Un mort vivait parmi nous

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296207714
Nombre de pages : 176
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UN MORT VIVAIT

PARMI NOUS

Ce livre a été publié à l'initiative du Conseil Régional de Guyane.

Photo de couverture: KOSKASjSIPA, tirée du film d'Alain Maline: Jean Galmot, aventurier.

Jean GALMOT

UN VIVAIT

MORT PARMI NOUS

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~ribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

A lire aussi:

. .

Jean Galmot : Quelle étrange histoire. Roman qui se situe en Guyane. 1918. Réédition 1990, Ed. Caribéennes. Jacques Magne: Jean Calma t, l'homme des tropiques.

Une biographie complète. 1990, Ed. Caribéennes.

Tous droits

@ Editions CARIBEENNES, 1990 de traduction d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. ISBN 2-87679-065-3

PREFACE
Si Guyane naus était cantée, il suffirait d'un rien paur qu'une ambre fasse parler les arbres (les mambins, les manguiers, le framager) et canvienne que l'esprit se tient invariablement sur sa fine painte, tant se tisse ici par infimes tauches une nature prafande. Il suffirait d'un rien paul' qu'apparaissent, parallèles aux nôtres, sur le sal de Cayenne, les traces de pas de cette ambre même: pas d'un hamme fart, venant

à nous,. pas d' ({ ambre blanche»,. pas de quelque fantôme aux parales encare ({ suspendues aux lianes et aux faugères
arbarescentes» de natre pays. Puis, de délires en délires, naus verrions paindre, dans une sarte de brume matutinale, Jean Galmat d'Amazane, ce paète-hamme palitique mart en août 1928 à l'hôpital Saint-Sauveur. Naus le laisserians volontiers naus confier ses angaisses, ses craintes, ses rêves, ses chimères, l'amaur qu'il porte à la Guyane et aux Guyanais,. nous l'écouterions naus livrer le secret de sa mart... Naus naus laisserions ensuite guider «en bas-bais» par cet hamme,. nous irions avec lui au placer Elysée retrauver Delorme et Marthe, Ganne et Marcel Marcellin, la viale enflammée mais monosyllabique des Indiens mystérieux,. la rivière,. la pirogue. Naus partagerians avec lui la sensualité, l'érotisme, la duplicité, la perversité de Marthe, au «parvis de la cathédrale de la jungle ». Au lieu que ne flatte une ,odeur de cadavre, l'air s'imprégnerait de senteurs de rase, de linalal,. de celle des fleurs multicalores dant les bras de Marthe seraient chargés. L'homme, au lieu d'être «bizarrement vêtu de vêtements blancs sauillés de baue» et «caiffé d'un chapeau de feutre à l'ancienne mode », aurait un castume de cheviote bleu, parterait un «casque colanial» en un lieu ,où déjà sévissait la made du «canatier ». Lain de se montrer taurmentés, l'esprit et l'âme de Galmot, gais, satisfaits, nous diraient leur recannaissance paur la fidélité à sa 7

personne de sa seconde patrie, «la Guyane immortelle ». Le poète conviendrait de la prémonition de son roman: Un mort vivait parmi nous. Nous n'aurions nulle crainte de cette ombre «aux yeux dorés», aux «mains et au vêtement de lumière» ,. nous lui parlerions comme elle nous parle encore: tant elle est là, tant elle est présente,. tant Jean Ga/mot, mort, vit encore parmi nous! De délires en mirages, la fièvre aidant, l'aventurier Galmot, nous regardant, à travers une baie trouée dans une haie d'orchidées, nous confierait avoir, lui aussi, été «ensorcelé par Marthe» qui lui avait un jour offert une rose «détachée de son corsage». Il nous donnerait de son roman symboliste une autre clef,. il nous offrirait une autre approche de la vie des placers. Ses propos, tout de suggestion, nous mettraient en face d'une réalité en perpétuel devenir, à sa façon habituelle. Familièrement, en poète, nous lui dirions: «Pourquoi viens-tu? Comme tu es pâle et défait! Qu'astu fait toi aussi de ta jeunesse? » Il nous répondrait, déjouant notre propos: «Des cocotiers, girafes du monde végétal, pleins de grâce, élégants et souples, étaient alignés devant nous au bord du marais. » Mais nous reviendrions à la charge: «La belle Marthe que tu aimais, dont tu voulais faire ta femme, n'était-elle pas un peu la Guyane?» D'une voix rauque, alors se révélant, il crierait: «Je suis venu, je suis venu!» Nous lui dirions encore, à notre tour, «malgré cette fièvre qui l'abat sur le sol, d'un seul coup, comme un lutteur frappé au visage» : «Quel est ton secret ?... Je croyais connaître toutes tes pensées. Ta vie n'est pas différente de la mienne. Ta voix est celle de tous les hommes. Je sais que tu es vivant... et pourtant, lorsque ma main s'approche de la tienne, il me semble qu'il y a un brouillard froid autour de toi. » Sans attendre de réponse, nous ajouterions: « Je sais combien tu aimes nos orchidées géantes qui se balancent et qui flamboient comme des lustres dans une cathédrale. Je connais ta solitude et ta souffrance auprès d'une Marthe "comme toutes les femmes, frivole, perverse et cruelle" ,. cette solitude que tu traduis si bien lorsque, prenant à témoin "le grignon, enveloppé de lianes comme une quenouille" le grignon qui garde ta case, te reconnaît et

