UNIFORMES ET FORMATIONS

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Marie-Hélène Léon construit ici une sociodémographie de la population du Poste de commandement, analyse l'influence exercée par le chef de famille sur le choix du métier de l'enfant, étudie la sémiologie militaire, les signes et les indices qui dévoilent l'identité dans un échange permanent entre l'uniformité et différenciation. Cette étude éclaire les interactions et les rites qui sous-tendent le métier militaire dans tous ses aspects.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296381797
Nombre de pages : 288
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<D L'Harmattan,

1999

ISBN:

2-7384-7539-6

UNIFORMES ET FORMATIONS

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. L. ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie, Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales. 1998. Lise DEMAILLY. Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT. L'Insertion, un problème social. 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ; Eléments de sociologie phénoménologique, 1998. Altay A. MANÇO. Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. M. DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. Catherine GUCHER, L'action gérontologique municipale, 1998. CARPENTIER, CLIGNET, Du temps pour les sciences sociales, 1998. SPURK Jan, Une critique de la sociologie de l'entreprise, 1998. NICOLAS-LE STRAT Pascal, Une sociologie du travail artistique, 1998. GUlCHARD-CLAUDIC Yvonne, Éloignement conjugal et construction identitaire, 1998. JAILLET Alain, La réthorique de l'expert, 1998. Roland GUILLON, Recherches sur l'emploi, éléments de sociologie de l'activité économiques. 1998.

,

Marie-Hélène LEaN

UNIFORMES ET FORMATIONS

Socialisations et rites d'interaction dans un poste de commandement régimentaire

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2YIK9

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont au général de corps d'armée JeanClaude Glévarec, et particulièrement au colonel Jean Coulloumme-Iabarthe, chef de corps du 93e régiment d'artitIerie de montagne, qui m'a permis de réaliser cette étude dans les meilleures conditions. Je tiens à associer également tous les militaires du 93e Régiment d'artillerie de montagne, ceux de la Base aérienne Il Orange-Caritat, de la frégate Duquesne, et du groupement de gendarmerie de l'Isère. Merci à la Délégation générale à l'armement en la personne du médecin-chef colonel Guy Véron, et au Centre de Recherches du service de santé des armées. Enfin, des remerciements chaleureux à mon directeur de thèse Alain Pessin, qui m'a guidée tout au long de ces quatre années de recherches.

Aux officiers, sous-officiers, artilleurs. du 93" Régiment d'artillerie de montagne

Du même auteur:

Les chasseurs alpins: 1vfythe et réalités des troupes de montagne, Paris, L'Harmattan, 1997. Armée de Terre: le malaise dévoilé, Paris, L'Harmattan, 1994.

INTRODUCTION

La sociologie militaire est un secteur de recherche récent qui remonte à la fin des années 1930, aux Etats-Unis, des préoccupations d'auteurs tels que Harold D. Lasswell et Quincy Wright. C'est essentiellement à partir de la seconde guerre mondiale qu'elle connut un essor certain outre-Atlantique à travers des problématiques psychologiques du moral et des motivations, avec l'étude monumentale dirigée par Samuel A. Stouffer, connue sous le titre générique «The american soldier »1. La guerre de Corée vit apparaître de nouvelles approches méthodologiques (observation participante, sociométrie) qui élargirent la problématique aux relations interindividuelles dans les unités de combat. Dans les années 1950, les recherches s'étendirent aux effets de la socialisation sur les attitudes des élèves-officiers et il fallut attendre l'oeuvre de Morris Janowitz « The professional soldier »2, pour voir apparaître une analyse institutionnelle d'envergure intégrant les concepts de rôles, de profils de carrières, de prestige et de discipline. Ce nouvel angle d'approche permit progressivement d'amener des réflexions sur les rapports entre personnels militaires et civils, les conjoints

des militaires et plus généralement les familles. A ces
problématiques, s'ajoutaient celles du devenir de l'institution
1

~

Studies in social psychology in world war II, direction S.A. Stouffer,
university press, 1949,4 volumes.

Princeton
2

The professional soldier: a social and political portrait, Morris Janowitz,

New

- York,

Free press, 1960.

