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VIE ET MORT DES BASSINS INDUSTRIELS EN EUROPE 1750-2000

De
592 pages
Comment les bassins industriels se sont-ils formés ? Comment sont-ils devenus en quelques décennies à la fois les creusets de la richesse et les berceaux du prolétariat ? C'est à la redécouverte d'un monde et d'une identité que le lecteur est convié.
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VIE ET MORT
DES BASSINS INDUSTRIELS
EN EUROPE
1750-2000 L' Harmattan , 1997
ISBN : 2-7384-5898-X René Leboutte
VIE ET MORT
DES BASSINS INDUSTRIELS
EN EUROPE
1750-2000
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) — CANADA H2Y 1 K9
UNE TOPOGRAPHIE D'ENFER
Lors de mon séjour en Belgique en 1956, le souvenir de la
gravure restée en ma possession me fit désirer voir Flémalle. Un taxi
m'y mena de Liège par une interminable rue de faubourg ouvrier,
grise et noire, sans une herbe et sans un arbre, une de ces rues que
seules l'habitude et l'indifférence nous font croire habitables (par
d'autres que nous) et dont j'avais, bien entendu, connu l'équivalent
dans deux douzaines de pays, décor accepté du travail au XV' siècle.
La belle vue sur la Meuse était bouchée: l'industrie lourde mettait
entre le fleuve et l'agglomération ouvrière sa topographie d'enfer. Le
ciel de novembre était un couvercle encrassé.
Cette «topographie d'enfer», c'est le bassin industriel liégeois, que
Marguerite Yourcenar visite à nouveau en 1971...
C'était cette fois un chaud jour de mai anticipant déjà sur l'été.
A un quart d'heure de la zone industrielle, le chauffeur conseilla de
lever les glaces de la voiture pour éviter l'effet de puants nuages
jaunes plafonnant au ciel, qui gênent, comme on sait, quand on n'y est
pas habitué. Les travaux de voirie empêchaient de traverser Flémalle,
mais on m'apprit qu'un projet de désindustrialisation y était en cours.
L'écologie n'y était pour rien, mais bien un de ces fusionnements qui
sont à notre époque ce que les grandes concentrations territoriales
entre les mains des féodaux furent au Moyen Age. Les dragons
crachant le feu sur l'autre rive avaient dévoré ceux, plus faibles, d'en
face. Les charbonnages de la Vieille-Montagne, non loin de Flémalle,
étaient fermés, et les bâtiments désaffectés ressemblaient au château
du noir enchanteur tombant en ruine à la fin d'un acte de Parsifal.
(Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux, Paris, Gallimard, 1974, 95 & 97-98). Topographie d'enfer 8
Qu'est-ce au juste un bassin industriel? Comment s'est-il formé'?
Quelles sont ses caractéristiques? Pourquoi de nos jour est-il condam-
né? Le présent ouvrage est le fruit d'une discussion sans cesse reprise
avec le Professeur Etienne Hélin qui est le premier à avoir attiré
l'attention des historiens sur ce monde à la fois familier et de plus en
. Tenter une histoire comparée des bassins plus étranger à notre temps *
industriels en Europe, telle est l'entreprise bien ambitieuse de ce livre...
Je le dédie à Monsieur Etienne Hélin.
Ce travail était irréalisable sans l'environnement exceptionnel
qu'offre l'Institut Universitaire Européen. Je remercie en particulier le
Professeur Luis Julio Tascén Fernàndez, de l'Université d'Oviedo,
avec qui j'ai eu de longues conversations durant l'année académique
1995-1996.
Et surtout, je remercie du fond du coeur celle qui m'a soutenu
durant les longs mois de labeur, Nicole, ma femme.
Florence, le 23 juin 1997
Vigilia della festa
di San Giovanni Battista
HELIN E., «Vie et mort des bassins industriels», dans IDEM,
Recherches et essais (1947-1990), Liège, 1993, 121-148.
Introduction 9
Régions de tradition industrielle
L'Histoire est indissociable des territoires dans lesquels elle
s'enracine'. L'industrie a bien entendu les siens, construits par les
hommes autant que le sont les champs et les bocages, les villages et
les cités'.
Il y a deux siècles, apparaissaient quelques territoires denses
d'industries et d'exploitations minières, les «bassins houillers», dont le
nom est emprunté tantôt à celui d'une rivière —la Ruhr—, tantôt à un
Black Country, Terrenoire... Le trait de la géographie physique:
Borinage, qui évoque irrésistiblement le monde de la mine, a une
étymologie mystérieuse: un endroit «où sont les plus anciennes
houillères du département de Jemappes», dit simplement un document
. Cependant, ces territoires construits à main d'hommes vont de 1812 2
devenir, à partir du siècle dernier, signes de puissance et de richesse,
mais aussi de souffrance pour les populations laborieuses. Ce sont plus
que des gisements de matières premières. La Ruhr, par exemple, n'est
pas seulement un Kohlenpott («pot à charbon»), c'est avant tout une
combinaison d'industries, d'infrastructures, d'habitations ouvrières...
C'est pourquoi nous préférons parler de «bassins industriels» afin de
souligner la diversification économique suscitée par l'exploitation
intensive des ressources du sous-sol.
Les bassins industriels ont profondément marqué l'histoire
européenne. Après tout, n'est-ce pas à partir de la «question de la
Ruhr», donc de la puissance d'un bassin industriel qui résume tous les
autres, que la Communauté européenne est née?' Ni l'Afrique, ni
l'Asie, ni l'Océanie, ni même l'Amérique (exception faite des
Pennsylvania anthracite counties) n'ont connu semblables territoires.
En deux siècles, ce qui est bien peu à l'échelle de l'aventure de
l'humanité, les bassins ont achevé leur cycle: leur genèse se situe,
suivant les régions, entre 1750 et 1850 et leur désagrégation commence
dans les années 1960. Après avoir créé une richesse dont on a peine
à calculer l'ampleur, ils sont aujourd'hui des assistés, des «héros
Les notes figurent en fin de chapitre. *
Topographie d'enfer 10
fatigués de la révolution industrielle» 4, reconnus comme tels par
l'Acte unique européen' et communément appelés «Régions de
tradition industrielle». Les bassins n'ont pas survécu au produit qui les
a engendrés: la houille ou le minerai. Et Jean Labasse de s'interroger:
«la terre brûlée des activités en crise est-elle encore féconde?» 6 .
Pour la plupart, le bassin industriel est d'abord un paysage
«composé de lourds faisceaux ferroviaires, de vastes ateliers conçus
pour le travail à la chaîne, de denses cités ouvrières aux façades
sombres, l'ensemble constituant ces «pays noirs» qu'a illustrés une
abondante littérature populiste»'.
Les bassins industriels sont surtout les espaces les plus peuplés
d'Europe (exception faite des métropoles): dans la Communauté des
Douze, 40 à 50 millions de personnes sur 343,7 millions habitaient, en
1990, dans les régions de tradition industrielle, soit 10 à 15% de
l'ensemble de la population'. Si, à ces 40 millions (estimation
minimale), on ajoute les habitants de la Haute-Silésie, du bassin
d'Ostrava (République tchèque), du Donbas, on arrive sans peine à 60
millions de personnes vivant actuellement dans les bassins industriels.
Paysages donc, territoires construits assurément, mais avant tout
sociétés!
Une stratégie: l'histoire comparée
Ce travail s'inscrit dans un courant qui privilégie le cadre régional
plutôt que national en histoire économique et sociale'. Il puise
largement dans cette historiographie et vise à combler une étonnante
lacune: l'absence d'une histoire comparée des bassins industriels'.
Cette dernière offre pourtant à l'historien la rare occasion de suivre un
phénomène de portée majeure, depuis sa genèse jusqu'à sa fin. Toutes
les exigences formulées par Marc Bloch sont rencontrées: il s'agit
d'«étudier parallèlement des sociétés à la fois voisines et contemporai-
nes, sans cesse influencées les unes par les autres, soumises dans leur
développement, en raison précisément de leur proximité et de leur
synchronisme, à l'action des mêmes grandes causes, et remontant,
partiellement du moins, à une origine commune»". L'origine commu-
Introduction 11
ne, c'est la révolution industrielle et l'action des mêmes grandes
causes, l'industrialisation qui n'emprunte pas partout le même chemin.
L'exercice d'histoire comparée est ardu, ce qui explique sans
doute le peu d'empressement des historiens à y recourir. En comparant
les variables économiques, démographiques, sociales dans une
douzaine de bassins industriels européens, on s'expose immanquable-
ment à une foule de critiques: traitement forcément superficiel de
l'histoire de chacun d'eux, inévitable complexité du discours, danger
des raccourcis téméraires, piège insidieux du déterminisme géographi-
que ou de la vision téléologique...
D'entrée de jeu, avouons les limites de l'entreprise: donner une
vision d'ensemble d'une évolution sans prétendre à relever tous les
particularismes, à synthétiser deux siècles d'une histoire étonnamment
complexe. Délibérément, nous considérons comme un fait d'évidence
l'importance majeure du rôle des pouvoirs publics, des politiques de
financement et d'investissement, des banques, des flux de capitaux, du
commerce international, dans la formation des bassins. Nous en
parlerons peu pour deux raisons: d'abord, il s'agit des facteurs qui
transcendent largement le niveau régional envisagé ici; ensuite,
d'excellentes synthèses récentes sont disponibles'.
Comme l'ont répété Marc Bloch et Lucien Febvre, l'exercice
d'histoire comparée ne vaut que si l'historien a un problème précis à
résoudre. Quel est-il? Pour nous, c'est celui de l'adaptation de la
société aux mutations économiques. Jusqu'où une société donnée est-
elle en mesure de se reconvertir? Y a-t-il un seuil au-delà duquel tout
change? Ces questions en appellent une autre. La disparition des
bassins, que cache mal l'euphémisme «Régions de tradition indus-
trielle» (R.E.T.I.) employé dans le jargon de la bureaucratie commu-
nautaire, marque-t-elle l'irrémédiable déclin du monde industriel, ou
sa mutation?
Le bassin, territoire de l'industrie lourde
Si les bassins industriels font partie des «régions de tradition
industrielle», en revanche ces dernières ne sont pas toutes des bassins
Topographie d'enfer 12
industriels, puisqu'elles concernent aussi les territoires du textile, de la
construction mécanique, des chantiers navals.
Définissons donc le bassin industriel comme un territoire
initialement construit pour assurer le rendement optimum de l'industrie
lourde en tirant profit des ressources locales en matières premières et
en main-d'oeuvre et en concentrant géographiquement les innovations
scientifico-technologiques majeures qui caractérisent la révolution
industrielle.
Un territoire aux limites floues
Le bassin n'est pas prisonnier de frontières intangibles. La notion
de gradient convient mieux que celle de borne, car les limites des
bassins fluctuent constamment au cours du temps en fonction de la
conjoncture économique, de l'évolution des techniques, de la progres-
sion des chantiers d'exploitation minières". Le «Borinage», disait
déjà en 1850 un érudit valenciennois, «n'est pas un pays à frontières
fixes, c'est un ensemble d'exploitations de mines de charbons de terre
qui peut s'étendre ou se rétrécir suivant des découvertes nouvelles ou
des réductions d'extraction»".
Ce qui est vrai pour les bassins houillers, l'est assurément pour
ceux dominés par la sidérurgie. Dans le cas de Longwy, Gérard Noiriel
a montré toutes les difficultés rencontrées «pour parvenir à une
cohérence dans l'aménagement de l'espace industriel»". Les limites
ne correspondent ni à l'extension maximale des concessions minières
(qui débordent souvent l'espace du bassin en de vastes zones rurales
susceptibles d'être prospectées), ni au bâti des usines (trop restreint),
ni au «bassin de main-d'oeuvre» (qui s'étend démesurément avec le
développement des moyens de transport publics et privés).
Typologie des territoires de l'industrie
La mise en espace de l'activité industrielle est multiforme, de
sorte qu'il convient d'isoler le bassin d'industrie lourde au sein d'une
typologie qui comprend d'autres agencements territoriaux. La figure
suivante présente deux axes. L'axe horizontal va de la concentration
Introduction 13
maximale par intégration verticale des activités à la dispersion
géographique de celles-ci; l'axe horizontal va de l'importance majeure
de l'accumulation de capitaux à l'importance de la présence de
matières premières en ce qui concerne la localisation industrielle. Les
bassins industriels se situent dans la partie supérieure droite, où
matières premières et concentration géographique dominent'.
Concentration
Intégration verticale
°bassin diversifié
agglomérations
bassin peu diversifié
(---) textile CD bassin houiller
Matières
premières
ports
CD
bassin houiller
isolé
° métropoles
nébuleuses
textiles
Figure 1
Seuls les bassins industriels nous intéressent ici. Ils constituent des
«pôles de croissance» (François Perroux), dans lesquels une activité
motrice, extraction charbonnière ou sidérurgie par exemple, attire
d'autres industries techniquement liées à elle, créant un ensemble
socio-économique géographiquement aggloméré'.
