Une dernière chance à l'Est?

Publié par

Publié le : mardi 27 mars 2012
Lecture(s) : 28
Tags :
EAN13 : 9782296288096
Nombre de pages : 180
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

UNE DERNIERE CHANCE A L'EST?
URSS - CHINE

Sous la direction de R. Lew J.-M. Chauvier, M. Lewin, E. Mandel Ch. Urjewicz, G. Mink, A. Tiraspolsky

UNE DERNIERE CHANCE A L'EST?
URSS
-

CHINE

VItZ CÀM'ÏinZ L'Harmattan
Rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris 7 association sans but lucratif Rue d'Anderlecht 4 1000 Bruxelles

Ce livre a été réalisé à l'initiative de la Fondation Marcel Liebman (Université Libre de Bruxelles). La Fondation se donne pour objectif de contribuer à l'étude du socialisme et à l'enseignement des théories politiques, économiques et sociales dans la perspective critique et militante qui fut celle de Marcel Liebman (1929-1986).

pour

Les auteurs remercient Isaac W. Domb sa contribution à la préparation du livre.

"Aux termes de la loi belge du 22 mars 1986 sur le droit d'auteur, seul l'auteur à le droit de reproduire ce livre ou d'en autoriser la reproduction de quelque manière et sous quelque forme que ce soit. Toute photocopie ou reproduction sous une autre forme est donc faite en violation de la loi.» @ Editions Vie ouvrière, Bruxelles 1989

Imprimé en Belgique ISBN 2-87003-246-3

SOMMAIRE

Présentation Permanence et dépassement Roland

7 du socialisme Lew réel 11

CHINE Le socialisme chinois: Etat, bureaucratie Roland Lew et réforme 29

URSS Rappel chronologique Jean-Marie Chauvier L'URSS de Gorbatchev: d'en haut et mouvements Jean-Marie Chauvier 65

Révolution

sociaux

69

Urbanisation

et politique en URSS Moshe Lewin du gorbatchevisme Ernest Mandel 129

99

Les contradictions

111

L'URSS

et son Tiers-monde Charles Urjewicz

L'Europe,

notre Maison commune: le discours soviétique Georges Mink et Anita Tiraspolsky Conclusion provisoire Charles Urjewicz 173

149

PRESENTATION

7

Présentation
Le monde à l'Est: un univers ébranlé qui a changé et change sans cesse. Et même, dans le cas Chinois, qui explose dans un déferlement de protestation populaire ou, dans le cas soviétique, dans des torrents de paroles, d'une parole enfin libérée. Mais c'est aussi dans un monde qui est déchiré par ses problèmes et contradictions et parfois fauché et déchiqueté par des chars. Ou des rivalités ethniques. Le contraste est là, accablant, entre l'ampleur des défis et les hésitantes tentatives de solutions. Lorsque le doute et le désarroi font place à la détermination, c'est l'atroce brutalité d'une répression sanglante et aveugle qui est chargée d'arrêter le mouvement de l'histoire, le mouvement d'une société. «Mieux vaut une fin effroyable qu'un effroi sans fin» semble avoir été la réaction des massacreurs de juin en Chine, vérifiant de façon sinistre et ironique la célèbre phrase de Marx qui s'adressait à d'autres fomenteurs de coup d'Etat (dont le futur Napoléon III, en 1851). Heureusement la situation est loin d'être aussi dramatique ailleurs. Même si elle est partout, dans les pays de l'Est, compliquée, et même quelque fois inextricablement embrouillée. Une seule certitude se dégage de cet étonnant fouillis: le monde à l'Est est en pleine mutation. Mutation ou déclin irréversible? Tel est bien l'interrogation majeure. Ce livre à plusieurs voix tente de réfléchir sur ce bouleversement à l'Est, à partir de l'expérience des deux plus grands pays du socialisme réel: l'URSS et la Chine. Et d'abord d'insister sur l'idée qu'on n'a pas assisté à une mue soudaine. Il s'agit d'un long cheminement. Il est alors important de bien saisir les étapes de ces transformations. Comme le dit M. Lewin dans $on récent livre sur La grande mutation soviétique (Paris, 1989): le message essentiel venu d'URSS ces temps-ci est que cela change. Pour comprendre ce mouvement, explique M. Lewin dans sa contri-

