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Un jour comme tant d'autres, (Salvador)

De
156 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 38
EAN13 : 9782296382015
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UN JOUR
COMME TANT D'AUTRES

E' Aut~e
Collection dirigée

Amé~ique
par Jean Lamore

Cet immense territoire qui va du Rio Grande au détroit de Magellan, celui que José Marti appelait «Notre Amérique », est si divers que l'on parle aujourd'hui des «Amériques latines ». Mais le tronc commun de son histoire en a fait un monde caractérisé par des siècles de colonisation et d'esclavage, puis par un sous-développement et des dépendances dont il cherche à s'affranchir de mille manières: dans cette quête de souveraineté culturelle, elle est l'Amérique des Noirs et des Indiens, des métissages créateurs, de l'anti-impérialisme; cette Amérique cherche passionnément dans ses lettres à définir l'originalité de sa (de ses) culture(s), qui n'est pas celle de l'Espagne, ni celle de l' « american way of life ». Elle se veut AUTRE, ainsi que l'ont dit des auteurs aussi différents que le Vénézuélien Arturo Uslar Pietri et le Cubain Roberto Fernandez Retamar. C'est à cette «autre Amérique» que nous nous proposons de donner la parole, dans les spécificités de son expression. L' «autre Amérique », dans notre esprit, c'est aussi celle des créateurs talentueux, mais peu connus des grands éditeurs européens: romanciers, conteurs, poètes, essayistes, critiques, ceux qui font l'originalité de cette grande et « autre» Amérique, ont leur place dans cette collection destinée à l'ensemble des pays francophones.

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Aut~e Amé~ique
Collection dirigée par Jean Lamore

Manlio ARGUETA

UN JOUR COMME TANT D'AUTRES
Traduit de ]'espagnol (Salvador) par Maria Poumier

Editions L'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Titre original

UN DIA EN LA VIDA

@ 1980 Manlio Argueta 1986 L'Harmattan
ISBN 2-85802-755-2

5.30 a.m. Tous les jours que Dieu fait, je suis debout à cinq heures du matin. Dès que le coq a fini de chanter, je m'assieds, et je me lève quand le ciel est encore tout sombre et qu'il n'y a que le sifflement d'un oiseau qui s'envole pour le déchirer. L'oiseau-clairon passe au-dessus de la maison en disant clarinero-clarinero. Je n'ai besoin de personne pour me réveiller, tant ces oiseaux sont lève-tôt et grandes gueules. De toute façon, je calcule par moi-même l'heure de me lever. J'ai un truc: les trous du mur, entre les perches. Les perches de ma cabane sont en tihuilote, un arbre qui pousse en grande quantité par ici et qui donne des perches énormes. Seulement elles ne sont pas solides et il faut les remplacer tout le temps. On aime le tihuilote parce qu'il n'attire pas les termites. Les termites dévorent le bois, vous rasent une maison et on ne peut guère s'en débarrasser, on en tue un jour d'un côté et le lendemain ils ressortent de l'autre côté; ils vous font la nique comme ça jusqu'au moment où les fourches et les perches des murs en sont truffées. Et on se retrouve sans abri. J'épie la nuit par les trous du mur. Quand on a dormi longtemps au même endroit, on finit par aimer chaque détail, une tache de bouse de vache, un petit dessin à l'intérieur du toit de paille. Ce que j'aime le plus, c'est épier le ciel quand la nuit s'enfuit. C'est tous les jours pareil. Par un petit trou, il y a l'étoile du berger qui pointe. Je la reconnais parce qu'elle est grosse et joufflue. Elle s'éteint et elle se rallume, en clignant. Au début, je ne la vois pas. Jusqu'au moment où elle arrive au petit trou, parce que les étoiles c'est comme la lune et le soleil, ça marche dans le ciel. 5

