VERCORS ET SON UVRE

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Se trouve ici étudiée, une série de titres d'une œuvre abondante embrassant des genres divers : nouvelles, contes, théâtre, histoire, essai, esthétique, biographie. Tous donnent la mesure d'un talent multiple. D'autre part, sous l'illustre pseudonyme de Vercors, Jean Bruller, graveur et illustrateur durant la dernière partie de sa vie n'a pas été oublié.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296392090
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VERCORS (Jean Bruller)

et son œuvre

@ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8066-7

Textes réunis par Georges Cesbron et Gérard Jacqllin

VERCORS
Oéan Bru 11er)

et son œuvre

L'Harlnattal1

Actes du colloque«
Université d'Angers,

Vercors Gean Bruller) mai 1995

et son œuvre»

,

Ce volume est le trente-et-unième

des publications réalisées sous l'égide du en Langues sur

"Centre de recherches en Littérature et Linguistique de l'Anjou et des Bocages de l'Ouest" depuis 1988 : il compose, avec le Centre de recherches et Littérature de l'Antiquité et du Moyen Âge, le Centre de recherches

l'Histoire des Idées (XVIIIe - XIXe siècles) et le Centre de recherches d'anthropologie littéraire sur l'Imaginaire,- qui a fait paraître à ce jour vingt-sept Cahiers de Recherches sur l'Imaginaire -, l'Équipe d'Accueil "Lettres" (BA 922) de l'Université d'Angers, dirigée depuis 1997 par le Professeur Gérard Jacquin.

INTRODUCTION

Pour les habitués de nos vingt-quatre colloques précédents, rapport avec l'Ouest?
fallacieuse

ce premier comme

colloque international sur Vercors Oean BroIler) pourrait paraître atypique. Quel Sinon cette tentation du retraitvite récusée - dans ce havre de paix qu'a pu sembler, durant l'été 40, la Charente-

Maritime à l'auteur de La Bataille du silence immédiatement premières interrogations sur "les cimetières de l'Histoire" :

après ses

Et maintenant? Depuis huit jours je suis au milieu des miens, dans le calme estival de Montcharente, belle maison sur le coteau que parfume un magnolia géant, toujours en fleur. La vue sur la vallée, où la rivière serpente dans les prairies, fait verdoyer le coeur. Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille... Il n'y a pas encore de restriction, à Saintes on trouve toutes choses comme avant, on pourrait croire que tout va se renouer, reprendre comme si de rien n'était. LesAllemands se sont bien conduits, partout. Ni violences ni pillages. Au contraire: aimables, empressés, payant rubis sur l'ongle, attentifs et câlins avec les enfants, charitables avec les réfugiés que parfois même ils aident à se loger, à transporter des meubles. Les juifs, les communistes? Question jamais posée. C'était cela, ces hommes abominables? Ces brutes, ces tortionnaires? Propagande! On nous a trompés! A Saintes, me dit ma mère, la population avait fait aux vainqueurs un accueil chaleureux, les filles agitant des mouchoirs, des écharpes pour ces jeunes motards athlétiques, beaux comme des dieux et qui les regardaient en riant. Ah, dans une autre guerre, qu'il eût été apaisant de pouvoir me réjouir de cette concorde, de pouvoir croire à cette réconciliation! Hélas! dans cette attitude des Français, je ne pouvais trouver que lâcheté ou aveuglement, sans même savoir ce qui serait le pire. Des lâches, la première peur passée, peuvent se reprendre, se réveiller. Des aveugles risquent de n'ouvrir les yeux que lorsqu'il sera trop tard. Moi-même, qu'allais-jefaire? Combien c'eût été doux, et reposant, de désespérer

tout à fait de mes compatrioteset de m'endormir là, dans cette province tranquille.
Or ces lignes ne sont pas anodines et ce passage n'est pas un détail. Car il n'est pas sans intérêt pour nous que ce soit justement dans cette Charente estivale que le futur Vercors ait éprouvé, telle une nausée, cette accommcxlation - qui sera l'une des voies de la collaboration à laquelle appellera Pétain en

décembre 1940, lors d'un discours célèbre, et dans laquelle Philippe Brin

distingue aujourd'hui (LaFrance à l'heure allemande 1940-1944,Seuil, 1995), au moins quatre variantes que Jean Bruller,à son heure, pressentait déjà: d'abord l"'accommooation structurelle", inévitable et innocente, qui découlait de la nécessité de subsister après la défaite, ensuite l'''accommodation d'opportunité", qui impliquait déjà une aide matérielle et morale à l'occupant, puis l'''accommooation politique" plus ouverte qui laissait transparaître une "connivence idéologique", enfin l"'accommooation volontaire", celle des collaborateurs stricto sensu, la plus visible et la plus éclatante, même si elle était aussi peu répandue que l'héroïsme des résistants.
Mais, le mémorialiste des "Souvenirs de minuit" avait déjà décidé de ne et

se laisser séduire ni par un Otto Abetz "grand ami de la France", ni par un Drieu la Rochelle et saN.R.F, ni même par un Ernst Jünger, auteur d'un livre Jardins mêmes de Vercors dans ses Entretiens Routes plein d'amabilités pour notre douce France. Vous avez reconnu là les mots avec Gilles Plazy, dans A dire vrai (François Bourin, 1990, p. 32). Au pays du cognac, Vercors n'était pas Chardonne, cautionnant une attitude qui consistait à faire contre mauvaise fortune bon coeur quand ce dernier rapporte, approbateur, cette scène qu'il qualifie de véridique, d'un vigneron charentais disant à un officier allemand: vous l'offre de bon coeur" (Ph. Burin, op. cit. p. 199). Et pourtant, comme le souligne Charles Moeller dans sa Littérature XXème siècle et Christianisme, du 'J'aimerais mieux vous avoir invité... mais je ne peux rien changer à ce qui est. Appréciez mon cognac, je

t. 3, "Espoir des hommes" (p. 325-6), plutôt que de Les Yeux et réciproque,

de combattre, celui qui n'était pas encore l'auteur du Silence de la mer aurait pu préférer "voguer la vie", selon les mots d'Arnaud, le personnage la lumière, la "voguer" comme le Camus de Noces, en épousant la terre et le

soleil de l'été charentais, dans l'élasticité de la civilité, l'ajustement

avec le soud de cohabiter au prix de la moindre tension. Mais, pas plus que la prescription de Chardonne ne lui semblait appropriée à la situation, il n'entendait faire confiance à Fabre-Luce sur le chapitre des mondanités quand celui-ci écrivait dans sonJournal de la France 1940-1942 :

"Français et Allemands, quand ils se rencontrent ainsi sur pied d'égalité, commencent par la froideur et terminent par la cordialité." Il nous éclaire aussi en évoquant, à la manière de La Bruyère, la réaction divisée du grand monde

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parisien. La fréquentation de l'occupant suscite des "sanctions mondaines", à la hiérarchie soigneusement pesée. "Araminte a écouté un concert allemand: elle ne sera plus invitée aux soirées de musique. Damis a été vu chez Maxim's; on le mettra au bout de la table. Clorinde a invité des Allemands; on ne la saluera plus. "
(Ph. Burin. op. cit. p. 210).

Son parti à lui allait être, non la complaisance distance et le silence: un pseudonyme,

ou la connivence, mais la

une rébellion, nées non d'une logique à risquer sa vie, à la gager dans la

passionnelle mais d'un "mouvement du coeur" (Les Yeux et la lumière, p. 135), le même qui poussera Arnaud, le désespéré (1949) : En 1941, j'ai pris pour la première foisla plume et écrit Le Silence de la mer parce que personne ne le faisait et qu'il fallaitbien que quelqu'un se décidât. J'ai écrit cette histoire parce qu'il fallait que subsistât, pour l'avenir, le témoignage qu'une conscience française pouvait en pleine guerre décider sans haine de lutter jusqu'à la mort... On n'a pas toujours compris que ce roman de la dignité humaine était celui aussi de cette atroce révélation (celle du silence des Allemands devant la diabolique entreprise de dégradation humaine sciemment voulue par Hitler), de cette atroce désillusion. On n'a pas toujours su reconnaître qu'il se termine sur la mise au tombeau d'un ultime espoir, d'un espoir désespéré qui vient d'être assassiné de la main du meilleur des Allemands possibles, puisque ce meilleur des Allemandspossibles, loin de céder à la révolte, trouve le chemin de son devoir dans la soumission à ses maîtres, dans la mort pour ses maîtres, dont il a pourtant mesuré la forfaiture (PMH, p. 301 et 241 ; cf.
aussi Les Pas dans le Sable p. 128-133). (Cité par Ch. Moeller, op. cit. p. 327).

bataille. Qu'on se souvienne là-dessus de ces lignes de Plus ou moins homme

Tel nous apparaît donc un livre au prestige immédiatement

mondial -

soixante-douze éditions en quelque soixante langues - dont le protagoniste allemand, Werner von Ebrenac, qui cherche à ''vaincre le silence de la France" -le silence des Français chez lesquels il vit - par la parole, la culture et l'amour, devra finalement convenir que la victoire voulue par ses pairs passe en fait par la voix des torturés, la paix de cimetières et l'autodafé de livres. Ou par ce que Georges Steiner nomme justement "la retraite du mot" dans son essai traduit en français sous le titre Langage et silence (Le Seuil, 1967). On comprendra les quarante-cinq communications donc que sur de ce colloque, plus de la moitié environ aient

pris pour objet les questions crispées et les certitudes intimes, les débats et les

9

combats du romancier, pour se retrouver homme parmi ses semblables, contre les avatars de ce Grand Tigre qu'affronte Pierre Cange dans Le Tigre d'Anvers. Car la question que Vercors n'a cessé de se poser - des Animaux dénaturés à

Zoo - est celle de la frontière entre l'homme et les autres modes de l'existence: homme ou animal, homme ou monstre, homme ou mécanisme. Et ced, évidemment, est particulièrement vrai dans ce livre paradigmatique qui choisit le silence pour rendre au langage sa dignité perdue, dans ce Silence de la mer qui exemplifie une troisième voie entre le consentement honteux et la lutte

armée, quelque virulente que dût être aussitôt l'opposition de la presse
communiste, à l'intérieur et à l'extérieur, telle celle dont un Pierre Abraham se "un Vercors abusif qui, fait encore l'écho, le 1er avril 1963, quand il stigmatise depuis vingt -cinq ans, tire la couverture à soi". Je viens de citer une phrase de l'important ensemble constitué par les trois cent cinquante-neuf lettres conservées dans le Fonds Vercors de la Bibliothèque Doucet. Plusieurs de vos communications que de telles lettres, recopiées par l'auteur et adressées, ont pu puiser dans ce par exemple, à Aragon riche inventaire. On y découvre le Vercors d'après le Silence de la mer. Nul doute (1956-1957), à Jacques Chatain (1976), à René Clair (1963), à Russel Barnes (1984), à Marc Beigbeider (1972), à Monetta Calderara (1965) - à propos d'une thèse de licence italienne -, à Alfred Kastler (1982), à Stéphane Lupasco (1974), à Jacques Monod (1967-1970), à Jacques Chirac dont il apprécie plutôt la politique municipale comme maire de Paris que la politique tout court - et je pourrais ainsi en citer cent autres - ne puissent puissamment nous aider à cerner ses fidélités têtues, ses espoirs, ses désespoirs, toujours: sa rébellion métaphysique, son agnosticisme permanent, son attention aux "faibles" qui l'oppose aux "tigres" de nazis, nature, religions... On constituerait ainsi comme le troisième jusqu'à cette "réponse volet d'un triptyque dont le volet central serait celui des années clandestines - du Silence de la mer jusqu'à cette brûlante méditation, interrogative" (comme eût dit René Char) donnée par le petit livre des Mots à la barbarie d'Oradour, à tant de "sourires doucement purs sans limites Tordus, Effacés,Rompus" (Oradour) ou à ce "meurtre d'une âme" que raconte la pièce Les Armes de la nuit reprise ce mois-ci au Théâtre du lierre à Paris, pour le 50ème anniversaire de la libération des camps de concentration -, le premier volet étant en quelque sorte esquissé

