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Un matelas par terre

De
262 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782296312470
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UN MATEIAS PAR TERRE

Collection Écritures

RABINOVITCH Anne, Comme si les hommes étaient partis en voyage, 1995.

DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995. AOUAD-BASBOUS Thérèse, Mon roman, 1995.

@L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3874-1

Alain Meridjen

UN MATElAS

PAR TERRE

Éditions L 'Hannattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Quand le ciel est tout bleu... le cœur est ouvert... et la maison a la fraîcheur de l'amante... (proverbe médi terranén apocryphe)

A celles qui m'ont inspiré: Karine, Liza et Emilie. A ceux qui m'ont aidé: Pierre, Anne et Jicka

Préface

Cordialité et hospitalité me semblent être parmi les vertus les plus éclatantes des Méditerranéens, et particulièrement de ces Méditerranéens du Sud qu'on a nommés: les pieds noirs. Rien n'est plus chaud, en effet, que l'accueil de quelqu'un qui semble n'attendre que vous, à peine arrivé, et dont le sourire est tout un programme de rires et d'émotions à fleur de peau. «Mets-toi à l'aise, tu es ici chez toi... Et d'abord, qu'est-ce que tu bois? »

On ne sait pas communiquer avec ouverture et amitié
sans immédiatement ouvrir sa maison en même temps que son cœur. Le matelas qui donne son titre à ce livre, n'est pas seulement un épisode drôle, c'est une démonstration définitive de la simplicité amicale avec laquelle on vous offre le vivre et le couvert, sans chichis, mais aussi sans restrictions. Le matelas, c'est bien l'abandon de toute défiance, où l'on oublie tout dans le sommeil... ou dans d'autres exercices! Les pieds-noirs ont été secoués par un grand chambardement, aussi imprévisible que les tremblements de terre qui endeuillent parfois les rivages de la grande bleue. Et toute cette saga fraternelle n'est plus qu'un souvenir, qui unissait aussi bien les anciens « métropolitains» que les Arabes, les Berbères, les Kabyles, les Espagnols, Italiens, Siciliens, Maltais, ou bien les juifs, les musulmans ou les chrétiens. Tous autant différents dans leur couleur et leurs 7

chansons, mais dont l'ensemble créait un tableau contrasté et heureux. Ce qu'on n'a pas retiré, en tout cas, aux pieds-noirs, c'est cette cordialité venant de l'acceptation des différences, de leur complémentarité, comme les épices dans leur cuisine, comme tous les ingrédients qui font la gloire des plats méditerranéens, du couscous à la bouillabaisse, en passant par la paella. L'anisette y ajoutant sa ponctuation embaumée. Pas un reproche, pas d'amertume vis-à-vis de ceux (ou des circonstances) qui ont cassé la merveilleuse amphore dans laquelle résonnaient tous ces échos. Il n' y a pas de comptes à régler. Seulement des histoires à conter. C'est pourquoi le livre de mon ami Alain est tout un souk rempli de rires, de sourires, d'émotions, de coups de chaleur, de la fraîcheur de l'ombre. Rien n'est plus revigorant que ce qui redonne confiance dans la nature humaine. Cette histoire, terriblement drôle et doucement nostalgique, compense en partie les horreurs de notre époque, en nous montrant combien le cœur, la cordialité, la bonne volonté peuvent dominer les affreuses cassures politiques. Ayant eu le plaisir, dans mon métier, de faire équipe avec nombre des meilleurs humoristes de ce demi-siècle: de Pierre Dac à Pierre Tchernia, en passant par Francis Blanche, Jean Poiret, Jean-Marc Thibault, Jean Yanne, Jacqueline Maillan et bien d'autres, je suis fier d' y joindre, sans l'ombre d'une hésitation mon ami: Alain Méridjen. Tirant aussi parti d'avoir été nommé, un jour, porteparole de l'Académie Alphonse Allais (de Honfleur), Académie dont l'habit vert n'est que la prairie normande (Vive les villes à la campagne!) et les discours de réception qu'aimables gaudrioles, en vertu des pouvoirs qui me sont ainsi conférés, je puis témoigner que notre auteur nous offre, tout à la fois, des situations hilarantes, un langage direct, des images kaléidoscopiques. Il nous remplit la panse d'un couscous verbal irrésistible. Mais aussi, il ressuscite le paysage de 1'0000ais, ses parfums, toutes le sensations qu'on ne cesse de ressentir, lorsqu'on est dans ce climat béni.
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C'est Rabelais ayant remplacé la douceur tourangelle par le chari vari d'une rue étroite où débordent sur le trottoir (quand il y en a) les maisons et les étals des petits commerçants, où l'ânon dépasse la bicyclette, où les odeurs de cuisine sont puissantes, où les répliques, en stéréo, d'un côté à l'autre de la rue, giflent au passage les passants, qui ne peuvent alors que jouer le jeu et, à leur tour, prendre parti. L'amour y est partout présent, un peu débraillé comme lorsqu'il fait chaud, avec d'inattendues pudeurs aussi, depuis les désirs qu'éveille la jolie fille entrevue, jusqu'à l' amitié profonde, ouverte à tous les sacrifices. Heureusement qu'il yale matelas, si gentiment offert au passant, pour qu'on s' y laisse tomber, fourbu, un peu grisé par les merguei et l'anis, mais totalement « heureux », et aussi pour qu'on se mette à rêver d'une vie où tout se passerait comme à Oran, quand Alain Méridjen y apprenait à devenir un homme. Pouvait-on imaginer plus douce façon de se mettre dans de beaux draps? Le paradIS...quOI.