8

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

bution, il faut remonter au processus puissant et saccadé d'urbanisation qui caractérise l'URSS stalinienne des années trente. Cette émergence urbaine, économique et sociale, complexe et dramatique a eu des effets multiples. Surtout d'introduire une dynamique évolutive irrésistible d'ascension de la société et de favoriser sa modernisation. L'étape gorbatchévienne, avec ses problèmes et potentialités en est issue après un parcours ardu. R. Lew constate la généralité de ces tendances évolutives et transformatrices des pays de l'est depuis leurs origines, même s'il est indispensable de dégager les évidentes spécificités nationales, ou encore d'admettre les similitudes d'évolutions et le parallélisme des problèmes dans cette évolution. Jean-Marie Chauvier analyse le processus de maturation d'une nouvelle société soviétique tout au long de cette période brejnevienne, ces 20 années de «stagnation» , comme on dit aujourd'hui à Moscou, mais où en profondeur, la société soviétique se préparait tout doucement et régulièrement à monter à la surface, à se présenter sur le devant de la scène, à clamer ses discours et lancer ses imprécations, à demander des comptes pour le passé, et à exiger de savoir vers quelle destination l'on se dirige. Et surtout qui dirige? Et au nom de quelle légitimité? On peut contester être déjà en présence d'une société mûre, pleinement consciente d'elle-même, et donc capable de négocier ses propres conflits internes et son rapport au pouvoir, mais il est indéniable qu'il y a, pour le moins, en URSS et ailleurs à l'Est, une société de plus en plus éveillée, et une opinion publique de plus en plus exigeante. C'est aussi ce qu'indique la contribution, - en même temps une prise de position - d'Ernest Mandel sur les contradictions de Gorbatchev face à la poussée de la société et au déclin «communiste» du pouvoir de son propre parti. Ce qui pose, plus que jamais la nécessité de distinguer le «socialisme réel» du socialisme, théorie et pratique de l'émancipation sans incarnation historique effective. Cette complexité de la vaste Russie «socialiste» est particulièrement mise en lumière - et on peut le dire, grâce à de récentes «lumières», ce flot d'informations que l'on peut lire dans la presse - sur les réalités si rudement dissimulées du Moyen-Orient soviétique. Ce qui fut si longtemps présenté comme l'alléchante vitrine musulmane soviétique, un succès qui devait servir de modèle pour tous les pays voisins d'Asie, se présente aujourd'hui sous des couleurs nettement moins riantes. Et même franchement sombres.

PRESENTATION

9

Charles Urjewicz parle à cet égard de tiers-monde soviétique. Et même d'un monde oublié dans le développement économique. L'actualité soviétique, comme le montre C. Urjewicz dans son autre contribution, dévoile des dimensions encourageantes, et donne crédibilité à la volonté des réformateurs de sortir le pays de l'ornière et du piège sanglant du passé. Mais elle révèle aussi, jour après jour, dans la presse, et plus encore devant toute la nation rivée devant les radios ou les téléviseurs, une masse de plus en plus impressionnante et souvent effrayante de problèmes, économiques, sociaux, moraux, nationaux, etc. C'est une image peu attirante que le pays a diffusé pour ces citoyens et au monde lors du récent Congrès des députés. Mais une preuve de maturité d'avoir osé le faire. De rompre enfin avec des habitudes séculaires de dissimulation des faits et problèmes, et d'accepter d'entrer dans son siècle. L'URSS de la glasnost qui veut s'ouvrir et enfin se connaître, c'est aussi une nation qui se veut de plus en plus européenne. Pleinement de son continent. Que faire alors de sa dimension, ethnique, sociale, géographique, culturelle, asiatique? L'Europe a la priorité. Il est alors intéressant d'étudier, avec Georges Mink et Anita Tiraspolsky, la signification de la thématique soviétique de la «maison commune» . On peut parler de slogan idéologique, de manœuvre tactique et diplomatique mais aussi d'inspiration effective. Bref d'une problématique qui a des avantages, mais aussi des coûts, et d'éventuels effets imprévus. Le cas chinois, on pourrait dire le cosmos, n'est pas moins compliqué. Les événements exaltants et puis tragiques de ce printemps 1989 attestent de l'immensité du chantier à ciel ouvert qu'est la Chine, dans l'espoir que les inextricables difficultés n'en fassent pas un pays rempli de charniers. Pour comprendre ce présent tourmenté, il faut revenir aux particularités du «socialisme» bureaucratique chinois, avec ses moments de force et de faiblesse, et tenter d'apprécier dans sa trajectoire ce qu'ont pu représenter les 10 années de réformes postmaoïstes, des années de grands succès et de redoutables échecs (Roland Lew). Et au bout du compte, en 1989, c'est le jaillissement d'une crise générale marquée par un affrontement, au départ «aimable» et puis très brutal, entre société et pouvoir, dans le contexte d'une impitoyable bataille de succession qui a parfois des allures de guerre civile ou d'obscurs affrontements de cliques «à l'ancienne» . Ce sont là des fragments d'un débat, d'une réflexion sur un monde, un système qui a frappé en son temps - il Y a quelque

