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VILLAGES MÉDIÉVAUX EN BAS-LANGUEDOC
TOME I

COLLECTION

CHEMINS

DE LA MÉMOIRE

Monique

BOURIN-DERRUAU

VILLAGES MÉDIÉVAUX EN BAS-LANGUEDOC
GENÈSE D'UNE SOCIABILITÉ
xe - XIVe siècle
Tome premier

Du château

au village

xe -XIIe siècle

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

(Ç) L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-810-9

A ma mère

Avant-propos

.

Lorsque j'ai entrepris ce travail, je savais que je souhaitais étudier les campagnes bas-languedociennes au Moyen-Age. La pratique que j'avais du genre de vie dans les gros villages du Biterrois et mon goût pour les méthodes de l'histoire médiévale, que m'avait révélées la synthèse d'histoire rurale de G. Duby, m'y incitaient. M. Duby m'orienta vers le XIII" siècle. Dans un premier temps, mon intérêt se cristallisa donc autour de plusieurs problèmes propres au XIII" siècle, notamment les aspects baslanguedociens de la prospérité de ce siècle et l'impact de la Croisade des Albigeois et de l'annexion du Bas-Languedoc au domaine royal sur la société rurale. Ce problème de l'attitude des paysans languedociens à l'égard des « Français» n'a, évidemment, pas cessé de m'intéresser: au fur et à mesure que se vulgarisaient les thèses historiques de la revendication occitane, il devenait de plus en plus actuel, et pendant le même temps, mes dépouillements d'archives me conduisaient à m'écarter sensiblement de l'idée d'une réaction « nationale» et durable contre la domination « étrangère» du roi de France. Qu'on ne voie pas là une manifestation d'animosité contre les Occitanistes actuels, bien au contraire, mais le simple souci de ne pas

transposer au XIII"siècle des perspectives politiques beaucoup plus récentes.
De toutes façons, à aucun moment, ce ne fut là l'axe de ma recherche, mais uniquement l'une des faces d'une problématique plus générale. ' Assez vite, la nature de la documentation changea mes centres d'intérêt. En l'absence complète de registres notariaux, les fondements économiques d'une étude de la « prospérité» languedocienne au XIII' siècle risquaient fort d'être insuffisamment assurés. Mais cette lacune de la documentation était compensée par des terriers du XIV' siècle et surtout, - c'est là le plus original du matériel documentaire que j'ai utilisé, - par des archives 7

municipales remontant parfois aux années 127°. Ces deux sortes de documents, conjuguées, me permettaient d'appréhender certaines réalités du fonctionnement de la vie communale à la fin du XIII" et au début du XIV" siècle. Je découvrais en même temps que le caractère « urbain» de la vie dans les villages de la plaine bas-languedocienne d'aujourd'hui n'était pas le produit de la monoculture viticole, mais une donnée traditionnelle, ou, du moins, qu'au Moyen-Age déjà, cette région avait connu une « urbanisation » de la vie au village. Je fus sans doute influencée par les travaux d'histoire contemporaine de M. Agulhon, et c'est cette sociabilité originale des villages biterrois qui parut devoir être la partie la plus neuve de la monographie d'histoire rurale que je comptais écrire, étant bien entendu que pour l'analyse de la propriété paysanne, E. Leroy-Ladurie était, pour moi, la référence permanente. Je perçus l'apparente contradiction entre, d'une part, des solidarités socio-religieuses particulièrement vives dans ces villages biterrois, incarnées par des institutions charitables et pieuses précocement vigoureuses, et des institutions municipales spécialement développées, et, d'autre part, une civilisation agraire traditionnellement individualiste, et je fus tentée de remonter le cours de l'histoire pour en chercher les origines. A la suite de la lecture de la thèse de G. Fournier sur le peuplement rural en Basse-Auvergne au Haut Moyen-Age, il me parut essentiel de rechercher l'origine des villages. Leur toponymie gallo-romaine suggérait la permanence des villae et m'avait laissé penser jusque-là à un habitat médiéval hérité sans transformation radicale du peuplement gallo-romain. Je découvris alors la concentration de l'habitat des XI' et XII' siècles. La lecture de la thèse de P. Taubert devait, d'ailleurs, me confirmer l'intérêt d'étudier les modalités bas-languedociennes de l'incasteliamento pour appréhender bien des aspects de la sociabilité des siècles ultérieurs. Je pensais, en effet, que les circonstances et les causes de ce mouvement de concentration de l'habitat, dans la mesure où l'on pourrait les élucider, permettraient de mieux comprendre les formes bas-languedociennes de la société villageoise des XIII' et XIV' siècles. C'est ainsi que j'ai été amenée à consacrer toute une partie de mon étude aux années 95°- l l 50, celles de la mise en forme de l'habitat définitif. Pour l'étude de la conjoncture économique et sociale de cette période, j'ai beaucoup appris dans la thèse de P. Bonassie, et regretté que l'inégalité de la documentation ne me permît pas de reprendre ce modèle si rigoureux. Bien évidemment, j'ai pris appui sur les travaux languedociens de E. Magnou-Nortier, qui ont paru pendant que je travaillais à cette période; mais c'est avec un éclairage et dans un but tout différent que j'ai examiné les cartulaires du Biterrois. D'autre part, je n'ai envisagé les problèmes propres au groupe seigneurial et chevaleresque que dans la mesure où ils touchaient directement à la constitution des castra de la région, puisque je savais, pour en avoir à plusieurs reprises parlé avec elle, que C. Amado lui consacrait son étude. 8

Si la somme de ces lectures, auxquelles je dois ajouter cette synthèse d'histoire rurale qu'est la thèse de R. Fossier, fut le guide permanent des questions que j'ai posées aux documents, sans doute des intérêts familiaux pour la géographie et la sociologie politique expliquent aussi le type de travail historique que j'ai entrepris. Au terme de ce travail, non seulement je meSure tout ce que j'ai puisé dans les études d'histoire rurale plus ou moins récemment parues, mais je sais tout ce que je dois à ceux, nombreux, qui m'ont aidée. Je voudrais tout d'abord remercier M. Duby, mon directeur de thèse, qui pendant les premières années de mon travail m'a sans cesse guidée. La confiance qu'il m'a manifestée a été le meilleur des encouragements. Je dois aussi beaucoup à mes collègues historiens de l'Université de Tours, à l'amitié qui nous lie et à l'atmosphère chaleureuse dans laquelle nous travaillons. Mes collègues médiévistes en particulier, Bernard Chevalier, Christine Deluz et Jean Tricard m'ont écoutée avec tant de patience leur exposer les difficultés que je rencontrais et m'ont suggéré tant de solutions: qu'ils trouvent ici l'expression de ma gratitude. Et Jeanine Cels, qui a relu le manuscrit avec tant d'amicale efficacité. Que Noël Coulet et Jean-Louis Biget trouvent également dans ces quelques lignes toute ma reconnaissance pour les longues conversations que j'ai eues avec eux: leurs opinions érudites et si judicieuses m'ont beaucoup apporté. Si je n'ai pas toujours trouvé auprès des archivistes tout le soutien que j'aurais souhaité, je tiens pourtant à dire avec quelle gentillesse Edouard Baratier m'a guidée dans la découverte des richesses du fonds de Malte aux Archives des Bouches-du-Rhône. M. Gigot aussi m'a aidée dans mes derniers contacts avec les archives communales de l'Hérault. La célérité avec laquelle les Archives de la Haute-Garonne ont accepté de microfilmer de nombreux terriers m'a évité bien des fatigues et des déplacements. Je remercie également l'I.R.H.T. qui m'a libéralement prêté plusieurs ouvrages de sa bibliothèque, ouvrages qui furent essentiels à mon travail. Qu'il me soit aussi permis d'évoquer le souvenir de M. le Duc de Levis-Mirepoix, qui m'a si généreusement ouvert les passionnantes archives du château deLéran. Quant à ma famille, je sais tout le soutien qu'elle m'a apporté. Mon père m'a aidée beaucoup plus que j.e saurais le dire: quelles que soient ses propres occupations, il m'a donné d'innombrables renseignements dans les domaines les plus variés, a consacré des heures et des journées à discuter avec moi et à relire un manuscrit bien difficile à déchiffrer. Cet appui constant a été essentiel. Mes remerciements vont aussi à Francine Gramain qui m'a beaucoup aidée dans une première mise au point du texte; à André dont la rigueur exigeante m'a beaucoup appris. A Michel dont le dynamisme et la gentillesse m'ont permis de venir à bout de cet ouvrage. A Agnès, enfin, qui n'a jamais rechigné contre une mère absorbée par son travail. Mai 1979

9

Un grand nombre de documents, qui donnent lieu à citation en note ou en appendice, comportent tant de solécismes et de barbarismes qu'il s'est révélé impossible, sous peine de trop les alourdir, d'indiquer chacune de ces «erreurs» d'un « sic» ; ces citations sont donc tout simplement conformes au document d'origine. Je souhaitais citer in extenso certains documents auxquels je fais plus particulièrement référence dans cet ouvrage. Il se trouve que la plupart d'entre eux étaient déjà édités, ici ou là. J'ai cependant préféré les réunir, plutôt que de citer des documents inédits moins densément intéressants; ceux-ci font l'objet de citations plus courtes dans les notes.

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Etude liminaire

LE BITERROIS

L'aire de cette étude est l'arrière-pays de Béziers. Cependant, ce n'est pas la notion d'um/andurbain qui a retenu fondamentalement mon attention. Sans doute, Béziers est-elle, au Moyen-Age, une petite capitale régionale, centre d'une vicomté, puis d'une viguerie, siège d'un évêché, entretenant avec les villages des alentours des relations de commerce et de population, mais l'animation des campagnes environnantes par Béziers n'est pas telle, à cette époque, qu'elle doive dessiner le cadre d'une étude de société rurale. Ce serait fausser sensiblement la perception de la vie dans les villages que de l'orienter essentiellement sur les relations ville-campagnes. Mon champ d'observation, c'est un milieu rural, qui appartient aujourd'hui à la zone de la monoculture de la vigne. Sans pratiquer un déterminisme historique systématique, il convient, avant d'en analyser les composantes économiques, sociologiques et culturelles, d'en souligner les conditions morphologiques et climatiques.
LE CLIMAT

Le Biterrois est en premier lieu une terre méditerranéenne par son climat et sa végétation. Climat méditerranéen ou, plus précisément, baslanguedocien, dont je reprendrai rapidement les caractéristiques actuelles maintes fois décrites' : chaleur sèche de l'été, fortes averses de l'automne" douceur de l'hiver malgré la violence des vents d'ouest froids, équivalents du mistral des pays rhodaniens, printemps aux risques de gelée tardive. Les aptitudes agricoles de ce climat sont complexes: la sécheresse et surtout le déficit de précipitations de certains printemps sont un inconvé11

nient majeur pour la céréaliculture. En revanche, malgré le risque de gelées tardives -, les « saints de glace» du 26 avril au 6 mai - la viticulture y est aisée: R. Dion a montré l'avantage dont elle bénéficie, de n'avoir pas à soutenir les souches par des tuteurs, et la facilité de conservation d'un vin naturellement plus alcoolise avant que la chaptalisation ne permette aux vignobles septentrionaux de rivaliser avec le degré des vins méditerranéens. E. Leroy-Ladurie a souligné les oscillations à longue période du climat bas-Ianguedocien4. La documentation médiévale est avare en notations climatiques: les paysans languedociens ne sont guère marqués par les aléas de la météréologie quoiqu'en dise la tradition historiographique. Et l'habitude d'user comme seuls points de repère temporels des temps forts du calendier agricole, moissons et vendanges, empêche d'en connaître la date précise. La moisson semble commencer dans la deuxième quinzaine de juin et durer pendant la quasi-totalité de juilletj ; ces dates ne manifestent ni retard ni avance par rapport au cycle végétatif actuel et ne suggèrent pas de sensibles différences thermiques entre le XIII. siècle et l'époque contemporaine. Dans l'ensemble, les mentions de sécheresse sont très rares à cette époque6. Nulle part, on ne lit l'angoisse des consuls devant le manque d'eau potable; les quartiers de jardinage sont irrigués à partir de rivières peu importantes; si le règlement d'Aniane prévoit des mesures d'économie de l'eau, il ne s'agit pas de rationner, mais d'éviter le gaspillage? Or, dans le même temps, que d'inondations! La première moitié du XIV. siècle en est particulièrement bien pourvue8. Pessimisme des sources dans un pays qu'accablent la charge démographique et la pression fiscale, ou réalité? Ces inondations spectaculaires et parfois destructrices que nous livrent les sources médiévales, ne sont-elles pas tout simplement caractéristiques du climat méditerranéen? Depuis le début du xx. siècle, le Biterrois a connu en moyenne une crue grave de l'Orb tous les 3 ans9. Plus que la pluviosité automnale ou hivernale, ce sont les précipitations printanières que nous souhaiterions connaître: elles sont, en climat méditerranéen, parmi les facteurs essentiels de la récolte céréalière. Rien ne les indique. Les années 1270-12 80, caractérisées à plusieurs reprises par la 10 rareté des grains et l'abondance du vin laissent penser à des années à fort complexe héliothermique. Mais, dans l'ensemble, les XIII. et XIV. siècles ne semblent pas des années d'exacerbation de l'été chaud et sec méditerranéen.

LA VÉGÉTA nON

Région méditerranéenne par le climat et la végétation, le Biterrois est propre à la culture de l'olivier qui n'y gèle que très exceptionnellement. De sa végétation naturelle, je ne donnerai que quelques caractéristiques très rapides ". L'histoire de la mise en valeur médiévale, progressive, de la région me conduira à plusieurs reprises à essayer de la caractériser et d'évaluer les surfaces qui lui sont réservées. 12

La végétation naturelle varie suivant les précipitations et les conditions pédologiques: pins d'Alep dans les zones. les plus sèches et calcaires, chênes-verts dans l'ensemble de la région, chênes pubescents dans les zones un peu plus humides du Lodévois. Mais cette forêt a subi plusieurs degrés de dégradations par le brûlis. Incendiée de temps en temps, elle a donné naissance à la garrigue, association lâche de petits arbustes buissonnants: chênes kermès, cistes, romarins, entte lesquels pousse l'herbe à moutons, le brachypode rameux. Si le rythme des brûlis s'accélère, la garrigue elle-même n'a pas le temps de se reconstituer et la lande à asphodèles la remplace. Ces trois formations végétales, les textes médiévaux nous les mentionnent: boscum, garriga et pas/ural, dans des proportions qui ne diffèrent pas fondamentalement de la répartition actuelle. Dès cette époque, le « bosc » est toujours de taille médiocre, le « pastural » assez rare et la garrigue prédominante.
LA MORPHOLOGIE

Du point de vue géomorphologique, le milieu biterrois, tel que je l'ai délimité, est une zone basse. ]'en ai volontairement exclu la Montagne Noire qui est associée à l'économie des zones de plaine, mais participe à une civilisation pastorale de faible densité humaine, et d'habitat essentiellement dispersé en hameaux, tout à fait distincte du reste de la région. Comme tout le Ba.s-Languedoc, le Biterrois associe plusieurs types de reliefs: des affleurements rocheux, reliefs de calcaires secondaires, pauvres en sol, pierreux et quelques pointements ou petits plateaux volcaniques, échelonnés entre l'Escandorgue et la Montagne d'Agde; des terroirs de « soubergue » correspondant à des topographies variées dans les molasses, croupes, buttes, vallonnements et à un grand glacis alluvial, le « glacis du Biterrois », d'âge villafranchien, qui descend de 150 m environ, aux environs de Roujan, à 70 m à Béziers. Béziers, qui paraissait imprenable à l'époque de la Croisade des Albigeois, s'est implantée sur un éperon particulièrement abrupt de ce glacis; - en contrebas, la basse plaine est un complexe de terrasses alluviales peu élevées (8-20 m) et de rivages limoneux d'étangs, comblés par les deltas de petits fleuves côtiers. L'abondance des apports fluviaux à chaque crue a localement modifié le tracé des littoraux. Tandis qu'à l'est et à l'ouest, les reliefs calcaires s'étendent pour donner le plateau minervois et les garrigues montpelliéraines, limitant à une faible surface les bonnes terres de la plaine, le Biterrois est au contraire la zone où s'étalent le plus largement cailloutis pliocènes et alluvions quaternaires. Les calcaires secondaires y sont limités aux plis très compliqués du Saint-Chinianais et à la Clape, et les cours de l'Aude, de l'Orb et de l'Hérault ont ouvert de larges couloirs dans le monde des soubergues. Dans l'ensemble du Bas-Languedoc, le Biterrois est cettainement, avec la région de Lunel-Saint-Gilles, la zone la plus fertile. 13

C'est aussi une zone où le transit est particulièrement facile: la circulation est-ouest y est aisée comme ailleurs; mais la pénétration sudnord, vers le Massif Central, y est singulièrement facilitée par les cours de l'Orb et surtout de l'Hérault: de Lodève à Agde, le trajet est beaucoup plus facile que d'Anduze à Montpellier.
UNE RÉGION MALSAINE?

