Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,44 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

UN DUEL AU SOLEIL

De
166 pages
Cet ouvrage tente de rassembler les fragments épars dispersés aux coins de l'Europe de la vie d'Archag Torcom, journaliste-soldat dont le destin hors du commun a été totalement dévoué à l'émancipation de son peuple du joug ottoman et à l'indépendance de l'Arménie. Lorsqu'il naît en 1878 à Cesare de Cappadoce en Turquie, Pierre Loti a 28 ans. Les deux hommes se rencontrent et inexorablement s'affrontent à propos de la Turquie…
Voir plus Voir moins

UN DUEL AU SOLEIL L'Affaire Pierre Loti-Archag Torcom

@ L'Harmattan, ISBN:

2002

2-7475-2630-5

NAZARETH

TOP ALlAN

UN DUEL AU SOLEIL L'Affaire Pierre Loti-Archag Torcom

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ici fut l'épée en la plaie, Une lumière dans la chair... ROUBEN MÉLIK Je regardais donc mon pays, dans moi, et c'était de la douleur;
.....................................................

- Mon pays, mon pays, attends, je vais t'en parler de mon pays; c'est obligé. C'est pas que ça compte dans l'histoire, c'est toute l'histoire. JEAN GIONO Après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme se réfugia dans le courage du désespoir. NICOLAS V. GOGOL

,

UNE ODYSSEE
Pierre Loti a allumé un bien étrange et gigantesque feu, fait de flammes de haine et de flammes d'amour: la passion, ce feu perpétuel comme la lutte de la haine et de l'amour. Pierre Loti pêche non seulement par un parti pris flagrant et compréhensible de sa part, mais aussi d'une naïveté subjective qui l'excuse en partie quant à la validité des témoignages qu'il considère à tort comme des documents, et qui ne résistent aucunement à la masse écrasante des rapports et des études objectifs - toute une littérature - consacrés à la Question d'Orient. L'odyssée démarre à Smyrne, ville portuaire à l'ouest de la Turquie, et prend fin à Smyrne: elle dure de fin première décennie à début deuxième décennie de ce siècle finissant, à peine douze ans. Rien qu'à tracer l'itinéraire de cette odyssée comme une feuille de route, on reste sidéré par la multiplicité des frontières, des champs

L'AFFAIRE PIERRE LOTI - ARCHAG TORCOM

de bataille et les lignes d'affrontements que l'homme traverse, des capitales et des pays qu'il parcourt en un laps de temps si réduit: le nommé Archag Torcom, jeune journaliste, s'enrôle dans l'armée bulgare et participe à la première guerre des Balkans. Officier stagiaire saint-cyrien, puis de l'armée suisse. Bref intermède, il envoie ses témoins à Pierre Loti pour motif de turcophilie exaspérante de l'écrivain, et croise le fer à Montmorency lors d'un duel avec le représentant de ce dernier, Georges Breittmayer, champion d'escrime de France. La Première Guerre mondiale déclenchée, on le voit sur le front de Galicie. Blessé, il passe à Petrograd d'où un peu plus tard il descend vers le sud, première étape: Tiflis, capitale de la Géorgie, au Caucase, où il est nommé commandant du détachement des volontaires armémens. On le retrouve à Erzeroum, puis à Kars, à l'est de la Turquie, et ensuite à Bakou, et encore à Petrograd et Arkhangelsk, devenu la capitale provisoire de la Russie, pour une courte période, lorsque survient la Révolution d'Octobre. Chef de la Mission militaire arménienne au Département des Pays alliés, d'Arkhangelsk il se rend à Londres où il s'installe toujours comme chef de mission. C'est déjà la fin de la guerre, mais celle-ci n'ayant pas apporté de solutions à tous les problèmes de son peuple et de son pays, il se prépare pour une autre guerre, cette fois en Asie Mineure, où déjà les Alliés d'hier s'activent pour le partage des zones d'influence. Il se rend à Washington pour plaider auprès des Américains en vue de mettre sur pied une armée. En désespoir de cause, il 10