Les bassins industriels se sont constitués par accumulation, par
sédimentation des activités d'industrie lourde autour des gisements de
matières premières. Comme le soulignait Maurice Baumont à propos
de la Ruhr: «le fer vient à la houille, et s'unit à elle en une alliance
Topographie d'enfer 14
indissoluble. [...] Sous une impulsion nouvelle, autour des puits se
constituent des provinces métallurgiques qui ont leur raison d'être dans
le charbon. La possession du combustible assure à ces terres privilé-
giées, qui rivalisent par l'activité industrielle, la supériorité dans la
18 . concurrence économique» (1928)
Facteurs de localisation industrielle
L'histoire des bassins est celle de l'évolution des facteurs de
localisation. Si la dimension temporelle du processus de croissance
économique est une évidence, en revanche la dimension spatiale a
longtemps été négligée. En 1826, Von Thünen est le premier à
reconnaître l'importance de la localisation de la production agricole par
rapport au marché; mais il faut attendre le début du 20' siècle pour que
soient formulées les premières théories de la localisation des activités
industrielles, suivant lesquelles les coûts de transport et des matières
premières, ainsi que les coûts du travail et de l'énergie, déterminent les
choix d'implantation. Dans les années 1950, Douglass North a posé les
bases de la problématique de la croissance économique régionale qui,
évidemment, est au coeur de la formation des bassins industriels.
Étudiant la dynamique interne des régions, il constate qu'il existe deux
types de régions: celles qui connaissent une «expansion capitaliste
typique» et celles qui stagnent. Les premières seraient aptes à financer
leur développement interne grâce aux exportations vers d'autres
régions; elles disposent de matières premières, de ressources naturelles,
ainsi que d'un minimum d'infrastructures et de moyens de transports.
Ce processus de développement régional ne peut s'amplifier cependant
qu'à la condition de diversifier les productions et les exportations. De
plus, l'essor économique régional entraîne une hausse des salaires qui
attire la main-d'oeuvre.
Quels sont les facteurs clés de la formation des bassins indus-
triels? D'abord, la présence de matières premières (charbon, minerais)
est évidemment nécessaire; elle n'est certainement pas suffisante. Si
seules comptaient les ressources minérales, ce n'est pas en Europe que
seraient apparus les premiers bassins, mais dans le Kouznets et le
Kansk-Atchinsk, en Sibérie... D'ailleurs, certains bassins ont vu le jour
Introduction 15
malgré l'absence de grandes ressources en fer et charbon et ils n'ont
pas si mal réussi, comme en témoigne Le Creusot en Bourgogne, où
la première machine à vapeur rotative et le premier haut fourneau au
coke de France sont en activité dès les années 1780 20 .
Il ne fait aucun doute que la genèse des bassins est un phénomène
anglais, tout comme l'est la révolution industrielle. Plus personne ne
réfute que l'Angleterre soit le premier pays à s'être engagé dans la
révolution industrielle (en gros autour de 1760) et qu'elle soit la
première à avoir construit un territoire industriel nouveau, que nous
nommons bassin, et qui se situe dans le Shropshire, le long de la
Severn entre Ironbridge et Coalbrookdale.
Poser la question «comment se sont formés les bassins indus-
triels?» revient donc à dire: «comment s'est réalisée la révolution
industrielle anglaise?». La réponse est bien connue'.
Facteurs clés dans la genèse des bassins
Néanmoins, des facteurs de localisation spécifiques sont à
l'origine des bassins: la mutation du système énergétique qui donne au
charbon un rôle clé dans l'économie; les innovations dans les
industries du feu; les coûts prohibitifs des transports; la présence d'une
main-d'oeuvre suffisante et dont une partie est qualifiée; des capitaux
disponibles; un cadre étatique, législatif et institutionnel en mesure de
favoriser le changement; et last but not least des entrepreneurs au sens
fort du terme, c'est-à-dire des gens prêts à courir des risques. Repre-
nons ces facteurs.
I. Mutation du système énergétique
Aux 17e-18e siècles, la dispersion industrielle est la règle plutôt
que l'exception tant dans le textile, secteur moteur en termes d'emplois
et de production, que dans les industries du feu. Le système proto-
industriel combine un regroupement restreint d'opérations de base
exigeant énergie hydraulique et matières premières (minerais, bois,
charbon de bois, notamment), avec une dispersion des opérations de
transformation qui offre l'avantage de limiter le capital fixe au profit
16 Topographie d'enfer
du capital circulant. Il assure une flexibilité du recrutement des
travailleurs et de la production, ce qui facilite l'adaptation rapide aux
fluctuations du marché. A la fin du 18C siècle, une mutation du
système énergétique modifie lentement mais sûrement cette localisation
pluriséculaire. L'économie jadis basée sur les sources d'énergie
renouvelables (advanced organic economy) s'oriente vers l'exploitation
des sources d'énergie non renouvelables (minerai-based energy
economy).
Cette mutation du système énergétique est, à l'origine (début du
18e siècle, voire milieu du 17e siècle), un événement strictement
anglais. Elle se diffusera sur le Continent à partir des années 1820 et
ne s'imposera comme facteur de modernisation qu'au milieu du 19e
siècle 22. L'ère du charbon-roi couvre grosso modo la seconde moitié
du 18C siècle et tout le siècle suivant. La présence de la houille dicte
alors la localisation de l'industrie lourde, plus encore que celle des
minerais, au point que Rondo Cameron en fait le facteur clé de la
23
révolution industrielle .
H. Les innovations techniques
Sans retracer l'histoire des techniques depuis le milieu du 18e
siècle jusqu'à nos jours, il importe de rappeler en quoi l'évolution
technologique a favorisé la formation des bassins industriels'.
Les techniques nouvelles, qui ont accéléré la révolution industriel-
le, ont comme caractéristique fondamentale de libérer partiellement
l'industrie des contraintes imposées par la nature. L'industrie, pourrait-
on dire, échappe enfin au cycle des saisons.
A. Machines à vapeur
La machine à vapeur rotative, mise au point par James Watt qui
améliore considérablement l'ancienne «pompe à feu» de Newcomen,
est un véritable moteur universel, le premier convertisseur permettant
enfin de transformer l'énergie thermique en énergie mécanique et de
libérer l'industrie des contraintes géographiques imposées par l'énergie
hydraulique. A partir des années 1780, la machine à vapeur peut être
Introduction 17
installée partout, y compris sur un chariot (locomotives, locomobiles)
et sur un bateau. Son fonctionnement est complètement indépendant
des conditions naturelles (saisons, eau, vent...); la seule contrainte reste
de disposer de larges réserves de charbon. En effet, ces machines sont
voraces en combustible: l'engin de Watt avait un rendement de 3 pour
100, c'est-à-dire que 3% de l'énergie consommée était transformée en
force de travail (dans les années 1910, le rendement n'est encore que
de 20%) 25 .
Par le truchement d'arbres de transmission, de courroies,
d'engrenages, la machine à vapeur rotative permet d'activer simultané-
ment une variété quasi infinie de machines-outils. Elle est le coeur de
la fabrique moderne.
Toutefois, son utilisation implique le regroupement des machines
dans un espace réduit, car le transport de l'énergie mécanique sur une
distance supérieure à quelques centaines de mètres est impossible en
raison des énormes déperditions d'énergie dans les systèmes de
transmission. Il faut attendre les années 1880 pour que l'électricité
permette enfin le transport de l'énergie sur de longues distances. La
machine à vapeur impose une concentration qui amène à concevoir une
séquence continue des étapes du processus de fabrication: c'est le cycle
intégral allant de la matière première au produit fini, réalisé dans un
même lieu.
B. Techniques minières
La métallurgie et la verrerie recourent de plus en plus à la houille
à partir des années 1710. La demande industrielle croissante, à laquelle
s'ajoute plus lentement la demande domestique, impose une première
modernisation de l'extraction charbonnière afin d'atteindre les couches
profondes (- 50 mètres) qui contiennent un charbon de meilleure
qualité. A partir de 1712 en Angleterre et de 1720-22, à Liège et en
Silésie, l'usage de la «pompe à feu» de Newcomen, une machine à
vapeur fixe actionnant les pompes d'exhaure, et, à partir des années
1780, celui de la machine rotative de Watt pour la remontée des
produits ont pour conséquence de stabiliser l'exploitation (jusqu'au
milieu du 18e siècle, l'extraction du charbon s'opérait en suivant les
Topographie d'enfer 18
veines et les puits étaient creusés puis abandonnés au fur et à mesure
de l'avance du front d'exploitation). Désormais, les puits atteignent en
moyenne une profondeur de 80 à 100 mètres et, à partir d'eux, tout un
réseau de galeries est creusé. La technique du rail (qui se développe
dans et autour des charbonnages à partir des années 1780) et de la
traction chevaline à l'intérieur des mines facilite les transports et
sédentarise les exploitations charbonnières. Du coup, les charbonnages
participent aussi à la mise en place du cycle intégral. A proximité des
puits, on regroupe les unités de traitement du charbon: triages, lavoirs,
fabriques de boulets et de briquettes, cokeries, usines à gaz et, à la fin
du 19e siècle, centrales électriques.
C. Une sidérurgie en pleine mutation
Au 18' siècle, la sidérurgie connaît une véritable révolution
technologique qui contribue également à l'adoption du cycle intégral.
La mise au point du coke pour la production de fonte (dès 1709 à
Coalbrookdale dans le Shropshire) rompt le lien qui unissait le haut
fourneau à la forêt et aux cours d'eau. La sidérurgie lie son destin au
charbon, d'autant plus que les machines à vapeur remplacent les roues
hydrauliques dans le fonctionnement des appareils de ventilation, des
marteaux et des laminoirs cylindriques (une invention des années 1790
qui dérive des fenderies imaginées à la fin du 16e siècle). La transfor-
mation de la fonte en fer subit aussi une profonde amélioration avec
la mise au point du puddlage et du laminage (1783-1784). Désormais,
toutes les étapes du processus de production s'enchaînent au même
endroit. C'est la naissance du cycle intégral, le triomphe de «l'inno-
vation globale» pour reprendre l'expression de Bertrand Gille, c'est-à-
dire que l'industrie lourde s'installe sur les matières premières (la
houille généralement, le minerai de fer plus rarement), qu'elle adopte
les techniques nouvelles, qu'elle mobilise d'énormes capitaux en vue
de moderniser son appareil de production, et enfin qu'elle conquiert de
nouveaux débouchés'.
L'effet polarisant du binôme charbon - sidérurgie renforce le
«localisme industriel», observable durant la phase proto-industrielle,
puisque, désormais et pour un siècle au moins, les gisements houillers
Introduction 19
dictent la géographie de l'industrie lourde, d'autant plus que, même
après l'apparition du chemin de fer et du bateau à vapeur, le transport
de la houille et du coke sur de longues distances demeure malaisé et
coûteux'. Le choix des terrains est crucial: l'usine moderne doit
disposer de vastes espaces, plats si possible, peu ou pas occupés par
l'habitat afin de créer des unités de production ordonnées en vue de la
fluidité des déplacements des matières pondéreuses.
Dans la seconde moitié du 19e siècle, l'invention du convertisseur
Bessemer (1856), puis des fours Martin et Siemens (1866-78), du four
Thomas-Gilchrist (1887) et du four électrique (four William Siemens
mis au point en 1878) modifient le fonctionnement du cycle intégral:
la fonte liquide, sortant du haut fourneau, est transformée en acier au
convertisseur; l'acier liquide est immédiatement coulé en lingots; ceux-
ci, encore chauds, sont alors introduits dans les trains de laminage.
Le cycle intégral offre deux avantages: une économie notoire
d'énergie puisque tout le cycle s'opère sans devoir reporter la fonte au
point de fusion et sans réchauffement des lingots d'acier à laminer; la
possibilité d'utiliser les gaz des hauts fourneaux et des cokeries comme
source d'énergie... Au cycle intégral s'oppose le processus sidérurgique
«à charge solide»: la fonte produite ailleurs arrive à l'aciérie sous
forme de lingots. Mêlée à des mitrailles de fer elle est portée à
température de fusion et décarburée dans des fours Martin-Siemens ou
des fours électriques afin de produire l'acier qui sera laminé'.
D. Les autres industries du feu
Industrie entièrement nouvelle, la métallurgie du zinc est
intimement liée aux bassins industriels de Liège (où elle est née), de
Haute-Silésie et plus tard d'une foule de bassins, dont ceux du
Valenciennois et des Asturies".