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dans Les Pas sur le sable (1954) où Vercors se rappelle, avec émotion, le prénom

de "Victor-Hugo"que l'enthousiasme de ses parents, lors des fêtes du
centenaire de V.Hugo, en 1902,manqua de lui imposer, ou, plus sérieusement, ce sens de la lutte de l'homme "pour la justice" qu'à douze ans il puisa dans Quatre-vingt-treize. C'est de ces années-là -les années Bruller - qu'à l'instigation conjuguée de Mme RitaVercors et de M.Yves Leroux, chercheur associé à notre centre de recherches, nous nous sommes inspirés dans une large part pour vous proposer l'autre versant du colloque au cours duquel, comme au moment de l'exposition que nous inaugurerons ce soir sur Jean Bruiler, graveur, illustrateur et dessinateur, nous nous interrogerons sur quelques uns des quarante autres ouvrages publiés entre 1926 et 1991 : textes littéraires, historiques, artistiques, philosophiques, autobiographiques, etc. Vercors n'est pas, de par le vaste monde, un auteur inconnu. L'origine et la diversité de vos communications en sont id même la preuve. Pourtant on ne saurait prétendre que les trois thèses répertoriées dans les bibliographies littéraires - celles de Radivoj Konstantinovic (1966) , de Jacqueline Bruller (1973), d'Emma Claudia Peller (1976), - outre quelques autres: de R. Hauswirth (A la recherche de nouvelles possibilités d'être Humains, Freie Universitat Berlin, en allemand), de Véronique Desondre (Du gouffre à la lumière, 1988-1989, Université libre de Bruxelles), de M. de Ciaccio (A la recherche de l'Unité perdue, 1987-1988, Université de Liège, de Harald Hartmann (L'Obéissance comme problème moral et culturel, 1989, Université d'Oslo, en français), et celle de Christopher Dean (thèse anglaise de University of Reading, G.B., 1991), et que, d'autre part, les mémoires de maîtrise (que nous aimerions localiser) avec la vingtaine d'articles publiés sur une œuvre aussi considérable sont suffisants pour nous dissuader d'études complémentaires. De là, ce premier colloque international, à la disposition duquel nous vous remercions de mettre durant ces deux jours vos compétences de spécialistes ou votre felVeur de lecteurs avertis. Puisse notre colloque angevin apporter sur Vercors un regard nouveau et donner l'élan à de jeunes recherches. L'auteur du Silence de la mer le mérite bien.

Georges CESBRON Université d'Angers

Il

VERCORS, DESSINATEUR

ET GRAVEUR

Avant de connaître la gloire littéraire, sous le pseudonyme

de Vercors,

Jean Bruller avait acquis une solide réputation de dessinateur et graveur, de 1926 à 1942. Après cette date, son activité plastique se réduira aux illustrations çl'Hamlet, à la mise au point de la "callichromie" et à une expérience théâtrale (costumes et décors). Loin d'assurer la survie de l'artiste, la gloire de l'écrivain l'a interdite; la notice du dictionnaire Bénézit 1 est assez parlante à ce sujet, avec sa référence au Silence de la mer et ses seules indications d'ordre thématique
chronologique

ou

- d'ailleurs

erronées;

les Vingt et une recettes. .. datent de 1926 cet œuvre dessiné et

et non de 1928. Parce qu'il ne saurait être question id de présenter gravé de façon exhaustive Qa seule présentation nécessiterait sa manière. scientifique de la bibliographie

plusieurs pages), nous avons choisi de proposer le parcours de

l'illustrateur Jean Bruller, parcours illustré de quelques exemples significatifs de

Une longue tradition contestataire La caricature et l'illustration avaient été une arme politique de première grandeur au XIXe siècle, puis à l'aube du XXe. La fondation de L'Assiette au beu1Te (1901-1914, puis 1921-22) avait marqué l'apogée de ce courant; s'y exprimaient les plus grands caricaturistes, mais aussi Frantisek Kupka, Félix Valloton, Jacques Villon, Juan Gris ou Kees Van Dongen. Les institutions militaires, politiques, religieuses, en formaient alors la cible privilégiée. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le besoin de distraction provoquera l'affadissement de l'esprit contestataire, une certaine amertume étant sensible
1 Bénézit, Paris, Grund, 1976, Tome II, page 354 : "Cet artiste qui se fit connaître entre les deux guerres pour des albums de dessins ressortissant à ce que l'on a pu définir «l'humour noir», se consacre aux lettres, sous le nom de Vercors adopté dès le temps de son activité clandestine (1940) et sous lequel il a publié Le silence de la mer. On cite de ce dessinateur: Vingt et une recettes pratiques de mort violente (1928), ouvrage que des événements d'après cette date doivent le forcer de juger bien incomplet, et Hypothèses sur les amateurs de peinture à l'état latent."

tout

au long de l'entre-deux guerres chez les artistes satiriques les plus doués,

Sem, Gassier, Sennep ou Paul Iribe. En ce sens, l'inclination de Jean Bruller à l'ironie grinçante fait écho à l'esprit du temps. C'est en 1926 que paraît son premier pratiques Strasbourg, album, Vingt et une recettes dans une mois qu'il de mort violentez. Vercors lui-même en a retracé la genèse le 8 décembre 19663. Ayant évoqué ses

conférence donnée au Centre de philologie et de littérature romanes de
quelques d'apprentissage à l'académie de la Grande Chaumière sous la direction de René toutes les manières de se tuer dire, je formai le projet un

Ménard, vers 1920, il révèle que c'est pour les yeux d'une belle indifférente a composé cette suite de caricatures représentant par amour:

"L'album était amusant, elle le montrait à ses amis, et chacun

s'exclamait qu'il faudrait l'éditer. À force de l'entendre

d'essayer en effet. Pourquoi pas ? Une jeune amie encore travaillait chez un grand libraire, elle lui montra l'album, il en rit de bon coeur, et m'en commanda nombre d'exemplaires qui couvrait les frais d'impression. Je passai mon été à le faire imprimer. Un autre grand libraire, chez qui m'introduisit une bonne cliente, assura mon album d'une grande diffusion. J'étais lancé". La deuxième planche de cet album, "Immersion prolongée 19 cm), est probablement Nul besoin de se référer composition agressivement l'une des plus caractéristiques colorée, la palette spéculant au texte pour savourer l'extrême totale", (19 x dérision d'une des de l'art du dessinateur. sur l'opposition

verts et des rouges. Par ailleurs, la tranquille placidité des poissons

évoluant

autour du mourant, forme insolitement la première manifestation du "silence de la mer", lointain souvenir de la grande indifférence de la nature au drame des hommes, que Jean Bruller, visiteur assidu du Louvre, avait pu découvrir chez Poussin. Au sommet de cet univers d'une invraisemblable transparence navire de croisière, d'où l'ennuyé de vivre s'est peut-être frappée d'aucun cachet tragique.
221 recettes de mort violente, précédées d'un paifait manuel du petit suicidé, première

passe un

jeté, image du luxe qui

ne remédie pas au mal de vivre. Ce qui explique, aussi, que cette scène ne soit

édition Paris, 1926, réédition Paris, Tchou, 1977 (imprimé en Italie), 104 pages,
illustrations en couleurs, couverture illustration en couleurs, 20 cm. La couverture porte de surcroît: "à l'usage des personnes découragées ou dégoûtées de la vie pour des raisons qui, en somme, ne nous regardent pas". ISBN: 2 - 7107 - 0060 - 3. 3 On en découvrira l'extrait le plus significatif dans la première annexe, p. 175-178, de À dire vrai, Paris, François Bourin, 1991.

14

La sixième planche, "Suspension par le col" (19 x 19 cm), joue à nouveau
sur une évidente agressivité des couleurs, d'autant plus marquée que le visage du pendu se réduit à un aplat vert, sans que cet indice de suffocation porte à autre chose qu'au rire. Quant à l'image de la Tour Eiffel, peut-être dérisoirement parisien de ce spleen! planche, "Section artérielle" (19 x 19 cm), change de la terrible la un a-t-elle pour

seule significationd'attirer l'attention du lecteur sur le caractère très
La neuvième

registre. Ici, la suicidée fait figure de victime, impression traduite par la réserve pâle de son corps, cependant pièce de Calderon, l£ Médecin baignoire-cercueil et la cérémonie décor particulièrement que l'image évoque irrésistiblement de son honneur 4. Dans ces conditions,

de coiffure de la jeune morte dressent

macabre. On notera le soin avec lequel Jean Bruller

ombre les objets pour leur donner corps dans le même temps que, par contraste, la silhouette de la femme est totalement dématérialisée. L'année suivante, paraît un second album, Hypothèses sur les amateurs de peinture à l'état latents. Pour en comprendre la relative amertume, il faut se rappeler que Jean Bruller avait vraiment cru, un temps, à son avenir en tant que peintre de chevalet avant de renoncer, faute de se découvrir un véritable talent6. Au hasard des planches, se découvrent des "équivalences visuelles" de l'œuvre d'importants recherche artistes de ce début de siècle. Ainsi découvre-t-on un pédophile à la de fillettes pauvres pour analogie de l'art de Kiesling, un spectateur

ravi par les tours des acrobates pour évoquer Picasso, etc. Ce que le dessinateur propose id, c'est en fait un autoportrait multiple, proposition qu'il reprendra en 1929, avec l'album Un homme coupé en tranches.

Le temps des méditations En 1934, Jean Bruiler donne une dimension plus introspective à ses planches avec la publication de Ce que tout rêveur doit savoir de la méthode
4 Dans cette sombre tragédie de Pedro Calderon (1600-1681), le mari soupçonneux Gutierre fait saigner à mort sa jeune femme par un médecin. Don

S Hypothèsessur les amateurs de peinture à l'état latent, un postulat et seize
lithographies en corollaire, Paris, imprimeries Bonnet et Chanove (pour le texte), Bourlot (pour les lithographies), 19 rue Servandoni, 1927 (27 mars 1928), in 4° non paginé. 6 "Ce qui m'a fait renoncer à la peinture? Mes visites répétées, depuis mes jeunes années, au Louvre et aux expositions. Peinture classique, peinture moderne, je sentais que je n'aurais ma place ni dans l'une ni dans l'autre." in À dire vrai, op. cit., p.48.