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qui a une physionomie amicale -, tu as le sentiment, en partant chaque matin, de le laisser là, tel un ami qui attend ton retour. » « Quelle étrange histoire», en vérité, que ce «mort qui vit parmi nous», si l'on élude la richesse initiatique de toutes les lignes de ce poème lyrique en prose, à l'imagerie irréelle, féerique. L'on retrouve ici, hérités de Lamartine, d'Albert Samain et de Benjamin Constant, un romantisme et un symbolisme que Jean Galmot a su faire siens. Nous sommes en face d'un style allusif où une érotique nuancée a les ailes de la sublimation de l'amour. Aucune trace de vulgarité. Tout en nuances, en demi-tons, l'expression s'orne d'un vocabulaire riche où le lecteur passe de découvertes en découvertes,. selon le flux même de l'émerveillement de l'auteur, amoureux fou de la Guyane: «Les pirogues plates, couvertes de pomakaris formés de lianes en arceaux et de feuilles de palmiers, montaient... » Hugolien, Jean Galmot écrit aussi: «...la lune pareille à une ombre argentée dans un écrin d'ébène.» Mythique, inspiré par l'au-delà, en proie à un rêve impossible, à un doute métaphysique: « Peut-être est-ce l'évocation d'une existence antérieure? »

perfection. L'on voit défiler un monde animal dont il n'était pas coutumier,. cher à notre cœur guyanais: « le pélican,. la perdrix grand bois,. les hérons
gris, blancs et noirs,. la grue: le camichi dont les ailes sont armées d'un ergot,. l'agami, gardien des poules,. les aigrettes blanches empanachées,. les ibis rouges et bleus,. le hocco aux plumes frisées,. la maraye qui a l'aspect d'une caille,. et l'urubu, vidangeur de la brousse ». A l'analyse d'un style dont il est impossible d'abandonner le charme, l'on suit les bruissements profonds et les motivations d'un auteur comme nulle part ailleurs. En effet, notre approche du poète s'éclaire et se précise chaque fois un peu plus. A travers son ouvrage, Jean Galmot nous apparaît tourmenté, à facettes, à tiroirs. Nous le suivons avec ferveur dans des méandres semblables aux intrications de nos lianes enchevêtrées. Il se révèle d'une particulière versatilité. Se dévoilent

Doué d'un rare sens de d'assimilation d'un monde mille et trois détails vite vivant,' d'une indéniable