.

.,

Pierre Arnaud de Chassy-Poulay de l'Académie Alphonse Allais

ChapitreI

Oran, printemps 1987

- Soyez les bienvenus au Royal Hôtel. La direction et le personnel sont heureux de vous offrir l' hospitalité à Oran et espèrent que vous garderez un excellent souvenir de votre séjour à Oran et dans notre beau pays. Et voila, ça n'avait pas traîné, le patron de l'hôtel avait

engagé les hostilités. Et devant mon public, avec ça. Ma

femme et mes filles n'avaient pas bronché. Probable qu'elles n'aient même pas relevé l'allusion. Ma mère, elle, comme à son habitude, avait fait celle qui ne comprenait pas. Pourtant le coup était bien porté: "Dans notre beau pays". D'un mot d'un seul il remuait sauvagement le couteau dans la plaie, ignorant quelle hypersensibilité m' animait en ce retour dans "son" pays, 20 ans après... Un mot de trop, et il me sembla soudain insupportable, cet horrible moustachu, jouant au caïd derrière son large bureau de deuxième classe, avec sa tête d' enfariné gominé à la brillantine Roja d'avant l'Indépendance, sa bedaine et son petit costard étriqué. Face à mon regard volcanique, il esquissa un sourire mi-figue mi-raisin, entre le soupçon d'ironie et la pointe de défiance. Une façon toute à lui de me rafraîchir la mémoire, de calmer mes ardeurs. Une façon de ralentir ma course effrénée après un passé qu'il savait bel et bien révolu. Reçu cinq sur cinq. Je n'étais pas bouché à ce point. "Notre pays", soit. Avalons la pilule, même de travers. Mais je ne pouvais pas céder sur tout. "Son pays" était aussi le mien. Pour toujours le mien. Et il fallait que je 11

trouve un'moyen de le lui faire savoir. Je fis donc appel, en désespoir de cause, aux vagues notions d'arabe que j'avais stockées au fond de ma mémoire. J'évitai soigneusement les mots et expressions à caractère tendancieux, ces paquets d'injures qu'on avait jadis l'habitude de se balancer à travers la figure sans trop savoir d'ailleurs leur sens véritable. Puis j'ajustai quelques remerciements pompeux assortis de bénédictions célestes de derrière les fagots, avec le plus pur accent du pays. L'effet fut immédiat. Le torse bombé au-delà des capacités thoraciques normales pour son honnête constitution, il ne put empêcher l'unique bouton de son veston de voler en éclats, laissant déborder soudainement sur ses genoux cagneux les surplus de sa respectable bidoche. - Nous sommes à votre service, Monsieur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas, Monsieur. Nous ferons le maximum, Monsieur. Vous êtes ici chez vous, Monsieur... C'est fou comme cette dernière phrase me mit du baume au coeur. Notre cher Directeur, comme par enchantement, avait perdu sa lueur cynique au coin de l'oeil, pour se plier en courbettes et salamalecs. - Saïd, tu prends les bagages de ces messieursdames et tu les conduis au troisième étage. Chambre 307 pour Monsieur et Madame, chambre 332 pour les jeunes filles et leur grand-mère. Allez, fissa, n'oublie pas les clés, espèce de brèle. Et, s'adressant à moi: - Tous des bourricots, ces Arabes. Vous savez, ils n'ont pas beaucoup évolué depuis votre départ à vous, les Français... Ils ont toujours un pois chiche dans la tête! Le traître... Ainsi, derrière son bureau, restait-il le chefaillon prompt à marquer sa supériorité, fût-ce sur le dos des siens. Son sourire entendu et sa mine satisfaite me rendirent soudain Saïd sympathique. Et pourtant, ce pauvre garçon d'étage n'avait pas l'air d'avoir inventé la poudre... L'ascenseur, catégorie crado-minable, nous engloutit dans son environnement vert bouteille pour nous brinquebaler trois étages plus haut. Saïd chantonnait du bout des lèvres une berceuse d'inspiration berbère, dégageant une haleine saturée de café turc à vous garder les 12

billes grandes ouvertes pendant trois jours, tout en faisant swinguer d'une. molaire à l'autre un chewing-gum désaromatisé de l'avant-veille. Il n'avait guère plus de quinze ans, l'air plutôt à côté de ses pompes, le sourire béat, les yeux imperturbablement rivés au sol. Pas artiste à moitié, il se mit à accompagner son refrain d'une rythmique façon castagnettes en jouant avec les deux énormes clés qu'il tenait serrées dans la main droite et d'où pendouillaient deux scoubidous en forme de tour Eiffel. Tous les cinq nous le fixions, silencieux, intrigués. Il dut sentir un intérêt pour ces psychédéliques porte-clés, car sans pour autant lever la tête, il brandit lesdits objets en déclarant: "Ci por Ii clients i zoubli pas la cli dans la pouche" . Je hochai la tête, passablement impressionné par cette formidable trouvaille. Et lâchai, avec un sérieux qui surprit tout le monde: - Extraordinaire, c'est une idée extraordinaire. Saïd ne le fut pas qu'un peu, troublé. Il prit quelques couleurs, releva fièrement la tête, palpita des narines, et faillit faire exploser d'un coup, d'un seul, toutes les coutures de sa chemisette made in Corea nylon et rayonne mélangés. Même un gros bakchich en dirhams sonnants et trébuchants ne lui aurait pas fait autant plaisir. Et ce fut d'un pas altier qu'il embraya dans le couloir du troisième étage. Conquérant, noble, royal. D'un geste auguste, il nous ouvrit la porte de la 307. Celle de Monsieur et Madame. Mes filles et leur grand-mère n'y prêtèrent guère attention, attendant patiemment qu'on leur fasse visiter le royaume qui leur était réservé. Mon épouse, par contre, franchit le pas de ses appartements avec le sourcil relevé, l'oeil aiguisé, et toute la concentration nécessaire pour ne rien laisser passer. Elle était de la race des pinailleurs, prompte à mener le combat pour la moindre tache, le moindre cheveu sur l'oreiller, le moindre drap froissé. Généralement, dès qu'était finie l'inspection, elle fonçait vers la Direction, la savonnette douteuse ou le polochon suspect à la main, pour obtenir transactions, échanges et plates excuses. Pas un hôtel de France et de Navarre qui ne se souvienne de son passage... 13

