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Villages médiévaux en Bas-Languedoc

472 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 88
EAN13 : 9782296393028
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VILLAGES MÉDIÉVAUX EN BAS-LANGUEDOC
TOME 2

COLLECTION

CHEMINS

DE LA MtMOIRE

Monique

BOURIN-DERRUAU

VILLAGES MÉDIÉVAUX EN BAS-LANGUEDOC
GENÈSE D'UNE SOCIABILITÉ
Xe -XIVe

siècle
2

Tome

La démocratie

au village

XIIIe- XIVe siècle

Editions L'Harmattan 5-7, tue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan} 1987 ISBN: 2-85802-8 II-7

III.
Le
XIIIe

siècle

Le XIIIe siècle est dans l'histoire des villages biterrois, comme de bien
d'autres campagnes méditerranéennes, une époque où il se passe très peu de choses. Paradoxe pour ce pays secoué par la Croisade des Albigeois et ses séquelles durant plus de trente ans. En fait, le XIIIe siècle prolonge et parachève les créations de la période précédente. C'est à cet épanouissement : d'une économie rurale en pleins défrichements, d'un artisanat actif et d'un commerce qui anime nombre de marchés locaux, d'une vie familiale sans changements notables et sans graves conflits, d'un groupe social qui se structure de manière de plus en plus nette excluant certains éléments étrangers, d'institutions qui manifestent une certaine réflexion démocratique, que cette partie est consacrée. Passée la période de la constitution du cas/rum et de la gestation des institutions municipales s'ouvre, pour les villages biterrois, une phase de développement sans nouveautés majeures. Les virtualités de l'époque précédente s'épanouissent: le cadre monumental s'agrandit sans grave altération aux plans primitifs et la vie communale s'organise officiellement:
les consulats

-

ou d'autres

formes

qui s'en rapprochent

-

s'installent

à la

place des anciennes institutions informelles. Le premier intérêt de cette époque est de permettre l'analyse du fonctionnement de ce groupe social que constitue le village: s'il est difficile de dresser un tableau précis des rapports économiques au sein du village,
(l'artisanat est peu perceptible, le crédit apparaît mal), on voit mieux

-

sinon bien - le cadre de la vie quotidienne, les relations familiales, les contacts de génération, les rapports avec l'extérieur proche et lointain. A travers les institutions, on peut également entrevoir la répartition du pouvoir dans le village et à travers elle, une certaine image que se font les villageois de leur société. A dire vrai, les ressorts sociaux ne jouent pas de manière identique pendant toute la période. Les années rZ7o-IZ80 sont celles d'un grave tournant dans la vie de la région, celles du « monde plein », de la menace de surpopulation à partir du dernier quart du XIIIe siècle. Ce changemeht de conjoncture a l'avantage de montrer comment résistent à la montée des difficultés les relations de la communauté villageoise avec l'extérieur,

7

c'est-à-dire le clergé, les nobles et les villages voisins, et surtout ce que devient la solidarité communale dans une situation plus difficile. Il peut paraître surprenant que la coupure se situe si tard dans le XIIIesiècle et non pas lors de la Croisade des Albigeois et du rattachement des sénéchaussées méridionales au domaine royal. Si l'événement a eu d<:;sconséquences lointaines incalculables, les incidences proches ont été importantes mais pas décisives et notamment du point de vue de l'économie. Le ressort de la croissance ne se coupe pas alors brutalement. Sans être une coupure chronologique profonde dans le court terme, ces événements n'en sont pas moins fondamentaux: les partis-pris des uns et des autres, les hésitations, les faidiments, les ralliements qui sont souvent dictés par des antipathies ou des amitiés locales, constituent un point d'observation privilégié des relations sociales, notamment au sein de la communauté villageoise. Enfin, les souvenirs qu'ont laissés les événements, pour autant qu'on les perçoive, sont un moyen de pénétrer un peu dans les mentalités des villageois de l'époque.

