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Un de ces jours

De
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296166653
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un DE CES JOURS

Un de ces jours d'Andreu Martin remporta le prix « Alfa 7 » de la maison d'édition LAIA, lors de sa première édition, en 1986. Le jury était composé de Manuel Vazquez Montalbân, Juan Madrid, Rafael Conte, José Luis Guarner et Benito Milla.

neCi~q

pOLqFt

Collection de romans policiers, dirigée par Felipe NAVARRO.

Déjà parus: Un baiser d'ami de Juan Madrid. A paraître: Anthologie de la nouvelle policière américaine de Olver de Leon. Sirocco de Vincente Battista. latino-

t1nDREU mt1RTln

un DE. CE.S JOURS

ç

L'aril5eennes

d'tipns

5.

rue Lallier

75009 Paris

Roman traduit de

«

El dia Menos Bensado»

@ Andreu Martin, 1986. @ Editions CARIBEENNES, 1988. Pour la traduction française. ISBN: 2-87679-027"()

Â. Rosa Marta

Petit matin 0:36 Le vol 294 était arrivé avec du retard et presque tous les voyageurs de Mexico et Lisbonne qui avaient fait escale à Madrid se retrouvaient maintenant dans le hall de l'aéroport avec ceux des vols 434 de Valence et 410 d'Alicante. Le calme et le silence qui régnaient avant minuit avaient fait place à un vacarme d'allées et venues de gens fatigués qui embrassaient des parents, ou traînaient des bagages, ou cherchaient désespérément quelqu'un qui pût les renseigner. Le chauffeur de taxi qui avait fait semblant de dormir ouvrit les yeux, consulta sa montre, bâilla, s'étira, jeta un coup d'œil autour de lui et descendit de sa voiture. - Le voilà, annonça Daniel. Ils le suivirent du regard pendant que l'autre traversait la chaussée d'un pas vif, en direction de la foule qui levait les bras et agitait les doigts, luttant pour trouver un taxi. Dans l'anonymat sombre du parking, au milieu de centaines de voitures endormies, l'Indien lâcha un « Tiens» à contrecœur, parce qu'il n'aimait pas rester désarmé, et remit son vieil 5

automatique Astra à Daniel. Cristin arma son fusil à canon scié, qu'il s'était fabriqué luimême, et y glissa deux cartouches de 12 mm. Immédiatement, les deux frères Consol descendirent de la fourgonnette et se lancèrent décidés sur les pas du chauffeur de taxi. L'Indien les regarda avec inquiétude se mêler aux gens. Il ne pouvait s'empêcher de mâchouiller le filtre de sa cigarette. Il aurait tout donné pour se trouver à la place des deux jeunots, des bouseux pas très intelligents mais obéissants, capables de n'importe quoi (y compris de la folie qui aurait tout foutu par terre). Mais l'Indien savait parfaitement qu'avec une tête comme la sienne il ne pouvait pas se montrer en première ligne. L'Indien était gitan. Grâce à sa peau mate, à son nez crochu, à ses yeux en amande, petits et au regard fixe, et à sa bouche aux lèvres épaisses et tombantes, en une grimace d'orgueil et de mépris, il avait travaillé pendant des années du côté d'Almeria pour des films américains, dans lesquels il faisait l'Indien. Il avait gardé sa crinière noire, brillante, raide, longue jusqu'aux épaules. Il aimait porter des blousons en jean et des chemises à carreaux, ainsi que des chaînes avec des aigles métalliques aux ailes déployées, et ce genre de choses. Voilà ce qui expliquait son surnom: l'Indien. Ça, et puis le fait qu'il s'appelait Indalecio. Il vit Cristin accélérer pour suivre son frère Daniel qui, comme toujours, marchait très vite. Ils portaient tous les deux des anoraks en nylon bleu à rayures blanches et rouges. On les aurait facilement pris pour des voyageurs qui venaient d'arriver ou pour des personnes en train d'attendre quelqu'un de leur famille. L'Indien mâchait avec férocité le filtre de sa cigarette. 6