Pendant que Madame s'adonnait à ses investigations, je découvris le balcon donnant sur le boulevard Galliéni. Enfin, ex-Galliéni, puisqu'il fallait s'imposer la cruelle épreuve des réactualisations. Tableau suranné. Les colonnades de marbre blanc auraient pu avoir de l' allure, si elles n'avaient pas été ripolinées et re-ripolinées avec une barbouille cellulosique qui dégageait cette odeur caractéristique d'huile de ricin et de poussière humide. Un volet, jadis roulant mais aujourd'hui fossilisé en semiouverture, complétait ce triste spectacle. J'abandonnai le boulevard ex-Galliéni pour tenter la fenêtre côté ouest. C'était là un compromis entre la meurtrière moyennageuse et la lucarne tendance économico-modemiste de la nouvelle école architecturale algérienne. Elle se laissait bombarder par quelques rayons de lumière qu'un dieu soleil décochait depuis la promenade de Létang. Me hissant sur la pointe des pieds, je pus apercevoir sous un angle inhabituel la vieille horloge du lycée Lamoricière. Enfin, rectifions encore. Lamoricière, généralissime de l'ancien régime colonial ayant été le bourreau d'Abd el Kader, avait dü céder la place à Pasteur, institutionnel non engagé. Histoire de vacciner les hommes de progrès et de faire rager les autres. Les nostalgiques. Mon lycée était donc devenu Pasteur, mais ma vieille horloge sans nom, elle, était toujours là. En poussant un peu plus sur la pointe des pieds, le vieux port de pêche s'esquissa, tamisé par un voile de lumière écrue, artificiellement amidonné par les caprices du temps. Je n'avais guère besoin d'en détailler les contours, me laissant porter par le chuintement des petites pastéras au moteur poussif qui s'en allaient déposer leurs filets dans les eaux poissonneuses. Je remis mes pieds à plat pour contempler notre vaste chambre: juste de quoi éblouir un voyageur de commerce bulgare ou polonais. Et pourtant, nous étions dans l'hôtel le plus étoilé d'Oran. Je pris la décision de calmer le jeu et de feindre la satisfaction. Mon épouse n'avait fait qu'un rapide tour d'inspection, conservant préventivement ses réserves de colère et d'indignation pour la visite de la chambre 332, où allaient atterrir les petites et leur respectable mamie. Said, toujours fidèle au poste, nous y entraîna d'un bon pas, le long d'un interminable couloir à l'épaisse 14