10

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

temps - l'opinion par son apparence de cohérence, voire de monolithisme sinon d'hiératisme, et qui se révèle un espace éclaté, fragmenté, où l'on retrouve les pièces éparpillées d'un étrange puzzle qui concerne le destin d'un milliard et demi d'hommes et de femmes et, au-delà d'eux, en fait, de l'humanité entière. Les analyses présentées ici reflètent la diversité des positions «à gauche» sur le devenir du socialisme réel: elles attestent aussi, fait significatif, de la variété des tons et approches. On constatera sans peine que si la passion militante n'est pas absente, pour l'essentiel le regard est plutôt sobre et même, quelque fois, froidement analytique. Si le socialisme réel est à l'évidence une question et un enjeu majeurs pour la pensée socialiste, l'important est d'abord de comprendre, après des décennies placées sous le sceau de l'exaltation irréfléchie ou l'imprécation ignare. Ni refus, ni dénigrement. Il faut prendre la mesure de l'advenu et des évolutions à l'œuvre. Après tout, c'est bien le message qui vient de l'Union Soviétique gorbatchévienne et plus encore de la société elle-même. Et l'on a toutes les raisons de préférer ce message à celui qui arrive actuellement de Chine, précédé des rafales de mitrailleuses et peut-être annonciateur de lourdes souffrances pour le peuple et ceux qui continuent à rêver d'émancipation. Une dernière chance à l'Est?

PERMANENCE

ET DÉPASSEMENT

11

Permanence et dépassement du socialisme réel
Roland Lew Université Libre de Bruxelles

L'Est bouge. Le socialisme à l'Est est en pleine mutation. Et le regard de ('Occident sur ce monde «mystérieux» est en pleine évolution. Après une période de dérive des continents, un mouvement inverse de resoudure semble maintenant à l'œuvre. Pendant longtemps, tout ce qui bougeait à l'Est s'exprimait essentiellement par l'irruption soudaine de révolte contre le régime. C'était l'explosion brutale et brutalement réprimée de la société contre un pouvoir lourdement autoritaire, sinon réellement despotique. Depuis quelques années, l'agitation, les transformations accomplies, renvoient aux actions du régime lui-même. L'auto-réforme du système et de la vie économique est devenue le thème majeur, l'enju de toutes les grandes et petites manœuvres au sein du pouvoir et entre la société et le régime. La séparation passée des continents - pour ne pas dire le rejet du socialisme à l'Est -, résultait d'un fort sentiment sur son altérité supposée irréductible et, bien entendu, menaçante. La théorie du totalitarisme a incarné cette vision d'un univers radicalement étranger, démoniaque, caractérisé par l'impuissance d'un social face à la surpuissance du pouvoir étatique et idéologique. Or, ce qui est mis en évidence par les bouleversements qui se manifestent dans la plupart des pays de l'Est, situation illustrée de nos jours par les événements en URSS, en Chine, c'est à rebours d'un préjugé tenace, la présence de plus en plus active de la société,

12

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

devenue la composante essentielle, et pour le moins, l'indispensable partenaire de tout changement. C'est aussi la révélation d'une évolution interne du régime. Autrement dit, un autre rapport, moins unilatéral, moins inégal, est en train de s'établir entre la société et le système lui-même. Cette impossible négation d'un social pourtant longtemps exclu et nié, indique, autant qu'un mûrissement, une crise profonde du fonctionnement du socialisme réel. Pas étonnant alors que la vague de réforme qui atteint un pays après l'autre - à commencer par la Yougoslavie et la Hongrie, dans les années 60; la Chine fin des années 70; l'URSS et le Vietnam aujourd'hui - soit d'une grande complexité, à l'échelle des considérables problèmes soulevés. \I y a longtemps que le socialisme réel n'apparaît plus comme une nouveauté, et encore moins comme un modèle. Du processus en cours se dégage l'impression que le monde à l'Est s'efforce de faire face à son propre passé et de prendre la mesure de l'immense présence et du poids de souffrance de phénomènes comme le stalinisme et le maoïsme. Il s'agit aussi d'introduire des novations qui permettent soit une forme de perpétuation, soit un dépassement plus ou moins souterrain du socialisme réel.

A. L'ancien:

force et faiblesse

des fondements

du socialisme

réel.

Le socialisme réel se cherche une voie d'avenir, réponse aux difficultés croissantes issues de sa trajectoire pourtant pas encore très longue. Pour ce faire, il doit repenser, et plus souvent commencer à penser, son passé; comme il doit définir la place et les relations entre l'ancien et le nouveau. Ce qui implique en premier lieu de constater l'ancrage de l'ancien. Ce solide enracinement du socialisme réel est une donnée essentielle, et même une difficulté majeure dans la recherche d'un cheminement neuf. L'ancien doit être dépassé, mais l'ancien résiste. Plus encore, ce qui était apparu comme l'importation forcée et artificielle du modèle soviétique dans divers pays s'est, à l'évidence, incrusté, enfui dans l'ensemble du monde socialiste.

PERMANENCE

ET DÉPASSEMENT

13

La formation

du socialisme

réel.

L'important dans la formation de l'URSS, pays matrice du socialisme réel, c'est le passage rapide à une situation radicalement nouvelle. Une grande partie du débat et de la passion engagée dans le débat tiennent, auitant en Occident qu'en URSS, à la confrontation entre les promesses proclamées à l'origine et le constat de l'advenu, passablement différent voire opposé. Ce n'est pas là une démarche illégitime. Les américains ne cessent de se référer aux grandes paroles des pères fondateurs. Et, d'une certaine façon, tout le monde occidental n'arrête pas de faire et refaire un bilan sur le devenir des idéaux exaltés par la Révolution française, sur la réalité et l'irréalité des principes de liberté, d'égalité et de fraternité dans le monde contemporain. La différence est cependant importante avec le monde à l'Est. En dehors d'une apologétique plate et sans nuances - qui existe toujours - l'appréciation sur nos sociétés prend en compte leur parcours effectif. L'état présent du capitalisme, de la société industrielle, du champ social, compte plus que tous les espoirs ou les affirmations du temps jadis. Il n'en est pas de même pour le socialisme réel. C'est là, pour le moins, un paradoxe, au regard de la formation de l'URSS, un pays où l'on a assisté à une cassure entre les idées et l'action révolutionnaires et cela peut-être dès 1917, et certainement dans le cours de la guerre civile (1918-1921)1. On pourrait certes se demander - ce ne serait que la reprise d'une éternelle et toujours vive controverse - si les espoirs révolutionnaires avaient quelque chance de se concrétiser dans les conditions précises de la Russie tsariste finissante. Quoi qu'il en soit, dans le contexte précis du processus révolutionnaire, des problèmes nationaux, sociaux et culturels, et de l'environnement international, la jeune république soviétique, du début des années 20, se retrouve devant des tâches inattendues, sans préparation, sans un manuel du savoir-faire à appliquer. Les références et théories du passé étaient d'emblée relativement obsolètes. Ce n'est pas sans raison que le texte de Lénine L'Etat et la révolution, ce véritable abrégé de la société à venir écrit en pleine incandescence révolutionnaire de 1917 apparaissait, aux yeux de son auteur, lors de sa publication au début 1918,
(1) Cf. les travaux essentiels System, New York, 1985. de M. Lewin, entre autres: The making of the Soviet

