UN SIÈCLE DE RELATIONS FINANCIÈRES ENTRE HAÏTI ET LA FRANCE (1825-1922)

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Cet ouvrage décrit ce que fut le contrôle financier français avant que s'y substitue celui des américains en Haïti. Il y expose trois aspects originaux :
- Le fait qu'Haïti - qui avait conquis son indépendance - dut néanmoins payer une indemnité à la France pour la perte de sa colonie,
- La première banque du pays et la seule jusqu'au début du XXe siècle, fut une filiale de banque française,
- Un scandale de détournement de fonds publics par des ministres haïtiens agissant avec la complicité active de la banque fut le prélude à la perte de l'influence de la France dans ce domaine des finances.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296225763
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François BLANCP AIN

Un siècle de relations financières
entre Haïti et la France
(1825-1922)

Préface de Jacques de Cauna

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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Du même auteur

.
.

Louis BORNO, Président d'Haiïi Port au Prince, Edition Regain 1999

Haiïi et les Etats Unis, Histoire d'une occupation (préface de Frédéric Mauro) Paris, Edition l'Harmattan 1999

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0852-8

Préface
Qui mieux que François Blancpain pouvait traiter un tel sujet? Il y fallait, assurément, à la fois la compétence technique du professionnel des services financiers doublée de celle de l'étudiant en droit et administration publique qu'il a étés, mais aussi cette parfaite connaissance du "terrain" d'étude sans laquelle il n'est pas d'histoire et qu'il doit à ses attaches haïtiennes profondes. Qui d'autre, d'ailleurs, aurait osé, tout simplement, s'attaquer à une matière aussi sensible et délicate? Et ilfaut bien,

là, dire un mot - trop rapide sans doute et dût sa modestie en
souffrir, mais n'est-ce pas la loi du genre? - des qualités de l'homme et de l'historien. Depuis sa remarquable et courageuse mise au point sur la "douloureuse épreuve" de l'occupation américaine d'Haïti et le rôle du président Borno, François Blancpain qui, selon ses propres termes, n'aspirait pas à être "bombardé du titre d'historien" si recherché en Haïti, mais simplement à se démarquer de ces ''fougueux querelleurs" nationalistes dominés par l'affectivité polémique pour "faire litière d'un certain nombre de légendes... que chaque auteur recopie des ouvrages de ses prédécesseurs sans se préoccuper du fait qu'aucun document sérieux, aucun témoignage confirmé ne vienne les accréditer ", François Blancpain, donc, dès son premier ouvrage, a été rapidement reconnu par ses pairs à quelques signes qui ne trompent pas dont le premier est, sans doute, l'honnêteté intellectuelle au service d'un grand dessein de reconstruction d'une mémoire nationale malmenée par les événements et "la jactance démagogique à prétentions patriotiques ft. Une telle entreprise - avouée ou non - requiert une capacité d'analyse et de hauteur de vue dont la simple lecture de l'introduction du présent ouvrage permettra de se convaincre, à travers le saisissant tableau préliminaire, brossé en moins de trois pages, de la tragique destinée de la première république noire du monde qui, après avoir ''payé très cher son indépendance" - je le

cite - "tend la main aux pays riches" et "voit sa population sombrer dans une indigence, dans une misère de plus en plus profonde après les entreprises insensées, les guerres fratricides, les pots-de-vin scandaleux, les passe-droits ruineux... " de près de deux siècles d'une histoire nationale chaotique. François Blancpain, on le voit, a ce sens de laformule qui - tout en nous rappelant que l'histoire est un "genre littéraire" ... "bien

plus qu'une science exacte" - est la marque d'un talent d'écriture dontje ne résistepas à vous faire partager quelques-uns des plus
beaux fleurons qui ont, en outre, l'avantage de planter le décor: "La place était nette, le passé révolu, les obligations et les dettes inexistantes. Tout était à construire, librement. " "Le café du paysan était au gouvernement ce que la laine du mouton est au berger. " "Mais le mauvais génie des traîneurs de sabre veillait à ce que rien de durable ne pût se faire hors de la tutelle américaine. " "Toutes ces pantalonnades eurent pour effet de ruiner le gouvernement et pour conséquences de donner prétexte à la Banque pour suspendre les opérations de retrait, et aux Américains pour effectuer un premier coup de force. " "Ces accidents ne servirent pas de leçon, car rien ne peut réfréner l'appétit boulimique des Français pour les placements de père de famille. " Mais qu'on ne sy trompe pas ... Derrière la formule bien sentie qui résume mieux qu'une longue analyse, il y a toujours une profondeur de la réflexion historique qui tient d'abord à des choix raisonnés que seule la qualité de la recherche et une compréhension fine des choses peuvent produire. Le choix, tout d'abord, d'abandonner les voies toutes tracées du récit événementiel anecdotique pour aller au fond des choses en étudiant l'aspect apparemment plus ingrat des relations haïtiano-françaises sous l'angle financier, mesure imparable de la capacité d'un peuple et de ses dirigeants à assumer sa liberté, mais aussi celui de présenter sans concessions les responsabilités des uns et des autres, d'une France lointaine et oublieuse qui se contente d'un second rôle sans ambition de souscripteur

d'obligations,. d'un puissant voisin américain que l'on sent à l'affût et qui est le dernier à reconnaître l'indépendance,

longtemps après les autres grandes puissances - "pour cause de
racisme et d'esclavagisme" rappelle, fort à propos, François

Blancpain ,. d'unpetit pays, enfin, qui vit sur un trop grand pied ses dirigeants au moins - entretenant notamment "une armée
pléthorique dotée d'un nombre extravagant de généraux" et un corps diplomatique dont l'un des sommets est le poste de consul à Arcachon... Sans oublier les inévitables coquins fIde toutes les couleurs" (comme on disait au temps de la colonie) qui s'ingénient à profiter de la situation et sont tout "surpris" lorsqu'il faut payer après avoir été pris la main dans le sac.

Il fallait rappeler tout cela - des misérables manœuvres
françaises de "l'indemnité de Saint-Domingue" dont le principe décidé par et pour les anciens colons n'est pas sans rapport avec le fameux milliard des émigrés, aux derniers avatars francohaïtiens du "procès de la consolidation" qui prélude à l'éviction de la présence française au profit des Américains, en passant par les turpitudes et les frasques fIdes beaux Messieurs de la République de Port-au-Prince" au détriment de l'éternel payeur, le paysan haïtien -, il fallait le rappeler, comme le fait avec élégance et précision François Blancpain, pour rétablir certaines vérités, certes, mais aussi, peut-être, paradoxalement, pour garder l'espoir que ces "accidents" historiques du "tout économique" dont on parle tant aujourd'hui ne passeront pas tout

simplement aux ''pertes et profits" - diraient les seuls bénéficiaires négociants et banquiers - dans l'indifférence et la
bonne conscience générale. C'est, finalement, à une rencontre de l'autre, riche de sens et de portée humaine dans l'espace confraternel de l'histoire sans frontières, que nous convie François Blancpain. N'est-ce pas là l'ultime justification du travail de l'historien?
Jacques de Cauna Docteur d'Etat (Université Paris IV - La Sorbonne)

Introduction
La bataille de Vertières, le 18 novembre 1803, mit fin, défmitivement, à la domination politique et militaire de la France sur Saint Domingue. Ce jour-là, les insurgés haïtiens portèrent le coup final au corps expéditionnaire français que Bonaparte avait envoyé, en 1802, dans une téméraire tentative de rétablir l'esclavage que la République avait aboli le 4 février 1794. Quelques rescapés purent se rembarquer. On n'entendit plus parler des autres, les plus nombreux, morts dans les combats, décimés par la fièvre jaune comme leur chef, le général Leclerc, mari de la belle Pauline Bonaparte, ou déserteurs passés dans les rangs des insurgés. Ce fut la première défaite sur terre des années napoléoniennes avant même qu'elles devinssent impériales.