UNE ODYSSÉE

se rend au Proche-Orient, à Athènes, d'où il regagne Smyrne, son point de départ initial, pour une ultime sortie héroïque. A la tête de ses soldats, il couvre la retraite des forces armées grecques devant la progression de l'armée kémaliste. En marge de ses activités militaires et en complément de celles-ci, chaque fois que la situation le permet, le lieutenant Torcom reprend sa plume pour rédiger comme correspondant des articles, des interviews et des commentaires concernant l'évolution de la situation sur le terrain, et les pourparlers entre les capitales directement impliquées. Journaliste en retard de l'ordinateur portable, s'exprimant parfaitement en français, il édite d'abord son propre journal, «Le Libéral», à Constantinople; il ambitionne même un titre de gloire littéraire; il se lie d'amitié avec Bertrand Bareilles, Pierre de Commines, Philippe Godet, Pierre Briquet. Il publie, sous le pseudonyme de Arsène Perlant un ouvrage intitulé: «Eternelle Turquie !», devançant de quelques mois seulement la publication, en janvier 1913, de «Turquie agonisante» par Pierre Loti. C'est dire combien brûlante est l'actualité se rapportant à l'Empire ottoman. Il publie des articles dans la presse parisienne, suisse, ainsi que dans «Les Bulletins des armées russes» pour faire connaître à l'opinion publique de la Russie les lourds sacrifices que subit le peuple français, particulièrement lors de la bataille de la Marne et de Verdun. Et mettant à contribution ses relations avec les milieux philanthropiques suisses, il contribue à l'organisation des collectes en faveur des blessés russes.

11

L'AFFAIRE PIERRE LOTI - ARCHAG TORCOM

Toutes ces activités, épuisantes au plan physique et moral, dans des conditions impossibles, sur le terrain des différents fronts, ne s'enchaînent pas dans la continuité, et rendent de ce fait difficiles la perception d'une image concrète du personnage, la clarification de son œuvre dans son ensemble, de son implication dans les efforts de libération de son peuple et de son pays, pour lui faire la place qu'il a méritée dans l'histoire, dans la mémoire collective. Où se situe sa place? Partout et nulle part. Et ainsi se confmne le fait qu'il s'est dépensé sans compter. La réalité devient alors ombre insaisissable: la légende ou l'oubli. Condensées dans la durée: à peine un peu plus de dix ans, ces activités, militaires et journalistiques, font de la vie de cet homme, journaliste-soldat, un destin hors du commun, qui force l'admiration. Ce livre ne ravive pas les haines, ni n'insulte le souvenir. Il ambitionne de rassembler les fragments d'une vie, et rassemblant ces fragments épars, dispersés aux quatre coins de l'Europe, dresser une esquisse de biographie. Car sa biographie reste à écrire.

COMPRENDRE SMYRNE
Smyrne, rue Galazio, le 18 avril191 0 Ce matin, Archag Torcom quitte sa paisible demeure, traverse la rue, et se dirige vers la Poste qui est sous administration française, pour y chercher son courrier. La chaleur est déjà accablante. Il ne se doute de rien. Au guichet, l'employé l'ayant reconnu, l'informe qu'un vigile de la Banque Ottomane y était déjà venu et avait laissé un message, précisant qu'un pli urgent, expédié de Constantinople, l'attendait plutôt à la banque. Intrigué, il va à la banque pour tirer au clair cette affaire de pli urgent. Le vigile absent, personne ne peut le renseigner. Il y retourne un peu plus tard, mais sans résultat encore une fois. De plus en plus soupçonneux, il revient à la Poste pour se faire vérifier l'information du