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militaire, et des modes de gestion en temps de guerre et en temps de paix. Parallèlement en France à la fin des années 1950, le commandement militaire commença à s'intéresser à la sociologie militaire par des approches psychosociologiques à court terme, confiées à des militaires. Il fallut attendre les lendemains de mai 1968, pour qu'un lieu civil d'études et de réflexion soit institutionnalisé. Le Centre de sociologie de la défense nationale naquit en 1969. Sous la direction de Hubert Jean-Pierre Thomas, ce Centre allait diriger un grand nombre de recherches à travers des problématiques tous azimuts confiées à des militaires et des universitaires. Aujourd'hui, la sociologie militaire en France se structure essentiellement autour d'un pôle militaire). Un pôle civil, fort limité, existe toutefois. Il est constitué de laboratoires universitaires et d'associations, qui travaillent sur des thèmes liés à la défense, généralement dans leurs aspects internationaux et géostratégiques, et qui intègrent marginalement les problématiques sociologiques. A l'intersection de ces deux pôles, se trouve un très petit nombre d'études, occasionnelles, réalisées par des laboratoires de sociologie, psychologie, ou psychosociologie, sur des sujets intéressant le commandement militaire. Dans l'ensemble, la sociologie semble depuis une dizaine d'années, découvrir un objet social digne d'intérêt dans «la chose militaire» (H. J.-P. Thomas), et y accorde des préoccupations croissantes. Mais de la méconnaissance réciproque entre sociologues et militaires, entretenue par des décennies d'ignorance, est née une méfiance qui disparaît difficilement.

Ce pôle est composé du Centre des relations humaines de l'armée de Terre, du Centre des sciences sociales de la défense (qui succède au CSDN), et de l'Observatoire social de la défense (qui réalise des études quantitatives).

)

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Ainsi, tout sociologue civil désireux d'approcher les années subit un certain nombre de mises en garde émanant d'une part de militaires persuadés qu'il est difficile de mener à bien une recherche dans leur institution, et d'autre part de civils encourageant la recherche dans des milieux réputés moins aventureux. Malgré ou en raison de ces réserves, j'ai choisi de persévérer dans ma découverte sociologique de l'univers militaire. Convaincue qu'une meilleure connaissance de l'objet social "militaire" est irréductible à l'année de Terre, la nécessité d'intégrer toutes les années devenait un postulat incontournable dans ma quête de l'intelligence des phénomènes humains produits par ce groupe particulier. A peine cette certitude était posée que d'autres questions survenaient. Si l'utilisation du pluriel "des années" s'imposait, ne fallait-il pas malgré tout chercher des points communs entre ces entités aux dénominations arrêtées - année de l'Air, année de Terre, Marine nationale, Gendannerie nationale -, à travers leurs structures, les hommes et les femmes qui les composent? L'année, présentée comme une et indivisible dans les manuels des écoles militaires, ne montre-t-elle pas à travers ses dénominations, sa vraie face, composite, morcelée, fragmentée? L'identité "années" est un pluriel qui recouvre d'autres pluriels dans lesquels la globalité, commode mais artificielle, ne résiste pas à la première analyse. Il suffisait d'entrevoir la pluralité de structures et d'individus, véritable mosaïque d'organisations, de situations, d'histoires, de parcours et de motivations différentes, pour commencer à réaliser le foisonnement qui fait la richesse et l'intérêt d'un tel sujet. Les années sont une grande organisation, massive et segmentée, asservie aux contraintes changeantes de la société dans laquelle elle est immergée, vouée à une mission dont l'enjeu, la vie ou la mort de l'individu ou du groupe, ami ou adversaire, engendre des règles qui ne sont réductibles à aucune autre, et qui, dans l'imaginaire collectif, participent au sacré.

-

-

Il

Le combattant n'est pas forcément un soldat. La période 194045 a montré bon nombre de civils, résistants, avoir plus d'ardeur et de courage que des militaires professionnels. Le soldat n'est jamais un civil. Il est un individu équipé et instruit pour la défense du pays. Suivant la définition du dictionnaire Larousse, la distinction entre "militaire" et "soldat" s'articule ainsi: "Militaire: personne qui fait partie des forces armées"; "Soldat tout homme qui sert ou qui a servi dans les armées. Tout homme qui appartient à la profession militaire"4. Dans l'armée de Terre, il est usuel d'employer le vocable "soldat" pour désigner un militaire, surtout d'un rang subalterne. De tout grade qu'il soit, le militaire est confronté, en cas de combat, au risque de mort. Les armées illustrent parfaitement cette dialectique entre individualisme méthodologique et holisme, déterminisme et action individuelle, avec pour substance essentielle, le pronostic vital: la vie ou la mort. Elles se révèlent être un véritable joyau de la recherche sociale, engageant de nombreux processus et autorisant de multiples angles d'approche. Parce qu'elles sont immergées dans la société, accompagnant l'histoire de France dans son évolution et ses conflits, les armées résonnent des crises et des déchirements qu'a connu le pays. Les armées qui constituent l'outil de défense du pays, ont accompagné sa politique extérieure. Les formats successifs des armées ont tenté de répondre, avec retard parfois, aux formes changeantes des conflits. Disponibilité, permanence, compétence, puissance de feu, flexibilité, et plus tard dissuasion, ont été les maîtres mots de la défense française, avec un angle de regard souvent varié.

