Vie et mort d'Ammonius centurion romain

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296343443
Nombre de pages : 520
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VIE ET MORT D'AMMONIUS CENTURION ROMAIN
Voyages dans l'Empire romain au 1ersiècle de notre ère

@ L'Harmattan, 1997

ISBN: 2-7384-5564-6

Claude DUMAS

VIE ET MORT D'AMMONIUS CENTURION ROMAIN
Voyages dans l'Empire romain au 1ersiècle de notre ère

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A ma femme qui a beaucoup participé.

A Claire Sutherland,

Ecossaise,
descendante possible d'Ammonius.

A tous ceux qui m'ont aidé à tirer au clair et à mettre en forme cette biographie d'Ammonius, et qui se reconnaîtront ici facilement; particulièrement Norman Sutherland, Ecossais, qui m'a présenté Ammonius :
à eux toute ma reconnaissance.

AVERTISSEMENT

J'ai découvert les feuillets de ce récit tout à fait par hasard. Il figurait dans un vénérable dossier cartonné placé sur les rayons inférieurs de la bibliothèque qui m'avait été léguée par un vieux bibliophile amateur de livres rares et curieux, sans doute pour honorer une bonne et ancienne amitié. Cette découverte m'avait plongé dans un abîme de perplexité: mon ami ne m'en avait jamais parlé. Il s'agissait de la traduction d'un texte latin, probablement perdu, réalisée sans doute au XVIIIo ou au XIXo siècle et dénichée on ne sait où, ou bien héritée d'un fonds familial ancien, ce qui semble le plus probable. Je sus, par ailleurs, que le vieil homme avait eu un gendre écossais, détail qui, vous le verrez, n'estpas sans importance. Car Ammonius n'est pas une simple création de l'esprit: il a vécu, puisqu'il est mort, comme il ressort de l'inscription d'une pierre tombale trouvée, justement, sur l'emplacement d'un ancien camp romain de l'Ecosse du sud. Quant au traducteur, peut-être un membre de la famille, il avait tenu à garder l'anonymat,. il avait simplement signé son oeuvre d'un pseudonyme, celui de Ursus Silvanus. Certains détails semblent cependant indiquer qu'il avait des contacts avec la Méditerranée.

Une première lecture de ce récit autobiographique - précisons, dès l'abord, qu'i! ne s'agit pas d'un roman - me convainquit de l'intérêt majeur de cet étrange texte. Le rédacteur déclaré, Ammonius Damionis - fils de Damio - personnage complexe et attachant, d'origine grecque par sa mère et romaine par son père, y relate les principaux épisodes de sa vie aventureuse, qui se déroule dans la deuxième partie du premier siècle de notre ère. Un premier intérêt est ainsi celui de sa propre existence elle-même, qui amène ce fils de commerçants aisés de l'ancien comptoir grec d'Ampurias, sur la côte méditerranéenne espagnole, province de Gérone, à laisser ses os en Ecosse, l'ancienne Caledonia des Romains, comme centurion des troupes auxiliaires espagnoles,. il y a, de plus, celui de découvrir en direct tout un monde et toute une époque, celui et celle de l'Empire romain au temps du successeur de Néron, Titus Flavius Sabinus Vespasianus, l'Empereur Vespasien, ainsi qu'une partie de l'Espagne, de la Gaule et de la Grande Bretagne. Certes, la notation de ce monde romain n'est sans doute pas toujours parfaitement exacte,. le personnage n'en a vu que certains aspects, et à sa manière, comme l'avait déjà fait d'ailleurs, avant lui, Jules César dans sa description de la Gaule et des Gaulois au moment de la conquête. Une deuxième lecture me fit apparaître l'esprit et le caractère de cette traduction, laquelle n'était ni sans peur ni sans reproche: on y devinait plus d'une imperfection, plus d'une négligence. Certaines sont dues sans doute au texte luimême, pris dans son état brut,. d'autres reviennent au traducteur, dont les approximations sont parfois visibles. On signalera, par exemple, le manque de rigueur dans la notation de la toponymie antique, parfois rendue par son équivalent moderne, parfois conservée dans sa forme originelle, sans autre justification, encore que son correspondant actuel soit généralement facile à retrouver. Certains mots latins sont maintenus dans le texte par le traducteur, sans doute lorsqu'ils

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lui ont paru ajouter de la couleur ou du poids au récit, mais la raison de ce choix n'est pas indiquée. Peut-être faut-il voir chez celui-ci la marque d'une certaine fantaisie. Afin de lui garder toute son authenticité, nous avons conservé le texte en l'état.
Une dernière remarque: sans doute trouvera-ton que les deux premiers chapitres - le premier surtout - ont des allures de hors-texte et nuisent à l'unité du récit. Nous les avons cependant conservés, car il nous a paru que leur contenu anecdotique n'était pas sans intérêt. D'autre part, c' eût été faire subir au texte d'Ammonius une amputation qui ne se justifiait pas vraiment. Par ailleurs, le traducteur a lui-même truffé son texte de gloses, dont quelques unes pourront paraître oiseuses, d'autres pleines d'intérêt: le lecteur jugera. L'éditeur de ce récit, lui aussi, a ressenti le besoin d'introduire un certain nombre de commentaires explicatifs, illustratifs, ou tout simplement de réactions personnelles. Il lui a paru bon de faire apparaître les unes et les autres: les gloses du traducteur figureront au cours du texte en italique et entre parenthèses; celles de l'éditeur, en caractères standard et entre crochets. Les notes explicatives indiquées tout au long du récit par un numéro d'ordre et reportées en fin de chapitre, sont évidemment de l'éditeur responsable.

Et c'est cette" édition" que le lecteur curieux
trouvera ainsi présentée.

Claude DUMAS

Il

EXPOSITIONIS PROLOGUS

Avant toute chose, je dois dresser pour toi, aimable et supposé lecteur, une partie de mon itinéraire vital que j'estime déterminante pour l'ensemble de l'existence que j'ai menée par la suite, et que je mène en ce moment, moi, Ammonius Damionis, centurion à la Première Cohorte des Auxiliaires Hispaniques, rattachée à la Xxo légion Valeria Victrix, cantonnée au fort d'Ardorum, près d'Allandum, chez les Bretons Venicones, au-delà du Fors rivusJ, dans le nord de la Grande IIe de Britannia. Cet itinéraire peut être illustré par le passage que j'ai réalisé dans l'Aquitaine du sud2, à l'époque de mes vingt ans, depuis la ville de Tolosa, capitale des Volques Tectosages, appelés aussi Tolosates, l'une des fractions du grand peuple volque qui tient une partie de la Gaule du sud, jusqu'à celle de Burdigala, cité des Bituriges Vivisques, toutes deux sises sur le fleuve Garumna, cette dernière voisine de sa vaste embouchure. II faut vous dire que je représente l'union de deux familles de commerçants actifs et aisés, l'une grecque, l'autre romaine, résidant à Emporium (Ampurias), une ville-comptoir filiale de Massalia (Marseille), située sur le littoral de notre

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Mer Intérieure3 au nord de la ville de Barcino (Barcelone), spécialisée dans l'échange des nombreux produits que peuvent offrir les divers pays riverains. Il se trouve que les établissements gréco-romains Téménidès et Damio réunis, ont établi à Tolosa, depuis une dizaine d'années, une grande succursale qui traite un important mouvement d'affaires commerciales, basé principalement sur l'importation de vins italiens et grecs, par l'intermédiaire du port actif de Narbo Martius (Narbonne), situé sur la côte du voisin Sinus Gallicus (Golfe du Lion). Ces vins arrivent donc à la cité des Tolosates sur des chariots bourrés d'amphores qui sont ensuite distribuées dans les diverses communautés aquitaines et gauloises de l'Ouest, du Nord et du Sud, donnant lieu à un commerce nourri et apparemment très lucratif. Par ailleurs, la Maison reçoit aussi de l'intérieur du blé, de l'orge, de l' huile et des légumes secs, qu'elle se charge d'exporter en échange vers les rives orientales de la Mer Intérieure. Cette importante affaire est gérée depuis plusieurs années par mon frère Marcus - ou Markos, selon que parlent les Romains ou les Grecs -, de cinq ans mon aîné, avec habileté et compétence, aidé par une douzaine de commis, affranchis et affranchies -, esclaves compris. Je dirai sans plus tarder que le comptoir a pris ces derniers temps un tel développement que Marcus a demandé de l'aide et que, tout naturellement, me trouvant alors libéré, après mes trois années passées à étudier la philosophie à Massalia, les Grecs et les Romains de ma famille, en commun, ont décidé de m'envoyer à Tolosa pour tenter de m'y voir assimiler, une bonne fois, les règles du commerce d'échanges; j'y prêterais aussi main-forte à mon frère Marcus, ou Markos, comme il vous plaira. J Iai donc découvert de nouveau - ce n'était pas la première fois - l'active capitale des Tolosates, construite pour l'essentiel sur la rive droite du fleuve Garumna. Celle-ci est un véritable carrefour de routes et d'influences, et à cela elle doit 14

son activité et sa prospérité, visible dans la magnificence de ses divers bâtiments, publics et privés, la plupart bâtis en brique rose, car la pierre est rare dans cette région. Elle jouit, elle aussi, du droit latin, octroyé sans doute par Julius Caesar luimême, pour services rendus. Les Tectosages sont très fiers de leur temple dédié à Apollon, avec un certain ressentiment, peut-être, à l'égard des Romains, car la tradition a conservé le souvenir d'expéditions punitives menées contre eux pour rébellion, il y a plus d'un siècle et demi de cela, par le consul Caepio, qui aurait alors pillé l'or du temple, celui de l'administration et celui de la religion, déposés traditionnellement en ce lieu réputé inviolable; il avait été envoyé ensuite à Rome où il ne parvint, curieusement, qu'en infime quantité; mais ceci est une vieille histoire. Une autre des fiertés des Tolosates est la dévotion qu'ils vouent à la déesse grecque Pallas Athena, la Minerve des Romains, " celle qui brandit une arme", ce qui semble bien indiquer qu'il s'agit là d'un peuple gaulois qui peut à l'occasion se montrer belliqueux.

