Turquie de rêve Turquie d'exil

Publié par

Avec un texte d'Ismail Besikci sur le tourisme et la question kurde

Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 47
Tags :
EAN13 : 9782296300422
Nombre de pages : 200
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

TURQUIE DE RÊVE TURQUIE D'EXIL

CETIM,1995 ISBN: 2-7384-3119-4, 2-88053-021-0

@ L'Harmattan,

GABY FIERZ, ANNE-LISE HILTY, MARION MORDEY

TURQUIE DE RÊVE TURQUIE D'EXIL

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique F-75005 PARIS

CETIM 37, Quai Wilson CH-1201 GENEVE

La traduction et l'adaptation françaises ont bénéficié principalement du soutien financier du Conseil Suisse des Missions Evangéliques, de la Fédération genevoise de coopération, de Pain pour le Prochain et de la Fédération des Coopératives Migros/Service de la promotion culturelle. Cet ouvrage n'aurait pas pu voir le jour sans le travail bénévole du CETIM, Association à buts non lucratifs (voir p. 193) Rotpunktverlag (coll. «Kleine Reihe Tourismus &Entwicklung» N° 6), Zurich 1992. Titre de l'édition originale: «Türkei: Ferienland Fluchtland». (ISBN 3-85869-105-4) Traduction et adaptation françaises: CETIM @ Traduction et adaptation françaises: Editions Centre Europe Monde, 37 Quai Wilson, 1201 Genève. ISBN 2-88053-021-0

- Tiers

Co-édition: Editions l'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique F-75005 Paris ISBN 2-7384-3071-6 Photos couverture: - Plage de Turgutreis, Gaby Fierz - Le village de Kokka, détruit par l'armée turque, Daniel Robert, médecin, Ste-Croix, in Observations au Kurdistan sous domination turque, mars-avril 1994, Association SuisseKurdistan.

T ABLE

DES MATIÈRES

Avant-propos de l'édition française Introduction, Gaby Fierz Dans les coulisses d'un pays de vacances, Gaby Fierz Ka~ - une petite ville submergée par le tourisme,
Mie /lae IR Llhland . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

p. p.

7 9

p. 15
p. 45

Tourisme doux en Turquie, Jürgen Hammelehle La Turquie, Etat tampon, Res Strehle Investissements Swiss lnade, Susan Boos Etre roi en Turquie, Anne-Lise Hilty A l'Ouest oui - A l'Est non, Marion Mordey Le tourisme sur la brèche, CETIM La question kurde: menace sur le tourisme en Turquie,
I !J'mai I Be ~ ikçi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

p. 67 p. 77 p. 97 p.l09 p.121 p.147
p .153

Voyage vers la liberté

- Liberté

de voyager, Nihat Behraln

p.167 p.173 p .175

Barbelés invisibles, Cihan Altay La Turquie des vacances et la forteresse Europe, Anne- Lise Hilty.

5

.-'
,..<f"::

\

tt-. f'. ...:>:./.:::::C ~
"

tV .:".:.:::",

_
lij

--:'04

I
""

~
~

~').~ -..J ;""

,

" ~f::~'~:frr~:'::;l.~~~:::'.:: ~ :..'-/

.~

J '.:~. ~..~.~:~;.::~: :~ ~ :'.~.IIf.

~~ f~
"''"

: : ~. < '}:" :. :
~

~ 1 ~.~ <c.. It)

"

~':;'H:/:"::':lr!.

~
~
~

::::"'<
.

,"

...~~ ".;,.:..:::: >:. :::\\\.t~

i~t:::::~
:

: ~ 11 {
(;)~~,

':)

~ ~ ~
~ ~ ~

i
,

'<:~:::~\\:~,lii-\/~~;:,...,.t~
.
'.

.' ,;- ~ 1

-c-

\.-.

'..
"
IHHili!ii!'

..tl\

di

"1I!IIÜ;\liliil\o;' al Ii} .