0:38

Daniel et Cristin entrèrent dans le hall au moment où les gens s'efforçaient d'en sortir rapidement. On aurait dit qu'ils avaient tous fait mauvais voyage et qu'ils voulaient se sauver le plus rapidement possible. Les deux frères essayaient de se dépêcher, sans pour autant montrer leur anxiété. Ils regardaient autour d'eux, mine de rien, comme s'ils cherchaient l'oncle Fermin qui rentrait du Portugal. Cristin, le plus jeune des deux, craignait de faire tomber son arme. Peut-être, en effet, était-elle trop grande pour sa petite taille. Daniel avançait à grandes enjambées, le laissant derrière, comme s'il avait voulu lui prouver qu'il ne s'agissait pas d'un jeu d'enfants. Le chauffeur de taxi se trouvait là. Il se dirigeait vers les toilettes, comme l'avait prévu l'Indien. Au même moment, Cristin découvrit les deux poulets qui se promenaient en s'ennuyant au milieu des gens qui récupéraient leurs bagages. Police. Si son fusil tombait, si un coup de feu partait, si le chauffeur de taxi se mettait à crier, la police était là, à leur disposition. Cristin fixa du regard la nuque de Daniel, espérant découvrir un geste de nervosité, un peu d'humanité, pour s'identifier à lui et se sentir soulagé de constater que les hommes peuvent avoir peur, et suer, et trembler de la tête aux pieds, et tomber malades, et avoir comme une boule dans l'estomac. Il manquerait plus que ça, maintenant: que je me mette à vomir. Mais Daniel avait l'air de ne pas avoir vu les policiers, il ne s'arrêtait pas, n'hésitait pas, ne tremblait pas. Daniel avait déjà fait de la taule quelquefois, et rien ne le perturbait. S'il fallait tirer, il le ferait sans hésiter. Parce que Daniel était très viril et courageux. .7

Personne ne se moquait de lui. Il y avait des gens qui s'imaginaient que les paysans étaient bêtes et qu'on pouvait se foutre d'eux sans problème, mais Daniel avait déjà prouvé à plus d'un que ce n'était pas le cas. Daniel avait cassé la gueule à plus d'un type qui croyait qu'être né à la ville lui donnait le droit de se moquer de n'importe qui. Daniel était si courageux et si viril que l'Indien avait pu le convaincre de prendre part à cette affaire. « Ils allaient jouer un mauvais tour à Erguimbau? O.K. Erguimbau ou n'importe qui, pourquoi pas? Et cet Erguim-

bau, c'est qui?

»

Aucun voyou de Barcelone n'a voulu se fourrer dans cette affaire, avait expliqué l'Indien, quand ils ont su qu'on allait s'en prendre à Erguimbau. - Moi, les voyous de Barcelone, ils me la sucent, avait assuré Daniel dans la ferme. Qu'ils viennent me chercher un peu, et ils seront reçus. Il tapotait le fusil de chasse de son grandpère, dont il ne se séparait jamais. Il y avait deux cartouches à l'intérieur. - Qu'ils viennent me chercher, répétait-il, très calme. Très calme, il arrivait maintenant à la porte des toilettes. Très calme, il y entrait, constatait qu'il y avait deux types en train de se laver les mains. Aucun n'était le chauffeur de taxi. Très calme, Daniel allait chercher dans les cabines, une main dans son anorak bleu, tenant l'automatique de l'Indien. Très calme. Et Cristin derrière lui.

-

8

0:39 L'Indien devait faire confiance aux frères Consol pour ce travail. Il aurait préféré, bien entendu, d'autres hommes, mais dans le milieu personne ne se fiait à un mec qui voulait rouler les caïds. Les gens sont lâches. Les gens méprisent les vaillants, parce qu'ils en sont jaloux.
«

Voler la marchandise et le fric d'Erguim-

bau? Quelle folie!» répondaient-ils tous, avec un sourire de supériorité. Et la critique allait bon train: «L'Indien? Il est fou, ce mec. Faut pas lui faire confiance. Il n'en a jamais assez. Ya maintenant un bail de ça, quand Erguimbau n'était pas ce qu'il est devenu, il avait déjà essayé de le blouser. Erguimbau s'en était aperçu et lui avait donné une bonne leçon. Et, en plus, l'Indien s'est tapé quelques années de taule. Et maintenant il voudrait qu'Erguimbau lui paie ce qu'il lui a fait. Il est fou, je te jure. » Morts de peur, ils voulaient jouer les intelligents et les mecs supérieurs. Ils le regardaient avec mépris et refusaient de lui donner un coup de main comme qui refuse l'aumône à un pauvre. «Non, non, l'Indien, pas question. Je suis

pas aussi fou que toi. »

Maintenant, il allait leur montrer à tous. Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir. (Si les Consol étaient à la hauteur, bien sûr.) Tout était calculé, prévu jusqu'au dernier détail, tout était clair, il ne pouvait donc y avoir aucun contretemps. Il jeta un coup d'œil vers Merche, la troisième des Consol, l'idiote qui suçait son pouce avec une anxiété vicieuse sur le siège arrière de la Siata. Elle portait une robe fleurie qui ressemblait plutôt à une blouse pour la maison. Ça n'entrait pas vraiment dans ,les plans de l'In9

dien.Personne n'aurait pu croire que cette bébête venait de descendre d'un avion. Mais, bon, elle avait l'air bête, et peut-être que les idiots, quand ils prennent l'avion, portent leurs vêtements de tous les jours, la même blouse que pour donner à manger aux cochons. Merche s'occupait des cochons, et portait probablement cette blouse-là, lorsque l'Indien était allé les voir à Argentosa. Daniel et lui s'étaient rencontrés en prison. Ils y firent des plans. Beaucoup de plans. En taule, on parle pour parler. Il n'y a rien d'autœ à faire, et c'est gratuit. Le truc de Daniel, c'était les banques. Il s'était acheté un tracteur, une moissonneuse et pas mal de terres à force de hold-up. Quand ils s'étaient fait piquer, les gendarmes avaient descendu son pote. Mais Daniel pensait que son

frère Cristian

((

On l'appelle Cristin») aurait

assez de cran pour le remplacer. « Encore quelques années et il sera prêt. » Pour l'instant, il n'avait que seize ans. L'Indien avait dû accepter. Il n'y avait pas d'autre solution. Si Daniel marchait à fond, c'était parce qu'il ne connaissait pas Erguimbau. Alors, il leur avait exposé son idée. - Du tonnerre, avait dit Daniel. Merche fera la cliente. - Je veux pas emmener la gosse. - Désolé, mais c'est comme ça, avait rétorqué Daniel, très têtu, toujours la main sur le fusil de chasse. Mon frère et ma sœur vont partout où je vais. sol, avait rappelé l'Indien, menaçant. Ici, c'est moi qui commande. - Pas de problème, c'est toi qui commande, mais eux deux, ils viennent avec moi. Allez, on y va, grogna l'Indien, s'adressant à la gosse qui suçait son pouce à côté de lui. 10

-

Il y a une chose qui doit être claire,

Con-

-

Il sortit en appuyant brusquement sur la poignée de la Siata, pour rappeler qu'il était le chef. Ce soir-là, il portait, sur sa chemise à carreaux, une saharienne bleue qui, à première vue, lui donnait l'allure d'un chauffeur de taxi. Il ouvrit la portière arrière, pour permettre à Merche de descendre. - Allons, allons, répéta-t-il, d'un ton maussade. 0:40 Très calme, Daniel Consol essaya d'ouvrir la porte de la cabine, sans y parvenir. C'était la seule à être fermée. - Occupé, dit le chauffeur, de l'autre côté. Il en profitait peut-être, en même temps qu'il ramassait le paquet, pour déféquer. Cristin monta sur la marche de l'urinoir et fit semblant de pisser. Il regarda Daniel, qui lui fit un geste qui pouvait aussi bien vouloir diœ «Continue, tu t'y prends bien» que «Viens ici tout de suite ». Cristin l'interrogea d'un geste muet, trop évident peut-être, et Daniel s'exaspéra et décida de laisser tomber. A cet instant, on entendit le verrou de la cabine, et la porte s'ouvrit. Daniel chercha le pistolet dans son anorak, et Cristin cessa sa comédie. Un des deux types venait de sortir après s'être lavé les mains. L'autre se coiffait, ajustait le nœud de sa cravate. Le chauffeur de taxi faillit rentrer en plein dans Daniel. Il eut l'air agacé au lieu de s'excuser. Il portait un paquet enveloppé dans un plastique vert. Daniel siffla entre ses dents quelque chose que Cristin ne réussit pas à entendre. Le chauffeur de taxi se raidit, pris de panique. Maintenant, Cristin voulait vraiment pisser. 11

0:41 L'Indien lambina un peu avant de se placer tout près du taxi vide, d'où sortait la voix monotone d'un journaliste qui lisait les dernières nouvelles. La mairie d'Arbucies avait organisé un référendum sur les travaux d'élargissement d'un pont; trente-trois pour cent à peine des habitants s'étaient rendus aux urnes. L'Indien ouvrit la portière arrière du taxi et, de la tête, fit signe à Merche de monter. La fille obéit et resta là, enfoncée dans le siège, de mauvaise humeur, suçant son pouce et pensant, très très convaincue, que personne ne l'écoutait, que tous la haïssaient et qu'elle voulait les tuer, tous, et qu'elle le ferait dès qu'elle aurait une arme à portée de la main. L'Indien prit le volant. Les habitants d'Arbudes pensaient que le maire avait organisé le référendum parce qu'il pouvait tirer des bénéfices personnels de l'élargissement du pont. L'Indien n'en avait rien à faire d'Arbucies, de ses ponts et de ses maires. Le chauffeur n'avait pas laissé les clefs sur le contact. Les Consol n'allaient pas penser à les lui demander. Mais ce n'était pas grave: il ferait un pont, et tout serait prêt pour filer immédiatement. Au lieu de faire un pont, l'Indien fouilla la voiture et finit par trouver l'arme du chauffeur. Tous les chauffeurs de taxi en ont une, à cause des vols. Il trouva aussi une barre de fer qui devait mesurer plus d'un mètre et se terminait par un crochet pointu. On aurait dit le bout de ces manivelles qui servent à ouvrir les rideaux métalliques des commerces, mais quelqu'un avait eu l'idée de la scier et de l'affiler dangereusement. On y avait également ajouté un manche en cuir très facile à saisir, avec une bride pour 12

y passer le poignet et éviter de la lâcher complètement. Elle plut immédiatement à .l'Indien qui décida de la garder. L'Institut Català de la Salud (ICS), l'hôpital Santa Cruz et la mairie de Vie venaient de créer une association pour s'opposer à la démolition d'une résidence de la Sécurité sociale. L'Indien posa la barre de fer sur ses jambes, sortit son couteau à lame automatique, l'ouvrit, clic, ce déclic qu'il aimait tant, resta une seconde en extase, face à la lame propre, brillante et aiguisée. Ensuite, il commença à couper les fils, sous le volant, pour faire un pont. 0:42 - Donne-moi ce paquet et ne fais rien, j'ai un flingue, avait dit Daniel. Le chauffeur hésita, et cet instant d'hésitation aurait pu lui coûter la vie, mais finalement le bon sens s'imposa, comme l'avait prévu l'Indien. Pendant une seconde, il dut se demander si ce mec était un flic des stups. Evidemment non. C'était donc un voyou. Un voyou qui volait Garrido? Bordel de merde, un petit voyou capable de piquer la marchandise de Garrido était capable de n'importe quoi, même de provoquer une fusillade en plein aéroport. Que pouvait-il faire d'autre? Appeler les flics, avec ce qu'il avait entre les mains? Alors, il remit le paquet, regardant nerveusement à droite et à gauche, tout tremblant et en colère. Il n'avait pas abandonné son petit sourire de supériorité, qui voulait dire: « Toi, fais ce que tu veux, mais, à mon avis, tu vas te fourrer dans une sacrée merde, et je vois mal comment tu feras pour t'en sortir. » Maintenant, viens avec nous, chuchota 13

-

Daniel, en lui montrant son anorak entrouvert.

le bout de l'Astra sous

-

Pour quoi faire?

Chut! J'veux pas t'entendre. Passe devant, et au taxi, mais sans courir. T'inquiète pas pour moi, je te suis. Je te jure que je pourrais te buter sans problème. Compris? Il n'allait pas bouger tant que le chauffeur n'aurait pas répondu. Finalement, ce dernier fit oui de la tête. - Alors, en route. Il le laissa passer. Le chauffeur se mit en route avec Daniel derrière lui, presque collé, comme s'il lui avait raconté quelque chose à l'oreille. Et Cristin en arrière, l'ombre des deux

autres, comme un parasite,

« pour

au cas où »,

comme avait dit l'Indien. Ils traversèrent la lumière et le vacarme du hall de l'aéroport, des voix qui appelaient en différentes langues le voyageur Un tel, « prié de se présenter au bureau des renseignements d'Ibéria », des personnes âgées écrasées sous le poids de leurs propres bagages, courant d'un bout à l'autre, comme si on leur avait fixé un délai pour quitter l'endroit. Les portes vitrées s'ouvrirent automatiquement, les livrant au monde plus sombre, froid et camouflé de l'extérieur. Là, le chauffeur osa donner son avis. - Mais..., balbutia-t-il avec un demi-sourire. Mais t'es fou, toi... Tu sais pas ce que tu fais... Daniel l'interrompit: - Tu te la boucles ou je te descends. 0:43 Un couple de vieillards affolés, parlant uniquement l'anglais, s'était approché du taxi. Ils l'avaient vu garé, loin, et avaient joué les ma14