L'AFFAIRE PIERRE LOTI -ARCHAG TORCOM

matin et essayer d'en savoir un peu plus. L'employé de la Poste reste catégorique:
- Oui, Monsieur, le vigile de la banque est bien

venu plusieurs fois, vous chercher... Retour à la banque. Il retrouve enfin le bonhomme au corps de garde de l'établissement bancaire. A la vue de l'homme recherché, le vigile a enfin un sourire de satisfaction. Il met en hâte ses bottes pour avoir une tenue réglementaire et tâche de se faire humble, prévenant, respectueux. Archag Torcom déjà voit dans ses gestes quelque chose de louche, de suspect. Un pressentiment.. . Et le dialogue s'engage entre les deux, le vigile tentant de se faire comprendre le plus clairement possible, sans être bavard, tandis que lui il veut tout savoir, ici et maintenant. - C'est bien vous qui êtes venu me chercher? - Oui, Monsieur. - Qu'est-ce que c'est, cette histoire de paquet envoyé de Constantinople? - Ce n'est pas un paquet, Monsieur, c'est un document, précise le vigile. - Bon, remettez-le-moi. - Je ne l'ai pas sur moi, Monsieur. Il est au poste de police de Fassoula. Je vais vous y conduire... - Merci, je ne tiens pas à y aller par cette chaleur. Vous porterez ce document chez moi. - Je ne peux pas, Monsieur. Le commissaire m'a ordonné de vous accompagner au poste. - Mais je ne tiens pas à y aller, surtout avec vous! - Vous pourriez... vous égarer, Monsieur, et comme 14

COMPRENDRE SMYRNE

il s'agit d'une chose importante, si vous le voulez, je vous précéderai de quelques pas, pour vous montrer le chemin. .. - Et si je ne veux pas? - Il le faut, Monsieur, il le faut. Nous sommes des pauvres gens; vous me feriez du tort en refusant de m'accompagner. Le vigile insistanL. très humblement, l'homme finit par céder et le suit, mais à distance, jusqu'au poste de police de Fassoula, où le premier retrouve enfin sa superbe et déclare avec satisfaction évidente qu'il vient d'accomplir sa mission:
- Je l'ai enfin emmené, mon chef!

Celui à qui sont adressés ces mots, doit sûrement être le commissaire de police, dont la première attitude est d'examiner du regard l'homme introduit dans son bureau. Il est jeune, à peine la trentaine passée, un corps bien bâti, les yeux noirs d'un regard perçant, les cheveux coupés à ras. Il a le physique plutôt militaire, ne suggérant pas du tout un penchant intellectuel. Et pourtant il est une personnalité connue comme un brillant journaliste, s'exprimant régulièrement dans une publication, «La Réforme», qu'il édite d'ailleurs à ses frais... Il est respecté autant que craint, pour ses critiques sans concession. Justement ce jour-là, il est invité pour un déjeuner chez le Préfet. Après un moment de silence, Torcom enchaîne:
- Vous avez, paraît-il, un document à mon adres-

se, mais quel qu'il soit, voulez-vous me dire avant tout, pourquoi vous me faites rechercher par un vigile de la 15

L'AFFAIRE PIERRE LOTI - ARCHAG TORCOM

Banque Ottomane, sachant que la rue Galazio où je demeure, est à deux pas du poste. - Excusez-nous, Monsieur, il y a eu un malentendu, ne vous formalisez pas. Vous n'êtes pas sans savoir que les vigiles ne font pas preuve de beaucoup de tact... - Je trouve au contraire qu'il en a eu beaucoup à mon égard, mais enfin, de quoi s'agit-il ? Le commissaire Zia prend alors un ton mielleux: - Monsieur, notre patrie a besoin des hommes de votre valeur qui nous apportent la lumière de la civilisation européenne... Je suis tout à fait désolé de vous avoir dérangé, mais le Procureur impérial a une communication à vous faire. Il m'a chargé de vous envoyer au Kanak. Le Konak est la résidence officielle du préfet, la préfecture de la région de Smyrne. - J'y vais justement pour déjeuner avec le préfet. Je verrai ensuite le procureur. - Je vais vous faire accompagner. - Mais je connais le chemin du Konak. - Monsieur, j'ai l'ordre de vous faire accompagner. - Tiens, tiens. Et de qui émane cet ordre? - Du Procureur impérial lui-même. - Vous m'arrêtez alors... - Non, Monsieur, qu'à Dieu ne plaise, arrêter un homme de votre valeur... Mais Archag Torcom refuse toujours, et avec de plus en plus d'insistance, de se faire accompagner chez le procureur, par des agents de police, armés de fusils et baÏonnettes. Finalement, le commissaire Zia accepte sa proposition de faire le chemin de la préfecture en compagnie 16

