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Tu as rendez-vous avec le diable ou la sorcellerie existe, je l'ai rencontrée

De
224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 317
EAN13 : 9782296148420
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tuas
Rendez-vous
avec
le DiableA lire, dans la collection: Regards.
Editions CARIBEENNES.
Hélène Migerel, La Migration des zombis.
Survivances de la magie antillaise en France (Psychanalyse).
Couverture: Guy Darbon.
Maquette: Myline.MAURice [p~~~~
Messe~ue ~(Q)~~~lJ
tuas
Rendez-vous
avec
le
Diable
,çditions 5, rue Lallier
L'-aribéennes 75009 Paris@ Editions CARIBEENNES, 1987.
Tous droits de traduction, d'adaptation
et de reproduction réservés pour tous pays.
ISBN: 2-87679-008-4SOMMAIRE 5
PROLOGUE 7
ACTE I. PEURS... 11
13- La sorcellerie existe, je l'ai rencontrée
33- Le royaume de la superstition
53- L'empire des rumeurs
69- Quimbois de malheur
85- Le marchand de rêves est passé
ACTE II. PEUR DE QUI? 97
- Psycho, déesse du pouvoir 99
113- Les maîtres-chanteurs de la détresse
135- Les charognards n'ont pas de scrupules
151- Les maîtres du poison sont des tueurs à gages
ACTE III. QUI A PEUR ? 165
167- A l'abri d'un mur de silence
183- Deux mondes en fusion
195- Les esclaves ont de la mémoire
EPILOGUE 211PROLOGUE
La vie nous joue une drôle de comédie.
Douce-amère, grinçante et souvent impitoyable.
Aux Antilles, elle ferait plutôt dans le drame classique en
trois actes. Le drame de la misère; le drame de la peur; le
drame de la superstition et de la crédulité.
Le décor est splendide. Plages de sable blanc, cocotiers,
mornes volcaniques, végétation exubérante... L'alizé souffle
inlassablement, la température moyenne est de 25° et les
nuits de pleine lune y ont une clarté comme nulle part
ailleurs.
Les personnages ne manquent pas. Hauts en couleur, tous
plus remarquables les uns que les autres. Mais pour s'y
retrouver, nous les rangerons en deux catégories: d'une part
les Antillais « normaux », de l'autre, les sorciers. Ou, encore
d'un côté beaucoup de naïfs superstitieux, de l'autre une
quantité non négligeable d'escrocs sans scrupule. Cest
comme on veut. Pour ma part, c'est la seconde comparaison
qui me semble le mieux convenir à la triste réalité. Cela fait
trop longtemps que je connais ces îles splendides et
pitoyables pour conserver encore des illusions. Toutefois, je
m'empresse de dire qu'il existe suffisamment d'Antillais éclairés et
de bonne volonté pour faire des Antilles un endroit où il
fait bon vivre.
Voilà déjà une bonne vingtaine d'années, quand j'ai fait
la connaissance du journaliste André Cayot sur une plage de
Martinique, j'ai acquis la conviction, au cours de la
conver7sation passionnée que nous avons eue) qu'il était de mon
devoir d'intervenir. Faire en sorte que cesse la scandaleuse
exploitation que subissaient un grand nombre d'Antillais sous
le joug de quelques-uns d'entre eux) promus au petit bonheur
la chance) à grands coups de bluff ou par lentes magouilles)
au rang de soi-disant initiés. Ces prétendus détenteurs d'un
pouvoir séculaire) de la connaissance des arcanes de la magie)
des secrets des plantes et du commerce avec les puissances
des Ténèbres, infligeaient de trop gros dommages financiers)
moraux et physiques à leurs semblables) pour que nous
restions les bras croisés. Rapidement) l'idée d'un livre était née.
Il paraissait quelques mois plus tard sous le titre: « Ce soir)
le diable viendra te prendre ». Ce fut un immense succès.
Curieusement, tous les quimboiseurs ou gadé-zafè (c'est ainsi
qu)on appelle les sorciers de la Martinique et de la
Guadeloupe) ont acheté le leur, qui trône en bonne place) parmi les
recueils crasseux de recettes magiques abracadabrantes.
d)Il a contribué) comme ailleurs les nombreuses
conférences publiques que j'ai souvent tenues, les nombreuses
interviews que accordées aux stations de radio locales)1'ai
à supprimer certaines œillères. Mais il est loin d'avoir
bouled)versé la situation, au point avoir fait disparaître ces escrocs
du grigri et des grimoires.