lins, traînant leurs bagages, pour passer devant les autres sans faire la queue. - Non, messieurs dames. J'ai un client, vous ne voyez pas? grogna l'Indien, leur montrant Merche. Les vieillards continuaient de baragouiner en anglais. Ils croyaient que l'Indien était un fainéant qui préférait faire la cour à sa fiancée plutôt que de travailler. - Allez vous faire foutre, messieurs dames! s'exclamait l'Indien, essayant de se faire comprendre par le ton. Et les autres, têtus, comme si de rien n'était, se disaient certainement qu'ils allaient appeler un gendarme, s'il refusait de les aider. C'est alors que le chauffeur du taxi, Daniel et Cristin sortirent du hall et avancèrent vers lui. Nom de Dieu! L'Indien avait envie de frapper les vieillards avec le crochet. Mais, au lieu de cela, il plongea sous le volant, mit en contact les fils qui firent rugir le moteur, et démarra. Il s'arrêta dix mètres plus loin. Il regarda Daniel et Cristin pour s'assurer qu'ils avaient bien compris, et poursuivit son chemin, plus calme, satisfait de constater que tout s'était passé comme prévu. Soudain, il se mit à rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Son rire ressemblait à la pétarade sourde d'un marteau-piqueur, mais il finit par se rappeler que Merche était à l'arrière, le pouce dans la bouche. Les Consol montèrent dans la Siata. Dans l'ombre du parking, Cristin était entré en scène et laissait apparaître son fusil à canon scié. Il s'installa sur le siège arrière de la fourgonnette, avec l'homme, enfonçant le canon de l'arme dans son ventre mou. Aussi mauvais tireur fûtil, il ne pouvait pas le rater. Daniel se mit au volant. Il démarra. Ils suivirent le taxi. 15

-

Cristin fixait le chauffeur droit dans les yeux, pour le convaincre qu'il était prêt à tirer, que ça ne lui faisait ni chaud ni froid de buter un guignol. Le chauffeur lui rendait un regard plein de supériorité. Comme bienveillant. Paternel. Le regrettant pour eux. - Mais qui êtes-vous? Vous n'avez pas la moindre idée de ce que vous êtes en train de faire... - Tu la fermes, oui ou merde? coupa Daniel. Tout avait été extrêmement facile. Les grands hommes commettent souvent ce type d'erreur. Ils se croient les plus malins, ils pensent avoir tout prévu ou, en tout cas, que personne n'osera s'en prendre à eux. Et ils se trompent d'un bout à l'autre. Sur les trois points. Ils ne sont pas les plus malins, ils n'ont pas tout prévu, et il y aura toujours quelqu'un pour leur rappeler qui est le coq dans le poulailler. Voilà ce que Daniel Con sol se disait, très fier de lui. 1:29 Le téléphone sonna alors qu'Erguimbau s'apprêtait à ôter sa robe de chambre et à se glisser dans son lit. Il venait de lire, en appréciant le silence de sa demeure accueillante, de sa maison complice et amie, et il avait failli s'endormir, sa tête avait dodeliné, une tête pleine de doux rêves. Une belle jeune fille contre son épaule, le délicieux contact d'une épaisse chevelure contre sa tempe, un parfum délicat et innocent. Il avait entrouvert les yeux, heureux, et avait décidé qu'il était l'heure de dormir. C'est alors que la sonnerie du téléphone réveilla Luisa. - Qui peut bien appeler à cette heure-ci? ditelle, étonnée. 16