put alors, en toute tranquillité, proclamer, le 1er janvier 1804,
l'indépendance de cette colonie française qui prit son ancien nom indien d'Haïti. Mais cette action d'éclat n'était pas, comme on le dit dans notre jargon moderne, "politiquementcorrecte".L'esclavage était à l'époque une affaire florissante pour les Etats-Unis et les nations européennes de sorte que le "mauvais exemple" donné par les Haïtiens fût alors exclu de la communauté internationale. Si l'on pouvait admettre que des colons blancs conquissent leur indépendance comme le firent les Américains, avec l'aide de la France, il n'en allait pas de même lorsque les insurgés étaient des esclaves africains. Haïti qui était devenue indépendante de facto dut attendre longtemps et négocier péniblement pour être reconnue indépendante en droit international. C'est pourquoi les nations européennes, ainsi que les Etats-Unis, décidèrent d'attendre que la France reconnût l'indépendance d'Haiti avant de lui accorder cette même reconnaissance, bien que la chute de Napoléon leur eût donné les mains libres et que, par ailleurs, ils ne prissent aucun retard pour admettre dans la cominlUlautéinternationale les anciennes

Le général en chef des insurgés, Jean-Jacques Dessalines,

2

colonies espagnoles du Nouveau Monde qui s'étaient affranchies de la tutelle de leur métropole.

La reconnaissance de l'indépendance par la France fut l'un des principaux soucis des successeurs de Dessalines, une affaire à régler coûte que coûte, un préalable indispensable pour être admis au rang des nations indépendantes, pouvoir commercer librement et protéger ses ressortissants à l'étranger. Et c'était, surtout, une assurance contre les risques d'un retour offensif des Français destiné à remettre l'ancienne colonie en tutelle, car les anciens colons pressaient le gouvernement de la Restauration d'en découdre avec les révoltés et les Puissances reconnaissaient à la France tous ses droits sur cette île. Les Haïtiens avaient bien compris que l'indépendance n'est pas une qualité qu'on se donne; c'est un statut que les autres Puissances vous octroient. Après de longues tractations, toujours à rebondissements et rarement exemptes de malentendus, la France de Charles X reconnut l'indépendance d'Hani en 1825 moyennant une indemnité de 150 millions de francs en faveur des anciens colons. Bien que cette indemnité fût ensuite ramenée à 90 millions par le gouvernement

de Louis-Philippe 1er, elle n'en constituait pas moins une charge
excessive1 eu égard aux revenus du gouvernement, toute considération de légitimité mise à part. En Haïti, il est de bon ton aujourd'hui, notamment dans les discours politiques parfois fortement teintés de démagogie, d'affirmer que l'état de sous-développement du pays est dû au paiement de cette indemnité qui aurait saigné à blanc les finances du pays. Nous tenterons ici d'en évaluer la part de vérité et la part d'exagération. Nous verrons que la réalité est plus nuancée et les responsabilités plus nombreuses. On sait, en effet, que la dette de l'indépendance fut totalement soldée en 1883. Plus d'un siècle
1

90 millions
haïtien

de francs
à cette

correspondaient
époque. Il s'agit bien

à environ
entendu

6 années
de francs

des recettes
germinal.

budgétaires

de

l'Etat

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après, on voit que ce pays, qui payait alors ses dettes, vivait, sinon dans l'abondance, du moins dans une digne frugalité. Aujourd'hui, il tend la main aux pays riches et aux organisations de bienfaisance et sa population tombe dans une indigence, dans une misère de plus en plus profonde. Où sont passées les ressources du pays depuis plus de cent ans? De l'argent des contribuables, que reste-t-il d'utile pour les générations futures, après les entreprises insensées, les guerres fratricides, les pots-de-vin scandaleux, les passe-droits ruineux. .. ? Haïti, qui a payé très cher son indépendance, a-t-elle su conserver les vertus civiques nécessaires pour la maintenir? Nous donnerons ici un aspect de la réponse, l'aspect financier qui est généralement la conséquence de tous les autres, la mesure de la capacité de travail du peuple ainsi que de l'habileté et de l'honnêteté de ses dirigeants.