~ t( ~

~

~
<c @

J_/b ~J

v OJ Q~ ~ "

6

AVANT-PROPOS

DE L'ÉDITION

FRAN'ÇAISE

L'édition allemande de cet ouvrage remonte à 1991. Une actualisation des textes s' itnposait donc pour rendre compte de cette évolution. C'est pourquoi certains textes ont été rajoutés par l'éditeur, d'autres complétés par des notes ou des encadrés. Notre propos n'est pas de prendre position sur la situation qui prévaut aujourd'hui, nIais de présenter les divers aspects du phénomène tourisme en Turquie, le pourquoi d'une vague qui a submergé le pays, transformant plus d'une localité en village de vacances, et nl0difiant profondément le tissu social. Nous nous devions aussi de parler des attentats prenant pour cible des sites touristiques en Turquie et des enlèvements de touristes par le PKK, le mouvement de libération nationale du Kurdistan. Ces actes de violence, tout condamnables qu'ils soient, ne auraient servir d'alibi pour masquer les violations massives des droits de l'homme dans le Sud-Est de la Turquie, dans le contexte de la guerre totale menée par le gouvernement turc contre le peuple kurde, et de la terreur exercée contre tous ceux et celles qui défendent leurs droits. Car c'est actuellement la seule «solution» envisagée par le gouvernement pour résoudre la «question kurde», malgré plusieurs appels de l'opposition à une solution négociée. Ce livre auquel on aurait pu ajouter le sous-titre Tourisnle et droits de l' hOl1une,soulève principalement la problématique d'un tourisme de masse conçu comme une réponse à l'endettement de la Turquie, nlais, dans ce contexte, il traite aussi d'un sujet qu'on ne pouvait pas passer sous silence: la terreur régnant actuellement dans l'Est du pays, qui contraint des milliers de personnes à l'exil. Il est aussi conçu comnle une interpellation aux voyagistes et aux touristes qui continuent à alimenter en devises un pays dont une grande partie du budget est consacrée à détruire de vastes régions habitées principalement par des paysans kurdes, et à priver de ce fait des millions de personnes de leur unique moyen de subsistance. 7

Nous remercions toutes les personnes qui se sont associées àce projet: les auteurs qui ont bien voulu actualiser leurs textes, Dora Valayer, de l'Association Transverses à Paris et Malik Ozden de Genève, qui nous ont fourni les documents indispensables à l'adaptation française de cet ouvrage, ainsi que ceux et celles qui ont relu ces textes. Un merci tout particulier à Monsieur Ismail Be*ikçi, qui a bien voulu contribuer à cet ouvrage de la prison dans laquelle il est incarcéré depuis de nombreuses années en Turquie. Le CETIM

8

INTRODUCTION

«Un don généreux - qu'on pense par exemple à l'hospitalité -fait honneur aussi bien à celui qui donne qu'à celui qui reçoit. Ce précepte est à la base de la considération (~eref). Pas de considération sans générosité, prodigalité nlême. Il s'agit de veiller à donner en retour après avoir reçu, si possible quelque chose de plus grand et de plus somptueux que ce que l'on a reçu 1 ». Cette même générosité, Anne-Lise Hilty et moi en avons fait l'expérience lors de notre voyage en Turquie en été 1991. Nous nous intéressions aux problèmes liés au développement du tourisme, et cherchions de ce fait à prendre contact avec des responsables politiques, des autorités locales, des tenanciers ou employés d'hôtel et des touristes. Ce qui nous a toujours frappées, c'est l'accueil que nous réservaient les autorités, exempt de toute bureaucratie. Nos interlocuteurs et interlocutrices prenaient leur temps, nous offraient le thé, nous invitaient parfois à manger, et voulaient en contrepartie savoir ce qui se passait en Suisse dans tel ou tel domaine. On nous a réservé le meilleur accueil en Turquie. Qu'en était-il alors des 320 ressortissants turcs qui, à cette époque, avaient déposé une demande d'asile en Suisse? Cette année-là, en 1991, selon les statistiques de l'administration fédérale, 47 attentats ont eu pour cibles des foyers de requérants d'asile en Suisse 2. Des centaines d'étrangers et d'étrangères ont subi des violences directes et ont été blessés. Beaucoup d'entre eux ont d'ailleurs renoncé à porter plainte, car ils n'espéraient pas grand'
1 Wemer Schiffauer, Stuttgart, 1987. 2De janvier Die Bauern von Subay. Das Leben in einem türkischen Dor/,