- Oui, répondit-il, sur ses gardes, flairant le danger. - C'est l'Indien. Indalecio Monge. Tu te souviens de moi? Indalecio Monge. Le revoilà. Erguimbau avait fini par penser que l'Indien avait dû se dégonfler, mais pourtan't Garrido connaissait bien son boulot. Si Garrido avait annoncé que l'Indien allait venir, l'Indien allait finir par réapparaître tôt ou tard. En un éclair, le passé lui revint à la mémoire, des années en arrière, quand il possédait cette discothèque à San Andrès, qui marchait si mal. Quand, pour remonter un peu l'affaire, il avait fait du zèle auprès de PraderaOrtiz. Quand il récupérait les paquets chauds de Frankfurt, quand il traitait encore personnellement avec des individus comme l'Indien. L'Indien avait voulu les doubler, il leur avait fait croire qu'il avait été attaqué, qu'on lui avait volé le paquet qu'il devait remettre. Ils l'avaient coincé alors qu'il essayait de le revendre. Et ç'avait été à lui, Erguimbau, de le punir. - Ne vous inquiétez pas, avait-il dit à Pradera-Ortiz. Je m'en occupe. Il s'était chargé en personne de le cravacher, cent coups. Ensuite, il avait arrosé les plaies de vinaigre. Plus tard, on avait arrêté l'Indien pour trafic de drogue. Donner le nom d'Erguimbau n'aurait servi à rien: il était intouchable. Erguimbau avait ainsi voulu montrer à ses chefs et à ses subordonnés qu'il était presque invulnérable. Que l'Indien ne l'eût pas mouchardé aurait dû lui donner à réfléchir. Erguimbau y avait vu un bon signe: «Même un gars comme l'Indien n'ose pas me dénoncer. Même les gars comme l'Indien ont peur de moi et me respec17

- Erguimbau ? lança une voix agressive.

- Allô?

Il décrocha.

tent.

»

Il aurait peut-être dû se dire: «Un gars

comme l'Indien ne cafarde pas chez les flics. Un gars comme l'Indien considère la vengeance comme quelque chose de personnel et d'exclu-

sif.

»

Et l'Indien était là. Il avait purgé sa peine et comptait à présent le lui faire payer. Garrido l'avait prévenu, six mois plus tôt: - Monsieur Erguimbau, vous vous souvenez de l'Indien? Non. A ce moment-là, il ne s'en souvenait plus, et Garrido avait dû lui rappeler pas mal de détails, avant qu'Erguimbau ne dise: «Ah, oui. » - Eh bien, il traîne à droite à gauche et cherche des gars pour vous avoir. Il dit qu'il veut vous faire payer ce que vous lui avez fait, il y a quelques années. - Tiens! avait dit Erguimbau, imperturbable.
«

Tiens », pensa-t-il six mois plus tard, au télé-

phone. - Tu te souviens de moi? répéta l'Indien, impatient. - Oui, je me souviens. Par contre, je ne crois pas t'avoir autorisé à me tutoyer. Qui t'a donné mon numéro? - T'occupe pas de ça. Y a des trucs qui devraient t'inquiéter davantage. Par exemple, un copain à toi, qui est ici, avec nous... - J'ai pas d'amis. - Un nommé Salvador Romans, chauffeur de taxi. Je connais pas. Et c'était vrai. - Bon, maintenant, nous, on a un paquet à toi. Un pilote d'Ibéria l'avait laissé dans une cabine de chiottes de l'aéroport, et ton ami Romans, le chauffeur de taxi, l'a ramassé. Ça 18

-

doit faire plus ou moins un kilo. Un gros magot, pas vrai? Erguimbau respirait lentement et réfléchissait. Luisa avait allumé la lampe de chevet et le regardait avec curiosité, avec un demi-sourire confiant. Luisa n'était jamais au courant de rien. L'Indien continua: - Bon, nous, on veut simplement dix millions. On ira les chercher chez toi d'ici trois heures... - D'ici trois heures? protesta Erguimbau, pour gagner du temps. Il est une heure et demie. Tu t'imagines qu'à quatre heures et demie j'aurai dix millions? Qu'est-ce que tu crois? Que j'ai ça chez moi? Qu'il me suffit d'aller dans le jardin, que je vais les ramasser dans les arbres? - Là, tu me racontes tes problèmes, Erguimbau, et ça m'intéresse pas.

-

Ça va. Et que feriez-vous

si je refusais?

- Pour commencer, on écorchera ton copain Romans. Mort lente. Ensuite, on ira te rendre visite. Erguimbau réfléchissait. Luisa le regarda, soudain intéressée. Erguimbau lui adressa un sourire rassurant et ajouta un baiser. Elle se calma et répondit avec un autre baiser et un geste qui voulait dire «Qui c'est? ». Erguimbau fit une grimace comme disant que ce n'était rien, une bagatelle. Il soupira. - Ça va, dit-il. Accorde-moi le temps, jusqu'à huit heures... - Hors de question! .. - Ecoute, c'est l'heure de l'ouverture des banques. Je les ferai ouvrir une heure plus tôt spécialement pour toi. Mais vous vous engagez à ne pas toucher à Romans... Luisa fronça les sourcils. - Je vous retrouve où, à huit heures? 19

- Nous, on va cheznetoi... pas là. On trouve - Pas possible. Je serai pas dix millions comme ça, en restant chez soi. - Ta femme y sera. Ou sont enfants... tes - Tu te trompes. Ils ne pas à Barcelone.