Première

Partie

Les conditions et les constantes de la situation intérieure et des rapports internationaux d'Haïti au XIXe siècle et au début du XXe siècle

L

La fatalité du sous-développement

1) Un triste point de départ

le 1er janvier 1804 est également l'expression d'une rupture
volontaire de tout lien avec ce qui caractérisait la période coloniale. Et tout d'abord rupture, reniement de la France et des Français. C'est l'idée force de la déclaration d'indépendance, prononcée par les généraux insurgés et victorieux des troupes napoléoniennes, le 1er janvier 1804sur la place de Gonaïves. « Les généraux, pénétrés de ces principes sacrés, après avoir donné d'une voix unanime leur adhésion au projet bien manifesté d'indépendance, ont tous juré à la postérité, à l'univers entier, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination... ». Pour bien faire comprendre que cette déclaration solennelle n'était point de pure forme, le général JeanJacques Dessalines, le premier président d'Haïti, prit le 22 février 1804 un décret ordonnant le massacre des Français qui résidaient encore dans le pays. Seuls échappèrent aux coups des bourreaux quelques médecins et quelques prêtres. Ce décret, très significatif des mentalités et des sentiments de l'époque, fut l'un des tous premiers actes législatifs de la jeune République. Il fut suivi par l'interdiction constitutionnelle de toute propriété immobilière aux blancs, inscrite dans la constitution de 1805 et reprise par toutes les nombreuses constitutions qui l'ont suivie, sauf celle de Christophe en 1807, et ce jusqu'à la période de l'occupation américaine. Au plan économique, la fin de l'ère coloniale fondée sur l'esclavage eut pour conséquence la fin du système agricole des grandes plantations sucrières, malgré les tentatives de Christophe,

Tout autant que le jour de la déclaration de l'indépendance,

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dans le royaume du nord, pour les y maintenir. Le dégoût des cultivateurs pour tout ce qui pouvait rappeler l'esclavage ainsi que le partage des terres des colons aux officiers et soldats des armées de l'indépendance eut très vite raison de ce qui avait fait la richesse de la "perle des Antilles". Le maïs, les bananes, les pois congo et le manioc remplacèrent la canne à sucre. Seul le café subsista. Enfin, le règne de Jean-Jacques Dessalines qui s'était fait proclamer empereur, à l'instar de son adversaire Napoléon, se termina prématurément par son assassinat le 17 octobre 1806, moins de 3 ans après la proclamation de l'indépendance. Il en résulta aussitôt une rivalité entre ses deux principaux lieutenants, Henri Christophe et Alexandre Pétion, rivalité qui, elle aussi, eut pour conséquence une rupture, la scission du pays en deux Etats ennemis, le Royaume de Christophe au nord avec Le Cap pour capitale et la République de Pétion au centre à Port au Prince. On vit même en 1810, et jusqu'au début de 1812, un troisième Etat éphémère dans le sud, aux Cayes, sous la direction de Rigaud puis de Borgella. La place était nette, le passé révolu, les obligations et les dettes inexistantes. Tout était à construire, librement. Car ce pays libre était aussi un pays en ruine. Bien peu d'habitations, de sucreries, de bâtiments publics avaient survécu aux combats, aux pillages, aux incendies systématiques. Toute l'élite à peau blanche avait disparu. Quant à l'élite noire et mulâtre, elle avait payé un lourd tribut du sang dans les combats, les combats fratricides des premiers jours, suivis des combats contre l'armée de Leclerc en 1803. Cette disparition des compétences laissa trop souvent le champ libre, une fois passées les férocités de Dessalines, à une foule d'aventuriers et d'escrocs qui trouvèrent à Haïti refuge et complaisance, parfois par naïveté, parfois par vénalité des politiciens locaux. Les plus avisés parmi

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les intellectuels haitiens n'ont jamais cessé, en vain, de s'en plaindre. «On trouve en Haïti des étrangers vraiment honnêtes et dignes du plus grand respect. Ils sont malheureusement en petit nombre, et, à côté d'eux, grouille tout le rebut des nations étrangères: véritables scories que les sociétés rejettent de leur sein et qui, pour notre malheur, viennent s'accumuler en Haïti ... Ils sont les artisans de nos désordres civils; on retrouve leur main dans presque toutes nos luttes intestines. Ils fournissent de l'argent aux mécontents pour les inciter à la révolte et, l'insurrection une fois proclamée, ils s'empressent de prêter au gouvernement les sommes nécessaires pour les combattre... A part le taux élevé auquel ils ont avancé aux contondants les sommes dont ceux-ci avaient besoin, ils ont toujours en poche d'inépuisables réclamations qu'avec un cynisme éhonté ils produisent au bon moment... Et ils trouvent des ministres, des représentants des grandes puissances pour soutenir leurs singulières et lucratives réclamations... » Ainsi disait Jacques Nicolas Léger, ministre des Relations Extérieures en 19062. Ce n'était pas nouveau. Déjà, seize ans plus tôt, un Français, pourtant connu pour ses convictions racistes et son mépris des Haïtiens, en avait fait l'observation sans complaisance et en des termes similaires. « ... scories de toutes les civilisations, renégats de toutes les patries, réfractaires et déserteurs de toutes les armées, tels sont en effet les exotiques auxquels Haïti donne l 'hospitalité. Epaves de l'émigration, nepouvant s'établir dans les républiques américaines où leur déloyauté ne seraitpas tolérée, ils viennent échouer à Haiïi, cette terrepromise des agioteurs véreux et des aventuriers qui ontjeté toute pudeur par-dessus bord ... Ils flattent les passions malsaines des Haïtiens, les trompent, les exploitent, se livrent aux trafics inavouables,fomentent les guerres civiles et, se mettant aux trousses des ambitieux, les aident, les poussent dans les menées indignes,

2

Cité par Alain pages 183-184

Turnier

« La Société des baïonnettes» Port au Prince, Le Natal, 1985,

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préparent avec eux les criminels coups de main et ne visent qu'à troubler les eaux haïtiennes pour y pêcher à leur aise... »3 Jusqu'aux amiraux qui déplorent le peu de cas que le Quai d'Orsay fait d'Harti lorsqu'il y délègue ses représentants, du moins à cette époque du début de l'indépendance. L'amiral Charles Baudin qui, plus tard, en compagnie du baron Las Cases, négociera les traités franco-haïtiens de 1838, écrit au baron de Mackau (qui avait présenté et fait accepter par le président Jean-Pierre Boyer l'ordonnance par laquelle Charles X "concédait" aux Haïtiens leur indépendance), que la France n'a pas envoyé les meilleurs de ses diplomates pour la représenter en Haïti. Il traite le consul général Maler de «ladre (qui vit) retiré dans une petite maison de campagne à 30 piastres par mois» et il qualifie son chancelier de L'Etang d'incapable et de fou.4 Ce pays ruiné, brusquement et brutalement coupé de sa métropole, n'avait, bien entendu, pas de véritable monnaie, c'està-dire pas d'unité monétaire propre acceptée pour les règlements internationaux et pas de réserves en or ou en argent pouvant y pallier. De sorte que l'histoire monétaire d'Haïti est une longue suite d'incohérences, de faux-semblants, de périodes d'inflation "galopante" suivies de mesures de redressement efficaces mais de courte durée, jusqu'à ce que l'occupation américaine impose un strict alignement sur la valeur du dollar à ce qui tenait lieu de monnaie nationale. Dans les premiers temps de l'indépendance, la monnaie la plus couramment utilisée était la piastre espagnole d'argent, pièce acceptée dans toutes les Amériques et même en Europe depuis que les Espagnols exploitaient les mines d'argent de Nouvelle Grenade et de Nouvelle Espagne. Cette piastre d'argent, dite "piastre forte", prit en Haïti le nom de "gourde", tandis qu'aux
3 C. Texier « Au pays des généraux» Paris, Calmann Lévy, 1891, page 286 4 Lettre de l'amiral Baudin au baron de Mackau du 8 février 1826 (CARAN AP156). De Mackau fut ensuite ministre de la marine et des colonies de juillet 1843 à mai 1847.

