Un chagrin politique

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296318373
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UN CHAGRIN POLITIQUE
DE MAI 68 AUX ANNÉES 80

@L'Hannattan, 1996 ISBN: 2-7384-4200-5

Martine STORTI

UN CHAGRIN POLITIQUE
DE MAI 68 AUX ANNÉES 80

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A mes parents.

« Il est dur à apprendre sa partie dans le monde ». Paul Nizan. Aden-Arabie.

Je suis née en France juste après la guerre. Grâce au hasard géographique et temporel de ma naissance, j'ai donc échappé aux tragédies passées et présentes de ce siècle. La partie, certes, n'est pas finie. Et je ne vois pas que l'horizon soit très lumineux. Mais ce texte ne se tourne pas vers l'avenir. Ou plutôt, pour retrouver l'avenir, il me faut d'abord faire ce retour vers le passé, un passé proche ou plus lointain. Retour nécessaire pour faire face à ce mélange de désarroi et de colère dans lequel m'ont jetée les dernières années. Car de n'avoir pas été confrontée à la tragédie n'exclut pas le chagrin politique et moral. Un chagrin de privilégiée, je le sais, quand la peine et la misère matérielles sont toujours si grandes sur cette terre pour tant de femmes et d'hommes. Un chagrin de riche donc. Un chagrin cependant. Je fais partie de celles et ceux qui, aux alentours de leur vingt ans, ont prétendu faire la Révolution et changer le monde. On nous a appelés les « soixante-huitards », un mot qui sonne mal et qui n'indique qu'une référence à une date, car Mai 68, ainsi que les années qui ont précédé et suivi ont charrié tant d'idées, de pratiques différentes et même contradictoires qu'il n'est guère possible d'en Il

déduire ce que les uns et les autres nous avons pensé, dit et fait. Quoi qu'il en soit, un quart de siècle plus tard, les années ayant passé, la figure la plus communément proposée pour nous représenter est celle de la trahison: les gauchistes de jadis auraient renié les idéaux de leur jeunesse pour occuper postes et places, passer aux commandes d'une société jadis vouée aux gémonies. Certes, on condescend parfois à nous proposer une autre représentation, au premier abord valorisante, celle de la fidélité, mais c'est pour la rendre immédiatement négative en la déclinant sous la fonne de la nostalgie passéiste ou de la répétition d'une rhétorique révolutionnaire, obsolète et stérile. Ainsi nous n'aurions à choisir pour avoir une image de nous-mêmes qu'entre d'un côté Arlette Laguiller, au demeurant fort sympathique, éternelle candidate à l'élection présidentielle, constante égérie d'un discours inchangé qui ne pennet ni de comprendre l'état actuel du monde ni de donner des outils pour le changer, et de l'autre côté, un côté dont je ne citerai aucun nom, tant les représentants sont nombreux, des femmes et des hommes qui semblent avoir fait de l'amnésie, du reniement et du ralliement aux modes, aussi changeantes soient-elles, leur ligne de conduite. Il parait difficile de contester ces représentations. Les célébrités médiatiques qui passent pour nous incarner ne sont-elles pas la preuve de leur exactitude? N'avons-nous pas assisté, depuis une quinzaine d'années, à une réconciliation de ma génération avec le goût de l'argent, du pouvoir, de la reconnaissance sociale? Ne s'est-elle pas, cette génération, vautrée dans les délices d'une moderne Capoue, célébrant le culte de la communication, de la 12

