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Un voyage d'exploration en sciences cognitives

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782296321779
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Un Voyage d'exploration en sciences cognitives
Une science est née

Collection Sciences et Société
dirigée par Alain Fuchs, Directeur de Recherche au CNRS - Orsay et Dominique Desjeux

- Charles

HALARY, Les exilés du savoir. Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles, 1994.

1996 ISBN: 2-7384-4408-3

@ L'Harmattan,

Godefroy Beauvallet

Un Voyage d'exploration en sciences cognitives
Une science est née

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal-Québec Canada H2Y lK9

~

l

" ...ils ignorent le tout dont il faudrait prendre soin, alors qu'il est impossible, s'il n'est pas bien portant, que la partie le soit. C'est en l'âme, en effet, que prend sa source tout ce qui affecte le corps et l'homme dans toutes ses parties" Platon, Charmide, 156e

Table des matières
Introduction Histoire récente des sciences cognitives Préhistoire des sciences cognitives La Filière computationnelle Origines des sciences cognitives dans les sciences du comportement Les Premières Structures ayant favorisé l'émergence des sciences cognitives La Communauté "cogniticienne" des années 1970 et du début des années 1980 A San Diego La Renaissance du connexionnisme La Controverse connexionnisme / intelligence artificielle classique Le Programme de Science Cognitive Un Précédent remontant aux années 1970 Apparition d'un groupe interdisciplinaire et constitution du programme Entrée en jeu de nouveaux acteurs et de nouvelles filières La Vie du programme: vers la création d'un département Le Département de Science Cognitive aujourd'hui La Structure de département La Mise en œuvre de la création Organisation initiale de l'enseignement Les Trois Domaines L'Enseignement actuel Le Contenu des cours Compétences mises en valeur et types d'enseignement Organisation du département de Science Cognitive Financement des activités et organisation des laboratoires Histoire récente (1988-1994) 13 39 39 40 45 50 52 56 59 63 70 71 72 73 78 85 85 87 92 95 97 99 105 107 115 126

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L'Etat de l'art dans les différents domaines de recherche Présupposés Interdisciplinarité Du neurone au cerveau: comment la pensée est-e11edistribuée? Cérébral et cognitif: comment l'esprit accomplit-il des tâches cognitives simples? De la Tâche au comportement: comment l'esprit se développe-t-il et acquiert-il son autonomie? De l'Autonomie à la représentation du monde: expression, langage et pensée Relier les différents niveaux de description du comportement cognitif individuel De l'Individu au co11ectif: la cognition en contexte et la cognition distribuée La Cognition distribuée, voie de développement et moyen de renforcement Ecoles de pensées et types d'approches Liaisons et contrainte réciproque entre deux niveaux Les Instruments de la recherche: informatique et mathématiques Théories, expériences et modèles Les Sciences cognitives sont-e11esune science? Philosophie
Conclusion Table des sigles utilisés