4

Au contraire de la défInition du Larousse, l'usage veut qu'un soldat qui ne

fait plus partie des forces années n'est plus considéré comme un soldat mais comme un civil. L'état de soldat est donc transitoire. On dit d'un soldat quittant les armes, qu'il est « rendu à la vie civile. »

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En effet, que l'on se situe sur un plan politique; et l'on évoquera les institutions, les organismes nationaux et internationaux chargés d'assurer la sécurité ou d'organiser l'outil de défense. Que l'on se situe sur un plan militaire, et l'on abordera armées et armements, plans d'action, stratégie et tactique, système d'armes et système d'hommes. Que l'on se situe sur un plan économique, et l'on citera le budget de la défense comme l'un des tous premiers budgets du pays, avec pour questionnement la production d'un tel ministère. Que l'on se situe sur un plan social, et l'on parlera de la restructuration de l'outil de défense, de la fermeture des chantiers naval, de la dissolution des régiments. Que l'on se situe sur un plan humain, et l'on évoquera les hommes et les femmes de la défense, leurs motivations, et toutes les problématiques sociologiques afférentes. Quel que soit le type de regard porté sur les armées, il ne peut être que curieux et scrutateur. Les armées ont rythmé la vie du pays à travers les trop nombreuses guerres: 1870-71, 1914-18, 1939-45. De ces années, les armées marquent encore l'imaginaire collectif et individuel d'une empreinte figurative et représentative. Deux figures emblématiques des armées françaises trouveraient leur place dans un Panthéon de la mémoire nationale. Napoléon auquel Victor Hugo a accordé une large place dans son œuvre: « ...la figure du héros et génie de la conquête, renforcée et soutenue de plus en plus par celle du martyr de Sainte-Hélène, alimente toute la méditation du poète sur le destin humain »5. Et celle du général De Gaulle qui a caractérisé plusieurs générations de militaires, faisant le lien entre l'idéal de liberté et la paternité héroïque.

5 Le mythe du peuple et la société française du XlX' siècle, Alain Pessin, Paris, PUF, 1992, P 83.

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Les années ont été depuis plusieurs siècles celles des colonies. La fin des guerres coloniales a sonné leur retour sur le territoire métropolitain et leur réintégration dans le tissu social de la nation. En 1962, leur réorganisation et la déflation de leurs effectifs ont marqué les individus. Le retour sur le sol national a confronté les militaires expatriés à la forte évolution sociale libérale. Les serviteurs de « la grande muette» mesurèrent collectivement le retard de leur institution face aux administrations civiles, et individuellement le retard subi en termes de pouvoir d'achat et de position sociale. La revalorisation du statut des militaires en 1975 a remédié aux mécontentements salariaux, mais n'a pas résolu la grogne qui dégénéra en malaise diffus. Toujours vivace aujourd'hui, ce malaise, dont l'enjeu est d'importance, est lié aux valeurs et à la position sociale des militaires. De l'officier tout puissant du XIX. siècle au militaire respecté du début du XX., l'aube du troisième millénaire voit les dernières marques de prestige du militaire s'effriter. Les valeurs qui motivaient son engagement sont de moins en moins partagées dans la société, son équilibre familial est périodiquement menacé, ses revenus sont moins élevés que ceux des civils de professions et catégories sociales équivalentes6, sa position sociale offre de nombreux désagréments. Dans une évolution globale des valeurs, l'enjeu de la pérennité du métier de soldat se pose avec vigueur à travers les problématiques de l'engagement, des carrières, de la reconversion, de l'accomplissement de la mission, de la famille, du devenir de l'institution. Ces questionnements forment une dialectique continue entre l'acteur, le militaire évoluant dans sa sphère7 et soumis au système institutionnel d'une part, et la société civile d'autre part.
6

Enquêtes quantitatives de l'Observatoire social de la défense (1992, 1994,

1996). 7Les militaires et l'institution militaire forment une sphère société - qui possède sa propre culture et ses pratiques.

- groupe

ou

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L'actualité inscrit une nouvelle contrainte aux années à travers la professionnalisation. Cette modification touche aux structures et aux individus, dans un contexte de déflation des effectifs et de dissolution d'unités. Cette mesure s'accompagne d'une diminution du budget de la défense, d'une incapacité avouée par les états-majors à disposer du même potentiel d'action que pour une mission extérieure de type guerre du Golfe pendant la période charnière 1996-2002, d'une dévaluation des grades - un sous-officier supérieur pourrait occuper un emploi de sous-officier subalterne -, d'une perte de confiance dans le commandemen~, et d'un questionnement fort dans le domaine de la concertation. L'année de Terre, l'année de l'Air, la Marine nationale, et la Gendarmerie nationale offrent un environnement particulier aux militaires qui les composent. Chacune de ces années dispose d'une organisation spécifique, parfois d'unités spécialisées travaillant dans des dimensions symboliques comme la mer, l'air, la montagne. Quelle sorte d'influence la diversité de ces organisations peut avoir sur les militaires? Dans l'organisation du travail et les objectifs à court et moyen termes, les différences sont évidentes. Mais dans la conception du métier des hommes et des femmes militaires, dans l'objectif ultime du service, les représentations de l'année, leurs modes de socialisation et les relations interindividuelles, existe-t-il un fond commun, partagé par tous? Les phénomènes de reproduction sociale, très forts dans l'institution militaire dont le taux d'endorecrutement est un des plus élevés9 de toutes les professions et catégories sociales, sont partagés par toutes les armées.
8

Rapport du Conseil supérieur de la fonction militaire, Paris, Cahiers de 45% des officiers supérieurs a un père militaire; 32% des officiers

Mars, 1996.
9

supérieurs de l'armée de Terre a au moins un enfant militaire de carrière; plus de 30% des officiers issus de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr a un père officier. Sources de l'administration centrale, 1994.