Mais mon intention n I est pas de faire ici une histoire de
la capitale des Tectosages. Je dirai simplement que l'aspect général en est à la fois raffiné et imposant, bien que le centre soit plutôt étroit, resserré et d'une circulation difficile, aux chariots comme aux piétons, et que les habitants en sont cordiaux et serviables, avec un latin roulant et appuyé qui me fit sourire à mon arrivée; ils parlent d'ailleurs le plus souvent leur langue celte, de laquelle je commence à comprendre quelques mots. Marcus m'a mis au courant des différents rouages de l'affaire, présenté à ses collaborateurs dévoués, à ses trois gracieuses affranchies illyriennes qui ne l'étaient pas moins - si tibi placet, per me licet (si cela te plaît, pour moi c'est parfait) - me dit-il à ce propos, ce que je ne me fis pas dire deux fois: n I est-ce pas Nicomeda ! 15

Je suis resté à Tolosa pendant six mois et j'ai réceptionné des bataillons d'amphores de Narbo Martius et organisé leur redistribution vers tous les points cardinaux, jusqu'à Lugdunum Convenarum (Saint Bertrand de Comminges), le pays des Convennes, par exemple, ou même Burdigala ; j'ai compté les sacs de grains ou de légumes secs dans les chariots partant pour le port du Sinus Gallicus. l'ai rapidement détesté tout cela et j'ai compris - Marcus aussi, il

faut le dire - qu'il m'était tout à fait impossible d'envisager une
carrière de negotiator (marchand). Aussi, au bout du temps prévu pour mon expérience, fut-il décidé, en toute compréhension de la part de mon frère et de la famille, un peu dépitée cependant, que je regagnerais Emporium pour y réfléchir et décider d'une autre orientation. Or, quelques jours avant la date de mon départ, arriva à mon adresse un courrier officiel en provenance de Rome: émotion et interrogation de ma part! Il provenait de mon grand ami Caius, neveu du légat Cnaeus Julius Agricola qui, au retour de la Britannia (Grande Bretagne), où il avait commandé la Xxo légion Valeria Victrix, s'était vu attribuer le gouvernement de l'Aquitaine, avec résidence à Burdigala. Il devait s 'y trouver dès le mois suivant et Caius me demandait donc de les rejoindre dans cette ville à l'époque indiquée: ce qui m'enchanta. Le moment venu, je me suis mis en route pour gagner la capitale de l'Aquitaine: " mis en route" n'est d'ailleurs pas l'expression adéquate, puisque j'ai embarqué sur une gabare de transport appartenant à la Maison, bourrée d'amphores de vin pour une moitié et d'huile pour l'autre. Le port des Tolosates se trouve quelque peu en aval de la ville, étant donné qu'au niveau du pont qui relie les deux rives, le fleuve présente une série de hauts-fonds, qui créent un gué important, et utile dans certains cas, mais qui constituent aussi un obstacle à la navigation, surtout en été. Le fleuve commence cependant à Tolosa à être plus large et plus abondant. Notre bateau, à rame 16

et à voile, lourdement chargé, descendait le courant avec précaution, contrarié d'ailleurs par un vent d'ouest assez fort qui retardait sa marche. Nous saluâmes au passage, parmi d'autres, la ville d'Aginnum, la fière capitale de la nation gauloise des Nitiobriges, sur la rive droite également, dominée par son oppidum élevé. Le voyage dura ainsi deux jours. Au soir du deuxième, nous vîmes se dresser sur le coucher de soleil rougeoyant la silhouette de la ville des Bituriges, située à un coude du fleuve. Bientôt je fus au palais du Gouverneur, accueilli par les débordements amicaux de Caius et les salutations cordiales d'Agricola. Burdigala, la nouvelle capitale de l'Aquitaine., la précédente, choisie par Auguste, lors de son remodelage de l'Aquitaine, était Mediolanum Santonum (Saintes) -, s'étale paisiblement des deux côtés du fleuve, mais surtout sur sa rive gauche, jusqu'à la limite des marais. Le séjour de plusieurs semaines que j'y fis me permit de voir qu'il s'agissait, là aussi, d'une ville commerçante, distribuant, par exemple, le vin arrivé de chez les Tectosages dans tout l'ouest et le sud-ouest de la Gaule, recevant en transit une partie de l'étain des îles Cassitérides4, le bois de construction des forêts des Pyrenaei Montes et de celles, plus rares, de son arrière pays, échangeant les pierres de construction de calcaire blond des carrières de la rive droite contre toutes sortes de produits agricoles. Parmi les choses curieuses qui m'ont frappé dans cette belle ville, je pourrais vous parler du port, installé non pas sur le fleuve lui-même, trop puissant sans doute pour l'ancrage des bateaux, mais à l'embouchure d'un petit affluent, la Divitia, qui, grossie de plusieurs gros ruisseaux, se jette dans le fleuve au milieu du grand coude que décrit celui-ci et dont le bassin ainsi formé constitue un mouillage particulièrement sûr. J'ajouterai, mais c'est mon opinion personnelle, le temple de la déesse Tutela, protectrice de la cité, très révérée ici, construit sur le bord du decumanus maximus5, non loin du forum, dont 17

la cella6 et le péristyle aux cent colonnes qui l'entoure, forment un ensemble à la fois noble et élégant. J'en passe, évidemment, car mon propos n'est pas celui d'un géographe ou d'un historien, mais de te dire, lecteur ami, ce que j'ai vu moi-même dans cette ville aimable; je veux d'ailleurs parler ici de la ville elle-même, plutôt que des Bituriges qui la peuplent, lesquels m'ont paru être très affairés et plutôt réservés, du moins dans la société que j'ai pu côtoyer alors. / Mais avant d'aller plus loin, je me dois de faire part d'une surprenante aventure à laquelle nous avons été mêlés à ce moment-là, Caius et moi, et où nous avons couru, sans doute, un réel danger. Nous avions rencontré au Palais et dans diverses circonstances officielles le questeur (Intendant du Trésor Public), qui tenait auprès du Gouverneur les comptes de la province. C'était un homme d'une quarantaine d'années, jovial et bon vivant, à l'esprit curieux et entreprenant, qu'Agricola avait amené de Rome et qui était, comme lui, de Forum Julii. Il nous raconta, entre autres choses que, étant en Aquitaine depuis plusieurs mois, il avait pu découvrir certaines curiosités de cette région assez peu ordinaire, notamment un point de la côte de l'Océan où l'on récoltait des huîtres délicieuses qui figuraient sur la table des gens riches de la ville. Il nous parla de cela justement lors d'un banquet donné par un commerçant de cette région, qui avait aussi résidence dans la ville, ses entrées au Palais pour services rendus, et qui devait une partie de son opulence à l'exploitation de la poix tirée de la résine des nombreuses pinèdes de la zone, sans parler de l'élevage des huîtres. Bref, je rencontrai là, grâce à lui, des personnages curieux et intéressants, notamment des Aquitains romanisés appartenant à la nation des BoÏates, pêcheurs et ostréiculteurs sur la côte, et pasteurs vers l'intérieur, qui peuplaient la partie Ouest de la province. Je vous donne ces quelques détails pour vous permettre d'avoir 18

des idées plus précises sur l'excursion que nous fîmes peu après, invités par notre Boïate, de nom Alichelar, en compagnie de ses deux fils, Métinox, l'aîné, âgé de vingt ans environ et de Démialos, de quelque deux ans son cadet: garçons bruns, petits, ouverts et sympathiques, qui rendirent très agréable notre voyage. Ils parlaient avec nous dans un assez bon latin, mélangé, et cela me parut assez surprenant, de quelques mots de grec. Entre eux, les deux garçons employaient leur langue aquitaine, claquante et roulante, qui avait cours, on me l'affirma, jusqu'aux montagnes du sud1, et dont nous ne comprenions pas un traître mot. Notre but était la ville de Boïos, la capitale de la nation boïate, située sur la rivière Eyra et à proximité d'une immense lagune salées, communiquant avec la mer, où tous les riverains, justement, pratiquaient une pêche variée et où beaucoup élevaient des huîtres, mollusque qui trouvait apparemment dans ces eaux calmes et tièdes des conditions favorables à son développement. Je pourrais vous apporter tous les détails sur cette complexe culture des huîtres que je découvris alors sous la conduite de nos deux guides éclairés et spécialistes, mais là n'est pas l'intérêt principal de cette affaire; pas davantage dans la réception que l'on nous réserva dans la demeure à la fois rustique et somptueuse de notre hôte Alichelar le Boïate. Nous étions venus à cheval depuis Burdigala et il nous avait fallu une journée entière pour franchir sans nous presser les quelque quarante milles du chemin, à travers un paysage assez plat où alternaient marais, prairies, pinèdes et bosquets de chênes. Nous étions restés une journée entière pour visiter les huîtrières et les installations pour l'exploitation de la poix qui servait à calfater en particulier les coques en bois de pin des curieux bateaux de pêche, longs et pointus, utilisés sur la lagune; mais là encore n'est pas l'intérêt majeur de notre insolite excursion; il faut, à l'évidence, le placer au moment de notre retour, toujours assistés de nos deux accompagnateurs. Ceux-ci avaient tenu à suivre un chemin plus