8

Chapitre premier

La conjoncture agraire: les défrichements et l'évolution du prélèvement seigneurial

Après la crise socio-politique,

l'installation des mals usosau

XIe

siècle

et la réorganisation de l'habitat de la propriété dans le castrum, les années l 175 - 1275 sont celles de la stabilisation. Pendant que se cristallise l'habitat dans sa forme nouvelle, les vil/ae achevant de se dépeupler, la conjoncture agraire n'évolue pas rapidement. Tous les éléments de cette conjoncture ne sont pas également lisibles dans les sources. On ne peut pas se faire une idée précise de l'évolution des prix agricoles, terres et produits, ni des salaires. L'étendue de la surface cultivée, le parcellaire, la répartition des cultures et l'importance du prélèvement seigneurial sont plus accessibles, malgré le caractère morcelé, voire chaotique de la documentation. L'aspect le plus événementiel, celui de la Croisade des Albigeois et de ses incidences sur la conjoncture ne sera pas abordé ici, si ce n'est sous l'aspect plus global de ses incidences sur le monde rural.

1. LA CUL TURE DES TERRES: UNE PÉRIODE DE DÉFRICHEMENTS
L'ÉTENDUE DU DOMAINE CULTIVÉ

Les années I075-IZ75 sont en Biterrois, comme dans d'autres régions, celles des grands défrichements. A la différence des documents de la période 9

précédente qui montraient non seulement des massifs de garrigue intacts, mais aussi des zones de plaine alluviale, des terrasses molassiques fertiles, peu mises en valeur au milieu du XII" siècle, les documents d'après 1175 évoquent plus souvent les défrichements et même d'amples défrichements. Un exemple permet d'en prendre la mesure: celui des dîmes d'un village, Coussergues, situé à environ 15 kilomètres de Béziers. Aujourd'hui devenu un grand domaine, il comptait 45 feux au seuil du XIV"siècle, mais avait connu un développement tardif et peu spectaculaire au XII"siècle; aussi, les habitants du gros castrum voisin, Vias, le désignaient-il encore

comme « manse» et avaient-ils l'usage d'y faire dépaître leur bétail (. En

1235, un différend oppose l'hôpital de la Garrigue et le chapitre d'Agde pour la possession des dîmes2. Les arbitres choisis par les deux parties enquêtent et interrogent notamment les procureurs des deux parties. Le procureur de l'hôpital affirme que 40 années auparavant, les deux tiers et plus des terres aujourd'hui cultivées dans la paroisse de Coussergues étaient « ermes )) ,. le procureur du chapitre refuse cette évaluation, mais admet cependant plus de la moitié. Sans doute s'agit-il d'une des dernières vastes zones de garrigue dans cette petite région située entre l'embouchure de l'Hérault et Béziers, l'une de ces lanières sèches des interfluves (ici entre Lirou et Hérault) témoins d'un glacis repris par les fleuves côtiers. Cet interfluve était occupé par un bois, qui subsiste aujourd'hui sous son nom de « Grand Bois », entamé par la garrigue; il a été convoité par tous les castra des environs au XIIIe et XIVe siècles. La rapidité des défrichements n'en est pas moins surprenante. Or, les ecclésiastiques qui déposent au cours de l'enquête, tout en soulignant l'ampleur du fait, n'en paraissent nullement stupéfaits. L'accroissement de l'ager doit donc être un fait général en Biterrois. Transformation spectaculaire aussi que subissent les garrigues du Saint-Chinianais, hauteurs calcaires et molassiques entre la basse plaine littorale et la Montagne Noire. Lorsque les moines de Fontcaude s'installent à la tête d'un vallon aménagé par un affluent de l'Orb, en I I 54\ c'est une zone de garrigues, vide. Vides les petites dépressions internes de terra rossa, où les villages de Cébazan et de Cazedarnes ne se développent pas avant la fin du XIII" siècle; presque vide la vallée du Vernazobre où végète le monastère de Saint-Chinian, et où Pierrerue est au mieux un hameau; plus étonnant encore, la mise en valeur très partielle, à une dizaine de kilomètres de Béziers, vers le nord-ouest, d'une zone située entre les villages de Maureilhan, de Puisserguier et de Cazouls. Les moines y installent leur grange de Lussau et y défrichent dans ces basses garrigues que n'ont pas encore échancrées les villageois des environs. Ils ne sont pas seuls à faire progresser les cultures dans ces dépressions marneuses que l'érosion a recreusées dans le relief de type appalachien tandis que les hautes bandes calcaires restent le domaine de la garrigue et du lapiez. Tel est du moins le résultat comme on le perçoit au seuil du XIV" siècle, et que la démographie de ces castra périphériques le laisse alors deviner. 10

