam (querelle entre le Cambodge et le Vietnam au sujet de la "Ligne Brévié ") comme les litiges sino-vietnamiens sur les îles Spratley et les îles Paracels en sont des illustrations frappantes (voir cartes n03 et n04).

73 Le Pacifique, nouveau Centre du monde (1983) ou H.Coutau-Bégarie (1987). 74 amiral H.Labrousse (1977), Le droit de la mer. Problèmes économiques et stratégiques.

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Carte 2 : Détroits et contrainte maritime en Asie de l'Est.
Principaux détroits et chenaux de passage en Asie orientale: Entre Asie et Amérique: Béring Entre mer d'Okhotsk et Pacifique: Pervili Kurilsk + Boussole + Friza +Yekateriny mer du Japon vers Pacifique: La Pérouse + Tsugaru + Tsushima Entre Hainan, Taiwan et continent: Taiwan + Pescadores Hainan Entre Arc de la Sonde et océan Indien: Wetar + Ombaï + Alor + Sape + Alas + Lombok + Bali + La Sonde (Sunda) + Malacca Passages Nord vers le Pacifique: Bashi + Luzon + Balintang + Babuyan + San Bernardino + Surigao + Kawio + Moluques + Jilolo + Torrès Entre mer de Chine et archipels indonésien ou philippin: Singapour + Bangka + Gelasa + Karimata + Serasan + Balabac + Mindoro + Batangas Détroits intérieurs à l'archipel indonésien ou situés entre Indonésie et Philippines: Macassar + Timpaus + Buru + Manipa + Sibutu + Balisan (Source:Chaliand-Rageau-Jan, Atlasde l'Asieorientale(1997)

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démocratique" 1840-1919 (Source: Brève Histoire de la Chine moderne, Pékin 1954) (1. Le Grand Nord-Ouest: annexé par la Russie impériale <traité de Tchougouchak en 1864: Parties actuelles des Républiques du Kazakhstan, de Kirghizie et du Tadjikistan> + 2. Pamir: partagé en secret entre Angleterre et Russie <1896> + 3. Népal devenu anglais après" indépendance" en 1898 + 4. Sikkim occupé par l'Angleterre en 1889 + 5. Bhoutan devenu anglais après" indépendance" en 1865 + 6. Assam cédé par la Birmanie à l'Angleterre en 1826 + 7. Birmanie intégrée à l'Empire britannique en 1886 + 8. Archipel des Andaman devenu possession anglaise + 9. Malaisie occupée par les Anglais en 1895 + 10. Thaïlande proclamée "indépendante" sous contrôle anglo-français en 1904 + Il. Annam occupé par la France en 1885 + 12. Formose et l'archipel des Pescadores cédés au Japon par le traité de Shimonoseki 1895 + 13. Îles Soulou devenues possession anglaise + 14. Région où les Britanniques franchirent la frontière, commettant un acte d'agression + 15. Archipel des Ryu-Kyu occupé par le Japon en 1879 + 16. Corée" indépendante en 1895, annexée par le Japon en 1910 + 17. Le Grand Nord-Est: annexé par la Russie impériale <traité d'Aïgoun 1858 + 18. Le Grand Nord-Est annexé par la Russie impériale <traité de Pékin 1860> + 19. Sakhaline partagée entre Russie et Japon)