La verrerie aussi connaît une révolution technique. Dès l'aube du
19 e siècle, l'usage de la houille pour le chauffage direct des fours est
généralisé (la houille était déjà utilisée en verrerie dès le milieu du 17C
siècle en Angleterre). Dans les années 1870, l'introduction de
nouveaux fours introduit le cycle intégral, tant pour le verre à vitre que
pour la bouteillerie».
Topographie d'enfer 2 0
Les coûts des transports III.
C'est un facteur dont on ne soulignera jamais assez l'importance.
Au début du 19e siècle, transporter des matières pondéreuses reste
prohibitif, même lorsqu'on dispose de voies ferrées ou de canaux'.
A l'aube du siècle dernier, «le charbon coûtait par exemple 15 sous le
quintal à la mine de Bédarieux, mais le seul prix du transport par
voiture jusqu'au canal du Languedoc représentait également 15 sous.
Or Bédarieux n'est éloigné du canal du Languedoc que de 30 km
environ. Le charbon de Saint-Étienne coûtait 10 à 12 sous le quintal
à la mine; transporté par le canal de Gisors et le Rhône, il coûtait 15
à 18 sous à Lyon et 35 sous à Marseille». Évidemment la révolution
des transports qui s'opère durant le 19e siècle réduira considérablement
les coûts. «Globalement, on peut estimer qu'entre 1800 et 1910 la
baisse des prix réels moyens (pondérés) des transports a été de l'ordre
32 . de 10 à 1»
Ce qui importe surtout, c'est le fait que les coûts élevés des
transports ont joué un rôle positif dans la formation des bassins en
encourageant le développement des innovations techniques et l'exploi-
tation des richesses en matières premières sur place, «en permettant de
mettre les régions encore non développées à l'abri de la concurrence
des régions plus développées»'.
Malgré la révolution des transports depuis un siècle, l'exploitation
des ressources minérales demeure conditionnée par le prix des
transports comme l'explique une étude de la Société des Nations
(1937) relative à l'exploitation des minerais d'Afrique: «Normalement
le charbon, le minerai de fer et les phosphates ne sont exploitables que
dans un rayon de 100 km et les huiles minérales dans un rayon de 250
km à partir du littoral». Depuis 1937, une nouvelle révolution des
transports a fait chuter les coûts de sorte que cette constatation, valable
il y a soixante ans, ne l'est plus guère'.
IV. Les entrepreneurs et le capital humain
Le bassin industriel est la patrie des entrepreneurs. Ils sont chez
eux; ils sont l'âme (ou le cerveau) de l'usine et les créateurs des
Introduction 21
bassins. La plupart sont des hommes nouveaux, sortis des rangs des
techniciens (John Cockerill), du commerce (Friedrich Krupp, Franz
Haniel dans la Ruhr; les Orban à Liège), du monde agricole... voire du
clergé d'Ancien Régime (Jacques-Daniel Dony, l'inventeur de la
métallurgie du zinc, mais disons de suite qu'il fut un piètre gestionnai-
re...). Ils viennent aussi de l'univers de la protoindustrie (c'est surtout
35 . vrai pour le textile)
La suite du travail montrera à quel point la recherche de la main-
d'oeuvre a été un souci constant des chefs d'entreprise pour deux
raisons: d'abord, parce que, jusque dans les années 1960-1970,
l'industrie lourde est une industrie de main-d'oeuvre (labour intensive);
ensuite, parce que les ouvriers sont très mobiles, difficiles à stabiliser.
L'effet polarisant du binôme charbon - industrie lourde touche
évidemment les masses laborieuses qui, faute de moyens de transport
collectif à bon marché, campent aux portes des charbonnages et des
fabriques. Durant tout le 19e siècle, le charbon -comme la métallurgie
ou la verrerie- joue son rôle «d'industrie peuplante» pour reprendre
l'expression d'Yves Lequin 36. De plus, les techniciens sont évidem-
ment la cheville ouvrière de toute adaptation ou amélioration des
techniques. Tous les patrons les recherchent, les entretiennent à grands
frais.
V. Les capitaux"
Dans les bassins, l'autofinancement est largement pratiqué, surtout
durant la phase initiale coïncidant avec la révolution industrielle. La
raison en est simple: le coût des investissements industriels était alors
faible en regard des taux de profits extraordinairement élevés. Les taux
de profits par rapport au capital étaient de l'ordre de 20-35% dans les
premières phases de la révolution industrielle, alors qu'en 1970-80, ils
sont de 5%. Dans ces conditions, l'autofinancement était non seule-
ment possible, mais très largement dominant dans les investisse-
ments'.
Aux 18e-19e siècles, en Grande-Bretagne comme sur le Continent,
les capitaux sont souvent investis à l'échelon régional. La formation
du capital nécessaire à la croissance économique des bassins repose
Topographie d'enfer 22
largement sur l'autofinancement et sur un réseau local de propriétaires,
de marchands, de familles dont les noms se retrouvent dans les
banques régionales".
Toutefois, lorsqu'il s'agit d'entreprendre de grands travaux
d'infrastructure —canaux, routes, chemins de fer—, ce financement doit
être relayé par des fonds collectés tous azimuts. D'où l'importance de
places financières telles que Londres, Glasgow, Bristol, Paris,
Bruxelles... dans la genèse des bassins industriels'.
En Angleterre, avant la législation de 1844 qui modifie le système
financier, trois types d'institution existent: la Bank of England (1694),
les banquiers privés londoniens et les country banks. Ces dernières
jouent un rôle essentiel dans le développement industriel régional et on
retrouve dans leur comité de direction des entrepreneurs, tels que les
Darby, maîtres de forge de Coalbrookdale. Quant à l'Écosse, elle
disposait de son propre système bancaire, particulièrement souple et
Sur le Continent, la Belgique va fournir un modèle d'institution
qui fera école dans les autres pays, même en France où, pourtant,
l'organisation bancaire était bien structurée dès l'aube du 19e siècle'.
En décembre 1822, la Société générale des Pays-Bas pour favoriser
l'industrie nationale voit le jour sous l'impulsion du roi Guillaume Per
des Pays-Bas. Trois ans plus tard, la Générale fait des transactions
avec Rothschild, renforçant ainsi les liens entre la haute finance
parisienne et Bruxelles. A ses débuts pourtant, elle n'est pas intervenue
dans le monde de l'industrie, se limitant plutôt à la sphère commercia-
le, sauf pour accorder un prêt à John Cockerill en 1829.
Après l'indépendance de la Belgique (1830), la Société Générale,
réorganisée, s'impose comme l'un des principaux moteurs financiers
en transformant en sociétés anonymes les sociétés charbonnières
qu'elle contrôle en partie et en étendant son champ d'intervention à la
sidérurgie, à la verrerie et au textile. Elle renforce sa collaboration
avec Rothschild, notamment en 1833-34, lorsqu'elle investit dans les
travaux de canalisation de la Sambre afin d'acheminer le charbon
wallon à Paris. L'année suivante, elle crée deux filiales, la Société de
Commerce et la Société Nationale, sous la forme de sociétés anonymes
en vue d'exercer la fonction de banque industrielle. Dans le Borinage
Introduction 2 3
d'abord, puis dans les bassins du Centre, de Charleroi et de Liège, la
plupart des charbonnages adoptent d'ailleurs la forme de la société
anonyme avec l'appui de la Société Générale. En 1835, le gouverne-
qui prend également des participa-ment fonde la Banque de Belgique
tions dans les entreprises et autorise la création d'une banque régionale
(la Banque Liégeoise) 4 3 . Le tableau suivant indique les choix stratégi-
ques des deux grandes banques belges: la Société Générale s'oriente
surtout vers le secteur des transports et vers les houillères du Hainaut,
Banque de Belgique est surtout présente dans la métallur-tandis que la
gie et le textile".
Participation de la Société Générale et de la Banque de Belgique dans
l'industrie belge, 1851-1872.
Branches indus- Société Générale Banque de Belgique
trielles (%) (%)
Transports 41 30
Charbonnages 32 7
Métallurgie 13 32
Textile --- 18
Autres branches 14 13
Total en millions 77,5 11,6
de francs
Source: d'après VAN SCHOUBROEK A., L'évolution des banques belges en fonction
de la conjoncture de 1850 à 1872, Bruxelles, 1951, tableaux IV et VII.
En France, après la Restauration, la structure bancaire est dominée
par la Banque de France, mais elle est insuffisante pour assurer l'effort
de développement industriel. Le banquier Jacques Lafitte imagine donc
en 1821-25 de créer une «société commanditaire de l'industrie»; le
projet est écarté, mais l'idée fait son chemin. En 1830, les frères Émile
Topographie d'enfer 2 4
et Isaac Pereire proposent au gouvernement la fondation d'une banque
destinée à l'industrie. Le projet sera repris avec la création du
Comptoir d'escompte, du Crédit Foncier et du Crédit Mobilier; autant
d'initiatives qui seront reprises par d'autres pays dans les années 1860.
La création des comptoirs d'escompte après la révolution de 1848 dote
les régions industrielles de banques régionales, telle que le comptoir de
Crédit du Nord. En 1852, la Société Générale Lille qui deviendra le
de Crédit Mobilier voit le jour comme banque d'affaires, dont le
modèle est repris par d'autres pays. Ces institutions financières, et
singulièrement le Crédit Mobilier des frère Pereire et la banque
Rothschild, mobilisent les capitaux nécessaires à l'établissement des
grandes lignes ferroviaires, en France et ailleurs en Europe sous le
Second Empire. Malgré le krach du Crédit Mobilier en 1867, le réseau
des institutions bancaires est désormais bien implanté dans les pays
industriels. Sur le Continent, c'est la France qui fournit les modèles de
banques d'affaires'.
L'essor industriel de la Ruhr a été secondé par un groupe de
banquiers de Cologne: Abraham Schaafhausen surtout, mais aussi
Oppenheim, Heinrich Stein, Johann David Herstatt, Gustav Mevissen
et bk-n d'autres. Après les troubles de 1848, la maison Schaafhausen
est transformée, sous la direction de Mevissen, en société par actions:
le A. Schaafhausen 'sche Bankverein qui participe à la fondation de
plusieurs groupes industriels". Durant tout le 19e siècle, les banques
locales ont donc la mainmise sur les industries du bassin, tandis que
les banques berlinoises se montrent plus frileuses. Seule la Discontoge-
sellschaft (1851) a grandement contribué au développement de
l'industrie rhéno-westphalienne 47 . A la fin du 19e siècle cependant, la
(1870) pénètre dans la Ruhr. A partir de cette époque, Deutsche Bank
le financement de l'industrialisation s'opère à travers quatre banques
d ' investissement: Dresdner Bank (1872), Deutsche Bank, Diskontoge-
sellschaf t, Darmstadter Bank.
En Haute-Silésie, les banques sont longtemps restées en retrait en
raison de l'emprise des grands propriétaires fonciers et de l'existence
des mines-usines de l'État prussien. Lorsque les sociétés par actions
sont apparues, les grandes banques berlinoises ont fait du bassin
silésien un de leurs principaux champs d'intervention'.
Introduction 2 5
VI. L'État
Si l'industrialisation est un phénomène régional, elle s'opère dans
un contexte national modelé par la législation, par des politiques
économiques (particulièrement dans le domaine douanier et fiscal), par
des institutions financières, par des interventions directes en matière de
voies de communication, d'aide aux industriels, de commandes
publiques, de commandes militaires'.
A. La liberté révolutionnaire et ses limites"
La législation née de la Révolution française a eu un impact
considérable non seulement en France, évidemment, mais dans
l'Europe entière. L'abolition des corporations, l'interdiction des
monopoles et des compagnies à chartes, la suppression des réglementa-
tions administratives touchant l'industrie procèdent d'un principe
révolutionnaire: la liberté d'entreprendre et la libre circulation des
marchandises.
En 1791, la loi Le Chapelier interdit toutes les organisations et
associations de travailleurs, une mesure qui sera réaffirmée lors de
l'instauration du livret d'ouvrier. Le livret s'inscrit dans le cadre d'une
loi générale relative aux manufactures, fabriques et ateliers du 22
germinal an XI (12 avril 1803) dont l'article 6 porte sur l'interdiction
de «toutes coalition contre ceux qui font travailler des ouvriers,
tendante à forcer injustement et abusivement l'abaissement des
salaires» et l'article suivant interdit «toute coalition de la part des
ouvriers pour cesser en même temps de travailler, interdire le travail
dans certains ateliers, empêcher de s'y rendre ou d'y rester après
certaines heures et en général pour suspendre, empêcher, enchérir les
travaux». L'arrêté des Consuls du 9 frimaire an XII (1 ier décembre
1803), pris en vertu de la loi précédente, précise que «tout ouvrier qui
voyagerait sans être muni de son livret visé sera réputé vagabond et
pourra être arrêté comme tel». L'obligation du livret poursuit un
double objectif. D'abord, protéger l'employeur contre le départ
prématuré de l'ouvrier et contre ses concurrents qui usent «de toutes
sortes d'artifices pour déranger les opérations de leurs rivaux & s'en
Topographie d'enfer 26
attirer les profits : ils y réussissent souvent en débauchant les ouvriers
les plus utiles». Ensuite, veiller aux intérêts de l'ouvrier: «tout ouvrier
à qui l'on aura promis de l'ouvrage pendant un temps déterminé, devra
être occupé pendant ce temps, ou recevoir une indemnité. Il ne faut
pas non plus qu'on puisse, sans motif légitime, refuser de lui rendre
son livret, ou de lui délivrer son congé. La loi doit être égale pour
tous, & il seroit odieux qu'on tirât parti de son état de dépendance
pour exercer à son égard des actes que réprouveroit la justicee.
Avec les conquêtes napoléoniennes, ces réformes sont propagées
à travers l'Europe. La législation minière française, les codes (surtout
Code civil de 1805 et le Code du commerce de 1807) servent de le
modèles aux législations et codes nationaux". Ces mesures facilitent
le recrutement de la main-d'oeuvre et la liberté d'entreprendre. Elles
ne suffisent pas cependant.
B. Forme juridique des sociétés industrielles
La possibilité légale de créer des sociétés anonymes est évidem-
ment essentielle pour l'essor industriel car ce système permet de
dissocier la part investie dans une entreprise de la fortune personnelle
des investisseurs. «Un actionnaire d'une telle entreprise peut perdre
tout ce qu'il a investi, mais pas plus» 53 . C'est donc un encouragement
à prendre des risques sans jouer à quitte ou double avec sa fortune. De
plus, l'émergence des sociétés anonymes ouvre une nouvelle page de
la longue histoire de la bourse. Dans la plupart des bassins, des
bourses se créent, en plus de celles existant dans les grandes métropo-
les. D'autre part, en 1802, Chaptal rétablit et généralise les chambres
de commerce, une institution dont les origines remontent à l'aube du
18e siècle. «Ainsi était créé un réseau d'instances spécifiques pour le
négoce et la fabrique où pouvait s'élaborer une nouvelle convivialité
professionnelle, faite d'accords tacites et d'ajustement collectife.
L'organisation des sociétés industrielles, en France et en Belgique,
repose sur le Code de Commerce de 1807, qui prévoit trois types
d'associations: la «société en nom collectif» dans laquelle les capitaux
rassemblés sont modestes, ce qui ne convient guère à l'industrie; la
«société en commandite» ou «société de capitaux», formule qui a été
Introduction 2 7
largement adoptée par les industriels, car la dernière formule, la
«société anonyme», était soumise, jusqu'en 1867, à une autorisation du
Conseil d'État en France. Parmi les grandes sociétés anonymes figurent
celles d'Anzin et d'Aniche, Le Creusot ou Saint-Gobain et surtout les
nombreuses sociétés de chemins de fer. En Grande-Bretagne, la
formation de sociétés par actions était soumise à une autorisation
spéciale du Parlement en vertu du Bubble Act de 1720. Cette contrainte
ne semble pourtant pas avoir entravé l'établissement d'associations
économiques: joint-stock companies soumises à autorisation et surtout
Equitable Trust. La loi de 1850 sur les sociétés à responsabilité
(Limited Liability Acts) a libéré les compagnies de l'autorisation
spéciale du Parlement".
C. Législation industrielle
C'est surtout dans le domaine de l'exploitation des richesses du
sous-sol que l'État légifère puisqu'il s'agit d'un ancien droit régalien.
Qu'il accorde la propriété du sous-sol à l'État selon la loi française de
1810 ou qu'il la laisse aux propriétaires du fonds moyennant le
versement de royalties comme en Grande-Bretagne, le droit minier a
considérablement influencé la formation des bassins industriels, car il
a conditionné la taille des entreprises: multitude de petits charbonnages
en Grande-Bretagne mais aussi en Wallonie; grandes concessions en
Prusse —où l'État était propriétaire du sous-sol—, dans le Nord et le
Pas-de-Calais.
La loi française du 28 juillet 1791, qui fut remplacée par celle du
21 avril 1810, a servi non seulement en France, mais en Prusse et aux
Pays-Bas de base juridique en matière d'exploitation des richesses
minérales. Cette législation accorde à l'État un rôle de contrôle mais
surtout d'incitation à la modernisation: désormais «les mines et
minières [...] sont à la disposition de la nation en ce sens seulement,
que ces substances ne pourront être exploitées que de son consente-
ment et sous sa surveillance». Sans autorisation favorable à la demande
en concession accordée par l'État, il est interdit de déhouiller.
L'exploitation du fond est séparée de la propriété de la surface. En
outre, afin d'éviter la multiplication des concessions et d'écarter les
Topographie d'erzfer 2 8
incapables, la loi stipule que les demandeurs en concession doivent
«justifier de leurs facultés, des moyens qu'ils employeront pour assurer
l'exploitatione.
En 1795, le Conseil des Mines de la République (formé d'ingé-
nieurs fonctionnaires) est chargé d'inspecter régulièrement les
exploitations et surtout de créer une émulation en faveur des techni-
ques modernes. Malgré son caractère novateur, la loi de 1791 n'est pas
parfaite, car elle tolère encore l'exploitation des couches de surface de
manière artisanale et, en n'accordant des concessions que pour 50 ans,
elle freine les investissements en matière de mécanisation. Pour pallier
ces défauts, elle est remplacée par la loi du 21 avril 1810 qui exige
l'octroi d'un acte de concession délibéré en Conseil d'État et accorde
la propriété perpétuelle de la mine. Cette loi se déclare ouvertement en
faveur de la modernisation technologique en donnant la préférence aux
exploitants en mesure de prendre en charge les investissements
indispensables. En outre, elle organise une surveillance stricte et
régulière: les ingénieurs des mines doivent contrôler la bonne marche
des exploitations afin d'éviter les erreurs et les accidents, inventorier
les ressources minérales de l'Empire et suggérer aux patrons de
houillères «les grands moyens de l'art». A la fois contrôleurs et
conseillers, ces officiers «seront les intermédiaires par lesquels les
lumieres de l'expérience, recueillies et épurées au sein de l'administra-
tion générale, parviendront jusqu'aux exploitants» 57 .
En France, la loi de 1810 reste d'actualité, même si elle a été
modifiée en 1919 et si les mines ont été nationalisées en vertu de la loi
du 17 mai 1946. Dès 1944, une ordonnance avait d'ailleurs instauré les
Houillères Nationales du Nord et du Pas-de-Calais". Le droit minier
belge repose sur la loi de 1810, complétée par celle du 5 juin 1911. La
législation minière allemande a comme base la loi prussienne du 24
juin 1865 qui ne diffère pas essentiellement des législations française,
belge et néerlandaise, dont elle s'inspire. Par contre, en Grande-
Bretagne, il n'existe pas de droit minier proprement dit. En dehors des
prescriptions relatives à la sécurité des travailleurs, les mines sont
soumises au régime du droit commun, tel qu'il est fixé par la
jurisprudence des tribunaux. Il en résulte que l'exploitation géologique
du sous-sol ne peut se faire qu'avec la permission du propriétaire de
Introduction 2 9
la surface et n'est soumise à aucune restriction. La nationalisation des
en charbonnages a fait l'objet du Coal Industry Nationalisation Bill
National Coal Board qui devient l'unique exploitant 1946, créant le
des Iles Britanniques".
En Prusse, jusqu'au milieu du 19e siècle, les charbonnages étaient
sous contrôle d'une direction étatique, l'Oberbergamt installé à
Dortmund. Toutefois, après 1850, le libéralisme économique ambiant
modifie cet état de choses permettant l'essor prodigieux de l'industrie
houillère. La loi de 1851 abandonne aux entreprises l'exploitation, le
budget, le choix des employés et la fixation de leurs salaires, l'admi-
nistration minière assurant simplement le recrutement des techniciens.
Celle de 1853 favorise la création de sociétés anonymes permettant aux
houillères de rassembler les énormes capitaux indispensables à
l'exploitation en profondeur du gisement et ouvrant surtout la voie à
la formation d'entreprises intégrées (Hüttenzechen), à la création des
célèbres cartels, tandis que la loi de 1860 facilite l'immigration de
travailleurs. Mais, c'est surtout la loi minière de juin 1865 qui
provoque l'essor foudroyant de l'extraction charbonnière en instaurant
un libéralisme absolu'.
Diachronie et prolifération
Tout commence en Grande-Bretagne. Si l'avance technique et
économique britannique ne surprend personne —John Nef ne parlait-il
pas dès les années trente, d'une authentique révolution industrielle
anglaise au 17C siècle due à l'utilisation du charbonr—, en revanche,
les voies plurielles de l'industrialisation d'une région à l'autre
interdisent désormais de considérer les Iles britanniques comme un
ensemble indifférencié. Le Workshop of the World n'est pas un vaste
atelier qui s'étendrait de Londres aux confins des Highlands, mais une
multitude de petites régions plus souvent concurrentes qu'alliées, une
infinité de pits et mills dans des paysages dont la variété surprend
Arthur Young.
Au 18e siècle, les industriels du Continent ont les yeux fixés sur
l'Angleterre. Des voyageurs, autant «philosophes éclairés» qu'espions,
scrutent les paysages, les machines, les hommes afin de pénétrer le
Topographie d'enfer 3 0
secret des nouvelles techniques. C'est que le Continent possède lui
aussi quelques régions comparables aux black countries d'outre-
Manche. Tout se passe comme si l'anglomanie saisissait les manufac-
turiers du textile et les maîtres de forges, comme si l'avenir n'appar-
tenait désormais qu'à ceux qui sauront apprivoiser le modèle britanni-
que. Cette obsession est d'ailleurs dénoncée en 1810 dans un mémoire
intitulé «Sur la révolution qui s'opère dans la fabrication de draps du
département de l'Ourte et sur ses sinistres effets»: «l'avidité de faire
de grands profits et surtout des profits exclusifs, animée peut-être par
anglomanie, [...) a fait naître l'idée à quelques une bien déplacée
riches fabricans d'établir ici, à l'instar des Anglais, des mécaniques à
carder et à filer, mécaniques que plusieurs autres fabricants, pour
soutenir la concurrence avec les premiers, se sont efforcés d'imiter» 62 .
La formation des bassins industriels s'inscrit dans le modèle
«centre - périphérie»: les premiers apparaissent en Grande-Bretagne
dans la seconde moitié du 18e siècle, tandis que, sur le Continent, ils
se forment d'abord dans le sillon Haine-Sambre-et-Meuse (Wallonie)
à l'aube du 19e siècle. Tous se caractérisent par une exploitation
intensive des ressources locales et par une interdépendance des
activités au sein d'un secteur secondaire en pleine expansion, héritage
de la proto-industrialisation. La demande croissante de houille entraîne
une nouvelle localisation des usines sidérurgiques sur les gisements
charbonniers, scellant du même coup le déclin des vieux centres
métallurgiques, tels que les Ardennes, l'Eiffel, le Siegerland, les
vallées de la Lahn et de la Dill, etc...
De la Grande-Bretagne à la Ruhr s'étire le gisement charbonnier
anglosermain. Dans les Iles britanniques, il est morcelé en un grand
nombre de gisements secondaires. Il se prolonge par le bassin de
Boulogne, inexploité, et par ceux de Valenciennes, de Haine-Sambre-
Meuse, du Limbourg belge et du Limbourg néerlandais, d'Aix-la-
Chapelle. Il disparaît vers l'est dans le profond fossé d'effondrement
de Cologne pour ressurgir dans la vallée du Rhin où il forme le bassin
rhéno-westphalien. A l'est, on retrouve le gisement houiller sous le
plateau de Tamowitz, entre l'Oder et la Vistule, en Silésie. Le bassin
d'Ostrava, en Moravie, prolonge celui de Haute-Silésie. Enfin, en
Ukraine, le Donetsk est un bassin houiller de 25.000 km 2 le long du
Introduction 31
Don. En dehors de cet énorme «croissant houiller», on ne rencontre
que de petits bassins formés sur des remplissages de fosses et les
gisements de lignite. Autour du Massif Central, de nombreux gîtes
houillers sont exploités depuis des siècle, dont le plus important est
celui de Saint-Étienne; les autres sont ceux de Bourgogne et du
Nivernais (Creusot-Blanzy), du Bourbonnais (Commentry), d'Auvergne
(Brisac), de la Creuse et de la Corrèze, du Tarn et de l'Aveyron
(Carmaux), du Gard (Mais).
La zone Sarrebrück-Ottweiler, du côté de la Sarre, est la plus
riche et la plus exploitée; celle de Pont-à-Mousson, sur la Moselle, au
sud de Metz, est moins riche. Le combustible est consommé dans les
nombreuses usines des bassins de la Sarre et de la Moselle, à proximité
des mines de fer de Lorraine. En Espagne, le bassin des Asturies est
le plus important".