14

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

comme dépassé par la nouvelle donne. En 1918, le nouveau pouvoir isolé à l'intérieur et menacé à l'extérieur se bat pour sa survie. Le terrain où les révolutionnaires se meuvent est changé. Plus probablement, il dévoile ses a~pects effectifs. Des batailles terribles se préparent; et le monde social russe est en train de manifester ses tendances profondes. Aucune conception lue dans un manuel, aucune promesse ne résisteront à cette émergence du neuf et de l'imprévu. Bien plus, ce qui était encore possible à partir des acquis d'une certaine modernisation de la Russie, et d'ailleurs à l'œuvre dans les dernières décennies du tsarisme, devient caduc par l'effet d'éradication résultant de l'impituyable guerre civile. L'ambition socialiste se mue progressivement en socialisme réel, une figure originale. Lorsqu'on passe du cas originaire soviétique aux expériences dérivées, la Chine, la Yougoslavie, le Vietnam, la brisure est encore plus flagrante. A bien des égards, elle précède même le processus révolutionnaire. Le socialisme réel, comme espace révolutionnaire et système social nouveau, pour le moins autoritaire, est solidement intégré dans l'action des partis communistes, quel que soit le contentieux plus ou moins sourd, avec le maître - le chef, l'instituteur, la marâtre - soviétique. Sans parler des pays où le socialisme réel est imposé de force - en Europe de l'Est. Là, il n'y a qu'une imitation servile et obligée de "l'exemple», venu d'URSS, chars en tête. Formation et consolidation.

Le système social post-révolutionnaire sera donc original. Ou plus exactement, il recomposera de façon originale les divers ingrédients constitutifs de la situation nouvelle. Un large accord existe aujourd'hui, à l'Est comme à l'Ouest, pour faire de la période stalinienne des années30 en URSS le fondement du socialisme réel. Ce constat plutôt banal depuis longtemps en Occident, est de nos jours tout autant admis à l'Est. Le réformisme à la Deng Xiaoping en Chine qui s'affiche de plus en plus ouvertement comme non et même anti-maoïste, ne dissimule plus guère que derrière le projet maoïste c'est, pour l'essentiel, le fonctionnement stalinien de l'économie et de la société qui a été mis en place. La sévère critique de la formation et de la déformation de la société soviétique par le stalinisme, de ses mécanismes autocrati-

PERMANENCE

ET DÉPASSEMENT

15

ques de pouvoir, des formes de négation de la société, de mépris de l'individu, est devenue le leitmotiv de l'ouverture gorbatchevienne. La terrible période stalinienne des années 30 engendre à la fois une société nouvelle, une nation nouvelle, et un pouvoir de domination tout aussi nouveau. De surcroît, ce qui pouvait apparaître comme un produit de circonstances très particulières, très dramatiques, comme la résultante d'un paroxysme despotique, si lié à toute la tradition d'autocratie russe, s'est mué en un système viable, et même en une des formes de modernisation possible des sociétés du 20e siècle. Pendant longtemps, des années 30 jusqu'à une période relativement récente (les années 60), le modèle soviétique était même perçu comme le dernier cri de la modernité, et en tout cas comme la voie la plus crédible pour une modernisation accélérée. Toute la force du stalinisme et tous les problèmes qui en découlent sont issus de son rapport difficile, contradictoire à la modernité. Le stalinisme, c'est d'abord une contrainte au sens le plus brutal du terme, on peut même dire une forme d'asservissement de toute la société. De ce point de vue, son existence, comme l'extrémisme de violence qu'il porte en lui, tiennent, comme l'a bien vu M. Lewin, au vide social ou plutôt à l'évidage qui découle de la guerre civile. Ce qui existait avant a été pour une bonne part annihilé. Il ne reste que le plus ancien et le plus nouveau. D'un côté la paysannerie immémoriale qui est sortie appauvrie, meurtrie, mais aussi fortifiée par l'épreuve de la guerre civile. Cette paysannerie rétablit la structure communautaire traditionnelle, et, selon une vieille aspiration, elle coupe largement les ponts avec un pouvoir central et des villes qui n'ont pas grand chose à lui proposer. En face, le parti bolchevik, expression d'un projet moderniste socialiste (selon une variante d'époque) prend rapidement la consistance dure d'un parti-Etat. De surcroît, il en vient à incarner non seulement l'unité nationale, et plus encore l'Etat moderne, gestionnaire et animateur du social et de la vie économique. Un Etat moderne par nature expansif, dirigiste qui ne peut que s'opposer au repli paysan: une grave crise est en germe dès le début des années vingt2.