publicité, du marché, de la réussite? Longtemps et bêtement, j'ai cru appartenir à une génération qui ne céderait pas, comme si d'avoir à vingt ans brandi le drapeau de la Révolution représentait une garantie. Je ne confonds pas la fidélité avec la répétition et je ne trouve pas scandaleux de ne pas conserver tout au long de sa vie ses idées juvéniles. La réflexion, l'expérience amènent à de salutaires remises en cause. Lesquelles n'ont rien à voir avec cette singulière compulsion qui a frappé une partie de mes pairs: jeter le bébé avec l'eau du bain. Je pouvais aussi prévoir qu'avec les années, le goût de la révolte s'émousserait, que des compromis seraient passés, que la séduction sociale ne nous épargnerait pas. Mais une réconciliation aussi éclatante, telle qu'elle s'est effectuée dans les années quatre-vingt, j'avoue que je ne l'avais pas envisagée. Certains n'ont pas cédé et quelquesuns en sont morts. D'autres semblent avoir allègrement franchi tous les degrés de la reddition. Ou plutôt, conservant de leur jeunesse un mode de fonctionnement psycho-intellectuel, par exemple la prétention à la juste ligne, à la juste cause, ils n'hésitent pas, avec chaque fois un aplomb qui me laisse pantoise, à dire et écrire le contraire de ce qu'ils professaient le jour d'avant. Qù'importe, puisqu'il convient de coller à ce qui dans l'instant, fait recette, permet de combler le féroce appétit manifesté pour la surface éditorialo-médiatique et ses dividendes. Pourtant n'est-il pas légitime aussi de se demander si les choses ne sont pas plus complexes, plus diverses? Les célébrités sont-elles la vérité de cette génération ou l'arbre qui cache la forêt? Une forêt d'anonymes qui ont suivi leur chemin, qui ont procédé à des remises en question, qui ont, 13

souvent la mort dans l'âme, oui, il s'agit bien de mort et d'âme, composé avec le réel, ses pesanteurs et ses contraintes, et d'abord parce qu'ils sont restés vivants. Des anonymes qui n'ont peut-être pas le droit à la parole publique, qui d'ailleurs n'ont peut-être pas désiré une parole individuelle, pas voulu s'engager dans la mise en œuvre de stratégies narcissiques, sans pour autant cesser de penser et d'agir, d'être d'un certain nombre de combats et de résistances, même si ces combats ont été perdus, même si ces résistances ont été vaines. J'ai écrit ce récit pour dire un cheminement singulier que je ne prétends pas exemplaire. Je n'incarne pas ma génération, ou plutôt je ne l'incarne ni plus ni moins que d'autres. Ai-je moi-même cédé? A jeter un regard rapide, on peut trouver que je colle à la caricature, puisque je suis passée de la « révolution» de mes vingt ans aux cabinets ministériels, la gauche étant au pouvoir, comme l'on dit. Entre les deux, il y eut l'enseignement de la philosophie dans une ville de province, le journalisme à Libération dans les années soixante-dix, le Mouvement de libération des femmes, et au plan professionnel, quelques épisodes seulement dus à l'éprouvante obligation de devoir gagner sa vie. Mais est-il permis de dire qu'on peut avoir eu de bonnes raisons d'abandonner la rhétorique révolutionnaire sans pour autant renoncer à un idéal de justice, de liberté, de solidarité. Et des raisons d'avoir travaillé pour un ministre de la République qui ne relevaient pas de la seule jouissance des lambris des palais nationaux. Il est vrai cependant que j'ai l'impression d'avoir eu deux vies, l'une avant 1981, l'autre après. Etrange impression qui ne renvoie pas seulement à la banale 14

différence entre la jeunesse et l'âge adulte. Ou à la fréquentation d'autres milieux, d'autres gens, à une autre manière de vivre. Cette impression relève d'autre chose, du changement si radical, si troublant, si déroutant de l'ambiance idéologique, des valeurs et des comportements dominants qui s'est produit au cours des années quatrevingt et qui distingue cette décennie de celle qui l'a précédée. Je ne tiens pas à donner une vision idyllique des années soixante-dix, à les présenter comme seulement traversées d'une généreuse révolte. Il ne faut pas taire leur part de duretés, de dogmatismes, de dérives. De comédie aussi. Mais à tout prendre, je les préfère au cynisme et aux si nombreux renoncements des années suivantes. Si les historiens s'intéressent un jour à cette génération, peut-être confronteront-ils des itinéraires singuliers, des milliers d'itinéraires singuliers, et pas seulement ceux des vedettes des années quatre-vingt, tandis que pour les autres, à la condamnation au silence sur le présent, dès lors qu'ils ne donnaient pas leur assentiment à la modernité en marche, s'ajouta la blessure d'être expropriés de leur propre histoire, puisque seule la reconnaissance médiatique de l'heure donnait droit à la parole sur le passé. Je me souviens de ma colère à la lecture du livre de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, paru à la fin des années quatre-vingt. Au début du deuxième tome, il nous est relaté un épisode qui se passe en 1969, à Paris, au lycée Louis-le-Grand. A l'heure du déjeuner, « un commando d'extrême droite» attaque l'établissement et un lycéen a la main déchiquetée par une grenade. Transporté à l'hôpital, il sera amputé. Nous ne connaîtrons jamais le nom de ce lycéen qui sans doute n'a pas été jugé digne de sortir de l'anonymat. Nous savons en revanche tout de l'un 15

