Vers libres

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 45
Tags :
EAN13 : 9782296335172
Nombre de pages : 217
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

José Marti

VERS LIBRES
Edition bilingue établie par Jean Lamore Prologue de Cintio Vitier

Éditions UNESCO 1, rue Miollis 75732 Paris cedex 15
Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS L'Harmattan INC 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Collection "L'Autre Amérique" dirigée par Denis Rolland et Gérard da Silva
Derniers titres parus: AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTO Lima, Vie et et mort de Gonzaga de Sa, 1994. BOURGERIE Denis, l'éternité, 1992. Des ciels d'Amazonie aux berges de

CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes et policiers, 1993. GOsÂL VEZ Raul Botelho, Terre indomptable du bolivien par Agnès Sow), 1994. MEDINA Enrique (nouvelles argentines Pournier), La vengeance, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Perrochet, 1992. MONTSERRAT RODRIGUEZJULIAEdgardo, nique portoricaine, 1994. La périlleuse (roman traduit

traduites par Maria ,némoire de Tito

Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. L'enterrelnent de Cortijo. Chro-

JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la Inort (trad de Andrée Ducros), 1995. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996.
POSADAS Carmen, Monfrère Salvador et autres 111ensonges

-

Nouvelles 1996.

- (Traduction de l'espagnol de Sophie Courgeon),
Onesto, le décapité, traduit de

PRENZ Juan Octavio, Fable d'Inocencio 1996.

DE FRANCISCO Miguel, Armoire de célibataires, Michel Falempin, 1996.

MACEDO Porfirio Mamani, Les Vigies, traduit de l'espagnol par Elisabeth Passeda, 1997.

NOTE

LIMINAIRE

Cette édition bilingue a été établie à partir du texte des Versos libres inclus dans José Marti, Poesia completa, Edici6n critica, Ed. Letras Cu ban as, La Havane, 1993 (p. 57 à 176). Nous avons respectéscrupuleusement laponctuation de Marti, telle qu'elle apparaît dans le texte original et avons supprimé les notes contenues dans l'édition critique.
Nous dédions cette édition à Cintio Vitier et Fina Garcia Marruz, qui nous en ont donné l'idée il y a déjà une bonne dizaine d'années et nous ont toujours encouragé à la mener à bien, malgré les doutes et les moments de découragement devant les multiples difficultés de l'entreprise. Si cette version française comporte quelque mérite, il est largement redevable aux observations de ces deux amis exemplaires, poètes cubains et « martianos » infatigables: leur connaissance intime de la poésie de Marti nous a été une référence de tous les instants. Ce livre leur est donc, en cette année du Centenaire de la disparition de José Marti, très logiquement et très affectueusement dédié.
Jean LAMORE

Bordeaux-Santiago

de Cuba, avril 1995

PROLOGUE LES VERS UBRES DE JOSÉ MARTI

Les grands poètes ont le don de nous offrir l'exemple et la richesse de ce que nous désirons. Si l'un recherche la délicatesse, ils la recèlent de façon exquise j si l'autre recherche la simplicité, ils la donnent rayonnante et grave j si un autre préfère le tumulte imaginatif, il ne verra dans l'œuvre retenue que l'envol de ses visions. C'est ainsi que MartI est pour nous, non point grâce à une œuvre parfaite ou pleinement réalisée, mais par le ton et l'élan, et par l'intégration de ses intuitions. Comme César Vallejo, si différent, et qu'il aurait tant aimé, il est grand plus par ses intuitions que par ce qui est strictement poétique; et nous sommes davantage pénétrés par sa voix que par son écriture, même si celle-ci est un joyau de notre langue. Comme grand poète, qui n'est fanatisé par aucune dimension spécifique de l'homme, ni par l'écriture, généreux dispensateur d'essences, il révèle à chacun dans ses vers ce qui peut le vivifier le mieux. Car il n'y a pas une manière de le lire, mais mille; et il est inutile de le faire avec l' œil critique et l'attention mesurée; ou il nous soulève et nous enflamme, ou nous le laissons, respectueusement, à ses amateurs plus heureux. Voici donc, à notre intention, ces vers de combat, d'entailles et de percées, la lutte avec l'ange du destin et la poésie absolue, dans l'œuvre de MartI. Voici ses Vet'c1libreJ.Escaliers, déchirures, chaos de lumière, ce livre semble conserver encore la chaleur des brouillons de ces papiers où I'encre est de sang j et en effet jamais dans notre langue n'est tombé un aussi violent tourbillon de lumière spirituelle sur le mot, comme dans ces pages comblées de visions. C'est pour cette raison qu'elles nous interpellent maintes fois j pour cette raison que nous ne finissons jamais de traverser ce paysage fantastique et abrupt, avec des vallées d'une douceur aussi intense et douloureuse. Encore moins saurions-nous l'appréhender. Le jaillissement de la parole de Marti a toujours, tant dans sa prose prodigieuse que dans son vers inégal, une qualité d'accumulation qui se rapporte apparemment non seulement à son intimité personnelle, mais aussi à la somme chaotique de forces, sensations et sentiments qui se pressent dans l'obscurité ancestrale de l'espèce et font éclater à chaque instant le pouvoir et le plaisir de