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à l'est que celui de l'aller, où, disaient-ils, nous trouverions toujours la lande, mais aussi un paysage plus vert, plus boisé, plus riche en prairies et où la vie rurale, pastorale surtout, était plus abondante et variée. Le tort fut de nous attarder à l'excès le ma6n de notre départ dans des effusions sans fin avec notre famille boïate. Caius n'en finissait pas de prendre congé d'Arantxa, la soeur jumelle aux grands yeux noirs de Métinox. Bref, notre voyage vers Burdigala prit un retard certain et lorsque le soleil fut sur le point de s'abîmer en rougeoyant dans l'Océan, que l'on devinait dans notre dos, nous étions encore assez loin de notre but. Personne ne s'en émut, le temps était beau, nous aurions une nuit de lune et l'itinéraire était bien connu de nos deux guides. Là-dessus, soudain, Métinox arrêta brutalement son cheval; son visage s'était figé; immobile, attentif, il tendit l'oreille. Nous arrêtâmes aussi nos montures et restâmes un moment dans l'expectative: que se passait-il, qu'avait donc perçu l'ouïe experte et affinée de notre guide? Pour ma part je n'entendais que le dialogue du vent avec la courte et rêche végétation de la lande. Quelques brefs instants s'écoulèrent, et puis je l'entendis au loin, devant nous, comme une barrière, un long hurlement prolongé, guttural, rond et doux à la fois, auquel répondirent de longs hurlements prolongés et de même nature: les loups! Toute notre troupe était restée pétrifiée. Nos chevaux, les oreilles pointées vers l'avant, frémissaient de tout leur corps. Les hurlements éclataient de plus en plus nettement, semblant se rapprocher. Devant nous, invisible mais certaine, s'était installée une muraille de loups. Métinox, qui avait changé de couleur, se tourna vers nous: - Oui, des loups, il y en a par ici et il arrive parfois que l'on se trouve sur leur chemin. Ne vous affolez pas, en général ils ne s'attaquent pas à une troupe de plusieurs cavaliers, mais on ne sait jamais. Il nous faut trouver un refuge 20

et très rapidement. Ici, cela pourrait être une bergerie, où s'abritent pour la nuit les bergers avec leurs troupeaux de moutons. Justement, j'aperçois le toit de l'une d'elles sur notre gauche, vers le nord. Donc, amis, il ne s'agit plus de contempler les étoiles mais de piquer nos chevaux pour arriver à temps jusqu'à cet abri. Chacun fouilla alors le flanc de sa monture et la mit au grand galop. Il semblait que tous les chevaux aient d'ailleurs pris conscience du danger, car ils prirent une allure d'enfer à travers la lande buissonneuse. Les hurlements étaient de plus en plus perceptibles; on aurait dit que les loups nous avaient vus ou sentis, car ils semblaient avoir infléchi leur route dans notre direction. Mon regard croisa un moment celui de Caius ; je sentis qu'il avait peur, vraiment peur; quant à moi, je crois que je n'avais jamais éprouvé une telle frayeur! Du temps passa, angoissé. Mais les bâtiments d'une grande bergerie apparaissaient maintenant non loin de nous. En quelques minutes nous fûmes aux portes. Plusieurs bergers, petits et basanés, vêtus de houppelandes brunes, étaient sortis, curieux, inquisiteurs. Métinox leur parla en aquitain : il nous dit que, bien entendu, ceux-ci nous accordaient l'hospitalité et nous pressaient de rentrer au plus vite nos chevaux dans l'écurie attenante à la bergerie où était maintenant parqué le troupeau d'une centaine de moutons. Après un moment assez bref, les loups étaient là, devant la bergerie, hurlant farouchement aux étoiles, la tête levée vers le ciel. Nous pouvions voir luire leurs crocs depuis les fenêtres à barreaux de bois, à la lumière de la lune maintenant levée; il Y avait là cinq ou six bêtes, fines et musculeuses, le poil gris clair et luisant, allant et venant nerveusement, se bousculant rageusement. Nos chevaux s'agitaient et tremblaient de tous leurs membres; les moutons bêlaient et tourbillonnaient en proie à la panique. Dans la pièce qui servait d'habitation, nous étions là, tous les quatre, pleins 21

de crainte et de perplexité. Alors- les bergers, qui en avaient vu d'autres et qui savaient ce qu'il fallait faire en de telles circonstances, prirent l'initiative: ils allumèrent des torches de pin résineux, se groupèrent derrière la porte, l'ouvrirent violemment et se précipitèrent vers les loups, hurlant eux-mêmes et brandissant leurs brandons qui jetaient des étincelles. Nous observions avec un étonnement stupéfait cette scène étrange. L'effet de cette sortie sur les féroces animaux ne se fit pas attendre: les hurlements cessèrent aussitôt et les loups, surpris par cette charge brutale, effrayés par les torches ardentes, prirent la fuite devant l'offensive des porteurs de feu qui les poursuivirent un court moment, puis s'arrêtèrent et secouèrent longuement leurs armes rougeoyantes qui crépitaient dans la nuit. Puis ils battirent en retraite et regagnèrent la bergerie. Quelques hurlements retentirent encore, mais déjà éloignés et sans grande force. Alors, pour achever leur manoeuvre dissuasive, nos trois porte-flamme, qui avaient renouvelé leurs torches, foncèrent de nouveau dans la nuit de lune en direction des derniers hurlements; ceux-ci s'éteignirent: la crainte du feu avait définitivement terrorisé les cruels animaux. Notre petit groupe respira. Les bergers nous contèrent alors que cette opération de défense par le feu contre les loups se pratiquait couramment avec, d'ordinaire, le même succès; que les loups attaquaient parfois, non les troupeaux entiers, bien défendus par les chiens et les bergers eux-mêmes, armés de longues piques aux pointes de fer, mais, en revanche, si quelque bête malade ou quelque agneau perdu restait en arrière du troupeau, il n'était pas rare qu'ils périssent sous la dent de ces carnassiers redoutables. A travers les explications de nos bergers aquitains, en un latin parfois difficile, mais sur lequel nos deux BoÏates nous éclairaient, nous pûmes savoir comment se déroulait cette vie rustique des moutonniers de la lande avec ce danger constant des loups contre lequel, d'ailleurs, ils savaient parfaitement se défendre, et nous l'avions bien vu. 22

Nous passâmes la nuit sur des lits de paille et, au matin, après une grande écuelle de lait de brebis où nous avions trempé une épaisse tranche de pain de seigle odorant, nous reprîmes le chemin de Burdigala ou nousfimes notre entrée, encore tout remués, vers le milieu du jour. Le récit au Palais de notre nuit des loups fit sensation, et je pense même que quelques uns s'imaginèrent que c'était là pure fiction. En ce qui me concerne, j'affirme que je n'invente rien; et pourquoi le ferais-je et dans quelle intention? En tout cas, je n'oubliai pas de sitôt la charge héroïque dans la nuit hostile et hurlante de la lande des trois bergers porte-feu. Mais là ne se trouve pas pour moi le principal de ce que j'ai à vous rapporter. J'étais donc venu à Burdigala sur l'invitation de mon ami Caius et du Gouverneur, son oncle. J'irai donc droit au but: au cours d'un des repas intimes qui nous réunissaient souvent, Agricola me dit ce qu'il avait à me dire, et qui découlait des nombreuses conversations qu'il avait eues avec Caius à mon sujet. Du Gouverneur lui-même, je vous parlerai plus avant. Je vous retranscris, pour le moment, le contenu des paroles qu I il m'adressa alors:
- Ami Ammonius, mon neveu m'a tellement parlé de toi que je te connais bien. Je sais ainsi que ton honorable famille, que je salue ici avec cordialité, avait décidé de faire de toi un éminent negotiator, mais je crois savoir par certaines indiscrétions - il regarda alors Caius, qui souriait que tu renâcles fortement pour t'insérer dans le courant des affaires familiales. Dans ces conditions je puis, moi, légat de l'Empereur et Gouverneur de l'Aquitaine, te faire les suggestions et propositions que voici: tu sais qu'il existe à Rome, pour les jeunes gens de l'aristocratie comme vous, le cursus honorum, c'est-à-dire la série progressive des hautes charges de l'administration, laquelle est couronnée par le

consulat, et même davantage si le destin - le fatum personnel 23

en a décidé ainsi. Je vous vois fort bien, mon neveu et toi, occuper plus tard un poste de préteur ou même de proconsul dans quelque riche province de l'Empire: ce sera autre chose, pour toi, que de débiter des olives noires ou des harengs fumés dans un comptoir de la Maison Téménidès et Damio réunis! Cela soit dit sans vous offenser, toi et ta respectable famille, mon cher Ammonius. Et tu sais aussi que le début de cette prestigieuse carrière commence d'ordinaire par l'expérience des armées, sous les espèces du tribunat militaire. Autrefois, ce

poste était attribué par un vote des

/I

comices tributes

/I ,

ces

assemblées populaires, mais aujourd'hui le légat de légion, à plus forte raison le Gouverneur, a toute faculté pour procéder à leur nomination. Alors, et pour abréger mon discours, après en avoir longuement débattu avec mon neveu, je vous offre à tous deux un poste de tribun militaire dans les armées romaines de Bretagne, où, selon toute apparence, je serai envoyé par l'Empereur Vespasien, après mon passage au consulat, comme cela est à peu près décidé. Ce n'est pas exactement pour demain, mais pour très bientôt, ce qui te laisse le temps, mon cher Ammonius, de réfléchir, de consulter ta famille et de me donner ta réponse. Je passe sur les conversations postérieures que je pus avoir avec Caius et le futur Gouverneur de la Britannia: je voyais ainsi s'ouvrir pour moi une carrière prestigieuse qui allait me placer dans les hautes sphères de la société romaine et me permettre de découvrir le monde: j'exultais; aucune idée des dangers que cela pouvait entraîner ne vint alors me troubler; pour moi, le choix était fait. Je repartis de Burdigala pour regagner Emporium et consulter ma famille, mais je décidai de faire le retour en plusieurs étapes, pour me donner le temps de réfléchir et de réaliser le grand bonheur que le fatum semblait m'avoir réservé. Pendant ce temps, Agricola fut nommé consul à Rome, 24

comme prévu; on sait que .les deux consuls nommés chaque année étaient comme les aides de camp de l'Empereur. Puis il reçut de l'Empereur Vespasien le gouvernement de la Grande ne. Ainsi, comme je te le disais, lecteur que je suppose étonné et intéressé, Tolosa et Burdigala, ces deux villes ont été les deux pierres de touche de mon destin: la première a constitué finalement, pour moi, une démarche négative, un faux départ; la seconde a été celle d'une rencontre heureuse avec la voie ouverte sur la société, l'espace et l'aventure, comme je le souhaitais intimement depuis toujours. Du moins m'a t'il semblé alors. Ce prologue explicatif, qui m'a paru nécessaire, pourra sans doute établir des liaisons utiles entre les divers épisodes du récit de mon existence que j'ai essayé de faire, lesquels, sans cela, n'auraient peut-être pas été dans ton esprit, lecteur curieux, toujours placés à leur juste moment. Vale

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NOTES
1 - Le camp d'Ardoch, la petite ville de Dunblane et la rivière Forth. 2 - L'Empereur Auguste (-27+14) avait prolongé jusqu'à la Loire l'Aquitaine du temps de César, qui n'allait que des Pyrénées à la Garonne. 3 - C'est le nom donné par les Romains à la Méditerranée actuelle; ils l'appelaient aussi Notre Mer, ce qui est significatif. 4 - lIes mythiques productrices d'étain (du grec kassiteros : étain) que les géographes anciens situaient, faute d'en savoir plus, au large des côtes ouest de l'Europe. 5 - Axe principal est-ouest de la ville; l'axe nord-sud est le cardo maximus. 6 - Le sanctuaire lui-même. 7 - La langue basque, ou protobasque, sûrement. 8 - Actuellement le lieudit de Lamothe, la Leyre et le bassin d'Arcachon.