(2)

M. Lewin,

idem.

16

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

De cette crise sort la possibilité - mais pas forcément la nécessité - du despotisme stalinien sans rivage, et certainement la caractéristique essentielle de sa première décennie (les années 30): la quasi guerre civile entre le pouvoir et le peuple3.

Ce conflit est révélateur du processus de la modernité stalinienne mais aussi des limites de cette modernité, l'antimodernité de la modernisation stalinienne. L'ampleur de la non-modernité russe, plus grave en 1921 qu'en 1913, constituait un formidable obstacle à toute avancée, au moment même où le sentiment de l'urgence est répandu dans les élites urbaines, et pas seulement dans la tête de Staline. La modernisation qui est lancée à cadence forcenée implique tout autant une non-modernité. La structure industrielle soviétique fait alors fond sur un système politique de coercition barbare. Mais du point de vue de la modernité, cette barbarie n'est pas l'aspect décisif. Plus important et plus durable est le blocage, ou pour le moins le freinage de la modernisation du social, une composante tout aussi essentielle que l'éducation généralisée ou la construction d'usines de pointe. Ce qui a commencé comme un rude commandement sur un social passif voire rétif que l'on fait marcher au knout, se perpétue comme une structure sociale de domination qui ne peut que produire ce rapport de commandement autoritaire, hostile à toute initiative du social. Bien entendu, la maturation sociale s'accomplit quand même. Des millions de paysans parqués, dans les années 30, dans des conditions misérables dans les villes finissent par devenir, ou du moins leurs enfants, des citadins éduqués, des ouvriers et des ingénieurs, des petits et quelquefois même des grands commis de l'Etat (cfr. le texte de M. Lewin). Mais ce processus de modernisation entravée, quelquefois cassée, se prolonge jusqu'à nos jours. Ce que la presse et les écrits de la période gorbatchevienne confirment et illustrent.
Ce poids du passé ne concerne pas seulement les secteurs nombreux, probablement majoritaires, de l'appareil attachés au mode de commandement et aux privilèges à l'ancienne; des secteurs, en outre, imperméables ou même hostiles à la montée d'autonomie de la société, autonomie indispensable pourtant pour affronter les défis contemporains. Elle implique tout autant les pans entiers de
(3) G.T. Rittersporn, Simplifications staliniennes et complications soviétiques, Paris,
1988.