de ses camarades, Antoine de Gaudemar, qui au moment de la parution du livre, en 1988, était journaliste à Libération. Un récit singulier donc. Non sur le registre de la confession, ou de la mise en scène, de l'auto-hagiographie ou de l'auto-flagellation. Mais avec le souci de retracer les différents moments d'un parcours politique, d'une expérience sociale. De faire les comptes. D'en rendre aussi. J'aurais pu procéder autrement, reprendre cette expérience dans une fiction, ou la penser à travers un essai. J'ai jugé préférable de m'en tenir à la forme du récit, non qu'elle soit à coup sûr garante de vérité, objective ou subjective, mais parce que dire ce que l'on pense ne suffit pas. Il faut aussi dire ce que l'on a fait, ce à quoi on a participé, pourquoi, comment.

D'abord le commencement, l'enracinement.

C'est un jeune homme mince, pas très grand, il rigole sur presque toutes les photos, même quand il monte la garde à l'entrée de la Légation. Tantôt il est en uniforme d'hiver, pantalon et veste que je crois être bleu marine sans en avoir la certitude car les photos sont en noir et blanc, il faudrait plutôt dire en gris et blanc, un blanc jauni, presque sépia, tant les clichés sont vieux mais tout de même assez bien conservés. Donc pantalon et veste qui semblent en lainage épais, un béret blanc, des chaussures bicolores, un fusil sur l'épaule, un ceinturon à la gauche duquel pend un poignard. Parfois, les jours où sans doute le froid devait être plus vif, il est revêtu d'un grand manteau avec un col et des poignets en fourrure, sur d'autres photos, on le voit en chemisette et en short blancs ou sur une plage en maillot de bain, ou bien il se promène sur un âne, il est alors coiffé non plus d'un béret mais d'un casque colonial et la promenade parait se dérouler dans un village, puisqu'en arrière-plan on distingue quelques maisons assez petites. 17