26

PREMIERE PARTIE

Terres du Sud

CHAPITRE I

Palumbus, palumba, palumbès

Il faisait toujours nuit noire lorsque l'hôtesse vint cogner à la porte de ma chambre pour m'avertir que l'heure du lever était venue. J'étais arrivé la veille vers la XlJO heure (17 h) au pagus de Foliès1 et, selon les indications qu'on m'avait données, je m'étais dirigé vers l'auberge locale pour y passer la nuit. Le gîte d'étape de ce bourg forestier situé en pays aquitain, placé à une importante croisée de chemins, avait
en effet

- une

fois n'est pas coutume -,bonne

réputation.

On

trouvait d'ordinaire dans ce genre d'établissement un vivre et un couvert des plus sommaires: brouet de seigle ou de mil, saucisses et boudins de douteuse fraîcheur, paillasses repaires à puces, tiques et autres insectes indésirables. Celle de Foliès, grâce à la bonne organisation et à l'ingéniosité de ses hôtes, Marcella et Spécialis, offrait aux voyageurs un certain confort
et des menus de choix: viandes chevreuil aux framboises (à la saison) grillées - spécialité - et lits décents. de

Cette mansio, donc, établie stratégiquement au carrefour des quatre chemins principaux, celui qui d'est en ouest conduisait à la côte du Grand Océan, à travers les landes de l'Ouest, et celui qui venait du nord, de Burdigala la capitale, et s'en allait vers l'Hispanie des Ibères. Elle ne se distinguait pas des autres maisons du village, murs de torchis aux poutres de bois apparentes et posées de biais, toits de chaume et entrées protégées par un vaste auvent reposant sur des piliers de pin ou de chêne. Elle était cependant plus grande et d'un abord plus soigné que ses voisines. Au bâtiment principal s'ajoutaient une écurie et des communs faits des mêmes matériaux. On me reçut avec cordialité. L'hôtesse, Marcella, au type brun aquitain prononcé, me déclara que la maison m'était ouverte et que j'étais ici chez moi, surtout recommandé par le propriétaire de la grande exploitation agricole voisine, la villa du très digne Pomponius. Le mari, qui passa dans la salle tout souriant, un lourd petit tonneau sur le ventre, me cria qu'il ne s'arrêtait pas, mais qu'il me saluait bien bas. Il était d'un type blond - l'oeil bleu, joufflu et rondouillard - assez peu courant dans cette région d'hommes bruns et plutôt secs: sans doute un Gaulois chez les Aquitains. Un feu de bûches flambait dans l'âtre au centre de la pièce. Les lampes à huile et quelques torches résineuses éclairaient en dansant la grande salle commune ornée, sur des étagères, de poteries rouges, jaunes et grises, parmi lesquelles je reconnus à ma grande surprise des modèles de jarres et d'écuelles qui faisaient penser à celles que l'on fabrique, justement, dans ma ville natale, bien loin d'ici, à Emporium2, sur les bords de la Mer Intérieure. Spécialis, qui s'était débarrassé de son petit tonneau, me dit qu'il achetait ces céramiques grises à un Tolosate qui passait une ou deux fois l'an, avec des mulets chargés de poteries qu'il allait acheter, soit à la colonie grecque d'Agathè (Agde), située dans la province Narbonnaise, soit dans un autre comptoir grec au-delà 30

des Montagnes du Sud, les Pyrenaei Montes, qui pouvait bien être cette ville d'Emporium dont je parlais. J'eus alors la révélation de tout un circuit commercial que je ne soupçonnais pas et je me promis d'en parler à mon frère qui tenait un comptoir dans la ville de Tolosa, comme vous le savez. Ayant mis mon cheval à l'abri, son râtelier bien pourvu de fourrage, je partis selon mon habitude à la découverte des lieux. Les maisons s'égaillaient dans un certain désordre tout autour du carrefour des quatre chemins. Il Y en avait une bonne soixantaine, abritant autant de foyers, ce qui suggérait une population de trois ou quatre cents habitants, entre grands et petits. Un ruisseau qui coulait d'est en ouest coupait le village en son milieu. Il roulait ses eaux limpides sur un sable ferrugineux et de longues herbes vertes fluctuaient au gré du courant. Un petit pont de bois l'enjambait sans manière. Des gamins pêchaient à la main en fouillant les herbes et l'un d'eux, à mon passage, me montra en riant une grosse écrevisse tressautante qu'il venait d'attraper. Le pagus se trouvait par ailleurs au centre d'une forêt où dominaient les chênes et les pins, mais où l'on voyait aussi des aulnes et des hêtres. Cet ensemble boisé, assez important, était remarquable dans un paysage où abondaient d'ordinaire les marais, coupés de bosquets çà et là, sur les hauteurs, les serres comme on les appelait ici. C'est aux abondantes frondaisons dont il était entouré que le village devait d'ailleurs son nom, que ses fondateurs, frappés par cette situation particulière, avaient fait dériver du mot latin folia (feuille), donc endroit feuillu, boisé, ce qui était tout à fait le cas. Je savais par mon parent Pomponius que Foliès était une des places importantes d'un petit peuple aquitain qui portait le nom d' Oscidates Campestres, " Ceux de la Plaine", par opposition à une autre branche de cette même communauté, 31

les Oscidates Montani, " Ceux de la Montagne", qui s'était établie autrefois dans une des grandes vallées des Montagnes du Sud3, Ils avaient comme voisins d'autres peuples aquitains plus puissants, comme les Vasates, au sud-ouest, et les Sotiates, à l'est, avec lesquels ils vivaient en bonne intelligence. Pour ces derniers, Pomponius m'avait aussi parlé du terrible siège que leur oppidum avait subi de la part de Publius Crassus, le lieutenant de César, au moment de la guerre des Gaules. Un peu plus tard, la paix revenue, lorsque l'Empereur Auguste avait remodelé l'Aquitaine ancienne pour l'amener jusqu'au fleuve Liger (la Loire), celui-ci, selon la bonne coutume romaine, avait fait payer aux Sotiates leur résistance et avait rattaché leur territoire à celui des Elusates voisins4, Quant aux Nitiobriges, pour qui on avait bien voulu fermer les yeux sur certaines incartades - avoir répondu à l'appel de Vercingétorix, par exemple -, on leur permit d'annexer administrativement certaines petites nations de la région, comme les Oscidates Campestres, justement. Ceux-ci en avaient conçu une certaine humeur, qui se traduisait parfois par des relations conflictuelles entre les deux communautés, mais celles-ci n'allaient jamais très loin et d'ailleurs, après quelque quatre-vingts ans de vie commune, les tensions avaient tendance à s'apaiser, Il fallait compter aussi sur les contacts personnels qui avaient bien fini par se nouer entre Aquitains et Nitiobriges et d'inévitables fusions s'étaient produites avec le temps, dont Marcella et Spécialis étaient sans doute un exemple vivant. Le pagus de Foliès était ainsi, à présent, un village plutôt prospère, lieu de rencontre des voyageurs venant des quatre coins de l'horizon et lieu de passage des marchandises de toute sorte qui transitaient entre le Grand Océan de l'Ouest et la Mer Intérieure, au sud-est, et aussi depuis la Gaule celtique du Nord jusqu'aux Montagnes du Sud. C'est ainsi que le village comptait de nombreux artisans, charpentiers, menuisiers et charrons pour fabriquer et réparer les chariots 32

des transporteurs locaux et étrangers, car c'était aussi là un des aspects de l'activité des Foliensès : récolte et transport de la résine tirée des bois de pins assez nombreux aux alentours, avec laquelle on fabriquait la poix pour calfater les bateaux dans les ports du littoral; transport du bois pour la construction et le chauffage jusque dans des régions assez lointaines, chez les Nitiobriges de la vallée du fleuve Garumna (la Garonne), ou même chez les CadurquesS, à l'est, où les forêts de pins, laissaient la place aux forêts de châtaigniers. Et aussi le charbon de bois, craquant et sonore sous les doigts, excellent pour la cuisine, pour les grillades de gibier, par exemple, que l'on obtenait en faisant brûler à l'étouffée un amas de bûches de chêne, de pins ou de troncs de brandes, sous une épaisseur de terre percée de trous d'aération, qui prenait la forme d'une taupinière géante et fumante. Ajoutons encore la présence, aux abords immédiats du village - je n'eus pas le temps de m'y rendre, mais Spécialis m'en parla longuement au cours de la soirée - d'une tuilerie; celle-ci tirait sa matière première d'un filon d'argile abondant qui existait à une faible profondeur dans toute la zone ouest, dont les fours de cuisson étaient alimentés par le bois de la forêt et qui produisaient une tuile jaune et légère, assez appréciée pour les constructions des gens riches de la région. En outre, le tuilier, homme habile, était aussi potier à l'occasion et avec l'argile la plus fine il réalisait des récipients d'usage courant, jarres, cruches, marmites et écuelles, d'une belle couleurjaune pâle, dont j'avais vu quelques exemplaires sur les étagères de l'auberge: tous étaient signés Dulinus, du nom de leur créateur. Enfin, le miel, butiné par les abeilles rustiques à partir des fleurs de bruyère et d'acacia, les plus parfumées, qui servait à agrémenter l'eau de boisson, parfois le vin, et aussi de médicament pour les maux de gorge ou les maladies de poitrine, comme me l'expliqua ce soir-là Marcella, qui s'était enrhumée aux premiers frissons de l'automne. Elle fit chauffer 33

de l'eau dans un pot devant le feu, puis elle y versa trois bonnes cuillerées de ce miel blond et visqueux, le fit dissoudre en tournant le liquide avec une cuillère de bois, souffla dessus et l'absorba en fermant les yeux, avec des mines gourmandes. Elle me fit remarquer ensuite que les chandelles calées dans les bougeoirs pour s'éclairer dans les chambres, la nuit, étaient de cire vierge tirée des nombreuses ruches des alentours. Tout cet ensemble d'activités et de productions diverses et variées produisait ainsi, dans ce pagus rustique de l'Aquitaine forestière, une certaine animation et une aisance relative de ses habitants. En cette fin d'une belle journée de l'automne commençant - on était aux Ides d'octobre, c'est-à-dire vers le milieu du mois -, au moment où une lumière douce donne aux choses une coloration de légende, les toits de chaume laissaient échapper la fumée de l'âtre et la brise éparpillait des odeurs de bonne viande rôtie. Je vis bien là que les Aquitains de cette région avaient gardé la vieille coutume du repas du soir, alors que, de nos jours, les Romains prennent la cena, leur dernier et principal repas, au milieu de l'après-midi, ou peu s'en faut. Entouré, pénétré de ces senteurs, de ces bruits familiers à cette heure dans un village perdu de la forêt - tintement du marteau sur l'enclume, braiment absurde d'un âne, dernier défi d'un coq à ses compétiteurs, voix inquiète d'une mère appelant son enfant -, baigné de cette lumière dorée du couchant, je me sentais bien loin de la ville, de la civilisation romaine, de la Tolosa bruyante et agitée, des rives de cette Internum Mare où j'étais né. Mais je ne me sentais pas étranger. J'étais à l'aise, je me trouvais bien et j'éprouvais pour la première fois depuis de longs jours une impression de détente et de sérénité. Et je commençais à y voir plus clair dans le tourbillon de pensées contradictoires qui m'assaillait alors. Je m'habillai à la lumière de la chandelle que m'avait laissée Marcella et pénétrai ensuite dans la salle de l'auberge 34

où le feu dansait déjà et réjouissait les yeux. Un homme brun, dans la force de l'âge, au grand nez aquitain, se leva alors et se dirigea vers moi en souriant: - Le seigneur Ammonius, je suppose? Salve! Sois le bienvenu parmi nous. Je suis Mostardis, frère de Silvaticus le chasseur en chef. Il m'a chargé de te6 prendre ici ce matin pour t'accompagner sur les lieux de la chasse. Je l'en remerciai vivement et il sortit avec moi dans la nuit douce, pour m'aider à seller mon cheval. Le sien attendait tout harnaché, attaché par la bride à une barre de bois près de l'auvent. Pendant ce temps, dame Marcella nous avait préparé une soupe légère au gruau de mil, déjeuner traditionnel des Aquitains de la forêt, que nous accompagnâmes d'un grand verre de cervoise tiède, la formule la plus réconfortante, selon eux. Sur la porte, Marcella et Spécialis, un grand tablier blanc le drapant jusqu'aux épaules, nous souhaitèrent une bonne journée et une chasse fructueuse. Le jour pointait à peine au-dessus des marais voilés d'une brume légère, lorsque, après une petite demi-heure de chevauchée, nous arrivâmes à une bifurcation. Du chemin principal que suivaient nos montures, se détachait un sentier qui s'engageait très vite sous une haute futaie où abondait le chêne à gros glands, de port majestueux, que l'on appelle ici casse, mêlé à une autre sorte d'arbre de la même famille, mais plus petit, que les Aquitains nomment taouzin et qui croulait aussi sous des grappes de petits glands. Mostardis me le fit remarquer et ajouta que l'année était vraiment favorable, que ce n'était pas tous les ans la même chose et que cela représentait, en tout cas, un bon présage pour la chasse aux palombes, les glands constituant pour celles-ci une nourriture de choix tout au long de leur migration vers le sud depuis les pays du Nord. Parmi les chênes, s'élevaient aussi des pins, grands et 35

petits, à l'écorce brune et rugueuse et aux branches chargées de bouquets d'aiguilles vertes. L'air sentait la mousse, la feuille morte et le champignon. Les chevaux marchaient sans bruit sur le sol souple et sablonneux. Nous faisions silence, saisis par la magie de ce moment privilégié au sein de la forêt profonde. Soudain, éclata sur notre droite, venant des fourrés proches, une explosion de grognements furieux, de couinements, de cris aigus. Les chevaux s'arrêtèrent, inquiets, les oreilles pointées, les flancs agités. Moi-même, je me sentis frissonner: - Ce n'est rien, dit Mostardis, seulement une harde de sangliers qui vient de se rembucher pour passer le jour et qui se dispute les bonnes places. En effet, très vite, la querelle s'éteignit et l'on n'entendit plus que la rumeur du vent léger dans les hautes branches. Le cheminement reprit, et au bout d'un demi-mille7, nous aperçûmes un grand piquet planté sur le bord du chemin. Une planchette y était fixée à hauteur d'homme et, lorsque nous fûmes très près, je vis qu'elle portait une série de figures insolites: à la partie supérieure, un gros oiseau bleu faisait face à un arc armé d'une flèche; au-dessous, un visage d'homme, lèvres arrondies, d'où sortaient plusieurs petits traits rayonnants qui indiquaient à l'évidence l'action de siffler. Mostardis me dit alors que c'était là les signes conventionnels pour indiquer qu'on allait pénétrer sur le terrain de chasse et qu'il fallait s'assurer que l'on pouvait avancer sans risquer de faire partir un vol déjà posé. Pour cela il y avait un code impératif et il allait me le montrer. Il prit alors une profonde inspiration et émit un long sifflement, auquel répondit presque aussitôt, venu de l'autre bout de la forêt, un : hop! sonore et engageant.
36

notre guide.

On peut y aller, la voie est libre, dit alors

Nous reprîmes donc notre route. J'étais très intrigué et désireux d'en savoir davantage sur cette étrange organisation. Un peu plus loin, s'élevait une vaste hutte au toit couvert de chaume, aux parois de branchages et de fougères. Mostardis me dit que c'était l'écurie où nous devions laisser nos deux chevaux. Sur un des côtés, se trouvait une petite charrette à deux roues qui devait servir aux transports légers. Je vis qu'il y avait déjà deux chevaux dessellés et attachés à des barres de bois horizontales. Les nôtres les rejoignirent et je suivis alors Mostardis jusqu'à une sorte de tunnel de verdure qui nous amena ainsi à couvert jusqu'à la pièce principale, faite de brandes et de fougères, qui constituait le coeur de toute l'installation. Là se tenaient les chasseurs. Les deux hommes qui s' y trouvaient nous accueillirent avec des exclamations et des souhaits de bienvenue. Il y avait là Silvaticus8, dit Vessica, le chasseur en chef, frère de Mostardis, un homme d'apparence joviale, mais à l'oeil soupçonneux. Il avait adopté la coutume romaine des tria nomina, les trois noms, praenomen, nomen, et cognomen, et son vrai nom était ainsi Silvaticus Mangeyrus Vessica. Son cognomen, ou surnom, de Vessica (la Vessie), il le devait à sa manie invétérée de voir des lanternes là où il n'y avait que des vessies, et donc de prendre, en un mot, des vessies pour des lanternes! C'est ce que m'expliqua un peu plus tard en riant, dans un aparté, l'autre chasseur, un certain Luzinus, lequel ajouta, avec des airs de mystère, qu'il en savait personnellement quelque chose, et qu'il pourrait en dire long sur ce sujet. Il ajoutait que notre La Vessie était capable de voir, par exemple, un soir, dans une prairie, une illumination de mille vessies'\ alors qu'il n'y avait en réalité même pas la lueur d'un ver luisant! Mais lui les voyait, ou mieux, faisait comme qui les voyait, car certains prétendaient qu'il feignait de 37

les voir si cela arrangeait ses petites affaires ou ses petits complots, nés, souvent, de son imagination débridée. Enfin, épiloguait Luzinus avec philosophie, c'est ainsi, chacun est ce qu'il est, et pas autrement: La Vessie est La Vessie, avec ses visions, et pour longtemps! Luzinus, donc, originaire, comme ce dernier, du pagus de Foliès, avait exercé le métier de rhéteur, ou maître d'éloquence, chez les Morins, peuple du nord de la Gaule; après un long séjour sous ce ciel de nuages, il était revenu plein d'expérience et de philosophie vivre parmi ses pareils le reste de son âge. Tous deux portaient la tunique aquitaine de laine brune serrée à la taille et les braies de toile forte. Vessica était coiffé d'une sorte de bonnet plat et noir en forme d'assiette, couvre-chef très répandu dans cette contrée et appelé birrumlO. Mostardis disait qu'il ne le quittait jamais, même pas pour se mettre au lit ! Luzinus, lui, portait un curieux petit chapeau de laine rond avec une aile devant et une autre derrière et je sus qu'il l'avait rapporté de la Britannia, de l'autre côté de la Mer du Nord, où il avait fait visite à certains druides bretons de ses amis. Tout de suite, l'atmosphère fut des plus cordiales. Nous avions été frappés, avant même de parvenir à la pièce centrale, par une appétissante odeur de jambon frit. En effet, sur un petit feu allumé entre deux grosses pierres, Luzinus faisait griller des tranches fines d'un jambon pourpre fichées au bout d'une tige de fer et qui dégageaient un puissant parfum apéritif. Vessica nous convia alors à nous asseoir autour de la table qui se trouvait au centre de la pièce et là, sur des tranches d'un pain de seigle souple et odorant, le jambon frit me parut digne des délices de l'Olympe, d'autant que la chevauchée du petit matin avait éveillé chez moi un certain appétit. Ce copieux jentaculum (petit déjeuner), comme disent les Romains, fut, pour une part, arrosé de bonne cervoise d'Aquitaine. J'avais, par ailleurs, emmené avec moi une outre de vin de Narbonnaise qui fit avec le jambon frit des noces superbes de 38