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Il existe des modes de pensée, des représentations, des attitudes, des processus de socialisation qui entrainent l'engagement, désiré ou non, de ces futurs militaires. Les modes de socialisation sont la première étape dans la compréhension des phénomènes sociaux relatifs à "la chose militaire". Ils modèlent l'individu à travers une succession de processus conscients et inconscients. La révélation de cette socialisation, son apparition visible et concrète, se produit dans les relations interindividuelles. C'est dans les interactions offertes par la vie quotidienne collective de la sphère militaire, que se dessinent et se caractérisent les trajectoires sociales et professionnelles; à travers la relation interactante, dans les comportements, les attitudes, les dialogues, véritables aboutissements des socialisations en marche. Pour voir, comprendre et analyser au mieux les relations entre les socialisations et les interactions, j'ai choisi de partir d'un point précis, d'une armée particulière, pour aller au général et étendre les observations et les analyses à l'ensemble des armées françaises. Dans un premier temps, la mise en évidence des modèles, à partir des trajectoires sociales et professionnelles dans une organisation spécifique, une armée-type, offre une richesse de détails et une saturation infonnative, qui penn et dans un second temps, de recueillir un certain nombre d'infonnations sur les autres armées et vérifier la pertinence des premiers concepts développés. Ainsi, au premier terrain fouillé et détaillé, succèdent d'autres terrains dans d'autres armées. L'objectif ultime étant d'établir des modèles généraux applicables à toutes les années françaises. Le choix du premier terrain, objet de toutes les attentions, est donc essentiel. Il s'est porté sur l'armée de Terre. D'abord en raison de l'importance des effectifs de cette armée, plus nombreux que ceux des autres armées; puis, parce que cette armée est très représentative de l'individualité guerrière, donc mieux à même de faire surgir des imaginaires essentiels; enfin, car cette armée moins technique que l'armée de l'Air et la

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Marine nationale, offre un terrain d'observation aisé pour les relations interindividuelles grâce aux nombreuses manoeuvres et aux exercices collectifs auxquels il est plus facile d'assister. Au sein du vaste éventail de divisions et d'unités, j'ai sélectionné les Troupes de montagne car, à la généralité, elles allient une spécificité en sus: la montagne. La 27e Division d'infanterie de montagne est composée de militaires détenant des savoir-faire montagne, c'est-à-dire des compétences pour des missions en milieu extrême. Cette spécialité n'en fait pas une population militaire à part, mais elle permet de faire surgir une identité particulière qui enrichit la compréhension des phénomènes sociaux produits, et apporte un élément de connaissance supplémentaire. Cette double appartenance identitaire militaire-montagne est théorique et pratique. La plupart des militaires des Troupes de montagne utilisent la montagne comme un objet symbolique, un refuge, et un media destiné à la formation physique et à l'aguerrissement. Dans la division d'infanterie de montagne, mon choix s'est porté vers le régiment d'artillerie, c'est-à-dire une arme d'appui, moins marquée par la montagne que les bataillons de chasseurs alpins. Le 93e Régiment d'artillerie de montagne cumule plusieurs intérêts. Tout d'abord en terme de représentativité, puisqu'il ya davantage de régiments d'artillerie que de bataillons de chasseurs alpins dans l'armée de Terre; puis en raison de la trajectoire professionnelle des artilleurs qui grâce à leur importante rotation amène à découvrir une population à la culture militaire variée; enfin parce que l'artillerie occupe une place prépondérante dans la stratégie opérationnelle. L'articulation de ce travail a pour objectif de démontrer en première hypothèse, l'existence de relations entre les modes de socialisation et les interactions des militaires, et en seconde hypothèse, la présence, malgré les variations environnementales et les influences culturelles de chaque armée, de modèles de socialisation et d'interaction identiques, reproductibles dans chacune des quatre armées.

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Cette démonstration s'appuie sur les modèles d'abord déterminés dans le régiment d'artillerie de montagne dans lequel je me suis immergée durant dix mois. Puis, sur une vérification des modèles établis dans l'armée de Terre auprès des trois armées sur trois sites différents: La base aérienne 115 Orange-Caritat pour l'armée de l'Air, la Frégate lance-missiles Duquesne pour la Marine nationale, et le groupement départemental de gendarmerie de l'Isère pour la Gendarmerie nationale 10.

Cet ouvrage est issu de la thèse de doctorat de sociologie que j'ai mené sur trois années. L'étude sur le terrain a débuté en octobre 1995 et s'est achevée à l'automne 1996. Elle a mobilisé les théories de la reproduction sociale, de la liberté de l'acteur, de la stratégie anticipatoire, de la socialisation primaire et secondaire, et de la notion de rôle. Un certain nombre de méthodes ont été employées. L'observation ethnographique, fil conducteur pendant dix mois, a été accompagnée d'entretiens semi-directifs, de réunions de créativité, de sociogrammes, et d'un test sur l'imaginaire. Les données utilisées sont issues d'informations nationales ouvertes, de l'administration générale, et du terrain.

10

Les observations dans ces trois années s'échelonnèrent de une à plusieurs

journées.

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REPERES CONTEXTUELS

Sur la même place d'armes de Varces, à quelques kilomètres au sud de Grenoble, cohabitent deux régiments: le 93e Régiment d'artillerie de montagne et le 27e Régiment de commandement et de soutien. Le premier tour des lieux impose d'évoluer dans un espace singulier, un environnement particulier: une caserne où l'institution militaire est partout présente, distillant son identité touches après touches, dans un patchwork impressionniste. Au sein d'un décor rural, au pied du massif du Vercors et du Moucherotte, les premières découvertes sont vertigineuses. Les somptueuses montagnes verticales face aux arêtes des bâtiments humains du régiment évoquent le choc des Titans. A cette verticalité répond un symbole au coeur de la grande place d'armes: un monument de ciment blanc dédié à la rencontre du canon et des cimes. L'espace soigneusement clos trace les limites de l'univers militaire dans le "monde civil" à l'aide de hauts murs gris, tandis que l'entrée offre un passage alternatif au gré des levers de la barrière rouge et blanche. L'armée de Terre comprend les armes de l'infanterie, arme blindée et cavalerie, artillerie, génie, transmissions, matériel, train, qui sont constituées en régiments et en états-majors. Certains régiments dépendent d'une division, c'est le cas du 93e Régiment d'artillerie de montagne. Héritier d'une longue tradition alpine, puisqu'il succède au 1er Régiment d'artillerie de montagne créé en 1910, lui-même issu

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des batteries alpines apparues en 1889, le 93e Régiment d'artillerie de montagne a été créé à Grenoble le 1er janvier 192411. Dès 1925, il est intervenu au Maroc avec une batterie. Jusqu'en 1939, les écoles à feu en montagne virent le 93e Régiment d'artillerie de montagne et ses mulets12 en Tarentaise, en Maurienne, en Ubaye, dans le Queyras, dans le Vercors, en Chartreuse et au camp de Chambaran. A la fin de 1939, il fut déployé sur la frontière des Alpes, dans le Queyras et dans le Briançonnais. En avril 1940, les batteries ont été engagées en Ubaye, en Maurienne et dans le Queyras où le 3ème groupe se battit du 18 au 24 juin. Dissous le 31 juillet 1940, il renaquit le 7 mars 1945 à Belley, à partir des maquis de l'Oisans et de l'Ain. Le 9 avril 1945, la 7e Batterie du capitaine Lapra participa à un des plus hauts combats d'Europe. Lors d'un duel avec une batterie allemande, deux pièces d'artillerie installées au col du midi de Chamonix, à 3593 mètres d'altitude, remportèrent le combat et détruisirent le téléphérique. Après une brève incursion en Italie, le 93e Régiment d'artillerie de montagne participa à l'occupation de l'Autriche jusqu'en 1948; puis à des opérations de maintien de l'ordre en Kabylie, de 1955 à 1962. En 1976, le régiment quitta Grenoble pour s'installer à Varces. Avec l'intégration de la division dans la Force d'action rapide en 1993, le régiment participa à des missions dans les DOM-TOM, à l'étranger dans le cadre des Nations - unies, au sud - Liban et en ex - Yougoslavie.Le régiment a envoyé une batterie, une section de mortiers lourds, sur les massifs du mont - Igman de novembre 1995 à avril 1996, et des artilleurs de montagne effectuent des séjours en opérations extérieures à titre individuel.

11Les chasseurs aLpins, Marie-Hélène Léon, Paris, L'Hannattan,
12

1997.

Les mulets et les mules étaient utilisés, jusqu'à la seconde guerre
les pièces d'artillerie dans les chemins de

mondiale, pour transporter montagne.

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Le régiment, dont la devise est "De roc et de feu", est le seul régiment français d'artillerie à posséder la spécialité montagne. De cette caractéristique découlent des missions particulières: appui d'artillerie sol - sol en terrain accidenté et par conditions climatiques extrêmes. Cette appartenance à la tradition alpine se traduit par un environnement spécifique, celui des montagnes, et un entraînement particulier pour lequel il dispose de lieux réservés: chalets à l'Alpe - d'Huez, au Télégraphe, au camp des Rochilles. Montagnard et militaire L'argument montagne est présent partout dans l'espace du régiment par le media des équipements vestimentaires particuliers, dont la Tarte - grand béret bleu foncé -, le décor photographies de sommets, piolets anciens -, la gestuelle, la façade individuelle - imitation et comportement de la représentation du guide de haute montagne -, la sémantique discours métaphoriques sur la cordée - et le sport - sorties en montagne été et hiver -. Cette double appartenance identitaire artillerie - montagne s'observe dans des pratiques variées. Une minorité de militaires pratique la montagne hors du cadre militaire réglementaire. Ce constat s'accompagne de deux remarques: . cette minorité est composée de militaires plutôt moins bien intégrés que les autres au sein du Poste de commandement13; . la pratique de la montagne croît d'autant que les individus et les organisations sont soumis à une pression forte de leur

Seulement un adjudant-chef - sous-officier montagne du régiment - et un capitaine ont la particularité de pratiquer assidûment la montagne, et de figurer parmi les militaires les plus choisis et obtenant le coefficient le plus élevé.
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environnementl4. L'objet symbolique de la montagne semble jouer alors le rôle d'une valeur refuge. Cette minorité de pratiquants est constituée, dans la tour Poste de commandement, d'un sous-officier et de deux officiers. Ils affichent le décor et la façade du montagnard - type, tant dans leur région antérieure1S, que dans leur façade personnellel6. Ils font rarement équipe ensemble et possèdent une personnalité forte, qui les marque extérieurement et qu'ils semblent cultiver. Ils en obtiennent des gratifications: admiration de l'entourage due aux exploits accomplis, relation de leurs courses dans le bulletin interne du régiment et parfois dans la presse locale. Bien que des sorties montagne aient lieu un jeudi par mois, pendant les heures de travail, et que le transport et l'organisation de la sortie soient entièrement planifiés par l'institution sous la direction de l'officier montagne du régiment - un capitaine -, la grande majorité des militaires du Poste de commandement estiment ne pas pouvoir se rendre à la sortie à cause de leur charge de travail. Or, la pratique de la montagne, en raison des missions du régiment, fait partie du travail. Cette raison cache d'autres motivations qui vont du manque d'intérêt pour le sport ou la montagne en particulier, à la stratégie professionnelle, en passant par la pratique minimum

L'ensemble des militaires du Poste de commandement pratique davantage la montagne lorsque le chef de corps participe aux sorties montagne. La pression hiérarchique indirecte est ici évidente. 15 Selon la définition d'Erving Goffman, la région antérieure est le « lieu où se déroule la représentation. »La mise en scène de la vie quotidienne, v.l, la présentation de soi, Paris, éditions de minuit, 1973, p 106. 16 La façade personnelle est composée d'éléments confondus avec la personne: signes distinctifs de la fonction ou du grade, vêtement, âge, sexe, caractéristiques raciales, taille, physionomie, attitude, façon de parler, mimiques, comportements, gestuelles. (E. Goffman, v.l, 1973).

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qui leur pennet d'obtenir les brevets initiauxl7 suffisants pour la poursuite de leur carrière dans les Troupes de montagne. Une strocture pyramidale Le régiment est composé de 825 militaires dont 45 officiers, 182 sous-officiers, 10 militaires du rang engagés, 5 personnels civils et environ 600 appelés. Ces proportions sont identiques dans la plupart des régiments fumçais d'artillerie constitués d'appelés. Le Poste de commandement est composé de 19 officiers, 26 sous-officiers, 2 personnels civils, et de 47 appelés (les effectifs d'appelés variant selon les mois). L'organisation humaine est structurellement pyramidale au sein du Poste de commandement, avec une forte représentation d'officiers et de personnels civils, et une faible représentation de sous-officiers et d'appelés. L'ensemble du personnel militaire et civil se trouve sous l'autorité hiérarchique du chef de corps, un colonel nommé pour deux ans à ce poste. Il est lui même assujetti aux ordres du général commandant la division pour l'emploi opérationnel et aux ordres de l'inspection de l'artillerie pour l'organisation. Matériellement, le régiment possède quatre batteries de tir, une batterie d'instruction et une batterie de commandement et de logistique. Les batteries de tirs sont équipées de canons de 155 mm TRFl, de mortiers de 120 mm RTF l, de radars, de sondes aérologiques et de systèmes de traitement des données infonnatiques. Cette étude s'est déroulée dans un contexte de réfonne au sein des années et de l'année de Terre en particulier. Au cinquième mois de l'enquête, le président de la République annonçait la professionnalisation des années, et au huitième mois, il proposait la suppression du service national obligatoire.
Les brevets: brevet d'alpinisme militaire - HAM et brevet de ski militaire - HSM - doivent être présentés par tous les militaires, une fois par an. Ils consistent en une épreuve de ski l'hiver et d'alpinisme l'été, et permettent le port de l'insigne des Troupes de montagne. Ces épreuves de base sont également présentées par les appelés.
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Ces deux annonces successives jetèrent trouble et interrogations au sein du régiment, de nombreux cadres s'inquiétant sur le sort du corps (dissolution ou maintien) et sur leur avenir professionnel dans l'armée. Cette étude subit donc l'influence de cette actualité et en bénéficia. En effet, cette instabilité extérieure pénétrant le régiment sous forme de rumeurs souvent invérifiables, provoqua et dévoila des comportements jusqu'alors dissimulés. Plusieurs militaires profitèrent de cette période pour annoncer leur intention de quitter l'armée, d'autres exprimèrent des discours critiques. Ces attitudes particulières ne reflétèrent pas l'opinion de l'ensemble des militaires qui, pour la plupart, ont adopté des stratégies d'attente, de repli, ou se montrèrent peu sensible à cet environnement perturbé. Pendant la durée de l'étude enquête, le régiment fit face à des missions inhabituelles. D'abord, dans le cadre de Vigipirate lutte contre le terrorisme -, il fournit un certain nombre d'appelés et d'engagés afin de renforcer la police et la gendarmerie nationale aux abords de lieux sensibles: gares, aéroports, frontières, etc. De plus, il a envoyé, dans le cadre d'une mission onusienne, une section de mortiers lourds en unité constituée, de novembre 1995 à avril 1996, en exYougoslavie. Ce fut une première pour le régiment, qui n'avait jamais projeté, en mission extérieure, d'unité constituée depuis la seconde guerre mondiale. Pour j'lire la guerre L'objectif d'un régiment d'artillerie est le combat, mais que faitil en temps de paix?
« Il faut que nous soyons prêts à tout instant à partir en mission. Pour cela, il faut nous préparer en permanence. Toutes nos activités sont tournées vers cet objectif» (colonel, chef de corps).

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Partir en mission peut vouloir dire partir dans une opération de guerre mais aussi en manoeuvres, en exercices, dans des contextes variables allant du risque vital quasi nul au risque très important, dans des régions chaudes, glacées ou tempérées, avec des objectifs de maintien de la paix ou de destruction massive. Partir en mission signifie également être prêt à tout moment à sacrifier son confort, sa tranquillité, à risquer des blessures, à perdre la vie. L'on peut s'interroger sur les raisons qui motivent ces hommes et ces femmes - elles sont 2 femmes militaires dans le Poste de commandement et il n'y a pas de femme dans les batteries de tir -, à ces sacrifices réels ou potentiels. S'agit-il d'un "jusqu'au-boutisme" ici normalisé ailleurs marginalisé? De motivations s'inscrivant dans des valeurs et des normes partagées par eux seuls? Entre la vie quotidienne des militaires dans le régiment qui s'apparente à la routine administrative voire bureaucratique sereine du temps de paix, et la mission de guerre, violente, dangereuse, potentiellement mortelle, redoutée, détestée, parfois secrètement espérée, le paradoxe est réel. Et la problématique d'autant plus pertinente qu'il s'agit de comprendre à l'échelle individuelle et collective ce qui fait qu'un homme ou une femme exerce ce métier et comment se vit quotidiennement ce choix à travers sa socialisation et le regard des autres militaires. Une ville dans la ville La petite commune de Varces qui compte 4100 habitants, vit en harmonie avec la population militaire où un quart des engagés des deux régiments réside. Les deux corps de la place d'armes -93e Régiment d'artillerie de montagne et 27e Régiment de commandement et de soutien emploient 2100 militaires appelés, engagés et personnels civils. Le budget de fonctionnement des deux régiments de la place est de 39 millions de francs par an directement investis dans le milieu civil, auprès des fournisseurs locaux et des groupes

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nationaux. Le personnel d'active des deux régiments - plus de 500 cadres et leur famille - constituent un pouvoir d'achat annuel de plus de 82 millions de francs. Leur impact économique est d'autant plus important que Varces est une petite commune. L'on a coutume d'écrire qu'un emploi militaire entretient un emploi civil. Sur Varces et la région grenobloise, les ménages militaires injectent non seulement leurs revenus dans l'économie locale et régionale, mais participent à la vie associative, scolaire, culturelle et sportive. Ainsi, plusieurs millions de francs sont annuellement investis dans les commerces locaux et régionaux, et les militaires ont tissé de nombreux liens avec la population varçoise. Pourtant, les bons rapports du régiment avec les communes font l'objet de remises en cause récurrentes. Si sur la commune de Varces, les relations sont bonnes, il n'en est pas toujours de même dans certains villages alpins où se trouvent des champs de tir. Jours et durées des tirs sont périodiquement dénoncés par les municipalités, épaulées par des associations de chasse et d'écologie, afin de limiter le nombre d'obus tirés. Ce conflit latent dans quelques communes, fait l'objet de négociations et oblige à des rapports d'échange étroits entre le régiment et les municipalités. De Varces à la place d'armes, de la place d'armes au régiment, du régiment aux militaires, domine la pluralité des mondes sociaux, se superposant, s'emboîtant, se recouvrant sans qu'il y ait une totale intégration. Aux superpositions sociales s'ajoutent une proximité spatiale autorisant d'autres rapprochements.
"Fais attention ou tu te trouveras dans la maison d'en face!" (officier à l'attention d'un appelé).

Face au quartier De Reynies, de l'autre côté de la voie rapide qui relie Grenoble à Varces, un grand bâtiment abrite un autre type de population. La prison de Varces s'étend sur plusieurs centaines de mètres carré et, de l'extérieur, ses murs gris n'ont

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rien à envier aux enceintes militaires. Cette proximité visible provoque des réflexions de la part des cadres et des appelés. De la plaisanterie au constat sévère, cette réalité est prégnante, présente dans les conversations, dérangeante, et ne laisse personne indifférent. Ces hybridations fruits d'une multitude géographique et humaine ne pouvaient produire une communauté stable, simple, cohérente, homogène. L'extrême variété des statuts, des rôles, des métiers, la division des tâches, était pressentie. Le "travail en miettes" ne créant pas de solidarité dans le travail du groupe humain, il fallait chercher l'unité ailleurs. Vers quel ailleurs? Celui du contrôle, de la nonne, du caractère, de la pennanence de l'institution? Celui des valeurs, des idéologies, des mythes, des régulations fondatrices? Si le premier coup d'oeil, superficiel, glissait sur l'homogénéité dans les attitudes, les comportements, les décors, les accessoires, les discours, les façades, le second regard cherchait la distinction. Cette distinction qui attirait les militaires euxmêmes, et a ''pour but de nous classer, nous distinguer, dans
un petit groupe ou dans la société. "18.

Comme le rai de lumière accroche l'oeil dans l'obscurité, j'ai d'abord été appelée par les aspérités, les saillances du sujet. Et j'ai constaté, comme 1. Servier, que "les gens de l'accueil seront bien souvent des marginaux dans leur société attirés par la marginalisation de l'ethnologue. "19

Ce monde complexe qui travaille et dont les productions se nomment "défense", "guerre", peut laisser perplexe. La communauté militaire tient de l'administration sa gestion bureaucratique de la quotidienneté, et de l'entreprise une réalité stratégique où chacun se prépare pour une offre publique d'achat, dans une atmosphère de combat virtuel, le combat réel étant heureusement toujours remis à demain.
18 Les règles du jeu. Jean-Daniel Reynaud, Paris, Annand Colin, 1993, P 18. 19Méthode de l'ethnologie, Jean Servier, Paris, PUF, Que sais-je 7, 1986, P 31.

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Dans cette vision du Désert des Tartares, la réalité complexe et agitée de la collectivité régimentaire, présence incongrue et à laquelle est imposée la négociation extérieure, porte les fruits d'une confrontation interne, produits par les diverses socialisations. Le tour du propriétaire La barrière rouge et blanche se baisse derrière moi, et l'avenue centrale du régiment dévoile la vaste place d'armes, grande surface plane et vide au fond de laquelle trône le monument à la gloire de l'union du canon et de la montagne. La noria des autocars, tôt le matin, rythme le ballet de l'entrée des voitures qui se garent sur le parking, autour de la place centrale. Entrée avec un jeune capitaine chargé de me guider dans ce lieu inconnu, je découvre de longs bâtiments de trois étages qui abritent les batteries du régiment d'artillerie et les compagnies du régiment de commandement et de soutien. Deux régiments dans la même place partagent les lieux de restauration, de détente cercle, cinéma, foyer pour les appelés -, de sport -

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terrains de football, piste d'athlétisme, piscine couverte, salles de gymnastique et de musculation -, d'habillement - magasin, fourrier, tailleur, bottier -, de soins médicaux - médecins, infirmerie, chambres pour les malades -, et la grande place
d'armes. L'unité d'espace en reste là. Les lieux de travail sont indépendants puisque chaque régiment dispose de bâtiments pour les appelés, d'une tour Poste de commandement, d'ateliers d'entretien et de réparation, et d'une petite place d'armes.
Au fur et à mesure de la visite

- le

tour du quartier

à pied

demande près d'une heure -, se dessine l'architecture de la place à l'aide des commentaires du capitaine guidant nos pas et me confiant une multitude de micro-histoires desquelles je tirais l'objet de plusieurs questions. Auparavant, cette place de Varces abritait le 6e Bataillon de chasseurs alpins à la place du 27e Régiment de commandement et soutien. Ce bataillon fut dissous en 1994 et le 27e Régiment

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