COMPRENDRE SMYRNE

d'un officier de l'armée et en voiture. Mis au courant de l'incident et arrivé sur les lieux, le vieux capitaine, chargé de l'accompagner, s'avance vers lui, et tendant sa main, lui déclare d'un ton un peu navré et rassurant: - Mais je vous connais, Monsieur, je lis toujours avec plaisir vos articles dans «La Réforme». Je serais heureux de vous tenir compagnie jusqu'au Konak. Ainsi on conduit Archag Torcom en prison pour délit d'opinion, avec tant d'égards: - Passez, je vous en poe... Il est mis aux arrêts 1. Smyrne a un charme particulier pour mille raisons. La ville garde de son lointain passé un prestige glorieux que lui ont généreusement octroyé les légendes mythiques depuis Homère. Ne fut-il pas le lieu de rencontres des dieux? Ne s'est-il pas, à un moment donné, trouvé sur l'itinéraire d'Alexandre le Grand? Bientôt la région devint le berceau de la civilisation grecque. La ville était citée par des célèbres historiens comme modèle de prospérité et de développement. Les empereurs romains chériront cette ville comme «la plus belle ville d'Asie»2. Plus tard, à l'aube de l'ère chrétienne, avec Ephèse, elle devient le haut lieu du martyrologe chrétien. A la faveur de la consolidation des liens entre les deux rives la mer Egée devient effectivement un lac grec. Les Croisés, se dirigeant vers la Ville sainte, étape incontournable, y feront halte, avant de poursuivre leur chemin à travers la Petite Arménie, vers Jérusalem. Quatre siècles durant, elle fut au coeur des convoitises entre l'Orient et l'Occident, subissant les attaques des Seldjoukides, des Perses et des hordes turco-mongoles. 17

L'AFFAIRE PIERRE LOTI - ARCHAG TORCOM

La ville ne perdra pas son attrait sous domination ottomane: les cours et les Républiques d'Occident convoiteront toujours cette ville où le commerce se développera sans interruption, contribuant largement à sa prospérité, la rendant ainsi le premier port du Proche-Orient, et lui permettant de devancer même Constantinople la métropole, ainsi que d'autres villes portuaires. C'est au XVIIIe siècle que la ville se forge son caractère cosmopolite devenant la ville levantine par excellence, où l'on parle bien avant le règne du Roi-soleil, italien, français, anglais, hollandais, mais aussi et surtout le grec, puis le turc et l'arménien. Si l'on y pratiquait ces langues, ce n'était pas sans raison. La décadence de l'Empire ottoman avait, à la faveur des droits octroyés par les sultans dans le cadre des Capitulations, facilité l'implantation des sociétés européennes gérant les affaires et l'administration de la ville: les deux grandes lignes de chemin de fer étaient par moitié anglaise et française. Française était aussi l'administration du port, des transports en commun. Les Américains et les Anglais, les Belges et les Hollandais s'étaient à leur tour taillé leurs parts.3 Archag Torcom apporte, par une description saisissante, un ultime témoignage de première main avant que le rideau ne tombe douze ans plus tard: «De toutes les artères de la grande ville la foule - une foule bigarrée se déverse sur le quai. Les tramways marchent à pas lents. Le cor des conducteurs éclate lamentablement et meurt de même. Sur les terrasses des cafés la bière coule à flots. Les mamans à la démarche lasse ont des regards langoureux. Les jeunes filles, alertes, ont des regards d'acier. 18

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin