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UN PETIT PAYSAN JETÉ DANS L'OCÉAN PARISIEN

De
223 pages
Venu d'un milieu de métayers pauvres comme Job et qui vivent au jour le jour, l'enfant du hasard est doté d'une intelligence vertigineuse. Avec la complicité d'un enseignant, il réussit remarquablement ses études et arrive à Paris, sans connaître autre chose que la nature et les livres. La plongée dans cet univers inédit le jette dans un océan glacial. Le petit paysan tient donc un journal où l'on s'amuse beaucoup. La ville, ses paillettes, sa culture falsifiée ont-elles digéré l'enfant élevé à la dure ou est-ce lui qui les a absorbées?
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UN PETIT PAYSAN JETÉ
DANS L'OCÉAN PARISIENCollection Mémoires Infidèles
Dirigée par Louis Porcher
Le propos de cette collection est d'abord d'ordre littéraire, romans ou
nouvelles orientés vers le passé de l'auteur. Ce ne sont cependant ni des
textes autobiographiques, ni des récits de vie.
Ici, il s'agit d'un type de textes que l'on pourrait appeler légitimement
« autofiction », (comme depuis quelque temps déjà, dans le monde anglo-
saxon, en Allemagne ou en Italie).
L'auteur y élabore une histoire à partir de ses souvenirs, de la manière
dont il se les représente, dont il les rêve aussi, les identifie aujourd 'hui,
bref, raconte sa propre vie telle qu'HIa voit ou veut la voir.
À cette condition, celle de la littérature donc, des textes singuliers
(puisque chacun a son propre passé et ses propres rapports avec lui)
seront reçus par le lecteur comme des itinéraires qu'ils peuvent partager,
dans leur liberté même.
Titres déjà parus
Vladimir Eumée, Souvenirs d'un enseignant voyageur, 2000.
Louis Porcher, Récits d'une enfance vendéenne, 2000.
Dominique Kyppig, Aventures d'un provincial à Paris, 2001.
Octave Boulanger, Une jeunesse entre la France et l'Algérie, 2001.
Louis Porcher, Chroniques d'un jeune homme devenu vieux, 2001.
Olivier BERGER, Vagabond aux quatre coins du monde, 2001.Ludovic RECROP
UN PETIT PAYSAN JETÉ
DANS L'OCÉAN PARISIEN
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y lK9 HONGRIE ITALIE@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0925-7CHAPITRE I
Je suis arrivé un après-midi d'octobre dans l'illustre
institution. Je la connaissais déjà, pour y avoir passé l'oral
du concours d'entrée, trois mois plus tôt. J'avais pris la
précaution de débarquer en plein jour, et non le soir, parce
que j'avais une peur bleue de ne pas savoir me débrouiller
dans les méandres administratifs et matériels de
l'installation. L'après-midi me rassurait de manière
absurde, comme si la lumière me protégeait des angoisses
et des difficultés: celles-ci n'existaient pas ailleurs que
dans mes fantasmes, mais je venais tout droit de ma
province, d'où personne n'était jamais entré dans la
prestigieuse Maison, et, de plus, mon origine familiale
totalement dominée me prédisposait aux anxiétés
illogiques, en particulier celle de l'inconnu, que je me
croyais incapable de maîtriser.
L'avenir me montra que je n'avais pas tout à fait tort, mais
le présent se passa bien, et je me retrouvai dans une
chambre où nous n'étions que trois, compte tenu de notre
bon classement. C'était une première expérience
vaguement excitante du traitement des hiérarchies dans
l'auguste demeure: tout était calculé, calibré, mesuré,
pour rendre visible le mérite, afficher la qualité propre de
chaque impétrant. Le rang d'entrée était explicitement
considéré comme un critère absolu de valeur intrinsèque,
l'institution n'éprouvait aucun doute sur la valeur de ses
instruments de jugement. Si vous étiez reçu une place
derrière votre voisin, c'est que vous étiez moins bon que
lui, fondamentalement et de manière essentielle, point
final. Non seulement on croyait à la pertinence définitive
de l'appréciation, mais, en plus, il était nécessaire de la
montrer, de l'exhiber même. J'ai senti d'emblée, donc, que
l'accès à une école dite grande relevait de quelque chose
qui ressemblait au Tour de France. Même si ce qui vousséparait de vos compagnons se réduisait à l'épaisseur d'un
boyau, vous étiez meilleur qu'eux, absolument et jusqu'à
la fin de l'éternité. On ne portait pas de dossard, mais il
s'en fallait de peu, et, en tout cas, l'intention y était. Le
cacique de la promotion, c'est-à-dire celui qui avait eu la
veine d'intégrer à la première place, se voyait attribuer une
chambre pour lui seul; les deux suivants se partageaient
une piaule, les trois d'après (dont moi, donc) une autre, et
ainsi de suite. La queue du peloton se retrouvait dans un
véritable dortoir, la foule indistincte des sans-grade et des
et cetera. J'étais suffoqué, le pire consistant pour moi à
constater que tout le monde semblait trouver ça normal.
Il régnait en effet un joyeux charivari dans ce bordel
organisé, une sorte d'exubérance un peu forcée, comme un
survoltage. A nous voir tous rassemblés ici, chacun dans
sa cage, nous nous trouvions presque irrésistiblement
amenés à nous souvenir du concours d'entrée, c'est-à-dire
que nous étions les quarante rescapés d'une compétition
indécise et obscure. De là à penser que, si nous
appartenions à cette cohorte, c'est parce que nous le
méritions, que nous étions les meilleurs, en somme les
élus, il n'y avait évidemment qu'un pas et, au bout de cinq
minutes, nous l'avions tous franchi. Certains, bien
entendu, étaient plus égaux que d'autres, je l'ai déjà dit,
mais pour le moment on feignait au moins de l'oublier,
unis comme ceux qui ont miraculeusement échappé à un
incendie, ou à un tremblement de terre, dont les victimes
se comptent en centaines, tous ceux qui se sont présentés
au concours et ont été collés.
On ne peut pas s'empêcher de penser, quand on est un
survivant, qu'on l'est parce qu'on s'est mieux débrouillé
que les autres, qu'on a été plus malin, et que, au total, ceux
qui y ont laissé leur peau ne méritaient pas de la sauver.
La conscience de la supériorité, subtilement instillée
chaque jour, fait l'enfance des chefs. Les malchanceux ne
sont que des mauvais, les veinards deviennent le sel de la
8terre. La joie un peu malsaine qui ressortait de notre
groupe traduisait bien cependant un léger doute, une
perception sourde de ce que notre présence ici, plutôt que
celle de nos concurrents, tenait fortement à une série de
hasards dont nous étions les bénéficiaires gratuits, comme
lors des tirages au sort pour les services militaires
d'autrefois. On n'y croyait pas encore tout à fait, mais ce
fut l'affaire de cinq minutes, et puis cette brume se dissipa
pour toujours. Les anges ne peuvent plus devenir des
diables même si le diable est le plus beau des anges. Je me
sentais perdu au milieu de cette bande d'Apaches parce
que moi, contrairement à eux en apparence, je venais
réellement de nulle part, d'un lieu qu'aucun d'eux ne
connaissait, au point que plusieurs d'entre eux me
demandèrent d'en répéter le nom dont ils n'avaient jamais
entendu parler. J'étais seul et j'ai tout de suite compris
qu'il allait falloir sortir les couteaux.
L'ensemble du groupe commençait en effet à se
désagréger, à se briser en groupuscules de connivence ou
de compagnonnage. Il y avait ceux qui venaient des grands
lycées parisiens, qui avaient trimé en commun, s'étaient
étripés à qui perd gagne, et, ici, parlaient fort en riant
bruyamment comme si leur passé trouble se trouvait
définitivement effacé par le succès. Ils nous toisaient
légèrement, rappelaient à grands cris leurs exploits de l'an
passé, bref se reconstituaient une histoire partagée qui leur
conférait une identité propre, spécifiquement différente de
la nôtre. Ce n'étaient pas Achille et Patrocle mais tout de
même une petite cohorte d'anciens combattants qui
avaient fait Verdun et s'en attribuaient le mérite. Leurs
rires un peu forcés témoignaient néanmoins qu'ils
gardaient une arrière-conscience d'être passés à travers les
gouttes, qu'ils avaient eu à leurs côtés Hermès, le dieu des
voleurs et des carrefours. A côté d'eux bavardaient, juste
un petit ton en dessous, ceux qui arrivaient sous la
bannière d'un grand bahut de province, le lycée du Parc à
9Lyon ou Montaigne à Bordeaux. Ils trimballaient
pareillement en sautoir leurs quartiers de noblesse,
désormais confirmés, comme s'ils les avaient conquis à
Bouvines. Du sang bleu là aussi, pas tout à fait aussi bleu
que celui de Paris mais qui n'allait pas tarder à le devenir,
on le sentait déjà. Pour l'instant, ils comptaient un petit
retard, qu'ils mesuraient parfaitement, mais celui-ci serait
bientôt comblé par l'antique complicité de toutes les
aristocraties, qui finissent toujours par se rassembler, en
négligeant les inégalités originelles, lorsqu'il s'agit
d'écarter la valetaille et de protéger leur pré-carré.
Venait ensuite l'imposante cohorte disparate de ceux qui
avaient surgi là à partir de lycées dispersés sur le territoire,
sans notoriété, mais envoyaient chaque année dans le
sanctuaire quelques élus marqués par le doigt de Dieu.
C'était la roture, les fantassins, les hallebardiers,
l'immense troupe des piétons sans nom ni pedigree. Ils
parlaient beaucoup moins haut, se serraient par tout petits
groupes, comme des îlots sur une mer dangereuse. Ils se
mettaient ensemble parce qu'ils avaient été ensemble,
voilà tout. Il est probable que, chacun dans sa propre tête,
ils envisageaient un avenir plus glorieux, semblable à celui
de leurs semblables de haute noblesse. Ceux-là avaient
déjà le couteau ouvert, décidés à conquérir leur place au
soleil en laissant au soleil, justement, les tripes de leurs
adversaires qu'ils regardaient pour l'instant avec beaucoup
d'envie, un peu de peur, et la discrétion qui va de pair avec
ces sentiments ambivalents.
Et puis il y avait moi, enfin, qui étais radicalement seul, ne
connaissant aucun de ces quarante visages, angoissé par
mon isolement même et ne sachant pas quelle contenance
tenir. Je constatai cependant assez vite, dans mon coin,
que j'intégrais les dignitaires et les hiérarques parce que
j'avais été reçu dans les tout premiers rangs alors que rien
ne m'y prédisposait et que je n'appartenais pas au clan des
élus potentiels. J'aurais dû être collé, ne pas exister, me
10dissoudre dans le purgatoire. Le simple fait d'être là
résonnait comme une menace aux oreilles des tenants du
titre. Il faut toujours se méfier des outsiders, de ceux qui
n'ont pas de passé et qui surgissent brusquement de
manière incompréhensible. Voyez Napoléon et tout ce qui
s'en est suivi. Pas un ne pensait que si j'étais là ce pouvait
être le résultat d'un coup de veine. Un tel doute aurait
entaché de soupçon leur propre succès. Ils avaient déjà
intégré ce que l'institution s'efforçait de leur inculquer au
forceps: le succès ou l'échec, la place dans la hiérarchie,
étaient sans appel, inscrits dans le marbre, et quiconque les
mettrait en discussion se condamnerait irrémédiablement.
Leur rang faisait désormais partie de leur identité, ils
étaient nés pour devenir ce qu'ils sont. Donc, puisque,
j'avais si brillamment réussi, c'est que j'en avais sous le
capot et que j'étais capable d'aller loin. Cela laissait, en
outre, deviner que j'étais un tueur, un qui ne recule devant
rien, un qui est capable de tout: j'avais eu la force et la
ruse de sortir d'un piège duquel, d'habitude, on ne s'évade
pas. Il allait falloir me surveiller de près. C'est pourquoi,
sans doute, plusieurs des grands barons parisiens vinrent
ostensiblement me serrer la main et s'abaisser à
m'adresser la parole comme s'ils pensaient sincèrement
que j'étais leur égal. Ils ne songeaient pas au Petit Chose
parce que, à ce niveau, on n'en était plus là. Aucun Petit
Chose n'aurait survécu jusqu'à cette hauteur, les Petit meurent toujours très jeunes. Mais je pouvais bien
être une sorte de Rastignac dont je possédais la dégaine
provinciale que chacun d'entre eux avait perçue au
premier coup d'œil. Je prenais devant eux l'ombre
inquiétante de ces loups semi-apprivoisés dont on ne sait
jamais quand la sauvagerie va resurgir, à l'improviste, et
qui, tout d'un coup, d'un bond et d'une griffe, d'une dent
et d'une patte, bouffent le troupeau et le berger. Il serait
indispensable de me surveiller, de me marquer à la culotte,
et, pour cela, la technique la plus confirmée consistait à
Ilme circonvenir en douceur, à feindre de copiner avec moi
pour voir ce que j'avais exactement dans le ventre. Avec
un peu de veine, je me laisserais prendre à l'amitié
affichée des princes du régime, je m'amollirais comme
l'autre à Capoue. Il serait temps alors de me saigner
comme un goret que j'étais, et de m'abandonner sur le
bord du chemin. Je le voyais à leurs coups d'œil en
dessous, je le pressentais à certaines de leurs paroles
murmurées qui parlaient manifestement de moi. Ils
soupesaient la bête et prenaient l'initiative de l'amadouer
sans en avoir l'air. Leurs poignées de mains signalaient
comme un adoubement, l'affirmation visible par tous que
nous étions des égaux (des egos?) et qu'on allait
convivialement partager le pain. Comme j'appartenais,
académiquement, à la caste la plus haute celle des
philosophes, ils se méfiaient doublement parce que cela
ajoutait à l'énigme que j'incarnais. Qu'on sache manipuler
l'existence, voilà qui en disait long, et ils se promettaient
silencieusement de tester le monstre au plus vite. Moi, là-
dedans, je m'efforçais seulement de faire bonne figure, de
feindre la sérénité et l'indifférence, voire d'afficher une
certaine connerie qui les rassurerait. J'étais servi,
miraculeusement, par une propriété dont j'ai hérité de ma
culture séculairement vendéenne et métayère: mes
émotions ne se manifestaient jamais sur mon visage et
dans mes comportements, qu'elles soient de joie ou de
peur, d'arrogance ou de timidité. J'ai toujours l'air d'être
déjà venu là où je suis. En Vendée, depuis des millénaires,
on a reçu tous les envahisseurs du monde, et, à plus ou
moins long terme, en silence, on a toujours fini par les
saigner au creux des chemins, derrière une palisse ou dans
un taillis. On a parfaitement appris à mentir avec le visage
et personne ne peut lire sur lui.
Le directeur-adjoint brisa les conciliabules en nous priant
d'entrer dans une pièce crasseuse et délabrée qui,
visiblement, faisait office de salle de cinéma et montrait
12que derrière la façade rutilante de l'institution prestigieuse,
la déliquescence et le déglingage dessinaient le vrai
paysage quotidien. Nous n'avions droit qu'au directeur-
adjoint parce que nous étions les littéraires, soldats de
deuxième zone qu'on choyait moins que leurs collègues
scientifiques, fleurons de la maison et garants des
destinées de haut-vol. Nous ne nous en offusquions pas,
considérant depuis longtemps que les scientifiques
n'étaient que des cons qui s'affairaient besogneusement
sur des réalités obscures et sans génie. Nous étions
persuadés que la gloire viendrait de nous, marquerait nos
pas et jaillirait à la face du monde. En attendant, une fois
le silence établi, le directeur-adjoint, avec une voix de
rocaille, commença un discours ancestral qui consistait
essentiellement à faire parader les animaux du cirque. Il
me déplut instantanément par son ton paternaliste,
singeant le peuple pour faire peuple, détenteur d'une
culture lacunaire visible à l' œil nu, comme un autodidacte
monté en graine et qui n'en revenait pas d'être parvenu là
où il était. J'ai perçu tout de suite la culture des petites
classes moyennes qui pensaient avoir accédé à l'Olympe
et acquis le droit d'utiliser la parole des grands. Il citait
Kierkegaard, Valéry, composait une salade immangeable
dont il se délectait; ça commençait mal. Il ne nous
épargna rien: vous êtes les futurs cadres de la Nation, cela
vous confère une responsabilité et même une mission. Il
faut travailler pour continuer à être intelligents et surtout
pour obtenir dans quatre ans l'agrégation qui est comme
une entrée sur la terre promise, une accréditation pour les
jardins d'Eden. Vos anciens vous ouvrent le chemin, les
résultats le proclament à la face du monde. Et, là, il nous
récita le palmarès des agrégations du mois de juillet, en
effet impressionnant mais qui me laissait totalement froid.
Ces jeunes agrégés sémillants n'étaient pour moi que de
vieux enfants qui agitaient un hochet en s'imaginant dans
Ie lit de Marilyn.
13vous avez les meilleurs professeurs et des conditions de
travail optimales. Pendant quatre ans vous serez payés,
comme fonctionnaires-stagiaires, uniquement pour
préparer au mieux et à plein temps l'agrégation de votre
choix. Un échec serait honteux et, par ailleurs, impossible.