Et quand sa lumière arrive au petit trou que je connais par cœur, il est déjà quatre heures du matin et ça y est, je suis réveillée, même si je ne me lève pas; je fais semblant de dormir, pelotonnée contre José quand il fait froid, et tournée de dos quand il fait chaud. Et je vois passer tous les dessins du ciel par les jours du mur: le scorpion, le chariot, les yeux de sainte Lucie et tout le reste. L'oiseau qui passe en claironnant, c'est l'oiseau-clairon, je le reconnais parce qu'il le dit lui-même: clarinero-clarinero. Et, en plus, à la lumière de l'aurore, on lui voit les plumes moirées. Le clarinero c'est un oiseau phosphorescent. On dit qu'il attrape les habitudes des morts à force de tourner toujours autour des cimetières. Moi j'aime bien le voir voler et siffler. Le lever du soleil c'est ça: une grande giclée d'oiseaux; et le clarinero est le plus voyant, avec sa couleur noire éclatante. Le ciel se met à rougir comme le sang d'un oiseau mort. Là où la colline commence à se dresser, les premières clartés apparaissent. Couleur de charbon ardent dans le noir. Feu d'artifice qui me fait dire: que c'est beau! Le manteau de la vierge ne pourrait pas être aussi beau. Puis le ciel devient transparent comme l'eau dormante quand le soleil de midi la traverse. Des éclats de verre colorés: des tessons de bouteilles brisées. Et dans l'eau, des lambeaux de brume qui flottent. Les lambeaux de brume ce sont les couvertures de Dieu. Le ciel est une couverture guatémaltèque bariolée. Ça fait partie de ma vie, tout ça. Je me souviens d'avoir regardé ça depuis l'âge de huit ou dix ans à peu près. C'est l'époque où j'ai fait la connaissance de José. On a changé les perches de la maison depuis, mais les trous et les jours du mur étaient toujours là. Et l'étoile du Berger aussi restait là. Et moi aussi. Dana Rubenia, ça devient une belle fille, votre petite Lupe, dites donc. Et moi j'étais derrière le hangar à mais, et je regardais mes seins comme des petits becs d'oiseau-clairon. Il m'a connue quand je n'étais qu'une gamine innocente. Allons, dis bonjour à José, voyons, ne sois pas si empotée, c'est les souris qui t'ont mangé la langue? C'est depuis ce temps-là que je me lève tôt et que je pense à José en regardant la nuit qui me fait peur. Et je suis contente quand le jour se lève, c'est comme si les feuilles des arbres s'enflammaient. Oh je suis plutôt gaie, à vrai dire, je n'ai jamais été quelqu'un de triste. Mais ne me parlez pas de nuit noire parce que ça me fait pisser dans ma culotte. Je me suis dit que si vous me donnez la Lupe vous le regretterez pas, elle m'aidera, j'en ai assez de vivre seul. Et moi qui suis entrée juste au moment

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où il disait «si vous me donnez la Lupe », j'étais morte de honte. V oyons, petite, va-t'en ailleurs, tu vois bien que les grandes personnes ont à causer. J'ai filé dans le passage et j'ai pu entendre quelques mots. Je sais qu'elle est jeunette mais c'est justement pour ça qu'elle me plaît, parce que c'est une petite encore bien sage; je vais être digne d'elle. Et les yeux aussi se couvrent de reflets bariolés. Et si je regarde vers le haut, mes yeux se remplissent de feux d'arûfice, comme les plumes des coqs chorombos. Des brumes de pourpre déchirée. Une blessure. Et je me mets à trembler, c'est le froid de la nuit qui ne veut pas mourir. Le même froid que sur les feuilles du tamarinier, tremblantes, mouillées par les eaux du serein. On reconnaît quand le froid vient d'ailleurs, il vient en même temps que la peur, ou comme si on n'était déjà plus de ce monde. Les dents se mettent à faire chist-chist-chist, en se cognant, on a la chair de poule, des frissons, les cheveux qui se dressent. Le tremblement qui n'en finit pas. Je vous salue Marie, pleine de grâce. C'est la seule façon de se donner du courage et de se remettre, on ne va pas attraper la tremblotte à force de trouiIIe. En ce temps-là tu étais le premier à te lever. J'entendais quand tu allais pisser contre le manguier, on entendait le jet sur les feuiIIes tombées et ta machette quand tu la tirais du fourreau pour sortir, en mouiIIant le tranchant d'un peu de salive sur ta main. C'est peut-être des influences familiales qui m'ont rendue peureuse, parce que j'étais la seule fiIIe au milieu de mes frères, et ils passaient leur temps à me faire peur; à me surveiIIer et à me dire attention, ne va pas par là, ne sors pas dans le noir; enfin, toutes ces précautions qu'on prend avec les fiIIes et surtout s'il n'yen a qu'une. Je ne pouvais pas voir une cheniIIe sans être toute hérissée, il y en a qui ont des petites cornes de taureau sur la tête, et des petites branches vertes; ou regarder les champs la nuit. Il y a des belles-dames et des enfants-diables dessinés sur les feuiIIes dans les champs. Je suis toujours très contente quand c'est l'heure de se lever parce que j'aime beaucoup la lumière et surtout cette lumière du soleil qui sort des buissons comme un chat à l'affût à six heures du matin; la lumière monte comme un cerf-volant au-dessus des collines, par à-coups, en allumant des cierges sur chaque feuiIIe verte de citronnier et sur chaque feuiIIe verte de tamarinier. Bonjour, le jour. Notre père qui êtes aux cieux, le soir comme le matin, que votre nom soit sanctifié et gloire à l'Esprit Saint.

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Je mets mon jupon demi-deuil, je porte toujours le demideuil depuis que maman est morte. J'adore les tissus à pois et à petites fleurs sur fond blanc, tous les dessins à condition qu'ils soient en noir, parce que c'est ce que j'ai promis à maman quand elle se mourait. D'ailleurs je n'ai que trois robes, mais le fait de porter le demi-deuil permet de cacher la saleté que les cochons vous collent quand ils vous tournent autour, en particulier à l'heure de la pâtée; oh là là ce qu'ils sont gloutons les cochons, je connais rien de pire. Une fois levée, je vais directement au puits, et je tire dix seaux d'eau; pour mon bain, pour la pâtée et le maïs, et pour arroser quelques pousses de rocouyer que j'ai dans la cour. On a eu bien de la chance de trouver de l'eau presque à fleur de terre, on est les seuls par ici à avoir un puits, les autres vont à la rivière ou au torrent, ils préfèrent se passer de puits, autant économiser tant qu'à faire; nous on n'aurait pas pu en faire creuser non plus si José n'avait pas fait cette découverte. Il remarquait que ce bout de terrain restait toujours humide, avec de la citronnelle qui reverdissait toute l'année. Lupe, il y a de l'eau ici, c'est moi qui te le dis. Moi je me disais à quoi ça sert qu'il y ait de l'eau si on n'a pas de quoi payer un puisatier. Ici, à Kilometro, c'est pas la peine d'avoir l'eau à la maison, la rivière est jamais à sec, et si on ne veut pas aller jusque-là, on va au torrent. Comme ça tu n'aurais pas besoin d'aller si loin chercher ton eau. Il faut faire plus d'un kilomètre à pied. Le torrent il est tout près, mais parfois il est boueux, surtout quand il a beaucoup plu, sans parler du courant qui peut être tellement dangereux quand il dévale de la montagne. «Tu dois savoir d'où tu tireras l'argent pour payer le puisatier. '> Et voilà, c'est José lui-même qui l'a creusé. L'eau affleurait presque, c'est pour ça que la belle citronnelle était toujours verte. Les cochons vont se régaler, José, ils vont en avoir largement assez pour ne pas crever de chaud l'été. Et, à propos d'eau, ce que j'ai aussi largement, c'est du savon de cochon; le savon c'est sacré, comme le maïs, ça vous tue les poux et les pellicules, et ça vous fait des cheveux comme de la soie, on use moins les peignes parce que ça glisse bien. Dimanche j'irai t'aider à ramener de l'eau du torrent. Et on la gardait dans une marmite enterrée près du fourneau. Maintenant c'est moi qui tire l'eau du puits, c'est facile parce que le seau remonte en le tirant quatre fois. On se crève plus pour avoir dix seaux d'eau. Mais c'est un travail d'homme. Quand je revenais de la
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rivière avec ma cruche dans le dos. C'est pour ça que c'est une grande chance de trouver de l'eau à fleur de terre. Et toi qui ne voulais pas qu'on creuse le puits. Oh mais c'est pas que je voulais pas. Et voilà, l'oiseau-clairon qui passe déjà en faisant cuio-cuio. Il dessine un trait noir dans le ciel doré. Parce qu'il est presque cinq heures et demie et que c'est le moment où les étoiles quittent le firmament et il n'y reste que les plus grosses et rondes. Je me signe toujours devant l'étoile du Berger. Que Dieu soit avec moi au matin, au soir que Dieu soit avec moi. On fait ça par habitude. Je sais pas pourquoi, mais quand la lumière du soleil s'éteint, j'ai du chagrin, ça me prend tout à coup, une foutue angoisse. C'est peut-être bien la force magnétique du jour qui vous tombe dessus avec ses torrents d'eau orangée. Dépêche-toi de faire le café, il fait déjà trop clair. Les pomes ont déjà fini de descendre des perchoirs et les voilà qui viennent demander du mil. Pi-pi-pi-pi, elles s'approchent pour picorer dès qu'elles ont sauté des branches du jocote. Elles mangent des petits cailloux et des coquilles d'œufs écrasés. Et les poussins qui gonflent le jabot. Ce chahut quand l'aurore est orangée. Dedans c'est les mioches qui crient mama-mama en sautant de leurs lits. Et on pense tous à toi parce que c'est l'heure où tu les fais lever avec des fessées. Puis on les voit dehors avec leurs machettes prêtes pour aller à la plantation. «Dépêchez-vous, les poules sont déjà en train de descendre de leur arbre». Ils chantent un air de ranchera. «On y va, maman ». Et ils mettent le joli chapeau que José leur a acheté pour Noël. Café et tortilla grillée au sel pour le petit-déjeuner. C'est ça notre vie, et on n'en connaît pas d'autre. Il paraît qu'on est heureux pour ça. Moi je sais pas. En tout cas, ce mot «heureux », je le pense pas. Je sais même pas ce que ça veut dire vraiment. Il nous arrive d'être gais, mais c'est pas pareil. Je vais d'un plant à l'autre, j'arrose le piment, le citronnier, le chayote, le pipidn et un sapotillier qui a poussé là par hasard. Après je prépare la pâtée pour les cochons qui ne me laissent pas une minute tranquille, qui me lâchent pas d'une semefle et qui me rentrent dans les jambes. Je leur décoche quelques coups de pied pour qu'ils s'en aillent et qu'ils me laissent leur préparer la pitance. Tu sais, Lupe, ces cochons

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