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1) le problème du détroit de Malacca est non seulement un problème de la libre circulation et du libre accès au niveau du Droit de la Mer. Son cas évoque aussi une lutte d'influence féroce entre l'URSS (ou pour l'Etat successeur), la Chine et le Japon. Chine et URSS rivalisent ici pour développer leur influence dans la région, au fur et à mesure de l'effacement de la Grande-Bretagne et du retrait des Etats-Unis. Singapour est traditionnellement liée avec la Chine, dont elle est un des" poumons" financiers, mais l'URSS vise aussi à en faire une base de réparations et de ravitaillement pour sa marine de guerre comme pour sa marine de commerce. Le Japon importe 90 % du pétrole qui lui est nécessaire par le détroit de Malacca ou les voies maritimes les plus proches. Il s'est donc prononcé en faveur d'une solution consistant à percer l'isthme thai1andais de Kra pour faire communiquer par un canal les deux océans Indien et Pacifique ou d'y installer un oléoduc qui réduirait considérablement les distances entre le golfe Persique et l'archipel nippon. Qu'en est-il depuis la signature de l'accord commercial prévoyant la multiplication des fournitures d'hydrocarbures chinois et la signature du Traité de paix, d'amitié et de coopération entre les deux pays? La dépendance du Japon vis-à-vis des approvisionnements pétroliers en provenance du Golfe Persique ne semble pas avoir diminué (voir par exemple dans l'Atlas stratégique (Chaliand - Rageau), la carte «Japon et sécurité des routes maritimes» ). 2) les difficultés nées de litiges sur la délimitation du plateau continental en mer de Chine ou dans le golfe de Thai1ande sont toutes liées aux intérêts pétroliers, en une période où les puissances industrielles doivent faire face à une pénurie alarmante de ressources énergétiques. Les motivations sont diverses: couverture des besoins du pays pour le Japon et le Vietnam, mais exploitation de la situation énergétique mondiale à des fins politiques par l'URSS et la Chine. 3) si on prend le cas particulier du litige sino-vietnamien des îles Spratley et Paracels, la localisation extrêmement favorable de ces îles en mer de Chine méridionale en fait des bases navales et logistiques tout à fait vitales pour la surveillance et le contrôle du trafic maritime dans la région. S'agissant de bases navales, la Chine craint qu'en cas de conflit majeur l'URSS ne demande à les utiliser si ces bases passent sous souveraineté vietnamienne, comme c'est le cas pour les anciennes bases aéro-navales de Cam-Ranh et de Dà-Nang, naguères bases militaires américaines mais utilisées par l'URSS depuis 1979, pour projeter sa puissance dans tout le Pacifique ouest 75. De même, dans le conflit triangulaire Cambodge- Vietnam-Chine de 1978-1979, la Chine, n'ayant pas de frontière commune avec son allié cambodgien, a les plus grandes difficultés à assurer le ravitaillement et le soutien logistique aux Khmers rouges par route maritime aboutissant à Sihanoukville (ex-Kompong Som) et traversant obligatoirement l'espace maritime vietnamien. De même, une fois les Khmers rouges boutés hors du Cambodge, la Chine ne peut leur venir en aide qu'en renouant avec la Thai1ande pour que celle-ci leur serve de base arrière. On comprend mieux pourquoi les relations entre Pékin et Bangkok sont au beau fixe depuis 1975. L'intérêt stratégique se double d'un intérêt pétrolier, puisque le Golfe de Siam ou les îles Spratley (s'étendant sur 800 kms en plein bassin sédimentaire de Sabah, de Sarawak et de
75 La disparition de l'URSS avec la fin de la " guerre froide" a résolu d'elle-même le problème de l'utilisation éventuelle de bases soviétiques en territoire vietnamien, après 1991.

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Brunei réputé pour ses réserves en pétrole) sont des espaces prometteurs en ressources énergétiques. Aussi les pays de la région, tous engagés à des degrés divers dans des litiges insulaires et maritimes liés aux intérêts pétroliers, suivent-ils avec une attention soutenue les travaux des diverses Conférences du Droit de la Mer. Et la Chine, qui n'est pas signataire de la Convention de Genève, adopte une position des plus radicales, aussi bien sur les questions stratégiques qu'économiques. Car la pesanteur de l'Asie du Sud-Est n'est pas seulement géologique ou géographique. La région est aussi le théâtre d'une nouvelle distribution des forces militaires. B.- Nouveaux rapports de force: Dans son complexe d'encerclement, la Chine regarde, sans enthousiasme excessif, la montée en puissance d'un Vietnam réunifié et allié avec l'URRS depuis le retrait américain de la zone 76. D'autant que la ligne de défense avancée américaine n'est plus constituée que de bases, disposées en arc de cercle et allant de la Thaïlande au Japon en passant par les Philippines, les bases américaines du Pacifique, celles en Corée du Sud et au Japon. Curieusement, après 1975, la question des bases américaines restant encore à évacuer de Thaïlande ou des Philippines n'est plus évoquée par Pékin de façon aussi impérieuse après la visite de Z.Brzezinsky en Chine. La Chine ne voit pas non plus d'un très bon œil d'être entourée au nord/nord-ouest par l'URSS, au nord-est par la Corée du Sud, à l'est par le Japon et Taïwan, éventuellement au sud par l'URSS et son allié vietnamien (d'où dénonciation bruyante par les Chinois de " l'hégémonisme russe" et des bases de missiles russes installées au Vietnam et au Laos), au sud-ouest par l'Inde et le Pakistan, toutes puissances nucléaires confirmées ou potentielles. Sans compter la présence toujours inquiétante de la VIle Flotte américaine au large des côtes chinoises et partageant avec la Flotte soviétique l' hégémonie dans le Pacifique. Ce qui justifie, de la part des dirigeants chinois, la recherche de toute modification stratégique ou politique en leur faveur. C'est le sens des mutations dans la diplomatie chinoise à partir de 1972, renouant avec le Japon et normalisant peu à peu ses relations avec les Etats-Unis pour briser l'encerclement. D'autant que la Flotte russe, basée jusque-là à Petropavlovsk, commence une lente descente vers les mers du Sud et devient omniprésente dans toute la région à partir des facilités nouvelles obtenues au Vietnam puis plus tard au Cambodge (voir carte nOS). Le raisonnement concernant l'encerclement est valable pour l'URSS aussi. Bien qu'elle n'ait cessé de renforcer son potentiel militaire et sa présence sur tous les continents, l'URSS se découvre vulnérable sur deux plans: *) elle a beaucoup à craindre de la prolifération des armes nucléaires *) elle souffre de l'absence de bases militaires outre-mer, ce qui restreint sa liberté d'utiliser les espaces maritimes et d'envisager des opérations maritimes globales. Sur les cinq puissances nucléaires confirmées, l'URSS constitue une cible prioritaire pour quatre d'entre elles:

76 FJ.Romance, "Peking's Counter-Encirclement Strategy: the maritime element" (Orbis, summer 1976) ou H.Coutau-Bégarie, "La stratégie navale chinoise contre l'encerclement soviétique" (Stratégique, n024, 1984/4) ou BXQ, "La sécurité de l'Asie du Sud-Est et les livres" (S&D, n° 13, 1983) et "Le 8e voyage du dragon" (BulletinEP,juin 1985).

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Puissance nucléaire ETATS-UNIS URSS FRANCE CHINE

Objectif primordial URSS ETATS-UNIS URSS URSS

Carte 5 : la Chine encerclée? A quoi s'ajoutent, en cas de rupture irréversible des équilibres régionaux ou de crise généralisée, les menaces potentielles venant de l'Inde, d'Israel, de Corée du Sud, de Taïwan, du Pakistan, du Brésil et, peut-être, d'Iran ou d'Argentine. Sans compter des pays proches des Etats-Unis comme le Canada et le Japon dont la mutation en puissances

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nucléaires militaires ne pose pas de problèmes insurmontables. Aussi, pour planifier sa défense, l' URSS doit-elle tenir compte d'une menace nucléaire tous azimuts et craindre pour sa vulnérabilité en cas de multiplication de pays nucléaires? Surtout dans une région aussi instable que l'Asie. La géographie ne semble pas, non plus, favoriser une utilisation rationnelle de toutes les forces soviétiques, en particulier les forces navales en raison de leur dispersion et des contraintes qui leur sont imposées. Aussi l'URSS accueille-t-elle avec faveur toute modification d'équilibre régional qui serait faite à son profit pour lui faciliter mouillages ou réparations pour ses bâtiments. Les facilités que peut lui accorder le Vietnam (ports de Hai-Phong et de Saigon, bases de Cam Ranh et de Dà Nang) sont ainsi appréciées à leur juste valeur. Finalement, la guerre entre Israel et les pays arabes en octobre 1973, l'embargo qui s'en suivit ont profondément modifié les mentalités politiques dans le monde entier et amené quatre nouvelles tendances dans la balance stratégique entre l'Est et l'Ouest: *) le transfert du pouvoir (ou du moins d'importants moyens de pression) économique, voire militaire et même politique, au monde non-industrialisé *) l'importance croissante des ressources rares telles que le pétrole, la nourriture et la technologie, tant pour l'Ouest, les pays communistes que pour le monde non-industrialisé *) les changements dans le droit d'utiliser les bases outre-mer pour les Occidentaux comme pour les Soviétiques *) le nouveau régime juridique de la mer et son impact sur l'accès aux détroits, îles et ressources maritimes off-shore. Problèmes ultra sensibles en Asie du Sud-Est et qui font que les données stratégiques méritent une attention toute particulière dans cette région. * Les données géographiques, géologiques, culturelles ont modelé le paysage global d'une région particulièrement fragilisée, artificiellement dénommée Asie du Sud-Est. La Région est éclatée, fracturée, tant par son relief compartimenté que par son climat capricieux et sa végétation incontrôlable, qui constituent autant de paramètres de complication dans la quête de sécurité; ils favorisent la dispersion alors que la sécurité exige la centralité; ils ne facilitent pas la prévision quand la sécurité est prévention. Et voilà que la mer, omniprésente, fait de civilisation, espace de communication, accentue les cassures en séparant deux blocs antagonistes, tout en étant réservoir de ressources, et donc nécessairement enjeu de pouvoir. Il en va de même des richesses du sous-sol, insoupçonnées jusque-là, et qui constituent en même temps une poche d'instabilité (tellurisme, volcanisme, raz de marée ...) et de convoitise. Or sur ce socle très complexe cohabitent des Etats jeunes, en expansion démographique constante, avec des priorités spécifiques de développement, et placés sous la surveillance et la tentation de deux grandes puissances qui connaissent les mêmes préoccupations: Chine et Japon. Il faut donc, là aussi, compter sur les intentions des deux Grands, URSS et EtatsUnis. Qui plus est, tous ces Etats d'Asie du Sud-Est (sauf la Thaïlande), qui ont connu la colonisation, sont portés à rejeter les acteurs extérieurs, et donc à renforcer un nationalisme ombrageux, qui les met plus encore en concurrence entre eux. Une modification de l'équilibre régional - si minime soit-elle - est de nature à inquiéter les pays riverains comme les Puissances extérieures, intéressées à la stabilité de la zone. La fin de la seconde guerre