133 133 136 140 142 148 155 159 161 172 175 179 182 186 199 205 209 223 225 233

Index
Bibliographie

Remerciements
Au cours des deux ans qui me séparent maintenant du commencement de mon travail sur les sciences cognitives à San Diego, la liste des personnes qui, à un titre ou à un autre, ont aidé à l'achèvement de ce livre s'est allongée et diversifiée à la manière d'un réseau en pleine santé! Parmi ces nombreux intervenants, je voudrais tout particulièrement remercier Aaron Cicourel, directeur du département de Science Cognitive, qui a autorisé cette étude, Nancy Santos, chef des services administratifs, qui l'a rendu possible, et tous les membres du département, professeurs, chercheurs, étudiants de tous niveaux et personnel administratif, qui ont accepté ma présence curieuse - dans les deux sens du terme - pendant trois mois. Rien n'aurait non plus pu se faire sans les membres du Science Studies Program, Martin Rudwick, directeur, Martina Lavelle, coordinatrice, ainsi que les enseignants et étudiants, dont l'aide a été précieuse tout au long de mon séjour. Ce texte est le dernier avatar de mon mémoire de recherche de l'Ecole Polytechnique, préparé sous la direction d'Amy Dahan Dalmedico et de Bruno Latour. L'Ecole et la Fondation de l'Ecole Polytechnique ont donc eu un rôle crucial dans sa réalisation. Il en est. de même du Centre de Recherche en Epistémologie Appliquée (CREA) et en particulier de Daniel Andler, Jean-Pierre Dupuy et Thomas Rebotier. Par la suite, durant la lente mutation du texte, Laurence et Elisabeth Caillet, Chloé et François Beauvallet ont été largement mis à contribution et Michaël Ballé a été fort précieux. Pour des raisons qu'ils sauront reconnaître, je remercie aussi Bruno, William, Bart, Bill et Cyria, Moses, Ben, Margaret, Djemal, Sacha, Raphaelle, Alessandro, Katia et quelques autres. Les sources principales de ce livre sont les entretiens que j'ai eu avec les différents acteurs du domaine des sciences cognitives à San Diego; ces conversations sont par essence propices aux incompréhensions. J'ai bien sûr tenté de recouper mes informations mais je tiens à souligner que les possibles erreurs, inexactitudes et interprétations abusives sont de mon fait et non de celui de mes interlocuteurs.

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Introduction

Little Bouddha La pièce est blanche et claire, gaie et fraîche quoique de petite taille. Le sol .est recouvert d'un profond tapis, et il n'y a pas de meubles excepté, au centre, une table et deux chaises. Il y a trois personnes dans la pièce, une femme assise et son fils qu'elle porte sur ses genoux, et une autre femme, qui regarde attentivement depuis l'autre chaise, un peu en retrait, la mère et, surtout, l'enfant. Tous les trois sont silencieux, et il règne dans la pièce une certaine tension. La mère regarde son petit enfant, âgé de deux ans à peine, et qui s'est levé sur les genoux maternels pour atteindre plus commodément le niveau de la table. L'enfant joue avec des objets présentés devant lui, pendant que l'autre femme note, à toute vitesse et sur un calepin, ceux qu'il touche et ses réactions. Pour s'assurer qu'il n'y aura pas d'erreur ou d'incertitude, une caméra vidéo, dressée sur son pied dans un coin de la pièce, ronronne et enregistre toute la scène. L'enfant regarde d'abord une petite voiture, la même que celles avec lesquelles jouent tous les enfants de son âge. Sans la toucher, il passe ensuite à une Minnie miniature, qu'il caresse en souriant (gestes aussitôt notés par la femme), à un petit chien en peluche, et se saisit finalement d'un dinosaure en plastique qui, cette année-là, a été réveillé 13

