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'UN EXPLORATEUR DU CENTRE DE L'AFRIQUE
PAUL CRAMPEL
(1864-1891)

CQIlection « Racines chLPrésent », dirigée par Alain Forest

BOUQUET Christian, Tchad, genèse d'un conflit. LAKROUM Monique, Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années trente. DESCOURS-GATIN Chantal, VILLIERS Hugues, Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. LIAUZU Claude, Aux origines des tiers-mondistes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). AYACHE Albert, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). PABANEL Jean-Pierre, Les coups d'Etat militaires en Afrique Noire.

LABORATOIRE

«

Connaissancedu Tiers-Monde- Paris VII»,

Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIXe-XXe s.), 2 vol. INSEL Ahmet, La Turquie entre l'ordre et le développement. WONDJI Christophe, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. OLOUKPONA- YINNON Adjai Paulin, H... Notre place au soleil", ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). BERNARD-DUQUENET Nicole, Le Sénégal et lefront populaire. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'Histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854. CAHSAI Berhane, E. CAHSAI-WILLIAMSON, Erythrée: un peuple en marche (XIXe-XXe s.). GOERG Odile, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. RAOUF WaIif, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba 'th et Nassérisme. Suite enfin d'ouvrage

PIERRE KALCK

UN EXPLORATEUR DU CENTRE DE L'AFRIQUE
PAUL CRAMPEL
(1864-1891)

Editions L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur
Réalités Oubanguiennes. Préface de Barthélemy Boganda. BergerLevrault, Paris, 1959, Prix Lucien de Reinach de l'Académie des Sciences morales et politiques, 1961. Histoire centrafricaine des origines à nos jours. Tome I des origines à 1900 (passé précolonial et rivalités coloniales). Tome II de 1900 à nos jours (colonisation et décolonisation) Thèse de doctorat d'Etat ès Lettres. Paris, Sorbonne 1970. Central African Republic, afailure in decolonisation. Pall Mall Press, Londres, 1971. Historical Dictionary of Central African Republic. Metuchen N.J., The Scarecrow Press (2e édition, 1992). Histoire centrafricaine. des origines à 1966. L'Harmattan, Paris, 1992, Prix Georges Broel de l'Académie des Sciences d'OutreMer, 1992. Central African Republic. World Bibliographical Series, volume 152, Oxford, Clio Press, 1993. Centrafrique, Collection « A la rencontre de », L'Harmattan, Paris (à paraître).

@ L'HARMATTAN, 1993 ISBN: 2-7384-1977-1 4

I

La vocation

A vingt et un ans, Paul Crampel, étudiant à la faculté des lettres de Nancy, venait frapper à la porte de Pierre Savorgnan de Brazza, fondateur du Congo français. A vingt-six ans, il tombait sous les sagaies d'un sultan centrafricain. Une aussi courte destinée allait avoir de grandes conséquences sur le sort de la partie de l'Afrique noire, aujourd'hui francophone, qui s'étend de Brazzaville à Alger. Personne ne pouvait alors penser qu'un rêve d'adolescent, soutenu par un ami journaliste, écouté un peu distraitement par le ministre compétent, bientÔtcompromis par la logique même des événements, finirait par devenir réalité. Paul Crampel s'était engagé en Afrique avec toute la fougue de sa jeunesse qui le jetait face aux obstacles. On retrouve dans les années qui précédèrent son départ une série de motivations qui expliquent ce saut dans l'inconnu. Il voulait dissiper les nuages tristes de son enfance, rendre possible un grand amour et réaliser le personnage d'explorateur pacifique incarné alors par le seul Brazza. Avec une énergie et une rapidité de décision peu communes, il devait en un rien de temps transformer un rêve d'étudiant en un grand dessein. fi est intéressant de relever que plusieurs grandes explorations africaines de l'époque ont trouvé une origine dans une 5

enfance empreinte de morosité. Crampel évoquait souvent, dans ses lettres d'Afrique, des souvenirs familiaux. Son père, Victor Crampel, strasbourgeois sombre et digne, avait obtenu un baccalauréat qui ne lui avait pas donné la situation sociale à laquelle il pouvait prétendre. Surnuméraire de culture à l'administration des tabacs en 1858, il était devenu vérificateur. En 1863, il avait épousé (avec l'autorisation de son administration, comme il était de règle à l'époque) Elizabeth Pierret. Le jeune Paul naissait à Nancy le 17 novembre 1864. Victor Crampel sera victime des consignes données pour ralentir la carrière de tous les fonctionnaires entrés dans l'administration avant 1860 et dont les sentiments républicains étaient d'emblée considérés comme douteux. Nous avons retrouvé dans son dossier la note confidentielle qui enjoignait, quels que fussent les mérites de Victor Crampel et sa manière de servir, de ne le faire avancer qu'à l'ancienneté. Ses supérieurs ne trouvaient d'autres griefs à son encontre qu'une trop grande bienveillance vis-à-vis des agents qui étaient placés sous ses ordres. Quant à sa mère, Elizabeth Crampel, elle se réfugiait dans une piété excessive que le jeune garçon ressentait comme frustratoire. Les Crampel devaient avoir un second enfant, Marie, de constitution chétive. Paul Crampel devait effectuer ses études secondaires au collège (aujourd'hui lycée Paul Crampel) de la petite ville de Belvès en Dordogne, dans laquelle avait été muté son père. Brillant élève, mais supportant mal une discipline qu'il jugeait d'un autre âge, le jeune garçon passait en 1880 à Périgueux son baccalauréat avec dispense d'âge. Son père l'envoyait au lycée Henri IV à Paris pour y préparer le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure. La déception de Victor Crampel fut grande de voir son fils abandonner « khâgne» pour s'inscrire à Bordeaux en faculté des lettres, puis manifester bientôt le désir d'abandonner la licence de philosophie pour le théâtre. Paul Crampel était à la recherche d'un rôle, d'un grand rôle qui le sauverait de l'étouffement que représentait pour lui le cercle familial. Ce jeu le mènera rapidement jusqu'au centre de l'Afrique. Cette réaction n'était cependant pas une fuite. La correspondance de l'explorateur montre que Crampel, à aucun moment,

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ne s'estimait en rupture avec sa famille. « Nous sommes d'une
race où les attaches sont solides », écrira-t-il à plusieurs reprises à une famille qu'il devait rêver d'associer à son succès. Ses lettres des bords de l'Ogoué ou de l'Oubangui sont des analyses du cercle familial. Elles remémorent les patenÔtres abusives de la mère de famille, les difficultés de la jeune sœur, les brimades imposées au père par une administration « consommatrice de vie» et remplie de « phylloxeras et autres sous-inspecteurs ». Peut-être Crampel se serait-il contenté du dérivatif que constituait une carrière d'acteur pour échapper à la morosité familiale. Le coup de foudre qu'il éprouva en 1883 à Bordeaux pour une jeune cousine le conduisit à abandonner le rôle pour l'exploit. Un de ses condisciples de faculté, fils du colonel Lamey, ancien officier d'ordonnance de l'empereur Napoléon III, et ancien aide de camp du prince impérial, avait reconnu le jeune nancéien comme un parent et il l'avait présenté aux siens. Pallie Lamey, atteinte alors d'une sorte de maladie de langueur, s'éprit du jeune étudiant. Ce fut pour elle une sorte de résurrection. « Si nous ne nous étions rencontrés, il est vrai, je serais sous terre et lui au théâtre », écrira-t-elle plus tard. Chez lui, cette rencontre fera naître le désir de l'exploit. Paule Lamey, devenue en 1889 Paule Crampel après le retour du Gabon et avant le départ pour l'Oubangui, pouvait légitimement considérer la grande entreprise de son mari comme son enfant. Elle survivra à l'explorateur soixante-douze longues années, entretenant son culte. « J'ai été la première à voir naître dans ses yeux son grand dessein », répétait-elle. Mais l'exploit ne sera rendu possible que par la rencontre du jeune étudiant et de son modèle, de son héros, l'explorateur Pierre Savorgnan de Brazza. De retour en 1884 dans sa ville natale où venait d'être réaffecté son père, Paul Crampel avait transféré son inscription à la faculté des lettres de Nancy. Il signait un engagement décennal dans l'Education nationale pour les commodités diverses que cette situation comportait alors. La licence de philosophie et la carrière de professeur ne meublaient plus cependant, depuis de longs mois, ses pensées. L'exploit auquel il songeait serait africain, congolais. Il devait nécessairement l'être, puisque la légende populaire s'était emparée depuis 1882 de Brazza et de son exploration. 7

Toute la France connaissait la scène de l 'hôtel Continental au cours de laquelle, Stanley, qualifié par la presse parisienne de « canonneur de nègres », avait défié l'officier français « conquérant pacifique ». Stanley avait lui-même, du reste, contribué à fixer dans l'opinion française l'image d'Epinal de l'épopée Brazza. « Lorsque je l'ai vu pour la première fois sur le Congo en 1880 », déclarait-il, « il se présenta à mes yeux sous la figure d'un pauvre va-nu-pieds, qui n'avait de remarquable que son uniforme en loques et un grand chapeau défoncé. Une petite escorte le suivait avec 125 livres de bagages. Cela n'avait rien d'imposant. Il n'avait pas même l'air d'un personnage illustre déguisé en vagabond, tant sa mise était piteuse. J'étais loin de me douter que j'avais devant moi le phénomène de l'année, le nouvel apôtre de l'Afrique, un grand stratège, un grand diplomate et un faiseur d'annexions. La Sorbonne le reçoit, la France l'applaudit. Que dis-je? le monde, y compris l'Angleterre, l'admire. » Paul Crampel apprenait en 1886 que Brazza se trouvait à Paris, mobilisant l'opinion contre les manœuvres de Léopold II visant à interdire aux Français l'accès de l'Oubangui. Il apprenait aussi que le fondateur du Congo français recherchait un jeune universitaire pour remplacer son secrétaire Chavannes, chargé de construire Brazzaville. Brazza fut séduit par la résolution du jeune homme accoum de Nancy. Ill' engagea sur le champ.

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II

Dans l'ombre de Brazza

Le 18 novembre 1885 Brazza, était arrivé à Paris avec un programme de séjour chargé. Il lui fallait obtenir des bureaux hésitants les mesures d'organisation de la nouvelle colonie que l'on envisageait de construire avec le vieux Gabon, augmenté de toutes les découvertes faites dans le bassin de l 'Ogoué, du Congo et du Kouilou-Niari. Mais Brazza se proposait surtout de déjouer les manœuvres qui tentaient de soustraire à la zone d'influence française le pays des Boubangui et d'empêcher ainsi toute expansion vers le nord de ce Gabon-Congo. La convention franco-1éopo1dienne du 5 février 1885 fennait aux Français l'accès des régions du nord. Or pour Brazza le Gabon-Congo ne devait être que l'amorce d'un territoire plus vaste. Malgré les moyens ridicules mis à sa disposition et la sourde hostilité des ministères, toute l'activité de l'explorateur tendait à préserver cette expansion vers le centre du continent. En janvier 1886, Brazza était à Bruxelles. Le roi Léopold avait recommandé à Strauch d'être très prudent dans ses conversations avec l'explorateur français et de ne pas parler ouvertement de cet Oubangui, découvert en 1884 par le pasteur 9

Grenfell de Kinshasa, puis par le capitaine belge Hanssens, et remonté déjà par le pasteur jusqu'aux rapides de Zongo, audelà du quatrième parallèle. Brazza disposait de son côté des renseignements fournis par son frère Jacques et par son adjoint Albert Dolisie. Ce dernier avait fondé le seul poste européen sur cette grande rivière d'Oubangui dont l'existence avait été habilement dissimulée par les plénipotentiaires léopoldiens à leurs partenaires français lors de la négociation de la convention du 5 février 1885. Brazza, par une conférence au Cirque d'Hiver le 21 avril 1886 faisait naître un véritable mouvement d'opinion en faveur d'un Oubangui français. Il réussissait aussi à convaincre le Quai d'Orsay des manœuvres du roi Léopold. On sait qu'il fut l'inspirateur de la fameuse note de 1886 qui affirmait les droits de la France sur tout le bassin de l'Oubangui. En même temps il obtenait la signature des décrets d'avril 1886 qui le nommait commissaire général du gouvernement français dans l'Ouest-Africain et organisaient la colonie du Gabon-Congo. Brazza n'était plus un simple chef d'exploration, mais un véritable proconsul de la République. Son premier compagnon, le docteur Noël Ballay était nommé gouverneur du Gabon, tandis que son secrétaire particulier, Charles de Chavannes était désigné pour remplir les fonctions de délégué du commissaire du gouvernement au Congo avec résidence au poste de Mfoa, qui portait déjà le nom de Brazzaville. La place de Chavannes était disponible et Brazza devait la donner d'emblée à l'étudiant nancéien plein d'ardeur qui avait forcé sa porte. Sans attendre, Brazza devait mettre le jeune Crampel au travail et il le chargeait de l'aider dans toutes ses luttes avec les bureaux des ministères. Crampel devait ainsi rédiger pour Brazza des rapports passionnés qui stupéfiaient et embarrassaient les chefs de bureau. Il bousculait notamment les services du ministère de la Marine auprès desquels, Brazza accablé par les rapports de la station de Libreville, n'était pas personna grata. Le futur explorateur devait aussi profiter de ce séjour à Paris pour se lancer dans toutes sortes d'activité qui devaient attirer sur lui l'attention. Il ne cachait pas son dédain pour la 10

société bourgeoise et le monde des ronds-de-cuir. Sa chambre servait de lieu de réunions à des délégations d'ouvriers mécontents qu'il conduisait jusque dans les bureaux des ministères pour y déposer les revendications qu'il avait lui-même rédigées. fi participait dans d'autres domaines à des manifestations spectaculaires. C'est ainsi qu'il prenait notamment part à une audacieuse course en ballon qui manquait de finir tragiquement Se présentant sous ce jour il était bien difficile au jeune homme d'obtenir, des ronds-de-cuir qu'il pourfendait, la nécessaire autorisation que devait lui donner le ministère de l'Education nationale (dont il dépendait du fait de son engagement décennal) pour accompagner Brazza. Brazza dut s'adresser au général Boulanger, alors ministre de la Guerre, pour enlever cette décision. Dévoré par l'ambition, Boulanger ne pouvait rien refuser au populaire explorateur du Congo. En avril1886, devant une chaleureuse recommandation de Boulanger, les bureaux s'inclinaient. Le 16 novembre 1886, le ministère de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes, René Goblet, adressait à Crampel un arrêté qui le chargeait d'une « mission scientifique gratuite dans l'Afrique occidentale », tout en maintenant la validité de son engagement décennal et de sa dispense de service militaire. En février 1887, après avoir revu Paule Lamey avec laquelle il se considérait comme fiancé, Paul Crampel, secrétaire particulier du commissaire général, s'embarquait pour le Congo. Le 16 février à Dakar il foulait pour la première fois le sol africain. Brazza lui avait confié le soin de recruter des tirailleurs et des porteurs tout le long de la côte. Arrivé au Gabon, il était déjà pris de nostalgie à l'égard de la famille. Fiancé, il semblait reculer devant l'aventure dans laquelle il s'était engagé. « Voyez cependant à quoi mène un cabotinage », écrivaitil à ses parents le 20 avril 1887. « Me voilà empêtré parmi les
sauvages, les marais, les fièvres, les mariages! Après une promenade (que j'espère d'ailleurs assez courte) la famille me reprend et moi-même je compte me jeter dans l'engrenage

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pour y passer tout entier. Pauvre de nous! Pourquoi nous faut-il donc toujours une marotte? Ce serait si bon de se laisser vivre naturellement, doucement, suivant la bonne loi naturelle de Montaigne ou Rabelais... » La société coloniale du Gabon de l'époque devait quelque peu rafrafchir ses ardeurs pour les pays nouveaux. « Congo ne me sera pas mauvais », écrivait-il avec une pointe d'amertume. « J'ai tout loisir, surtout à Libreville de devenir philosophe, c'est-à-dire sage. Seul dans mon bureau (tous mes secrétaires filent l'un après l'autre à l'hôpital et je reste avec un malheureux petit écrivain noir) je peux me remémorer les joies perdues du lycée, les bonheurs de l'enfance, etc., je puis aussi m'offrir de belles pensées sur les luttes de la vie. Je suis en effet dans un fauteuil très commode pour regarder les splendides batailles que se livrent nos ambitieux au petit pied. A l'horizon, j'ai de beaux travaux à exécuter, une femme à épouser, des enfants à élever, un Dieu
avec lequel me raccommoder...
»

Mais ses premières tournées en brousse avec Brazza l'arrachaient bientôt à ces moments de cafard. « En route, je ne me sépare pas de Brazza. Nous couchons sous le même morceau de toile accroché à la même branche ». L'entente semblait parfaite. « Un soir que je m'étais attardé à la chasse », écrivait-il le 11 mai 1887 à sa sœur Marie, « ne m'a-t-il pas envoyé toute la police de Libreville ». Et d'évoquer un soir d'inquiétude familiale à Belvès à la suite d'un retard tardif à la maison. « Brazza a toute confiance en moi », ajoutait-il, « et comme forcément je suis entré dans tous ses secrets, il ne peut que me traiter en ami ». Crampel avait cependant très vite perçu le défaut majeur du commissaire général: « Brazza, notait-il, est plus que jamais hésitant, flottant d'idées. En outre sa situation vis-à-vis du gouvernement lui donne une indécision nouvelle. Je fais des prodiges pour démêler le définitif et pour fixer enfin quelque chose par écrit. Sans moi, je crois qu'il resterait des mois à noircir des brouillons d'où rien ne pourrait sortir». A la fin du mois de mai 1887, Crampel accompagnait Brazza dans une mission dans l'intérieur et ce voyage devait lui révéler la vie de brousse. L'indécision de Brazza continuait de le surprendre : 12

« Avec notre chef-bohême », écrivait-il de Booué à ses parents le 24 juin, « je ne sais jamais les projets d'itinémire, ou plutôt j'en apprends plusieurs par jour. Je comptais ne faire dans le haut fleuve qu'un séjour d'un mois. Peut-être

sommes-nous partis définitivement. » Crampel s'occupait de tout: « Je cumule les fonctions de secrétaire particulier,
général, copiste, etc., chef de convoi, chef de pirogue avec mission de recruter les paysans, coiffeur de la troupe, barbier, cuisinier (!), infirmier, pourvoyeur aux provisions, etc. » « Je suis à une école où l'on apprend », reconnaissait-il. « En ce moment, je dépense chaque jour des trésors de politique et je dois me perfectionner vite car je réussis, ce à quoi je ne comptais guère. 1) Tout en n'aliénant pas un atome de ma personnalité, en gardant mon franc-parler et ma liberté de jugement, je parviens à rester le compagnon et l'ami de Brazza. Il y a eu des instants de froid: je suis loin en effet de le trouver irréprochable de forme et de fond et quand je ne lui dis pas, ma réserve, jurant avec les flatteries d'alentour, le lui fait comprendre. Malgré tout nous continuons à vivre en excellente intelligence. Il sait que je lui suis attaché mais que je ne souffre pas une concession de pensée pour obtenir un avancement. Ma position est nettement définie, ce que je voulais. 2) Je suis aimé du personnel. On sait que de moi dépendent un peu les promotions. Cela suffit. Les jaloux, s'il en est, font chorus avec les admirateurs. 3) Je suis adoré des Noirs. Pauvres diables! la conquête pacifique ne les a guère habitués à des traitements de gens civilisés. Il y a long à dire là-dessus. Pour le moment je pense et n'écris pas. Quoi qu'il en soit j'essaye de trouver quelques sentiments d'hommes chez tous ces esclaves devenus lâches, menteurs, voleurs. Ils ont les défauts des Blancs et ont perdu les qualité des Noirs. Sympathiques quand même puisqu'ils ne sont en somme que nos enfants mal élevés. Ils ont un flair merveilleux pour voir du coup parmi les nouveaux ceux qui seront leurs amis. Ils s'exposent même ensuite à des punitions de tout genre pour savoir jusqu'à quel point ils peuvent compter, en cas de faute, sur la bonté de ces nouveaux amis. L'écueil est difficile à éviter. Bon-bête, on est coulé. Bonsévère, on risque de n'être pas compris. Jusqu'ici le résultat que j'ai obtenu me satisfait. Je n'ai pas seulement commandé l'exécution la plus légère, mais je

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n'ai pas levé la main sur qui que ce soit. Avec ma vivacité, n'est-ce pas admirable, chère sœur ? Cela me permet naturellement d'être impitoyable pour ceux des nôtres qui se transforment en grands inquisiteurs dès leur arrivée. »

Ces premiers contacts avec I'humanité africaine ramenait curieusement Crampel à sa famille. « Dans mes chasses, mes explorations », écrivait-il dans cette même lettre à sa sœur, « je pense souvent à la joie de
revenir un jour dans un milieu où idées et affections se partagent. La famille d'ici m'apprend à mieux comprendre la famille de là-bas. L'autre jour, je suis allé, premier blanc, dans un village éloigné du fleuve. Les chefs après m'avoir montré leurs dents et leurs fusils, m'ont admis dans la casefétiche (grand honneur !) et tout s'est admirablement terminé puisque j'ai rapporté de là-bas des bananes pour nos hommes. Pendant mes quelques heures de séjour au foyer (!) des Bimbonas, j'ai revu tous nos foyers d'Aiguillez, de Belvès, de Malzéville, etc. Même aux jours des plus grands fouillis (ils y en a eu mais vous n'en étiez pas responsable, mère, puisque vous assistiez à la bénédiction, ni vous, sœur, puisque vous rentriez fatiguée de chez les sœurs) nos cuisines étaient des palais... que je voudrais habiter encore» et il terminait: « sentiments de fils - et de père - profondément dévoués. »

En août, la tournée de Brazza, sans itinéraires précis, allait conduire la petite troupe vers le pays téké « sec et sans arbres» et vers des villages « où l'on se bat ». Brazza était malade, « il se quinine de plus en plus» écrivait Crampel. Sur les conseils de Crampel, Brazza décidait de venir camper chez le chef Opandi, de réputation belliqueuse. Les chemins étaient jalonnés de cadavres. Ce séjour en pays téké devait être une dure épreuve pour Paul Crampel. n devait s'aguerrir dans ces difficultés. Mais la belle amitié avec Brazza s'assombrissait. « En réalité », notait Crampelle 26 août 1887, « Brazza qui a mille lacunes et cent travers d'esprit n'a jamais su se garder des amitiés. Tous ses anciens amis deviennent ses ennemis. On oublie ce qu'il a de bon pour ne voir que ses faiblesses, ses injustices, nombreuses d'ailleurs. On l'accuse de n'avoir fait servir ses qualités qu'à sa propre gloire; 14

lorsqu'on a été étouffé et qu'on se voit sans forces après un travail qui n'a rien produit pour donner le repos, on s'indigne contre l'égoïsme qui exploite... On m'a vu très gai aux débuts, puis mon humeur a paru s'assombrir et maintenant, toujours heureux de rendre service, je suis devenu moins causant, plus sobre de relations avec le personnel. On continue donc à m'aimer puisque j'oblige, mais on se dit que si mon cœur reste bon, mon esprit commence à s'altérer - chose nécessaire ici... L'autre jour devant ma froideur et ma correction de fonctionnaire en service Brazza me fit une longue remontrance. Il était attristé de me voir ainsi le tenir à l'écart, je le rendais malade; il voulait une famille près de lui et j'enlevais tout sentiment d'affection pour ne mettre que des rapports hiérarchiques entre lui, moi et le reste. D'un autre côté, avant hier, le chef de zone du haut Ogoué, venu par hasard, me disait: « Vous avez pour votre indépendance des sentiments d'amant. »A Brazza, comme à l'autre, j'ai répondu que je ne nous considérais pas comme des explorateurs, mais comme les fonctionnaires d'une administration, que par suite on pouvait me demander tous travaux de ma compétence, mais que j'entendais garder ma pleine indépendance d'esprit et de cœur. Vous comprenez que je vois trop de choses pour m'engager aveuglément dans des questions de sensiblerie qui paralyse.»

Ainsi se cristallisait dans le dur pays téké la résolution de Crampel de faire seul œuvre d'explorateur. Il se refusait à être l' « employé modèle» qu'était son père et dont l'image était sans cesse présente à son esprit. A la fin de novembre 1887, la paix étant revenue entre les villages en guerre les uns contre les autres, Crampel devait obtenir de Brazza que la mission redescendît à Libreville. Le secrétaire du commissaire général faisait valoir qu'il devait à tout prix voir le chef des services administratifs pour pouvoir répondre au ministère qui s'inquiétait des détails du budget. Crampel retrouvait le « tout Libreville» qui devait « l'inviter à qui mieux mieux ». Quelques amis étaient disparus: le docteur Le Golleur mort d'une bilieuse, le capitaine Pleigneur, noyé dans les rapides. Paul Crampel communiquait ces nouvelles à ses parents « pour vous meUre en garde et afin que vous ne soyez pas trop étonnés si un de ces jours vous

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recevez un avis que je suis allé coloniser dans un monde meilleur ». n les rassurait cependant sur sa santé. N'avait-il pas un jour, sur les sables du plateau téké, couvert 79 kilomètres de 6 heures du matin à 7 heures du soir par 35 ou 400 de chaleur. « Quel bon vérificateur des tabacs je ferais », notait-il. Mais au cours des soirées nombreuses qu'il passait chez les fonctionnaires de Libreville, ses idées peu conformistes faisaient quelque peu scandale. « Dernièrement », reconnaissait-il lui-même, « dans un dîner où plusieurs agents se trouvaient réunis et où l'on disait idéale ma manière de prendre les Noirs en ajoutant que je ne pourrais l'appliquer toujours, un de mes convives m'affmna qu'il était impossible de discuter avec moi sur l'autorité à exercer ici, car jamais apôtre (moi) n'a pu voir sa conduite imitée par des soldats (eux). J'ai beaucoup ri et me suis permis quelques plaisanteries sur cette rage de militarisme. De fait, mon amour passionné de liberté sociale et individuelle me fait enseigner ici des principes étranges pour des adjudants de caserne - de même qu'il me fera écrire plus tard des énormités aux yeux de tous les professeurs de collège.»

De plus en plus, Crampel brûlait du désir de se voir confier la responsabilité d'une exploration au cours de laquelle il pourrait mettre en application ses théories qui semblaient si étranges aux coloniaux de Libreville. Les demandes d'explication des ministères, les difficultés que rencontraient les chefs de poste du Congo avec les agents de l'Etat léopoldien, une santé assez ébranlée, étaient autant de raisons qui incitaient Brazza à rentrer en métropole. Le départ du commissaire général allait pennettre enfin à Crampel de faire véritablement ses classes dans ce métier d'explorateur, auquel il voulait donner une signification nouvelle.

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III

Le brevet d'explorateur

A force d'insistance, Crampel avait réussi à obtenir de Brazza l'ordre d'effectuer une grande exploration. Depuis les voyages d'Albert Dolisie et de Jacques de Brazza en 1885, c'était la première fois que l'explorateur du Congo confiait à l'un de ses collaborateurs une mission de quelque importance. Brazza avertissait ainsi le ministre de la Marine dont il relevait alors: « J'ai l'honneur de vous informer qu'en partant je confie à M. Crampel une mission dans l'intérieur. M. Crampel est depuis bientôt deux ans mon secrétaire particulier. Si je me prive de ses services au moment de rentrer en France, c'est que je veux qu'un profit soit tiré de son expérience acquise auprès de moi. Il partira de l'Ogoué, remontera dans le sens du 120 de longitude est vers le 20 de latitude nord. De là, il tournera vers la côte, suivant autant que possible le 20 pour tomber aux environs de notre poste de Campo. J'attends les meilleurs résultats de cette mission d'exploration et de délimitation. » Brazza jusqu'alors avait quelque peu négligé la région située au nord de l 'Ogoué, au profit du Congo et de l'Oubangui. Jacques de Brazza avait effectué un voyage à l'est du 120 de longitude est. Il restait à explorer la région des sources de l 'Ivindo et du Campo. Mais il était surtout urgent de reconnaître la limite que la France et l'Allemagne avaient fixé à leur expansion respective en ces parages.

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Par le protocole du 24 décembre 1885, l'Allemagne renonçait « à tous les droits de souveraineté et de protectorat sur tous les territoires qui ont été acquis au sud de la rivière Kampo par des sujets de l'Empire allemand et qui ont été placés sous le protectorat de S.M. l'Empereur d'Allemagne» et elle s'engageait à s'abstenir de toute action politique « au sud d'une ligne suivant ladite rivière depuis son embouchure jusqu'au point où elle rencontre le méridien situé par 7° longitude est de Paris (10° longitude-est de Greenwich) et à partir de ce point le parallèle prolongé jusqu'à sa rencontre avec le méridien situé par 12 ° 40' de longitude est de Paris (15° longitude est Greenwich) ». La France, de son côté renonçait « à tous les droits et à toutes les prétentions qu'elle pourrait faire valoir sur des territoires situés au nord de cette même ligne» et elle s'engageait à s'abstenir de toute action politique dans cette zone. Le commandant de la station française du Gabon avait déjà fait installer sur la côte en cette zone frontière, les petites postes de Dambo, Benito, Bata et Campo. L'arrangement franco-allemand de 1885 avait suscité de vives réactions de la part de l'Espagne qui possédait sur le même rivage les petites fies de Corisco et d'Elobey et qui prétendait avoir des droits dans la région voisine du Rio Muni avec laquelle ses ressortissants effectuaient depuis longtemps des opérations commerciales. Certains milieux madrilènes évoquaient les « droits» de leur pays à posséder un accès à la Sangha, voire même à ce fameux Oubangui que continuaient de se disputer Français et Uopoldiens. Les Allemands, inquiets de ces prétentions espagnoles, avaient compris la nécessité d'occuper au plus vite les régions sur lesquelle leurs suprématie avait été reconnue par les Français. Ils avaient constitué à cet effet une expédition importante comprenant deux officiers, Kund et Tappenbeck, un zoologiste, Weissembum et un botaniste, Braun. Réunie le 30 septembre 1886 à Grand-Batanga au Cameroun, la mission, qui comprenait plus de 150 tirailleurs et de nombreux porteurs s'était enfoncée dans l'intérieur. Il était nécessaire et urgent que les Français du Gabon se manifestassent dans ces mêmes régions. Les instructions de

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Brazza laissaient le soin à Crampel de réunir lui-même son escorte. L'effectif qui lui était fixé pouvait paraître dérisoire mais il était en proportion des moyens très faibles dont disposait alors la colonie.
« Monsieur », écrivait Brazza à Crampel, «j'ai l'honneur de vous informer que par ordre n° 130 je vous ai chargé d'une mission d'exploration. Vous pouvez vous adjoindre M. Pobéguin qui sera votre second, si vous pensez que son état de santé lui permette de vous accompagner. Je mets à votre disposition: l'algérien Abdel Kader ben Mohammed, le sergent sénégalais Yombir, les caporaux Magaye-Far et Emmanuel Gomez, l'interprète Casimir. Vous choisirez dix des Loangos que j'ai laissés à Franceville et si vous le jugez utile, trois à quatre indigènes comme interprètes. Vous connaissez trop les inconvénients d'un personnel trop nombreux pour vous encombrer d'une suite et d'un matériel qui ne soit pas réduit au plus strict nécessaire. Pendant votre séjour dans l'Ogoué, vous serez sous la juridiction de M. le chargé de zone à qui je vous adresse et qui facilitera vos préparatifs. Vous prendrez seul toute initiative dès que vous quitterez l'Ogoué pour vous diriger vers le nord. Je tiens que vous partiez de Lastoursville vous dirigeant vers le nord, pour vous rabattre ensuite vers la côte entre Campo et Benito. Vous prendrez soit à Ndjolé, soit à Booué, Lastoursville ou Franceville, ce que vous jugerez nécessaire pour votre voyage. Je vous autorise pendant votre route à employer des capsules pour l'achat de vos vivres quand les perles, étoffes, etc., vous feraient défaut. La quantité de marchandises, vivres, etc., n'est limitée que par le poids que votre personnel pourra emporter, mais j'appelle votre attention sur les inconvénients de se surcharger d'un bagage considérable. Vous donnerez reçu de tout ce que vous emporterez, à votre retour vous rendrez compte de vos dépenses. Vous aurez soin d'éviter toute hostilité avec les indigènes, quitte à retarder votre marche pour les laisser s'habituer à votre présence dans la région. Vous invoquerez auprès d'eux les avantages que les peuplades plus voisines de nous retirent de notre occupation de la région, de notre protectorat, pour les amener à leur tour à reconnaître notre souveraineté sur la région que vous aurez à parcourir. Toutes les fois que vous le pourrez, v.ous ferez en mon nom des traités. Vous correspondrez directement avec moi et me tiendrez au courant de ce qui peut m'intéresser.

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CRAMPEL
1888 - 1889

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ITINtRAIRE FRO.TltRES INTERNATIONALES ACTUEllES

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Votre

séjour auprès de moi vous a donné une expérience

dont vos qualités naturelles sauront, je n'en doute pas, tirer profit pour mener à bien la mission que je suis heureux de vous confier bien qu'elle me prive de vos services auprès de moi. Je fais des vœux pour la réussite de votre voyage dont j'attends les meilleurs résultats, car le passé m'est garant de

l'avenir. » En février 1888, l'explorateur devait commencer ses préparatifs par le recrutement à Loango de porteurs. Brazza l'envoyait à dessein chercher aussi loin son personnel, car il convenait d'éviter d'emmener des habitants de Libreville et des environs, lesquels avaient jadis été refoulés par les populations du haut pays que Crampel devait parcourir. Cette tournée de recrutement, par suite des difficultés de liaison maritime de l'époque, devait être plus longue que prévu. Crampe1 ne rentrait à Libreville qu'en avril. fi avait mis à profit cet incident de transport pour effectuer dans l'intérieur du Moyen-Congo une exploration importante de plusieurs centaines de kilomètres. Il en écrivait le récit à l'intention du « Tour du Monde ». A Loango il s'était enfenné une quinzaine de jours avec l'ingénieur de la station pour se familiariser avec les appareils qu'il devait utiliser pour ses relevés d'itinéraire. Il regrettait à cette occasion que sa « très complète ignorance en matière purement scientifique» l'empêcherait de faire des observations astronomiques poussées. Dans une lettre à ses parents datée du 25 avril 1888, Crampel parlait des méthodes qu'il avait employées pour effectuer ces recrutements et qui étaient bien différentes des procédés alors employés dans la colonie.
« Au lieu de tromper une bande de gens fatigués et

pressés de rentrer au pays », écrivait-il, « au lieu d'user de subterfuges pour persuader quelques laptots que je ne voulais faire qu'un voyage très court, je suis allé à Loango même recruter de nouveaux porteurs. J'ai dit que je partirai loin, chez des gens mauvais et qui se battent toujours. J'ai promis que je soignerai les malades, mais j'ai prévenu qu'il y aurait probablement des morts, que je ne réponds d'aucun accident. J'étais connu de plusieurs indigènes ayant déjà fait un temps de service dans l'Ogoué. Au bruit de mon arrivée tous sont venus m'annonçant une foule de gens. J'avoue la grande joie 21

que j'ai ressentie alors au milieu de toutes ces sympathies que je sentais réelles. Bref, je me trouve maintenant avec vingt hercules disposés à me suivre où je voudrai les conduire. Ils ont confiance et ils marcheront. »

Le recrutement des tirailleurs s'opéra suivant les mêmes principes. « Même procédé de sélection », écrivait Crampe!. « Je te
raconte à ce sujet la conduite de deux d'entre eux que je viens de rencontrer à leur retour de l'intérieur, fatigués d'un voyage de trois ans et dirigés sur leur pays. J'avais eu ces hommes avec moi chez les Batéké et je les savais bons. Il ne me serait pas venu à l'idée de leur proposer un rengagement. Je regrettais seulement leur départ et je venais leur dire. Me croiras-tu si je t'affirme que ces pauvres diables me pressent de les emmener, qu'ils me font valoir le petit nombre de gens dont je suis sûr, qu'ils me demandent seulement de " les pardonner, s'ils sont un peu malades en route, quelquefois ". » Les fonctiormaires de la colonie devaient cependant mettre en garde Crampel contre l'algérien Abdel Kader ben Mohammed que lui avait affecté Brazza. « Je m'obstinais », écrivait-il, « à garder l'arabe Mohammed. Il est très violent, s'est rendu coupable de plusieurs méfaits et est à l'index de tous nos postes. J'en ai fait mon factotum cependant et son orgueil piqué le rend modèle à tous égards. Je sais les histoires fâcheuses qui courent sur les Arabes blancs: on me prédit des trahisons, des vengeances, des crimes abominables... J'ai étudié mon homme, je crois le connaître et je persiste dans ma résolution de le garder. » Les procédés peu coercitifs employés par Crampel n'étaient pas sans surprendre les Européens. « L'agent qui se trouve ici de passage, venu avec moi », notait l'explorateur, « est satisfait de voir mes relations avec tout ce petit monde. Pas de cris, de colère, de coups. Tous mes désirs sont prévenus même. Il est vrai que je ne cherche pas à jouer au caïd et je me permets peu de caprices. Enfin puisse cette bonne entente persister. Si un jour les esprits s'aigrissent par suite de privations et même de souffrances, il

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sera temps de songer aux mesures de discipline. Sans cesse avec mes gens je me rattache surtout à leur psychologie de

chaque jour; je verrai d'assez loin venir le danger. » Crampel devait avoir moins de succès dans son recrutement d'un adjoint européen. Pobéguin, toujours malade, restait indisponible. Aucun Européen ne se proposait pour accompagner cet explorateur-apôtre dont l'idéalisme inquiétait. Il est vrai que, de son côté, Crampel se montrait exigeant. « Je ne sais encore », écrivait-il, « si je prendrai quelque Blanc avec moi. Il faudrait pour cela que je fusse sûr d'un homme; or je crains de ne pas trouver assez de garanties chez ceux qui seraient disposés à venir. J'ajoute que le nombre de ces disposés restera très faible et avant tout je ne veux m'adresser qu'aux volontés libres. » Le nombre des « disposés» à accomplir ce voyage risquait d'être définitivement nul, en raison même des nouvelles qui arrivaient de la région à parcourir. Le 25 avril 1888 alors qu'il se trouvait à Ndjolé où il commençait à réunir ses marchandises, Crampel recevait une lettre alarmante du gouverneur du Gabon. Monsieur, écrivait le chef de la colonie, j'ai l' honneur de vous faire connaître que je viens de recevoir des informations intéressantes pour vous sur une expédition dirigée par des officiers allemands, qui était partie reconnaître la contrée est de Batenga, au nord de la rivière Campo. Cette expédition repoussée par les indigènes a pu regagner la côte après avoir abandonné tout son matériel et ses armes rayées. Je regrette vivement d'avoir à penser que vous rencontrerez probablement dans ces contrées inhospitalières les mêmes difficultés que ceux qui jusqu'à ce jour ont tenté de les parcourir. Ces nouvelles étaient exactes. L'expédition allemande ne se trouvait en mars 1888 qu'à 150 kilomètres de la côte, lorsqu'elle fut attaquée par les Fang ou Pahouin. Le lieutenant Kund, pour éviter un désastre, avait donné l'ordre de rejoindre la côte. On devait connaître plus tard le lourd bilan de l'incident: dix tués, vingt-six blessés, cent déserteurs. Le lieutenant Kund avait été sérieusement blessé au bras et à la main gauche et Tappenbeck avait été atteint d'une balle à la tête. Il était clair que la lettre adressée à Crampel par le gouverneur Ballay avait surtout pour but de couvrir la responsabilité 23

de l'administration dans le cas d'une attaque analogue. Tout autre que Crampel aurait renoncé à entreprendre cette exploration dont l'échec paraissait quasi certain. La lettre de Ballay n'eut cependant d'autre effet que de renforcer la détermination du jeune lorrain. « Cette lettre », écrivait-il le même jour à ses proches, « m'a causé un léger ennui et une grosse joie. Ennui, parce que je crains que le Blanc se soit un peu démonétisé vers la côte. Joie, parce que les Allemands ont échoué pour la deuxième fois. Il y avait trois officiers et cent cinquante hommes. Ces messieurs auront voulu passer en vainqueurs et ils n'ont pas réussi: mon travailn'est pas défloré. » Crampel comptait mettre cinq mois pour effectuer ce voyage. Il ne craignait pas pour sa vie, mais il redoutait de ne pas retrouver en France les siens. « Il est convenu, écrivait-il à ses parents, « n'est~ce pas que tout le monde m'attend. N'allez pas me faire la mauvaise plaisanterie de partir en mon absence pour les nuages. Je serais jaloux de cette exploration qui diminuerait singulièrement l'importance de la mienne. » Finalement, l'escorte de Crampel se trouvait réduite à l'extrême. L'explorateur avait dû renoncer à emmener le musulman Mohammed nommé ailleurs. Ses deux seuls compagnons devaient être deux laptots sénégalais, les autres tirailleurs promis par Brazza ayant reçu eux aussi d'autres affectations. Entassés comme des colis sur des pirogues, les porteurs loango recrutés par Crampel avaient mis tout un mois pour parvenir de Loango à Lastoursville (ex Madiville), le poste de l'Ogoué, qui devait être la base de départ de la mission. Pour compléter l'effectif, Crampel recrutait quelques Adouma autour de Lastoursville. Ceux-ci étaient de surcroît de remarquables pagayeurs. Crampel et ses deux Sénégalais allaient être ainsi escortés de trente-trois porteurs, vingt et un Loango et douze Adouma, ainsi que de deux domestiques. Le dimanche 12 août la mission quittait Lastoursville. « Le matin, écrivait l'explorateur à ses parents, étant allé faire mes adieux chez les missionnaires, j'ai trouvé tout le
monde sous les armes pour me recevoir. Entendons par armes,

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n'est-ce pas, celles qui servent à la lutte pour le salut des âmes (style maman). On m'attendait en ornements car le supérieur espérait que j'assisterais à la messe. Les souvenirs de Belvès me sont revenus en foule. Tous les enfants (ramenés par moi) chantant à large" faucet" des cantiques et excités encore par un brave abbé tapant sur un rituel. " Sauvez Rome et la France" alternant avec I' " Ave Maria" de Lourdes. II manquait bien le petit discours hebdomadaire sur un des péchés capitaux et la longue succession de couplets mugis à la fin par l'abbé Guillaumoud - mais enfin... c'était mon dimanche d'il y a neuf ans. Neuf ans! on voulait se faire missionnaire alors! la vocation changeait bien déjà un peu mais tout de même... il en reste maintenant quelque chose.
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Au nord de l'Ogoué s'étendait une région complètement vide d'habitants qui ne pouvait être franchie qu'en trois jours au moins de marche. Crampel notait que ce grand vide était le résultat de la destruction des anciens courants commerciaux traditionnels. Les indigènes qui servaient d'intermédiaires entre les factoreries de la côte et leurs compatriotes avaient da cesser leur activité lors de l'installation de postes. Désormais, les chefs de poste achetaient eux-mêmes aux habitants leurs produits, ivoire et caoutchouc. Avec l'ivoire et le caoutchouc récoltés, les chefs de poste payaient les pagayeurs qui apportaient le ravitaillement. Les pagayeurs descendaient les produits à la côte, les échangeaient dans les factoreries et rapportaient enfin les marchandises désirées par leurs compatriotes. Avec ce système, il se produisait de fréquentes périodes de pénurie, dont la plus longue était la période des basses eaux au cours de laquelle les villageois ne pouvaient échanger leurs produits. La conséquence de ce commerce officiel intermittent et insuffisant avait été le détournement des anciens courants commerciaux vers la factorerie espagnole d'Elobey, à l'embouchure du rio Muni. Crampel ne devait pas parvenir, comme cela lui avait été recommandé, à décider ces villageois à se rapprocher de l'Ogoué. Il notait leurs arguments, au demeurant fort pertinents :
« Si nous nous rapprochons des Blancs, nous ne serons plus libres de notre commerce. Maintenant, une défense que nous allons acheter au nord ou à l'est et que nous revendons

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par colportage aux factoreries de la rivière Mouni, nous rapporte plus en quinze jours que trois mois de pagayage. Puis si nous allons près de la rivière, les Blancs et les hommes des Blancs (Sénégalais) seront sans cesse chez nous. Ils nous enrôleront de force pour leurs convois; ils exigeront nos femmes; ils enverront nos enfants dans les jardins des missionnaires. C'est pourquoi nous rentrons dans l'inté-

rieur.»
Au cours des trois premiers jours de marche, plusieurs porteurs avaient flanché. Crampel notait que les Adouma avaient été plus prévoyants que les Loango et avaient pris une provision convenable de manioc. « J'ai mis quatre jours », écrivait-il à sa famille, « car plusieurs de mes hommes souffraientde plaies aux jambes. Je me décide à renvoyer tous les malades. Il va me rester trentedeux personnes en tout et deux chiens. »
Cinq hommes étaient ainsi renvoyés à l'Ogoué l'arrivée de la mission au premier village shaké. lors de

Dans une lettre adressée à ses parents le 20 août depuis ce
village de l'intérieur, Crampel avouait que la solitude, qu'il avait peut-être accueillie sans déplaisir, commençait à lui peser. « Seul, sapristi oui, je suis seul », écrivait-il. « C'est même un peu trop seul. Les premiers jours sont durs. Pendant la marche, pendant la courte halte de midi, je ne m'aperçois pas trop encore de cette solitude. Mais le soir, après mon travail de topographie, le manque de compagnon est pénible... Je m'y ferai, patience. Je crois cependant que ces quelques mois de conversation avec moi-même vont influer beaucoup sur mon caractère. Peut-être y gagnerai-je. J'ai plutôt cherché mes idées dans la discussion, je vais faire connaissance avec la méditation. Pas de danger d'ailleurs que ma pensée tourne en rêverie. La vie que je mène a trop d'imprévu pour que je ne sois pas à chaque instant remis dans le réel, si j'éprouve quelque tendance au songer-creux. »

Crampel donnait à sa famille un aperçu de son horaire quotidien: « Coup de fusil du réveil à 5 heures - Café - Bagages pliés - 6 heures départ, route jusqu'à 10 heures - Déjeuner, 26