Tout cela était vrai, certes, on vivait dans une usine à
champions, mais je sentais justement sur ma nuque le
souffle de la gigantesque machine bien huilée et capable,
depuis des siècles, de sortir du corned-beef impeccable à
partir des vaches vivantes qu'on lui jetait dans la gueule et
qu'on broyait. Cette mise au moule, dans la meilleure
bonne conscience, me répugnait et je sentais déjà que ma
vie se fabriquait sans moi, m'était dérobée comme si elle
ne m'appartenait pas vraiment. Je n'avais plus de destin, il
ne me restait qu'une destinée. Mes condisciples
semblaient boire les paroles du mandarin bavard, dont
nous devions apprendre par la suite que la très fameuse
agrégation, lui, précisément, il ne la possédait pas. Aucun
d'eux ne paraissait se deviner, dans peu d'années, en train
d'enseigner rosa rosam, dans un bled de province, à des
potaches qui n'en auraient rien à foutre. L'avenir était
radieux, chacun d'entre nous était le meilleur, aussi
meilleur que tous ses acolytes. Les chevaux piaffaient
dans leurs cases de départ, il suffirait que fouette cocher.
Et puis il y eut l'hilarant couplet sur « la vie de l'Ecole »,
son extraordinaire liberté, ses activités culturelles et
politiques multiples, les sports innombrables qu'elle
mettait à la portée de toutes les bourses, son ciné-club
entièrement géré par nous, bref le jardin des Hespérides.
Evidemment c'était la liberté, dont j'avais déjà vu qu'elle
était en effet complète, que je humais avec la convoitise la
plus lubrique, moi qui étais resté pendant deux années
enfermé dans l'austérité des murs d'un lycée pourri, aux
confins de la civilisation et sans le droit de remuer une
oreille, encadré comme chez les spahis. Je comptais en
user sans mesure, de cette liberté, et vivre ma vie de bon
14petit truand plein d'espérances. Les trafics intellectuels
sont toujours plus fructueux que les autres. Enfin vint
l'inéluctable péroraison sur le sexe, non pas celui des
anges que nous connaissions parfaitement, mais celui des
human beings en chair et en os, la bite et le cul nom de
Dieu! Il n'employa certes pas ces termes-là, mais l'idée y
était, et un frémissement de désir et d'horreur passa sur les
quarante têtes bien pleines qui, chaque jour au crépuscule,
rêvaient des sultanes. Il y a deux millions de femmes dans
Paris, disait la voix épiscopale, elles sont à votre
disposition; donc allez faire vos galipettes au-delà du pont
et les vaches seront bien gardées. Nous n'exercerons
aucun contrôle sur vous à cet égard, nous regardons même
d'un œil encourageant les frasques que vous entreprendrez
car elles sont saines pour maintenir en forme un esprit
sain. La seule chose que nous exigeons c'est que vous
alliez vous esbaudir en dehors du territoire de la
commune.
L'institution n'était pas insensible à la modernité en
somme, il était bon et normal, à notre époque, de se vider
les burnes de temps en temps, mais il fallait garder les
situations bien en main et ne pas s'oublier sur la moquette
du salon. Comme chez les bourgeois, contre lesquels
pourtant l'Ecole affirmait lutter jour et nuit, le fils de la
maison pouvait évidemment sauter la bonne, mais dans la
discrétion et à condition de ne pas emmerder la famille et
les voisins. Un nuage de stupre se mit à voler dans la salle
et chacun des futurs dignitaires du régime (quel qu'il soit,
bien sûr) se voyait déjà partir dans la grand'ville la queue
haute et les roustons en bandoulière. Flamberge au vent,
en somme. Certains tout de même, les meilleurs, ceux qui
sortiraient du lot, pensaient peut-être, en se souvenant de
Pavese, que, dans une vie, mieux valait posséder des
couilles dures que de composer une œuvre de papier dont
l'humanité finissait toujours par se torcher.
15On termina la séance par la nécessaire séquence des
éventuelles questions à poser au capitaine. Nous traitant
comme des gamins en nous faisant croire qu'il nous
considérait maintenant comme des adultes, il avait préparé
son improvisation de manière tellement détaillée qu'il
n'existait plus de place pour notre parole. Je sentais bien
qu'il envoyait chaque année le même topo, exactement le
même, tels ces vieux clowns qui cherchent à donner le
sentiment qu'ils inventent de l'imprévu à tout instant alors
même qu'ils ne font que répéter à l'identique,
mécaniquement, ce qu'ils ont déjà proposé la veille et
qu'ils ressassent sans y penser depuis des millénaires.