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psychanalytique
songes

d'interprétation

des rêves, suivie d'une Nouvelle

clé des

7, curieuxouvrage (directement suggéré par le développement de la

psychanalyse) qui le rapproche des Surréalistes 8, "Le Rêve du vol" (17,5 x 12,2 cm) en est une image très réussie, par son interprétation "freudienne" d'une chimère universellement partagée dans les heures du sommeil9. L'illusion du vol, la plus émouvante de l'univers onirique, la plus apte à délivrer momentanément l'homme de ses angoisses, est id d'autant plus poignante qu'elle touche un vieillard, aux espérances nécessairement éteintes, vivant, le temps d'une brève hypnose, l'utopie d'un bonheur encore possible. Mais que tient-il à la main, sinon son "parapluie fermé", métaphore populaire d'un trépas inéluctable, cependant que les fleurs qui jalonnent son itinéraire le mènent vers les sphères du surnaturel? Un an plus tard, en 1935, la publication de L'Enfer1o confirme ce glissement vers la méditation sur la condition humaine. La cinquième planche, "Châtiment du fiasco éternel" (28,1x 19 cm) parle du malheur de l'impuissance, châtiment d'autant plus infernal qu'il ne suppose aucune responsabilité. La trouvaille plastique est id d'avoir pulvérisé, par le jeu des miroirs, l'unité d'une image qui signifie le renvoi perpétuel de l'homme à sa propre déchéance. Le malaise naît de l'horizon montant des corps féminins (en contraste, par exemple, avec l'espace voluptueux du Bain turc d'Ingres) et du voisinage de ces corps désirables avec la silhouette malingre et vaincue de l'homme châtié. Dans la vingtièmeplanche,"Châtimentde la timiditééternelle" (28,1 x 19 cm), l'artiste use d'un procédé plastique plus conventionnel, le cadrage de la scène par un motif sombre de premier plan qui crée un espace précisément fermé par la grande porte dont le timide héros espère et redoute simultanément
7 Ce que tout rêveur doit savoir de la méthode psychana~vtique d'interprétation des rêves) suivie d'une Nouvelle clé des songes, Paris, Creuzevault, 1934, in 4° non paginé, 49 planches. 8 André Breton a publié Les Vases communicants en 1932 (réédition chez Gallimard, Paris, 1955 ; voir notamment, en annexe, l'échange de correspondance avec Sigmund Freud, p. 173-180). 9 "Il Y avait un comique à exploiter, avec ces rêves très répandus au cours desquels on tombe, on vole, on reçoit une visite aux w.-c., et bien d'autres. L'idée me vint donc d'un album représentant ces rêves; puis de commenter chacun par son interprétation freudienne." in À dire vrai, op. cit.) p. 63. 10 L'Enfer, Paris, Aux nourritures terrestres, 1935, imprimerie Durand, 1935 (3 août 1936), in 4°, 77 pages avec planches en couleurs.

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l'ouverture.

Mais

la conventionest id justifiée par la pertinence du propos,

l'obscure et inquiétante au.yatide au flambeau dressé prenant les traits d'une idole totémique qui veillerait à la juste application d'un incompréhensible châtiment. Un miroir des préoccupations contemporaines Les événements ne sont évidemment pas sans influer de façon immédiate sur l'évolution de Jean Bruller. En 1936, c'est-à-dire à l'époque du Front Populaire, mais aussi de la montée des périls, les Visions intimes et rassurantes de la guerrell viennent dénoncer, sans illusion, l'absurdité du "massacre de millions de personnes qui ne se connaissent pas au profit de quelques personnes qui se connaissent, mais ne se massacrent pas" (Valéry). Peut-être faut-ildécouvrir dans cette absence d'illusions la raison de la disparition des textes dans Silences (1937), seul album "muet" du dessinateur. De 1932 à 1938, quelque 160 estampes formant La danse des vivants (et intitulées "Relevés trimestriels" par Jean Bruller) lui ont permis d'aborder la panoplie de presque toutes les préoccupations contemporaines, avec des moments de pause ou de réflexion. On y trouve l'expression de la méditation tourmentée, par exemple avec "L'Athée" (22 x 16 cm) qui illustre le drame du doute. L'athée, en l'occurrence, c'est bien entendu le clerc qui fIXeétrangement la femme en prières; mais pourquoi pas cette dernière, peut-être obligée de croire pour continuer à vivre? Les colonnes puissamment modelées par les ombres écrasent cette tragédie sans issue mais non sans tourment. Par contraste, une illustration comme "Aventures" (planche couleurs, 19,6 x 14,4 cm) offre sa part au rêve et à l'émotion. t si le bonheurétait E possible? Ne fût-ce qu'à l'âge précoce. Ne fût-ce que le temps d'un crépuscule.

Allongées sur le sol, les deux petites silhouettes disent, face aux nuées
vespérales, leurs rêves informulés, leur aspiration à un état supérieur, tandis que se dévoile devant eux l'immensité des lumières ouvertes aux frontières du soir. Avec "Extinction du chômage" (22,3 x 16,1 cm), la question d'un certain cynisme est posée. Le conflit de 1914-1918 a rappelé à tous les hommes coeur que les guerres, dans l'esprit de certains, restent le meilleur d'équilibre social et démographique. de agent

Dans ce paysage désolé, ce "no man's land"

Il Visionsintimes et rassurantes de la guerre, Paris, Aux nourritures terrestres, 1936, 90 pages, planches.

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à proprement

parler, l'être humain se dissout sans avoir rien compris à un destin

que d'autres, bien vivants eux, ont choisi pour lui. Nous ne sommes plus id dans l'univers surréaliste, mais aux confins d'un expressionnisme qui renvoie aux grands artistes allemands (Grosz, Dix) hurlant leur haine de la guerre et des pouvoirs qui la provoquent. La mélancolie d'Hamlet Hamlet12 occupe une place singulière dans la carrière de Vercors. En premier lieu, parce que s'y découvre une rare conjonction entre les activités de l'homme de lettres (ici, le traducteur) et du plasticien. Ensuite, parce que cette œuvre occupe une place-charnière dans la vie du créateur, entre l'expression graphique de l'entre-deux-guerres et le grand œuvre écrit de l'après-guerre, particularité qu'il se plaira lui-même à souligner au soir de sa vie : "(...) entrepris la monumentale si j'ai et illustration d'Hamlet, c'était à longue échéance

d'ailleurs, à la Libération, je n'avais terminé que douze planches sur vingt-quatre. Il m'a fallu attendre les années soixante avant de trouver le temps de graver les douze autres. Ainsi Hamlet a-t-il été publié un peu comme une œuvre posthume, situation originale, un brin mélancolique. . .".13 Enfin, avec ses vingtquatre planches gravées, Hamlet du graveur Bruller. Vercors dévoile ici ses talents d'écrivain (qui a tout loisir de réfléchir sur le sens des mots et le ton de l'œuvre), de dramaturge comme devant occasionnel ('Derrière la la scène, le théâtre est une féerie"14), de graveur (donnant constitue d'assez loin la plus riche expérience

synthèse originale de ses acquis) et de penseur (fasciné par l'indécision de son héros). C'est donc un témoin qui sollicite ici notre attention, le témoin de toutes les faiblesses et turbulences féroce chroniqueur-illustrateur qui agitent l'esprit des hommes depuis l'aube de intellectuelle et son histoire. Chez Vercors, chantre littéraire de la résistance

des ridicules et des forfaits de la société d'avant-

guerre, le choix d'Hamlet (plutôt que d'un thème d'actualité) met en lumière un

12 Hamlet, d'après William Shakespeare, tragédie en cinq actes. Adaptation et préface par Vercors, eaux-fortes originales par Jean Bruller. Paris, Vialetay, 1965, 117 pages, 25 illustrations, 40 cm. Sous emboîtage. 13 Vercors, À dire vrai, op. cit., p. 150. 14 Vercors, À dire vrai, op. cit. p. 151.

18

refus de l'opportunisme politique qui trouve son écho plastique dans son triple refus de l'expressionnisme, du post-surréalisme et de l'abstraction. Puisant dans Hamlet les thèmes qui touchent au plus près sa sensibilité d'homme, c'est par une facture traditionnelle que cet agnostique entend traduire les mystères de l'âme, se référant assez clairement à l'exemple prestigieux de Rembrandt. Ce qui est id surtout frappant, c'est le refus des effets par la déformation expressive. Pour hiérarchiser les motifs et proposer une lecture cohérente de l'image, en étroite relation avec le moment dramatique illustré, Vercors spécule surtout sur les contrastes de la lumière, obtenus par
juxtaposition de réserves et de masses de traits parallèles ou hachurés. C'est ainsi qu'ombre et lumière participent directement de la dramaturgie du grand Will, ne laissant parfois surgir que quelques déstabilisation dynamique formes des ténèbres ou provoquant une de la surface en étroite corrélation avec la pensée le spectateur découvre à quel au burin et à

troublée et confuse du jeune héros ("Jurez", 22,5 x 16,3 cm). A feuilleter ces planches remarquables, qui lui a valu le label de "gravure des peintres" point l'artiste sait user de la première qualité de l'eau-forte, sa liberté expressive par opposition l'aquatinte. Enfin, par son maniement impeccable de l'outil perspectif, par la fréquente mise en valeur d'un motif de premier plan qui creuse l'espace, par l'exploitation classique du motif de la tenture ou de l'ouverture lumineuse dans le fond ("La tombe d'Ophélie", 26,8 x 17,4 cm), Vercors nous rappelle qu'à l'instar de presque tous les grands créateurs, il découvre la source de ses plus hautes

aspirations moins dans la nature indifférente que dans sa vaste culture humaniste.
Une activité considérable Hors ses albums, l'activitéde Jean BroIler illustrateur a été considérable, puisqu'il a produit une bonne douzaine de livres illustrés, de très nombreux dessins pour divers périodiques et des chroniques bibliographiques, parues dans la Quinzaine critique (années vingt) et Arts et métiers graphiques
(années trente) 15.

De cette production, se détachent Deux fragments d'une histoire
15 Dans ces chroniques, Jean BruIler se préoccupait surtout de mettre en garde les lecteurs naïfs contre les escroqueries d'éditeurs de livres "de luxe", signe précoce de son amour de la belle ouvrage.

19

universelle,

1992 16 (André Maurois, 1929) et patatouf

et Filifers 17 (André

Maurois, 1930), fruit d'une collaboration exemplaire entre l'écrivain et
l'illustrateur 18. Nous ne pourrons ici que citer Frisemouche fait de l'auto19 (1926), Le Corbeau (Edgar Poe, 1927) ou Couleurs d'Égypte (P. Coronel, 1928), Comédie en marge du monde et Puck de la colline (Kipling, 1930), Légendes en marge de Saq (S. de Sacy, 1931), Les Plaideurs (Racine, 1934), Pétanque (1936), Baba diène et Morceau (Edgar Poe, 1941), La Ballade du vieux marin (Coleridge, 1942). Pour clore la liste de tous les travaux plastiques et graphiques Bruller, il faut enfm signaler sa réalisation costumes exceptionnelle de Jean et des décors de Toulon de sucre (Claude Aveline, 1937), Silence

pour l'Orphelin de la Chine de Voltaire, en 1965 à la Comédie20 et rappeler sa mise au point d'un procédé de reproduction, la Française «callichromie», lui permettant une imitation d'une telle fidélité que les artistes eux-mêmes (Braque, Picasso, Lurçat. . .) se déclaraient incapables de distinguer l'original de ses copies 21, 16 Deux fragments d'une histoire universelle, 1992, texte d'André Maurois (1885-1967) avec dix-sept documents gravés à l'eau-forte au repérage par Jean Bruller, Paris, Hartmann, 1929, imprimeries Haulard et Haasen, 106 pages, illustrations en couleurs, 26 cm. Édition en partie originale, tirée à 396 exemplaires, les 41 premiers avec une ou plusieurs suites. 17 patatouf et Filifers, texte d'André Maurois, première édition Paris, 1930. Réédition Paris, 1967 et 1984, Gallimard, Imprimerie Hérissey (Évreux), 124 pages, illustrations, couverture illustrée en couleurs, 18 cm. Collection FolioJunior. ISSN0153 - 1593 : 258. ISBN2 - 07 - 033258- 6. 18 "Comme il [Maurois] me communiquait les chapitres à mesure, et moi à lui mes illustrations, ces échanges nous donnaient mutuellement des idées et nous avons collaboré ainsi jusqu'à la fin.",Vercors inÀ dire vrai, op. cit., p. 73. 19 Frisemouchefait de l'auto, première édition en 1926, réédition Paris, Massin jeunesse, 1991, imprimerie LazareFerry, 62 pages, illustrations en couleurs, couverture illustrée en couleurs, 26 cm. ISBN2 - 7072- 0177 - 4. 20 Lors de l'entrevue qu'il nous accorda à l'occasion de l'émission "Une vie, une œuvre: Vercors" (France-Culture, 6 janvier 1993),Jean Mercure - qui mit Zoo en scène - nous confirma l'extrême plaisir avec lequel l'écrivain avait accepté cette tâche, qui lui rappelait son passé de plasticien tout en le maintenant en contact avec le milieu théâtral. 21 "Je demandai à Fernand Léger une toile relativement facile.Je revins lui soumettre un essai: il le prit sous le bras, croyant que je lui rapportais l'original. Picasso, amusé, me confia une vieille "guitare" cubiste. Je lui en rapportai une douzaine, avec sa propre

20

Il serait vain de vouloir placer l'artiste Jean Bruller à la hauteur de l'écrivain Vercors. Mais ses travaux, sans briller par une originalité exceptionnelle, croquis, les préoccupations immédiates de ses contemporains révèlent toutefois un métier sûr et une indiscutable capacité à traduire, en éloquents aussi bien que les tourments essentiels de l'homme immémorial.

Gérard DENIZEAU Universitéde NancyII

toile: "Reprenez-la." Il s'énerva de longues minutes avant de la retrouver". Vercors, in À dire vrai, op. cit., p. 153.

21

JEAN

BRULLER
UN

ET LE MARIAGE
CHRISTOPHE

DE MONSIEUR
MODERNE?

LAKONIK,

Evoquant la notoriété de Vercors, Radivoje Konstantinovic déplorait déjà, en 1969 :
"Tant de pages consacrées au récit d'un débutant ILe Silence de la Merl, si peu sur les ouvrages de la maturité, quelques lignes seulement sur son œuvre dessinée qui fut l'unique préoccupation de notre auteur jusqu'à sa quarantième

année et, pourrions-nous ajouter, hormis une petite page de son essai sur Vercors
l''

Ecrivain et Dessinateur,

pas une étude sur la bande dessinée que Jean Bruller

signa en 1931, son unique B.D., malgré les vingt-cinq ans qui séparent notre réflexion de l'ouvrage du critique serbe. Sans doute, la singularité du Mariage de Monsieur Lakonik, "Album pour la jeunesse", dans la production du dessinateur explique-t-ellepartiellement le silence qui entoure cette B.D.,à quoi s'ajoute, vraisemblablement, le moment de sa publication (et, corollaire de ceci, l'absence de réédition) : en effet, lorsque Paul Hartmann édite, à Paris, cet "album", non seulement le genre de la figuration narrative n'est pas encore véritablement populaire, mais le mode de traitement choisi par Bruller le range, déjà, dans la bande dessinée "à l'ancienne", alors que, six ans plus tôt, AlainSaint-Ogan- dont on célèbre le centenaire cette année- a créé,avecZig et Puce, la première B.D. française moderne, c'est -à-dire utilisant systématiquement le ballon dans l'image et que, deux ans plus tard, notre pays va être envahi par la production "outrageusement" moderne en provenance des Etats-Unis,grâce à Paul Winkler et à son agence "Opera Mundi". Après ces remarques, on pourrait presque se demander l'intérêt de se pencher sur un "dinosaure" du genre, si celui-ci n'illustrait pas - c'est le mot! un paradoxe: certes, LeMariage de Monsieur Lakonik s'inscrit dans le droit fil
d'une tradition dont Christophe, l'inoubliable auteur de La Famille Fenouillard et du Sapeur Camember, marque, en France, une étape considérable; mais il manifeste aussi, une originalité frappante dans un certain nombre de ses artifices

1 Vercors Écrivain et Dessinateur, Ed. Klincksieck, 1969, p. 5.

graphiques et, parfois, textuels, en même temps qu'il inscrit l'écriture de son auteur tout à la fois dans la cohérence avec le reste de son œuvre graphique et dans la pertinence par rapport à certains thèmes de l'œuvre littéraire signée Vercors.

I . Une Bande Dessinée traditionnelle à la manière de
Christophe TIest évident qu'au-delà de l'éminent professeur Colomb - Christophe pour les amateurs du Petit Français du Mariage de Monsieur Lakonik de Sorbonne, Georges Illustré -, le Bruiler le genevois

renvoie au père du genre,

Rodolphe Tapffer. Celui qui, non content d'inventer la "littérature en estampes", en définissait avec clarté les caractéristiques, affirmant, à propos de Monsieur
le texte, sans

Jabot:
"Les dessins sans le texte n'auraient les dessins, ne signifierait rien 2" qu'une signification obscure;

manifeste clairement sa paternité du jeu texte image, dans leur fondamentale complémentarité, tant dans la mise en œuvre de Christophe, et, au-delà, de Jean Bruiler, que du Nadar de Môssieur Réac - en 1848 - ou de Wilhelm Busch...

Si la parenté avec Nadar se limite à l'analogie de la construction "stripologique" des vignettes et de leur commentaire ironique, le rapport avec Busch est conforté par la connaissance que Bruiler avait du dessinateur berlinois puisque, dans une interview de 1990,il indiquait, à propos de Pif et Paf, dessiné en 1925,comment il "avai(t) publié (sur commande) une histoire pour enfants (à la manière de Max und Moritz, de Wilhelm Busch)3". Et une certaine dimension de l'humour noir dans Le Mariage/..'; n'est pas sans rappeler la cruauté des récits de Busch: que l'on compare la férocité de la situation du malheureux César (Lakonik) interné avec des fous dangereux à la position, non moins apparemment inquiétante, de Diogène, dans son tonneau, auquel de "vilainsgarnements de Corinthe" font dévaler une pente abrupte. De même, les textes sous l'image manifestent un humour analogue chez le dessinateur berlinois et chez Jean Bruiler, à cela près que ce dernier n'exploite pas la veine

2 Histoire de Monsieur Jabot, Genève, 1833, réed. Aubert, Paris, 1839' 3 Interview du 25 Juin 1990, par Jean-Pierre Mercier, in Le Collectionneur Dessinées, n072, Juillet 1993, p. 40.

de Bandes

24

des vers de mirliton, chers à l'auteur des Ber/en Deutschen Humors 4. Mais le ton faussement de Christophe: sentencieux nous rappelle tout à fait le discours de à Rabelais, tout comme l'étaient CosinUJ, et fait l'avis d'avoir à prendre au sérieux le récit des aventures de l'introduction de L'Idée Fixe du Savant

M. Lakonik, dès la page de titre, est emprunté les deux épigraphes

penser à Christophe soulignant le pédagogisme des tribulations de Fenouillard, à l'image - caricaturale - des récits "d'éducation et de récréation" de Jules Vernes. On rencontre chez les deux dessinateurs le même goût pour les calembours et jeux de mots au ton faussement professoral, tant chez Cosinus que dans la de Mademoiselle Carpe lors de reconnaissait contre les réticences supputation psychologico-physico-mathématique

son transport, en malle, de Lyon à Marseille6. Vercors lui-même cette parenté et allait jusqu'à défendre son prédécesseur

de Konstantinovic : "LaFamille Fenouillard, Le Savant Cosinus contemplent d'assez haut, en qualité de comique et d'humour, les inventions quelque peu mécaniques, et pas toujours originales de cet album ILeMariage 7. TIfaut dire que la parenté est d'autant plus flagrante que le thème de la pérégrination
dangers

vécue par les personnes

les moins faites pour s'exposer
de décalage,
M. Lakonik

aux

des voyages rapproche,

dans un humour

et Mlle

Carpe de Fenouillard et sa famille.On remarquerait, d'ailleurs, que l'itinéraire suivi par les héros brulleriens de Marseille à Tunis, puis au lac Tchad, avant l'épisode dans les glaces puis aux Antipodes, fait songer à celui qu'empruntent, chez Christophe, les émules de Cosinus, Madame Belazor et l'agent Mitouflet qui, de Marseille, gagnent l'Algérie puis le lac Tchad, avant de revenir à Paris, via la Papouasie, séquence qui n'est pas sans évoquer l'épisode des cannibales du Mariage.
On pourrait même, se souvenant de l'analyse que faisait François Caradec
4 Max und Moritz (Berlin, 1865), Diogène et les Vilains Garnements de Corinthe, rééd. in Wilhelm Busch, Histoires Dessinées, Ld. Horay, 1980 ; Berlen Deutschen Humors, Berlin, s.d. (après 1870) . S La Famille Fenouillard, in Le Petit Français illustré, 1889-1893, Ed. Armand Colin, 1893 ; L'idée Fixe du Savant Cosinus, id, 1893-1899, Ed. Armand-Colin, 1899. 6 "Mlle Carpe, à son arrivée à Marseille, ayant subi deux fois plus de chocs et de heurts qu'à Lyon, et entendu deux fois plus de soupirs et de jurons, en conclut, malgré les apparences arithmétiques, qu'elle est transportée par un seul homme au lieu de deux." (Ch. XIX, strip 1, vignette 1) 7 Op. cit. p. 17-18, note de Vercors lui-même.

25

de l'obsession du mariage dans les B.D. de Christophe,8 noter comment ce thème est au centre du récit de Bruller. Mais certains traits graphiques rapprochent aussi les deux créateurs: Jean-Pierre Mercier, illustrant son interview de Vercors d'une planche du Mariage..., la situait "entre Christophe I...! et Monsieur Poche lun héros moins connu de Saint-Ogan9." Outre le dessin caricatural,la conception des unités narratives - une planche s'identifieà une séquence cohérente, avec un titre présenté en respectant scrupuleusement le "schéma stripologique" -Le. la présentation en bandeaux réguliers superposés -, lesquels sont, sauf de rares exceptions, constitués de trois vignettes carrées, tout cela rappelle le montage des planches de Christophe et est loin de certaines fantaisies dans l'organisation des vignettes que s'autorisaient des dessinateurs de B. D. contemporains de Bruller, même le très sage Pinchon, immortel dessinateur de Bécassine 10. Toutefois, abandonnant le format à l'italienne des albums de Christophe - et, au-delà, de Topffer-, LeMariage de M Lakonik s'affichait dans un format "à la française" : mais là ne s'arrête pas l'originalité de l'album, car, à côté de ces données traditionnelles que nous avons évoquées, Bruller a su proposer une image nouvelle, en particulier dans sa technique des cadrages, mais aussi du rapport établi entre des vignettes successives ou entre le texte et l'image. II . Une exploitation moderne de l'image Une des premières choses qui frappent, lorsqu'on observe de près les vignettes du Mariage..., c'est le travail auquel se livre Bruller à l'intérieur de l'image: du jeu avec les angles de vue à l'exploitation originale - même si, parfois, rare - des codes du mouvement ou de la couleur; et d'abord du goût pour la mise en valeur des détails, particulièrement intéressante lorsque le dessinateur exploite des effets de lumière. Lorsque Louis Chéronnet écrit, dans un article de 1934, à propos de la Nouvelle Clédes Songes que vient de publier Jean Bruller : "Son style habituel: cette simplification des masses où éclatent parfois des détails méticuleusement
8 ln Christophe Colomb, Ed. Grasset, 1956 ; ed. remaniée, Horay, 1981. 9 Article cité, p. 41. 10 "Très vite, Pinchon parsèmera ses bandeaux de vignettes rectangulaires cadres) de vignettes circulaires, cerclées d'un cadre épais et rompant orthogonale de l'ensemble".

(mais sans avec la linéarité

26

observés et décrits par un ironiste de qualité"II, n'a-t-on pas l'impression qu'il
évoque notre B.D. ? La simplification, habituelle, de la caricature, dans ces petites

vignettes, privilégie souvent, effectivement, les tracés à grands traits de ces wagons, bateaux ou icebergs, voire des silhouettes emmitouflées des protagonistes que subitement un jeu sur des détails vient réveiller: on pourrait penser à l'épisode du contrôleur "bigle" du chapitre XIV où tout l'humour consiste, à l'intérieur d'un décor presque invariant,à tenter de suivre la direction trompeuse du regard du malheureux employé de la S.N.C.F.,ou à cette île de glace du chapitre XXXIII,vague arc de cercle reproduit cinq fois - ce qui, sur neuf vignettes, fait beaucoup - mais où Bruller s'amuse à nous faire identifier ses héros sur leurs traîneaux, à la fois analogues et différents, emportés dans leurs mouvement identiques et contradictoires. Mais,souvent, c'est dans l'exploitation de la lumière que se manifeste ce goût du détail à travers ce que Konstantinovic, comparant le dessinateur à Hugo graphiste, définit comme: "obsession du contraste I...!, goût romantique pour les jeux de lumière et d'ombre 12." On peut penser à ce jeu de silhouettage du chapitre XI ou, mieux encore, du chapitre XXX,où s'oppose la gesticulation médiane d'ombres chinoises à un premier plan et un arrière-plan lumineux; c'est aussi, plus en demi-teinte, cet effet de lumière et d'ombre, à travers les feuillages, constellant M. Lakonik au
plus profond de la mélancolie d'étoiles lumineuses (chapitre XXXV).

est difficile d'évoquer la lumière sans penser à la couleur: dans ce domaine, le procédé d'illustration en deux couleurs - qui varient selon les planches - nous rappelle le procédé du Bicot, de l'américain Martin Branner, voire des premiers Mickey en B.D. (mais ceux-ci seront publiés plus tard), à moins qu'on ne pense à la série française contemporaine, déjà évoquée, Zig et Puce. Mais,avec le peu de possibilités que cette technique permet, Bruller peut produire un effet comique "Où les Héros Changent de Couleurs" - c'est le titre du chapitre XI -, à moins qu'il n'exploite un code traditionnel de la couleur en manifestant l'irritation du maire qui croit que M.Lakonikse moque de lui par une érubescence qui contraste avec la blancheur de son visage dans les vignettes antérieures.
TI

Il ln "Oniromancie Graphique", Arts et Métiers Graphiques, n° 44, 15 décembre 1934,
p. 48.
12 op. cit., p. 46.

27

Mais, dans une autre perspective, tout en restant dans le jeu des codes de

la B.D., il est intéressant de voir comment celui dont on a pu dire que "les dessins /..'; sont modérément dynamiques 13",s'il utilise peu l'effet Marey - le code
traditionnel du mouvement dans la B.D.,marqué par des traits à l'arrière du corps en déplacement - en fait par contre un usage, dans ces rares occasions, extrêmement spectaculaire: on pourra apprécier ainsi la fuite éperdue d'un sergent de ville devant Mlle Carpe galopant sur un kangourou dont les bonds sont symbolisés par un trait en ressort, cependant que le vent de la course transforme le voile de mariée de la malheureuse toujours demoiselle en une subtile interprétation de cet effet Marey par le jeu des lignes superposées, en même temps que la précipitation de l'agent est montrée, dans la même vignette, par cet autre procédé qui consiste, en une sorte d'instantané, à montrer un personnage dont les deux pieds, écartés par le mouvement de la course, ne touchent pas le sol. Cette image du chapitre VIIInous rappelle le premier strip du chapitre VI où la même technique permettait de montrer la galopade de M. Lakonik, l'effet étant souligné ici et par la représentation de l'ombre sous le corps en mouvement et par le "déplacement" du texte du mur devant lequel le héros est représenté.. Mais parfois le mouvement n'est pas le fait du personnage mais du lecteur; c'est-à-dire que Jean Bruller, par l'artifice des changements d'angles de vue, nous donne l'illusion d'avoir un poste d'obselVation qui varie et offre des perspectives originales.Ainsi,d'une vision de plain-pied, on passe à une série de plongées/contre-plongées puis retour au plain-pied pour suivre et comprendre la

chute de M. Lakonik dans une bouche d'aération de la chaufferie qui
s'accompagne de la transformation du malheureux en pâté en croûte. Mais si, du héros, dans d'autres, la plongée dans ce cas, nous participons au mouvement

- et, particulièrement, la plongée oblique qui produit un effet de perspective très surprenant - nous conduit à dominer la situation en face de personnages immobiles: c'est le cas, par exemple, de cette vignette du chapitre I où, tandis les futurs mariés s'endort, nous surplombons son que le maire las d'attendre

crâne que nous imaginons en train de plonger en avant.

C'est aussi le cas du chapitre XXXV où Bruller utilise ce procédé à la fin du strip deux et au début du strip trois: mais, à la plongée oblique, est associé un phénomène de symétrie - visible si on remonte les images en continuité mais
13 Id., p. 161.

28

qui, dans la disposition originale, produit un effet de chiasme - organisation qui

peut, difficilementmieux qu'id, mériter le nom de figure rhétorique de
construction. Cela nous conduit, en effet, à envisager quelques exemples de ces constructions originales créées par la succession des vignettes et où, malgré la contrainte du cadre carré et de la forme stripologique, Bruller réussit à introduire une variété de présentation, quelque chose que l'on pourrait comparer à la technique du rejet en poésie, visible, par exemple, au chapitre III dans la confrontation, encore chiasmatique, de César et Melpomène, soulignant en outre comment leurs solitudes carcérales sont plus proches qu'ils ne le supposent, ce que manifeste visiblement la fin du dernier strip de cette même planche, par un véritable enjambement, les deux vignettes consécutives étant liées/séparées par un mur qui remplace l'habituel espace inter-iconique, cependant que les deux textes correspondant aux deux vignettes se fondent en un seul pavé qui sous-tend entièrement cette artificielle grande image. Ce procédé, qui semble être l'exclusivitéde Jean Bruller, est à nouveau exploité à la fin du chapitre VIoù il ne se combine pas à un effet de symétrie comme dans le

cas précédent rapprochement

cette symétrie ne permettait-elle pas le paradoxal
l'un

du visage des deux héros qui se croyaient à des kilomètres

de l'autre - mais joue sur des attitudes physiques parallèles encore que contradictoires, Lakonik fuyant les caresses de son kangourou, Kalin, le bien nommé, cependant que MlleCarpe s'appuie "câlinement" sur la femelle, Kaline. III . Une Écriture d'Avant.Garde Tous ces effets de chiasme, symétrie, continuité pourraient se retrouver en de nombreux endroits de l'album: mais il est deux cas où Bruller, à travers cette originalité qui lui est propre, découvre une procédure que la bande dessinée n'a exploitée que vingt ans après lui. Au lieu de nier l'espace inter iconique en présentant une "grande image", il joue sur la créativité de l'œil du lecteur qui, tantôt dans la symétrie des masses rocheusesl4, tantôt dans la continuité des nuages15, reconstruit une image unique ou discerne, dans la continuité spatiale, la perception de la continuité temporelle. Il s'agit là d'une des clés fondamentales de la lecture comme de l'écriture
14 ln Chapitre X¥Y, strip 2, vignettes 2 et 3. 15 ln Chapitre XXII, strip 3, vignettes 1/2 et 2/3.

29

de la B.D....

Le même fondement

se trouve dans la notion de la complémentarité Ainsi, il et la

texte/ image: mais, si c'était déjà un critère revendiqué par Topffer, il est parfois utilisé par Bruiler d'une manière à la fois originale et très contemporaine. propose un véritable dialogue de théâtre, jusque dans la typographie rompant avec la tradition du récitatif sous l'image de la B.D. à l'ancienne didascalie ("En Choeur") surprenante des retrouvailles des deux héros au terme

de leur

aventure16; il avait même, deux planches auparavant, combiné au reconnus, tentant de

texte sous l'image un exceptionnel texte dans l'image, les deux personnages, séparés, une fois encore par un mur, faute de s'être communiquer par des chansons.

D'autre part, tantôt il exploite - et cela, dès le chapitre l - le procédé du langage iconique: c'est dans de véritables bulles que s'affiche l'image qui occupe respectivement la pensée des deux héros. Tantôt, sans modification initiale de strips du chapitre XVIII : si le trait reste net, on POUITait le graphisme, il introduit une narration de rêve dans le récit, comme en témoignent les deux premiers toutefois noter comment une géométrie de l'arrondi se substitue, dans la phase onirique à une géométrie de l'angulaire. On pourrait voir aussi comment caricaturiste joue habilement du "fondu enchaîné" du bec de l'oiseau rêvé au croc de palan de la réalité et se souvenir que Louis Chéronnet, dans son article déjà

évoqué ici, Oniromancie Graphique, écrivait: "On ne peut qu'admirer l'art avec lequel Jean Bruiler a su recomposer synthétiquement nos songes les plus familiers dans une figuration expressive17." Ainsi, il semble que nous avons pu identifier dans Le Mariage de Monsieur Lakonik, en même temps que le témoignage de la fidélité à une tradition graphique, une authentique modernité qui, dans bien des cas, semble se confondre avec l'originalité même de Jean Bruiler. Or, à quarante ans, Jean Bruller devient Vercors: le dessinateur va devenir l'écrivain; la guerre et l'occupation vont révéler à l'artiste une autre facette de son talent. Mais, ce qui est frappant, peut-être, c'est de constater, si l'on accepte les conclusions de l'étude de Konstantinovic et les obselVations qui viennent d'être id suggérées,

que, panni les thèmes que l'écrivain va privilégier, on retrouve des préoccupationsque l'auteurd'une bande dessinée pour la jeunesse, dans une
16 ln chapitre XXXVIII, 17 Article cité, p. 48. strip 3, vignette 1.

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démarche à l'humour parfois caustique, avait déjà manifestées. Ainsi, dans la nouvelle Le Démenti, l'image des "cons" que propose
Arnaud - et par quoi il désigne la majorité de l'humanité, mais en lui donnant "la

signification /.../ d'incohérence, d'illogisme, ou plutôt d'aveuglement18" -

ne

pourrait-elle définir ces deux êtres dont le Prologue

même manifestait

l'incohérence et l'illogisme, l'inadéquation entre leur individualité et leur activité socialel9,en même temps que toute l'intrigue manifeste cet aveuglement d'un couple qui se cherche toujours là où il n'est pas. Ne retrouve-t-on pas cette absurdité du monde que Bruller, dès 1927,
dans Hypothèses sur les Amateurs de Peinture à l'Etat Latent, puis Vercors, dans l'ensemble de son œuvre écrite, dénoncent, même si l'auteur du Mariage de M Lakonik traite ià ce sujet sous une forme anodine et burlesque, à travers son couple caricatural ? Ce voyage parallèle des deux héros, constamment en même temps qu'il démontre l'incommunicabilité proches l'un de l'autre et chacun croyant l'autre à l'autre bout du monde, ne relève-t-il pas de l'absurdité, et la solitude20 ? Ce thème dominant l'œuvre écrite qu'est "le silence" n'est-il pas inscrit dans la mutité de Mlle Carpe, la surdité de M. Lakonik ?

Ne faisons pas de cette bande dessinée amusante un manuel de philosophie désespérée: mais, en reconnaissant jusque sous le masque de la fantaisie juvénile la gravité de l'homme, n'est-ce pas qu'avant le grand traumatisme de 1940,Bruller avaitfaite sienne la devise de Figaro:
"Je me hâte de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer" ?

Jacques TRAMSON Université de Paris XIII

18 Vercors,Les Yeux et la Lumière, Ed. de Minuit, 1948, p. 131, cf. l'analyse de
Konstantinovic, Op. Cit.) pp. 37-38. 19 M. Lakonik, "employé dans une grande Administration, au service des Réclamations/,! est devenu tout à fait sourd", tandis que: "le Service des Renseignements est tenu par Mlle Carpel..';. Comme son nom l'indique, elle est muette". 20 Cf. le jugement de Konstantinovic, Op. Cit., p. 40 : "Pour échapper à sa solitude qui le

rend malheureux, l'homme cherche le moyen de s'oublier. Il le trouve dans la
distraction. N'importe quel événement, /.. ';un voyage." Ne reconnaît-on pas M. Lakonik, distrait par excellence, et voyageur par destinée?

31

32

L

!

ALBU~~l

33

34

VERCORS,

BIOGRAPHE

ET AUTOBIOGRAPHE

Aux Etats-Unis le nom de Vercors symbolise, même aujourd'hui, la Résistance courageuse du peuple français contre les forces puissantes des Allemands qui occupaient le territoire français entre 1940 et 1945. La voix de Vercors a toujours signifié pour nous la protestation acharnée contre "les flammes d'un enfer d'étoiles jaunes, de tortures, de fusillés et de fours crématoiresl". Au début Vercors lança sa carrière tout en croyant que le rôle traditionnel du créateur artistique était de travailler dans la solitude et le détachement. Maispendant l'Holocauste il comprit que l'écrivain ne pouvait plus travaillerdans un isolement splendide; au contraire l'écrivainétait obligé de créer à l'intérieur de la communauté humaine et d'exprimer son opposition totale contre les injustices, les cruautés et les atrocités de l'homme contre l'homme. n finit par se transformer en artiste engagé. Les autobiographies et les biographies de Vercors sont en grande partie l'expression d'un auteur engagé, d'un être humain qui cherche à justifier le rôle de l'artiste comme une voix éloquente se faisant championne d'un certain message auquel il croit ardemment. Le Vercors que je propose de traiter brièvement id c'est celui qui se révèle lui-même dans ses autobiographies et qui raconte aussi l'histoire de quelques personnages qu'il admirait plus que tout autre. Dans La Bataille du silence, Vercors expose systématiquement et avec des détails minutieux ses souvenirs intimes depuis 1914, quand il avait douze ans, jusqu'à l'été de 1944, lors de la libération française. Dès la première page, Vercors avoue un haut degré de pudeur et de modestie innée: il écrivit "je n'osais pas me croire si intéressant. Je n'ai fréquenté, comme Saint-Simon, les Grands de ce monde...Qu'aurais-je à raconter qui valût la peine2?" Même si, il a bien connu quelques-uns des "grands" de son époque, car cet ouvrage est saupoudré de maints souvenirs de ses rencontres avec Jules Romains, Paul Eluard, Louis Aragon, même le Général de Gaulle. Sa modestie,
1 La Bataille du silence, Paris, Presses de la cité, 1967, 275 p.

2 ibid, 11.

quoique sincère, n'est pas justifiée. Et malgré le fait qu'il admet avoir fondé clandestinement, "au nez de la Gestapo", la célèbre maison d'édition, Les Editions de Minuit,malgré sa reconnaissance d'avoir pu écrire un des plus grands

best-sellers internationaux,Le Silence de la Mer, et d'avoir composé une
quarantaine de titres formant plus de deux douzaines de volumes et d'avoir gagné une réputation significativenon seulement en France mais dans le monde entier, il demande à ses lecteurs si "un récit aussi peu pimenté saurait retenir
l'intérêt3 ?", L'autobiographie de Vercors est fondée sur ses souvenirs personnels, car il n'a jamais su tenir un journal. Son but prindpal, en se souvenant de ses

expériences un quart de siècle après les avoir vécues, est de revivre et de nous faire revivre avec lui la plus grande aventure de sa vie, celle qui consistait à sauver la dignité de la liberté intellectuelle et littéraire en plein tourbillon d'un régime voué à effacer toute liberté intellectuelle et littéraire. S'agissant de la période de 1914 à 1944 nous sommes témoins de l'évolution philosophique de Vercors. Pendant la première grande guerre il était convaincu que les Allemands incarnaient le mal et les Alliés la justice. Mais

pendant les années vingt et trente il crut sincèrement à la possibilité du
rapprochement franco-allemand. Il devint donc un pacifiste fervent qui croyait à la en une de nécessité d'éviter la guerre à tout prix. Mais pendant la guerre dvile si cruelle en Espagne et surtout pendant l'Occupation, son pacifisme se transforma philosophie de résistance contre le mal. Après avoir éprouvé une sensation de ses compatriotes

honte à la chute si tragique des forces militaires françaises et au spectacle où tant collaboraient avec les Allemands, Vercors comprit que le n'étaient plus une solution valable. Le traitement pacifisme et la non-agression

barbare des Israélites, le spectre des Juifs qui portaient l'étoile jaune dans les

rues de Paris, la déportation de tant de Français qui refusaient d'obéir
aveuglément aux conquérants allemands, tout cela contribua à faire de Vercors d'un pacifiste sincère un résistant actif. N'oublions pas que cet écrivain nous rappelle constamment à travers son texte autobiographique que son père était un Israélite hongrois. Vercors nous raconte comment il fut introduit dans le monde littéraire, lui qui avait lancé sa carrière comme illustrateur et artiste graphique. Romains qui exerça une influence sur lui en le persuadant
3

C'est Jules à la

de l'accompagner,

ibid,

12.

36

veille de Munich, au congrès mondial des PEN Clubs à Prague. Il n'oublia jamais la bataille qui s'y déroula contre H. G. Wells de la Grande Bretagne car cet Anglais défendait le droit d'exprimer les pires préjugés, même l'antisémitisme. C'est alors que Vercors comprit qu'il doit exister des limites raisonnables aux libertés humaines. 'Je découvrais", écrit-il, "l'ambiguïté des principes abstraits4". L'autobiographe de Vercors est beaucoup plus qu'un récit personnel de l'auteur, elle est en même temps une description authentique et détaillée des insuccès, des faillites, et des déceptions de la diplomatie franco-anglo-américaine vis-à-vis du régime hitlérien pendant les années trente. Sa litanie de faillites diplomatiques culmine avec la grande déception ressentie par cet observateur l'histoire devant les accords tragiques de Munich. de

C'est dans La Bataille du silence que Jean Bruller explique
poétiquement son admiration pour l'immense massif qui sert de contrefort aux Alpes et qui est à l'origine de son nom de plume adoptif, Vercors: "j'en admirais la sonorité suggérant une noblesse hautaine... Bientôt je partageais moi-même ces sentiments [de révérence, sinon de vénération]... qu'évoquait l'immense navire surgissant de la plaine [qui] exerçait sur moi une fascination croissante5". Lapartie la plus importante du livre traite minutieusement des détails de l'Occupation et de la péripétie périlleuse que prit son existence durant la présence allemande des soldats de la Wehrmacht sur le sol de la France. Nous apprenons comment c'est Vercors qui suggéra à son ami Pierre de Lescure qu'on fondât une vraie maison d'édition clandestine. Ily explique aussi comment il créa avec l'aide de quelques-uns de ses amis les plus proches un système de production qui eut comme résultat la publication souterraine de son premier grand livre, Le Silence de la Mer. C'est là que Vercors décrit comment il s'y prenait pour faire diffuser à travers toute la France ainsi que dans le monde occidental son petit chef-d'oeuvre clandestin. Tout en expliquant les circonstances de son initiation comme auteur, Vercors nous raconte l'éveil de son premier amour pour une jeune fille qui mourut plus tard à Auschwitz. TIparle aussi de son premier mariage et de la naissance de ses fils jumeaux. En effet, dans La Bataille du silence il réussit habilement à entretisser l'histoire de sa vie intime et celle de ses premières aventures en tant qu'écrivain et éditeur clandestin. TI peint des esquisses 4ibi~ 34. 5ibi~ 57. 37

convaincantes de la personnalité dejean-Richard Bloch, d'Aragon, de Giraudoux, de Jules Romains, de Sartre, d'BIuard, dYvonne Paraf, surtout de Pierre de Lescure, et de tant d'autres qu'il connut pendant l'Occupation. Mais malgré tous les événements que Vercors y partage avec son public, le thème central de cette autobiographie, celui autour duquel tourne le livre entier, c'est incontestablement le thème de la naissance du Silence de la Mer et de son succès mondial tout à fait sensationnel. TI est convenable de noter que le magazine prestigieux des Etats-Unis, Life, décrit ce petit livre comme, "non seulement une oeuvre de fiction distinguée, mais aussi un ouvrage de reportage brillant sur la résistance française à l'occupation allemande... [et] peut-être le produit littéraire le plus remarquable de cette guerre6". La Bataille du silence s'achève avec la libération de la France. De Gaulle retourna à Paris après son exil à Londres et dans un de ses premiers actes il invite le courageux Vercors à dîner avec lui. Dans la conclusion de son oeuvre autobiographique Vercors trahit son sentiment d'anticipation nerveuse juste
avant sa rencontre avec le général.

Vercors écrivitLa Bataille du silence en 1967. Mais longtemps après cette publication il continua à régaler ses lecteurs avec d'autres livres sur luimême dans lesquels il enrichissait son autoportrait de détails supplémentaires sur sa philosophie de la vie et ses points de vue socio-politiques. Parmi les livres qui figurent tous dans le riche panorama de ses textes personnels il faut mentionner Ce que je crois (1975), les deux tomes biographiques sur Aristide Briand, Moi, Aristide Briand (1981) et Les Occasions perdues (1982), la grande biographie Anne Boleyn (1985), et son dernier énoncé sur lui-même, A dire vrai (1991). André Maurois, un des plus grands biographes de notre siècle, prétendait que pour lui les biographies représentaient des prolongations et des élargissements du biographe lui-même. Cela est sûrement vrai pour Vercors aussi...En faisant la biographie de Briand, Vercors avait un objectif important: il tenait à rappeler aux jeunes générations d'aujourd'hui, cinquante ans après la mort du grand ministre français,les accomplissements et le message importants de quelqu'un qui se voua tout à fait à la cause de la paix et au désaveu de la guerre comme solution aux tensions mondiales. En déplorant l'oubli d'un homme qui 6 Life Magazine} (lloct., 43), 103, cité dans Brown, James et Stokes, Lawrence: The
Silence of the sea / Le Silence de la Mer, New York: Berg/Oxford, 1991, VII.

38

domina les affaires nationales et internationales 1900 à 1930, Vercors note que "cet effacement

pendant les trois décennies

de

est le plus juste qui soit7". TI

admet qu'il ne sera point à l'égard de son sujet un biographe objectif, "car si j'ai eu le désir d'écrire sur Aristide Briand, c'est parce que, depuis mon adolescence, je n'ai jamais cessé de nourrir à son égard ce que j'appelle une vieille tendresse coupable8"

.
la vie de son sujet en

Si brillant orateur qu'il fût, Briand détestait tenir un journal car il n'aimait
pas écrire. Vercors fut obligé de reconstruire complètement creusant dans les documents et les témoignages des autres sur Briand. Puisque

Briand n'a jamais écrit sa propre autobiographie, Vercors le fait donc à sa place. Ce qui est original dans la méthode de Vercors, c'est qu'il se met dans la peau de son sujet, en imaginant qu'il revit cette existence reconstituée et-ce qui est un tour de force-il compose cette biographie comme si elle était une autobiographie très convaincante en se selVant du pronom "je". Le résultat, c'est que le lecteur éprouve l'illusion de lire une autobiographie, compagnie amoureuses plutôt qu'une biographie. Vercors a En ]a d'être témoins d'aventures bien raison d'appeler sa biographie de Briand "un essai d'autoportrait". de Briand, nous avons la sensation

de sa vie intime, d'assister aux campagnes électorales, aux sessions

de la Chambre des Députés, aux réunions des conseils d'état, aux conférences internationales, à la signature des traités internationaux, aux pourparlers avec les chefs d'état des autres pays, aux réunions de la Société des Nations à Genève, et à la négociation compliquée et difficile du Pacte Briand-Kellog où l'on renonce à

la guerre comme un instrument fait pour résoudre les différences
internationales. Si dans son premier volume Vercors raconte ]a vie du grand personnage historique, dans son second volume il compose un post-scriptum impressionnant des dix ans qui suivirent le décès de Briand. En effet, Les Occasions ses réminiscences perdues porte les sous-titres de "L'après Briand 1932-1942" et de "L'Etrange Déclin". Par sur Aristide Briand, l'auteur du Silence de la Mer admet de s'être redécouvert lui-même tant il s'identifiait avec son sujet! Abandonnant ]a première personne, Vercors met les pantoufles d'un historien qui dépeint les années que lui-même a vécues après ]a disparition de son héros. Briand devient pour Vercors ce qu'était pour Proust ]a fameuse madeleine. Vercors

7Moi, Aristide

Briand,

Paris, Plon, 1981, 7.

8Ibid, 9.

39

avoue :"Sans le vouloir, je ramenais ainsi l'un après l'autre à la surface, mêlés aux

événements, mes souvenirs personnels engloutis. Comme Proust et sa madeleine, c'est en alliant mes jours à ceux de l'histoire de la France que je retrouvais le temps perdu9". Et Vercors déplie ensuite la vaste fresque tragique des événements européens des années trente qui culminent avec la guerre mondiale de 1939-1945. Le livre se termine tristement avec la destruction de l'honneur de la France et la chute de la troisième république. C'est à travers sa seconde et dernière biographie, Anne Boleyn, que Vercors échappe aux temps contemporains pour plonger dans le lointain passé historique du seizième siècle en Angleterre. Fasciné par le rôle pivotal que joua Anne Boleyn dans le développement de la psychologie insulaire qui gouverne l'esprit des Anglais, Vercors lança des recherches vigoureuses dans les documents historiques, ce qui lui permettait d'étudier le caractère de cette reine. A sa grande surprise, il découvrit qu'elle ne fut nullement une femme coquette, arriviste et superficielle, au contraire elle était très intelligente, visionnaire, et nationaliste. Selon Vercors elle fut la première personne à concevoir la nécessité de créer une marine nationale qui gouvernerait les mers de notre planète. Car cette marine était nécessaire pour protéger les îles britanniques contre tout envahisseur. Le biographe d'Anne Boleyn écrit que "ce peuple s'identifiait à son île forteresse, une île assiégée, isolée, vulnérable, dramatiquement dénuée de garnison, mais protégée par ce formidable rempart: la mer 10".Notre biographe comprit aussi que sans avoir éprouvé le désir d'épouser Anne Boleyn et sans avoirvoulu divorcer de sa première épouse, Catherine, Henri VIII n'aurait jamais rompu définitivement avec l'Eglise de Rome, et que le peuple anglais serait toujours resté, du moins spirituellement, lié à la destinée catholique des nations du continent européen. Donc Anne Boleyn joua un rôle dramatique dans le développement de la nation moderne anglaise et dans l'histoire du monde ocddental. D'une manière convaincante, Vercors démontre que cette rupture entre l'Angleterre et le monde catholique "ne fut pas tellement la volonté du roi que celle de sa seconde épousell". C'est grâce à la collaboration de son épouse, Rita Barisse Vercors, qui, d'origine anglaise, l'aida à déchiffrer les multiples documents dont il avait besoin
9 Les Occasions perdues, Paris, Plon, 1982, 7. 10 Anne Boleyn, Paris, Perrin, 1985, 12. Il ibid, 14.

40

qu'il put mener à bout ce qui est concevablement
l'héroïne britannique.

la meilleure

biographie

de

Anne Boleyn, comme la vie de Briand, est aussi un tour de
Au lieu de l'écrire à la troisième personne, Vercors invente

force biographique.

une courtisane qui raconte cette biographie à sa place et qui se sert de la première personne. C'est par son service fidèle à Anne Boleyn que la courtisane fictive était à même d'observer les aventures intimes du roi Henry VIII et de sa bien-aimée. En
conclusion,

il faut insister sur le fait que si les œuvres biographiques

et

autobiographiques ne constituent qu'un épisode assez mince dans la riche production littéraire de Vercors, elles représentent, néanmoins, un des chapitres les plus glorieux de l'admirable canière de Vercors, artiste littéraire par excellence. Si l'on veut bien connaître le vrai Vercors, il ne faut pas du tout négliger les grandes créations biographiques et autobiographiques. C'est là que Vercors se révèle dans toute sa plénitude.

Jack KOLBERT Susquehana University (USA)

41

LES INTERFÉRENCES ENTRE LES RÉCITS DES ANNÉES GUERRE ET LES ÉCRITS AUTOBIOGRAPHIQUES

DE

Comment et jusqu'à quel point les récits des années de guerre de Vercors1 et ce que j'appelle, en y mettant les parenthèses nécessaires, ses écrits (auto)-biographiques, à savoir La Bataille du silence (1967)2 et la trilogie briandiste des années 1980,3 interfèrent-ils les uns sur les autres? Si nous avons préféré ce terme un peu inhabituel d"'interférences" consacrés, de ressemblances de précieux, d'irremplaçables à ceux, plus neutres ou plus fournit ou de parallèles, c'est pour suggérer un rapport de éclaircissements sur la genèse de récits comme 1£ et toujours dangereuses, de cette

complexité et de complication. TIest vrai que tel ou tel détail biographique

Silence de la mer, La Marche à l'étoile ou Le Songe. Et il n'est pas indifférent de connaître les péripéties, souvent dramatiques

"bataille du silence" qui fut aussi une bataille pour dissiper la "nuit" de
l'occupation et sauver l'âme française. Mais en se remémorant les événements vécus deux ou trois décennies plus tôt, Vercors ne risque-t-il pas de leur conférer une intentionalité rétrospective, une signification différente de celle qu'ils (1946) pouvaient avoir à l'époque? Au constat liminaire des Armes de la nuit

que "nous sommes tous de bons prophètes,

après COUp"4répond cet aveu de

l'auteur de La Puissance du jour (1951) d'avoir aperçu certains épisodes "sous une fausse perspective .' celle du chroniqueur que j'allais devenir" (op. cit., p. 189). Certes, l'historien (y compris l'historien du moi qu'est l'autobiographe), d'autre point de vue que rétrospectif. Mais de même n'a que la littérature n'est

jamais oeuvre d'imagination pure, la biographie, l'autobiographie ne racontent pas que les faits de la vie du sujet: ces derniers ne sont que la matière première d'un

lÉdition Michel,

utilisée:

Le Silence

de la mer et autres

récits, Paris, Le Livre de Poche,

1986 [Albin

1951], 190 pages.

2Presses de la Cité, 1967.

3Moi,Aristide Briand (1962-1932) ,. Essaid'autoportrait. ent ans d'Histoirede France,I C (Plon, 1981). Les Occasions perdues, ou l'étrange déclin. L'Après-Briand (1932-1942). Cent Ans d'Histoire de France, II (Plon, 1982). Les Nouveaux jours. Esquisse d'une Europe. Briand l'oublié (1942-1962). Cent Ans d'Histoire de France', III (Plon, 1984). ~es Annes de la nuit et La Puissance du jour, Albin Michel, 1951, p.13.

processus entreprise

de sélection et de triage, de mise en ordre qui font partie d'une ayant sa propre logique constitutive et son propre projet: leje n'est jamais plus profondément Vercors lui-même authentique l'a constaté dans le qu'en dans

pacte autobiographique, l'autoportrait

se prêtant, qu'en s'identifiant à l'autre.

de Briand qu'il publia en 1981, qui fait état de ce "curieux

phénomène de mémoire" : Sous chaque pierre que je soulevais dans les eaux du passé historique je découvrais, tapi comme un "dormeur", un morceau oublié du mien. Sans le vouloir, je ramenais ainsi l'un après l'autre à la surface, mêlés aux événements, mes souvenirs personnels engloutis (OP,p. 7).

Le caractère involontaire ("sans le vouloir") de la découverte de "ce temps retrouvé surgi du fond des mers" (ibid), ainsi que la "vieille tendresse coupable" (MAE, p. 9) de Vercors pour l'homme d'Etat dont la "naissance au Parlement" en 1902 (OP,p. 7) comcida avec sa propre venue au monde, et dont la politique de réconciliation franco-allemande influença ses idées aux années 1920 et 1930, thématique et ambivalence incarnées dans le personnage de von Ebrennac, semblent autant de garants de ce processus de remémoration: à côté d'événements revécus dans l'imagination et la mémoire et rehaussés par elles, il faut mettre ceux qui sont redécouverts - ou découverts - par le moyen de ]a régression, instance psychologique pouvant coexister avec la rétrospectivité sans se confondre avec elle. Néanmoins, tout n'est pas dit, les choses sont plus complexes. Car une référence dans La Puissance du jour à "la mêlée des bêtes dans la mer" (op. cit., p. 356) suggérant que ce dont Bruller-Briand se souviendra sera rappelé justement parce que Bruiler est devenu Vercors-Von Ebrennac, relève autant du texte écrit depuis Le Silence de la mer que du texte lui-même, devenu pré-texte des écrits ultérieurs. D'autre part, si l'autobiographie permet de redécouvrir un passé oublié ou recouvert par d'autres souvenirs plus récents, elle a pour fonction aussi de construire ce passé: qu'on la considère du point de vue freudien ou lejeunien,5 cette écriture comporte toujours des nondits, couvre autant qu'elle recouvre ou découvre, mythifie au sens donné à ce terme par Roland Barthes,6 c'est-à-dire, sans que le processus soit conscient ou délibéré, normalise, naturalise, rend nécessaire l'accidentel et le contingent. Dans

cette perspective, les œuvres dans lesquelles nous recherchons des

\Toir Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique,
6M.vthologies, Seuil, 1957.

Seuil, 1975.

44

renseignements sur la vie de l'écrivain, nous renseignent également sur Vercors lecteur de lui-même et constructeur après-coup de safigure d'écrivain. Or, ces écrits autobiographiques montrent un homme qui, au cours de cette période charnière des années 1930 et 1940, aurait fait preuve d'une prescience historique, d'un sens prémonitoire qui confine à l'intuition prophétique et dont un des accompagnements principaux fut la coincidence. Ainsi,une gravure réalisée par Jean Bruller en 1935,quatre ans avant le début de la guerre et cinq ans avant la Blitzkrieg de mai-juin 1940 prédisait que les Allemands rompraient le front français "à une semaine près, à Bapaume, le 12 mai 1940" (BS, p. 17). Au mois de juin 1938, revenant dans le train de Prague (où il avait assisté à une réunion du PEN club), il vit des préparatifs militaires allemands qui le remplissaient d'un pressentiment renforcé en septembre de la même année au cours d'un séjour en Bretagne, lorsque le tocsin lui fit penser au poème d'Edgar AllanPoe, 'Bells.Bells.Bells' (BS,pp. 41-45). Il ne partagea pas le soulagement général qui accueillit les accords de Munich, et à sa mère qui avait dit, "mes enfants, nous sommes sauvés l", répliqua: "mais dans un an nous serons tous vassalisés" (OP, p. 152). Si la France était vaincue, prédisait-il pendant la drôle de guerre, "nous aurons Doriot ou la Cagoule" (BS,59). Et dès la prise de pouvoir par Pétain, "je prévois, je sais quelles sortes de réformes il nous prépare. Le prix qu'il va faire payer aux syndicats, à l'école laïque, à toute la gauche, auxJuifs. Et j'en suis révolté, désespéré d'avance" (OP,p. 201). Plus tard, sous l'Occupation, il rappela en rêve la jeune fille juive qu'il avait aimée, adolescent, sans savoir qu'à cette époque elle allait mourir, avec sa famille, à Auschwitz (BS, pp. 241-2). En octobre 1942 la vue de troupes allemandes dans une rue de Paris, "tellement pareils, dans leur désoeuvrement, malgré leurs bottes et le vert-de-gris, aux tourlourous de Courteline", lui suggéra la réflexion apparemment "extravagante" qu'''ils profitent de leur reste" (OP, p. 253). Si extravagante, en effet, l'emprise allemande sur la capitale paraissant toujours aussi durable, qu'Yvonne Paraf,à qui Vercors fit état de son "étrange pensée (...) demande ironiquement si j'entends des voix" (ibid, p. 254). Que le temps s'écoulait pour l'occupant devait bientôt être confirmé par un des tournants décisifs de la guerre: "Prémonition? télépathie? je n'y pense plus quand au réveil, le 8 novembre, qu'entends-je à la radio? Les Alliés viennent de débarquer en Afrique du Nord l" (ibid). En 1944, ayant prévu un assaut allié sur 'Fortress Europe' au Danemark ou dans le Cotentin, il s'alarma de voir sa prévision

45

confirmée le matin du 6 juin: si lui, Vercors, avait prévu le débarquement en Normandie, le Haut Commandement allemand ne l'aurait-ilpas lui aussi prévu ? (N], p. 43). Reconnaissons que quelques-uns de ces exemples ne sont guère
originaux.f Vercors n'était pas seul à avoir des pressentiments Néanmoins, la seule fréquence de ce genre d'épisode en 1938-39, ni à redouter un coup d'état fasciste appuyé par une Allemagne victorieuse en 1940. (nous avons limité notre par Vercors de sa échantillon à la période jusqu'à 1944) est digne de remarque, et il est à croire qu'il joue un rôle multiple dans la présentation vocation d'écrivain et de résistant. Une de ces fonctions est, me semble-t-il, de prêter une plus grande vraisemblance à ce qu'il appelle "l'étrange chapelet des hasards" (BS, p. 113), la rétrospective

série d'accidentels "Si,
""

si , si ," (ibid, p. 67) sans lesquels Jean Bruller
la le retour pour guérison dans le sud-est; le non-

n'aurait pas été amené à écrire Le Silence de la mer. Citons, pour mémoire, jambe cassée près de Reims; aboutissement divisionnaire; d'une demande d'être renvoyé au front affecté à la topographie l'échec du projet de rallier de Gaulle après l'appel du 18 juin

-

Bruller avait demandé l'autorisation à son colonel qui lui l'avait demandée à la Division qui l'avait prévisiblement refusée; par la suite, partir "quand même" aurait ressemblé à la lâcheté (BS, pp. 76-77 ; OS, p. 193); sa présence dans la Charente (où il était allé rejoindre sa famille réfugiée là-bas) à la fin du mois de juillet lorsque les Allemands entrèrent dans Saintes; le retour à sa maison près de Meaux qui avait été si "bien" occupée (OP, p. 206) : la liste est déjà longue des circonstances qui font de cette oeuvre de "circonstance" / une œuvre
nécessaire. Toute écriture est transgression, Le Silence de la mer, œuvre politique publiée clandestinement, l'était doublement. De par cette série de coincidences, non seulement réactive. Est-il "l'achevé relayant la prescience que nous avons évoquée plus haut, le récit acquiert une certaine inévitabilité qui est elle aussi prophétique, besoin de rappeler dans cette perspective la cOIncidence entre

d'imprimer" du récit le 20 février 1942 et la liquidation du "groupe du Musée de 7L'onsait que certains aspects du récit remontent aux années 1920-1930- la nostalgie briandiste-pacifiste de Jean BruIler, ses amours adolescentes, la nourrice allemande qui s'occupa (brièvement) de ses enfants et dont un trait inspira lafiancée de von Ebrennac (OP, p. 83), l'Allemandrencontré à Montana qui lui prêta d'autres caractéristiques (BS,

pp. 23-24).
46

l'Homme"

trois jours plus tard, le 23, jour fatidique où Vercors avait projeté
au musée les premiers exemplaires du Silence de la mer(OP,

d'apporter

p. 243) ? ou, en 1943, sa surprise et son émoi de retrouver un matin sur l'herbe mouillée de rosée de son jardin de la vallée de la Marne - quoi de plus naturel? un de ces milliers de minuscules parachutés exemplaires de son livre en papier-bible hautement en France par la Royal Air Force (N], p. 26), épisode

symbolique et dont le caractère à la fois accidentel et donc imprévisible ne fait que souligner la nécessité et la légitimité de son entreprise? Présenter ainsi, en 1967, une vocation littéraire éclose vingt-cinq ans plus tôt comme ayant été le fruit non d'une ambition personnelle mais d'un ensemble de circonstances extérieures, et d'intellectuels d'autres a sans doute joué un autre rôle majeur, celui tout simplement de rappeler la distance qui en 1940 avait séparé Vercors d'écrivains qui avaient continué à écrire et à se faire éditer sous régime on se souviendra du de allemand. Certains le flfent par sympathie idéologique, tels Jacques Chardonne, par vénalité ou simple faiblesse raisonnée: rapprochement fait par André Thérive entre le garçon de café qui ne voyait pas

pourquoi il ne continuerait pas de servir "un bock" à la clientèle parisienne

l'occupation et l'écrivain, Thérive lui-même en l'occurrence, qui en ferait de même de ses articles (OP, p. 220). Non seulement Vercors n'avait pas vendu sa plume, il n'était pas encore plumitif et ne l'était devenu que par la force des choses. Si donc, au niveau des enjeux nationaux en 1940-41, "the times were out of joint", thème shakespearien que Vercors exploitera dans Le Silence de la mer et dans Désespoir est mort, 8au niveau personnelles augures n'auraient pu être plus propices pour la "naissance de Vercors",9 écrivain "malgré lui" promis à une notoriété 1940. qu'il n'avait pas recherchée. Et s'il faut en croire d'autres épisodes racontés dans les mêmes écrits, cela ne fut pas un phénomène nouveau en

Ainsi, en 1935, Jean Bruller fut invité par la rédaction de Vendredi, hebdomadaire de gauche alors nouvellement créé, à contribuer "un dessin
avoir William Kidd, "Von Ebrennac, Prince of Denmark", in French Studies Bulletin, W 22 (Spring 1987), pp. 17-19, et Verco~ Le Silence de la mer et autres récits. A Critical introduction to the wartime writing, Glasgow Introductory Guides to French Literature, N° 18, University of Glasgow, 1991, pp. 42-44, 55-60. 9yitre choisi par Vercors pour des extraits de La Bataille du Silence parus avec le texte de la version théâtrale du Silence de la nler édité au moment de sa reprise en 1990 par le Théâtre du Tourtour (Actes-Sud, pp. 27-46).

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