de son sommeil millénaire par un réalisateur de cinéma mondialement célèbre, et par voie de conséquence est immédiatement devenu la coqueluche des enfants du monde entier. Riant de plaisir, il examine la dentition impressionnante et la longue queue de l'animal, sous l' ceil attendri de sa mère et celui, ému mais plus professionnel, de l'autre femme. Soudain, comme lassé, il jette l'animal droit devant lui, tourne le dos à la table et réclame bruyamment son biberon. L'enfant ne fut pas déclaré réincarnation du Grand Lhama, auquel, fort heureusement, ces objets n'avaient jamais appartenu. La mère le remit dans sa poussette, dit au revoir à la cantonade et sortit du laboratoire, suivie par les adieux des quelques chercheurs, étudiants et aides-techniciens qui avaient suivi l'expérience. Jean Mandler, après avoir rangé les objets soigneusement dans des boîtes prévues à cet effet et éteint le système vidéo, passa dans son bureau. Le but poursuivi n'était nullement de déterminer les particularités de cet enfant-là, ou de vérifier son état d'avancement mental. Il s'agissait de comprendre quelles sont les associations d'idées d'un enfant de deux ans, comment il passe d'un objet à l'autre - par la forme, par la couleur, ou par le concept (animal, mécanique, etc.). L'Qbjet de la recherche n'était rien d'autre que l'esprit humain et son développement dans la petite enfance. Le nombre de tentatives pour étudier et comprendre l'esprit, sa nature, son organisation et son fonctionnement, est considérable, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, des classifications psychomorphologiques à la psychanalyse en passant par les travaux d'un grand nombre de philosophes. Depuis quelques décennies, cependant, une nouvelle manière de l'appréhender et de l'étudier a vu le jour, qui se veut plus "scientifique", c'est-à-dire, au minimum, plus méthodique et plus rationnelle que celles qui l'ont précédée. Cette nouvelle approche a pris le nom de "sciences cognitives" et s'est développée à partir des travaux de psychologie et de cybernétique des années 1940 à 1960, d'abord principalement aux Etats-Unis. Elle connaît depuis une dizaine d'années une expansion massive et un engouement planétaire, touchant de plus en plus de phénomènes et enrôlant un nombre croissant de chercheurs et de laboratoires. Comme le dit Patricia Churchland, une des sommités du domaine: "les sciences 14

cognitives sont aujourd 'hui".

l'endroit

où l'action

se déroule en sCIences

Premières Définitions Parce qu'elles sont jeunes et en évolution rapide, il est délicat de donner une définition complète et exhaustive des sciences cognitives, ce qui est d'ailleurs un des objectifs principaux de l'ensemble de ce livre. Ainsi que l'atteste le pluriel plus souvent employé à leur endroitl, il est plus commode d'en décrire l'objet et les champs de leur étude, leur projet, puis leurs méthodes et leurs présupposés, enfm d'en évoquer quelques réalisations majeures. L'objet essentiel des sciences cognitives est l'esprit, la pensée sous toutes ses formes. On inclut dans cet ensemble la pensée humaine, bien sûr, mais aussi les règles du comportement animal et celles qui régissent les "machines pensantes" que sont les ordinateurs. Cet objet fixé, la méthode pour l'étudier peut varier grandement, et c'est pourquoi cohabitent dans les recherches et les enseignements de sciences cognitives aussi bien des éléments de neurobiologie que de psychologie, d'informatique que de linguistique ou d'anthropologie. L'interdisciplinarité est la règle, le but étant d'établir des concordances et des liens entre les résultats des différentes disciplines, et de transposer des méthodes et des résultats d'un domaine à l'autre. Etudier et comprendre l'esprit, donc - ou du moins, découvrir les règles qui régissent son fonctionnement face à telle situation ou tel phénomène. Etablir comment les perceptions lumineuses sont reçues et organisées en formes, objets, et comment ces objets sont reconnus. Cerner la manière dont nous emmagasinons les événements dans notre mémoire, et comment nous les rappelons à nous quand le besoin s'en fait sentir. Modéliser nos réactions face à une situation simple, et réaliser un automate ou un programme informatique qui simule cette réaction. Comprendre aussi, comment l'esprit s'incarne dans le cerveau humain, ou comment la pensée peut intervenir au sein d'un ordinateur.
1 Nous suivrons sur ce point l'attitude générale. 15