Région fertile, région de circulation facile, mais région malsaine; on a beaucoup insisté sur ces basses plaines, malariennes, dévorant la population, sur ces villages tombeaux en déficit démographique chronique, que viennent combler les migrations de montagnards attirés par la fécondité de leurs terreslZ, De cette idée, associée à celle de la montagne refuge contre la piraterie des barbaresques, le passage est facile à l'image de plaines saumâtres et mal égouttées, restées longtemps désertes parce que la mise en valeur s'y heurte aux mauvaises conditions sanitaires'}, Qu'en est-il exactement? L'hostilité réelle du milieu, la surmortalité qui y règnerait, rien ne l'indique ni ne l'infirme dans nos sources. Mais une chose est sûre, c'est que pas plus au Moyen-Age qu'à l'époque romaine ou préhistorique, le littoral n'a été une zone répulsive'4. L'extrême densité des établissements le prouve aisément et l'histoire de la mise en valeur médiévale du Biterrois n'est pas du tout celle d'une lente conquête de la plaine à partir des zones plus élevées'!, Bien au contraire, tout indique le caractère attractif des étangs d'une région sensiblement plus lacustre qu'aujourd'hui: leur exploitation systématique pour.1e sel, la pêche et la chasse a été un élément de la richesse des terroirs biterroisI6.
LES LIMITES DU BITERROIS

Si les conditions bio-géographiques et morphologiques dictent à l'évidence les limites Nord et Sud du Biterrois - au Sud, la mer et au Nord la limite du climat et de la végétation méditerranéenne'7 - il n'en est pas de même des frontières orientales et occidentales. Les structures économiques et politiques appuient des changements« naturels» moins perceptibles que ceux, évidents, qu'élèvent les escarpements des Causses ou de la Montagne Noire. J'appellerai ainsi non seulement la Montagne Noire elle-même, mais aussi ses prolongements orientaux, Monts de Pardailhan, de Faugères et de Cabrières. A l'Est, en effet, les garrigues de la Montagne de la Moure constituent une frontière administrative au XIII' siècle, limite entre les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, mais surtout une frontière économique, au-delà de laquelle l'influence de Montpellier comme place commerciale et artisanale ne subit aucune concurrence. La limite occidentale est la moins nette: les caractères biterrois s'atténuent peu à peu vers l'Ouest et les limites des régions biterroise et I!arbon14

naise sont floues. Pour des raisons morphologiques, économiques (densité de la viticulture), démographiques (le Narbonnais rural est moins dense que le Biterrois), d'habitat (le peuplement s'organise en Narbonnais en villages plus nombreux et moins gros), de vie communale (le consulat rural est rare en Narbonnais), il m'a semblé que la limite du Biterrois était à peu près une ligne NW-SE, passant par Villespassans, Quarante, Capestang et l'actuelle embouchure de l'Aude. Cependant, parce que de ce côté occidental, la frontière est loin d'être nette, je me suis souvent permis d'aller chercher en Narbonnais ou en Minervois, voire même dans les Corbières ou en Razès, les illustrations de phénomènes biterrois, lorsque les hasards de la conservation des documents les y avaient laissés plus parlants. Ainsi défini, le Biterrois est une petite région. Pour de multiples raisons, je l'ai préféré comme cadre de cette étude à celui, plus vaste, du Bas-Languedoc occidental, que je m'étais fixé initialement. En premier lieu, des raisons de méthode et de documentation: les sources sont particulière..-<C

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ment denses, permettant mieux qu'ailleurs de mesurer l'interaction des phénomènes et, en même temps, elles sont à la mesure de ma mémoire: rapprochant des renseignements de provenances diverses, j'avais, plus qu'ailleurs, une chance d'appréhender la complexité des relations sociales du village. D'autre part, on l'a vu plus haut, le Biterrois offre, me semble-t-il, un type particulièrement pur de civilisation méditerranéenne dans la tradition romaine, caractérisée par une urbanisation profonde et une intense activité d'échanges qui repose essentiellement sur une prospérité agricole. Les formes d'un développement économique de ce type, ses limites, la société qui l'engendre, m'ont paru, dans leur version méridionale, mériter qu'on s'attache à les éclaircir. En délimitant ainsi le Biterrois, je ne reprends, à proprement parler, aucune circonscription administrative traditionnelle: ni le diocèse de Béziers, ni la viguerie de Béziers, ni l'arrondissement de Béziers, mais un territoire voisin de leur intersection. C'est de la « civitas )) de Béziers telle qu'elle a été restituee par M. Clavel'8, que la région biterroise médiévale me paraît la plus proche; le plus étonnant est, en effet, la permanence de la limite occidentale avec le Narbonnais. Elle suggère, par delà le Haut Moyen-Age, l'importance de la tradition romaine.

LE PASSÉ ROMAIN

La conquête romaine a profondément transformé le visage du BiterroisI9. Auparavant, c'est un pays à la vocation rurale déjà évidente et de forte densité démographique, mais reposant sur la céréaliculture (même si
la vigne y est présente dès le V. siècle avo

J.c.) et

caractérisée

par un habitat

groupé'°. La richesse des sols, associée à des conditions biogéographiques proches de celles de la péninsule italienne, attire la population italienne". Cette arrivée massive modifie complètement les structures du pays. Non seulement, le Biterrois s'urbanise, mais comme dans tout le reste du Bas-Languedoc, les conditions de la vie rurale sont bouleversées. Le système domanial avec habitat dispersé succède à l'exploitation villageoise. La centuriation réorganise le dessin parcellaire. Les indigènes, rapidement romanisés, abandonnent leurs anciens sites d'habitat, adoptent les structures de la colonisation. On jugera de cette dispersion et de la domination du système domanial par un exemple: le seul territoire de la commune de Sauvian compterait au début de notre ère I2fundiaH. La production agricole se modifie en même temps. La prééminence de la céréaliculture s'atténue au profit, non pas d'une oléiculture rare et tardive'3, mais d'une viticulture en constante expansion. Vignoble bas, à l'africaine et non à l'italienne, il produit un vin qu'une tradition veut médiocre, mais le témoignage de Pline prouve bien qu'il n'en est rien'4. Dans.un premier temps, il fait prime sur le marché gaulois, puis envahit la péninsule italienne. Cette conquête du marché romain s'explique beaucoup 16

plus par une meilleure intégration de la région aux circuits du grand commerce international que par une amélioration de la qualité du vin biterrois. C'est aussi de l'époque de la romanisation du Biterrois que semble dater la tradition régionale d'élevage ovin dont témoigne le materiel archéologique des villae. Cette remarquable prospérité agricole est soutenue par des activités textiles, céramiqUes, verreries, à quoi il faut ajouter, car on la retrouve, essentielle au Moyen-Age, la préparation de la saumure. Le sel du Narbonnais a la précieuse réputation de conserver le poisson sans le dessécher, d'où l'importance des établissements industriels de salaison du poisson pêché en abondance dans la régionzs. La domination romaine a aussi apporté un réseau routier. L'axe privilégié est évidemment la via Domitia, sur laquelle s'articule tout un système routier. Au Moyen-Age ces routes demeurent les plus fréquentées. Les grands ouvrages, en particulier le viaduc de Ponserme, long de l 500 m, par lequel la via Domitia franchit l'étang de Capestang, est encore utilisé au seuil du xv. siècle, et, ailleurs, la via Domitia, appelée « chemin de la Reine Juliette », est l'itinéraire normal entre Béziers et Narbonnez6. Cette présentation très rapide du Biterrois antique permet de mesurer l'importance durable des orientations données à la région par la colonisation romaine; dans les structures de l'habitat, dans le réseau routier, dans les directions de la production agricole, nous les retrouverons plus ou moins nettes à la veille de l'époque féodale.