Sur d'autres encore, on voit des soldats en train de disputer un match de football et des officiers, italiens, anglais, français qui les regardent tandis qu'on ne peut deviner la nationalité des joueurs puisqu'ils ont, cette fois, une tenue de footballeurs, on voit aussi la porte d'entrée d'une caserne surmontée de cette inscription « per la patria » et dans la cour de la caserne des jeunes gens en short et en maillot de corps rassemblés autour d'un canon, tous prennent la pose pour le photographe qui leur fait face, et je ne sais si ce photographe est mon père, lui qui n'est pas sur cette photo-là. D'autres encore, sans mon père et sans aucun soldat, seulement des monuments ou des paysages, des pagodes, et le Palais d'été, la Cité interdite, le Temple du ciel, les portes de la muraille de Pékin, la Grande muraille, et l'allée des statues qui mène aux tombeaux Ming... Depuis que je suis toute petite, je regarde ces photos, souvenirs rapportés par mon père de ses trois années passées en Chine, surtout à Pékin et à Shanghai, en 1928, 1929, 1930. Il s'était engagé dans l'armée italienne, à vingt ans, parce qu'il s'était engueulé avec ses parents, du moins est-ce la version officielle, mais peut-être avait-il d'autres raisons, l'envie de partir, juste l'envie de partir, de voir d'autres gens et d'autres lieux. Encore maintenant, j'ouvre avec émotion les deux albums qui contiennent ces photos, l'un est noir, il n'a ni dessin ni décoration, seulement au dos, une petite étiquette blanche, « Yung Hsing Stationery Co, Peking-Tientsin »; l'autre, celui où il n'y a que des photos de paysages et de monuments, est laqué noir et or et s'ouvre sur une première page décorée de lettres blanches, peintes à la main: « Cina Ricordi, Pechino 1928-1930 ».
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Ces albums étaient dans l'armoire de la chambre de mes parents, enveloppés dans une grande feuille de papier kraft. Mais dans quoi mon père les avait-il mis lorsqu'il les avait emportés avec lui, d'abord en quittant la Chine pour rentrer en Italie, puis l'Italie pour venir en France? Il était arrivé avec ça, juste ces deux albums et quelques vêtements. Venait-il avec l'intention de rester quelques mois ou quelques années ou bien savait-il qu'il quittait l'Italie pour toujours et c'est la raison pour laquelle il a pris avec lui quelque chose auquel il tenait particulièrement, quelque chose qui lui était propre, personnel, des traces d'une vie à lui, non en Ligurie ou en Toscane, non dans les ateliers de La Spezia ou de Livourne, des traces d'un moment dont ensuite il se ferait des souvenirs, un moment dont il parlait peu, pas du tout même, comme s'il y avait un avant et un après qui ne devaient pas communiquer, avant et après son arrivée en France? Pendant toute mon enfance, j'ai considéré ces photos comme un trésor que seule ma famille possédait et qui nous distinguait des autres, qui renvoyait à cette part italienne de la vie de mon père, bien qu'elle se soit déroulée hors d'Italie et même à l'autre bout du monde, complètement de l'autre côté, et pourtant c'était la part italienne, avant la venue et l'installation en France, et la rencontre avec ma mère, et le mariage et la naissance des enfants. De l'autre côté du monde, là où il n'est jamais retourné, mais ces lieux étaient en lui, je le sentais dans son regard, ses yeux portaient ça, ces terres lointaines, ces quelques années en Chine, sans qu'il ait choisi ce pays, puisque s'engageant sur un coup de tête dans l'armée italienne, il aurait pu tout aussi bien aller en Afrique ou en Amérique 19

ou encore ailleurs, mais non c'était en Chine qu'il était allé, dans cette Chine de la fin des années vingt sur laquelle j'ai personnellement peu de connaissances, seulement des images, surtout des scènes de cinéma et qui toutes ne renvoient pas précisément à ces années, la Chine de Macao f'enfer du jeu, de La dame de Shanghai, des 55 jours de Pékin, une Chine d'Occidentaux autant que de Chinois, d'aventuriers, de guerriers, de trafiquants, de pauvres types, de femmes fatales, d'amours impossibles, de vies ratées, de révolutions à venir... Qu'avait-il connu, mon père, de cette Chine-là, lui qui restait silencieux sur ces années? Il ne racontait pas de lui-même et je ne le questionnais pas, parce que j'avais la tête trop prise par ma propre vie, ou bien par manque de curiosité, ou parce que je sentais que je devais respecter son silence, il ne racontait que cette anecdote concernant le Comte Ciano, gendre de Mussolini, qui était à l'époque à la tête de la Légation italienne à Pékin et qui, certains soirs, rentrait complètement ivre et le
planton de service

- il arriva

que ce fut mon père

- devait

l'aider à regagner sa chambre et à se coucher. Oui, mon père aimait apporter cette précision, dire que Ciano était souvent ivre, et que ça ne prêtait pas à conséquence, alors que les soldats, s'ils étaient pris en état d'ivresse, étaient, eux, punis. Mais il racontait cette histoire sans amertume, il rigolait d'elle comme du reste. Aujourd'hui je lui demanderais de me parler de ces trois années, je le forcerais à me raconter, je brancherais un magnétophone, je lui mettrais un micro sous le nez, peutêtre serait-il muet devant la machine, ou au contraire très loquace. Je lui demanderais de me parler de ces trois années en Chine et de son retour en Italie et de son départ 20