Comprendre, mais encore? Bien sûr, il s'agit de comprendre pour agir. De réussir à percer les mystères des maladies mentales pour en découvrir un traitement, de réussir à simuler le comportement humain pour le remplacer dans les milieux dangereux, d'étudier nos rapports avec les objets pour les simplifier, pour améliorer nos instruments. En cela, le projet des sciences cognitives rejoint celui de la médecine ou de l'ergonomie. Il n'y a pas de phénomènes réservés aux sciences cognitives, qu'elles seraient les seules à étudier. De même, il n'existe pas d'instruments qui soient la marque expresse d'une recherche en sciences cognitives. On utilisera les instruments de la psychologie quand on travaillera sur les fonctions mentales supérieures, ceux de la biologie quand on étudiera la masse des neurones, ceux de l'informatique quand on tentera de simuler des fonctions ou des systèmes cognitifs. A première vue, donc, les sciences cognitives ne sont qu'un regroupement d'un certain nombre de recherches issues de champs différents. Pourtant, les sciences cognitives ne se réduisent pas à l'agrégat de recherches ayant l'activité et l'incarnation de l'esprit en commun. Un petit nombre de principes fondent l'originalité des recherches de sciences cognitives à proprement parler par rapport à d'autres, dans les mêmes disciplines. Elles partagent de surcroît un certain nombre de présupposés sur la nature de l'esprit et de règles méthodologiques. Premièrement, les chercheurs en sciences cognitives posent "qu'il existe un certain nombre de principes sous-jacents organisant"l la manière dont l'esprit fonctionne. Il n'y a pas d'a priori sur ce que peuvent être ces principes, mais leur existence est assurée. De plus, ces principes ont deux caractéristiques qui vont permettre leur découverte, leur étude, et assurer de leur intérêt. En premier lieu, ils obéissent aux règles de la logique, ce qui assure que nous pouvons nous les représenter; ensuite, ces principes sont universels2, ce qui permet de
. I Edwin Hutchins, entretien. 2 Ce que l'on peut légitimement remettre en question, ainsi que le remarque Elizabeth Bates dans un de ses cours. En biologie, par exemple, l'expérimentation n'est pas généralisable, et l'existence d'un mécanisme chez un individu ou dans une espèce ne permet nullement de postuler l'existence de ce même mécanisme chez 16

généraliser les découvertes faites sur un sujet à d'autres, moyennant les précautions de rigueur. Par ces deux caractéristiques, les sciences cognitives se donnent les moyens de prétendre au titre d'activité

scientifique - sinon à celui de science à part entière et autonome ~,

puisqu'elles s'efforcent de repérer des constantes rationnelles dans les phénomènes. Deuxièmement, les chercheurs en sciences cognitives s'efforcent de comprendre lefonctionnement de l'esprit, c'est-à-dire qu'ils croient que la meilleure manière de mettre à jour et de représenter les facultés cognitives et l'organisation de l'esprit est d'utiliser des fonctions computationnelles - des mécanismes logiques transformant une entrée en une sortie. La métaphore est ici celle de machine qui transforme des matières premières en produits finis, à travers un cycle de transformations et d'associations. Ainsi, on recherchera les "fonctions de transfert" des neurones l, les voies de transformation des perceptions en concepts, les mécanismes d'émergence de la pensée chez l'enfant. L'apport de cette proposition mécaniste, cependant, n'est pas simplement de permettre de traiter l'esprit en machine rationnelle. Elle permet surtout de découper la cognition en fonctions de plus en plus précises, spécialisées, et d'établir une dichotomie entre les modes de traitement et la matière traitée, qui est le flux d'information: "cela ne serait pas correct pour une machine, par exemple, parce qu'il n'y a pas de flux d'information [dans une machine] ; mais nous supposons que le traitement de l'information est central, que la computation est la fonction essentielle, et [que c'est là que réside] le niveau explicatif; donc nous recherchons des mécanismes qui expliquent la computation"2. En ce sens, l'information est au cœur du système méthodologique des sciences cognitives. Il faut ici déjà parler du rôle de l'ordinateur aux fondements des sciences cognitives, comme élément de comparaison et modèle. En effet, les tâches cognitives sont souvent conçues comme autant de programmes que l'esprit exécute, de la même manière qu'un ordinateur exécute des instructions.
d'autres. De telles généralisations sont en revanche communes en sciences cognitives: ce postulat est moins innocent qu'on peut le croire. l Dont nous reparlerons plus loin. 2 David Kirsh, entretien. 17