saveurs. La matinée commençait sous les meilleurs auspices et je me sentais de mieux en mieux au milieu de ces hommes joviaux et hospitaliers. Là-dessus, Mostardis me fit faire une visite complète des installations et m'expliqua les techniques appliquées à cette chasse très particulière qui est celle du pigeon sauvage. Les Romains, qui appréciaient sa chair brune, au goût relevé, l'appelaient palumbus, palumba, ou encore palumbès, selon les auteurs. Cet oiseau migrateur quittait à l'automne son habitat d'été, la Gaule du Nord, la Germanie et sans doute d'autres régions plus lointaines encore, pour émigrer en groupes serrés et prendre ses quartiers d'hiver en Hispanie, en Lusitanie ou même plus loin, après avoir franchi les cols des Montagnes du Sud, toujours les mêmes, situés à l'ouest du massif. C'était un bel oiseau au plumage bleu clair, aux ailes soulignées de blanc, et à qui venait, avec l'âge, une mince collerette de la même couleur. L'ensemble des manipulations reposait sur la présence dans les arbres d'oiseaux captifs, appelés" appeaux 11 ", que le chasseur pouvait manoeuvrer depuis sa cabane - je ne rentre pas dans le détail, ce serait oiseux. Ceux-ci, en battant des ailes, imitaient l'oiseau qui se pose, et devaient leurrer, persuader les volées de palombes qui passaient au-dessus du bois de suspendre leur route et de se poser en leur compagnie sur les arbres des alentours immédiats. Mostardis ajoutait que cette phase se vérifiait assez souvent, mais que certains jours, lorsque soufflaient des vents adverses, notamment ceux qui venaient de l'Océan: - Je pourrais leur montrer mes fesses - disait-il vertement -, que ça aurait le même effet! De toute façon, c'était là le premier acte de la comédie. C'est alors qu'il fallait observer dans la cabane un silence absolu, car le moindre bruit aurait provoqué le départ affolé et 39

immédiat de tous les oiseaux. Et Mostardis de m'énumérer alors un certain nombre de cas célèbres où le bruit intempestif d'une toux irrépressible, ou d'une écuelle heurtée, ou même il en riait encore au souvenir - d'un pet mal jugulé, avait précipité l'envol brutal des volatiles vers d'autres horizons! Pour le reste, il s'agissait alors de faire passer les beaux oiseaux bleus, posés sur les branches des arbres tout autour de la cabane, dans des sacs de toile prévus à cet effet. Mais, me dit Mostardis, je ne veux pas te farcir davantage la tête d'explications théoriques. Tu verras le déroulement de l'action dès que le premier vol se sera posé. Aujourd'hui, j'ai confiance: le vent vient du Levant, il en est passé hier soir tard, tout indique que le passage sera bon. Prépare-toi, et regarde bien. Et surtout, surveille-toi quand le vol sera posé: ses yeux riaient et je vis bien à quoi il pensait! En attendant, il me montrait les armes que l'on utilisait pour atteindre les oiseaux lorsque, dans leurs allées et venues à travers les arbres, ceux-ci venaient se placer sur les branches basses: c'étaient de petits arcs en bois de chêne, souples et durs, qui tiraient de longues et fines flèches de fer par d'étroites meurtrières ouvertes dans le toit et les parois de la cabane. Mais ce n'est pas tout, ajouta mon instructeur. On essaie aussi de les faire descendre sur un espace nettoyé appelé solum (sol), situé tout près de la cabane et qui peut être recouvert soudainement par un filet actionné depuis l'intérieur par un ingénieux système de cordes et de leviers. Dans sa description de l'engin, je remarquai que Mostardis employa plusieurs fois, au lieu du mot retem, indiquant en latin un quelconque filet, le vocable pantherum, plus approprié, puisque désignant précisément un filet pour prendre les oiseaux. Et je souris en moi-même en reconnaissant sous cette forme, le mot grec panthêron, qui peut avoir d'ailleurs un sens plus large puisqu'il s'applique aussi à tous les animaux. Cela m'indiqua aussi que, comme les céramiques ou les vins, les mots grecs voyageaient vers l'ouest, en pays barbare, et s'y 40

acclimataient. Je remarquai cependant que le maître chasseur déformait légèrement le mot et le prorionçait pantiero, ce qui me fit penser que ce vocabulaire, exotique en pays aquitain, serait sûrement soumis avec le temps à d'autres déformations dont il m'était difficile de prévoir les étapes, et je méditai un moment sur l'évolution inévitable des langages au cours des siècles à venir. Pendant que Mostardis me faisait les honneurs de cette complexe installation, la chasse avait déjà commencé. Vessica s'était placé sur une sorte d'estrade surélevée et à ciel ouvert, qui lui permettait une vue d'ensemble de l'horizon, à travers les clairières laissées par les branches des arbres. J'avais à plusieurs reprises entendu un certain remue-ménage, les raclements de pieds précipités sur l'estrade de bois de celui qui était chargé de manoeuvrer le dispositif, bruits d'aile à l'extérieur, sans trop savoir ce que tout cela signifiait. Mais, soudain, à la suite de ce même scénario, voilà que Vessica émit une série de petits coups de sifflet essoufflés. On entendit alors, vers la cîme des arbres, comme un grand et long froissement d'étoffes, et puis rien ne bougea plus. On vit se pencher vers nous le visage de Mostardis, ému, radieux, pâli par l'émotion: - Elles sont posées, on les a au-dessus de la tête! Le piège avait fonctionné, les oiseaux avaient été leurrés et ils étaient là : le deuxième acte allait commencer. Je sentis soudain l'atmosphère se tendre. Vessica avait pris un visage concentré, distant: manifestement il ne nous voyait plus. La tête levée, il regardait intensément à travers le treillis clair formé par les tiges de brande. Alors, du fond de sa gorge s'éleva un roucoulement à la fois mélodieux et guttural, incitatif, persuasif, qui emplit soudain le grand silence des 41

bois. Je compris que le chasseur s' efforçait ainsi de rassurer les farouches oiseaux bleus et de les préparer à ce qui allait suivre. Sous l'effort de ce chant laborieux, Vessica contractait les traits de son visage, roulait les yeux, gonfIait le cou, effaçait le menton, et prenait ainsi un air si modifié, si cocasse, que je me sentis au bord du fou rire, c'est-à-dire à deux doigts de l'incident dont on m'avait parlé. Luzinus, qui avait noté la chose, me fit signe de l'oeil et de la main d'avoir à me réfréner. Vessica, qui n'avait rien vu - pour une fois 1 - eut alors un bref échange en dialecte avec Mostardis ; il se saisit ensuite d'une raquette sur laquelle une palombe encapuchonnée était liée par les pattes avec des lanières de cuir souple, qu'il manoeuvra d'un mouvement de haut en bas: mise en déséquilibre, la palombe se mit à battre des ailes et je remarquai que le mouvement du poignet donné par le chasseur guidait véritablement l'intensité et la nature soyeuse de ses battements. L'oiseau captif imitait à s'y méprendre l'oiseau du ciel qui, après une glissade sur l'air, claquait des ailes et se posait sur le sol. L'effet fut immédiat: au-dessus de notre tête éclata très vite un remue-ménage de froissements, de pli-plipli, de fié-fié-fié, de fia-fia-fia. Les palombes bougeaient, se croisaient et se posaient sur l'aire de sable où les incitaient les petites taches brunes des grains de seigle qu'on y avait éparpillés. D'autant que, d'une main preste, Mostardis avait envoyé sur cette aire battue par les filets, et par le moyen d'un petit passage souterrain, une palombe aux ailes liées, appelée, je ne sais pourquoi, pullus (poulet), qui, visiblement à jeun, s'était jetée sur le grain et avait de cette manière poussé à l'imiter ses crédules et naïves congénères. Il y eut bientôt sur le sol une trentaine de volatiles d'un bleu clair, tout affairés à piqueter les grains de seigle. C'était un magnifique spectacle. On sentait chez les chasseurs une grande tension nerveuse. Ils communiquaient avec leurs yeux. Vessica fit alors un geste précis, le pouce levé et désignant le ciel: l'ordre était donné. Mostardis et Luzinus se saisirent de 42

leur arc et, lorgnant vers les branches basses où se tenaient sans bouger certains oiseaux, sans doute soupçoooeux ou peu convaincus, se placèrent face aux meurtrières, le genou en terre, la corde bandée, la flèche dardée. Ayant constaté du coin de l'oeil que plus rien ne bougeait, Vessica se cala solidement sur ses deux pieds, avança les bras, se saisit de la courte tige de bois solidaire des grosses lanières qui commandaient les filets et tira soudain en arrière d'un effort violent de tout son corps, en poussant une sorte de rugissement, un "haout", qui me fit sursauter de surprise. On entendit en même temps se rabattre les filets, claquer la corde des arcs, puis se débattre les palombes maintenant prisonnières. Et puis ce fut un tourbillon. Vessica criait des ordres en dialecte, qu'il répétait en latin:
- Apportare saccos, celeriter, velo citer !