l'observation, assortis d'un

d'une faculté inouïe vocabulaire précis,

ambiant où il n'est pas né, il capte

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son caractère controversé, son personnage ondoyant, son élégance princière, son sens esthétique et assurément musical; son amour des femmes. Ce style traduit parfaitement la composante féminine de Jean Ga/mot dont on ne peut nier le sOlici d'entreprendre beaucoup sinon tout, le désir de plaire à tous, à tout le monde (aux bons comme aux mauvais). De fait, Jean Galmot s'identifie à tous les personnages de son roman. Pierre Deschamps, c'est encore lui. A travers ce dernier se révèle, en même temps qu'une facette de la vie de l'auteur, sa foi légendaire: «... ni l'évocation ardente de la basilique d'Issoudun oÙ, sur la plaine, règne la Vierge, suprême espérance... ». Allusif, il a des moments de spleen et évoque sa Dordogne natale: « Les enchevêtrements de lianes forment, çà et là, d'énormes amas rappelant les vieux châteaux couverts de lierre. » Mais ici, comme partout ailleurs, nous retrouvons Jean Galmot pareil à lui-même: difficile à cerner, mystérieux. Il a sa façon à lui d'appréhender le véritable autochtone de Guyane. Feinte ou réelle, son admiration se dévoile pour l'Indien à qui l'auteur semble prêter des vertus surnaturelies: «... partout présent et invisible...», « Je sais que l'Indien se dédouble... », « C'est par lui que la folie est venue aux hommes sur le camp...» S'il critique dans ce roman les chercheurs d'or imprudents, âpres au gain, s'il dénonce tous ces aventuriers, toutes ces têtes brûlées, dont un est retrouvé, décomposé, avec de la poudre d'or dans la main, s'il conseille qu'il n'y ait jamais de femme sur un navire, voire sur un placer où vivent des hommes (car la folie tient ces derniers et aucun travail constructif n'est plus possible), il célèbre et glorifie l'Indien en toute circonstance comme doué d'une sagesse ancestrale: il est le plus fort, le plus résistant, détenteur de la clef et probablement du trésor de l'Eldorado. Au centre du roman brille l'Indien qu'en définitive Marthe choisit. Ce vaste poème en prose oÙ se déploient toutes les nuances de l'arc-en-ciel, toutes les vibrations des parfums dont l'autellr a llne connaissance intuitive aussi bien que professionnelle (n'oublions pas la Maison Chiris de Saint-Laurent): « Les bergamotiers en fleur ont une odeur acide de citron,. des bosquets d'orangers reposent sur un tapis de neige odorante,. les cannelliers versent sur le sol leur écorce grise et les gaïacs exhalent une odeur capiteuse de coumarine

et d'origan», ce morceau du plus pur lyrisme s'adresse au 10

même titre à l'am.our et à la m.ort, deux f.orces indétachables. En effet: «Elle rit. Ses dents aiguës luisent,. ses lèvres, r.ouges c.omme les lèvres fardées, s'.offrent à l'am.our, voluptueusement. Ses yeux mi-cl.os .ont de l.ongs regards .obliques, des regards fr.oids et pénétrants de la chatte aux aguets. T.out SDn être respire la cruauté, le désir et l'indifférence. »

«Marthe... le feu d'autref.ois brûle enc.ore en m.oi. Je cr.oyais av.oir .oublié la blancheur de v.os bras et l'éclat de
v.os yeux... »

«Il n'y a pas dans la langue des h.ommes d'image qui puisse rendre la beauté de la femme étendue sur le sable, les pieds nus reflétés dans l'eau tranquille, le c.orps n.oyé dans la pénombre m.ouvante qui vient des l.ongues palmes arr.ondies jusqu'à terre...» «... sa radieuse beauté est un fruit
mÛr et d.oré .ouvert sur le s'Ol.»

Cette femme que t.ous les h.ommes, dans le r.oman, adulent, qui acc.orde ses faveurs t.our à t.our à l'un et à l'autre p.our ensuite les baf.ouer t.ous brutalement, a dans san cœur, depuis l.ongtemps, ch.oisi l'Indien, quelque part p.our lui-même: avec qui elle est enfin elle-même. «L'Indien a disparu », dit Marthe. «L'Indien a disparu », dit à nouveau Marthe. Et je v.ois bien qu'elle cannaît le mystère... «Il y a quelque chose de changé. (L'Indien a disparu... L'univers n'est plus que c.onfusion et disc.orde.) »

«Je ne sais rien de t.oi, dit Marthe, quel est t.on nom ?..
J'épr.ouve auprès de t.oi une belle impressi.on de sécurité... Je suis sans f.orce, sans v.ol.onté en ta présence, mais je ne t'aime pas... J'ai peur de t.on regard... aucun désir ne m'attire vers tai... et cependant t.out moOnêtre frémit de j.oie parce que tu es là. » «Je ne t'aime pas... dit Marthe, je n'ai p.our t.oi aucun désir... Mais ta présence est un bain merveilleux de lumière et d'intime v.olupté. » L'Indien est le seul à qui Marthe s'adresse dans un langage authentique. Cette femme se sent enfin intriguée, env.oÛtée, subjuguée, d.ominée,. elle sait que c'est l'Indien qui aura le dernier mot de l'am.our... mais ne sait-elle pas que c'est lui qui détient le trés.or ?... «Ainsi, Marthe, presque nue sous des vêtements de percale déchirés par les lames de cactus, et l'Indien splendidement nu, les reins c.ouverts d'un calimbé n.oué sur le côté,