Tous les ans, je fais au moins un séjour prolongé sur ces
2les) en compagnie de mon ami Pierre Poiret) phytothérapeute
à la Martinique, et nous nous alarmons chaque fois un peu
plus du tour dramatique que prennent les événements. Nous
sommes atterrés par le culot de ces bandits de grands chemins
qui) sous couvert de magie noire) ruineraient père et mère
sans sourciller. Des sommes considérables passent entre leurs
mains faisant d'eux indirectement des acteurs - même s'ils
restent mineurs - de l'économie locale, plutôt souffreteuse
au demeurant.
Mais le plus grave, c'est que, dans le fatras de leur
incompétence notoire, ils possèdent deux talents: celui de comédien
et celui) beaucoup plus dangereux) d'empoisonneurs. Ils
manient avec autant de maîtrise que d'absence de scrupules
les racines, les sucs vénéneux, les venins et, plus
généralement, tous les produits pouvant donner la mort) ou
provoquer la folie ou l'abrutissement.
Autant de raisons qui, encore une fois, m'ont poussé à
réagir, m'incitent à monter à l'assaut de cette citadelle de la
poudre de perlimpinpin) me font repartir en croisade contre
8les charlatans qui champignonnent sur la misère) la maladie
et la mort.
Une croisade en trois actes donc) calquée sur le drame des
Antilles.
Les trois coups sont frappés) le rideau se lève...ACTE rr
PEURS...LA SORCELLERIE EXISTE, JE L'AI RENCONTREE
Quand les premières gouttes ont commencé à dégringoler
du ciel, lourdes, rares et sonores, nous n'en croyions pas nos
yeux. Depuis la veille, nous commentions l'étrange pari du
sorcier et nous étions finalement tombés d'accord: ce n'était
qu'un coup de bluff, il était évident que la pluie n'obéirait
pas à cet homme étrange. C'était Floriot qui avait réussi à
nous convaincre avec ses raisonnements cartésiens, son
assurance héritée du «monde occidental» et toute la verve du
grand avocat. Pourtant, ces premières gouttes, vite suivies par
un véritable déluge qui a duré un gros quart d'heure, ont
anéanti des heures et des heures de palabres, une nuit entière
de suffisance et d'auto-conviction.
Cette scène qui devait me marquer pour le restant de mes
jours et qui restera à jamais gravée dans ma mémoire s'est
déroulée il y a environ une trentaine d'années, au Kenya.
Elle me donne aujourd'hui au moins une certitude. Celle que
malgré tout notre attirail scientifique ultra moderne, nous
ne pouvons avoir la prétention de tout comprendre et de
tout expliquer.
Nous étions partis, mes amis Floriot et moi-même, chasser
au Kenya. A un de ces safaris qui, à l'époque, n'étaient pas
encore courus par les agences de voyages et nous offraient
plus l'occasion de pratiquer une forme d'ethnologie empirique
que de tirer du gros gibier.
Un soir, dans un village en pleine savane, sur les
hautsplateaux, nous avons été accueillis très gentiment par le
sorcier. C'était le seul à posséder une maison et à pouvoir donc
nous héberger aisément. Son haut rang lui permettait
sûrement de ne pas nous recevoir. Mais il avait mis comme une
13sorte de point d'honneur à le faire. La curiosité n'était
peutêtre pas étrangère à cette hospitalité.
Pendant le repas du soir, dans cette case en dur où la
lumière des torches projetait des ombres fantasmagoriques
sur les masques effrayants et sur d'autres objets dont nous
ne pouvions deviner l'utilité, il était bien difficile d'échapper
à l'ambiance étrange, déroutante qui émanait de ce drôle
de bonhomme assis, presque aussi immobile qu'une statue
d'ébène, sur sa natte d'un autre âge. L'âme toujours curieuse
et assoiffée de connaissances nouvelles, je le pressais de
questions sur son art inquiétant, sur la magie qui, disait-on,
permettait aux sorciers de réaliser des prouesses. Le regard perdu
dans le vague et à demi-caché par les poils drus de ses épais
sourcils immaculés, notre hôte m'observait avec amusement
et mettait sans cesse une éternité à me répondre. Comme
pour jouer avec mon impatience ou pour mieux réfléchir.