Mostardis jurait dans les deux langues, car il avait
oublié de fixer solidement la corde de son arc

- on

la détendait

le soir -, laquelle s'était détachée et sa flèche avait piteusement effectué un vol de criquet avant de retomber au pied de la cabane! Luzinus jurait aussi, mais en breton: il prétendait qu'une brindille lui était tombée dans l'oeil juste au moment du signal, ce qui l'avait fait loucher et dévier son tir; la flèche

s I était fichée dans une branche en vibrant: - Stetit illa tremens (elle est restée plantée en
vibrant), disait-il, en latin cette fois, pour parodier Virgile, et elle était toujours là, en effet. Mais la palombe, elle, n'y était plus! Tout en jurant toujours, les deux chasseurs avaient apporté les sacs de grosse toile à Vessica qui, accroupi alternativement sous les deux versants du filet, ramassait d'une main experte les grosses palombes affolées et les glissait 43

prestement dans le sac: - Aousac !, disait-il joyeusement en dialecte, ce

qui voulait dire, selon Luzinus - mais je ne le crus qu'à moitié,
car son oeil riait: pas! n. n encore une que les Romains n'auront

Comme me l'avait prédit Mostardis, la journée s'annonçait fructueuse, et cette même scène, avec des variantes et des réussites diverses, se répéta plusieurs fois dans la journée. Les deux tireurs à l'arc réussirent quelques bons coups. Mostardis, qui avait retendu sa corde, perça deux oiseaux de la même flèche et cet exploit fut très commenté, surtout après le repas, fort arrosé, d'où notre habile archer était sorti avec les oreilles quelque peu violettes; mais nous reviendrons sur ce moment essentiel de cette étrange et mémorable journée. Parmi les événements saillants qui en émaillèrent le déroulement, je choisirai un épisode à la fois cocasse et regrettable, selon le point de vue auquel on se place, et que j'appellerai l'affaire Melonix. Celui-ci, récemment arrivé d'une ville de la Narbonnaise appelée Cabellio (Cavaillon), célèbre pour ses fruits et légumes, notamment les melons, résidait alors pour quelque temps chez Vessica. Sa femme était une grande amie de la digne épouse de ce dernier, experte en daube de sanglier et autres délices de la cuisine aquitaine. Il était donc entendu qu'il viendrait, lui aussi, participer à cette grande journée de chasse et c'est ainsi qu'il se présenta, vers la IlIo heure (8 h), aux abords de la chasse. Au début, les choses se passèrent selon le processus prévu. Arrivé devant le personnage joufflu de la pancarte, Melonix, par ailleurs dûment informé du règlement, siffla longuement encore que grêlement . Or, le hasard avait voulu qu'un fort vol de palombes se soit posé depuis quelques 44

instants et Vessica en était à déployer ses roucoulements les plus suaves - et moi à me retenir de justesse pour ne pas éclater! Mostardis alors, et en vertu du règlement siffla longuement en réponse, encore que petitement: l'émotion, certainement! Vessica, donc, ayant amoureusement roucoulé, passait d'un air résolu à la seconde phase, l'appeau de cabane à la main, lorsqu'un énorme fracas parut emporter la terre et le ciel. D'un seul mouvement, deux ou trois centaines d'oiseaux bleus avaient claqué des ailes pour un envol foudroyant. Tous les présents rentrèrent le cou dans les épaules et se regardèrent médusés. Vessica était devenu vert; ses yeux clairs s'étaient chargés d'orage: - Quésiespassat ?, interrogea-t-il furieux et en dialecte. - Quanpétat, blanche. Luzinus aussitôt traduisit en bon latin: répondit Mostardis d'une voix

- Quid advenit?
- Pepederunt.

Ce qui me laissa perplexe, car, si j'entendais bien la question, la réponse me paraissait obscure. Que venait faire ici cette affaire de pet? Le latin pedere, parfait pepedi, signifie en effet: faire un pet (peditum). Je comprenais donc qu'elles " avaient pété", sans percevoir ici le lien entre le départ imprévu des palombes et cet autre départ de bruit incongru, mais Luzinus, narquois, eut tôt fait de me faire remarquer que le claquement brutal de l'envol imitait à s'y méprendre le peditum, et même jortissimum ! j'en convins en riant et admirai sans réserve l'imagination pittoresque de ces Aquitains, 45

lesquels, par ailleurs, pratiquaient assez largement cette même coutume sonore comme un signe de satisfaction et même de bienséance conviviale, dans les grandes occasions. Ce bref dialogue n'avait en fait duré que quelques instants, et tous les chasseurs étaient encore sous le choc de cette chute dramatique de l'espoir, lorsqu'on entendit au dehors un bruit de pas qui crissaient sur les aiguilles de pin, et une voix au fort accent de narbonnaise : - Ne vous inquiétez pas, je vous ai bien entendus siffler et me voilà, je suis là... Une stupeur incrédule descendit alors du ciel bleu de l'Aquitaine. Mostardis passa au rose vif, Vessica tourna au violet. Il devint évident que Melonix avait interverti les alternatives du code et traduit le sifflet de réponse comme une invite à poursuivre librement son chemin, et le malheur était arrivé! Je m'attendais au pire et je m'étais instinctivement rapproché du râtelier aux arcs pour m'opposer éventuellement à toute violence, mais je connaissais mal mes Aquitains. A peine le nouveau venu - homme d'ailleurs fort respectable eût-il franchi le seuil de la cabane que les deux frères reprirent à la fois leur sourire et leurs couleurs naturelles. Melonix était leur hôte et, dans cette vieille civilisation, sans doute d'origine ibérique, l'hôte est personne sacrée: il est sous leur toit et il est ainsi devenu intouchable. On lui souhaita donc la bienvenue et, à ses questions sur l'état des choses, on répondit que tout allait pour le mieux, que les palombes étaient parties, mais qu'il en reviendrait d'autres et que, évidemment, la prochaine fois, si cela était un effet de sa bonté, il soit assez aimable d'attendre qu'on lui ait crié" hop", avant de se remettre en route... J'admirai, quant à moi, l'urbanité courtoise et le sens de l'hospitalité chez les Oscidates : j'eus d'ailleurs, ce jour-là, d'autres occasions de le vérifier. Notre Narbonnais comprit alors son erreur et, rempli de confusion, il promit d'observer à 46

l'avenir fidèlement les articles du règlement. Mais on ne se refait pas, et si Melonix apparut par la suite comme un hôte charmant, il se montra aussi passablement étourdi: on dût en parler longtemps, en octobre, dans les cabanes de la forêt! Au moment de cette migration, donc, il arrive parfois que l'on" pose", c'est -à-dire fasse poser seulement un petit nombre de palombes. Le maître chasseur peut alors décider de ne pas mettre en branle le grand jeu des filets et de laisser le champ libre aux tireurs à l'arc. C'est ce qui se produisit peu après et Mostardis, le préposé à l'accueil et au divertissement des hôtes, fit le signe convenu pour que l'on empoignât les arcs. Luzinus voulut me prêter le sien pour que je tente ma chance, mais je déclinai cet honneur dangereux: bien que familier de cette arme depuis mon enfance, je craignis cependant de ne pas être à la hauteur des circonstances et de me mettre, moi aussi, dans une situation embarrassante. Melonix, lui, accepta l'arc de Vessica - lequel était demeuré à la tour de guet - et ~e mit sous les ordres de notre Mentor; celui-ci procéda danf le plus grand silence à la répartition des postes de tir et à l'attribution des oiseaux sur leur branche, qu'il désignait à chacun d'une façon précise pour éviter que deux chasseurs ne tirent leur flèche sur le même volatile. Il rappela alors à voix basse les commandements que les tireurs devaient impérativement respecter pour lâcher leur corde en même temps, et qui étaient les suivants: les chasseurs, placés genoux en terre, face à leur meurtrière respective, l'arc bandé, l'oeil cligné pour la visée, Mostardis demandait en dialecte: - Yets ? (prêts ?) Celui qui ne l'était pas devait aussitôt répondre : - Nou ! (non !) 47

Si personne ne répondait, le chef de tir lançait alors un " haout ! " explosif (sorte de : lâchez tout !) et la volée de flèches, unanime, devait partir en sifflant transpercer les malheureux oiseaux innocents. Ils étaient donc trois, en position adéquate, l'arc déjà levé vers le ciel: Luzinus, impavide sous son chapeau rond, Melonix, qui me parut fébrile, et Mostardis, l'oeil rond et observateur, prêt à déchaîner la danse. L'instant était solennel. On entendait vrombir une mouche verte:

- Yets ?, dit Mostardis.
Il Y eut un silence très bref, puis, contre toute attente, le claquement sec d'une corde lâchée, qui résonna aigrement à nos oreilles tendues; assez fort, cependant, pour que les palombes l'entendent et " pètent" de concert pour aller se faire flécher ailleurs! L'oeil de Mostardis s'était encore arrondi et son nez, qu'il n'avait pas petit, semblait s'être encore allongé. Les trois archers se relevèrent, Luzinus sournoisement rigolard, Mostardis redevenu impénétrable, Melonix un peu égaré et visiblement penaud. Car c'était bien lui le coupable! Sous le coup de l'émotion, ses nerfs avaient sans doute craqué et il avait libéré sa flèche avant le temps, avec les conséquences que l'on sait. Je m'attendais au pire, à la verte semonce contre notre pauvre Cabellionensis, qui m'apparut d'ailleurs, comme disent les Grecs, dans ses petits cothurnes! Mais une fois de plus, le sens de l'hospitalité et le respect de l'hôte furent les plus forts admirables et exemplaires Oscidates ! - et les deux frères lui parièrent aimablement, le rassurèrent longuement, disant que ces choses pouvaient arriver, surtout à des chasseurs novices, mais Mostardis insista cependant - bien que légèrement - sur la nécessité d'observer les ordres de tir à la lettre et de dompter 48

ses nerfs. Un moment après, les conversations avaient repris comme si rien, jamais, ne s'était passé. Pourtant, l'affaire Melonix n Iétait pas terminée pour autant. Un peu plus tard, vers la onzième heure (16 h), après le plantureux repas dû au génie culinaire de l'épouse du maître chasseur - dont j'aurai à parler plus amplement - notre homme fit de nouveau des siennes. Malgré une nouvelle bordée didactique de recommandations de la part de Mostardis, à peine le " yets ? " fatidique lâché, l'homme de Cabellio, sans plus de formalités, fit claquer sa corde et " péter" les oiseaux! Oh dieux hospitaliers! Oh Castor et Pollux! Mostardis se releva avec un visage de fin du monde, mais se maîtrisa aussitôt, en observation des antiques lois ibères de l'hospitalité. Il ne put cependant juguler une éructation d'amertume, qu'il émit sur un ton de désolation: - Oh alors! Mais comment Vous me ferez perdre mon latin! faut-il vous

l'expliquer?