Al' H.\l'T

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L'histoire du Biterrois et plus généralement du Bas-Languedoc au Haut Moyen-Age est très mal connue: le vide documentaire est extrême. La tradition historique en fait un pays pillé par les« barbares wisigoths », puis opprimé et ruiné par la domination sarrazine, à laquelle les Francs mettent un terme, non pas en conquérants, mais en libérateurs. Pauvreté et dépopulation, rurale et urbaine, caractériseraient cette époque. La pauvreté est attestée par les habitats et les nécropoles dès le IV. siècle, régression en siècles, voire en millénaires, selon M. Gallet de SanterreZ7. Au même moment, la richesse de l'aristocratie éclate à travers les témoignages littéraires des aristocrates terriens des IV. et V. siècles. On la retrouve, cette somptuosité de la vie aristocratique, après un grand vide documentaire, dans la première source de même nature que nous ayons conservée, le poème de Theodulf, des premières années du IX. siècle: les cadeaux de verreries, coupes d'argent, armes, chevaux, dont il est comblé à Arles comme à Narbonne, sont éloquents. Comment concilier cette fortune aristocratique avec la dégénérescence économique de la région? N'est-on pas victime d'une double illusion, l'une issue de l'histoire très « anti-barbare >)du XIX. siècle, nourrie à une documentation strictement 17

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carolingienne et religieuse, et l'autre, qui associe systématiquement dépopulation et appauvrissement. Je partage l'impression de Mme Nortier qui, sans nier les effets de la conquête musulmane, puis franque, aboutissant à une indéniable dépopulation -l'existence de vastes solitudes est attestée, que vont peu à peu mettre en valeur les réfugiés espagnols et les nouvelles abbayes septimaniennes, comme Aniane, Gellone et Lagrasse, - pense que le Bas-Languedoc n'arrive pas exsangue à l'époque carolingienne28 et le Biterrois pas plus que h: autres régions.

18

Notes

LE BITERROIS

I. Sur les caractéristiques biterroises du climat bas-languedocien, Cf L. Chaptal, « le climat de l'Hérault », Annales tk rEcale Nationale ri'Agriculture de Montpellier, nouvelle série, tome XXII, 1932. 2. Cf J. Rougé, « Hydrologie de l'Hérault, fleuve côtier méditerranéen », Bu//. Soc. Lang. Géo., tome 30, janv.-mars 1959, pp. 55-62. 3. R. Dion, Histoire de la vigne et du vin... p. 57. Cependant, par défaut de vinification, les languedociens ne semblent guère profiter de cet avantage; Cf E. Le Roy Ladurie,
Languedoc, p. 27.

au XVI' siècle, Les paysans de

4. Les moyennes thermiques générales ne diffèrent guère que de 0,7° entre la deuxième moitié du XVlll' siècle et la première moitié du xx' siècle à Montpellier; mais ce faible écart cache de grosses différences saisonnières: l'été et le printemps sont à peu près aussi chauds qu'aujourd'hui, avec un cortège « d'années chaleureuses et lumineuses », années de vin, années sans foin, tandis que des hivers très sévères touchent gravement l'oléiculture (ib., chap. 1 : « Suggestions du climat », pp. 17-49)' 5. A. Bessan, en 1234, la moisson d'une condamine seigneuriale ensemencée en « bled» n'est pas commencée à la mi-juin; le fait est normal. Dans la première semaine de juillet, elle n'est toujours pas commencée, mais, cette fois-ci, le fait est anormal: il est dû aux complications d'un réglement de est empéchée succession (Cart. chap. Agde n° 261). A Pézenas en 1298, une assemblée de l'université par les moissons le 25 juin et donne blanc-seing aux cOllsuls pour traiter une affaire urgente; elle se réunit finalement le 28 juillet (A.M.P. B/2/6/9)' Les décimateurs de l'archevêque de Narbonne arrivent dans les villages des environs, les 25 et 26 juin pour le Minervois, et au début de juin à Moux et Ferrais au Sud de l'Aude (Reg. Aven. 122, Innocent VI, An l, part. II, tome 2, f" 46-48). 6. La seule mention médiévald'Agde...p.238). 7. est du 20 août IH4 à Adge (A.M. Agde DD 7-5°; Cf A. Castaldo, Le consulat

A.C. Aniane AA f" II ; Cf infra, chap. 2, p. 60, note I. 8. La région de Narbonne est particulièrement sensible aux inondations. Les consuls de Béziers, noircissant le tableau pour éviter le démembrement de la viguerie de Béziers au profit de Narbonne, rapportent que les inondations sont un fait commun autour de cette ville l'hiver et qu'on ne peut parfois pas y entrer pendant une semaine (A.M.P. A!7/4/Ij par. 75, 1344). Le fait est également attesté f" 44 par un document de 1313 (Cf A. Blanc, Documents pour servir à rhistoire du commerce...) « propter tempus yemalis supervenientis in quo regulariter fiunt et eminent et iminere consueverunt inundationes aquarum ». Pour de St Paul de Narbonne rapporte que « fuerunt vero nocte diluvia aquarum in l'année 13 3 2, la chronique Narbone propter quam inundationem aquarum fuerunt CCC domus disruptae et L personae mortuae » H. L. 5, col. 45). Béziers n'est pas épargnée non plus: en 1255, par exemple, une inondation de l'Orb détruit le couvent des Carmes (Doat, 60 f" 407). Vile supplique des consuls de Narbonne à Clément VI souligne la fréquence des inondations et la gravité particulière de l'allnée 1346, étant entendu qu'il est dans le ton de la supplique de ne pas affaiblir la position des suppliants: « propter inundationcs maximas maris et jluminum que hoc anno multo plus solita et etiam plus quam alias auditllmfllerit multoties excreverllnt »(Suppl. Clem. VI, n° 11 35, cité par H. Denifle, f" La désolation des églises... p. 59)'

19

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9. CfP. Carrère et R. Dugrand, partie « les crues», pp. "5-,87. la région miditerranéenne, p. '5 et J. Rougé (Cfci-dessus note 2) 3e

10. « Propter messes steriles et bladi karistiam imminentem bladi caristia in terra imminebat» (ib. t. 10, col. 125). I I. CfR. Dugrand, la garrigue montpelliéraine. « Un village 44. et R. Dugrand, tombeau 12. Cf M. Derruau, '31-132 et t. 2, graph. I). CfP. Carrère 14. CfM.

» (H.L. t. 8, col. '740, année '27 I) ; « magna

»... et E. Le Roy Ladurie,

Les paysans de Languedoc, pp.

Clavel, Béziers et son territoire dans l'Antiquité,

la région miditerranéenne, p. '5. p. JI.

'5. Telle est la thèse formulée par G. Galtier dans un article intitulé « Béziers, étude de géographie urbaine », Bull. Soc. Lang. Géo., 2e série, 30, 1948, p. t7. Les chapitres ultérieurs montreront que le phénomène inverse s'est produit en réalité: la mise en valeur s'est concentrée dans les périodes d'étiage démographique sur les terroirs les plus bas. 16. Sur les modifications du littoral et les assèchements des étangs, Cf infra 3e panie, chap. I, « le saltus au milieu du xu' siècle. » I 7. On voit que j'entends le Biterrois à un sens large, incluant le Lodévois, aujourd'hui des relations plus étroites avec Montpellier qu'avec Béziers. 18. CfM. Clavel, Béziers et son territoire dans t Antiquité, ici quelques unes des conclusions p. 23 I. 19, Je reprends de la thèse de M. Clavel. bien qu'il entretienne

20. lb. pp. 93-104. 21. lb. p. 59 et p. 295. 22. lb. carte 17 p. 300. est attestée par l'indigence des témoignages Z3' La faiblesse de l'oléiculture littéraires. A ce propos, le témoignage essentiel est celui de Sidoine Apollinaire, développement tardif de cette culture. Z4. M. Clavel, ib. p. 3 I 8. Z5. lb. p. 350. F. Benoit a aussi proposé de voir dans le temple de Vendrès, évoquent les marais salants, l'un de ces établissements de salaisons. archéoJogiques ce qui suggère et un

avec ses quadrillages

qui

26. lb. carte Z4, p. 416. Sur l'utilisation du viaduc de Ponserme, cf. E. Bonnet, Géographie générale du déPartement de l'Hérault, t. 3, p. 301, citant P. de Marca, Marco Hispanica J, 8, 9, p. 39. 27. Cf Histoire du Languedoc, sous la direction 28. E. Magnou-Nortier, de Ph. Wolff, p. 108. La société laïque et t Eglise dans la pro/lince ecclésiastique de Narbonne, p. 73.