10
PROLOGUE

l'expression. Ce n'est plus la dimension intuitive du penseur et du poète qui nous étonne en premier, mais simplement son don absolu, élégant, inné, d'éclairer de la lumière la plus vive tout ce qu'il pense, ressent ou voit. Peut-on dire alors qu'il existe une distance discemable entre ces fonctions? Je veux dire: le secret de son style ne réside-til pas dans une certaine rapidité intérieure qui tend à visualiser continuellement l'intégralité de la personne et où non seulement pensée et sentiment recherchent un registre d'équivalence éblouissante, mais où le passage de la vision à l'expression se réalise comme simultanément de l'âme et de l'esprit? Ce que Martf voit, dans son for intérieur et dans le monde, il le voit déjà, substantiellement exprimé, en lui-même et par lui-même. La sensation qu'il a n'est pas que son regard et sa voix puissent formuler, mais que le monde est rempli et déborde de forme et de sens.
Et, cependant, dans les VerJ llbreJ) nous le voyons parfois

alors qu'il nous passionne de la manière la plus secrète se battre de toutes ses forces avec l'expression, faire voler les mots en éclats et en plaques de lumière, comme si un sens imprenable, comme si la soif de l'inouï, du mystique bonheur de la possession poétique 1'enflammait et le dévorait. Ces vers constituent la région volcanique de sa poésie. Dans le prologue, il dit qu'il aime le vers « ardent et dévastateur comme une langue de lave». Le simil est parfait. Et le poète se voit lui-même incandescent d'agonie, « brisé en cent morceaux ardents! », et nous invite à regarder son intimité comme un Hadès entouré de fumée et furieux, comme un enfer où règnent la sécheresse et le feu. Voyez, entre autres, le poème intitulé « Non, musique obstinée...». Mais cet enfer héraclitéen n'est pas tant un séjour de châtiment qu'une douloureuse forge d'où jaillit une vie supérieure: « Lhomme commence en feu et se transforme en aile », écrit-il. La force jaillissante de cette poésie, ce que l'on pourrait appeler son pathoJ volcanique, n'a peut-être pas de parallèle dans la lyrique espagnole. Il est des poètes exclamatifs de l'extase, de la contemplation ou de la colère. Marti en fait partie. Ses exclamations ne se propagent pas dans la tension d'un discours poétique, mais bondissent comme des pierres ou des jets de vapeur

-

-

et c'est

Il

PROLOGUE

expulsés par un feu secret, ouvrant un vide dans la succession. TIy a aussi de grands poètes au langage spéculatif ou contemplatif; celui de Marti est toujours dressé, vibrant immobile ou avançant vers les visions étincelantes. Avec ce livre, nous sommes en présence du crépitement du vers dans son creuset. Parfois, entre les étincelles et les fragments enflammés, on en distingue un, bien forgé, un morceau uniforme et rayonnant comme un joyau poli, ou une arme encore vibrante d'avoir été brandie, ou une fleur qui sort du feu, souriante et mystérieuse. Mais généralement le moule se fissure sous la force expansive du feu qui l'habite.

D'autres fois, ce n'est pas du feu, mais du vent: sons passe désolé!
»

«

de même que le

vers / Bien vivant dans les airs, sur la lYre brisée / Sans rendre de

C'est alors le vers terrible et silencieux, domi-

nateur et insaisissable, qui rompt le langage du vers factuel comme un jouet et nous traverse, nous laissant embrasés, impuissants, et vibrants. Quelle fièvre de possession, quelle impuissante fureur jaillit parfois de ce langage! Et quel pouvoir de vibration a la parole de Marti! Elle crépite comme une forêt en flammes, éclate comme une forte houle, se précipite en scintillant comme le torrent sur les pierres. Bienvenu soit le philologue qui démontera les mystères phonétiques, mesurera la respiration de cet endécasyllabique dont la liberté interne, centrale et brûlante est si différente des rénovations moder-

nistes. Mais toujours il faudra recourir à des images de la nature -le poulain, la flamme, le torrent -- pour se référer à sa force et à son
charme. Ces images, en outre, corresPQndent non seulement à un style mais aussi à une pensée. Les ~rJ librM partent de l'idée et de l'expérience selon lesquelles il faut vaincre l'artifice à l'aide de la nature, la convention à l'aide de la sincérité. La poétique de Marti, de ce point de vue, est de filiation clairement romantique, bien qu'elle parvienne à un niveau d'immédiateté humaine que le romantisme comme école n'avait pas connue. Le symbole du vers est ici le cheval puissant et libre. En l'évoquant, l'idée de la liberté s'unit spontanément à celle de parfum et de nouveauté américaine: « Puis au soleil levant quand la terre surgit / Lance-toi vaillamment par le monde nouveau.» Ou encore: « rhétorique et orné / Le vers naturel. »

12
PROLOGUE

Cette poétique simple et profonde du vers naturel américain, qui nous rappelle plus Whitman que Dario, implique d'autres oppositions et conséquences. La première, la plus typique, le contraste campagne-ville, que Marti résout évidemment, à l'inverse de l'esthétisme de Casal, par sa vocation passionnée pour l'agreste et le cosmique, et qui produira dans les Vérsossencillos (Vers simples) son ton le plus affirmé. Nombreux sont les vers où il exprime l'âpreté du monde urbain: « Rude mal que le mien: la ville l'envenime », « La ville m'épouvante!» Cependant, il ne lui échappe pas, et ici il convient d'évoquer ses prodigieuses « Scènes nord-américaines », l'immense poésie de la cité moderne, qui inspira tellement Whitman. Son approche des Etats-Unis, où il passa les 15 années les plus intenses de sa vie, ne fut pas rhétorique et occasionnelle comme celle de Rubén Dario dans le chant « A Roosevelt », mais vivante et intime. C'est pourquoi nous surprend dans une strophe d'exaltation naturelle et cosmique cette image dont le dernier vers nous éblouit par l'urgence des mots comblés de réalité, comme effacés par la vision de l'immédiat, qui est ce qu'il y a de plus lointain et de plus difficile à voir, et qui renferme une scène de poésie tellement citadine: « Dans la boue, et la neige, il propose à la criée des journaux ou des fleurs. » Et c'est que si à la campagne Marti voit les bienfaits de la sincérité et de la pureté, la communion avec les forces réelles de la vie, il découvre dans la ville, au-delà de l'hypocrisie, l'artifice et le péché, le visage des pauvres, de la foule qui souffre, rit et travaille. Cette vaste poésie de la simultanéité que l'on a observée dans les « Scènes nord-américaines », et qui ne trouve de parallèle que dans les meilleurs chants de Whitman, apparaît par moments dans les Vérs libres, liée au mystère des pauvres, et précisément dans le sens whitmanien de la supériorité de l'immédiateté humaine sur les héritages culturels. Il faudra attendre plus d'un demi-siècle, avec la plénitude de poètes comme César Vallejo et Pablo Neruda, pour trouver dans notre langue la continuité du ton de ce passage qui commence ainsi: « Un ouvrier maculé de suie, une femme / Maladive, visage sec et doigts épais. » Ce même ton présent aussi dans cette page magistrale et prévallej ienne : « je respecte / La ride, le cal, la bosse, la farouche I Et pauvre pâleur de ceux qui souffrent. »

13 PROLOGUE Mais sans doute ses accents les plus passionnés et constants sont pour la « La Nature, éternelle et vivante », pour l'activité de

l'imagination

cosmique, elle qui va du

«

minotaure jusqu'au

papillon» : source inépuisable de formes, splendeurs et sympathie. C'est elle, et non la femme, l'unique breuvage qui apaise la « soif de beauté et d'amour ». Et l'art du poète doit imiter, dans l'irruption et la délicatesse, sa nouveauté toujours vierge, sa mystérieuse fantaisie. La pensée morale et religieuse des Vérs libres offre, dans un premier plan, une intime relation avec cette veine de sa pensée esthétique. La nature, cependant, est une puissance essentiellement ambiguë, et rares sont ses amoureux qui, à côté de l'exaltation de la chasteté et la plénitude spirituelle, n'éprouvent pas à son ombre les tentations d'un panthéisme érotique. C'est pourquoi Marti écrit le poème intitulé « Pomone », le seul dans le recueil qui révèle une indiscutable affinité avec l'érotisme païen de DarIa. Ce chant d'amour aussi soudain, panthéiste et sensud, où il est question de « rythme » et de la « mélodie» et du « doux philtre» de la chair, et

qui s'achèvepar l'évocationdu

«

gesteharmonieux de Pomone », a un

sens exemplaire exceptionnel dans les Vm libres. Le poète justifie même le défoulement comme rupture d'une tension qui était une fatigue d'impuissance, désœuvrement stérile de ses forces vitales. Cette idée d'une énergie créatrice qui se perd, nous la rencontrons continuellement dans la prose et la poésie de Marti. Il nous parle de sa « vertu inutile» et des « forces qui, telles I Un troupeau famélique d'hirsutes animaux I Féroces sautent de moi en quête d'un emploi». Et il s'interroge: « Où donc, ô Christ sans croix, poses-tu tes regards? » « Au service de qui répandrai-je ma vie?» Le bouillonnement angoissé et convulsé des Vm libres- écrits entre 25 et 30 ans - est justement dû à ce que la forme du destin n'apparaît pas encore clairement à ses yeux. Nous comprenons que la souffrance et l'aridité l'ont rendu vulnérable à ce mystérieux réconfort, mais le ton n'a jamais la douceur et la cadence de Dada dans des poèmes tels que « Chair, céleste chair de femme.» Dada est un poète dionysiaque et c'est pourquoi sa vision de l'amour, qui oscille entre la galanterie, la luxure et le panthéisme, s'achève avec Lo fatal débouchant sur la vision tragique de la mort. Chez Mard vient touj ours s'interposer, comme contradiction devant

14
PROLOGUE

les pouvoirs et les charmes de l'harmonieuse nature, le sentiment de renoncement, de devoir et de sacrifice. Cela l'amène à voir la mort comme une « clémente amie» ou « l'éternelle mère invisible », mais également à une intuition du monde féminin plus aiguë et lumineuse. Et dans le fond, amant d'une ambition supérieure, il découvre (comme Juan Ramon, comme Claudel) que ce qui est beau chez la femme
«

ce n'est pas le fruit, c'est l'étoile ».

Ainsi, à un second niveau, la pensée éthique et religieuse des VerJ LWreJcomplète l'idée de nature, même comme source de liberté et de communion, grâce à l'intuition de la fonction spirituelle de la douleur et du sacrifice. Marti sent la présence de lois dans l'invisible. Toute sa vie et son œuvre s'expliquent par cette foi dans une légalité transcendantale du monde. De cette foi jaillit sa confiance métaphysique, qui n'a rien à voir avec l'illusion ou l'optimisme, mais qui est fondée sur l'assurance d'appartenir à un monde essentiellement juste. Comme Rimbaud découvrait une fatalité de bonheur chez l'homme, Mart! découvre une fatalité de justice dans l'univers. Cette justice, dont les lois embrassent la matière et l'esprit, peut être amère par notre faute ou resplendissante par notre aITIOUr: ...11 est des lois en notre âme, des lois Comme pour le fleuve, la mer, la pierre, l'astre, Amères et fatales: cet amandier Dont la branche sombre et fleurie ombrage Ma fenêtre élevée, est venu d'une graine D'amandier; et ce superbe globe doré Rempli d'un jus sucré et parfumé Que sur un grand plat blanc une fillette chère, Douce fleur de l'exil, m'offre d'un air candide, C'est une orange, qui vient d'un oranger. Et la triste terre où l'on sème des larmes Donnera un arbre de larmes. La faute Est la mère du châtiment.
(<<PoLLice ~rJo »)

Voyez donc que le drame de notre vie Ne finit pas en notre monde obscur! voyez Que juste sous la dalle de marbre ou le vague

15 PROLOGUE Rideau de fumée ou le gazon se renouvelle Le drame prodigieux! (Chant d'automne)

La nature, l'histoire, l'esprit: tout répond à des lois; un ordre couronne le tout; le hasard n'existe pas. Cette idée chez lui est si profonde que, dans sa dimension religieuse l'espérance semble remplacée par la confiance. Il est sûr d'être en coïncidence avec les lois de la lumière, et quand nous lisons les pages de ses derniers Journaux, nous sommes certains que sa puissante candeur transcendantale ne I'a pas trahi. Elle ne pouvait le trahir, car cette confiance était intimement liée au sacrifice, ce qui lui ôtait toute apparence de paganisme pour le combler, par une voie naturelle et non dogmatique, des essences de la révélation chrétienne. MartI pense, et il le répète dans les ~rJ Lihru, que la douleur doit être acceptée avec joie, et que ce n'est que par l'acceptation de la vie douloureuse sans conditions ni faiblesses que nous pouvons éviter d'avoir à la vivre à nouveau: Car qui à la paresse et au plaisir s'adonne Fuyant la douleur, esquivant les délicieuses Peines de la vertu, -- s'en ira tout confus Vers le verdict du juge froid et redoutable, Comme un soldat peureux qui a laissé la rouille Gagner ses nobles armes: les juges sous le dais Ne l'accueilleront pas, pas pl us que dans leurs bras Ils ne l'élèveront, mais l'enverront hautains Haïr, aimer, et combattre à nouveau Dans la brûlante et suffocante arène! Ah ! quel mortel qui a connu la vie Souhaite vivre à nouveau?... (Chant d'automne) Idée étrange, qui semble concilier l'action et la joie mystique du sacrifice chrétien avec des croyances orientales en la vie cyclique conformément à des projets de châtiment et de purification. La douleur est utile, d'une utilité transcendantale car elle nous rachète de la vie, comme si la vie était la matière combustible et la douleur

16 PROLOGUE le feu qui la transfigure. Il y a chez Marti un pragmatisme spiritualiste et téléologique qui nous rappelle une expression courante de la mystique espagnole: 1'« affaire de l'âme ». Pour lui, comme pour les Saints, il faut être vertueux et accepter la souffrance, non pas parce
que ceci constitue des
«

mérites

», mais parce

que c'est ce qui

«

nous

convient» réellement, et ce qui convient à l'invisible organisation de l'ordre au sein duquel nous nous trouvons. La beauté, le bien, le sacrifice sont avant tout, et dans une mesure incomparable, utiles. Dans la dédicace d'Ismaelillo, il dit qu'il a foi dans «la vie future », et dans « l'utilité de la vertu». Et dans sa dernière lettre à sa mère, il

écrira, comme si c'était son testament religieux: « J'ai des raMOnJ e d partir plus content et tùJduré que ce que vous pouvez imaginer. La
vérité et la tendresse ne Jont paJ inutilu.
»

Cette sécurité axiologique ne l'empêchait pas de voir la méchanceté ou la corruption de l'homme et d'en souffrir. Il l'avait connue très tôt. Elle fut toujours à ses côtés, sous de multiples déguisements, jusqu'à la fin. Dans les VérJ LihreJ}nous trouvons de nombreuses résonances de son angoisse, ou comme il préférait le dire, avec un mot plus actif, de son « épouvante ». Dans le second poème, déjà il nous parle de souvenirs du bagne, comme s'ils étaient une

brûlure secrète: « La mémoire est un roncier: mais la mienne / Est un panier de flammes! » Ce passage ressemble à un fragment de
langage incandescent. Le poète passe tout de suite de l'anecdote des souvenirs à l'essence de la mémoire, pour revenir à celle-ci avec un enrichissement poétique et une émotion historique redoublée. Quelle vivacité phYJlque prennent ici les mouvements de l'âme! Mais il y a surtout un poème terrible que doivent lire ceux qui se font une idée superficielle de ce que nous avons appelé la sécurité axiologique de Marti. C'est celui qui commence ainsi: «J'arrache-

rai ce que j'ai dans le cœur / De colère et d'horreur.

»

Si telle est, à grands traits, la pensée des 1i'erJ ihreJ} L quels en sont les caractères stylistiques ? Naturellement on remarque la prépondérance du verbe et de l'adjectif comme facteurs dynamiques de l'expression. L'affluence verbale est constante, et en général le verbe apparaît au présent, à l'infinitif et à l'impératif, comme véhicule de l'actualité, de l'action pure ou de l'activité urgente. Mart( n'est pas un poète d'états d'âme mais de passions qui l'assaillent, et de batailles intimes qui lui apparaissent soudain. Il y a ici bien peu de place, ou aucune, pour les formes indéfinies ou

17
PROLOGUE

passives, pour le vague à l'âme ou l'évocation heureuse ou mélancolique. Marti peut être triste ou colérique, presque jamais mélancolique. Le présent et l'infinitif apparaissent fréquemment parmi ses exclamations, comme pour leur donner plus d'autorité. Son vers libre est toujours impérieux. Même les regrets et les plaintes ont chez lui un ton direct et dominateur. Les impératifs brûlent, isolés, pour l'imprécation ou la vision, ou s'accumulent et s'effondrent par la rupture de l'endécasyllabique, donnant ces strophes pareilles à des rochers au dynamisme immobile, d'une sauvage fantaisie. Ladjectivation est toujours rude, souvent surprenante, parfois géniale. Marti emploie l'adjectif substantivant, celui qui éclaire l'épiphanie poétique d'une chose, non pas celui qui s'achève sur un ornement pittoresque; ou bien il préfère s'en tenir à une adjectivation prudente