1992 à juillet 1994, il y a eu 44 attaques de foyers d'accueil pour requérants d'asile. L'ouvrage remanié pour la quatrième fois Die rechtsradikale Szene in der Schweiz (La scène d'extrême droite en Suisse), de la Société pour les minorités en Suisse et la Fondation contre le racisme et l'antisémitisme, Zurich, 1994, donne une chronologie re incomplète) des actes de violence xénophobes en Suisse. (enco-

9

chose de la police, ou Inême, expérience faite, avaient à craindre un surcroît de tracasseries. Malgré les protestations et les manifestations de solidarité, les autorités fédérales continuent à refouler des réfugiés dont la vie est en danger en Turquie. Quant à ceux qui défendent la cause des réfugiés, les cachent et veulent les préserver de l'expulsion, ils sont accusés d'actes contraires à la loi. Il n'est pas exclu non plus qu'on place bientôt l' arInée aux frontières pour empêcher les «entrées illégales», comme on dit en haut lieu. Refoulement, humiliation et mépris, c'est ce qu'on réserve aux Turcs et aux Kurdes en lieu et place d'accueil, de considération et de respect. Les touristes occidentaux apprécient eux aussi par-dessus tout la considération, la prévenance et l'hospitalité en Turquie. Les services de publicité des tours-opérateurs mettent d'ailleurs ces atouts en avant pour attirer le client: «Bienvenue en Turquie, paradis de vacances» lit-on dans le catalogue d'été 1992 d'ESCO pour la Turquie, et Jelmoli//I1Ûzolz affiche le slogan Etre roi en Turquie». Un reportage du Spiegel datant de 1987 décrit aussi les pratiques «particulières» de certains organisateurs de voyages turcs. Connaissant les traditions culturelles, ceux-ci emmènent des groupes de trente à cinquante personnes visiter des villages reculés, à l'écart des circuits toulistiques. Les villageois accueillent les étrangers selon la coutume et les invitent à boire et à manger. Et en guise de remerciements, à l'issue de cette expérience jugée exceptionnelle, les guides de voyage encaissent bien sûr de gros pourboires au retour. C'est ce qu'ils appellent «déflorer l'Anatolie 3». L'hospitalité ainsi mise sur le marché touristique est à l'opposé de ce qu'on nomme $eref Les hôtes ne sont plus que des serviteurs à l'entière disposition des étrangers; quant aux touristes, ils ont l'illusion d'en avoir appris plus sur la culture turque. Or, à l'hospitalité s'associe entre autres l'idée d'un échange, du présent reçu et du présent rendu, ce qui n'est compris ni dans le forfait du voyage, ni dans le billet d'avion à prix réduit; malgré le pourboire, on ne s'acquitte pas de l'obligation de donner en retour. «Nous ne faisons rien d'autre que vendre des rêves et des illusions», disait le propriétaire du bureau de voyages Regent- Travel, lors de la preInière séance du groupe de travail TouriS111en Turquie , qui s'est tenue e en décembre 1989. Le propos de ce livre est de développer, au travers de plusieurs textes, les aspects relatifs à ces deux courants c<;>ntraires e premier plan: d alors qu'un nombre croissant de touristes des pays occidentaux se rendent en Turquie, les réfugiés fuyant la Turquie demandent l'asile dans les pays occidentaux. Mais l'Europe construit sa forteresse et mène une polic«