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cheminent dans le parc tropical où l'homme n'est encore jamais venu. «Ainsi, Marthe, rayonnante d'une joie intérieure dont elle ignore la source et qui vient peut-être du ciel très pur, de la sève luxuriante de la forêt vierge, du secret épanouissement de sa jeunesse... ainsi Marthe interroge l'Indien. «- Ne quitte plus jamais la caravane, dit-elle. Lorsque tu pars, les hommes redeviennent cruels et stupides. Tu les domines à leur insu. Un regard de toi fait courber leur front. Ta présence est comme le jour qui pénètre le cœur de la forêt. «- Tu es le maître... Je suis heureuse... Asseyons-nous au bord de l'eau... Parle-moi... Dis-moi pourquoi tu es ici... « Soudain, s'Onregard de cuivre et d'acier se tourne vers les yeux de Marthe. » A la faveur d'une étourdissante transposition, ce regard, cette fascination ne sont pas sans nous rappeler la rencontre de la Guyane et de Jean Galmot dont Un mort vivait parmi nous est le roman d'amour où le temps n'arrive pas à vaincre le fantôme de celui qui, s'il perd ses habitudes, les recherche en revenant sur les lieux, enveloppant nos âmes d'un brouillard magique.

A Me HENRI-ROBERT, Bâtonnier de l'Ordre des avocats

Maître, vous m'avez demandé un mémoire pour des juges. Mais la vie qui va s'éteignant en moi, semblable à la lumière horizontale du couchant, n'éclaire plus que les hauteurs du passé. Je cherche en vain les mots de colère et de haine... Il est trop tard. Et que dirais-je aux juges? J'ai construit, sous les. tropiques, une maison dont les fenêtres donnent à la fois sur l'Orénoque et sur l'Amazone. Des lotus blancs planent sur les étangs en terrasses,. l'ombre des palmiers géants descend sur les îles, et les vents alizés font claquer sur les toits l'oriflamme de mon pays qui pendant trois siècles a dominé cette terre ardente. Mais les pirates ont donné l'assaut. Déjà les colonnes de l'édifice menacent de s'écrouler, la moisson desséchée des cannes à sucre brûle dans la plaine... Ils ont chassé les ouvriers des chantiers... Ils ont pillé jusqu'au secret trésor de mon foyer... Et moi, dans la cellule humide et glaciale, puis dans la chambre d'hôpital où ils me tiennent enfermé, je ne vois plus le jour qu'à travers un grillage. Je cherche en vain les mots de colère et de haine. L'horizon qui s'ouvre derrière la pénombre douloureuse du présent est un embrasement de lumières. La lumière du passé jaillit entre les murs qui m'entourent comme une eau grondante à la barrière d'une écluse. Maître, vous m'avez demandé un mémoire... Dans la nuit qui m'enveloppe, je n'ai trouvé que ce rêve semblable au fond de mon âme à un fleuve phosphorescent, un soir dans la jungle. Pendant que les pirates se partagent le butin, j'écris ce qui remplit ma vie. Tout le reste n'est rien. 13

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Au placer Elysée, dans la haute Guyane, un homme a vécu parmi nous qui n'était qu'une ombre. I! avait une âme délicate et tendre, des vêtements à l'ancienne mode et un corps translucide. Ce n'était qu'un esprit... et pourtant naus l'avons vu, nous lui avons parlé, il a été notre compagnan dans la jungle aux murs de lianes, d'orchidées et de colibris, dans la jungle aux murs vivants. Un homme de l'autre mande est venu parmi naus. I! est venu par le même sentier qui avait ramené au camp de chercheurs d'or Pierre Deschamps, le chef dragueur, et Marthe, l'ensorceleuse... Maître, voici le livre de l'Aventure... je vaus l'offre. I! n'y a pas un mot, pas une image dans ce récit qui puisse m'être imputé à men~onge. Je fais serment d'avoir dit la vérité. Si j'ai changé l'orthographe des noms, je sais que les hommes dont j'invoque le témoignage attesteront les faits rappartés par moi, car, nous, les survivants de ce drame: l'ingénieur Delorme, Pierre Deschamps et les mineurs revenus avec naus, quel motif aurions-nous de mentir ?.. Aucun de nous n'attend plus rien de la vie. Nous n'avons quitté la terre magique qui connaît la nouvelle Révélation que pour venir ici professer notre foi.
* **