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d'Indochine, le retrait des Nord-Américains considérés jusque-là comme gendarmes et élément stabilisateur, la complète communisation de la péninsule indochinoise à la fin de 1975 constituent un ensemble de faits majeurs autour duquel vont s'opérer des mutations profondes en Asie du Sud-Est et une accélération de l'Histoire en l'espace de deux ans. L'attention et l'inquiétude se polarisent de nouveau en 1977-1978 sur cette terre qui semblait, en 1975, être vouée à la paix. La trêve aura été de courte durée pour les principaux acteurs de la région dénommée Asie du Sud-Est. Le jeu des grandes Puissances, un moment suspendu, va de nouveau venir en surimpression de celui des acteurs régionaux pour le perturber, l'amplifier ou le modifier dans le sens des intérêts des Grands. Ces diverses stratifications se retrouveront ici entre les politiques nationales, les politiques régionales et les politiques globales. En quelque sorte, des politiques-gigognes qui interfèrent entre elles, sans jamais se confondre complètement. D'où une instabilité, pour ainsi dire, fonctionnelle, venant s'ajouter à une instabilité organique affectant l'Asie du Sud-Est avec une superposition entre instabilité structurelle, instabilité organique et instabilité fonctionnelle. Mis bout à bout, ces traits permanents montrent à quel point l'Asie du Sud-Est est ainsi, par nature, une zone polémogène, et du même coup une zone stratégique. L'interrogation de Sécurité en est, ainsi, plus nécessaire. Au moment où, en 1975, se met en branle la véritable troisième Guerre d'Indochine.

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Chapitre troisième ASIE DU SUD-EST ET SECURITE AVANT 1975

" Quand sont en cause un passage stratégique, un dixième de la population mondiale, des richesses à exploiter ou des investissements à protéger, la tentation est irrépressible" (P.Richer, Jeu de Quatre en Asie du Sud-Est) Lua gân rom lâu ngày cung bén-Ie foin approché du feu finit par brûler (Proverbe vietnamien)

ASIE DU SUD-EST ET SECURITE
L'Asie du Sud-Est, prise dans ses différentes composantes nationales comme enjeu de luttes politiques, n'est pas une donnée récente. L'acception traditionnelle de la Sécurité est ici celle de la paix (au sens de non-agression et coexistence, cohabitation) entre groupes ethniques se partageant l'espace sud-est asiatique. Et il faut remonter assez loin dans le passé pour comprendre l'image que les différents peuples d'Asie du Sud-Est se font de leur histoire, la place que le rappel de ces périodes, parfois grandioses, parfois douloureuses, occupe dans le sentiment national et les rivalités régionales. Ce qui caractérise la zone avant l'arrivée des Européens, ce sont une extrême fluidité et un afflux continuel de peuples nouveaux, qui se font une place, parfois parmi des peuples déjà établis, parfois au détriment de ceux-ci, en les refoulant ou en les détruisant. On peut choisir de demeurer là où on vient d'arriver comme de repartir vers d'autres horizons, si on n'arrive pas à s'adapter lors d'une première halte. Ce mouvement s'est effectué généralement nord-ouestlsud-est dans l'espace indochinois et nord/sud entre la masse continentale et les îles. Ce mouvement continuel des populations est l'un des facteurs permanents d'instabilité de l'Asie du Sud-Est 77. Il faut remonter dans le temps pour comprendre le processus actuel.