Mais il ne me livrait aucun secret primordial, même si, au £il
de la conversation, ma connaissance des plantes le forçait de
temps à autre à délier la langue. A ma plus vive
satisfaction.
Par contre, mon ami Floriot qui ne prenait guère part à la
discussion, ne partageait pas du tout mon attirance pour le
merveilleux, le surnaturel et l'étrange. A vrai dire, il
commençait à s'ennuyer très fort.
Le sorcier aux yeux vifs avait fini par s'en rendre compte.
- Tu ne crois pas en mes pouvoirs, hein? lui avait-il
demandé à brûle-pourpoint.
La question avait jeté un froid dans le cercle des invités.
Tous de se demander s'il valait mieux jouer la politesse
empressée ou l'agression caractérisée. Floriot trouva la
solution en misant tout sur une franchise cordiale et un beau
sourne :
- Non. Non, je n'y crois pas du tout, je suis désolé.
C'était la réponse que le vieil homme semblait attendre.
- Je veux te convaincre, dit-il. Que veux-tu que je fasse
pour que tu me croies?
- Je ne sais pas, fais-moi un tour de passe-passe.
- Je ne fais pas de passe-passe. C'est de la grande magie.
Je connais les secrets et les dieux me font confiance. Je peux
réaliser des choses que tu ne sais pas faire. Dis-moi ce que
tu veux.
Nous avons réfléchi un bon moment, en émettant des idées
toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Et puis,
14ça n'allait jamais. Il y avait toujours moyen pour notre hôte
de truquer l'expérience que nous allions lui demander.
Finalement, nous sommes revenus au bon vieux cliché des films
de la Métro Goldwyn Mayer:
- Nous voudrions que tu fasses pleuvoir.
Floriot ne parvenait pas totalement à cacher la pointe
d'amusement et le léger ton de défi qu'il mettait dans cette
requête. Mais ça n'a pas eu l'air de troubler le moins du
monde notre brave sorcier. Imperturbable, il regarda chacun
de nous un instant et répondit:
- D'accord. Mais il me faut un peu de temps. Demain,
si vous voulez.
Ce délai court ne nous posait aucun problème. Nous étions
en pleine saison sèche et les rares herbes jaunies et
craquantes de la savane environnante n'avaient pas vu la pluie
depuis des semaines. Selon toute logique, elles ne devaient
pas la voir avant un bon moment.
- D'accord pour demain, répliqua Floriot de plus en plus
persuadé que notre hôte bluffait aussi bien qu'un de nos
meilleurs joueurs de poker et qu'il trouverait toujours une
bonne excuse le lendemain, pour ne pas se rendre ridicule
devant les habitants de son propre village. O.K. pour demain.
A quatre heures.
- Je ne sais pas lire l'heure.
- Ce n'est pas grave, le rassura Floriot qui visiblement
commençait à bien s'amuser. Tu vois cette montre? Elle
nous sert à découper le temps. Il sera quatre heures quand la
petite aiguille sera là et la grande ici. On te montrera et tu
feras pleuvoir.
Mais ce drôle de bonhomme impénétrable ne se démonta
pas un instant et nous prîmes congé de lui pour aller dormir.
Cette histoire nous avait pourtant tous intrigués et nous
avions mis plusieurs heures à trouver le sommeil. Nous
échangions nos impressions à voix basse dans la pénombre et mon
ami Floriot, avec son immense talent de plaideur, réussit, par
ses propos, à chasser ce climat fantastique qui nous collait à
la peau, depuis que nous nous étions retirés.
Au matin, les premiers rayons d'un soleil qui s'annonçait
éblouissant et brûlant pour toute la journée, dans un ciel
sans nuage, achevèrent de dissiper nos doutes. On n'était pas
prêt de voir la pluie dans ce secteur, avant plusieurs semaines!
Les villageois avaient l'air au courant du défi que nous
avions en quelque sorte lancé à leur sorcier, et c'est à une
15distance respectueuse qu'ils ont commencé à se rassembler
quand, en début d'après-midi, le vieillard s'est consacré à
d'étranges occupations. Dans le feu qu'il venait d'allumer, les
poignées d'herbes qu'il jetait, produisaient une grosse fumée
dont le volume a soudain décuplé quand il versa, sur les
flammes, quelques gouttes d'une petite fiole. En marmonnant
d'incompréhensibles paroles d'une voix grave et monocorde,
il s'est alors retiré dans sa case.