Je sortis de là-dedans plutôt angoissé, plein de
perplexitude comme disait mon ancien prof de philo, avec
l'impression vague et brouillée de me trouver dans une
nasse. J'avais tenté de finir mon incarcération provinciale
et familiale par la seule porte de sortie qui s'offrait à moi,
celle des études dures pour lesquelles je savais posséder
l'envergure, et j'éprouvais, après avoir écouté l'escogriffe,
que le diable m'avait déjà rattrapé, qu'un engrenage
nouveau venait de se refermer sur moi, que je restais
réduit à mon héritage auquel nul, jamais, n'échappait. Les
dés ne roulaient pas vraiment. Seuls gardaient une chance
de gagner la partie ceux qui avaient bien choisi leurs
parents. Ce n'était pas pour ma génération, moi qui
transportais encore du fumier sur mes sabots de bois, et,
pour ce qui relevait de mes enfants, je n'en avais
exactement rien à foutre. Je devinais, à travers l'obscurité
et la brume, que, dans la vie sociale, il ne fallait pas aller
plus vite que la musique, et qu'on ne pouvait pas, tout à
trac, sauter des décennies de domination. Objectivement,
le semi-grand mandarin n'avait pas proféré d'énoncés
scandaleux, il avait effectué correctement son travail,
comme un vieux lion qui saute pour la millième fois à
travers le cercle de feu tendu par le dompteur. Rien ne
justifiait mon malaise, je n'avais pas eu lieu d'attendre
16autre chose, et pourtant je me sentais mal, engagé dans une
randonnée dont je n'apercevais ni la sortie ni le
cheminement, qui pourrait bien me jeter sur une voie sans
issue et m'abandonner au milieu du sable, vox clamantis
in deserto, comme un con. Mes collègues commentaient
avec voracité la performance du funambule. Ils y avaient
presque tous entendu la récitation du décalogue, la
promesse qu'on chanterait dès demain, la rectilignité de la
route qui s'ouvrait. Ils sortaient de la séance en état de
lévitation, et de ce point de vue, il était clair que
l'institution avait déjà gagné la partie en manipulant
magnifiquement ces tout petits bourgeois qui rêvaient des
bayadères. Rien ne les arrêterait plus sur la pente de la
médiocrité, des dîners priés, des mariages arrangés. Ils
étaient prêts pour le quadrille, à vingt ans s'imaginaient
avec volupté ce qu'ils seraient devenus à cinquante, bref
gommaient toute une vie pour que leur avenir et leur
présent se ressemblent, pour demeurer continûment des
gisants. Je savais évidemment qu'une minorité
extrêmement courte n'avait pas plus que moi été dupe, et
qu'elle hochait dans sa tête les paroles ambiguës du
magicien répétiteur, du gardien du temple, de celui que
l'institution avait choisi pour dompter les élèves, leur tenir
le discours qu'ils attendaient et procéder en sorte qu'ils
ferment leur gueule. Mais, par définition, cette minorité-là
adopterait la même conduite que moi: le secret, le
maintien des apparences, la protection du for intérieur. Il
serait difficile d'apprendre qui était qui. Je me consolais
d'un peu d'espérance en me disant que, toujours, au fil du
temps, de vraies amitiés se nouent et que les rebelles
finissent par se repérer entre eux. Et puis, pour l'instant, la
prise restait tout de même bonne. J'étais sorti, à la force du
poignet et de la chance, de mon cul de basse-fosse, je
respirais un peu de l'air du large, la situation, au total, se
présentait de manière inespérée. Si je me projetais
seulement deux ans en arrière, j'aurais signé des deux
17mains pour un dénouement pareil. J'avais déjoué tous les
pronostics sans savoir encore exactement comment et il
m'appartenait en partie de prolonger cette embellie. Le
monde n'était pas à moi, mais déjà, montagnard débutant,
j'avais assuré mes premiers appuis. Il allait falloir donner
à ce commencement une suite adéquate et c'est là que,
pour moi, le brouillard s'installait.
Dans la foulée, on nous regroupa par spécialité, afin que
nous rencontrions nos professeurs. La mécanique bien
rodée nous dispatcha vers nos salles respectives. Ce fut ma
première vraie bonne surprise. Nous n'étions que six en
philo, crème de la crème, et les profs nous la jouèrent
débonnaires. Ils se foutaient visiblement des premières
années puisque nous devions passer nos examens à la
Sorbonne, comme tout le monde, avant d'attaquer la seule
entreprise qui vaille: l'agrégation. Ils nous proposèrent
seulement un cours par semaine, histoire de se retrouver
entre pairs et de souder le petit groupe. Pas de programme.
Nous travaillerions de manière informelle. Ils garderaient
ainsi un œil sur nous, sans en avoir l'air, et nous
laisseraient vivre librement notre vie philosophique. Je
retrouvai le moral. Mes compagnons avaient une allure
ordinaire. Sur les six il y avait deux lèche-culs évidents,
qui affichaient leur savoir et réclamaient davantage, ce que
les profs refusèrent sobrement mais fermement, avec le
sourire. Parmi les trois autres, l'un était manifestement fou
à lier, les deux derniers paraissaient vraiment sympas et
ouverts, doués pour le silence et la discrétion. Dès cet
instant, je crois bien que nous nous sommes reconnus.