77 P.Devillers (1976) : "Toutes les communautés nationales ici ont un processus d'intégration difficile devant elles. Toutes abritent en leur sein un peuple dominant et des minorités dominées. Toutes doivent intégrer dans un système unique des populations de langues, de traditions culturelles, religieuses et administratives, des systèmes sociaux différents. Les frontières actuelles des Etats sont souvent le résultat de la conquête occidentale et sont loin d'être rationnelles ou justes. Ce que les Occidentaux avaient pu décider ou arrêter entre eux s'est trouvé devenir fluide après leur départ et, de nouveau, forts et faibles s'affrontent ".

1 : " Pax sinica "
Le peuplement de l'espace sud-est asiatique est fait de vagues successives d'invasions et d'immigrations venues du nord-ouest. La logique de ces implantations successives est celle du dernier arrivé et la loi, celle du plus fort. Avant l'intervention des Occidentaux dans la région, celle-ci était largement régie par la conception chinoise de la frontière, celle des" cercles concentriques de vassalité ". On partait du Centre (Pékin) et l'Empire chinois se répartissait en cercles 78 autour de sa capitale (Pékin). Les provinces étaient d'autant mieux tenues et surveillées qu'elles se trouvaient plus près du Centre. La même règle s'applique aux provinces-frontière, d'importance stratégique. Au-delà des limites du territoire peuplé de Chinois (Han) et donc civilisés, se tenaient les populations" barbares", à qui la souveraineté chinoise a été imposée. Plus le vassal était lié au suzerain chinois, et moins, par définition, il était " barbare". À la limite extrême de l'influence chinoise, très loin de Pékin, les gens pouvaient payer " tribut" aussi bien à Bangkok qu'à Huê. C'est la suzeraineté déléguée, avec relais et diffusion, de proche en proche, du système chinois par des pays qui reconnaissent la supériorité et la faisabilité de ce système. La "frontière" était seulement la limite de l'allégeance et cette dernière pouvait varier selon les circonstances. Cette conception de la suzeraineté déléguée et de la compétence de sécurité dans des zones d'influence spécifiques n'appartient pas au seul passé. Elle est, encore aujourd'hui, d'actualité, si on y regarde de près. Ce n'est pas seulement par la contrainte que s'exercent le pouvoir" impérial" chinois et la sécurité qu'il procure, tant à l'intérieur des frontières que dans tout l'espace du monde connu. Contrairement aux" Barbares " (occidentaux), la Chine dispose d'autres moyens que la guerre pour s'imposer. Elle a été le grand foyer de civilisation dans toute la partie orientale de l'Asie pendant plus de trois millénaires. Grâce à ses richesses, à sa culture et à ses techniques, elle a été en mesure de séduire et/ou corrompre ses voisins proches et lointains 79. Elle a tiré parti du patronage accordé aux grandes religions {Bouddhisme,
78 La plupart des relations unissant les pays d'Asie du Sud-Est à la Chine sont de type traditionnel, inspiré de la cosmogonie confucéenne. Il y a méprise de la part de la doctrine occidentale quand elle parle de relations de vassalité (au sens occidental de "homme, groupe dépendant d'un autre et considéré comme inférieur". Le terme n'a pas le même sens en Orient qu'en Occident. Chan Na Chow dans La théorie du Droit chez Confucius (thèse, Paris 1940) et Hung-lick Wu (1953), J.Chesneaux (1966) ont montré que ce concept de vassalité à l'occidentale n'existait pas dans la communauté asiatique orientale avant le 1ge siècle. Dans le système confucéen de gouvernement des Etats, "soumission" et "solidarité" sont des notions essentielles. D'après M.F.Labouz (1981), le "régime juridique de la vassalité se caractérise par l'indépendance interne avec soumission à l'Etat souverain dans le domaine des relations extérieures. Il est indéniable que la solidarité est plus forte que la soumission". Et C.A.Colliard (1969:103) ou Ch.Rousseau (1974:270-275). 79 il faut se reporter aux travaux de J.Needham, Science and Civilisation in Ancient China (Cambridge University Press, 12 tomes) pour mesurer ce que la civilisation chinoise a connu comme rayonnement et ce qu'elle a apporté au monde. Voir la version abrégée des découvertes chinoises

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