Troisièmement, les sciences cognitives évacuent la vieille question du dualisme entre l'esprit, d'une part, et le cerveau, de l'autre. Ce problème, qu'on retrouve par exemple dans les interrogations platoniciennes sur le "monde des idées" ou dans la tradition chrétienne, tient à l'établissement d'une distinction transcendantale et originelle entre la pensée et son incarnation. Comme les sciences cognitives s'efforcent de penser l'esprit et les mécanismes biologiques qui l'incarnent en termes de niveaux et de processus, elles refusent ce grand partage initial pour y substituer un ensemble de distinctions plus subtiles, moins tranchées. Fondamentalement, elles sont donc issues d'un courant anti-dualiste, même si certains de leurs précurseurs ont pu avoir des positions ambiguës sur la question. Ainsi, Claude LévyStrauss, considéré en France comme l'un des pères du cognitivisme, n'a pas en la matière une position très claire ou très stable. Mais, par le biais du découpage des capacités et des organismes cognitifs en niveaux et en fonctions séparables, les sciences cognitives permettent de récupérer une bonne partie des résultats obtenus par des dualistes. Plus œcuménique encore, ce découpage permet de rapprocher les activités des machines comme les ordinateurs du fonctionnement du cerveau, et d'intégrer dans l'étude de la pensée des mécanismes qui, auparavant, n'y auraient certainement pas eu droit de cité, comme les systèmes experts ou les réseaux de neurones formels. Il ne faut en effet pas croire que les sciences cognitives sont d'un seul tenant et que les principes énoncés plus haut sont partout définis et défendus dans les mêmes termes. Comme toute activité scientifique en pleine action, les sciences cognitives sont traversées par des courants, des réseaux, et forment une nébuleuse où gravitent un certain nombre de chercheurs et d'enseignants, plus ou moins impliqués, plus ou moins regroupés, plus ou moins solidaires. Les écoles de pensées y sont nombreuses, les querelles de chapelles aussi. Y voisinent les opinions les plus diverses, ainsi que cela apparaîtra abondamment. Les chercheurs en sciences cognitives ont la volonté de distinguer des sous-ensembles de fonctions dans le fonctionnement de l'esprit par exemple les perceptions, ou l'analyse, ou la mémoire - et de répertorier différents niveaux de traitement de l'information: le niveau biologique traite par exemple les signaux, le niveau mental les 18

concepts, le niveau psychologique vient coiffer le tout, etc. Cela débouche sur une classification des tâches mentales, perceptives et cognitives, qui est propre aux sciences cognitives. Cette classification est principalement issue de la métaphore de l'ordinateur comme modèle de l'esprit, et répertorie les fonctions cognitives selon leur "complexité", conçue comme le degré d'abstraction nécessaire pour mener à bien ces opérations. Au bas de l'échelle, on va trouver les tâches empreintes de matière, qui ne peuvent s'abstraire du niveau biologique - il s'agit principalement des perceptions. Au-dessus, on trouve les états cérébraux, comme le sommeil, l'éveil, l'attention, et les mécanismes qui font passer de l'un à l'autre; puis les états mentaux, qui correspondent à nos attitudes psychologiques - calme, colère, joie, peur, rire, etc. Le dernier llJ~cau individuel traite de notre comportement et de nos choix, et est essentiellement le fait de la psychologie. On peut enfin ajouter un niveau collectif, qui s'intéresse à la manière dont nous interagissons non plus individuellement, mais au sein d'un collectif intégrant des individus, des machines, des animaux, etc. Il faut souligner que cette échelle n'est pas entièrement équivalente à la séparation classique cerveau / esprit, car à chaque niveau on va retrouver des approches des deux types. Il ne s'agit pas non plus de classer par degré d'intérêt ou de noblesse croissante les différents objets possibles de recherche, mais de permettre à chacun, par une typologie appropriée, de trouver une place pour son activité. La méthode des sciences cognitives peut donc se schématiser ainsi: identification et isolement d'une tâche cognitive, étude théorique et expérimentale, puis modélisation visant à la compréhension des processus et des interfaces avec les autres tâches, aux différents niveaux d'analyse. Les résultats produits sont principalement des modèles de facultés intellectuelles et perceptives, et des simulations de systèmes cognitifs - individuels ou collectifs, humains, animaux ou mécaniques. Parmi les réalisations majeures, on peut citer les modèles du mécanisme de l'attention, de la vision ou de l'audition, de la structure du langage, des définitions précIses des dysfonctionnements mentaux (aphasies, par exemple) et leur rapprochement des lésions cérébrales, ou les travaux sur l'interface homme-machine et l'ergonomie.
19