Et parce que je vous ai connu, vous, athlète aux poings
dressés vers le ciel, vous d'Ont l'âme étincelante est camme un phare dans la tempête, vous à qui je dais d'être encore vivant, je n'ai plus rien à redauter du mensonge et des hommes.

J.G. .

CHAPITRE PREMIER
Ce n'est pas ici une place pour une femme... dit l'ingénieur. Le boy eut un éclat de rire et sauta à pieds joints dans un godet de la drague pour éviter une gifle qui fit une arabesque dans le vide. Un Indien bâti en géant se dandinait, les pieds dans la boue. - Nous l'avons chargée à Mana, avec la ferraille, dit-il. Elle a payé son passage de trois barils de corned-beef. Elle ne doit rien. Elle est là... - Il n'y a rien à faire pour une femme ici... répéta Delorme, les mains derrière le dos. Quelques hommes étaient assemblés autour de l'ingénieur. L'Indien les dominait tous. Haut de deux mètres, il avait une poitrine et un cou anormalement développés, la mâchoire massive et des jambes en forme de colonnes qui s'enfonçaient dans le sol, comme des troncs d'arbres. Tout, dans son visage et dans la puissante structure de son corps, indiquait un être dont la force était l'unique loi. Cependant, ce qui impressionnait surtout en lui, c'était son regard fixe de fauve. Ses prunelles brillaient d'un feu noir de diamants; et il y avait, dans les cavités profondes de ses yeux, une lueur phosphorescente que l'éclat du jour voilait comme un brouillard. La nuit soudaine des tropiques s'annonçait par la chute d'un toit de brume sur la forêt. Une équipe de coupeurs de bois déboucha de la brousse et s'engagea sur le sentier de la colline opposée, semblable à une longue chenille noire. Le veilleur de nuit escalada l'élinde de la drague, une lanterne à la main. Le lourd silence du soir mettait une ombre livide sur les visages exténués des hommes.

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Delorme haussa les épaules et dit: C'est bien.
I.

Quand le cortège arriva au camp, la jeune femme était déjà là. - Je suis, dit-elle, la femme de Pierre Deschamps. Je viens rejoindre mon mari. Il m'a écrit... - Pierre Deschamps est parti depuis deux mois. Il a pris un chantier à Enfin. Delorme s'assit sur la table, plaça ses jambes en croix et commença à râcler au couteau la boue qui couvrait ses bottes. Un forçat évadé, très pâle, les yeux injectés de bile, le corps décharné par les longues fièvres, rampait autour de la table, à la façon d'un esclave, en disposant les assiettes en bois, les verres et les préparatifs du repas. Se tenant à distance respectueuse, par crainte des coups, Hdit, les yeux tournés vers l'ingénieur: Faut-il mettre un couvert pour la dame? Delorme ne répondit pas. Il se dressa pour enlever sa veste de cuir, s'étira longuement et partit en sifflant. Des lucioles, qui tremblaient dans l'encadrement de la porte, entrèrent soudain d'un trait et disparurent, noyées par la lumière des lampes. Les hommes qui arrivaient étaient tous semblablement vêtus de culottes de toile bleue, retenues par de larges bretelles de cuir sur une chemise de flanelle. Ils portaient tous une barbe grossièrement taillée à la tondeuse et de grands chapeaux américains en feutre épais. Ils étaient de races différentes, mais la vie qu'ils menaient les avait réduits à peu près à un même type: visages émaciés par la fièvre, durcis par le travail et les privations, muscles de fer, regards aigus comme ceux des bêtes habituées au danger toujours présent. On distinguait avec peine les mulâtres et les Blancs. Les visages, brûlés par le soleil, avaient le même éclat, ardent, patiné, sous la barbe malsaine. L'accent créole, aux r mouillés, distinguait les hommes nés sous les tropiques. Noirs et Blancs, métis d'Indiens et mulâtres, tous savaient ce qu'est la vie. Ils avaient eu la même part d'aventures sur cette terre pétrie d'or; ils avaient le même amour farouche de la liberté, la même passion pour l'or vierge. Prospecteurs