3 Der Spiegel, N° 24, 1987.

10

tique d'isolement. En voulant coordonner leur politique migratoire -les décisions étant prises à huis clos - les Etats européens entendent fermer la porte aux réfugiés. Libre circulation des Inarchandises, des capitaux et des personnes à l'intérieur, mais des frontières bien tracées vis-à-vis de l'extérieur (texte d'Anne...Lise Hilty). La Turquie étant gravement endettée à la fin des années 70, le Fonds 11lonétaireinternational lui soumet un programme d'ajustement structurel et recommande. la promotion du tourisme comnle source de devises. Les grands prom.oteurs touristiques turcs et étrangers obtiennent alors des subventions de l'Etat turc pour investir. En l'espace de dix ans, les côtes Ouest et Sud de la Turquie se transforment en un seul et même centre de vacances et de loisirs. Tout en affirmant le contraire, le gouvernement turc persiste dans sa politique d'encouragement au tourisme. Et c'est la majorité des populations turque et kurde qui font les frais de cette politique économique, elles qui doivent aujourd'hui travailler deux fois plus longtemps que douze ans auparavant pour le même salaire quand il y a du travail. Plutôt que ces maudits hôtels de luxe, c'est des hôpitaux et des écoles qu'il faudrait construire, nous disait l'ingénieur responsable de la construction d'un complexe touristique en été 1991 (texte de Gaby Fierz). Sans le putsch militaire du 12 septembre 1980 et la répression brutale de l'opposition, le programme du F'MI n'aurait pas pu être mis en oeuvre. Dans les pays industriels occidentaux, le putsch a été accueilli avec une évidente satisfaction. En Suisse aussi, où les relations économiques et commerciales avec la Turquie remontent au siècle passé déjà, la réaction des n1ilieux économiques a été des plus positives (texte de Susan Boos). Depuis 1954, la Turquie fait officiellement partie de l' OTAN, et est garante des intérêts occidentaux au Proche-Orient. Du temps de la Guerre froide, elle a défendu la position des Etats-Unis face à l'URSS et s'est montrée une partenaire de confiance au cours de la dernière guerre du Golfe; conformément au plan du Président Bush visant à un «nouvel ordre mondial», elle aSSUlnela fonction d'Etat tampon. Et pourtant, actuellement, les sources de tensions dans les relations américanoturques ne manquent pas: outre les cercles islamistes dont l'influence va croissant en Turquie, on peut aussi mentionner les derniers événements dans l'ex-URSS, et surtout le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan (texte de Res Strehle). Alors qu'on assiste au développement fulgurant du tourislne à l'Ouest, on ne compte que très peu de projets touristiques importants dans l'Est du pays, en territoire kurde. Pourtant, là aussi, les organisateurs de voyages proposent des séjours culturels ou du trekking, et on Il

projette d'ouvrir certaines «réserves» au tourisme. Tout en se targuant du contraire, le nouveau régime turc ne s'est pas plus démarqué que ses prédécesseurs de la politique officielle qui dénie à la culture kurde tout droit à l'existence. La culture kurde, comme la culture arménienne par exemple, est passée sous silence dans tous les prospectus et les guides de voyage; on récrit l'histoire, et pour les guides turcs triés sur le volet, il est impératif d'empêcher tout contact direct entre la population kurde et les touristes. La situation politique intérieure se dététiore et depuis 1992, on assiste à une recrudescence d'attaques par des organisations clandestines contre des membres de l'armée et de la' police, ainsi qu'à des attentats de la contre-guerilla visant des journalistes et des personnalités politiques qui s'engagent pour les droits de l'homme et le Kurdistan. Selon un rapport d'Amnesty International publié en juin 1994, ce ne sont pas moins de 70membres du parti pro-kurde DEP (anciennement HEP), légal jusqu'en juin 1994, qui ont déjà été assassinés. Contrairement aux espoirs d'une solution politique de la «question kurde» après les élections de 1991, on assiste actuellement à une escalade de la violence dans les tenitoires kurdes. Environ un millier de villages et de petites bourgades ont été détruits par l'armée turque. Et selon Amnesty International, plus de 8 000 Kurdes (d'autres sources avancent le chiffre de 10000) ont fui au Nord de l'Irak (texte de Marion Mordey). Le regard touristique est sélectif; c'est ce qui ressort de nos conversations avec les touristes, enregistrées en été 1991. De la réalité qui les entoure, ils retiennent le côté soleil, et s'ils voient le côté otllbre, ils sont, pour beaucoup, contents que la situation soit meilleure chez eux. Les organisateurs de voyages qui s'attachent à montrer autre chose que des curiosités et tentent d'informer sur les relations politiques sont l'exception, comme leur clientèle d'ailleurs (texte d'Anne-Lise Hilty). Pour les habitants de la petite ville de Ka~, sur la côte Sud de la Turquie, la vie a radicalement changé en dix ans. Ka~ est située dans la zone prioritaire de développement touristique et a été transformée en centre de vacances, comme beaucoup d'autres localités de la côte Sud. Des promoteurs turcs en provenance des centres urbains ont investi et construit hôtels et pensions. Il ne reste presque plus trace du village d'autrefois. Par ailleurs, l'infrastructure déficitaire - les stations d'épuration
étant totalement insuffisantes