moquette bleu roi. A mesure que nous nous éloignions de notre chambre, l'exaspération de ma femme devenait plus grande, et je sentais le couvercle de la marmite à deux doigts d'exploser. - Mais ils vont faire dormir les petites à l'autre bout du monde! Ils sont vraiment pas nets! Et si elles font un cauchemar, qui va les entendre? Si elles ont une quinte de toux, si elles font pipi au lit? C'est de l'inconscience! C'est un scandale! Un vrai scandale! Elle recherchait manifestement tous les arguments pour nourrir sa mauvaise foi. Et je m'amusais sournoisement à les démolir l'un après l'autre. Un cauchemar? Les filles n'avaient plus deux ans, et ma mère, dormant à leur côté, restait une présence rassurante. Une quinte de toux? Vous pensez, elles avaient été opérées des végétations dès l'âge de 4 ans et n'avaient pas eu l'occasion de froisser le moindre kleenex depuis belle lurette! Quant au risque de se laisser aller à un accident nocturne, ce n'était pas concevable. Mixion impossible. La petite dernière avait 10 ans, et sa dernière "fuite" remontait à ses dix-huit mois. Comme le temps passe! - Et s'il y a une bombe qui explose, renchérit soudain ma tendre moitié. Une grande frayeur et pof, c'est le gros pipi. C'est pas des histoires, je l'ai lu dans un magazine américain. Saïd notre chaouch, sans pour autant modifier sa trajectoire, tel un canard dandinant son arrière-train sur l'étendue paisible de ses eaux territoriales - prit la liberté de mettre son grain de sel dans ce monologue acerbe: - Non madame, li bombes on connaît pas ici. On sait mime pas ça qui c'est li bombes nous autres. A l'évidence, ce gamin de quinze ans semblait tout ignorer des évènements tragiques qui avaient secoué son jeune pays, et ses livres d'histoire devaient comporter de sérieuses lacunes. Je soupirai, avant d'oser intervenir à mon tour: - De toutes les façons tu n'as pas à t'en faire, il y a ma mère qui veille sur elles. J'aurais peut-être niieux fait de choisir une autre argumentation.
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- Ta mère, ta mère, sitôt qu'elle pose la tête sur l'oreiller, elle se met à ronfler. Tu parles d'une surveillance rapprochée! Non, je dis pas ça méchamment, mais que tu le veuilles ou non, c'est la vérité. Le combat des chefs. La guerre des mères. Les vieux démons qui remontaient à la surface. Elle remettait ça... Soit. L'ambiance aidant, j'avais comme l'impression que nous ne ferions pas de vieux os dans ce palace d'opérette. Qu'allions-nous trouver en échange? Certainement pire. Ce que ne peut le plus, comment le moins le pourrait-il? Comme pour nous changer les idées, Said poussa la porte en pin mastoc de la 332 d'un geste grand seigneur. Kif kif le salon d' honneur d'un palais des mille et une nuits. Il aurait dû se montrer un peu plus mesuré: la chambre332 n' était qu' un trou à rats, froide à faire peur et désespérément nue. La seule fantaisie résidait dans la petite fenêtre et son store à lattes décolorées. Ma femme, vindicative, décida qu'il était capital de connaître avec précision quelle était l'exposition de ce bout de grenier, et elle s'acharna sur le pauvre garçon pour lui faire cracher une réponse. N'écopant que de : "Ya pas li expositions ici, c'istine chambre por dormir, juste por dormir". Puis, alors qu'elle désignait la fenêtre d'un geste péremptoire: - Ah ji comprends Madame, ti vo savoir la vue. Là en bas, c'est la cour di l'icole coranique, là où li Arabes y z' écoutent la parole di prophète. Il n'était pas au bout de ses peines, le bougre. En contemplant la pièce tristounette, je m'exclamai: - Mais il n'y a que deux lits, ici! Deux lits d'une place! Et si je compte bien, il y a trois personnes à loger! Alors, elle va dormir où, la troisième, dans ce trou à souris? Said n'était pas du genre à se laisser décontenancer par un problème aussi simpliste. D'une brusque ruade arrière il referma la lourde porte, et désigna à nos mines ahuries une espèce de masse informe, rayée bleu et blanc, étalée à même le sol. Ma femme, les narines dilatées et les dents serrées, grommela de sa moue la plus mauvaise: - Mais qu'est-ce que c'est encore que cette espèce de paillasse à la gomme?
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Et là, grandiose, noble, plus calme que jamais, Said de répondre: - Un matelas par terre, Madame, un matelas par terre.. . Il en devenait beau, notre chaouch. Emouvant même. Vibrant sous l'auréole magique qui faisait briller de mille feux les astres de son autosatisfaction. Tellement baigné d'assurance et si sincèrement heureux de sa superbe prestation que son sourire illuminait la pièce. Ces messieurs-dames avaient posé les questions? Il avait apporté les réponses. On le sentait quand même surpris du lapin qu'il venait de sortir de son chapeau, mais qu'importe. Il avait rajusté son maintien, alignant ses pieds dans l'axe, tout en nous contemplant d'un regard attendri. Les intonations de sa voix avaient ce petit quelque chose de shakespearien qui faisait la gloire des majordomes d' outreManche. Fut-ce un effet pervers de mon état de fatigue, je crus même percevoir une voix d'outre-tombe murmurer en traduction simultanée:

- It's a matelas on thefloor, Madam...
J'eus à cet instant précis l'intime conviction que nous quitterions le Royal Hôtel bien plus tôt que prévu. Face à la crise de nerfs imminente de ma pauvre épouse, à la fatigue qui - s'emparait sérieusement des enfants, face aussi à l'émotion qui m'emplissait au risque de déborder, je congédiai amicalement mais fermement le Roi Lear, pour céder à un repos réparateur. Manifestement, Said ne comprit jamais comment ces Français pouvaient faire d'une histoire aussi simple tout un sac de noeuds. Comme il avait raison! - "Allaaaaah akbar ! Allaaaaah ! Allah akbar !!!" C'est pas vrai, quel est le pauvre crétin qui s'amuse à foutre la radio à tue-tête de bon matin? Nous avions eu toutes les peines du monde à trouver le sommeil, je n'étais pas d'attaque pour jouer les prolongations. Pourvu que ma tendre moitié, elle, ne se réveille pas, en venais-je à prier, entre deux grognements d'indignation. Nous avions eu notre compte d'insomnie. Largement: deux troupeaux de moutons, au grand complet, avaient dévalé dans notre chambre, avec le vacarme qu'on imagine. Ceux de ma 17

femme, d'abord, bêlant plus fort que les miens, avaient atteint le chiffre record de 898, chiffre qu'il fallait gérer avec tout le sérieux requis. Huit cent quatre-vingt-dix-huit, le temps qu'elle sombre dans les bras de Morphée. Après vous Madame. Après elle, pardi! Je n'aurais pas eu l'outrecuidance de penser d'abord à ma petite personne! Question d'organisation. De diplomatie aussi. De mon côté, j'avais fait sobre: à peine 250 têtes. Et je les voyais passer, ces méchouis en puissance, ces pulls Woolmark au kilomètre... Deux ou trois nuits comme celle-là et je vous jure que je le mettais sur pied, mon trafic d' import-export avec des éleveurs du fin fond des Pyrénées. Quel triomphe, ces jolis peignoirs en pure laine vierge! l'en étais là de mes investigations quand le sommeil m'avait enfin cueilli... - Allaaaaah akbar ! Trop tard. Elle était déjà debout comme un ressort, prête à bondir sur le palier, à dévaler l'escalier, à bousculer le garçon d'étage, à houspiller les veilleurs de nuit, à souffleter le directeur. Je la rattrapai au vol, prenant évidemment la sauce. - Ils peuvent pas se débrouiller pour que leurs clients fassent moins de boucan? Ça leur ferait mal au ventre de respecter ceux qui dorment? Et puis, si au moins ils nous balançaient le dernier Bee-Gees... Je vais leur apprendre, moi, ce que c'est que le savoir-vivre, à cette bande de demeurés. Elle tenait à son massacre. J'essayai une diversion: - On ferait mieux d'aller voir dans la chambre des filles. Si ça se trouve elles tremblent de peur, et comme ma mère est un peu dure d'oreille... - Tu as raison, mais après, moi je descends et je te promets que je vais leur dire leurs quatre vérités à tous ces pauvres types. Je la croyais. Elle jubilait d'avance à l'idée de pouvoir enfin vider son sac et leur balancer tout ce qu'elle avait sur le coeur. Je la suivis tant bien que mal jusqu'à la chambre des petites. Les gamines dormaient paisiblement. A poings fermés. Elles en étaient presque provocantes, tant elles semblaient se foutre des états d'âme de leur chère maman. Dans le halo bleuté de leurs songes, nulle odeur de mouton. D'aucune 18

sorte. Les bienheureuses. Ma mère, elle, avait déjà dépassé son quatrième sommeil paradoxal et profitait de son insomnie matinale pour en découdre avec le Docteur Fournier, Gilles pour les intimes. Boulimique à l'extrême des magazines à l'eau de rose, elle ne cachait pas un petit faible pour son sempiternel Intimité. A cause, précisément, du séduisant Fournier qui n'en finissait pas de briser les coeurs et qui était en passe de gagner son pari: se taper toutes les gonzesses de sa célébrissime clinique des Quatre Vents. Toutes catégories socio-professionnelles confondues. Il faut dire que le chirurgien aux tempes argentées pouvait se permettre de prendre son temps puisqu'il était sous contrat jusqu'au numéro 11448 à paraître en l'an de grâce 2016. Maman avait donc de quoi passer toutes ses insomnies, avec le suivi qui la
caractérisai 1.

Son calme foudroya ma chère épouse: leur transistor à cette heure impossible? - Quel transistor? De quoi tu parles? Elle haussa les épaules, me faisant une moue navrée: - Tu vois, je t'ai dit, on peut pas compter sur ta mère. Elle n'entend vraiment plus très bien. C'est normal, elle n'est plus toute jeune... Les Allah reprirent de plus belle. Ma femme itou. - Tenez, là, vous n'entendez pas? Là, là, cette voix qui revient et qui explose les oreilles. Ne me faites pas passer pour une f011 ! e mère. Il faut te nettoyer les oreilles, ma pauvre. Entre le Top 50 et la prière du matin, il y a quand même de la marge! Tu sembles oublier ma chère que nous sommes dans un pays musulman. C'est pas RTL, c'est la Mosquée. Tiens, approche un peu et jette un coup d'oeil par la fenêtre. Ma pauvre femme pencha la tête, et faillit tomber à la renverse. La cour, en contrebas, toute dallée de mosaiques bleues et vertes, encore dégoulinante de la rosée du matin, lui offrit l'explication vivante de ce branle-bas matinal. Une 19

-

Vous n'entendez pas les imbéciles qui font hurler

-

C'est

ça ton transistor?

répondit calmement ma

bonne flopée de postérieurs, heureusement décemment culottés, se dressait sous notre barbe, oscillant de haut en bas au milieu d'un éparpouillis de babouches multicolores. - Et on va devoir se farcir ce cinéma-là pendant huit jours? - Pendant huit jours, et cinq fois par jour! Mais tu sais, on s'habitue à tout. Il ne faut pas s'accrocher à ces détails... Il Ya pire, non? C'est tellement peu de chose en comparaison de ce qu'on est venu chercher... De la méthode. De la méthode et un zeste de douceur. C'est fou ce qu'on peut obtenir avec ces armes-là. Même les reyirements les plus inattendus. Quelques mamours, un compliment en plein coeur, un peu de gratouille le long du dos et une caresse dans le sens du poil. Petit matin gentil câlin, et le tour était joué. D'autant que, par la grâce d'Allah, nos braves fidèles avaient réintégré leurs pompes en un tour de pied. Comme on trouve ses babouches on se chausse! Le transistor infernal s'était tu, rempaquetant les exhortations à vénérer Allah et son noble prophète. Ma femme était neutralisée, le Royal Hôtel pouvait se considérer comme - provisoirement - sauvé. Aussitôt, comme par enchantement, le petit matin reprit ses droits et le quartier sa douce quiétude. A peine entrecoupée par le cocorico d'un jeune coq insolent et l'entrechoquement métallique de quelques bidons de lait. Je n'avais aucune connaissance de ces bruits-là. l'avais beau fouiller dans ma mémoire, tout cela me semblait anachronique. Nous partîmes nous recoucher pour une petite heure. A petits pas feutrés. Mais je ne fermai pas les yeux. La vieille horloge m'interpellait, déjà. Le chant feutré de la cloche du lycée Lamoricière devenu Pasteur - égrenait paisiblement les heures toutes neuves du jour qui avançait. Elle n'avait pas pris une seule ride, la vieille dame, condamnée pourtant depuis perpète à prendre son temps pour le bon temps des autres, à sonner invariablement la fin des cours et la rentrée des classes. Un peu aigrie, malgré tout, des aléas de l'existence. Bonne vieille horloge qui me rappelait à l'ordre. Vingt ans pourtant que je n'avais donné signe de vie, que je l'avais laissée tomber. Il y avait de quoi prendre la mouche. 20

- C'est vrai, madame l' Horloge, vous avez le droit de me traiter de lâcheur. Je n'ai aucune excuse, et je vous demande bien pardon. Pourtant, je vous assure que c'est pas tout à fait de ma faute, et je suis silr qu'à ma place, vous n'auriez pas agi différemment. C'est pas pour me débiner, mais vous auriez fait quoi, vous, si on vous avait donné quarante-huit heures pour plier bagages, remballer aiguilles, ressorts et tout le fourbi, en vous envoyant vous refaire une santé ailleurs? J'aurais pas donné cher de votre tic-tac! - Probablement. Tu as probablement raison. Mais c'est pas une raison pour remettre ça. Sinon, on en sortira JamaIs. - Promis, j'y veillerai. Alors, est-ce que vous m'autorisez à retrouver ma classe? - A une condition: attends que j'aie fini de sonner neuf heures. - Sans problème. Et... est-ce que je peux encore abuser de votre bonté? - Dis toujours. - J'aimerais... J'aimerais tellçment que mes filles puissent visiter mon lycée. Elles brillent d'envie de découvrir les endroits où j'ai passé mes plus belles années... - Autorisation accordée, mais à titre vraiment exceptionnel. C'est bien parce que c'est toi, va...
Les filles venaient à peine d'ouvrir les yeux, encore plongées dans les plis douillets de leur sommeil réparateur, étirant leurs muscles froids, pas du tout préparées à l'épreuve que je leur réservais. - Debout, bande de fainéantes, c'est l'heure de passer à l'attaque. Ce matin, on a du pain sur la planche: visite en règle du lycée de ma jeunesse. On va fouiller partout. Ça vous va ? - Et comment! Chouette! Super! - Je vous préviens, c'est pas de la tarte. J'ai des tas de gens à vous présenter. - Pour de vrai?
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- Non, pas vraiment. Des fantômes, rien que des fantômes: le général Bugeaud, mon copain Bénichou, le duc d'Aumale, le maréchal Leclerc, Lucien Rodriguez. Et Napoléon! J'allais l'oublier celui-là! Et le sultan Ben Smail. Et Christian Mouillefarine, ma tête de turc à moi. Retenez bien son nom à celui-là. Abd el Kader, aussi. Le grand Abd el Kader... Enfin, toute la smala. Tous ceux qui ont fait et défait l'Algérie. - Et les rois de France, vous en parliez des fois? ! - Mais l'Algérie, c'était la France ma chère! - Alors on commence quand ? - Mais dès que vous serez prêtes, les petites chéries. - Et la caméra? Ah, merde, la caméra. Elle m'était sortie de l'esprit, celle-là. Et cet abruti de douanier qui m'avait fait la mauvaise blague de me la confisquer, hier soir à l'aéroport. Nous règlerions ce problème plus tard.

22

Chapitre

Il

Avant... Lycée Lamoricière- Oran-1955
A l'instant précis où le duc d'Aumale apposait sa signature au bas du traité de Tafna, alors que les négociations ardues engagées depuis trois mois, une semaine et deux jours allaient enfin aboutir, un sifflement aigu traversa la salle de part en part. L'intégralité des 45% de matières grasses d'un petit suisse voltigeur vint s'applatir sur le visage enfariné de Christian Mouillefarine, qui répondait, ou plutôt s'entêtait à ne pas répondre au surnom de Papier Cul. Le duc d'Aumale s'en trouva coi, figé par la grâce d'un petit suisse subtilisé à un demi-pensionnaire en surcharge lipidique. Un silence aussi lourd que le bruit de l'impact s'installa subitement. Le temps, pour notre professeur, de reprendre ses esprits et de ponctuer son exposé d'un point d'exclamation, suivi d'un point d'interrogation. Tous nos camarades se retournèrent alors comme un seul homme vers le haut de la salle, tout près de la fenêtre qui s'ouvrait sur la cour d' honneur de notre respectable bahut. Le petit suisse, à défaut d'avoir changé le cours de l' histoire, avait, en tout cas, changé notre cours d' histoire. Abd el Kader se ravisa un instant, se gratta longuement la tête par-dessous son large turban de lin et choisit finalement de suivre les conseillers de sa célèbre smala. Le général Desmichels, lui, n'écoutant que son sens pratique, en profita pour aller satisfaire un besoin pressant. Quant à Henri Eugène, duc d'Aumale, il proclama haut et fort que cet incident tombait, 23

tous comptes faits, à point nommé et qu'il se réservait le droit de revoir sa position dès son retour de week-end. Notre professeur n'eut pas cette sagesse. Il s'adressa nommément à Papier Cul: - Qu'est-ce que c'est encore que cette plaisanterie, Mouillefarine? Et avant même que celui-ci n'ait pu esquisser le moindre geste de défense, je pris les devants. Me dressant tel un procureur de la République, un tribun à la solde de César, un médiateur pro-pompidolien, je lançai : - Monsieur, mes chers camarades, eu égard aux prérogatives que me confère ma qualité de responsable de classe, et soucieux de préserver la bonne moralité de notre classe, je tiens à m'élever avec vigueur contre le laxisme de certains d'entre vous. Ceux-là mêmes que je n' hésiterai pas à qualifier de sales agitateurs, de petits perturbateurs, pour ne pas dire fouteurs de merde. Et à dénoncer fermement ces agissements irresponsables qui n'ont, à mes yeux, d'autre ambition que d'entretenir un climat d'anarchie et de saboter les louables efforts de nos enseignants. Puis, avant même que notre professeur ne se hasarde à me couper le sifflet, je fis mine de rajuster ma toge et pointai un doigt accusateur en direction du pauvre Mouillefarine : - Mon cher Christian, tu sais toute l'affection que je te porte - murmure général - mais j'ai la prétention de penser qu'il est de mon devoir de t'aider à te ressaisir. Par les temps difficiles que nous traversons, je me demande si tu as bien mesuré les conséquences de tes actes. Quand on sait, par exemple, toute la valeur symbolique d'un simple petit suisse, en face du douloureux problème de la faim dans le monde. Sachant pertinemment qu'il tombe comme des mouches chaque minute des paquets de gosses complètement démunis du strict minimum. Touches-tu du doigt les conséquences indirectes de ton geste? Et pensestu aux quarante-trois de tes petits camarades distraits dans leur attention à un moment où les moindres détails de l'histoire prennent toute leur importance? Et notre professeur? As-tu pensé à notre professeur? Si oui, où la places-tu, ta considération pour cet homme qui a pris tous les risques pour venir t'apporter, à toi précisément, le 24

savoir qui te fait si cruellement défaut? Non, Mouillefarine,je te le dis tout net, en faisant valser ce banal morceau de fromage, tu t'es laissé aller à tes plus bas instincts. Que n'as-tu mesuré que la chose allait te revenir? Regarde-toi, à présent: je pense que tu n'as pas de quoi être fier de ta tronche... Le ton y était. Le geste aussi. Et si ce n'était le visage helvétisé de notre petit camarade, nous nous serions crus aux plus beaux moments de l'histoire de Rome, aux plus vibrantes envolées du cours Simon section art-dram, dans les hautes enceintes d'un tribunal correctionnel. Bref, partout sauf en cours d'histoire de 3ème B au lycée Lamoricière d'Oran, un mardi après-midi à 15h27. Mouillefarine, la mine défaite, dans un nuage d'hébétude proche de la contamination mystique, n'arrivait pas à décoller d'un "Mais Monsieur, mais Monsieur..." aux accents onomatopéiques cri spants. - Taisez-vous, Mouillefarine. Taisez-vous, vous ne faites qu'aggraver votre cas. Le pauvre Papier-Cul se rassit mollement, laissant retomber lourdement ses épaules, puis sa tête. Il tenta alors, les yeux hagards, d'effacer de ses doigts malhabiles les traces du petit suisse dont la fraîcheur, au fil des minutes de ce chaud après-midi du mois de mai, devenait de plus en plus aléatoire. S'adressant à moi, comme pour donner un peu plus de crédit à mes propos, notre professeur essaya de mettre un . tenne à ce pénible incident: - Bien, finissons-en, mon ami, que nous proposezvous? Cherchant alors à pousser un peu plus loin le bouchon, comme pour provoquer une remise en question du principe d' Archimède, je lançai, acerbe: - Je propose quatre heures de colle à Mouillefanne. - Accordé, répliqua le professeur, manifestement

pressé d'en finir avec une situation qui commençait à le
mettre franchement mal à l'aise. Je ne sais si "sa" décision fit ce jour-là l'unanimité parmi mes camarades, mais ce que je puis affinner, c'est qu'elle provoqua immédiatement un tohu-bohu de tous les 25

diables. Un martèlement saccadé de 80 chaussures à clous gronda et une salve de vociférations s'amplifia, à la gloire de l'Al-gé-rie-fran-çaise, réflexe oblige. Quelque peu décontenancé par l'ampleur du déluge que je venais de déclencher, je décidai de parachever mon oeuvre en sacrifiant le navire. Profitant d'une courte accalmie, j'appuyai délibérément sur le bouton de la mise à feu: - Je propose de plus une punition générale pour toute la classe. A recopier 200 fois: "Je ne ferai plus jamais de vacarme en cours d'histoire". Au présent de l'indicatif, à l'imparfaitdu subjonctif et au futur antérieur. Et je marquai un temps d'arrêt. Impassible. J'étais à côté de la plaque. Sous-estimant totalement l'onde de choc. Le grondement sourd de la tarabounta qui allait m'emporter tel un fétu de paille. Le tremblement de terre qui allait faire voler en éclats la vieille échelle de Richter. Le rejet de la grâce présidentielle. Et l'exécution immédiate de ma mise à mort par tous les moyens cumulés en vigueur sur le marché: je reçus dans une envolée parfaitement orchestrée une salve de projectiles en tous genres, règles, stylos, Gaffiot*, le tout subtilement relevé du lot d'injures en usage alors, en un concert parfait. Ce qui eut bien entendu pour effet immédiat de maintenir la punition avec exécution séance tenante. Le calme à peu près revenu, je tins à m'assurer du bon accomplissement de la sentence, passant de table en table. M'approchant sournoisement de Mouillefarine, je ne pus m'empêcher de lui asséner le coup de grâce : - Tu peux être fier de toi, Papier Cul. Ça oui, tu peux être fier de toi. Relevant lentement les yeux sur moi comme une bête blessée, complètement exsangue, il lâcha son stylo avec résignation et laissa couler sur sa joue pâlotte une grosse larme. A ce moment-là, je me rendis compte que j'avais peutêtre poussé la plaisanterie un peu trop loin.

* Gaffiot : dictionnaire français-latin / latin-français. 26

Au milieu de cette jungle de fouteurs de merde qui militaient au sein de notre vénérable 3ème B2, il fallait bien reconnaître que le pauvre Mouillefarine avait eu la mauvaise fortune de naître "patos". Il n'y était pour rien, le pauvre. Encore qu'il s'en défendait farouchement. Il revendiquait même un lointain aïeul cousin de son éminence Napoléon, l'empereur en personne, lequel aurait accordé à Mouillefarine-l'ancêtre le privilège exclusif du commerce des trousseaux pour futures mariées à travers les trois départements d'Algérie. Vous parlez d'une énormité. En vérité, les "patos" ne couraient pas les rues. Il aurait fallu se lever tôt pour croiser un Mouillefarine bis, de Saint Denis du Sig à Ain Témouchent, en passant par la plaine ensoleillée de Mascara. Ils n'étaient pas légion, et heureusement, sinon le tollé aurait été général et l'on aurait vite vu s'organiser des collectes pour graisser la patte de l'officier d'état civil afin qu'il nous les change illico presto en Bénichou, Gomez ou Roméro, des noms bien de chez nous. Au fait, je ne vous ai pas dit que "patos", c'était le sobriquet qu'on donnait familièrement aux Français de France. Aux Métropolitains comme on les appelait. Pourquoi "patos"? Et pourquoi pieds-noirs! A chacun son aimable surnom, voila. Le mot "patos" nous venait de l'Espagne toute proche, l'Espagne dont chacun sait l'énorme influence qu'elle avait eue par le passé sur l'Algérie en général et la bonne ville d'Oran en particulier. Influence assise bien avant 1830, date du début de la colonisation française. Fin de la gamberge en marche arrière. "Patos" signifiait tout simplement "canards". Et ceux qui chercheraient à voir là une quelconque connotation affective se mettraient le doigt dans l'oeil: les débordements de tendresse, les propos doucereux, les petits mamours n'étaient pas le genre de la maison. Et la sympathie n'était que très relative entre les deux communautés de part et d'autre de la Méditerranée. Canards boiteux contre colons roublards, pieds palmés contre piedsnoirs, pourquoi cette appellation? Chacun y trouvera ce qu'il cherche. A moins que ce ne soit le contraire.

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Christian Mouillefarine et sa mère Janine avaient rallié les lointaines colonies dans des circonstances plutôt rocambolesques. Une histoire abracadabrante à faire se retourner dans sa tombe le malheureux Perrault et à rendre pâle de jalousie son babu de grand méchant loup. L'épopée des Mouillefarine mère-et-fils dépassait la fiction, et pas une capacité d'imagination, surtout la leur, n'aurait pu orchestrer une destinée aussi tordue. Originaires d'un village de Côte d'Or qu'on appelait Painblanc (ça ne s'invente pas I), une paisible bourgade de 200 habitants, les Mouillefarine avaient tout pour couler des jours heureux dans une existence désespérément banale. Boulot pèpère, santé sans histoire, train de vie à peine audessus de la moyenne. Une seule ombre au tableau: côté père, une fâcheuse attirance pour la bonne bouteille, et, par conséquent, une non moins fâcheuse tendance à la grosse colère. Ce fut à la suite d'un de ces homériques débordements que le destin Mouillefarinien bascula en une poignée de secondes. Les faits se résument ainsi: à ma droite, Mouille-père. En plein effort physique. Monsieur avait pour dada les poids et haltères - on a le canasson qu'on peut. A ma gauche, la délicieuse Janine Mouillemère. Béate d'admiration devant son Apollon. Et au centre, un jeune homme. Bien fait de sa personne. Qui avait eu la témérité, pour ne pas dire la stupidité, de décocher un sourire furtif à l'adresse de la vertueuse épouse. A l'insu de l'athlète amateur. Le mari. Armé. Car celui-ci s'escrimait à l'épaulé-jeté en compagnie d'une barre d'accouplement assortie de substantielles rondelles de 50 kg chacune. Laquelle barre se trouva projetée contre le Don Juan d'occasion, assortie d'un hurlement de rage qui ressemblait fort, sans qu'on n'ait pu formellement l'identifier, au cri de douleur du monstre du Loch Ness sur le point de se faire arracher une dent de sagesse. Sans anesthésie. Le pauvre Don Juan, qui n'en demandait pas tant, s'évanouit, Anatole Mouillefarine aussi. Dans la nature. Dégonflé, désamphétaminé, allégé comme un lait bouilli à ultra haute température, il eut la bonne idée de se prendre dans les mailles de la Légion étrangère pour échapper à celles de la justice. Janine dut se faire à l'idée de devoir accompagner son fugueur et fougueux compagnon vers son nouveau destin. Là-bas. Qu'importait où, puisque c'était 28