Pas de déterminisme, ni de pessimisme «fin de siècle»
Tout comme la révolution industrielle dont il est l'inscription
territoriale, le bassin n'est pas le résultat d'une cause unique. Pas de
facteur dominant: charbon ou minerai; machine (n'en déplaise à
certains ingénieurs); le gros capital (obsession des idéologues); le génie
individuel (chère aux hagiographies); l'autorité du Prince ou Premier
Secrétaire du Parti (comme on l'a souvent imaginé); la puissance de
l'État moderne (comme on l'a souvent espéré).
Le bassin est une organisation de l'espace qui s'est propagée
lentement depuis le coeur de l'Angleterre vers le Pays de Galles et
l'Écosse d'abord (1750-1800); puis sur le Continent, dans le sillon
Sambre-et-Meuse (1800-1820), le Nord/Pas-de-Calais et la Ruhr (1820-
1830) pour atteindre la Haute-Silésie (1830-1850) et le Donbas (1880-
1890).
Sans nier le déclin, évidence si bien perçue par Marguerite
Yourcenar, l'historien doit prendre ses distances par rapport à
l'actualité en adoptant la perspective de longue durée, mieux à même
de mettre en lumière les métamorphoses, c'est-à-dire des transforma-
tions qui, à moyen terme, ne sont pas nécessairement négatives.
Topographie d'enfer 32
Notes de l'introduction
1. 'JEUN E., «Vie et mort des bassins industriels», dans IDEM, Recherches et
essais (1947-1990), Liège, 1993, 121-148.
ARNOULD M., L'Histoire du Borinage, (extrait de la Revue de l'Institut de 2.
sociologie, 2-3), Bruxelles, 1950.
3. «La mise en commun des productions de charbon et d'acier assurera immédiate-
ment l'établissement de bases communes de développement économique, première
étape de la Fédération européenne, et changera le destin de ces régions longtemps
vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes
victimes...» (Déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, dans SCHUMAN R.,
Pour l'Europe, Paris, 1963, 202-203).
JONAS St., «La ville industrielle: question d' identité», dans 4. Revuegéographique
de l'Est, 1985, 2-3, 231-240.
5. L'Acte unique (article 130 C) les désigne sous le ternie de «zones industrielles
en déclin» (Commission des Communautés Européennes, Les régions dans l'Europe
élargie. Troisième rapport périodique, 25 & 37).
L'Europe des régions, 6. LABASSE J., 223. Sur la problématique générale du
déclin des sociétés industrielles, lire CARON F., Le résistible déclin des sociétés
industrielles, Paris, 1985.
7. LABASSE J., 221.
8. Eurostat, Rapid reports. Regions, 1991, I; Commission des Communautés
européennes, Les régions dans les années 90. Quatrième rapport périodique,
Luxembourg, 1991, 102-108.
9. L'approche régionale de l'industrialisation fait l'objet d'une abondante la
littérature. Citons les travaux de WRIGLEY E.A., Industrial Growth and population
change, Cambridge, 1962; POLLARD S., The integration of the European economy
since 1815, Londres, 1981; IDEM, Peaceful conquest; IDEM (édit.), Region und
Industrialisierung. Studien zur Rolle der Region in der Wirtschaftsgeschichte der
letzten zwei Jahrhunderte, Gtittingen, 1980; IDEM, «Betrachtungen zur Dynamik
britischer Industrieregionen», dans Vierteljahrschriftfür Sozial- und Wirtschaftsges-
1987, 3, 305-322; SCHMIDT G. (edit.), chichte,74, Bergbau in Grossbritannienund
im Ruhrgebiet: Studien zur vergleichenden Geschichte des Bergbaus 1850-1930,
Bochum, 1985; SCHULZE R. (édit.), Industrieregionenim Umbruch, Koblenz, 1993;
HUDSON P. (édit.), Regions and Industries: A Perspective on the Industrial
Revolution in Britain, Cambridge, 1989; LEBOUTTE R., LEHNERS J.-P. (édit.),
Passé et avenir des bassins industriels en Europe; FREMDLING R., TILLY R. (éds),
Introduction 3 3
lndustrialisierungund Raum: Studien zur regionalen Diffèrenzierungim Deutschland
Stuttgart, 1979. des 19 Jahrhunderts,
Deux exceptions cependant, la thèse de MICHEL J., Le mouvement ouvrier chez 10.
les mineurs d'Europe occidentale (Grande-Bretagne, Belgique, France, Allemagne).
Etude comparative des années 1880 à 1914, Doctorat d' Etat, Lyon II, 1987; et l'essai
de HELIN E., «Vie et mort des bassins industriels».
BLOCH M., «Pour une histoire comparée des sociétéseuropéennes», réédité dans 11.
BLOCH M., Mélanges historiques,t. 1, Paris, 1963, 16-40. Lire aussi: HAUPT H.-G.,
«La lente émergence d'une histoire comparée», dans BOUTIER J., JULIA D. (édit.),
Passés recomposés. Champs et chantiers de l'Histoire, Editions Autrement - Série
Mutations, n°150/151, Paris, 1995, 196-207.
12. Surtout BAIROCH P., Victoires et déboires, trois volumes. Ajoutons:
ASSELAIN J.-C., Histoire économique, également en trois volumes (pour s'en tenir
à deux synthèses écrites en français).
13. PINCHEMEL P. & G., La face de la terre, Paris, 1988, 64; GRITSAI O.,
TREIVISH A., VANDERMOTTEN Chr., «Les vieilles régions industrialisées
européennes», 9-10. Le bassin industriel ne se laisse guère emprisonner dans des
limites administratives intangibles; toutefois, pour les besoins de la comparaison, il
nous faudra adopter les contours géographiques tels qu' ils apparaissent dans les années
1960, une solution préconisée par POUNDS N.J.G., An historical geography of
Europe, 356-357; WRIGLEY E.A., Industrial Growth and population change, 60.
14. Cité par ARNOULD M., L'Histoire du Borinage, 1.
Longwy, 41-42. 15. NOIRIEL G.,
16. Typologie établie à partir de MARSHALL A., Industry and Trade, Londres,
1919, 284-287; COURLET C., PECQUEUR B., SOULAGE B., «Industrie et
dynamiques de territoires», dans Revue d'économie industrielle, 64, 1993, 7-21;
GAROFOLI G., «Economic development, organization of production and territory»,
dans Revue d'économie industrielle,n°64, 1993, 26-27, 26-27; PARIS D., La mutation
inachevée, 39-45; GRITSAI O., TREIVISH A., VANDERMOTTEN Chr., «Les
vieilles régions industrialisées européennes», 7-39.
17. «Constitue un pôle de croissance une industrie qui, par les flux de produits et de
revenus qu'elle engendre, conditionne le développement et la croissance d'industries
techniquement liées à elle (polarisation technique), détermine la prospérité du secteur
tertiaire par les revenus qu'elle engendre (polarisation des revenus), produit une
croissance du revenu régional grâce à la concentration de nouvelles activités dans une
zone donnée, moyennant la perspective de pouvoir disposer de certains facteurs de
production (polarisation psychologique et géographique)» (PAELINCK J., «La théorie
Cahiers de I 'ISEA, du développement régional polarisé», dans série «Economie
régionale», mars 1965, cité par GACHELIN Ch., La localisation des industries, 109-
Topographie d'enfer 34
115; PERROUX F., «Note sur la notion de pôle de croissance», dans Economie
appliquée, n°1-2, 1955).
La grosse industrie allemande et le charbon, 14-15. 18. BAUMONT M.,
19. Introduction aux théories de la localisation industrielle dans ZAHLEN P., La
sidérurgie de la région Sarre - Lorraine - Luxembourg dans les années 1920, Institut
Universitaire Européen, thèse, Florence, 1988, 1-9. NORTH D.C., «Location Theory
and Regional Economic Growth», dans 1955, n°63, 243-Journal of Political Economy,
258. A propos de la localisation de la sidérurgie lorraine par: MARTIN J.E., «Location
factors in the Lorraine Iron and Steel Industry», dans Transactions Institute of British
Londres, 1957, 191-202. Geographers,
20. LANDES D.S., L'Europe technicienne, 197, 298-299; BAIROCH P., Victoires
et déboires, 372.
Remarquable synthèse réalisée par MOKYR J., «The Industrial Revolution and 21.
the New Economic History», dans MOKYR J. (édit.), The Economics of the Industrial
Revolution, 1-52; BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 1, 214-245.
22. DEBEIR J.-C., DEI,EAGE J.-P., 11EMERY D., Les servitudesde la puissance,
21-24 (qui introduisent le concept de système énergétique), 117-149; BAIROCI I P.,
Victoires et déboires, t. 1, 214-251, 317-324; HOHENBERG P., LEES L., La
formation de l'Europe urbaine, 143-184; LANDES D.S., L'Europe technicienne, 69-
174; WORONOFF D., Histoire de l'industrie en France, 15-184; WRIGLEY E.A.,
Continuity, chance and change, 17.
23. CAMERON R.,«A New View of European Industrialisation», dans The
Economic History Review, 2nd sertes, vol. 38, 1, 1985, 1-23.
24. A propos de l'innovation technique, voir MOKYR J., The Lever of Riches:
Technological Creativity and Economic Progress, Oxford, 1990; LANDES D.,
BAIROCH P., L'Europe technicienne; Victoires et déboires, t. I, 293-329; t. 2, 72-
153; t. 3, 546-630.
25. BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 1, 323-324.
26. GILLE B., La sidérurgie française au XIXe siècle, Genève, 1968, 48-49.
27. En effet, houilles et coke se détériorent durant le transport à la suite des cahots
et de la manutention (LANDES U.S., L'Europe technicienne, 127-129).
28. Une description du cycle intégral tel qu'il existait à la fin du 19e siècle est
fournie par LESCURE J., «Aspects récents de la concentration industrielle: l'intégra-
tion dans la métallurgie», dans Revue économique internationale, VI, 1909, 2, 256-
293. Une excellente explication est donnée par CARPARELLI A., «I perché di una
"mezza siderurgia". La società ILVA, l'industria della ghisa e il ciclo integrale negli
anni Verni», dans BONELLI F. (éd.), Acciaio per I 'industrializzazione,1-158 (p. 5,
note 2).
Introduction 3 5
Vieille-Montagne. Centenaire de la Société des Mines et Fonderies de zinc de 29.
Liège, 1937; COLLE-MICHEL M., Les archives de la Vieille-Montagne 1837-1937,
interuniversi-la société des mines et fonderies de zinc de la Vieille-Montagne,Centre
taire d'Histoire contemporaine, cahier 46, Louvain-Paris, 1966; DONY A., «Le
procédé "liégeois" de fabrication du zinc. Sa genèse et son développement. Les
déboires et la faillite de son inventeur, d'après les documents originaux», Bulletin de
t. 29, 1943, 167-242. HARDY O., l'Académie royale de Belgique. Classe des Lettres,
«Croissance et déclin d'une implantation industrielle au XXe siècle. Le zinc dans le
pays de Saint-Amand. La compagnie métallurgique franco-belge de Montagne, 1905-
1948», dans Revue du Nord, t. 52, 1970, 43-84.
30. En 1874, le four Oppermann est installé à la verrerie de Roux en Hainaut: il
s'agit d'une grande cuve d'une contenance de 250 à 400 tonnes de verre fondu,
chauffée au gaz; les matières premières y sont introduites en continu à une extrémité,
tandis qu'à l'autre les ouvriers souffleurs extraient le verre en fusion (LEBOUTTE R.,
«Progrès techniques, cycles économiques, condition ouvrière», dans Art verrier en
Le verre en Belgique des origines à nos Wallonie de 1802 à nos jours, Liège, 1985;
jours, Anvers, 1989).
31. Jusqu'au début du siècle dernier, le transport par eau revenait de 12 à 18 fois
moins cher que le transport terrestre (BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 1, 232).
32. BAIROCH P., Victoires et déboires, t. I, 318; t. 2, 28.
33.t. 1, 233.
34. Cité par BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 3, 852-853.
35. BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 1, 331-337.
36. LEQUIN Y., Les ouvriers de la région lyonnaise, t. 1, 126.
37. Pour une analyse approfondie: LEVY-LEBOYER M., Les banques européennes.
38. BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 1, 339-344.
ASHTON T.S., La révolution industrielle, 123-142. 39.
40. POLLARD S., Peaceful Conquest, 36-37.
41. CAMERON R., «England, 1750-1844» et «Scotland, 1750-1845», dans
CAMERON R. (édit.), Banking in the Early Stages of Industrialization, 15-99;
PRESSNELL L.S., Country Banking in the Industrial Revolution, Oxford, 1956;
FOHLEN Cl., Qu'est-ce que la révolution industrielle?, 92.