Il y eut un moment très indécis. On sentait l'assistance partagée entre la réprobation, voire l'indignation, et l'intense rigolade, ce qui était mon cas et, apparemment, celui de Luzinus. Ce fut alors le rusé Vessica qui détendit la situation; il improvisa une harangue où il observa que l'atmosphère qui se dégageait de cette chasse si particulière, à la fois souterraine et de plein ciel, impressionnait toujours les néophytes, ce qu'il savait et excusait fort bien. Que d'ailleurs, la cabane de chasse était, en octobre, le lieu sacré où tout
devenait possible, même l'invraisemblable,

-

là, je ne sais

pourquoi, Luzinus ricana - et qu'il aurait pu, lui qui nous parlait, raconter plus d'une aventure incroyable, - là, je ne sais pourquoi, Luzinus, de nouveau, ricana - comme celle arrivée, par exemple, à un chasseur chevronné qu'il connaissait bien et qui, d'ailleurs, n'était pas loin d'ici, lequel, un jour, 49

I

abandonné sans doute par les dieux pour quelque offense qu'il leur avait faite, avait gentiment et par inadvertance fléché son meilleur appeau! Et un jour de grand passage, par dessus le marché! Son oeil malin s'était dirigé vers Mostardis qui, gêné, avoua avec quelque embarras qu'en effet, c'était bien à lui qu'une telle mésaventure était arrivée, mais qu'elle pouvait aussi fort bien arriver à d'autres, y compris aux ricaneurs, ce qui tempéra quelque peu les rires, car chacun réalisa qu'en effet une flèche était bien vite partie! Mostardis rappela alors la mésaventure arrivée à un de leurs amis, un certain

Savignanus, - petit chasseur en vérité,ajouta-t-il -, qui, se
promenant dans la forêt un jour d'octobre, son arc sous le bras et le nez au vent, avait vu soudain un vol de palombes se poser par hasard au-dessus de sa tête, avait visé, lâché sa flèche... et transpercé un appeau de la chasse voisine d'un certain Olivus, lequel lui avait, à la suite, corné aux oreilles sa façon de penser! L'ambiance de chass~_était d'ailleurs, de toute façon, joyeuse et détendue, avec ce qui m'apparut vite comme un des traits caractéristiques du comportement aquitain, l'esprit de farce et de mystification. Au cours de cette matinée, on vit arriver deux autres invités qui parvinrent sans incident jusqu'à la cabane, un certain Longus, vieux camarade des deux frères et de Luzinus, homme de haute taille, au visage ouvert et juvénile sous un casque de ch~veux blancs, qui me manifesta aussitôt une attention curieuse et sympathique. Ensuite, un dénommé Gomis, ancien disciple de Luzinus lorsque celui-ci avait enseigné, un temps, la rhétorique à Aginnum, chez les Nitiobriges. Ce Gomis avait ensuite dérivé vers le commerce des plantes médicinales et y avait fort bien réussi. Les deux hommes paraissaient liés d'une vive amitié car ils se saluèrent d'une bordée d'injures cordiales et se labourèrent le dos de tapes vigoureuses et amicales. 50

Très vite les deux arrivants reçurent le baptême comme disent ces farceurs de chrestianos (chrétiens). Vessica, sur son perchoir, exécuta soudain entrechats et raclements de pieds qui accompagnent la manipulation habituelle des appeaux. On pouvait deviner que quelques oiseaux s'étaient posés. Mostardis plaça alors les deux archers en face d'une
palombe bien perchée sur une branche basse

- la

même, mais

ceux-ci ne le savaient pas! - et, au signal, correctement observé par ces chasseurs chevronnés, les deux flèches s'en furent raidement se ficher en vibrant dans la palombe visée..., sculptée dans un solide bois de chêne, et qui en avait vu bien d'autres tout au long des octobres précédents! Il y eut un immense éclat de rire et quelques quolibets, auxquels se joignirent d'ailleurs les deux tireurs, qui savaient parfaitement, d'autre part, que cette facétie traditionnelle n'était autre qu'un souhait très cordial de bienvenue. Mais il nous faut maintenant narrer comme il convient le somptueux festin que Vessica et son épouse offrirent ce jourlà à leurs hôtes pour les honorer selon les canons de l'urbanité aquitaine. Pendant que se déroulaient les péripéties de cette clJ.asse si nouvelle pour moi et si passionnante, le soleil était arrivé au zénith. Vessica ne quittait plus son belvédère alors que, depuis un moment, Mostardis et Luzinus s'affairaient dans la pièce voisine au milieu d'un bruit de vaisselle et d'une montée en force d'odeurs de sauces et de viandes rôtissantes, qui aiguisaient à la fois mon appétit et ma curiosité. J'appris ainsi que, dès le matin, le repas préparé la veille au pagus chez Vessica était arrivé à la cabane dans de grandes marmites de terre et des paniers d'osier par la voiture légère que nous avions vue à notre arrivée. Il n'y avait plus qu'à faire réchauffer les plats, à parfaire les cuissons et à ajouter les condiments requis, ce à quoi s'activaient nos deux Oscidates. Un feu avait été allumé sur une aire prévue à cet effet et chaque marmite ou chaque poêle y prenait place à son tour, juchée sur un trépied de fer. 51

Sur la table de la cabane, le couvert se trouva mis: assiettes et gobelets de bois poli, couteaux de fer à manche de bois. De grosses miches rondes et brunes de pain de seigle, découpées en tranches épaisses au parfum aigrelet, étaient déjà en place, voisinant avec des cruchons de terre verte remplis de cette cervoise aquitaine mousseuse, fermentée à partir de l'orge ou du mil. Les dominant tous, de grandes cruches de terre rouge où nos gens avaient versé le vin des amphores que j'avais fait parvenir à mon hôte Pomponius depuis Tolosa, lequel en avait cédé une part à son ami Vessica, pour célébrer cette digne journée. Il y avait là un vin miellé pour le dessert, des vins rouges de Massalia, un vin italien de Palerne et même un vin blanc grec liquoreux de Lesbos, la perle de nos chais, une pure jouissance pour le palais des connaisseurs. Et je savais que les Aquitains l'étaient au plus haut point, mieux que les Gaulois qui, eux, étaient, semble-t-il, plus sensibles à la quantité qu'à la qualité. Nous étions arrivés ainsi aux environs de la neuvième heure (14 h) et j'avoue que, pour moi, toutes les odeurs apéritives qui s'échappaient de l'annexe-cuisine commençaient à produire leur effet. J'ai d'ailleurs toujours eu un appétit tyrannique et à heure fixe! Luzinus m I avait expliqué que les Aquitains ne prenaient pas leurs repas à la même heure et aux mêmes conditions que les Romains avec leurs trois repas, dont le plus copieux, la cena, se situait en milieu d'après-midi et pouvait durer jusqu'à la nuit tombée. Pour les Aquitains, au contraire, le repas principal, qui correspondait dans le temps au frugal prandium des Romains, se prenait vers le milieu du jour; il était copieux et parfois étalé dans le temps. C'était l'habitude chez leurs lointains ancêtres ibères, et la mode postérieure des coutumes romaines n'avait en rien modifié cette antique répartition. Ce n'était pas comme ces poules mouillées de Nitiobriges d'Aginnum, ces Gaulois lèche-cothurnes, maniérés et efféminés, qui singeaient les moeurs et les manières des occupants et qui se croyaient ainsi devenus des 52

citoyens romains: " pauvres types! ", avait ajouté Luzinus avec une violence qui m'étonna, mais j'eus la clé de ce mystère un peu plus tard, au cours du chaud débat qui s'instaura tout au long du repas. Plus qu'un repas, ce fut un véritable banquet. Mostardis me dit que c'était un des mieux cuisinés que Vessica eût offert à ses hôtes, mais que c'était là, de toute manière, chez les Oscidates, la manifestation traditionnelle de l'hospitalité, et cette forme de savoir-vivre fit sur moi grande impression. Luzinus et Mostardis, promus réchauffeurs-serveurs, firent ainsi défiler sur la table l'incroyable menu que voici, resté bien gravé dans ma mémoire: GUSTAT/D (hors-d'oeuvres) Huîtres et palourdes du littoral, au vinaigre vieux Hure de marcassin marinée à la feuille de laurier. PRIMA CENA (Entrée) Brochettes de pinsons aux petits lardons. Côtelettes de chevreuil aux cèpes. ALTERA CENA (Plat de résistance) Canard des marais aux navets. Sanglier rôti, farci aux grives et aux rouges-gorges. MENSAE SECUNDAE (dessert) Tourtière aquitaine aux prunes confites. Gâteaux de miel d'abeille au naturel. Jamais, je crois, à Emporium, où j'étais né, à Massalia, à Tolosa, à Burdigala ou même à la villa de Pomponius, je n'avais fait une aussi bonne chère. A moi Silène, à moi Bacchus! Sur ces délices de la cuisine oscidate, mes vins, romains et grecs, purs ou coupés d'eau, selon les goûts, glissèrent comme du velours et remplirent tous les commensaux, à la fin, d'une douce euphorie. Quant à Vessica, héroïque et apparemment sacrifié, il demeura durant tout ce festin rivé au poste d'observation, 53

fourni en nourriture par Luzinus ou Mostardis qui se chargeaient de garnir son assiette. A ce que je compris, il mangea de manière très frugale, n'acceptant qu'un peu de hure et une cuisse de canard, la plus maigre, accompagnée de quelques navets, le tout arrosé d'eau claire:

- Il a la tripe toujours un peu inquiète! me glissa malicieusement à l'oreille Luzinus ; de toute façon, il a un faible prononcé pour la cuisse, de préférence maigre!
Celui-ci eut toutes les peines du monde à lui faire accepter un pinson et son lardon. Mon attention fut d'ailleurs attirée par l'allure insolite du dialogue qui se noua à ce propos: - Que tu prendras bien un petit pinson?

- Sans doute, - Que je - Mais

mais après toi!

n'en ferai rien!

si, cela te revient.

- En aucune manière, ce pinson est à toi! Et ce petit jeu dura ainsi un bon moment, assez pour me suggérer qu'il y avait là, entre les deux hommes, une mystérieuse affaire de pinson, qui affleurait ici dans cet échange parodique de politesses rituelles et que seuls les initiés - dont je n'étais pas - pouvaient identifier. Le soir, sur le chemin du retour, Luzinus me raconta l'affaire du pinson, d'un pinson par ailleurs unijambiste; mais ceci est une longue histoire et je la raconterai peut-être une autre fois. De toute façon, cela m Iamusa beaucoup et m Iéclaira un peu plus sur le caractère moqueur et facétieux - ils disaient 54

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