PERMANENCE

ET DÉPASSEMENT

17

la société et de l'espace soviétique laissés en friche. Ainsi la périphérie non-russe, et surtout asiatique, comme l'attestent les témoignages récents (cf. l'article de Ch. Urjewicz), révèlent de nombreux aspects d'arriération, sinon de féodalisme dans la gestion quotidienne du socialisme réel. Rien de plus caractéristique du 20e siècle que la détermination stalinienne à activer la vie économique et à encadrer tout le monde social pour rattraper le retard d'une nation par rapport au «monde civilisé». Ce qu'on s'efforce de copier par les moyens de l'hypercentralisation étatique, c'est avant tout ce qui apparaît comme le plus avancé, les grandes usines, les grandes villes. Mais aussi rien de plus étranger aux exigences de l'univers contemporain que ce corsetage du social. Le stalinisme pousse la Russie à être pleinement de son temps. Mais cette aspiration à être de plain-pied dans le présent, celui des années 20 et 30, devient vite un passé dépassé. Et pour atteindre les étapes suivantes de la modernité, celles d'aujourd'hui, l'étatisme rigide, le progrès barbare et l'écrasement du social sont alors autant de barrages. Les succès staliniens - au prix de terribles cruautés qui ont contribué à donner une légitimité et de solides assises au socialisme réel, se sont renversées en autant de sources d'échec dès lors qu'il s'agit d'accéder aux potentialités des sociétés les plus avancées de la fin du 20e siècle. Quoi qu'il en soit des spécificités de l'expérience soviétique et de la matrice stalinienne, le socialisme réel s'est exporté, s'est imposé, et a pénétré parfois profondément en terre étrangère. Ce phénomène d'extension est complexe; il renvoie autant à la contrainte qu'à des aspects de véritables acclimatations et d'intériorisations. A partir de cette problématique, trop vaste pour être traitée ici, s'est constitué un socialisme réel qui reproduit les traits, quelquefois jusqu'à la caricature du soviétisme et constitue une unité nouvelle qui transcende, au moins dans un premier temps, les espaces nationaux. Ce qui provenait d'un pays très particulier, la Russie, à l'expérience historique non moins particulière, a donné naissance à un régime, à un type d'industrialisation, à un mode de commandement du social, à une forme de pouvoir de domination qui parviennent à s'adapter et même à adapter des pays très divers. Le socialisme réel réussit ainsi à homogénéiser des situations contrastées pour constituer un système à la physionomie si facilement identifiable. Bien entendu, les spécificités nationales ne disparaissent pas. Elles sont

18

UNE DERNIÈRE

CHANCE

À L'EST?

tout au plus recouvertes, dissimulées, repeintes aux couleurs «rouges» . De même que le stalinisme dans son apparente toute puissance de dévastation et de reconstruction n'a duré - et heureusement qu'environ deux lourdes décennies - et encore, sa relative longueur doit peut-être beaucoup aux effets de la deuxième guerre mondiale - de même la pleine homogénéisation de nations et sociétés différentes n'a pu se prolonger au delà de la «période haute» du socialisme réel, souvent guère plus de dix à quinze ans selon les pays. Pas plus qu'il n'était possible d'empêcher durablement que la modernisation ne crée peu à peu un social moderne non voulu par le pouvoir, pas plus il n'a été possible de nier le passé national et sa formidable présence à tous les niveaux. C'est devenu la tâche majeure des pays de l'Est et du régime après les années d'expansion du socialisme réel de tisser des liens nouveaux avec la société et de repenser les réalités nationales, non seulement celles que l'on a utilisées - le patriotisme, etc... - mais plus encore celles que l'on a refoulées et niées.

B. Inéluctable

et difficile

surgissement

du neuf.

L'impossible

continuité.

Le socialisme réel est un système évolutif. Nul n'en doute plus aujourd'hui, même s'il a fallu longtemps pour que cette évidence, cette banalité, soit admise. La force d'unification et d'homogénéisation du socialisme réel en constitue certes une caractéristique indéniable. Des nations aussi différentes que la R.D.A., la Hongrie, la Chine ou le Vietnam ont rapidement pris des allures très proches provenant d'une imitation de la matrice soviétique. Mais il ne s'agissait que d'une étape, conquérante et provisoire, celle d'un développement accéléré dans le cadre d'un commandement autoritaire du social. Une étape d'autant plus inévitable que les succès du début étaient incontestables et que, plus important peut-être, le jeune pouvoir trouvait des soutiens sociaux significatifs pour imposer son projet. C'était un point fort de ces régimes: leur capacité à consolider le nouveau système en intégrant dans les structures du pouvoir en formation des éléments des couches populaires, paysans et ouvriers.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.