42. Pour une vue générale beaucoup plus complète, lire BAIROCH P., Victoires et
déboires, t. 2, 327-374.
D'autres institutions participent aussi au développement industriel, telle que la 43.
Caisse d'Epargne. Dans les années 1840, les capitaux français, les Rothschild
particulièrement, pénètrent en force dans les bassins industriels wallons. Après la crise
Topographie d'enfer 3 6
Société Générale absorbe ses deux filiales, tandis qu'en 1850 est créée la de 1848, la
Toutes ces institutions se livrent au crédit industriel et Banque Nationale de Belgique.
commercial.
KURGAN-VAN HENTENRYK G., «Banques et entreprises», dans La Wallonie. 44.
Essai sur la révolution industrielle Le pays et les hommes, t. 2, Bruxelles, 1976, 25-52;
La France et le développementéconomique de en Belgique, 492-579; CAMERON R.,
124-128; IDEM, «Belgium, 1800-1875», dans CAMERON R. (édit.), l'Europe,
/ndustria/ization,129-150. Banking in the Early Stages of
La France et le développement économique de l'Europe, 116-45. CAMERON R.,
Banking in the Early 134; IDEM, «France, 1800-1870», dans CAMERON R. (édit.),
Stages of Industrialization, 100-128.
Notamment le Hôrder-Bergwerks- und Hüttenverein en 1857, le Kôlner 46.
Bergwerksvereie année suivante et plus tard l'entreprise Klôckner.
Elle finance la création de la mine de Gelsenkirchen, del'Eschweiler Nergwerks-47.
verein, de la Bochumer Bergwerks A.G., du Schalker Gruben- und Htittenverein, de
la PW)nix, du Bochumer Verein...
48. BAUMONT M., La grosse industrie allemande, 475-482; MILWARD A.S.,
55. SAUT, S.B., Storia economica dell 'Europa continentale,
BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 2, 277-326; CARON F., «La Grande-49.
Bretagne» et «Les pays suiveurs: France et Belgique», dans LEON P., Histoire
Inerties et révolutions 1730-1840, Paris, 1978, économique et sociale du monde, t. 3,
385-504.
Pour tout ce qui suit, voir pour de plus amples informations: WORONOFF D., 50.
Histoire de l'industrie en France, 189-224.
Recueil de loix, arrêtés du gouvernement, jugemens, décisions 51. DEN ISET N.H.,
& instructionsr 1, Liège, fructidor an XI (août 1802), 303-306; BRIXHE G.E., Essai
d'un répertoire raisonné de législation et de jurisprudence, en matière de mines,
minières, tourbières, carrières, t. 2, Liège, 1833, 259-260.
La France et le développementéconomique de l'Europe, 29-47. 52. CAMERON R.,
53. BAIROCH P., Victoires et déboires, t. 2, 256-259.
La fortuna delle camre di commercio. Politica degli interessi 54. BAGGIANI D.,
(Doctorat en Histoire, Institut Universitaire Européen), fra vecchio e nuovo regime,
Histoire de l'industrie en France, citation p. 197. Florence, 1997; WORONOFF D.,
FOHLEN Cl., Qu'est-ce que la révolution industrielle?, 93-94 & 167; 55.
CAMERON R., «France, 1800-1870», dans CAMERON R. (édit.), Banking in the
Early Stages of Industrialization, 100-128.
Introduction 3 7
56. DELREE H., LINARD DE GIJERTECHIN A., «Esquisse d'un historique de la
législation et de l'administration des mines», dans Annales des Mines de Belgique,
1963, 45-59.
57. Rapport au Corps législatif, 21 avril 1810, dans BRIXHE G.E., Essai d un
répertoireraisonné de législation,t. 1, 390 et suivantes; LEBOUTTE R., «L'exploi-
tation charbonnière dans le Pays de Liège sous l'Ancien Régime»; WATELET H., Une
99-104. industrialisationsans développement,
58. Les décrets du 28-06-1946 ont créé houillères des bassins de Cévennes, de
Lorraine, de la Loire, du Dauphiné, del'Aquitaine, de Provence, d'Auvergne, du Nord
et Pas-de-Calais et de Blanzy.
59. MEYERS A., «Le droit minier en Belgique et à l'étranger», dans Centenaire de
l 'Association des ingénieurs sortis de I 'Ecole de Liège, Congrès 1947, Section mines,
Liège, 1947, 35-48.
60. A propos de la législation minière depuis la fin du 18e siècle, voir : HOLZ J.-
M., La Ruhr, 11-12; KOLLMANN W., «Beginn der Industrialisierung», 25-30, 38;
WEBER W., «Entfaltung der Industriewirtschaft», 207-219.
61. NEF J.U., The rise of the British coal industry, réédition, Londres, 1966.
62. DELREE H., HELIN Et., «Contre les machines, pour le plein emploi? Un
réquisitoire de Laurent-François Dethier (1757-1843)», dans Bulletin de la Société
royale Le Vieux-Liège, t. XI, n°237-238, 1987, p. 260. Dethier, préoccupé par
l'irruption du machinisme, a aussi étudié le contrat qui lie le mécanicien William
Cockerill aux industriels verviétois: DELREE H., HELIN Et., «Introduction des
fameuses mécaniques anglaises à Verviers», ibidem, t. XI, n°235, 1986, pp. 197-206.
63. DELMER A., «Les industries charbonnière et pétrolière dans le monde», 12-23.
Première partie
LE DIKTAT DU CHARBON Les b
assi ns industriels en Europe au 19
e siècle
frrneetesce , 9 , , 1
Cessene ,:rmcaltve
nar :e crem.r
:
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North East
Black coüncry
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Haute-Sil te
AsturIes S40 ‘r,
_ 1850
Pays Baste,
1880
7111Iri,
D'après: Communauté française [de Belgique], Organisation des études, Atlas
de fa Communauté européenne, Frameries, Bruxelles, 1990, p. 14.
Carte 2. La Grande-Bretagne économique à l'aube du 20e siècle
2 cm = 100 km
Source: ALEXIS M.G., Atlas de géographie, Bruxelles, 1905. Carte 3. La ceinture industrielle de l'Ardenne-Eifel, en 1950
Source: DELMER A., «La Communauté Européenne du charbon et de
l'acier. Les transports par eau», dans Annales des travaux publics,
106e année, Bruxelles, 1953.
Chapitre premier
LES PROTOTYPES 1750-1850
La Severn Gorge: the industrial landscape
En juin 1776, Arthur Young découvre Coalbrookdale, l'année
même où est inauguré à deux pas de là, le premier pont construit en
fonte au coke, à Ironbridge. Il a sous les yeux un paysage nouveau fait
de hauts fourneaux, d'usines, de fumées, de bruits... «sublime», dit-il.
A cette époque, Coalbrookdale est déjà le lieu de pèlerinage obligé des
industriels et des curieux, tant Britanniques qu'étrangers. Ainsi, en
avril 1782, Matthew Boulton, l'associé de James Watt, fait les
honneurs du site à un maître de charbonnage namurois (Wallonie) de
passage à Soho pour s'enquérir des nouveautés en matière de machines
à vapeur. La vallée supérieure de la Severn est en effet le berceau de
la sidérurgie moderne, car elle réunit des atouts incomparables: de la
houille qui se prête aisément à la cokéfaction, du minerai de fer
emprisonné dans les couches de charbon elles-mêmes, une rivière
navigable et une longue tradition métallurgique. C'est à Coalbrookdale
qu'en 1709 Abraham Darby I' a pratiqué la première coulée de fonte
au coke et, comme le signale Young, que travaille Piron King, John
Wilkinson. Pôle de croissance de la révolution industrielle britannique,
la Severn Gorge est l'archétype de ce que nous appelons un «bassin
industriel diversifié» qui offre un modèle d'industrialisation basé sur
l'exploitation des ressources minérales qui attire les industries voraces
en combustible: là s'agglutinent dans un espace resserré —l'expression
Gorge n'est pas un vain mot— hauts fourneaux, affineries, forges,
ateliers de construction mécanique, briqueteries, fours de poteries,
verreries...'
Le bassin du Shropshire n'a cependant pas connu un grande
développement au 19' siècle, trop proche qu'il était de deux géants: le
Pays de Galles méridional, où d'ailleurs le descendant d'Abraham
Darby ira s'établir en 1849, et le Black Country dont l'essor repose
aussi sur la présence de charbon, de minerais de fer et d'un bon réseau
de communication fluviale (tableau 1.1). Le diktat du charbon 4 4
Quoiqu'il en soit, l'union charbon-métallurgie est bien à l'origine
des b;Issins britanniques et la production charbonnière britannique
connaît une croissance fulgurante jusqu'à la veille de la première
guerre mondiale (figure I.l) 2 .
Production charbonnrere, .1750 --1990
Royaume—Uni
-H--
Yorkshire
-
-t -
Lancashire
-ro
Midlands
— South Wales
0, 1
1750 1850 1930 1960 1980
1800 1900 1950 1970 1990
Années
Figure 1.1

Mi llions de ton n e s Les prototypes 45
Production de fonte en Grande-Bretagne, 1796-1852 Tableau I.1.
En milliers de tonnes
1796 1830 1840 1852
20,1 46,9 87 150 Derbyshire-Yorkshire
Shropshire 33 73,4 82,8 120
North Staffordshire 2 20,5 90
South Staffordshire 13,2 407,2 725
North Wales 1,1 25 26,5 30
South Wales 34,1 277,6 505 666
Scotland 16,1 37,5 241 775
Durham/Northumberland 5,3 13 145
TOTAL 125,1 677,4 1396,4 2701
Source: MITCHELL B.R., British Historiai! Statistics, 281.
The North East of England, Kingdom of Coal
Exploité dans les vallées de la Tyne et de la Wear, le charbon
alimente aux 16e-18e siècles un important trafic maritime en direction
de Londres, de la Baltique, des Pays-Bas, du Nord de la France et de
l'Allemagne. A lui seul ce bassin couvre les deux cinquièmes de la
consommation londonienne de charbon et le quart de la production
britannique'.
Cet essor précoce va de pair avec l'adoption de la machine à
vapeur de Newcomen (57 dès 1767), puis de celle de Watt mise au
point en 1774 et installée dans le bassin en 1778, qui autorisent le
déhouillement à grande profondeur (figure 1.2).
Le diktat du charbon 4 6
North East — 1750-1990
Production charbonnière
6 0 , 0 -F
40, 0 1
ie,- 7774
i! , 1 ,' 30. 0 71"—
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1900 1950 ' 1750 1800 1850 ' ' 90
75 25 75 25 75
Années
Figure 1.2
1 es charbonnages font naître, à leurs côtés, toute une série
d'activités grandes consommatrices de combustible. Outre les salines
(saltpans) de South et North Shields, l'industrie verrière recourt à la
houille dès 1620. La Tyneside compte déjà 16 verreries en 1772 et une
trentaine à la fin du siècle. Après 1830, cette industrie profite
largement de l'essor du commerce transatlantique, avant de se heurter,
au milieu du siècle, à la concurrence de plus en plus agressive des
verreries de Wallonie. En symbiose avec la verrerie, de petites usines
de fabrication de soude s'installent près de South Shields dans la
première moitié du 18 8 siècle. Avec l'adoption du procédé Le Blanc,
suivant, ces usines se hissent au premier rang de la à l'aube du siècle
chimie britannique: en 1860, elles assurent 47% de la production
nationale d'alcalins. C'est ici qu'apparaît la première concentration de
la main-d'oeuvre: en 1844, la Jarrow Chemical Company rassemble
déjà 800 ouvriers'.
L'avantage incomparable du North East est d'être bien desservi
par la Tyne, la Wear et la Tees, car les coûts de transport par
charrettes restent prohibitifs. Au 18 8 siècle, acheminer par bateau une
tonne de charbon de Newcastle à Londres revenait moins cher que de
5 . C'est par le secteur des moyens de la charrier sur dix miles terrestres
transport que s'opère la diversification industrielle. Le rail d'abord.
Les prototypes 4 7
Dès la fin du 17' siècle, des voies en bois servent au transport de la
houille des puits jusqu'à la Tyne. Dans la première moitié du siècle
suivant, la plupart des charbonnages sont dotés de waggonroads et de
tramroads, tandis que le réseau de turnpiked roads est largement
étendu. En 1797, une voie, ferrée cette fois, raccorde la Lawson Main
Colliery à la Tyne. Cette attention constante au problème du transport
terrestre explique que le North East ait été le berceau du chemin de
fer. Des techniciens tels que George Stephenson, Thomas Hedley,
Timothy Hackworth, John Birkenshaw avaient constamment sous les
yeux l'énorme problème que représentait le trafic de la houille. Le
premier railway est mis en service en 1825 pour transporter la houille
de Stockton au port de Darlington. Cette ligne désenclave la partie
méridionale du gisement de Durham, tandis que les mines du South
Durham sont desservies par les Clarence Railway et Hartlepool Dock
and Railway qui aboutissent au vieux port Hartlepool, transformé en
un immense entrepôt de charbons. Plus au nord, le port de Sunderland
est raccordé au Durham and Sunderland Railway en 1836. Dans la
Tyneside, le chemin de fer s'allie également au transport fluvial par la
construction de docks appartenant aux compagnies ferroviaires, comme
ceux réalisés par la Railway Company Dock à South Shields en 1859.