et solide. Il ne craint pas de dire

«

le dos impérial », « la source

pure », « herbes nouvelles », ou « prairie parfumée », parce qu'il connaît la force de ses classiques latins. Il a encore plus dans le sang son Quevedo et son Cervantes, et écrit « archaïques justaucorps », « blason rongé », « bouche desséchée », ou « Ainsi, vide et rongé, je flotte dans le vent ». Mais il se risque aussi à la création élégante, à la recherche d'un absolu personnel dans l'adjectivation, et il est capable de nous parler avec désinvolture de ces « allègres messagers de demain, I Ces beaux oiseaux, sages et élégants », dans un final inattendu. Ses adjectifs-clefs sont: « obscur », « igné ». Limpulsion, la célérité, la température humaine des ~rs libres ne sont pas propices à la délectation métaphorique. La métaphore est plutôt l'organe de tempéraments voluptueux, même s'il s'agit de délectation ou jubilation « sur le mode divin ». Mard est parfois preciosista, par son goût naturel pour les formes d'une perfection délicate ou magnifique, et son héritage vivant des classiques. Il ne craint pas de dire: « ce jaspe irisé I Où semblent pétrifiées les vagues de la mer» ; ou bien: « Derrière ses paupières blanches l'on voyait I Des oiseaux d'argent, des étoiles filantes» ; pas plus que d'écrire sa ligne caldéronienne : « Poisson qui deviendra oiseau, coursier puis homme. » Mais chez lui, le plus fort et décisif ce sont les images qui semblent s'imposer à lui du dehors telles des visions. Quand, à la fin des \&rs libres, il nous parle de l'avènement de la poésie, il repousse la tentation du luxe préciosiste et même de ces

18 PROLOGUE

délicieux

«

petits quatrains

/ De fleurs des champs»
--

: tout et comde regis-

1'« ouvrage, enfin, de suprême joaillerie!

», pour nous dire comme

devant la présence extérieure d'une force inconnue
bien intime, actuel et nôtre nous sentons ce changement tre dans sa voix! : Mais tout à coup une lumière silencieuse Brille; toutes les pierres précieuses pâlissent, Comme mortes, les fleurs tombent à terre Livides, sans couleur... ... dès que je ressens Par certain chant du vent bien connu de moi Son arrivée prochaine.

Ce silence qui brille, ces pierres qui pâlissent, cette « certain chant du vent» qu'il connaît, sont les hérauts de la poésie secrète et inconnue, dont il dit ensuite, nous émouvant maintenant dans notre

propre langage:
Fleurs»

«

Elle descend, verse dans ma main des étranges /
«

Car une des surprises de la poésie de MartI est le jaillisse-

ment (à côté de l'abondance naturelle de ces vers qui coulent

de

la même façon que les larmes jaillissent des yeux, et que le sang jaillit à gros bouillons de la blessure»), de ce que lui-même a appelé 1'« étrangeté» de ses visions. Naturel et étrangeté, liberté et secret, cet étrange contrepoint approfondit sa poésie dans une mesure inattendue, et rend possibles des vers comme, dans « Homagne » : « Mes yeux seulement, mes yeux si chers / Qui me révèlent mon masque, sont à moi» ; ou, à la fin du même poème: « Et la terre en silence, et une belle / voix de mon cœur, me répon-

dirent.

»

Mais c'est dans les Versos sencillos, par ailleurs les plus
revêt

naturels et lnnpides qu'il écrivit, que la qualité d'étrangeté une dimension supérieure dans les visions.

L'image nous laisse impassibles, détachés. Elle se produit dans un autre monde. Nous la voyons par une ouverture qui est comme une silencieuse indiscrétion. En revanche, les visions, bien qu'également détachées de notre existence, se pressent contre notre regard comme contre une vitre, dans une tentative impossible pour entrer activement en relation avec nous. Limage est silencieuse et désintéressée; la vision, muette et intentionnée:

19
PROLOGUE

elle se produit pour quelque chose. Il y a toujours une saveur dramatique et impossible dans les visions. C'est pourquoi le poète d'images - comme Rimbaud, tant qu'il ne tombe pas dans le revers infernal des hallucinations - jouit d'une espèce de béatitude qui arrête la succession; alors que le poète de visions apparaît mobile, actif et intégrateur comme Whitman dans ses chants simultanés, ou dramatique et haletant comme parfois MartI: « Ah quelle atroce vision! ah quelle terrible / Procession de coupables! » Mais le plus extraordinaire est ce moment de « Chant d'automne» où s'ouvre un vide dans l'élan et le bouillonnement du poème, et soudain, comme si le poète se voyait obligé de tourner son regard vers un autre lieu parce qu'il a senti la pâleur, le brillant et le silence de l'apparition, il s'exclame: Mon fils L.. Quelle est cette image? quelle triste Vision déchire les ténèbres, et doucement Comme clarté d'étoile vient l'illuminer? Mon fils L.. que viennent-ils me demander Tes bras ouverts? pourquoi découvres-tu Ta poitrine affligée? pourquoi me montres-tu Tes pieds nus encore indemnes, et tes blanches mains Tournes-tu vers moi, malheureux et gémissant?.. Arrête! tais-toi! apaise-toi! vis!... Remarquez le langage angoissé de la vision: comme il ouvre les bras, découvre sa poitrine, montre ses pieds nus, tourne les mains, gémit silencieusement, et tout cela avec une certaine éloquence bridée, avec une immédiateté inaccessible, une lenteur d'apparition qui ne peut entrer dans le champ psychologique du poète. Je ressens, j'ose le dire, quelque chose d'impalpablement ce passage. shakespearien dans