Ça suffit, Indalecio... Tu me proposes un marché. Moi, j'accepte. Où tu voudras, et aux conditions qui seront les tiennes. A toi de jouer... L'Indien réfléchit. - D'accord. Je te préviens qu'on sera armés et prêts à tout. Je sais tout sur toi. Tu sais qui me l'a raconté? Tu te souviens de Paula? Ta secrétaire de la discothèque de San Andrés? Elle couchait avec toi, d'après ce qu'elle dit. T'as dû cracher pas mal quand vous vous êtes séparés, pas vrai? Tout ça, juste pour qu'elle ferme son bec. Tu vois, ç'a pas suffi. J'ai même pas eu besoin de lever le petit doigt. Elle avait gardé des agendas et des carnets de rendez-vous de l'époque où vous travailliez ensemble. Erguimbau ferma les yeux. Soupira. Il n'aimait pas les trahisons. - Je sais que maintenant tu as des cabarets, que tu es le proprio du Fox-Trot et du Kilimanjaro, et que tu as une chaîne de restaurants. Ça veut dire que t'as beaucoup de garçons, beaucoup d'employés et beaucoup de gens qui peuvent parler un peu trop. Alors, comme ça, petit à petit, j'ai recueilli quelques renseignements grâce à Paula, et aussi à un certain Loren, tu vois qui c'est, et voilà que Loren est très copain des hôtesses et des pilotes d'Ibéria... Enfin, ça suffit, pas la peine de fare des discours. Je connais même la forme de ta villa dans ce village de l'Ampurdam. Je connais l'âge de tes enfants, quatorze ans la môme, et neuf le garçon. - Que veux-tu insinuer par là ? - Je veux dire qu'à huit heures tu seras chez toi. Je te téléphone pour t'indiquer où tu devras 20

déposer les dix millions. Et si tu me trahis, ta femme et tes gosses vont payer. Compris?

n mentit avec l'aisance qu'assurent des an. nées et des années de mensonges: - Garrido, qui a des problèmes avec une lettre de change. On n'a pas idée de présenter une lettre de change à cette heure-ci. Evidemment, comme il est dans un night-club, les gens s'imaginent qu'ils peuvent lui parler affaires même la nuit. Rien de bien grave. Je vais régler ça, tout de suite. Rendors-toi. Il renoua son peignoir et sortit de la chambre, oubliant du même coup le visage de Luisa. 1:32 Il descendit dans son bureau. n éprouvait comme un tremblement très gênant à l'intérieur. Cela faisait longtemps qu'il ne se voyait pas directement mêlé à un conflit. Qui plus est, la dernière fois, c'était avec Martinard, un homme poli et raisonnable. Il s'aperçut qu'il n'avait plus l'habitude de la violence, de flirter avec elle, des bras-de-fer, de penser qu'après tout une gifle ça ne fait pas si mal que ça, et qu'il est aussi important de savoir encaisser que de rendre les coups. Seul, sans Luisa, il n'avait plus à faire semblant d'être sûr de lui. Il s'autorisa donc une grimace, un juron sourd entre ses dents, et composa le numéro du Kilimanjaro, comme s'il avait eu envie de casser le cadran. Il demanda Garrido. Il dit que c'était de la part d'Erguimbau. 21

- Compris, grogna Erguimbau. Il raccrocha. - C'était qui? s'enquit Luisa. - Rien de grave.

Garrido? L'Indien vient de me téléphoner. - Merde! fit l'autre, toujours très direct. Où êtes-vous? - A Gérone. Pour quoi que ce soit, à Gérone. Garrido savait déjà que ce «pour quoi que ce soit» voulait dire qu'Erguimbau se trouvait à Barcelone. - Et où est-ce qu'il a bien pu dénicher votre téléphone, ce petit voyou? - Un certain Loren, l'un de nos garçons. Il parle trop, apparemment. Trouve-le et file-lui un pourboire de ma part. Ne le bute pas, c'est vraiment pas le moment, mais fais en sorte qu'il boite pour le restant de ses jours. Je tiens à ce qu'à chaque pas il pense à moi.

-

-

Ne vous inquiétez

pas.