Il

Etats-Unis, elle fut assimilée à la valeur du dollar. Ainsi, aux temps des présidents Pétion et Boyer, une gourde valait un dollar. Puis la gourde perdit de sa valeur lorsque Boyer dut créer le papier monnaie pour suppléer la disparition de la monnaie d'argent engloutie dans le paiement de la "dette de l'indépendance" ou thésaurisée par les particuliers. La dépréciation fut assez lente, la valeur du papier monnaie étant soutenue par une politique fmancière rigoureuse, voire déflationniste. La gourde papier, créée par arrêté du 25 septembre 1826, valait encore un tiers de dollar en 1842. Les gouvernements suivants maintinrent tant bien que mal le cours de la gourde à un niveau voisin de 4 à 5 gourdes pour un dollar, jusqu'à ce que les fantaisies guerrières de l'empereur Soulouque, qui s'était mis en tête de reconquérir la Dominicanie voisine, la fissent tomber à un seizième de dollar.5 Le fond du puits fut atteint en 1870, après les deux années de guerre civile qui furent la seule activité du pays pendant la durée du mandat du président Sylvain Salnave, durée de deux ans et demi écourtée par son exécution publique sur les ruines fumantes du palais présidentiel. Pendant cette période, la plus trouble de l'histoire du pays avant l'ère Duvalier, les "planches à billets", publiques, révolutionnaires et privées, fournirent de telles quantités de gourdes que la valeur de cette monnaie tomba à un quatre millième de dollar. Dès lors, la plus grande confusion prévalut dans le langage et dans la réglementation. On parlait de "gourde", "piastre", dollar, "piastre forte", etc. et on ne peut comprendre les comptes et les textes financiers de ces époques que si on replace bien la valeur de ce dont on parle dans le cadre de la valeur de la monnaie utilisée, ce qui n'est pas toujours aisé lorsque les textes mêlent à l'envi plusieurs termes pour désigner la monnaie. Ainsi, il faut faire lIDeffort d'attention pour bien comprendre la portée de cette loi du 13 septembre 1894 :
5

C'était encore,

à peu de choses

près, sa valeur au début de 1999.

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«Article 1er: Le prêt statutaire de la Banque Nationale d'Haïti est désormais fixé à la somme de six cent mille piastres (P 600,000) et ne devra en aucun cas excéder ce chiffre. Article 2 : La présente loi abroge l'article 17 du décret du 20 septembre 1880 en ce qui concerne l'avance de trois cent mille gourdes (P 300,000) ...» ou celle de cet exposé de présentation des comptes de l'exercice 1898/99 : «... Cet établissement de crédit (la Banque Nationale d'Haïti) a également perçu durant la même période de temps (1er octobre 1898 au 1er avril 1899) en or américain pour droits d'importation et recettes diverses:

Piastres 1.840.985,16 Montant de l'emprunt du 27 oct. 1898 : Piastres 200.000,00 Total gourdes: 2.040.985,16...» ou encore celle d'lUlcontrat de 1894 concernant des travaux publics pour une somme de «dix huit mille gourdes, or américain», car dans le même temps, les taux de la gourde par rapport au dollar "or américain", donc par rapport à la "piastre forte" d'Espagne, avaient quelque peu évolué d'environ 1 gourde pour 1 dollar en 1880 à environ 1,2 gourde en 1894 et 2,7 en 1899. A partir du début du XXe siècle, l'écart entre la gourde et le dollar se creusa et sembla vouloir se fixer aux environs de 5 gourdes pour 1 dollar. C'est finalement ce taux fixe qui fut retenu par la convention du 12 avril 1919 sur décision de l'occupant américain. Les Américains toutefois n'avaient pas innové dans ce domaine. lis avaient simplement confmné le taux retenu par plusieurs gouvernements qui précédèrent de peu le temps de l'occupation, tel l'arrêté du 29 mars 1911 pris par le gouvernement d'Antoine Simon pour le retrait du papier monnaie ou encore, pour le même objet, la loi du 26 août 1913 sous le gouvernement de Michel Oreste. L'instabilité de la gourde eut pour effet de la priver de toute crédibilité, de toute confiance, d'en faire une monnaie inutilisable