Mais combien de passages splendides n'y a-t-il pas dans les ~rs libres? MartI, précisément, est un poète d'éclairs et de braises, plus que de poèmes parfaits, bien qu'il en existe aussi dans ce recueil, polis et radieux, comme « Arbre de mon âme », d'une douceur si unie, telle une île lumineuse de son verbe. Pour l'amateur de gloires soudaines, des instants surprenants dans la poésie, les vers libres recèlent de nombreux trésors.

20
PROLOGUE

Et finalement, nous nous demandons: s'ils ne sont pas modernistes (tout au moins du modernisme du jeune DarIo, le seul qu'il connut), ces vers sont-ils donc romantiques? La fIliation romantique de Marti, nous l'avons vu, ne saurait être niée, en principe. Du romantisme, il a le culte de la liberté, de la nature et de la grandiose imagination j également, l'emphase et la tendance à philosopher en vers. Ces traits sont à leur tour contrebalancés par d'autres qui, tout en pouvant être considérés comme une conséquence du romantisme, n'appartiennent pas à celui-ci comme école. Chez lui, par exemple, l'immédiateté quotidienne et intime de l'humain domine les généralisations rhétoriques j la déchirure dans l'expression empêche la cadence, la rondeur de la magnificence. La pulsation irrégulière, le chevauchement continuel des vers, portent en tout cas la liberté à un degré de confidence chaleureuse, à une qualité de bataille de l'âme, qu'aucun poète romantique n'avait connus dans notre langue. On sent le goût des larmes, l'éclat de la colère. Par moments, on dirait un homme qui se retourne brutal et furieux pour répondre à une offense. Mes vers s'élaricent tumultueux et ardents De même que mon cœur: on comprend que s'écoule. Paisible le ruisseau qui dans la douce plaine Parmi le frais gazon ruisselle sans effort : Ah ! j mais l'eau qui de la montagne dévale
Violemment entraînée j qui par d'épais
j

ronciers

Descend, déchirée en lambeaux Asséchés se précipite, et parmi les troncs Âpres, bondit en effervescences brisées, Comment, ainsi rompue, ensuite pourra-t-elle Comme un chien de salon, jouer apprivoisée...?

qui sur les rocs

Si nous réunissons

«

tumultueux

et ardents », «violemment entraî-

née », « épais ronciers », « déchirée en lambeaux », «rocs asséchés », « bondit en effervescences brisées », tout cela à la lumière de l'irruption intime de la plainte, et si nous ressentons l'avide effondrement de ces vers, nous aurons, plus qu'un univers romantique, un univers baroque.

21 PROLOGUE Il est vrai qu'il existe au moins deux sortes de baroques: l'un, vital, celui de l'intimité, l'autre, formel, celui de la création. Dans les deux, vie et œuvre se déterminent mutuellement, mais nous parlons des traits décisifs. Le premier, baroque de l'âme, a son modèle hispanique chez Lope; Ie second, baroque de l'esprit, chez Gongora. Le baroque de Gongora, cependant, semble être davantage l'élan créateur que les fruits obtenus sur les sommets de son expression: unité métaphore-image figée dans la lumière. Marti dans
1c1/naeliLlo « et dans

les Vérc1Uru

est naturellement

plus proche

du

baroque humain de Lope, et de ce que Damaso Alonso a appelé la

déchirure affective» chez Quevedo.

Le paysage romantique de la nuit traversée d'éclairs et la vision apocalyptique de la nature se déplacent ici vers les profondeurs réelles de l'âme. Le vers est surchargé, non pas de métaphores, de volutes et d'ornements, mais, au sens littéral, de choses: de choses physiques et spirituelles. Marti est, je ne saurais le dire autrement, un poète puissamment physique: de lumière et de mouvement physiques. Chez lui, tout se meut, brame ou se brise, avec la vivacité des éléments les plus rapides: le vent, l'eau, et le feu. N'y a-t-il pas, donc, un baroque naturel? Ce serait celui de Marti dans les Verc1 lihru : l'obscur et l'incandescent, l'écumant et le volcanique, l'abrupt et l'étrange, l'épouvante, la tendresse et la colère, cherchant dans l'affrontement des contraires, dans les agonies de l'âme, la douloureuse unité du destin.