Quelques minutes avant quatre heures, des nuages noirs
qui venaient d'envahir le ciel, se firent de plus en plus noirs
et menaçants et nous nous regardions à la dérobée, en proie
à un malaise indescriptible. Dans le village, tout s'était tu. Les
habitants, tous en cercle autour de nous et de ce feu, la tête
levée, regardaient le ciel sans bouger ni souffler mot. Comme
dans l'attente d'un événement inévitable. Les animaux
domestiques avaient disparu, comme les bêtes sauvages qui
d'habitude font un bruit de fond dans la savane. On ne les
entendait plus. Pas un souffle d'air; le silence.
Et dans ce silence, le grésillement de la première goutte
d'eau qui s'écrasa dans le feu, résonna comme un rire
moqueur .
Puis une seconde, une troisième... Les gouttes tombaient
épaisses, larges et lourdes, mais encore clairsemées. Personne
n'avait encore bougé et déjà montait à nos narines le
délicieux parfum de la terre chaude et humide.
Soudain, dans un fracas effroyable, ce fut le déluge. Des
trombes d'eau, comme il peut en tomber sous l'équateur, mais
pratiquement jamais en cette saison. Trempés instantanément
jusqu'aux os, nous avons alors couru nous mettre à l'abri au
milieu d'une cohue indescriptible, où tout le monde criait et
riait en se donnant de grandes claques dans le dos. Je fixai
ma montre. La petite aiguille était sur le quatre, la grande
juste un peu après le douze.
Je n'avais jamais vu une telle chute de pluie. Le sorcier
nous avait-il tous mis en état d'hypnose, les plantes jetées
dans le feu nous avaient-elles endormis de façon à nous
suggérer qu'il avait plu? Je n'en sais rien et je ne peux toujours
pas apporter de réponse à ce mystère.
Ce que je peux dire par contre, c'est que s'il s'agissait d'un
phénomène d'hypnose collective, ce sorcier était diablement
fort. A preuve, la jeep qui nous avait véhiculés avait dû subir
le même phénomène d'hallucination collective. Elle était
complètement mouillée et nous avons été contraints d'aller
cher16cher des buffles pour la sortir du bourbier, où elle était à
moitié enlisée.
Près de quarante centimètres d'eau étaient tombés en une
vingtaine de minutes. Quelque chose de phénoménal! Jamais
je n'ai su expliquer ce dont nous avions été témoins, Floriot
et moi.
Depuis, je n'ai cessé de penser que notre monde recèle
des mystères indubitables, que certains hommes possèdent
des dons, des pouvoirs ou des connaissances inexplicables,
dont il est difficile de nier la réalité. Tous mes voyages
à travers le monde ont été depuis, de bonnes occasions pour
tenter d'en apprendre davantage. Mais je ne suis toujours pas
un spécialiste de la magie et des sciences occultes. Je ne peux
toujours pas tout comprendre.
Mes obligations professionnelles et ma vie privée m'ont
très souvent amené aux Antilles, où j'ai pu mener des enquêtes
avec des amis journalistes et faire plus ample connaissance
avec des sorciers locaux. Ces quimboiseurs sont légion en
Martinique, en Guadeloupe et sur les iles à l'entour. Mais ils
n'ont aucun pouvoir, aucun don, sauf celui de fabriquer des
poisons.
Après quelques années d'investigation, je décidai de partir
en lutte contre ces charlatans et ces escrocs. Il devait en
résulter la publication d'un premier ouvrage sur ce thème
délicat, et toute une série de conférences et d'interventions
dans les journaux, à la radio, sur le petit écran de la télévision,
pour mettre les gens en garde contre ce fléau véritable. Mais
je ne pouvais m'empêcher de penser que, malgré l'existence
de ces sorciers de pacotille, certains faits étranges demeuraient
inexplicables.
Aujourd'hui encore, je conserve la même conviction.
Comment pourrait-il en être autrement, alors que l'étrange fit
irruption dans ma vie, dès mon plus jeune âge?
Je m'en souviens; je devais avoir une dizaine d'années,
tout au plus. C'était à Lectoure, dans cette Lomagne que
j'aime tant; un jeudi, nous étions en promenade. Notre file
bruyante de collégiens, portant galoches, s'était arrêtée pour
rompre les rangs. Une bohémienne se trouvait là, elle vendait
des bricoles du type pochettes, crayons... Des camarades
fortunés l'entouraient pour faire de petits achats sans
importance. De loin, je les enviais. Dans ma pauvre famille, on
avait juste de quoi me vêtir décemment. La méchanceté des
17enfants n'a pas de bornes et, en cette première année de
collège, on m'en faisait voir de toutes les couleurs.