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pour les transactions importantes, tout juste bonne pour le petit commerce de détail sur les marchés de campagne. C'est le gouvernement lui-même qui initia cette déconsidération. Des lois de plus en plus contraignantes imposèrent le paiement en "or américain" des droits de douane, ressource quasi unique du budget de l'Etat. Déjà, une loi du 14juillet 1835, imposait le paiement des droits d'importation en monnaie d'or ou d'argent et précisait que seront acceptées à cet

effet: « ... Toutes les monnaies d'or ou d'argent ayant un cours
légal dans les différents Etats d'Europe ou d'Amérique» et seront reçues «... d'après le rapport de leur titre à celui de l'unité monétaire».. .laquelle est... «la piastre forte d'Espagne». Signe des temps, cette loi de 1835 intervenait 7 ans après une circulaire du 21 février 1828 du secrétaire d'Etat des finances du même gouvernement qui affirmait que: «Les papiers monnaie dont la valeur est garantie par l'Etat sont des valeurs aussi réelles et aussi positives que celles que peuvent représenter n'importe quelle espèce de monnaie que ce puisse être, puisque avec ce papier monnaie, qui est toujours reçu par l'Etat pour tous les droits qu'il a à percevoir, on peut se procurer tous ses besoins ...». Toute l'histoire monétaire d'Haïti est dans ces textes. D'autres lois ultérieures confirmèrent cette nécessité d'un double système monétaire, l'un en "or américain" ou en valeurs similaires pour les transactions extérieures et l'autre en gourde de papier pour le commun des mortels indigènes. Ainsi, en 1897, le gouvernement de Tiresias Simon Sam imposa une surtaxe de 25 % sur les droits d'importation, payable en "or américain", surtaxe destinée à fmancer le retrait des billets de caisse et qui devait être, en principe, temporaire. En outre, cette loi précisait que la monnaie américaine aurait cours légal dans la République. De même, pour ce qui concerne les droits de douane à l'exportation, une loi du président Antoine Simon du 29 août 1909 confirme dans son article 3 : «Tous les droits de douane généralement quelconques perçus au titre de l'exportation, à l'exception des droits d'échelle et de pilotage, seront payés en or

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américain. » Et, pour couronner le tout, les parlementaires euxmêmes affichèrent publiquement leur défiance envers la "monnaie nationale". En 1890, ils demandèrent à percevoir leurs indemnités parlementaires en dollars, en faisant valoir que la Constitution fixait le montant de ces indemnités en "piastres fortes" . Le ministre des finances de l'époque, Antenor Firmin, tenta de les en dissuader pour la raison qu'il fallait «... ajourner l'exécution de la décision en attendant que la réorganisation complète de nos finances nous fournisse les facilités nécessaires pour concilier le texte constitutionnel avec les exigences du service public...» Antenor Firmin s'illusionnait s'il croyait vraiment que les parlementaires avaient, au même degré que lui-même, les vertus nécessaires pour placer l'intérêt public avant leurs intérêts personnels. Il s'ensuivit que, accentuant encore la "fracture sociale", le président, les ministres, les députés et sénateurs percevaient leurs rémunérations en dollars, tandis que le petit personnel de l'Etat était payé en gourdes, lorsqu'il était payé. Dans ces conditions, on comprend mal l'indignation de Suzy Castor à propos de la convention monétaire du 12 avril 1919 par laquelle l'occupant américain rattachait la gourde au dollar au taux fixe de 5 gourdes pour un dollar. «En n'ayant pas un système monétaire national propre, Haïti acceptait de renoncer à l'une des caractéristiques essentielles de la
souveraineté. »6

Quel est donc ce "système monétaire propre" qui, dans son propre pays, est méprisé par ses dirigeants et ne peut même pas servir à payer l'impôt? Les plus lucides parmi les hommes politiques avaient depuis longtemps compris qu'me monnaie nationale exige d'autres moyens qu'une simple loi, que l'orgueil national ne suffit pas pour la créer et la faire accepter. Ce fut l'une des conclusions d'un rapport du Sénat: « .. .Lorsqu'il sera permis au pays de se donner, avec les

économiesréalisée, une monnaie nationale de bon aloi - soit d'or,
6 Suzy Castor «L'occupation américaine d'Haïti» Port au Prince, Deschamps, page 226 1988,

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soit d'argent - que les besoins de notre gouvernement, nos relations commerciales ou financières avec l'étranger suffiront que nous adoptions, dans la circulation, cette monnaie en lui conservant un type uniforme, alors il sera temps de complaire à l'orgueil national, seul argument qui ait été finalement invoqué en faveur de la frappe. Jusque là, votre Commission pense qu'il en a déjà assez coûté aux intérêts du peuple pour avoir eu, comme
signe monétaire, deux gourdes, l'une forte, l'autre faible ... »7