Cintio VITI ER

VERS LIBRES VERSOS LIBRES

24
JOSÉ MARTI

MIS VERSOS

Estas son mis versos. Son coma son. A nadie los ped! prestados. Mientras no pude encerrar Integras mis visiones en una forma adecuada a ellas, dejé volar mis visiones: oh, CUelntù elureo amigo, que ya nunea ha vuelto! Pero la poes£a tiene su honradez, y yo he querido siempre ser honrado. Recortar versos, también sé, pero no quiero. ASI coma eada hombre trae su fisonom£a, cada inspiraci6n trae su lenguaje. Arno las sonoridades diffciles, el verso escult6rico, vibrante coma la porcelana, volador coma un ave, ardiente y arrollador como una lengua de lava. El verso ha de ser como una espada reluciente, que deja a los espectadores la memoria de un guerrero que va camino al cielo, y al envainarla en el sol se rompe en alas. Tajos son estos de mis propias entrafias, -mis guerreros.- Ninguno me ha salido recalentado, artificioso, recompuesto, de la mente; sino coma las lagrimas salen de los ojos y la sangre sale a borbotones de la herida. No zurc£ de éste y aquél, sino sajé en ml mismo. Van escritos, no en tinta de Academia, sino en mi propia sangre. La que aqu£ day a ver 10 he vista antes, (yo 10 he visto, yo). Y he vista mucho mas, que huy6 sin darme tiempo a que copiara sus rasgos.-De la extrafieza, singularidad, prisa, amontonamiento, arrebato de mis visiones, yo mismo tuve la culpa, que las he hecho surgir ante ml coma las copia. De la copia, yo, yo say el responsable. Hallé quebrantadas las vestiduras, y otras no y usé de estas colores. Ya sé que no son usados.-Amo las sonoridades diHciles y la sinceridad, aunque pueda paracer brutal. Todo 10 que han de decir ya 10 sé, 10 he meditado completa, y me 10 tengo contestado.He querido ser leal, y si pequé, no me arrepiento de haber pecado.

25
VERS LffiRES

MES VERS

Voici mes vers. Ils sont comme ils sont. Je ne les ai empruntés à personne. Quand il ne m'a pas été possible d'enfermer l'intégralité de mes visions dans une forme adéquate, j'ai laissé s'envoler mes visions: ah! combien d'amis précieux, qui ne sont jamais revenus! Mais la poésie a son honnêteté, et toujours j'ai voulu être honnête. Retailler des vers, je sais aussi le faire, mais ne le veux point. De la même façon que chaque homme porte sa physionomie, chaque inspiration porte son langage. J'aime les sonorités difficiles, le vers sculptural, vibrant comme la porcelaine, ailé comme un oiseau, ardent et dévastateur comme une langue de lave. Le vers doit être comme une épée resplendissante qui laisse chez les spectateurs le souvenir d'un guerrier en route vers le ciel, et qui, alors qu'il la plante dans le soleil, éclate en milliers d'ailes.

Ils ont été taillés au plus profond de mon être,

---'

mes

guerriers.

---'

Aucun n'est sorti de mon esprit réchauffé, forcé, raccommodé; mais de la même façon que les larmes jaillissent des yeux, et que le sang jaillit à gros bouillons de la blessure.

Je n'ai pas recousu des morceaux de l'un et de l'autre, mais ai tranché en moi-même. Ils sont écrits, non avec de l'encre d'Académie, mais de mon propre sang. Ce que je montre ici, je l'ai vu auparavant, (je l'ai vu, de mes yeux vu). Et j 'ai vu bien plus encore, qui s'est enfui sans me laisser le temps d'en recopier les traits. .- De l'étrangeté, de la singularité, de la précipitation, de l'accumulation, de la fureur de mes visions, je suis le seul coupable, car je les ai fait jaillir devant moi telles que je les reproduis. De cette copie, je suis le responsable. J'ai trouvé les vêtements déchirés, et d'autres qui ne l'étaient pas, et j'ai employé ces mêmes teintes. Je sais bien qu'elles ne sont pas communes. ---' J'aime les sonorités difficiles et la sincérité, même si elle semble brutale. Tout ce que l'on dira, je le connais déjà, j'y ai bien réfléchi, et j'ai mes réponses. J'ai voulu être loyal, et si j'ai péché, je ne regrette péché. pas d'avoir

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.