Je restais à l'écart, rongeant mon frein. Mais la
bohémienne abandonna bientôt les autres, pour venir vers moi.
- Donne-moi ta main, petit.
- Mais je n'ai pas de sous, Madame...
- Je ne veux rien te vendre. Donne-moi ta main!
Je revois bien aujourd'hui ma petite menotte tachée
d'encre, un peu crasseuse, dans la main sèche de la Gitane. Il me
semble encore entendre sa voix :
- Tu vois, petit, ils ne jouent pas avec toi, ils te laissent...
Eh bien! tu feras des choses qu'ils ne feront jamais. Et elles
te feront devenir plus riche qu'eux. Mais il faudra que tu
donnes une grande partie de toi-même aux malheureux!...
Et elle me laissa là, avec ma main encore tendue. J'étais
honteux, persuadé qu'elle venait de se moquer de moi. Tout
le temps de la promenade, cette rencontre me travailla.
Je ne comprenais pas pourquoi la Gitane m'avait choisi
pour me prédire l'avenir, moi qui étais si mal habillé... Je
m'étais dit: «Peut-être est-ce parce que je suis noir comme
un Maure? Qu'elle a entendu les autres m'appeler" le négus"
(on était en pleine guerre d'Ethiopie et ils m'avaient donné
ce surnom) ? Et qu'elle a pensé que nous étions de la même
race? Pourquoi n'a-t-elle rien dit à mes camarades, eux qui
portaient de beaux costumes, des galoches vernies? Certains
avaient même une montre! Cela devait être facile de leur
prédire qu'ils allaient être riches, eux qui l'étaient déjà!
Peutêtre avait-elle eu simplement pitié de moi? »
J'avais honte d'avoir inspiré un tel sentiment et les
brillantes touches d'or sur la vigne vierge des remparts du
boulevard du midi ne parvenaient pas à chasser cette nouvelle
blessure faite à mon amour-propre.
Aujourd'hui, je sais qu'elle avait raison, mais je ne
comprends toujours pas comment elle est parvenue à lire si
facilement mon destin, en jetant un coup d'œil rapide dans les
lignes de ma main, et après m'avoir repéré à l'écart de mes
camarades.
Je repense souvent à cette vieille bohémienne. A la vérité,
chaque fois que je me trouve confronté à une situation
étrange, face à laquelle je ne peux porter de solution sensée.
C'était le cas voici quelques années, lors d'un voyage dans
la Cordillère des Andes avec des amis. Nous avions été invités
à assister à une séance. Les gens se préparaient dans le petit
18village de la vallée. Ils formaient un cortège, une longue
procession d'épaves humaines. Il y avait là des inconnus venus
d'un peu partout. Des femmes surtout, de vieilles femmes d'au
moins soixante-quinze ans qui avaient beaucoup de mal à
avancer, pliées en deux sur de gros bâtons noueux, qui leur
servaient de cannes. Après une longue progression, nous
sommes enfin arrivés à destination: un palier gigantesque à
£lane de montagne, une surface rocheuse et déserte dont une
partie était protégée naturellement par un invraisemblable
surplomb, comme un gigantesque auvent.
Là, trois sorciers avaient tout préparé: de grands feux,
des marmites de mixture indéfinissable, sur fond de musique
lancinante, répétitive, issue d'instruments à percussions très
graves et de sortes de £lûtes aigrelettes. Plus la musique
jouait, plus les vieilles personnes se mettaient à tourner autour
des feux. D'abord, avec beaucoup de peine vu leur grand
âge, puis de plus en plus facilement. Bientôt, elles n'étaient
qu'une sarabande de jeunes gens pleins de vitalité; les cannes
avaient volé au loin et les rides innombrables sur les visages été avalées par on ne sait quel sortilège. Ces personnes
dansèrent des heures durant. Trois, quatre heures, je ne sais
plus... Nul n'aurait pu imaginer que ces danseurs-là avaient
plus de dix-huit ans!
Quand la musique s'arrêta, les rondes se disloquèrent, les
rides refirent surface, les dos se voûtèrent, les gestes
ralentirent. Chacun saisit sa canne, retrouva ses vieux rhumatismes
et reprit le chemin du retour avec un indéfinissable sourire
au coin des lèvres.