pour la France, je voudrais tant savoir, et tenir ce savoir de lui: pourquoi est-il venu en France, qu'a+il ressenti quand il a débarqué dans un pays qu'il ne connaissait pas et dont il ne parlait pas la langue, comment a-t-il vécu cette situation d'ouvrier émigré italien? Mais quand il pouvait répondre à mes questions, je ne les lui posais pas, je me contentais d'un récit sans détails: donc ces trois années passées en Chine, puis le retour en Italie, à Sarzane, une petite ville située aux confins de la Ligurie et de la Toscane, où il retrouve son père, Pietro, souffleur de verre, sa mère, si joliment prénommée Isolina, qui entretenait les jardins potagers des familles aisées, sa plus jeune sœur Rina. Et très vite, parce qu'il en a marre de traîner sur les chantiers navals de La Spezia et de Livourne à la recherche d'une hypothétique embauche et parce qu'en outre il n'a pas de sympathie particulière pour le régime mussolinien, cette décision de rejoindre sa sœur aînée déjà installée en banlieue parisienne avec son mari, plus précisément à Colombes. Ainsi, la communauté étrangère la plus importante en France au début des années trente, avec ses huit cent mille émigrés italiens officiellement recensés, se mit à compter un membre supplémentaire. Et là, à Colombes, il se met à travailler avec son beaufrère qui a monté un petit atelier de mécanique dans le sous-sol d'un modeste pavillon. L'affaire marche mal. Qu'importe! Il accepte de bosser pour presque rien, il est payé en espèces, nourriture et logement, il est jeune, il apprend à parler le français (mais l'écrire, il ne saura jamais) en écoutant la radio, en lisant les journaux, en jouant à la belote, le soir, au café de la rue des Voies du bois. 21

Il travaille beaucoup, toute la semaine. Et le dimanche, avec son copain Giovanni, italien comme lui, il court les filles dans les bals des environs, au Moulin de la galette ou au Chalet du cycle. En 1938, le 2 juillet, il épouse Marcelle, à la mairie et à l'église de Colombes. Une première fille naît l'année suivante, juste avant la guerre. Marcelle: « Du jour où je me suis mariée, ton père n'a plus voulu que je travaille, j'étais modiste, mon vrai métier, c'était ça, faire des chapeaux, mais comme dans la mode, on ne trouvait pas facilement une place, je gagnais ma vie en étant employée de bureau à la Franco-belge du crayon. Mais j'ai arrêté juste après mon mariage, ton père, lui, travaillait tout le temps et pour pas grand-chose, je me souviens très bien, l'atelier n'était plus dans la cave du pavillon mais dans un espèce de hangar, derrière le jardin, il y avait quelques machines, une raboteuse, une fraiseuse, ton père travaillait toute la journée et même la nuit et je peux te dire que sa paye n'était pas bien grosse, et parfois, il n'avait pas de paye du tout ». Souvent, j'ai essayé d'imaginer cette période, la seule innocente sans doute, parce qu'ignorante de l'avenir: des hommes qui travaillent dans un atelier, qui sont italiens, émigrés, qui essaient de s'en sortir, de gagner leur vie, l'un est propriétaire, l'autre pas, mais cette différence ne devait pas encore compter, en tout cas pas pour mon père, alors qu'il aurait du se méfier, être tout de suite sur ses gardes, mais non. il fait confiance, il travaille sans être payé. Que se dit-il? Qu'il le sera plus tard, quand l'atelier marchera mieux? Pense-t-il que sa vie s'améliorera en même temps que celle de sa sœur et de son beau-frère, italiens comme lui, émigrés comme lui?
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Mais ça ne s'est pas passé ainsi. L'atelier a grandi et est devenu usme. Dix, vingt, cinquante, cent ouvriers. Eux sont devenus des patrons. Lui est resté ouvrier. Fraiseur-outilleur. Debout devant sa machine, avec son béret noir et sa blouse. Il ne mettait jamais de bleu de travail, toujours une blouse marron ou grise, chaque lundi, il mettait une blouse propre, comme les écoliers. Debout devant sa machine, onze heures par jour, six jours par semaine jusqu'au début des années soixante, payé à l'heure, par quinzaine. J'ai ses bulletins de paye de l'époque sous les yeux, un tas de petites enveloppes beiges dans lesquelles la paye était mise en argent liquide. Quinzaine du 28 novembre 1956 au Il décembre 1956: cent vingt-neuf heures, soit soixante-quatre heures et demie par semaine, soit onze heures quotidiennes du lundi au vendredi et neuf heures et demie le samedi. L'année précédente, à peu près à la même époque, cent trente heures pour la quinzaine, et du 24 février au 9 mars 1954, cent trente-trois heures dont quatre-vingts heures normales à trois cents francs, seize heures à trois cent soixantequinze francs, trente-sept heures à quatre cent cinquante francs. C'était ces trente-sept heures qui permettaient de s'en sortir, ces heures supplémentaires qui, au delà des quarante heures légales, grossissaient la paye, la rendaient décente, elles aussi qui sautaient dès la moindre absence; quelques jours de maladie et la paye, amputée des heures les mieux payées, diminuait considérablement, hors de toute proportion avec la durée de l'arrêt. Du coup avant de rester 23