.

- est

à l'origine

de problèmes

écologiques

de plus en plus graves (texte de Michael Ruhland). Tourisme doux - un slogan qui a fait fureur au début des années 80 et qui laissait espérer un tourisme respectueux de l'environnement et socialement responsable, un tourisme dont tout le monde pourrait profiter. Mais compte tenu des plans d'aménagement gigantesques du ministère du Tourisme turc et de la situation politique en Turquie, les tenta12

tives douces ont peu d'avenir. Les exemples cités sont eux aussi contestables: le tourÎSlne doux s'avère surtout un très bon argument de vente (texte de JÜrgen Halnrnelehle). Qui donc a le droit de voyager? Les réfugiés qui vivent en exil ne jouissent que d'une liberté de mouvement liInitée et sont confrontés à de multiples obstacles. Pour vivre en liberté, ils ont fui, mais c'est pour devenir prisonniers de la bureaucratie (texte de Nihat Behraln). Pour ceux qui doivent attendre pendant des années la décision statuant sur leur deu1ande d'asile, la Suisse, cotume d'autres pays d'Europe, ressemble à une prison entourée de barbelés invisibles (texte de Cihan Altay).
Gaby Fierz

13

DANS LES COULISSES D'UN PAYS DE VACANCES Gaby Fierz
.., «Le développement du tourisme a débuté il y a tout juste vingt ans. Quand je suis arrivé à Antalya en 1983, il Y avait environ 3 000 lits. Aujourd'hui, à peine dix ans plus tard, il y en a déjà 70000. Le nombre de lits ne cesse d'augmenter, et il n'y a pas assez de touristes pour les occuper. Les capacités d'hébergement ne sont pas utilisées au lnaximum. Aujourd'hui nous avons 70 000 lits, et on continue à construire des hôtels. Ce qui signifie que nous disposerons bientôt de plus de 150 000 lits. Et oÙ sont les touristes?» Une question qu'Adil AltInkaya, chargé de l'information à l'Office du tourisme, n'a pas été le seul à nous poser cet été 1991 I. «Pourquoi les touristes ne viennent-ils pas?» nous demandait aussi Burhanettin Ercan, le vice-maire de Bodrum. «Lors d'une enquête que le Groupe Tourisme et Développement a effectuée en janvier et en mai 1991 auprès des organisateurs suisses de voyage, ceux-ci citaient la guerre du Golfe et la persécution des Kurdes par Saddam Hussein C0f11nZe causes principales de cette absence, nlais de plus les petites agences voyaient aussi dans les violations des droits de l' honzme en Turquie une raison qui retenait les touristes» fut notre réponse à Ercan; nous savions bien que ce dernier point pouvait être pris pour une provocation, mais c'est consciemlnent que notre réponse s' appuyait sur les résultats de l'enquête et ne relevait pas d'un avis personnel. «La guerre du Golfe, bien sûr», répondit Ercan, «c'est bien de la faute à Saddam Hussein si les touristes ne viennent pas, mais les deuxième et troisième raisons que vous mentionnez sont en contradiction. Car c'est bien la Turquie qui a accueilli les Kurdes irakiens, et les pays occidentaux n'ont pas apporté leur soutien. Ne trouvez-vous pas
1 En été 1991, Anne-Lise Hilty et Gaby Fierz se sont rendues dans les stations balnéaires de Bodrum sur la mer Egée et d'Antalya sur la côte Sud, et ont interviewé des autorités locales, des responsables du tourisme, des employés d'hôtels, des responsables politiques, des journalistes et des touristes.