Après nous être à peine jaugés, nos antennes nous avaient
indiqué les partenaires privilégiés. Une équipe de trois
c'était presque l'idéal. Je regagnai ma chambre de bonne
humeur. Les brumes du matin s'étaient envolées et j'avais
oublié mes angoisses. Nous bénéficiions d'une grosse
quinzaine de liberté avant le début des cours en Sorbonne.
Je possédais déjà, depuis Poitiers, la moitié de la licence.
18L'année promettait d'être tranquille et je pourrais lire
jusqu'à plus soif, ce que je désirais plus que tout au monde
puisque, comme je l'ai dit, les livres représentaient pour
moi la vie réelle au-delà des tracas quotidiens qui n'étaient
qu'apparences. Et puis la Sorbonne m'intriguait. Je n'en
attendais rien, Péguy m'avait vacciné sur le sujet, mais
j'étais sensible à l'ancienneté des lieux, à ce rêve de pierre
où des aigles avaient niché. Dès l'après-midi j'irais poser
mes semelles sur les pavés inégaux de la cour
sorbonnicole, tout seul pour respirer sereinement ce dont
j'avais depuis longtemps rêvé. Il était hautement
improbable, dans mon enfance, que je fréquente un jour la
Sorbonne en majesté. J'étais impatient de percevoir ce que
ces minces épousailles, à peine un baiser, allaient
provoquer en moi. Mes deux compagnons de thurne, la
veille au soir, avaient été accueillants. Aucun de nous trois
ne connaissait les autres, mais les discussions matérielles
avaient été rigolardes et sans fariboles. En deux minutes,
nous nous étions, sans difficulté, réparti les lits, les
bureaux, et les armoires. Nous avions décidé en jubilant de
garder comme bien commun, en indivision, un objet
insolite en ces lieux, totalement énigmatique et qui nous
avait paru un don mystérieux du dieu normalien: un
coffre-fort gigantesque, posé dans un coin de la pièce,
impossible à remuer, pleinement surréaliste. Nous avions
installé notre maigre bagage, y compris nos livres, en très
peu de temps, et, prêts à travailler mais n'ayant nullement
l'intention de passer à l'acte, nous avions vaillamment
décidé d'aller boire un verre au bistrot d'en face, au moins
en signe de non-belligérance et pour inaugurer notre
cohabitation dans le meilleur esprit. L'un venait de l'Est
de la France et connaissait bien l'Ecole pour y avoir
retrouvé nombre de ses anciens condisciples, entrés les
années précédentes en provenance du même lycée que lui.
Il était fier comme un pou d'être désormais dans les murs
à son tour et se voyait déjà travailler comme un fou, avec
19une jubilation jamais lassée, à la poursuite d'une carrière
qu'il prévoyait carrément sans limites. Sa confiance en son
étoile et son courage, austère et jovial à la fois, me
stupéfiaient littéralement mais m'amusaient. Je le
prévoyais compagnon simple et bon, et il le fut en effet.
Le deuxième, doté d'un collier de barbe taillé au cordeau
et de fines lunettes sans monture, appartenait à une tout
autre contrée. Il venait de Paris, mais d'un lycée moyen, et
savourait voluptueusement sa revanche puisque, au bout
de sa première année de préparation, il s'était trouvé viré
d'un grand bahut pour insuffisance de résultats. Il
produisait à jet continu des plaisanteries de joyeux drille
mais d'une extrême intellectualité. Il nous avertit qu'il
nous abandonnerait dès le vendredi après-midi et jusqu'au
lundi matin pour rentrer chez ses parents, qui habitaient à
une demi-heure de là et acceptaient qu'il passe la fin de
semaine à la maison familiale avec une nana qu'il sautait
depuis longtemps et qu'il comptait épouser sous peu.
Le premier était germaniste, caste noble parmi les élèves,
l'autre hispanisant, spécialité sans prestige, à l'égal de
l'italien et de l'anglais, juste au-dessus de la géographie
que tout le monde considérait spontanément comme la
matière des nuls, de ceux qui n'auraient rien pu faire
d'autre. Au sommet de l'échelle, la philo regardait de haut
les autres disciplines, et, au-dessous d'elle 1'histoire et les
lettres classiques se partageaient les places. Dans le no
man's land, les lettres modernes, qui étaient les plus
peuplées et donc imposaient un respect extérieur que
personne n'éprouvait vraiment.