Cependant, il ne faut pas conclure que cette échelle ou cette méthode soient de simples instruments de travail. Il en découle - à moins que ce ne soit elles qui en soient issues - une vision du monde particulière, tant sur ce qu'est un individu que sur la nature de ses rapports avec le monde, sur ses buts dans l'existence ou sur ses modes de relation avec autrui. Il n'y a là nulle innocence, et les sciences cognitives se doublent d'une activité philosophique en grande partie spécifique, et qui est largement à l'origine des critiques dont elles sont l' objet.

Philosophies Les sciences cognitives forment donc un ensemble difficile à définir, aux contours vagues, mais aux ambitions manifestes. Effet de mode ou convergence réelle de problèmes jusqu'alors traités séparément, elles recoupent, et selon certains redéfinissent, des domaines aussi divers que la psychologie, la linguistique, la biologie ou l'intelligence artificielle. Nées entre les sciences de la nature - biologie, chimie - et les sciences de l'homme - psychologie, linguistique, ethnologie -, les sciences cognitives sont vouées à la critique sur ces deux fronts, et ont dû, pour survivre et se développer, se forger une assise théorique, une philosophie qui leur réserve une place - centrale, si possible. Elles ont trouvé les fondements d'un tel système dans le troisième pôle dont elles sont issues: les sciences du calcul, la logique, l'informatique, et les théories philosophiques connexes. De ce fait, elles sont proches de la "philosophie de l'esprit" anglo-saxonne (philosophy of mind), branche de la philosophie analytique qui traite justement des questions de l'esprit, et dont le développement est parallèle à celui de la logique formelle et de la cybernétique, puis de l'intelligence artificielle et des sciences cognitives elles-mêmes. Le développement des sciences cognitives s'accompagne effectivement d'une activité philosophique qui a produit plusieurs théories, et qui cherche à répondre au problème philosophique 20

classique de l'incarnation de l'esprit, c'est-à-dire des relations entre la pensée, vue comme "manipulation de symboles", et ses différentes incarnations possibles cerveau ou ordinateur. Ces théories, nombreuses et bien souvent opposées, refusent toutes le dualisme et s'essaientà respecter la rigueur d'un formalisme très rigide - ce qui est la marque de la philosophie analytique. On peut distinguer celles qui tentent de "sauver les phénomènes mentaux" - c'est-à-dire les concepts de désir, de volonté, etc. - tels qu'ils sont décrits par la psychologie classique (ou folk psychology, psychologie populaire, pour ses détracteurs), des théories les plus radicales qui nient toute pertinence aux états psychologiques pour élaborer une théorie "scientifique" de l'esprit - ce qu'on appelle le "réductionnisme éliminativiste" . Les chercheurs en sciences cognitives ne manquent pas de se réclamer de la Science, y compris pour cette activité philosophique, suivant en cela la tendance lourde de la philosophie analytique. Ainsi, les sciences cognitives prétendent à la fois élaborer une science de l'activité intellectuelle et de son incarnation, mais aussi, profitant du flou entre leur objet (l'esprit) et leurs instruments (l'esprit aussi), inventer la théorie philosophique qui soutient cette science. Si elles y arrivaient, elles obtiendraient une indépendance redoutable, et une toute-puissance comparable à celle qu'Heidegger dénonce en parlant de la technoscience, qui est sa propre métaphysique. Les cogniticiens seraient alors en mesure, à l'abri de leur système des hommes et du monde, de dicter le bien et le mal, et de décréter ce qui doit être accompli ou refusé. En s'installant au cœur de l'activité intellectuelle, ils se mettraient alors en mesure de la régenter entièrement. Il est donc parfaitement logique de constater que c'est à ce niveau philosophique que l'opposition aux "sciences cognitives" est la plus forte, conditionnant bien souvent le rejet en bloc de l'ensemble du domaine. La philosophie et les présupposés ont toujours été les points d'attaque privilégiés des théories scientifiques, puisque le reste est protégé par la cohérence et la logique interne des systèmes. De fait, la querelle est aujourd'hui largement entamée. Objet de toutes les curiosités. et de beaucoup d'irritations, les sciences cognitives ont aussi un caractère passionnel, et certains les adorent autant que 21