Encore une fois, ai-je été victime sans m'en rendre compte,
d'une séance d'hypnose parfaite? Je ne peux le croire.
Pourtant, bien des chercheurs retiennent l'hypothèse de l'hypnose
pour expliquer des événements aussi étranges. Dans un état
de semi-conscience, le corps humain serait capable de
surmonter ses handicaps, ses blessures, l'esprit prenant le pas
sur la matière. Cette théorie n'enlève rien cependant, à la
réalité des faits et les sorciers indiens ont une connaissance
indéniable et inexplicable du fonctionnement du cerveau
humain, des drogues, des sons, des musiques, des séquences
visuelles qui peuvent agir sur lui, provoquer des
conditionnements... Peut-être, ont-ils même une connaissance des
puissances cachées au tréfonds de notre inconscient, qui dépasse
celle que peuvent en avoir nos psychologues et autres
psychanalystes.
19Les hauts plateaux des Andes n'ont pas été les seuls à
m'étonner. Au cours de mes fréquents séjours aux Antilles,
en compagnie notamment de mon ami Pierre Poiret, j'ai été
témoin de cas troublants parfois. Il est souvent arrivé que
des personnes totalement dignes de foi me fassent narration
d'anecdotes désarmantes, même si elles ne se rapportaient
qu'à une poignée d'individus parmi les quimboiseurs
nombreux qui peuplent les îles.
Un journaliste, à l'époque très connu dans la capitale
martiniquaise, nous apporta une fois un témoignage qui nous
laissa perplexes. D'autant que le personnage n'était pas
suspect d'affabulation. Il avait vaguement entendu parler d'une
histoire de maison hantée au fond d'une bananeraie, au pied
d'un morne, et avait décidé d'aller y jeter un œil, poussé
par la curiosité et l'envie de réaliser de belles images.
«Il nous avait fallu marcher longtemps sur un sentier
boueux qui débouchait sur une petite route, entre Ducos et
François. Notre premier sentiment, quand nous sommes
arrivés à destination, fut la déception. Nous nous attendions plus
ou moins, à voir une maison tarabiscotée, inquiétante. Ce
n'était qu'une case misérable, semblable à d'innombrables
maisons de paysans. Elle avait été bâtie au beau milieu d'une
clairière dans l'immense bananeraie.
« Il faisait encore jour quand nous sommes arrivés et les
habitants, prévenus de notre voyage, nous attendaient sur
le pas de la porte. On nous fit rapidement entrer et l'on nous
pressa de nous asseoir avec la famille. Personne ne parlait.
Tous semblaient attendre quelque chose. Pas un bruit, pas un
son ne s'élevait de la petite maison. Ce silence et cette tension
ne tardèrent pas à créer une atmosphère étouffante,
obsédante jusqu'à ce que soudain, des coups soient frappés à la
porte.
«Des coups très violents qui ébranlèrent le chambranle.
Mon ami qui s'en trouvait tout près, bondit sur ses pieds et
l'ouvrit à la volée. Mais il n'y avait personne. Ni sur le seuil,
ni à proximité. Mon compagnon me regarda un instant, avec
intensité et étonnement. Nous en étions à nous demander si
nous n'avions pas inventé ces bruits, quand de nouveaux
événements mirent fin à nos doutes. La maison se mit tout à
coup à trembler, comme un épileptique pris de soubresauts.
Les mains crispées sur les rebords de nos sièges, nous
attendions bêtement que ça passe, quand cette affreuse danse de
Saint-Guy cessa. La maison était aussi silencieuse que
quel20ques minutes auparavant et seul un petit nuage de poussière
en suspension dans la pièce, nous confirmait qu'il ne
s'agissait pas d'un rêve.
« Je ne me sentais pas bien, presque malade, j'avais
l'impression d'avoir essuyé une violente tempête sur une coquille
de noix. Le visage blême de mon ami me prouvait qu'il devait
être dans le même état et je ne fus guère surpris quand il me
glissa d'une voix blanche: "J'ai mal au cœur... "
« Nous n'avons pas eu le loisir de nous épancher davantage,
notre attention étant attirée - et comment aurait-il pu en
être autrement? - par une sorte de terre rouge qui se mit
à tomber doucement du plafond. C'était une véritable pluie
de terre! Elle cessa bientôt pour faire place à des volées de
petits cailloux qui, selon des trajectoires convergentes,
prenaient tous pour cible une vieille femme qui était assise
parmi nous. Elle avait du reste parfaitement compris
l'attaque et, sans un mot, s'était recroquevillée dans ses habits;
pelotonnée sous la maigre couverture qui lui servait de châle,
elle attendait que l'orage passât.