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et mineurs, nés pour la plupart à la Guyane, ils ne pouvaient concevoir qu'une autre vie pût être vécue. La lutte en commun, les dangers et le travail partagés chaque jour, dans le même idéal, l'étroitesse même de l'horizon de leurs âmes, leur donnaient cette fraternelle égalité qui supprimait les barrières des races. Seuls les Noirs purs gardaient une orgueilleuse réserve qu'ils s'efforçaient en vain de masquer sous l'affabilité naturelle à la race. Delorme, l'ingénieur de la drague, avait été nommé directeur par la Compagnie. Il n'utilisait ce titre que pour la signature du courrier aux rares jours où un canot descendait à Mana. Loubet, le chef mécanicien, avait gardé de son long séjour sur les vapeurs de la Transat la démarche ivre des matelots. Le magasinier Ganne, long et décharné, chantait. Il n'avait ni âge, ni nationalité, ni race. Il parlait le taki-taki des Saramacas et la langue rauque des Indiens aussi parfaitement que le hollandais, le français et l'anglais. Les maraudeurs venus des colonies voisines de Surinam et de Demerara reconnaissaient par là son autorité, dont il usait pour frauder les balances à or. La jeune femme les dévisageait ainsi, cherchant à lire sur le visage de chacun d'eux l'histoire d'une vie tourmentée. - Vous partirez au premier canot, dit tout à coup Delorme, tournant ses yeux bleus au regard aigu sur la femme à qui personne n'avait parlé pendant le repas. ... - Nous attendons un canot sous huitaine... si la baisse des eaux le permet, acheva-t-il. La jeune femme, les coudes sur la table, soutenant de ses mains une tête fleurie de boucles blondes, dit après une longue hésitation: Pierre Deschamps ne vous a-t-il jamais parlé de moi? Les hommes secouèrent la tête. Le forçat avait accroché un hamac dans un angle obscur de la salle. Pour se protéger des vampires, il portait une cagoule faite avec la toile d'un sac de farine et qui le faisait ressembler à un moine ou à un bourreau.

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n
Je raconte à ma manière les choses qui se sont passées au placer Elysée, sur la crique Lézard. Vous me comprendrez, bien que je ne puisse pas dire tout ce que j'ai vu, car il y a encore des hommes vivants parmi ceux dont l'histoire emplit ce livre, et parce que la femme qui est là, pleurant dans cette première nuit sur la mine, pleurant de crainte et d'abandon, pendant que la jungle endormie rêve à haute voix auprès d'elle, parce que la femme qui est là, dans ce pauvre livre, est la plus belle image, le plus beau souvenir, la lumière qui éclaire encore et guide toute ma vie. - Que faire? dit Delorme. La crique est sèche... qui peut savoir quand reprendront les pluies? Et cette femme qui tombe du ciel... Elle n'est utile à rien. Le diable m'emporte si j'ai jamais vu une femme blanche sur un placer... Les hommes, absorbés par les soins de la nourriture, écoutent distraitement et approuvent en hochant la tête. ~' Les paupières rougies par l'insomnie, très pâle, la jeune femme, s'adressant à l'ingénieur, debout sur le seuil de la porte, parle d'une voix qui tremble légèrement: Je n'ai besoin de personne, dit-elle, je suis habituée à la vie des bois. J'ai de l'or pour payer ma nourriture au magasin. J'attendrai les hautes eaux... Les hommes, penchés sur la table, se regardent à la dérobée. sans répondre. - Je crois qu'il y a un tracé du placer au dépôt Lézard pour retrouver le fleuve... ...

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- Peut-être pourrais-je faire la route à pied... TI me faudrait un guide... 18

Il n'y a pas de guide... Nous avons besoin de nos hommes... Comme la jeune femme descend, Delorme la rappelle: - J'espère que vous ne vous ennuierez pas trop... fait-il, avec une hésitation dans la voix. Appuyée sur l'échelle qui monte à la case bâtie sur pilotis, la jeune femme montre à ras du sol sa tête ébouriffée : Je ne m'ennuie pas... J'ai seulement un peu peur de vous... Un éclat de rire. Les hommes se regardent et partent à nouveau d'un grand rire qui secoue la table.

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