15

qu'il y a là une contradiction?» Une fois encore nous nous sommes référées aux affirmations des voyagistes suisses. Si, depuis, le gouvernement de coalition du Parti de la Juste Voie, le DYP, et du Partipopulaire social-dén10crate, le SHP, en place depuis novembre 1991 sous Süleyman Demirel, a ouvert la discussion sur la situation des droits de
l'homme

-

principalement

pour des raisons de propagande

-, en été

1991, il n'était pas encore possible d'aborder ce sujet ouvertement avec le vice-maire social-démocrate 2. L'absence des touristes l'année précédente - une catastrophe pour l'économie touristique - a eu une grande influence sur les dispositions des autorités locales et du personnel hôtelier à nous parler des problèmes liés au développement touristique. La poussée démesurée des aménagements touristiques dont parlait Altlnkaya pour la région d'Antalya a aussi touché les autres localités vouées au tourisme. Elles se trouvent pour l'essentiel sur la côte égéenne et sur la côte Sud, parfois à l'intérieur du pays, commePamukkale ou Gôreme, par exemple 3. Un bref survol de l'histoire récente de la Turquie apportera quelques éclaircissements sur les rapports de force et les facteurs décisifs à l'origine de ce développement 4. Le FMI recommande la promotion du tourisme Lorsqu'en 1979 la situation économique catastrophique contraint Bülent Ecevit à accepter les conditions du FMI pour assainir l'économie turque, une forte opposition politique intérieure l'empêche d'appliquer les mesures exigées par l'accord. En octobre de la même année, il se reti2 Un entrefilet dans le Basler Zeitung du 6 janvier 1992 faisait mention de la mise sur pied éventuelle d'un ministère pour les Droits de l'Homme en Turquie. Mais à l'heure actuelle, le gouvernement de coalition n'a toujours pas adopté de loi approuvant l'existence légale de ce Ministère. À noter que le ministre des Droits de l'homme, M. Mehmet Kahraman, a démissionné de son poste au mois de juin 1994 vu que le ministère ne pouvait être mis sur pied et être fonctionneL 3 Le travail de diplôme de Michael Ruhland Struktunvandel der Kleinstadt Ka~ an der türkischen Südküste durch den Fremdenverkehr (transfoÎmation structurelle de la petite ville de Ka~ sur la côte Sud de la Turquie par le tourisme), Marburg, 1991. Sans autres indications de sources, les données proviennent de ce travail de diplôme. Se reporter également au texte de Michael Ruhland dans cet ouvrage. 4 Se reporter à ce propos au texte de Res Strehle dans cet ouvrage. Pour une analyse plus approfondie de l'histoire politique et économique récente, cf. les ouvrages de Eberhard Schmitt (éd.), Türkei. Po/itik - Okonomie - Kultur (Turquie. Politique - Economie - Culture), Fulda, 1987, et de Charles Pauli, Türkei - Hinter den Ku/issen eines Wirtschaftswunders (Turquie -Dans les coulisses d'un miracle économique), Francfort slMain, 1990.