«Aucun autre assistant ne semblait être visé. Toutes les
issues, portes et fenêtres, étaient fermées. Les volées de
cailloux ne pouvaient donc logiquement provenir que de
cette pièce. Pourtant, personne n'avait levé le petit doigt
pour esquisser le moindre geste de lancer.
« A nouveau, on frappa violemment à la porte. Cette fois,
c'est moi qui fus le plus rapide et, d'un geste brusque, je la
tirai à moi. D'un bond, je fus dehors, mais je ne vis personne.
Dans un réflexe, j'entrepris de faire en courant le tour de la
maison mais un hurlement plus qu'une injonction m'arrêta
net. C'était la vieille qui me conjurait de rentrer. " Monsieur,
ne courez pas derrière le zombi, ça le contrarie." Un peu
par frayeur mais aussi beaucoup par respect pour nos hôtes,
j'obéis et, de retour à l'intérieur, la vieille de reprendre: "Si
vous osez faire face au zombi, il va s'irriter encore plus et au
lieu de nous laisser, il redoublera de méchanceté. "
«Une telle déclaration avait bien sûr de quoi faire rire,
mais je n'en avais plus tellement envie après ce que je venais
de voir. Que pouvais-je dire à cette femme? Que les zombis
n'existaient pas? Alors, comment lui expliquer ce qui venait
de se passer? Forcé de me taire, je m'apprêtais à m'asseoir
lorsque nous fîmes tous un bond de saisissement. Un bruit
violent, sec et terrifiant, comme si la foudre s'était abattue à
quelques mètres de la maison. Encore une fois, mon ami et
21moi sortîmes de l'habitation pour jeter un ceil sur le toit.
Nous avions immédiatement compris qu'un objet venait de
tomber sur les tôles ondulées. Nous n'avons pas eu le temps
de prendre le recul suffisant pour vérifier nos suppositions.
A l'instant où nous sortions, nous vîmes une pierre énorme
s'élever de la bananeraie, décrire une longue parabole sur
une bonne cinquantaine de mètres avant de s'écraser à
quelques pas de nous, dans un fracas d'enfer. Avant même d'avoir
pu bouger, d'autres projectiles de même nature, mais plus
gros encore se mirent à suivre la même trajectoire. Impossible
d'imaginer un seul instant que de tels mastodontes aient pu
être lancés par une main humaine. L'idée ne nous a même pas
e££leurés. Il aurait fallu la force d'un colosse.
«Franchement, la scène que nous venions de vivre nous
avait sérieusement éprouvés. Et l'obscurité qui s'était
installée entre-temps, ne contribuait nullement à nous redonner
confiance. Dans le silence soudain revenu, nos regards
convergèrent vers la lueur jaunâtre d'une lampe à pétrole mal réglée
qui brûlait depuis le début et dégageait une légère fumée
entêtante.
« Venant de très loin, une voix s'éleva soudain, puis enfla,
de plus en plus proche. Grave et démesurée, elle se faisait
entendre sans que nous fussions capable d'en déterminer
l'origine. Mais elle semblait terrifier nos compagnons. Nous
étions tellement saisis que, dans un premier temps, nous
avons été incapable d'en comprendre le message. Elle avait dû
le deviner, car elle s'éleva à nouveau:
1"«" Antoinette, ça ou ka fé là ? C'était le prénom de la
vieille et la voix, visiblement, avait envie de la voir partir.
Une troisième fois, la voix se fit entendre et répéta la même
phrase. Personne n'avait bronché pendant un long instant.
Longtemps après que l'écho lugubre se soit éteint au loin,
mon ami, le premier, se ressaisit et se leva. »
Notre journaliste n'est pas de ces hommes à qui l'on fait
prendre des vessies pour des lanternes et, des années après
son aventure, il cherchait encore à trouver des explications
cohérentes et rationnelles à cette étrange expérience:
« On a évidemment pu truquer le coup de la voix. Il
suffisait de placer de bons haut-parleurs aux bons endroits pour
nous donner cette impression de voix d'outre-tombe. Mais je
1. «Antoinette, que fais-tu là?»
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