Grâce au chemin de fer, l'exploitation des gisements de minerais et de
houille situés de l'intérieur des terres devient enfin rentable'.
Le commerce du charbon dicte l'orientation est-ouest des
premières lignes ferroviaires, mais rapidement le transport des
voyageurs du nord vers le sud a renforcé, dans les années 1840, l'axe
Londres-Édimbourg. Au milieu du siècle, la plus grande partie du
réseau du North East est achevée et la région compte de nombreuses
firmes de construction de matériel ferroviaire, dont la célèbre Robert
Stephenson & Company créée en 1823'.
La construction navale est étroitement liée au commerce charbon-
nier'. Au début du 19e siècle, les bateaux étaient construits avec du
bois importé de la Baltique. A partir des années 1840, l'apparition des
coques métalliques et la propulsion à vapeur révolutionnent le transport
maritime, car les bateaux de fer autorisent une plus grande capacité de
fret et sont plus rapides. Cependant, leur construction exige de vastes
chantiers bien outillés. Secteur jadis fragmenté en d'innombrables
Le diktat du charbon 4 8
unités, la construction navale s'est donc regroupée, entre 1830 et 1860,
autour de quelques entreprises modernes localisées le long de la Tyne
à Jarrow, de la Tees et de la Wear. La plupart demeurent des entrepri-
ses familiales et bon nombre d'entre elles, de dimension trop réduite,
vont disparaître durant la crise économique de 1865-66, tandis que les
chantiers survivants auront de la peine à s'adapter au passage du fer
à l'acier dans les années 1880. Une seule firme réalise une intégration
verticale exemplaire: la Palmer Company (1865) qui possède des
mines de fer dans le Cleveland, un port charbonnier, des hauts
fourneaux, des laminoirs, des fonderies et des chantiers de construction
navale. L'ingénierie maritime devient le fleuron du Sunderland dont
la part dans la construction navale britannique passe de 11% en 1820,
à 25% dans les années 1830 et à 38% en 1850. La construction navale
stimule non seulement les charbonnages et les usines sidérurgiques,
mais génère aussi une série d'industries «ancillaires»: fabriques de
cordages, manufactures de voiles, etc.
Charbonnages, chemins de fer et chantiers de construction navale
soutiennent une sidérurgie modeste dans les premières décennies du 19e
siècle. Entre 1800 et 1835, ce sont principalement les fabriques de fer
qui profitent de l'essor général. La capacité des hauts fourneaux étant
limitée, forges, fours à puddler et laminoirs utilisent de la fonte et du
fer en barres importés d'autres bassins britanniques et surtout de
Suède. La hausse brutale des prix du fer, au tournant des 18e-19e
siècles, rentabilise, en 1797, la mise à feu de deux hauts fourneaux au
coke par la Tyne Iron Co. à Lemington; d'autres sont érigés à Wylam,
Elswick, Walker et Jarrow. Dans les années 1820-1830, les sidérurgis-
tes adoptent la ventilation à air chaud. La période 1836-43 est marquée
par une forte augmentation de la production de fonte et la multiplica-
tion des fabriques de fer. Dans les années 1850, la région compte 300
fours à puddler et produit annuellement 150.000 tonnes de fer fini.
Toutefois, cette prospérité est freinée par la raréfaction de minerais
locaux au point qu'il faut recourir à du minerai écossais. Sans doute,
la sidérurgie aurait-elle végété si la découverte du gisement métallifère
des Cleveland Hills n'avait renversé la situation en propulsant le North
East au premier rang des régions sidérurgiques britanniques'.
Les prototypes 4 9
La métallurgie du Pays de Galles méridional
Si le North East offre un modèle d'industrialisation dans lequel
la houille est l'élément déterminant, le Pays de Galles lui se développe
à partir de la métallurgie.
Tout commence dans les Cornouailles. Grâce aux richesses en
minerais de cuivre et d'étain, les Cornouailles forment sans doute la
première région affectée par la mécanisation, puisque c'est là qu'est
mise en service en 1710 la première machine à vapeur de Newcomen.
Dans le dernier quart du 18' siècle, les Cornouailles constituent le plus
grand marché des machines à vapeur de Watt et forment le centre le
plus novateur en matière d'ingénierie et de système bancaire. Toute-
fois, ne disposant pas de houille, ce bassin cède le pas, au milieu du
19' siècle, au Pays de Galles méridional qui partage un trait commun
avec le North East: l'exploitation précoce et à grande échelle de la
houille (figure 1.3); pourtant, il a suivi une trajectoire différente'.
Porducflon charbonni'ere, 1751-1840
Pays de Galles méridional, North East
7 -
e
r, 5 -
.4 4 -
3
8
2 - -
1
1751-60 1791-1800 1831-40
1771-80 1811-20
1 Pays de Soles - North East
Figure 1.3
A l'aube du 18' siècle, l'économie régionale repose encore sur
l'agriculture et le travail à domicile des laines locales, tandis que le
charbon est extrait de manière artisanale pour les besoins des cultiva-
nLe diktat du charbon 50
teurs. A l'une ou l'autre exception près, l'industrie charbonnière est
entre les mains de propriétaires du cru. Exploitées d'abord dans les
affleurements à proximité de la mer, les mines d'anthracite de
Pembrokeshire et des environs de Swansea et de la baie de Carmarthen
alimentent déjà un commerce maritime florissant: le sea-coal est
exporté, dès 1700, vers les villes de la façade atlantique (Dieppe,
Bordeaux, Lisbonne, Porto...). Afin d'accroître ce trafic, les patrons
charbonniers investissent dans les infrastructures portuaires de Llanelly,
Swan ,;ea, Neath, Cardiff, Newport.
Dès la première moitié du 18e siècle, des fonderies de cuivre et
des forges d'étain sont installées sur les gîtes de charbon, entre
Aberavon et Swansea. En 1750, ces fonderies de cuivre assurent déjà
la moitié de la production britannique: le minerai est acheminé par
bateaux des Cornouailles, tandis que le charbon, qui sert de fret de
retour, est destiné aux machines à vapeur des mines de cuivre, aux
fours à chaux et aux forges villageoises. Les fonderies galloises sont
dirigées par les marchands de Bristol et de Londres qui contrôlent
aussi les minières des Cornouailles.
A partir du 19e siècle, le cuivre entre dans la fabrication de tubes,
de chaudières, de laminoirs à imprimer les tissus et est utilisé pour le
télégraphe; du coup, la région entre Swansea et Llanelli connaît une
prospérité étonnante puisqu'elle jouit d'un quasi-monopole sur le
cuivre. Les patrons des usines à cuivre achètent des charbonnages et
se lancent dans l'exportation de la houille en construisant des docks à
Llanelli, Swansea, Neath et Port Talbot. Les environs de Swansea sont
également riches d'autres produits non ferreux: étain, plomb, zinc,
nickel, cobalt... Llanelli, surnommée Tinopolis, devient la capitale de
la ferblanterie'
La guerre de Sept Ans ou l'heure de la sidérurgie moderne
Dans la première moitié du 18C siècle, la sidérurgie est entre les
mains de yeomen, qui exploitent aussi bien le charbon se trouvant dans
leurs propriétés que les minerais de fer, transformés en fonte dans des
hauts fourneaux alimentés au charbon de bois du Monmouthshire.
Durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), ces usines sont rachetées
Les prototypes 51
par des maîtres de forges anglais et des marchands de fer et d'étain de
Londres et de Bristol, qui misent sur la production de canons et
d'obusiers. Ils sont imités par des métallurgistes de Cumbria, des
Midlands, du Shropshire et du Yorkshire qui s'installent à Merthyr
Tydfil. Ces marchands et industriels anglais insufflent dans la région
les capitaux indispensables à l'adoption des techniques les plus
modernes. En 1765, le marchand londonien Anthony Bacon s'associe
aux Crawshays, maîtres de forges originaires du Yorkshire, afin
d'exploiter un haut fourneau au coke à Merthyr Tydfil, les Cyfarthfa
Ironworks, et d'opérer ainsi une première concentration verticale.
A cette époque, les capitaux nécessaires à la mise en marche des
entreprises sidérurgiques sont encore relativement modestes, ce qui
permet un financement familial. Ainsi, dans le Pays de Galles
méridional, le haut fourneau de Penydarren est évalué à £14.CA
(1786), celui d'Aberdare à £15.000 (1801) et celui des Plymouth
works à Merthyr à £20.000 (1803). Or, à la même époque, un
industriel comme Samuel Walker, qui possède une usine sidérurgique
moderne près de Sheffield, dispose d'un capital de 72.500 livres'
La guerre d'indépendance américaine (1776-83), puis les guerres
de la République et de l'Empire français (1793-1815) font la fortune
des forges de Merthyr Tydfil, où en 1759 est créée l'entreprise
Dowlais. C'est là qu'en 1784 est appliquée la technique du puddlage-
laminage". Dans les années 1840, l'usine occupe près de 6.000
travailleurs et constitue la plus puissance usine sidérurgique de Grande-
Bretagne. Ainsi se dessine un chapelet de bourgades sidérurgiques dans
la frange septentrionale du bassin houiller'''.
L'invention du puddlage, la Welsh method, par un maître-ouvrier
des Cyfarthfa Works, Peter Onions, en 1783, et l'adoption de la
ventilation à air chaud des hauts fourneaux, mise au point en 1828 par
James Neilson, permettent aux maîtres de forges gallois de se hisser au
premier rang des producteurs de fer puddlé en Europe dans la première
moitié du 19` siècle. Les maîtres de forges mettent aussi la main sur
les sociétés charbonnières afin d'assurer leurs approvisionnements.
L'apparition du chemin de fer est une aubaine. Dès 1804, Trevethick
l'introduit dans les mines de Merthyr Tydfil, tandis qu'en 1828-29, des
contrats de fourniture de rails en fer entre l'entreprise de Ebbw Valley
Le diktat du charbon 52
et entre Penydarren et le Liverpool-et le Stockton-Darlington Railway
marquent le début de la grande production Manchester Railway
galloise de rails. Rares sont les chemins de fer anglais qui n'ont pas
recours aux fers gallois. Cette spécialisation permet aux maîtres de
forges de se lancer à la conquête des marchés continentaux et
américains'.
Localisation et problèmes de transport
L'union charbon-fonte se traduit par une localisation des usines
sidérurgiques en tête de vallées, dans la région de Merthyr Tydfil
notamment, là où s'extraient à faible profondeur un charbon à haute
teneur en carbone et du minerai de fer. Cette localisation, loin des
côtes, semble aujourd'hui peu rationnelle; pourtant, elle répondait
parfaitement à la logique du rendement optimum et a assuré aux
Gallois une position d'avant-garde dans le secteur des fers puddlés.
Cette juxtaposition providentielle des matières premières crée une
intégration précoce: les Cwmavon Works dès 1819-1825, les centres
de Dowlais, Cyfartha, Ebbw Vale and Nantyglo et Merthyr Tydfil.
Durant la première moitié du 19e siècle, ces entreprises monopolisent
la production de canons, fers en barre et rails, sans souci de véritable
diversification'.
lin raison de cette localisation au fond des vallées, le bassin
gallois est particulièrement sensible au problème des transports. Malgré
quelques investissements consentis par les maîtres de forges de
Merthyr Tydfil pour construire une route le long de la Taff Valley
jusqu'à Cardiff (1767) et pour améliorer le chemin reliant cette ville
tramroads qui à Swansea, c'est surtout l'aménagement de canaux et de
permet de surmonter ce handicap. Dès 1796-1798, le bassin est doté
Glamorganshire canal d'un réseau de grands canaux: le qui dessert les
cités minières et sidérurgiques de Cyfarthfa et de Merthyr Tydfil et les
relie à Cardiff; le Monmouthshire canal, auquel aboutissent de
qui relie le centre industriel de nombreuses tramroads; le Neath canal
Hirwaun à la côte; le Swansea canal...
Cependant, c'est le chemin de fer qui va désenclaver le bassin et
donner un deuxième souffle à la sidérurgie en permettant le développe-
Les prototypes 5 3
ment des Rhondda valleys au milieu du 19e siècle. La plupart des
lignes ferroviaires relient les entreprises sidérurgiques et les charbonna-
ges aux docks des principaux ports. C'est ainsi que les Docks
se transforment en compagnies de chemin de fer et que, Companies
réciproquement, les compagnies ferroviaires construisent leurs propres
entrepôts. Chemins de fer et docks forment ainsi un système intégré,
vital pour l'économie du bassin'.