20

Aspects monumentaux des villages du Biterrois aux XIIIeet XIVesiècles. Le cadre des relations sociales

Rien ne permet mieux de saisir certains aspects de la sociabilité des villages biterrois actuels que d'en observer le cadre monumental. Ces gros villages serrés, distants d'environ 4 kilomètres, forment, dans l'uniformité de la plaine viticole, de grosses masses compactes de tuiles rondes. Les rues s'enfoncent entre les façades jointives des hautes maisons; petites maisons des journaliers et des petits propriétaires, percées de fenêtres étroites, grandes maisons bourgeoises de la fin du XIX. siècle, aux fenêtres à balcons, masses aveugles des « caves» qui ne s'ouvrent que par un grand portail en plein cintre et dans l'obscurité desquelles on distingue à peine d'immenses foudres ou cuves. Derrière les maisons, parfois, des cours, trop petites pour qu'on s'y tienne; pas de potagers attenants à la maison. On est aux antipodes de la civilisation du casaI, ouche, verchère ou masure; ici, quitter son toit, c'est nécessairement aller dans la rue ou sur les places, d'où des relations de voisinage particulièrement actives. Comme la dimension de la plupart des villages est telle qu'il s'y organise des quartiers et que les relations sociales y sont particulièrement

détachées de la terre

~

rien ne rappelle explicitement dans le village le

travail agricole -, la sociabilité y prend un tour quasi-urbain. On a d'ailleurs souvent insisté sur cet aspect de petite ville qu'ont les villages bas-languedociens. Cependant, toute la vie sociale n'est pas décentralisée dans le cadre du quartier ou du voisinage immédiat; au village, tout le monde se connaît, 21

la communauté villageoise n'a pas perdu, par delà des dissensions internes, son unité qui se manifeste sur la place. Deux occupations symbolisent parfaitement les deux types de relations sociales: des groupes de femmes tricotent, assises, devant quelques maisons; sur la place ombragée de platanes, les hommes jouent à la pétanque et commentent les affaires locales. Tel est du moins l'aspect du cœur de ces villages biterrois que les

époques récentes ont peu modifié. L'explosion pavillonnaire du

XX"

siècle

s'est étalée dans des faubourgs éloignés. Même le XIX" siècle n'a pas apporté de transformations brutales. Les routes principales ne traversent pas l'ancien cas/rum,. elles passent en contrebas si le village est quelque peu perché, l'évitent ou le contournent s'il est en situation basse. Les villages biterrois n'ont pas connu de sauvages percées à travers le site primitif: le phénomène inverse s'est produit puisque les extensions du XIX" siècle ont peu à peu rejoint et englobé dans le tissu urbain les routes initialement extérieures au village. La modification la plus sensible de la partie ancienne de ces villages au XIX" siècle est la suppression de l'enceinte dont il ne reste aujotird'hui, au mieux, que quelques pans de murs plus ou moins remployés. Symboliquement, la transformation est essentielle; elle n'en reste pas moins extérieure à l'urbanisme castraI. Ce type d'urbanisme villageois est né au Moyen-Age. Au XIII" siècle, les grandes lignes du réseau de l'habitat sont en place: les villages recensés dans le document le plus complet que nous ayons à ce sujet, la liste des feux établie lors du projet de démembrement de la viguerie

de Béziers en 1344 I sont, à quelques exceptions près, les communes actuelles. Aujourd'hui, entre les villages, de grands domaines sont dispersés: ce sont les « campagnes », que signalent dans le paysage les pins de leurs parcs ou leur éolienne. Mais, au XIII"siècle aussi, il existait un habitat dispersé: quelques bastides seigneuriales, peu nombreuses, des vil/ae, agglomérats de quelques maisons, rescapées, nous le verrons au chapitre suivant, de l'ancien réseau d'habitat, et quelques mas. La plupart ont été transformées en domaine par des rachats et des remembrements bourgeois de l'époque
moderne'

.
d'une dispersion primaire s'est ajoutée, par la

A cette survivance

suite, une dispersion secondaire, nouveaux domaines créés ou divisés. La dispersion contemporaine est donc plus nombreuse, mais le système global, gros village serré et dispersion intercalaire, n'a pas changé dans son principe, sinon dans sa forme sociale. Ces gros villages du Biterrois sont installés dans des sites très variables: les uns sont construits sur une éminence, d'autres profitent d'une dénivellation, d'autres enfin sont bâtis dans une zone plane. L'habitat très perché, de type provençal, ou, mieux encore, latial, n'est nullement la règle générale; il est même rare. Le point commun à tous les villages du Biterrois, ce n'est pas leur site, mais leur urbanisme. En première approximation, disons que le village biterrois est, dès le XIII"siècle, un castrum, c'est-à-dire un centre d'habitat
22

rural groupé et fortifié à la manière d'une petite ville. Cette disposition de l'habitat n'est pas spécifique du Languedoc; on la retrouve dans de nombreuses régions de l'Europe méditerranéenne. J'ai gardé le terme de castrum!, car iln'y a pas d'équivalent français correct: château évoque par trop l'habitat seigneurial, isolé des maisons paysannes, et le « fort» contient l'idée de réduit fortifié, qu'exprime d'ailleurs le terme latin de fortia, utilisé pour certains noyaux d'habitat biterrois. Le castrum comprend, d'ordinaire, plusieurs dizaines de foyers, dépassant parfois la centaine au seuil du XIV" siècle: c'est un gros village.
UN HABITAT COMPACT

Dans le castrum du XIII" siècle, l'habitat est serré: l'urbanisme s'organise autour de ruelles qui s'élargissent à certains carrefours en petites places, les« plans »4. Ces ruelles sont de largeur irrégulière, tantôt s'évasant, tantôt se resserrant. Elles sont bordées des façades des maisons dont l'alignement, plus sinueux que géométrique, est coupé par des venelles et des impasses parfois couvertes qui desservent les habitations situées dans l'intérieur des pâtés de maisons et les cours intérieures5. Ce type d'urbanisme semble, dans ses grandes lignes, semblable à celui du centre des villages actuels.
LA PLACE PUBLIQUE

Dans la masse des maisons s'ouvre la place. A l'origine assez petite, et, sans doute, agrandie suivant les besoins et les possibilités6. Il est difficile de se fonder sur l'emplacement actuel de la place pour juger de celui du XIII" siècle. Aujourd'hui, elle est parfois au centre, surtout dans les bourgades; parfois, aux limites de la partie ancienne et des extensions tardives, près de l'enceinte. Si l'on en croit les registres de reconnaissance du XIV" siècle, elle serait, au XIV" siècle dans le castrum, sans jouxter l'enceinte, donc plutôt dans une situation centrale. Les places excentrées actuelles seraient sans doute des aménagements post-médiévaux, peut-être contemporains de la destruction des murailles. C'est là que se réunit l'université du village en temps normal. Au cours du XIII" siècle, on prend conscience de sa vocation communale et elle est désignée alors comme plathea publica. En dehors des temps de réunion de l'université, elle semble bien jouer le rôle qu'elle a encore dans les villages biterrois d'aujourd'hui, dans la mesure où s'y concentre l'essentiel de la vie de relations: au hasard des témoignages reçus lors de diverses enquêtes, on constate que les habitants interrogés ont souvent été témoins d'événements qui se sont produits sur la place du village, comme si elle était déjà un lieu de rassemblement à la fin des journées. L'ÉGLISE On s'attendrait à voir l'église dominer cette place. C'est rarement le cas en dehors des seigneuries ecclésiastiques. L'église est souvent rejetée 23

sur les bords du cas/rum,. elle fait alors partie intégrante de l'enceinte. Elle s'élève parfois aussi au barri. Pour interpréter de manière satisfaisante cette situation de l'église, il faudrait la mettre en rapport, non seulement avec la nature de la seigneurie, laïque ou ecclésiastique, mais aussi avec sa date de construction. On pourrait alors préciser ce point essentiel de l'urbanisme castraI: les relations topographiques de l'église et du village sans trop en écraser l'évolution. En l'absence d'une datation précise des églises, établie par des archéologues, il faut se borner à des constatations élémentaires. La plupart des villages biterrois ont des églises gothiques, de taille proportionnelle à leur importance médiévale: 5 travées larges pour un gros bourg comme Laure, 3 ou 4 normalement, 3 travées pour les plus petits comme Villespassans, ou la partie médiévale de l'église de Bize8. A quelques exceptions près, qui sont souvent des extensions gothiques ajoutées à une nef romane, ces églises, comme il est normal dans le gothique méridional, ont une nef unique, sans bas-côté, avec des chapelles latérales, qui semblent souvent des ajouts très postérieurs9. L'autre caractéristique est une abside d'ordinaire moins large et moins haute que la nef. On pourrait croire que la différence entre le module de l'abside et celui de la nef tient à un agrandissement des plans en cours de construction; ce n'est pas sûr, car déjà les églises romanes de la région sont construites suivant ce plan 10. Aussi bien, à la suite de M. de Dainville, j'y verrai plutôt la marque d'un certain conservatisme des constructeurs. Quant au plan sur nef unique, également traditionnel en Bas-Languedoc, il serait dû à plusieurs facteurs, d'économie et de psychologie collective, la prière étant plus « commune» si le regard n'est pas arrêté par des alignements de piliers.