- Et... euh... en ce qui concerne l'Indien... Quand vous l'aviez vu traîner par ici, vous vous étiez intéressé à lui, j'imagine, n'est-ce pas? - Oui. Les rapports sont par là... On entendit des bruits de papiers pendant qu'il parlait. - On l'avait suivi, au cas où. J'ai appris qu'ils avaient loué un appartement près de la Méridiana et qu'ils avaient acheté de la ferraille chez Bolo... - D'où vient leur fric? - Ils ont fait quelques coups dans la province de Lérida. Le voilà, le dossier! Il s'est mis d'accord avec des paumés d'un village de la montagne, Argentosa. Les Consol. Daniel Consol a fait de la taule. Ils ont commis quelques hold-up, mais ils attaquaient surtout les contrebandiers qui traversaient la frontière par les Pyrénées. Ensuite, il paraît qu'ils ont volé des vaches et des moutons. Ils étaient mêlés à l'affair de l'abattoir clandestin de Tarrega. - Et tu dis qu'ils ont loué un appartement? - Oui, monsieur. Un premier étage. Après 22

San Andrés, du côté de la Tridinad Nueva, ou plutôt vers Torre Baro... - Donne-moi l'adresse exacte... - Vous voulez que je m'en occupe, monsieur Erguimbau ? - Non. J'ai déjà quelqu'un. Donne-moi l'adresse.

1:40 Le téléphone sonna plusieurs fois, beaucoup, tellement qu'Erguimbau s'inquiéta, pensant que Balboa n'était peut-être pas chez lui. Ce n'était pas si urgent, ils avaient le temps d'ici huit heures, mais Erguimbau pensait que plus vite il règlerait cette affaire, plus vite il pourrait se recoucher et se reposer, l'esprit tranquille. Finalement, Balboa répondit par un braillement infra-humain.

- Putain de merde, Erguimbau! Vous savez l'heure qu'il est? - J'ai besoin de toi, Balboa. Balboa se tut, se heurtant à ses angoisses personnelles. Il se tut comme si on l'avait frappé au ventre avec une liasse de billets à ordre, de dettes de jeu vieilles de plusieurs années qu'Erguimbau avait fait semblant de déchirer. «T'inquiète pas pour ça, Balboa, on est des amis, à charge de revanche. » Une longue amitié de fêtes et dîners payés par Erguimbau, et de coups de main sans importance, et «si la blonde te plaît, t'as qu'à me le dire, je lui parle pour toi et c'est du tout cuit », et cette terrible série de photos pornographiques où Balboa tenait le premier rôle. Quelle cuite, ce jour-là,
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- Quoi! - Balboa, Erguimbau à l'appareil.

quelle rigolade quand ils avaient joué à voir qui avait la plus longue, et le type qui photographiait. Tu te souviens, Balboa? Comment l'oublier, Erguimbau t'avait même montré tout le paquet, enveloppé dans de la cellophane avec un joli petit ruban, le jour de l'inauguration du Fox-Trot. - Viens, t'avait-il dit. Monte un instant dans mon bureau, j'ai une surprise pour toi... Des billets à ordre, des photos et des lettres intimes. Deux jours auparavant, justement, on avait publié la photo de Balboa dans plusieurs magazines d'actualité, pour célébrer sa toute récente promotion, et on le présentait comme un modèle de vertu et comme un noble représentant de l'évolution espagnole vers la démocratie. - Tu sais? lui avait dit Erguimbau, avec son répugnant sourire angoissé et son regard vide d'expression. Je suis le directeur gérant de cet établissement. Et j'aimerais compter sur toi. - Je te préviens, avait répondu Balboa entre ses dents, et si tendu qu'il devait faire un véritable effort pour remuer les mâchoires. Je ne ferai jamais rien contre la loi... - Jamais je n'oserais te demander une telle chose, avait protesté Erguimbau, l'air offusqué, et il s'éventait avec les billets à ordre du jeu clandestin, avec des photos scandaleuses et des lettres compromettantes. Il était vrai qu'Erguimbau ne lui avait jamais demandé quoi que ce soit contre la loi. Mais il était également vrai qu'à chaque fois qu'il lui demandait quelque chose, n'importe quoi, la moindre bagatelle, Balboa se souvenait de la liasse, et la rage et l'orgueil l'étouffaient. - J'ai besoin de toi, Balboa. - Qu'est-ce qui se passe? Vous ne pouvez pas attendre demain? 24