Dans la première moitié du siècle dernier, la genèse du bassin du
Pays de Galles méridional repose donc sur la métallurgie des non-
ferreux, sur une sidérurgie moderne de production de masse de
matériaux peu élaborée et bien sûr sur l'exploitation charbonnière. En
cette matière, une différence très nette se marque entre une exploitation
ancienne, remontant à la première moitié du 18 e siècle, dans les
régions de Merthyr et de Swansea, où le charbon est surtout destiné à
alimenter les usines métallurgiques (sidérurgie, usines à cuivre et à fer-
blanc), et le développement tardif (1850-60) mais spectaculaire des
Rhondda Valleys, en réponse à une demande croissante de steam coal
(figure 1.4) 18 .
Sud du Pays de Galles — 1 7 5 0 —1 9 9 0
Production charbonnière
60, 0
50, 0
40, 0 -I-
§
-,e; 30, 0 -30,0 -
20, 0
.
0 0
1750 1800 1950 90
75 25 25 75
Figure 1.4
Le diktat du charbon 54
Un autre modèle: le Black Country
Formée des comtés de Staffordshire, Warwickshire et Worcesters-
hire, les West Midlands ont pour coeur le Black Country, autour de
Birmingham, ville manufacturière ancienne. De riches gisements de
charbons de forge et de minerais de fer ont donné vie à une industrie
du métal précoce et diversifiée, organisée sur le mode proto-industriel.
Les débuts de la sidérurgie moderne datent de l'introduction de la
fonte au coke par John Wilkinson à Bradley en 1757. Celui-ci a
étroitement collaboré avec Boulton et Watt afin d'appliquer la machine
à vapeur aux forges et laminoirs et il adopte immédiatement la
technique du puddlage mise au point par Henry Cort en 1784 (cette
technique est quasi contemporaine de la Welsh method de Peter
Onions). En une génération, l'usage du haut fourneau au coke et du
puddlage bouleverse l'économie et la géographie industrielle du south
Staffordshire. La production de fonte passe de 6.900 tonnes en 1788
à 125.000 en 1815 et la part du Black Country dans la production
nationale passe de 9,8 à 31,6%. D'autre part, les charbonnages et les
carrières se multiplient dans le domaine de Dudley après 1765. Lord
Dartmoud à West Bromwich entreprend l'exploitation à grande
profondeur du charbon et, dans les années 1820, 128 charbonnages
fonctionnent à West Brornwich. A partir de 1808, les Leveson Gowers
développent les mines du south Staffordshire. Les grands domaines
aristocratiques jouent un rôle majeur en incitant les industriels à
développer l'exploitation minière et la sidérurgie. En 1806, 25
entreprises avec 42 hauts fourneaux fonctionnent dans le south
Staffordshire. Une minorité d'entrepreneurs proviennent du Shropshire;
la plupart appartiennent à d'anciennes familles industrielles du West
Midlands.
Les entreprises s'installent dans des sites nouveaux: le long des
turnpike roads et des canaux. Le développement sidérurgique entraîne
celui des charbonnages et se traduit aussi par une diversification de
l'industrie manufacturière (clouteries, chaîneries...), spécialement à
Birmingham et dans les villages environnants. Le financement repose
sur les familles d'entrepreneurs surtout et, plus modestement qu'ail-
leurs, sur des banques locales'.
Les prototypes 5 5
Si les West Midlands connaissent une réussite industrielle à la fin
du 18' siècle, les structures sociale et économique demeurent très
différentes de celles observées dans l'industrie cotonnière du Lancashi-
re. L'organisation du travail, le système commercial et la structure de
la société tant en ville que dans les villages présentent une remarquable
continuité dans leur nature depuis le 16' siècle jusqu'à la fin du 19e
gentry joue un rôle important à côté des leaders industriels siècle. La
et des marchands citadins dans l'essor des mines et des manufactures
et, au lieu d'être polarisée autour des capitalistes et des prolétaires, la
société des West Midlands comprend une stratification sociale à
plusieurs échelons'.
Producteur de fonte et de fer, le Black Country est en pleine
expansion durant les guerres napoléoniennes (seul le Pays de Galles le
dépasse). En 1815, la sidérurgie traverse une crise sévère, mais se
redresse dans les années 1820 en se spécialisant dans le fer puddlé
travaillé par une série d'entreprises interdépendantes (Bloomfield
Ironworks à Bramah, Barrow and Hall à Tipton). Le fer puddlé jouit
alors d'un marché en pleine expansion et est exporté par les ports de
Londres, Hull, Liverpool, Bristol. Cet essor sidérurgique se répercute
sur l'exploitation charbonnière qui se modernise. Néanmoins, cette
industrialisation s'accommode d'une structure en ateliers, datant de la
phase proto-industrielle.
Le Black Country se caractérise en effet par une diversification
précoce et une spécialisation de la métallurgie. Armuriers, cloutiers,
quincailliers fournissent les capitaux nécessaires à l'industrialisation
grâce à leur réseau de crédit local, en liaison avec le marché financier
londonien. Au milieu du siècle dernier, l'industrialisation se diffuse
dans les campagnes où chaque localité a sa spécialité: clouterie,
fabrication de ressorts, etc. Cette fragmentation et cette dispersion
géographique constituent en fait une division du travail poussée au sein
d'un système de production local interdépendant. Grâce à cette
organisation, les ateliers de quincaillerie répondent aux fluctuations de
ne la demande et aux caprices de la mode. Ici, le factory system
s'impose qu'à la fin du 19e siècle, même si on observe précédemment
des formes variées de coordination entre le secteur artisanal et les
fabriques. Les ateliers de finition et les manufactures de Birmingham
5 6 Le diktat du charbon
fonctionnent en étroite symbiose avec les producteurs de matières
premières du Black Country.
Jusqu'à l'invention du convertisseur Bessemer, ce bassin est l'un
des principaux producteurs de fers puddlés et d'acier cémenté. Mais,
contrairement au Pays de Galles méridional, il s'oriente vers la
production de semi-finis et de produits finis et surmonte sans trop de
dommages la grande dépression des années 1870. Manquant de
minerais de fer, incapable de s'adapter aux exigences de la nouvelle
aciérie Bessemer, la région perd sa place comme producteur de
produits métallurgiques de base, mais devient l'une des premières, avec
Sheffield, dans le domaine de la transformation des métaux'.
Traversant le pays en 1776, Arthur Young ne manque d'ailleurs
pas de comparer celui-ci avec Sheffield: «The road is one continued
village of nailers.. About Wednesbury the whole country smoaks with
coal-pits, forges, furnaces, etc., towns coming upon the neck of one
another, and large ones too. Darliston, where gun-locks are made.
Bilston, a considerable place, and quite to Wolverhampton from
Birmingham, I saw not one farm-house, nothing that lokked like the
residence of mere tamier». Même la célèbre entreprise de Matthew
Boulton, les Soho Works, n'est en réalité qu'un rassemblement
d'ateliers dans lesquels travaillent des artisans spécialisés. Bien qu'à la
fin du 18e siècle, Birmingham s'impose comme centre urbain du
bassin, son influence est contrebalancée par une foule de localités
industrielles interdépendantes: «a network of specialised centres linked
together by an increasingly elaborate system of communication». Ce
dernier repose avant tout sur les canaux: ceux de Staffordshire et de
Worcester raccordés en 1766 au Grand Trunk canal, suivi par la
connexion avec le canal de Birmingham en 1768. Mais surtout, à partir
de 1790, les quatre principaux estuaires —Mersey, Humber, Thames et
Severn— sont interconnectés par un réseau de canaux, the Silver Cross,
dont l'intersection se situe dans les West Midlands. De plus, les West
Midlands sont bien dotés en routes, notamment vers Londres'.
C'est aussi un bassin charbonnier, certes modeste au siècle
dernier, mais qui se développe considérablement à partir des années
1870 (figure 1.5).
Les prototypes 57
— 17'50-1990
Production charbonnière
80, 0 --
70, 0 i, ----------------------
600 -
_I ' 50 . o +- -
4 72', 40. 0 -- --
r«90eree
C ' —.4.-1 o 30, 0 4— Pi— .
r
20.0 ---------- 1
1:: — -
1750 1800 1850 ---- 1900 '-'90
75 25 75 25 75
Années
Figure 1.5
Derbyshire, Nottinghamshire, Lancashire, West Riding of Yorkshire
Comme les Cornouailles, le Derbyshire offre un modèle précoce
et innovateur d'industrialisation, qui, pourtant, ne s'est pas renforcé au
19' siècle. C'est là qu'Arkwright installe la première fabrique de coton
en 1771; à sa suite, d'autres industriels célèbres, tels Hargreaves et
Cartwright, colonisent la région. Toutefois, malgré l'existence de mines
de plomb, le Derbyshire cède le pas au Lancashire, mieux desservi en
moyens de communication. Comme le Black Country, les usines
sidérurgiques du Derbyshire et du Yorkshire profitent pleinement des
guerres napoléoniennes. Après la crise de 1815-1820, la région
s'oriente vers la transformation des métaux (fer forgé, fer puddlé,
ferblanteries) et s'enrichit au cours de la railway mania des années
1840. Les environs de Leeds, avec la Kirkstall Forge and Foundry,
constituent le coeur de la sidérurgie anglaise, avec le Black Country.
Le West Riding of Yorkshire est un des hauts lieux, avec le
Lancashire, de la révolution industrielle dans le textile. C'est aussi une
région riche en houille, ce qui explique qu'elle devienne un pôle
sidérurgique majeur à la fin du 18' siècle, grâce à sa spécialisation
dans la production d'acier à Sheffield. Le gisement houiller se
5 8 Le diktat du charbon
développe sur le versant est de la chaîne Pennine, depuis Bradford et
Halifax, dans la vallée de l'Aire jusque près de Derby, sur une
longueur de plus de cent kilomètres. Le charbon est de bonne qualité,
tout particulièrement le splint coal qui convient pour la fabrication du
coke et pour les usines à gaz. L'industrie métallurgique utilise les
minerais pauvres, qui recouvrent le gisement houiller, et consomment
une grande partie du charbon produit, le reste étant exporté en
direction de Londres et de l'étranger. C'est à Sheffield que Bessemer
réalise en 1856-62 ses célèbres expériences de production de l'acier
(figure 1.6).
orkshire — 1' 5 — q q 0
F'r oduc fion char bonniér e
60, 0
50, 0
e 40, 0
à 30,0
20, 0
10,0f
P , „ „ „ 0. 0
1750 1800 1850 1900 1950 90
75 25 75 25 75
Années
Figure 1.6
Le Lancashire est la région classique de la révolution industrielle
grâce au secteur-clé du coton. Certes, l'économie régionale ne se limite
pas au coton puisque l'industrie métallurgique y est implantée de
longue date et que la ville de St. Helens est réputée pour son industrie
chimique et ses verreries. La production charbonnière elle-même n'a
jamais été négligeable. Toutefois, au 19' siècle, tout tourne autour du
coton, de sorte qu'il s'agit d'une région textile plutôt que d'un bassin
minier (figure I.7)23.
Les prototypes 59
Lancashire — 1750-1990
Production charbonnière
60, 0 -
50,0 ?
e' 40, 0 4
8
30.0
ci
t. L-,-_ 20.0
.0.
..----r-t,..,
10. 0 ....1
i
,_,_,
o. o1'7';"71-800 1850 1900 1950 90
75 75 25 75 25
Années
Figure 1.7
La Clydeside
L'industrialisation suscitée par la présence du charbon connaît
bien des variantes. En Écosse, le bassin industriel de la Clydeside, qui
comprend non seulement la ville de Glasgow, mais aussi le comté du
Lanarkshire, offre une situation intermédiaire entre le modèle «char-
bonnier» du North East et celui «sidérurgique» du Pays de Galles
méridional. Dans le Lanarkshire, c'est la sidérurgie qui donne le coup
d'envoi de l'industrialisation, mais, au lieu de céder le relais au
charbon au milieu du 19' siècle, la sidérurgie du Lanarkshire diversifie
ses activités par la construction navale et ferroviaire, imitant donc le
modèle du North East. Parmi les bassins écossais, seul le Fife exporte
une partie importante de sa production vers les marchés étrangers. Les
bassins de Lanark et de Ayr exportent vers l'Irlande. Une grande
impulsion est donnée à ce trafic côtier par la construction du réseau
ferroviaire qui relie les districts miniers de Lanarkshire et de Ayrshire
aux ports du Firth of Clyde'.
L'industrialisation débute avec la révolution du coton dans la
région de Glasgow et Paisley. A la fin du 18' siècle, l'industrie