Les églises gothiques sont datées par M. de Dainville de la fin du XIII'
et du XIV' siècle". Plus vastes que l'église romane qui les précédait, elles ont offert un nouveau cadre aux dévotions paroissiales, mais aussi modifié localement l'urbanisme villageois et contribué à resserrer le tissu dejà très dense des constructions dans les villages de cette époqueIZ. De moindre importance pour l'urbanisme au sol, les clochers construits à cette époque modifient le paysage villageois'3 et ajoutent alors leur nouvelle élévation aux tours des seigneurs laïques.

LA MAISON PAYSANNE

Bien que le mur mitoyen et les façades jointives soient la règle au XIIIe siècle, les maisons sontloin d'être identiques et uniformes. Les notaires utilisent plusieurs termes qui correspondent à plusieurs types de bâtiments. De la plupart des textes conservés, il ressort une opposition entre la domus, ou, moins fréquemment, mansio, et l'esfare ou manse. Il semble que la domus soit la maison unitaire, tout entière abritée par un seul toit, tandis que l'esfare est un ensemble composite constitué de plusieurs bâtiments, ordon24

nés autour d'une cour'4. En somme, la domusoccupe au sol une surface réduite, tandis que l'estare s'étale au sol beaucoup plus largemene s. L'emploi d'un terme ou de l'autre ne préjuge pas nécessairement de la fonction du bâtiment: une domus peut être un atelier (operatorium), ou un entrepôt à grains, foins ou bois'6 ; néanmoins, dans ce terme l'idée d'habitation semble prépondérante, tandis que l'estare évoque à la fois l'habitation et le centre d'exploitation des terres. N'en concluons pas cependant trop vite que la domus est la maison du pauvre et l'estare celle du riche, l'un ayant des terres, l'autre étant brassier. En effet, il existe des bâtiments d'exploitation indépendants de toute maison d'habitation, notamment des celliers. Ainsi, à la fin du XII<siècle à Pinet, le Chapitre d'Agde perçoit des usages sur l 5 manses, 6 celliers et 23 biens non précisés'7. Des 6 celliers, 4 sont indépendants et 2 sont compris dans la redevance due par le manse, mais rien ne prouve qu'ils font partie des bâtiments du manse, bien au contraire. Ainsi, comme encore aujourd'hui, la « cave » ou cellier ne fait pas toujours partie de la demeure. Quant aux autres bâtiments d'exploitation, les documents ne précisent jamais leur usage; le vocabulaire notarial des registres de reconnaissance ne connaît ni étable, ni bergerie, ni porcherie. N'yen avait-il pas parce que le bétail était à l'extérieur du castrum? Sans doute est-ce le cas de nombreux troupeaux de moutons confiés à des bergers dont beaucoup habitent en dehors du castrum, près des garrigues. Néanmoins, il y avait du bétail de toutes sortes, surtout bœufs et ânes, dans le village, puisque les officiers royaux arrivant inopinément, au milieu du XIIIe siècle, peuvent les prendre en gape, puisque tel paysan trouve ses bœufs morts un matin dans sa curtis' . Il faut donc invoquer pour expliquer cette lacune, l'imprécision du vocabulaire notarial et peut-être, dans certains cas, la juxtaposition sous le même toit de la famille et de son cheptel. Seule, l'archéologie pourrait trancher. Au seuil du XIIIe siècle, les stare sont encore plus nombreux que les domus dans le castrum. L'exemple de Lézignan-la-Cèbe est parfaitement conforme à la moyenne générale: 10 stare pour 6 domus dans les reconnaissances aux Hospitaliers'9. Ajoutons qu'ici et là, il Y a place pour un verger ou un patu, sans oublier le dégagement apporté par les cours des stare. L'espace bâti prime déjà sur l'espace à l'air libre, l'habitat est compact mais . pas entassé.
D'ordinaire, les reconnaissances de fiefs et de censives sont trop peu cohérentes dans leur localisation pour permettre de reconstituer schématiquement, ne serait-ce qu'un groupe de maisons. Cependant, 2 textes du Cartulaire du Chapitre d'Agde permettent de dresser un plan grossier d'un ensemble de bâtiments de Marseillan vers (( aérées )) ; 1200, belles maisons de riches villageois (cf. schéma), particulièrement on pourra, à partir de cet exemple minimum, imaginer la compacité des castra biterrois au Mqyen- Age. Les dimensions des différentes parcelles n'étant pas données, les proportions du croquis sont des suppositions.

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A cette époque, la maison en hauteur est l'exception, elle est encore signe de distinction sociale. Sans doute est-elle déjà une maison de pierre, ou, du moins, la maison de pierre n'est pas exceptionnelle20. Elle est normalement couverte de tuiles: la fréquence des fours à tuile, un dans chaque cas/rum au moins, en est la preuve". La comparaison entre les données textuelles de cette région et les résultats de l'archéologie en Provence, à Rougiers principalement, fait apparaître la spécificité du cas/rum bas-languedocien: on ne trouve ici ni l'absence totale de bétail, ni celle de jardins ou vergers entre les maisons, ni l'existence précoce d'un étage, caractéristiques de Rougiers. Le jeune cas/rum bas-languedocien, moins perché, se dote d'un espace bâti plus vaste.

LES TRANSFORMA TIONS DU XIV' SIÈCLE

Certains traits de cet habitat castraI sont sensiblement modifiés par la hausse démographique du XIII' siècle et des premières années du XIV' siècle. Dans une enceinte qui ne se modifie plus guère, - nous le verrons plus loin -, et malgré l'éclatement de l'habitat hors des murs, la pression est telle que la maison se modifie. Malheureusement, le vocabulaire notarial se fait plus imprécis et les modifications ne nous sont pas parfaitement claires. Le premier trait de l'évolution est la disparition quasi complète des espaces non bâtis dans le cas/rum: le verger, le patu et le ferratjal n'y sont plus qu'exceptionnels, les maisons s'entassent. On s'est d'abord partagé l'espace au sol: bien qu'aucun partage de ce type ne nous soit précisément transmis, il est vraisemblable que les divers bâtiments du manse initial sont souvent devenus les domus de chacun des héritiers. Aussi bien, au XIV' siècle, le manse est-il devenu fort rare: les reconnaissances et les ventes ne mentionnent plus guère que des domus et des hosPicia sans que, ni la valeur des cens, ni les confronts, ne permettent de distinguer entre ces deux termes, plus ou moins synonymes sans doute. 26

Puis, la maison s'élève. Sans doute la maison à étages est-elle encore rare, mais au XIV' siècle, on commence à en trouver des mentions, voire même des maisons comportant des appartements distincts, un par étage". Ainsi, la maison est encore individuelle au XIV' siècle, mais apparemment moins vaste qu'au XII' siècle et au début du XIII' siècle. L'individualisme de cette situation est tempéré par le résultat des partages du manse originel : le voisinage est souvent familial, frères et sœurs habitent côte à côte, beaucoup plus au XIV' siècle qu'auparavant. L'entassement n'est pas le même dans tous les castra car l'accroissement démographique n'a pas été égal au cours du XIII' siècle. Tandis que certains végétaient, d'autres drainaient la population des environs, qui s'ajoutait au croît naturel. Cers est un bon exemple de ces castra sans avenir: en 1344, il ne compte que 30 feux; dans les reconnaissances faites en 1337 aux Hospitaliers, il y a encore 2 hosPicia, chacun avec son patu. Les proportions sont très différentes dans des castra connus par les reconnaissances seigneuriales assez complètes du Fonds Thézan du Château de Léran, Conas, Pouzolles et Espondeilhan2~.
PARCELLES BATIES ET ~o~ BAnES DA~S LES CASTRA BITERROIS AU XIV' SIÈCLE

Nombre de feux en I 344

Nombre

de bâtiments reconnus

Nombre d'espaces non bâtis reconnus jardins ou ferragines

domus ou hospicia Canas
Espondeilhan Pouzolles

manses

patus

aIres

88
j6 88

1°4 4°
17

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Une pareille densité démographique des villages pose certainement de gros problèmes d'hygiène. Dans le castrum, nous l'avons vu, stabulent des bêtes. Près des maisons, certains entassent leur fumier24. On comprend l'attention que portent les consuls à tout ce qui concerhe la propreté des lieux2! .