16

re, et c'est Demirel qui sort victorieux des élections. Assisté de l'ancien collaborateur de la Banque mondiale Turgut Ozal, il applique le programme du FMI: dévaluation de la livre turque, augmentations massives des produits nationaux et des services, et subventions d'encouragement à l'économie d'exportation. La soumission totale de Demirel au diktat du FMI déclenche une vague de protestations; par des grèves et des manifestations, la population s'élève contre cette politique d'austérité et de démantèlement social. Au gouvernement, .Demirel était alors associé au Parti du mouvement nationaliste fasciste, le MHP (les Loups Gris) de Türke~. En été 1980, c'est l'échec de la coalition. Le MHP retire sa confiance au gouvernement, car la direction du parti ne peut plus défendre cette politique économique face à ses melnbres, pour la plupart issus de la petite bourgeoisie et touchés eux aussi par les mesures d' économie. Le 12 septembre 1980, le putsch des militaires, d'entente avec les forces armées américaines de l'OTAN, anéantit l'opposition. Le plan d'ajustement structurel du FMI peut enfin être appliqué, ce que les protestations de la population avaient rendu. difficile auparavant. L'institution internationale de financement avait pour exigence principale la promotion d'une économie d'exportation sur un plan général; plus spécifiquement, les conseillers financiers internationaux suggérèrent alors à la Turquie de développer le tourisme, ce qui devait permettre- de disposer d'une nouvelle source de devises. Les premières tentatives de promotion du tourisme remontaient aux années 50. C'est à cette époque, après la victoire du Parti démocrate de la bourgeoisie libérale et l'abandon de la politique économique de Kemal, que furent créés la Banque et le ministère du Tourisme, et que fut adoptée la Loi pour la promotion du capital étranger 5. Mais malgré les efforts évidents de l'Etat turc, les investisseurs étrangers boudèrent ce secteur, et c'est l'Etat qui posa la pierre d'angle du développement touristique en 1972, en signant un accord avec la Banque mondiale pour un crédit de 30 millions de dollars US destinés à la mise en chantier de projets d'exploitation touristique. Le projet de développement touristique d'Antalya Sud (Güney Antalya Turizm Geli~im Projesi) fut désigné comme projet pilote; il prévoyait ce qu'on appelait une mise en valeur touristique des 80 km de côte entre Antalya et Gelindonia. On choisit
5 La politique économique de Mustafa Kemal était axée sur la consolidation de l'industrie
.

nationale. L'Etat fit tout pour renforcer la bourgeoisie locale.
La Banque du tourisme (Banque de développenlent depuis 1989) est une banque d'Etat qui finance des projets touristiques à des conditions très favorables. En 1963, le ministère de la Presse, de l'Information et du Tourisme a été divisé, et la Culture et le Tourisme eurent leur propre ministère. Depuis 1991, un seul ministère s'occupe du tourisme.

17

pour centre l'ancien village de Kerner, qui aujourd'hui, peu d'années après le début des travaux, compte déjà 20 000 habitants. En 1980, il n'en comptait guère que 3 000. Pour ce projet, dit projet Kerner pour abréger, la Ballquemondiale consentit un nouveau crédit de 26millions de dollars US en 1976 6. C'est aussi grâce aux fonds de la Banque lnondiale et d'autres institutions financières internationales que le régime turc développa le réseau des transports, qu 'il mit en service l'aéroport international de Dalaman en 1981, particulièrement bien situé dans la zone de développement touristique, et qu'il agrandit ceux d'Istanbul et d'Antalya. La junte militaire appelle à investir dans le tourisme Pour ce qui est de la libéralisation de l'économie turque et de l' ouverture concomitante de l'économie aux capitaux étrangers, la politique touristique turque des années 80 était «exemplaire». Les conditions politiques générales garantissaient de surcroît la paix du travail et une maind'oeuvre bon marché. La Loi pour la promotion du tourisme, adoptée par la junte militaire en 1982, fut un des instruments les plus importants que se donna alors l'Etat pour promouvoir le tourisme. Selon cette loi, le Conseil des ministres était chargé de désigner les régions et les localités destinées au tourisme. Les lois existantes qui étaient en contradiction avec la promotion touristique furent abrogées; ainsi, par exemple, la loi interdisant l' acquisition de biens immobiliers par des promoteurs étrangers. Si le principe constitutionnel interdisant la vente de terrains appartenant à l'Etat fut maintenu, les promoteurs touristiques purent acquérir des terrains à des taux annuels extrêmement bas de 0,5 % du total investi pour 49 ans de bail. Par ailleurs, le droit d'acquisition de terrains par des propriétaires privés fut aussi étendu à des sociétés étrangères. Les conditions de promotion nationale, plusieurs fois modifiées depuis 1982, furent également maintenues. Celles de 1989 sont encore en vigueur aujourd 'hui. Les projets devaient remplir les conditions suivantes: un investissement minimum de 750 millions de livres turques (environ 580 000 francs suisses selon le cours moyen de 1989), dont la moitié au moins en fonds propres; une capacité hôtelière de 70 lits au minimum (45 pour les yachts) et la création d'une société par actions ou d'une société à responsabilité limitée; on ne délivrerait pas de certificat de promotion à des investisseurs particuliers. La politique nationale de promotion était axée sur les gros
6 Communiqué de presse de l'Office du tourisme d'Antalya, South Antalya Tourism Development Project, Mai 1991. 18

investisseurs touristiques. Ceux -ci étaient exemptés de droits de douane sur les biens importés et bénéficiaient d'allégements fiscaux, de crédits avantageux, ainsi que d'autres subventions. De plus, l'Etat turc s' engageait à prendre en charge les travaux d'infrastructure, l'aménagement des voies d'accès, l'approvisionnement en électricité et en eau et le traitement des déchets. Et depuis la révision, en 1986, de la Loi sur la promotion du capital étranger, en vigueur depuis 1954, l'Etat turc autorisait le transfert intégral du revenu, des dividendes et des parts du capital à l'étranger. Compte tenu de ces conditions favorables, les investissements indigènes ou étrangers dans le tourisme n'ont pas manqué, comme en témoigne le boom touristique. Outre quelques sociétés locales, ce sont surtout des sociétés étrangères qui ont construit des hôtels et des clubs de vacances. Elles contrôlent ainsi le marché touristique. Le long des 35 km de côte entre Antalya et Kerner, le littoral est couvert d'hôtels de luxe et de villages de vacances, à quelques mètres de lamer. Sheraton, Ramada, Novôtel, Penta, Club Méditerranée, Club Aldiana (Neckermann Urlaubsreisen/NUR), Hotel Paradise (chaîne d'hôtels NUR), Club Robinson (Touristik Union International/TUl), sont des noms qu'on repère de loin. Les chaînes d'hôtels étrangères dominent. Comme les agences dont elles dépendent, elles sont soutenues par des sociétés financières internationales: ainsi, la Société internationale de financement (IFC), par exemple, dépendant de la Banque mondiale, qui «encourage la croissance économique dans les pays en développement par des investissements dans le secteur privé 7». Selon Altlnkaya, chargé de l' information à l'Office du tourisme d'Antalya, les fonds de la Banque de développement (antérieurement Banque du tourisme), étaient constitués de prêts de la Banque nlondiale, de la Banque européenne de développement et d'autres institutions financières internationales.

7 Welthank Nachrichten,

21 octobre 1986.

19

Les investissements dans le secteur du tourisme ont pris de l' importance dans les années 80, et en 1990, les investissements directs étrangers dans l~ tourisme occupaient le troisième rang avec 268 millions de dollars US, derrière l'industrie du bâtiment avec 339 millions et les transports avec 303 millions 12.Mais depuis, on assiste à un net recul. En 1991, les sociétés étrangères ont investi 243 millions de dollars US dans le tourisme en Turquie, 108 millions en 1992, et 73,2 millions dans les
8 Idern note 7. 9 Travel Inside, 22/23 mai 1991. 10 Fremdenverkehrs'wirtschaft International, Il DÜnya, 2 juillet 1991. 12 State Planning Office, 1991.

Il mars 1991.

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.