Nous logions dans une vieille bâtisse, promise bientôt à la
démolition, au centre de la ville, séparés de l'Ecole elle-
même. Celle-ci ne disposait pas encore d'une résidence
universitaire pour les élèves (nous y habiterions en fait
seulement lors de notre dernière année de séjour et
participerions donc à son inauguration). Elle les
répartissait dans différentes maisons anciennes qu'elle
20louait en attendant la construction nouvelle. Une
promotion par maison. C'était, à certains égards, une
excellente idée parce que cela nous donnait l'impression
d'être chez nous, tous ensemble. Un prof de l'Ecole y
avait un appartement et jouait donc le rôle de chef de
résidence qu'il interprétait de manière remarquablement
laxiste: il ne s'occupait absolument pas de nous. Un
couple d'employés, chargé de l'entretien quotidien de la
cambuse, était abrité au sous-sol dans une sorte de gourbi
innommable mais qui faisait partie des avantages proposés
par l'institution. Un logement aux portes de Paris, pour ces
toutes petites gens, c'était quasiment le jack-pot. La
maison était complètement délabrée. Les portes ne
tenaient que par le mystère du Saint-Esprit, les larges
escaliers de pierre qui parcouraient les trois étages étaient
redoutablement casse-gueule et nous étions souvent
obligés, en les descendant, de nous cramponner à la main
courante, en fer forgé antique et solennel, qui les
longeaient du haut en bas. Chacune des chambres était au
bord de l'écroulement, avec des plafonds moulés en
capilotade, de vastes miroirs fichés dans les murs, des
cheminées à demi-affaissées. L'ensemble ressemblait fort
à un ancien bordel ou à une maison bourgeoise qui avait
connu des jours meilleurs. Le tout restait d'une propreté
impeccable grâce au travail obstiné de la femme de
ménage. Trois lavabos seulement desservaient chaque
étage et aucune douche n'existait nulle part. Cette
situation en disait long sur la considération qu'accordait
l'illustre institution à la propreté corporelle des futurs
mandarins dont elle vantait pourtant à grands cris
l'excellence et la qualité exceptionnelle. Promis, selon la
voix officielle, aux plus hautes destinées, les Normaliens
étaient autorisés à demeurer sales comme des boucs.
J'aurais dû, comme beaucoup d'autres sans doute,
soupçonner d'entrée de j eu, devant une pareille carence,
que le dessous des cartes ne valait pas le dessus et disait,
21lui, la vérité: que nous étions voués, pour la plupart, à
occuper des fonctions obscures et maltraitées dans quelque
sombre collège provincial, et que la lumière des
projecteurs n'atteindrait qu'un tout petit nombre d'entre
nous malgré les proclamations quotidiennes. La récente
Grande Ecole éprouvait des difficultés à se dégager de son
passé prolétaire, un très long chemin restait à parcourir
pour s'élever au rang de l'authentique Ecole Normale
Supérieure, celle de la rue d'Ulm évidemment, qui nous
regardait de haut et rigolait bien, sans se cacher, de nos
prétentions à l'égaler et même à la dépasser dans le taux
de réussite aux agrégations.
C'est exactement là, je l'ai compris beaucoup plus tard,
que le piège se refermait. A Saint-Cloud, ceux qui
dirigeaient et une bonne partie de ceux qui enseignaient,
mesuraient le succès et le rang en termes stricts de
résultats agrégatifs. Ils ne comprenaient pas que, pour
devenir une véritable Ecole Normale Supérieure,
l'agrégation ne constituait que l'ingrédient minimal, celui
qu'il fallait considérer comme allant de soi, donc négliger,
pour se consacrer à d'autres activités, multiples et
distinctives, telles que les organisait la rue d'Ulm depuis
près de deux siècles et en lesquelles résidait son prestige
intouchable. Nous, nous considérions l'agrégation comme
un but, voire comme le but en soi, eux savaient par
héritage que c'était seulement un passage, auquel on
devait consacrer juste l'effort nécessaire, rien de plus; il
fallait avoir le titre, bien entendu, mais c'était simplement
normal ( !) et allait de soi: on ne le brandissait pas, on se
contentait de l'obtenir, sa valeur n'existait que couplée à
beaucoup d'autres distinctions, intellectuelles et sociales.
La grande bourgeoisie se foutait des titres comme de
colin-tampon et ne les utilisait que pour légitimer, justifier,
ses positions et conforter ses dominations. L'œillet à la
boutonnière, c'était bien, encore était-il nécessaire de
posséder, pour l'accrocher, le costume de bonne coupe qui
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