LES QUARTIERS

L'entassement n'est pas non plus égal partout et l'on voit se dessiner de petits quartiers aux physionomies distinctes, urbanistiques et sociales, moins congestionnés quand ils sont habités par les plus aisés. D'abord, les alentours de la place, dominés parfois par l'église, et sur laquelle donnent les maisons des plus notables familles, celle des damoiseaux - nous y reviendrons plus loin à propos de l'habitat seigneurial - et celles de quelques riches familles. Dans l'ensemble, il y a une certaine homogénéité 27

sociale des quartiers: les environs immédiats de la maison d'un damoiseau sont « bien habités ». Faut-il voir dans ce phénomène une volonté de ségrégation sociale ou tout simplement les conséquences des qualités de la topographie, invisibles dans nos documents? De toutes façons, la physionomie sociale d'un quartier n'est jamais un phénomène strict; partout, les petites maisons côtoient les ensembles des bâtiments plus riches. La « distinction» d'un quartier n'est qu'une affaire de moyenne, suivant que les riches et nobles sont majoritaires ou très peu nombreux. A la nécessité de desserrement répond la création du barri. En effet, au pied de l'enceinte, le croît démographique et la tranquillité du XIII' siècle ont fait éclater l'habitat. Certes, les textes du xne siècle mentionnent un barri, mais c'est à partir de 1250 qu'il s'étend considérablement. Là, touchant les murs du castrum, les maisons sont encore serrées, mais coupées de temps en temps par des jardins ou des vergers26, et les habitants disposent souvent de plusieurs maisons contiguës, constituant sans doute les éléments d'importants centres d'exploitation: ainsi, à Azille, en 1335, G. de Podio reconnaît aux Hospitaliers cinq hosPicia contigus et un verger27. Les possibilités qu'offre le barri de s'étendre, ont attiré des notables, peut-être récemment enrichis. Dans le castrum : les vieilles familles, notaires, prêtres, et les nouveaux arrivants28 qui, sans doute, logent dans des maisons étroites laissées par ceux qui s'installent au barri. A cette époque, habiter à l'intérieur des murs n'est plus signe de distinction sociale.

L'ENCEINTE DU VILLAGE

Si l'enceinte du village n'est pas une barrière sociale, elle n'en est pas moins une des caractéristiques les plus visibles de l'habitat biterrois. Cette enceinte comprend toujours un fossé, la cava; à l'intérieur de ce fossé, certains castra ont un mur, continu ou discontinu, auquel s'appuient des maisons29. Là où manque le mur, il est vraisemblable que les maisons, toutes jointives, si l'on en croit les confronts, offrent la disposition du fort, soit une paroi à peu près aveugle, constituée par les maisons elles-mêmes. Quelle que soit la nature de l'enceinte, fossé seul ou fossé doublé de murs, les points fragiles du système, les portes, sont fermées par des portails à herse. Un gros castrum comme Capestang en a plusieurs, un pour chaque route; parmi eux, le portail de Saysses sur la route de Puisserguier, le portail de Saint-Martin sur la route de Ramejean. Même chose à Aniane, tandis que les petits castra n'en ont qu'un. Au milieu du Xlne siècle, l'enceinte est étanche; de nombreux récits d'exactions commises par les premiers officiers royaux l'impliquent. L'un deux surgit avec ses hommes, ferme le portail, emprisonne par surprise dans le castrum troupeaux et habitants, qui doivent le payer pour en obtenir la réouverture 3°. Mais la clôture est mal entretenue. A Quarante, dès 1288, il faut fermer des trous dans l'enceinte par des poutres et des morceaux de bois pour clore le village3 I, et au milieu du XIV' siècle, lorsque le Prince Noir s'avance de l'Ouest jusqu'à Capestang, 28

la plupart des enceintes villageoises grève le budget communal.
L'HABITA T SEIGNEURIAL

sont en piteux

état, leur réparation

Dans le castrum-type, la fortification essentielle, on le voit, ce n'est pas la demeure du seigneur, mais bien l'enceinte, publique en quelque sorte, du village. Des transformations ultérieures, dans de nombreux castra ont dû altérer cette disposition; il est possible, en effet, que des aménagements de l'époque moderne, comme à Maureilhan ou à Puissalicon, aient profondément modifié l'aspect du centre du village, qu'occupe alors un « château ». Mais au XIIIe siècle, dans la plupart des cas, il n'y a au centre du village qu'une tour, un donjon, qu'aucun seigneur n'habite et dont, dans certains cas de co-seigneurie tenue en fief, les seigneurs se partagent la garde32 successivement dans l'année. Les familles seigneuriales habitent alors des maisons dans le cas/rum. Elles ne se distinguent des autres que par leur hauteur et leur taille, encore que ce type de construction ne leur soit pas réservé, puisque de riches familles non chevaleresques en ont aussi au XII" siècle. Ce sont des solarium, maison à étage, peut-être munie d'une galerie. Certaines sont connues par des détails architecturaux qui constituent leur luxe extérieur, comme la maison du portique à Marseillan. La plupart dominent, je l'ai dit, la place du cas/rum de leur hauteur, comme celle de P. Raimond de Montpeyroux à Montpeyroux33, ou celle du Chapitre d'Agde à Vias. Mais ce ne sont pas des maisons à fonction militaire. La Milice du Temple, elle-même, seigneur de Lézignan-Ia-Cèbe, occupe au centre du cas/rum, un vaste espace dans lequel s'imbriquent nombre de maisons villageoises; rien, à son sujet, dans l'énoncé des confronts, n'y évoque le militaire, ni tour, ni murailles34. Au cours du XIIIe siècle, le terme de solarium disparaît; sans doute la construction à étages se vulgarise-t-elle, et on voit apparaître une caractéristique propre à la maison du lignage chevaleresque, le colombier ou la tour privée35 qui évoque le paysage des villages italiens et leur profusion de hautes tours. Elle est un signe de distinction sociale et non le point d'appui de luttes entre les diverses familles chevaleresques, bien rares d'ailleurs, dans la paix royale que connaît cette région à partir des années 125 o. Mais même à cette époque, les demeures seigneuriales restent mêlées aux maisons des autres habitants36. Cependant, il existe des exceptions à ce schéma général dans lequel l'autorité seigneuriale est symbolisée par un donjon inhabité, qui n'a guère de fonction militaire, et où le seigneur demeure dans le cas/rum au milieu des villageois. Ce sont toUs les cas où l'habitat seigneurial est réellement séparé des maisons villageoises. Le premier type d'exception installe le château seigneurial, seul édifice à valeur défensive, sur une éminence, tandis que le village s'établit, plus ou moins groupé, au pied du château, très en contrebas. Ce système, qui est le cas normal dans nombre de régions, la Catalogne par exemple, existe en 29