d'autres les rejettent comme scientifiquement vides ou vaines. Entre ces deux extrêmes, toutes les opinions sont représentées, et si tout est aujourd'hui peu ou prou "cognitif', la confédération cognitive ne constitue pas pour autant un champ uni et stable, ou à propos duquel une opinion dominerait. A l'extérieur du cercle des chercheurs en sciences cognitives, la première réaction est bien souvent inquiète et caricaturale: on dénonce les ambitions scientistes hégémoniques et la confusion des genres. On peint des chercheurs tentant de réduire toute pensée à des flux électriques entre neurones 1 et s'efforçant de transposer les principes de la biochimie à l'esprit, à notre comportement, voire à la philosophie ou à notre organisation sociale. Chaque jour l'incompréhension grandit, les opinions se radicalisent, et le fossé entre tenants des sciences cognitives et adversaires se creuse. Il est donc grand temps de faire passer les sciences cognitives par le même chemin que toutes les autres activités scientifiques, et de chercher à les étudier d'un point de vue de philosophie des sciences, sans plus laisser ce soin aux chercheurs eux-mêmes. La tâche, il est vrai, n'est pas aisée, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, ainsi qu'on l'a dit, la place n'est pas libre, et les chercheurs sont fort attachés à la pensée originale et indépendante, très favorable aux sciences cognitives, qu'ils ont élaborée d'eux-mêmes depuis une vingtaine d'années. Ensuite, les sciences cognitives sont un ensemble mouvant, en croissance rapide. Il est donc difficile de l'étudier ainsi que le fait classiquement la philosophie des sciences, en se penchant sur les controverses du passé et en examinant I'histoire du développement disciplinaire. Il est dès lors malaisé de dépasser la simple narration des événements passés, et encore cette narration devrait-elle être précautionneuse car ce sont les acteurs de beaucoup de ces événements qui occupent, aujourd'hui encore, le devant de la scène, et qu'il faudrait sortir de leur interprétation des faits. Les sciences cognitives, encore fortement engoncées dans leur histoire passée, ne

1 Voir les réserves des psychanalystes face à une thérapie hormonale des troubles psychologiques, fondée sur le fonctionnement du cerveau et utilisant des neurotransmetteurs comme médicaments. Ils l'accusent d'anesthésier l'esprit, mais de ne pouvoir le soigner - à partir de Bruno Debruille, entretien. 22