Autre rupture enfin, celle qui séparait l'élite minoritaire celle des" généraux" , des intellectuels généralement avocats, médecins et politiciens, du haut commerce des "Messieurs du bord de mer" - de la majorité du peuple des paysans illettrés. Faute de système d'éducation et d'instruction efficace et généralisé, le passage de la classe paysanne à celle de l'élite était rare et difficile et, le plus souvent, n'apparaissait possible que par une promotion dans l'armée, couronnée par une prise d'armes réussie aboutissant à l'exil du président en exercice et à "l'élection" d'un nouveau président. Seule l'élite détenait la réalité du pouvoir politique, contrôlait l'Etat qui n'était perçu par le peuple que comme un organisme oppresseur et prédateur.8 En effet, cet Etat instable, mal aimé et nécessiteux, reposait sur l'aptitude de la classe paysanne à le soutenir par l'impôt sur l'exportation du café. Taxer l'exportation du café, ainsi que toutes les autres marchandises à l'entrée ou à la sortie, fut toujours la principale préoccupation des gouvernements, en plus de celle de se maintenir au pouvoir. Mais le café avait une place prédominante car il était le produit d'exportation le plus important et le seul qui donnait aux banquiers français, souscripteurs des emprunts de l'Etat haïtien, une garantie de remboursement acceptable.
7 Rapport du 23 octobre 8

1891 de la Commission
Nationale, 1892

du Sénat Barthélémy

sur la question

monétaire. Port

Port au

Prince,

Imprimerie

Voir sur cet aspect sociologique au Prince, Deschamps, 1989

d'Haïti:

Gérard

"Le pays en dehors"

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A l'époque du président Geffrard Ganvier 1859 - mars
1867), le café payait un droit de sortie de 2 dollars par cent livres9. Deux ans plus tard, après les deux années de guerre civile, du temps de la présidence de Sylvain Salnave, les droits furent portés à 4 dollars. C'était l'une des conséquences de cette guerre civile: des milliers de morts, des exécutions sommaires, des villes incendiées et le doublement de l'impôt sur le café. A l'époque du président Tiresias Simon Sam (mars 1896 - mai 1902) le café était taxé à 3,86 par cent livres, puis la taxe reflua à 3 dollars en 1908. Mais ceci n'est que l'aspect de la question vu du côté du gouvernement. Du côté du paysan producteur, ce qui compte c'est le cours sur le marché du Havre, principal importateur, de façon à déterminer ce qui lui restera en poche après paiement des droits de douane, des frais et bénéfices du spéculateur10 et de l'exportateur et du coût du fret. Or ces cours ont considérablement varié sous l'effet des cycles économiques mondiaux et du développement de la concurrence de nouveaux pays producteurs, au premier rang desquels se situera bientôt le Brésil. Aux premiers temps de l'indépendance, tout allait pour le mieux car Haiti n'avait encore que peu de concurrents. En 1821 le café valait 290 francs les 100 livres au havre. Puis le cours se mit à décroître sous l'effet de la concurrence, voire à dégringoler: 140 francs en 1825, 85 francs en 1830 et 20 francs, le cours le plus bas jamais atteint, en 1882. Puis les cours se redressèrent ou se rétractèrent au gré des cycles économiques. La remontée atteignit 100 francs en 1890. On redescendit à 55 francs en 1897puis à 38 francs en 1899pour remonter à 75 francs en 1910. En période de dépression des cours, le paysan, qui avait droit pour son travail à "ce qui reste" après que tous les autres intervenants s'étaient servis, se retrouvait bien peu nanti. Ainsi en 1897, le cours de 55 francs équivalait à 10,3 dollars. Il fallait donner 3,86 dollars à la douane. Il restait donc moins de 6,5 dollars pour payer le fret, l'exportateur, le spéculateur et enfin le paysan. En outre, les
9 une livre

10 intermédiaire entre le paysan producteur et l'exportateur du "bord de mer" qui est chargé d'acheter le café aux paysans pour le transporter et le revendre à l'exportateur.

=489

grammes

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