à la maison, il fallait y regarder à deux fois, pas question de prendre un congé pour une grippe ou une angine, non fallait y aller tout de même à l'usine. Il y allait en solex, il partait à six heures et demie, toujours avec son béret noir sur la tête, même l'été, il le mettait, ce béret, et l'hiver, il portait une grosse canadienne, et sous le pantalon des caleçons longs pour se protéger du froid. Petite, je ne le voyais jamais le matin, mais plus tard, quand moi-même je me levais tôt pour me rendre au lycée, je l'apercevais juste avant qu'il ne quitte la maison, je parlais un peu avec lui, pas longtemps car je sortais du lit au dernier moment tandis que lui se levait plus d'une heure à l'avance, il voulait avoir le temps de prendre tranquillement son café, de fumer sa première gitane, de traîner un peu. Jusqu'au début des années soixante, onze heures par jour, six jours par semaine, de sept heures à midi puis d'une heure et demie à sept heures et demie du soir, sauf le samedi où il ne travaillait que neuf heures, donc quittait l'usine à cinq heures et demie et rentrait à la maison un peu plus tôt que d'habitude. Et dans ma mémoire, ce léger goût de fête du samedi après-midi. Ma mère venait me chercher à l'école et avant de rentrer à la maison, on passait par « l'Italien» de la rue Saint-Denis acheter les belles tranches si fines de mortadelle et de salami et de prosciutto crudo, et on prenait notre temps, on flânait, on regardait les boutiques. Quand on arrivait à la maison, mon père, déjà rentré, était concentré sur Paris-Turf pour le tiercé du lendemain, cette course qu'il suivait le dimanche, l'oreille collée à la radio, espérant, à chaque fois, que ses trois chevaux seraient à l'arrivée, mais il en manquait toujours un. « Zuté », lançait mon père en éteignant le poste. 24

Il avait un léger accent, mais parlait assez bien le français, résistant pourtant à certains mots ou tournures; par exemple, il ne réussissait jamais à dire syndicat, il disait « sindaca », francisation du « sindacato » italien, ou bien il confondait le participe passé des verbes « pouvoir » et « devoir », si bien qu'il disait, sans doute pour ne pas se tromper, «je n'aurais pas pu du », aussi bien pour «je n'aurais pas pu » que pour «je n'aurais pas du ». J'aimais beaucoup ce «pas pu du », mais je l'aimais sûrement moins à ce moment-là que je ne l'aimerais aujourd'hui, si je pouvais encore l'entendre. Jusqu'au début des années soixante, des semaines de soixante-quatre, soixante-cinq, soixante-six heures, debout devant la machine, dans cette usine de Colombes où chaque ouvrier devait, individuellement, négocier quelques centimes d'augmentation avec le patron. Mon père, lui, attendait toujours que l'augmentation vienne d'elle-même, car il trouvait trop humiliant de faire une quelconque démarche auprès de son beau-frère. Combien de fois, enfant, suis-je allée dans cet atelier qui me semblait un lieu magique! Tout m'amusait: les pièces fabriquées une à une, la limaille répandue partout, et ces machines compliquées, les fraiseuses, les raboteuses, les décolleteuses que je regardais fonctionner. Mon père, heureux de me voir là, pouvait, en un rien de temps, me fabriquer des petits objets ou graver mon nom sur une règle métallique; et j'étais fière, à l'école, d'avoir - d'autant que j'étais la seule une règle gravéeà mon nom. Les filles de la classe m'enviaient et moi j'estimais que c'était formidable d'avoir un père fraiseur-outilleur, que c'était bien mieux que d'avoir un père avocat ou médecin, bien incapables de fabriquer quoi que ce soit à leur fille!

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