permettent pas d'avoir un discours trop théorique ou conceptuel à leur propos. Certains systèmes de .philosophie des sciences pourraient néanmoins se prêter à l'aventure. Ainsi, certaines idées de Karl Popper sur la construction des théories et la dialectique théorie / expérience rendent bien compte des travaux de certains chercheurs, Selon Popper, l'expérimentation est une forme de "tribunal de la réalité" qui permet de tester les énoncés théoriques, présentés comme des prédictions du comportement du sujet expérimental. De ce fait, une expérience réussie ne suffit pas à donner une valeur de vérité à l'énoncé, car elle pourrait être le fruit du hasard. Par contre, un échec expérimental conduit inévitablement à rejeter l'énoncé, qui est contredit par les faits. C'est le mécanisme de la réfutation. David Kirsh, par exemple, se réclame du schéma popperien pour ses travaux sur le rôle de l'espace et des mouvements dans la cognition: il propose des énoncés, invente les expériences permettant de les tester et s'efforce de les réaliser. Cependant, la science popperienne nécessite qu'on puisse, en préparation de l'expérience, formuler clairement des énoncés autonomes, ce qui n'est nullement le cas en sciences cognitives. Il n'existe pas, en effet, de corpus suffisamment construit et cohérent, ni de formulation assez précise des limites des phénomènes étudiés. Par ailleurs, l'émergence progressive des sciences cognitives, et la première controverse importante, relatée plus bas, entre partisans du "langage de la pensée" et tenants du connexionnisme, pourraient être susceptibles d'un traitement par le système des paradigmes et des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn. La théorie de Kuhn est relativement complexe; sans entrer dans les détails, on peut néanmoins en donner quelques grandes lignes. Kuhn axe sa description de la recherche sur I'histoire des sciences, et s'efforce de présenter une dynamique générale du développement scientifique. Les forces en œuvre sont essentiellement la logique et la dialectique théorie / expérimentation; par ailleurs, l'ensemble des théories, pratiques, résultats, etc. liés à une science à un moment de son histoire constitue le paradigme présent de cette science. Ainsi peut-on parler de paradigmes de Newton et d'Einstein pour l'astronomie et la mécanique.

23

Cela conduit Kuhn à distinguer des moments particuliers dans l'histoire d'une science: l'état pré-paradigmatique, avant que les divers groupes ne se soient mis d'accord sur des principes fondamentaux, l'état de "science normale", où les chercheurs, travaillant dans le cadre d'un paradigme, précisent, reformulent et étendent le domaine de validité des résultats, l'état de "crise et de recherche extraordinaire", qui intervient quand une énigme résiste à la recherche normale avec suffisamment de force pour obliger à remettre en cause les principes fondamentaux du paradigme, et enfin l'état de "révolution scientifique", où un nouveau paradigme, issu des travaux sur l'énigme non résolue, vient supplanter le premier. Au cours de ces révolutions, et parce que les paradigmes sont incommensurables dans leurs présupposés les plus fondamentaux, les moteurs normaux de la science ne fonctionnent plus, et en particulier la comparaison logique, terme à terme, des deux paradigmes est impossible; le nouveau en effet n'a pas eu le temps de se développer hors de la question première qui l'a fait émerger, et ne peut soutenir la comparaison, tout en résolvant un point que l'ancien était incapable de traiter. Alors interviennent, dans ces épisodes très particuliers, d'autres moteurs, externes à la science, comme les facteurs socio-culturels, les relations de personnes ou l'esthétique des théories. Par exemple, le passage du paradigme newtonien à la théorie de la relativité en mécanique repose sur la "catastrophe ultraviolette", un phénomène de rayonnement que le système classique ne pouvait appréhender. Dans un autre domaine, le paradigme pastorien sur l'existence des microbes doit largement son succès aux qualités d'orateur et de tacticien dé Pasteur. Le système kuhnien, cependant, n'est pas adapté à la description de l'état actuel des sciences cognitives, qui se caractérise plus par un émiettement que par le regroupement des chercheurs sous un paradigme unique. La résolution de la controverse langage de la pensée / connexionnisme ne débouche pas en effet sur une réelle victoire de ce dernier, et l'on serait bien en peine de définir aujourd'hui un véritable paradigme cognitiviste, au-delà des écoles de pensées dont les limites ne dépassent guère celles des laboratoires. C'est justement parce que les systèmes disponibles ne les satisfaisaient pas que les chercheurs du domaine ont imaginé leurs 24