Bas-Languedoc, mais rarement dans la plaine: je ne l'ai rencontré que sur les rebords de la Montagne Noire ou dans les Corbières, ou encore pour quelques castra particulièrement haut perchés, comme celui de Montady au XIIIe siècle. A Termes, dans les Corbières, tous les villageois sont des barriani, le castrum, dominé par la tour commune aux deux co-seigneurs Raimond et Guillaume, étant réservé à leurs deux demeures séparées par un mur (paries) et peut-être à celle de leurs chevaliers; l'église paroissiale est alors construite au barrin. Vraisemblablement, ce type d'habitat seigneurial est archaïque; c'est celui des premiers castra, celui du cinctus superior de Peyriac, en 1140, et de la plupart des noyaux fortifiés primitifs38. L'autre système, également archaïque, est plus courant dans la plaine biterroise et correspond à un site moins perché: au centre du village, un habitat seigneurial fortifié, entouré d'une auréole plus ou moins parfaite de maisons villageoises, elle-même ceinturée d'une seconde enceinte, analogue on n'en en somme à la « rocea castri )) du Latium. Mais en Bas-Languedoc, connaît pas le processus originel et on ne sait si les maisons paysannes se sont installées dans la basse-cour du château seigneurial ou si l'enceinte villageoise est nettement postérieure à la construction du château et plus communale que seigneuriale. Il semble que l'unicité de la seigneurie ait conservé ce type d'habitat seigneurial plus intact, tandis que dans les villages de co-seigneurie, les domus seigneuriales ont été plus rapidement englobées dans les maisons des paysans39. Il n'est pas toujours simple de repérer clairement dans les documents à quel type appartient un village castraI et les données du terrain sont trompeuses, car les châteaux qui dominent aujourd'hui certains villages datent du xvue siècle et leur construction a pu modifier très sensiblement l'aspect du village. Il faut pouvoir vérifier dans les textes des XIIIe et XIV. siècles que le caput castri est habité et fait partie de la demeure seigneuriale pour pouvoir affirmer qu'il y a encore un château dans le castrum40. Les documents en montrent trois cas sûrs, fun date du début du XIIIe siècle, c'est celui de Thézan4I, f autre, celui de Puissalicon, est encore attesté en 1343"', le troisième est à Boussagues, loin au nord, dans la région de Bédarieux. Malgré cette localisation marginale, il mérite qu'on sy arrête, car il est exemplaire d'une évolution courante. En effet, Boussagues nous offre l'exemple d'une famille seigneuriale abandonnant sa résidence du donjon pour venir s'installer dans le castrum au milieu des maisons paysannes. En 1199, Boussagues a un castrum vetus, distinct du castrum, lequel

comprendles maisons des villageois,. en I261} le castrum vetus est devenucaput
castri. Est-il habité? Il est difficile d'être complètement affirmatif, mais la mention d'une domus nova de la famille des seigneurs de Boussagues en 12f6 laisse à penser que les installations du caput cas tri ont peut-être été délaissées pour une demeure plus confortabM]. Une telle évolution est rePérable plus tôt à Touroulle : dès Il fa, l'oncle de R. Hugues} co-seigneur de Touroulle, a son stare à f extérieur du caput castriH.

Il semble donc qu'habiter le caput castri est pour le seigneur du XIV. siècle une sorte d'anachronisme. Lorsqu'ils y habitaient, un goût 30

nouveau du confort et de l'espace a poussé seigneurs et chevaliers hors du réduit primitif, que l'enceinte récente du castrum villageois a vidé de la majeure partie de son efficacité défensive. De très nombreux exemples nous montrent que cette résidence seigneuriale, au milieu de la population castrale, n'est sans doute pas toujours originelle, mais qu'au moins dans certains cas, elle résulte d'une évolution qui s'est produite entre l l 50 et 1250, peut-être plus précoce en plaine que dans l'arrière-pays. Cette nouvelle implantation des demeures seigneuriales est à rapprocher d'un autre fait: au seuil du XIV' siècle, nombre de textes qualifient tel co-seigneur du castrum d' « habitator castri de... »41, exactement comme on le ferait de n'importe quel villageois, et cette dénomination exprime en quelque sorte l'appartenance de ce co-seigneur au village, sinon à l'universitas castri elle-même. Conséquence de cette résidence seigneuriale au milieu des villageois? Nul doute, en tous cas, que la forme de l'habitat seigneurial ne soit un élément à retenir des relations entre la communauté villageoise et les seigneurs.
LE PLAN

Il est difficile de reconstituer les plans ou les types de plan des castra du XIV' siècle d'après l'aspect des villages actuels. Aujourd'hui, la distinction essentielle me semble être entre les plans réguliers et les autres. Les plans réguliers appartiennent à de petits villages dans des sites plans. Les uns sont cons,titués d'auréoles concentriques, centrés autour d'une tour ou de l'église comme à Alignan ou à Aigne en Minervois. D'autres, plus rares, ont un fort sur plan carré, comme à Bassan ou à Trausse. On pourrait penser à un plan organisé d'emblée de manière géométrique sur initiative seigneuriale, comme dans certains castelnaux aquitains étudiés par B. Cursente. Mais aucune preuve documentaire ne subsiste d'une telle initiative dans le Biterrois et les plans réguliers, peu nombreux ici peuvent aussi bien correspondre à des remaniements tardifs, postérieurs à 13 50, d'un site d'habitat antérieur. Le fait est à peu près sûr pour les plans carrés, possible pour les plus beaux des forts circulaires. Mais, ces remaniements ne font que-reprendre de manière plus systématique et régulière le plan de castra plus anciens, plus tributaires du relief et plus désordonnés. Les plus fréquents sont:

du site ou d'un courbes de plus

le plan radio-concentrique

dont

le centre

est la partie

la plus haute

habité; le plan en éventail des villages établis sur le versant d'un plateau « pech ». Il s'apparente au plan concentrique: les rues épousent les du niveau, reliées entre elles par des ruelles qui suivent des lignes grande pente et sont, parfois, aménagées en escalier; - un tracé en demi~lune, plus rare, correspond à un réseau moins bien organisé lorsque le « centre)} du village s'est établi en bordure d'un escarpement qui limite brutalement le site habitable.

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Tous ces plans, radio-concentriques, en éventail, en demi-lune suggèrent que le village s'est formé autour d'un point central qui fut d'ordinaire le château, parfois une église, suivant des modalités qui seront l'objet des chapitres suivants.
CONCLUSION

Au XIII" siècle, 1'« urbanisme» villageois qui a prévalu jusqu'au XIX" siècle est en place. A l'intérieur de son enceinte, le castrum rassemble des maisons serrées les unes contre les autres, illustrant la solidarité communale: l'aménagement de la place, des rues et de la circulation, des fontaines en constituent un élément essentiel. Il indique, aussi, que cette solidarité communale se défend contre l'extérieur auquel elle offre, malgré le barri, un système peu avenant de fossé et de mur. A première vue, cette communauté ne semble pas dominée par l'organisation commune de la piété paroissiale, puisque nombre de castra n'enferment pas l'église dans le cercle de leur enceinte. Il est vraisemblable que les liens de voisinage sont particulièrement forts dans ce village si compact et ceci d'autant plus que les partages successoraux du manse initial ont installé côte à côte frères puis cousins: le voisinage est souvent renforcé par l'attache familiale. Le triomphe du cas/rum et la communauté villageoise qui l'habite, rien ne le montre mieux que l'installation des familles seigneuriales et chevaleresques en son sein, après l'abandon d'un probable réduit fortifié ayant occupé initialement le centre du castrum. Leurs tours et colombiers dominent les maisons villageoises. Nous trouvons là une image des relations de domination et de coexistence des nobles et des villageois. Cependant, ce cas/rum triomphant est déjà sclérosé: l'enceinte ne change plus et la place manque; l'adoption de la maison à un étage est une solution à l'entassement au sol, mais c'est l'éclatement de l'habitat à l'extérieur de l'enceinte qui l'emporte, tentant notamment tous ceux, héritiers de vieilles familles et jeunes, qui ont besoin d'espace. Or, ce cadre monumental, révélateur des tendances principales d'une sociabilité qui demeurèrent, par delà les nuances chronologiques, jusqu'au XIX" siècle, n'est pas une donnée permanente de l'histoire régionale: il est une création des XI" et XII" siècles. Le processus de concentration est une révolution très profonde de la civilisation rurale bas-languedocienne. Aussi bien, c'est par l'analyse de ce processus et en essayant d'en rechercher les tauses qu'il me paraît nécessaire d'aborder l'étude de ces communautés villageoises, somme toute assez jeunes.

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cliché I.G.N.

Le castrum en contrebas du nord-ouest d'une Au sud-est, ch. VI).

d'Abeilhan, avec la place publique dominée par l'église; le barri s'étend castrum vers le nord-ouest, le castrum étant lui-même établi à l'extrémité petite éminence qui domine de quelques mètres les terroirs environnants. au bord de la rivière, la Thongue, ['ancienne villa de Pozag (cf. lIe partie,

cliché I.G.N.

Le village de Puissalicon est le type même du nouvel habitat castrai perché. Au centre, le château seigneurial fortement remanié à l'époque moderne et la petite église paroissiale accolée au château, dominent une place publique exiguë. Entre le village actuel et le Libron à l'ouest (qui ne constitue pas la limite occidentale du territoire communal), la chapelle Saint-Etienne et son très beau campanile roman. On remarquera que le castrum n'est pas le pôle unique du réseau des chemins: certains en ont des directions indépendantes.