Paradoxalement, ce mouvement de défrichement dont les résultats sont patents au début du XIXesiècle, est peu visible dans les documents du XIIIe.Un texte comme celui qui concerne Coussergues est exceptionnel. La toponymie en garde peu de traces: il n'y a pas d'artigues ou de rumpudas pour répondre aux essarts septentrionaux. Pour la plaine, un seul document rapporte une entreprise systématique, menée par un seigneur, de mise en valeur de la garrigue vers le milieu du XII"siècle: un mandement d'Adrien IV à l'évêque de Lodève d'avoir à faire comparaître devant sa justice le seigneur Guillaume, de Sancta Brigida, et quelques-uns de ses paroissiens, coupables d'avoir arraché et défriché une garrigue contre le droit du monastère d'Aniané. Les autres témoignages, comme celui du peuplement

de la Vaque rie j, concernent les rebords de la montagne. Un contact rapide

avec les documents biterrois donnerait l'impression de défrichements très limités. Les mentions explicites de terres défrichées, il faut les chercher soigneusement dans la masse des ventes, donations, échanges et engagements.
Le sa/tus en Biterrois au milieu du
XII"

siècle,: garrigues et étangs. Il y a, à

cette absence de documents majeurs sur les défrichements, une première explication simple, qui n'exclut pas l'extension effective de l'espace cultivé: c'est la rareté des bois dans le Biterrois médiéval à l'exception de la Montagne Noire. Dès que commence la série des sources écrites, le bois en est le grand absent. Au XIIesiècle, les pointages sont possibles dans certaines parties du Biterrois : leur cartographie donne des résultats très peu différents de la répartition actuelle. On comprend qu'ils soient, dès le xue siècle, propriété stricte des seigneurs et des chevaliers, souvent défendus à l'usage commun. S'ils se font de plus en plus disputés et précieux, ce n'est pas tant par diminution de leur surface que par augmentation de la population. D'où une baisse très sensible du taux de boisement de la région par tête d'habitant. En somme, depuis longtemps, la forêt est détruite par les coutumes agraires de la région; la forêt n'est plus à son climax et elle est remplacée

par la garrigue. Au

XIIe

siècle, la garrigue est partout dans ce pays. En

grands massifs: sur ces longues serres de la Montagne de la Moure (au nord de l'étang de Thau), dans les replis calcaires du Saint-Chihianais, sur le long plateau du Minervois qui monte lentement vers la Montagne Noire, entaillé par les gorges de la Cesse et de ses affluents, sur l'ancienne île de la Clape, que des aterrissements récents ont, en comblant des étangs, plus nettement liée à l'espace agraire de la plaine narbonnaise. Par extension, on appelle alors garrigues, toute zone inculte et assez vaste: les innombrables «pechs» dont la sécheresse jaune domine aujourd'hui les terrasses alluviales vertes de vigne, sans parler de ces glacis des zones basses qu'une couverture de cailloutis rend tout aussi secs. Ce sont des zones d'herbe à mouton: «garrigues» pour les villageois du XIIesiècle, sinon pour les botanistes.
Il

Enfin il faut ajouter, pour achever ce tableau du sa/tus biterrois, d'innombrables étangs. Aujourd'hui, il en reste quelques traces, mélanges d'herbes et de roseaux, dans les bas-fonds. A l'époque, ils étaient beaucoup plus vastes et pratiquement chaque village avait le sien. Certains salés, comme l'immense étang de Capestang où l'archevêque de Narbonne avait ses salines, la plupart en eau douce. L'eau y était assez abondante, la pêche riche. Et la malaria? On sait l'importance, dans le climat épidémiologique de la période moderne, de ces étangs qui faisaient des villages baslanguedociens de véritables mouroirs où les immigrants de la Montagne, les « gavachs », étaient décimés par les fièvres. E. Le Roy Ladurie note le développement tardif de la malaria, cachée en somme par la peste qui, aux siècles précédents, tuait avant les maladies paludéennes6. Or, au XII' et XIIIe siècles, nous sommes bien avant la pandémie pesteuse et jamais les sources n'évoquent ces étangs comme des lieux infestés. Les mauvais pays, ceux que la toponymie charge alors d'adjectifs ingrats, sont toujours des zones hautes et sèches, jamais les bords des étangs. Dans les projets d'assèchement, jamais l'hygiène n'est invoquée, comme elle l'est dans les règlements d'urbanisme. C'est pourquoi, je me demande si l'alluvionnement rapide des étangs - la modification du tracé de la côte et des étangs depuis l'époque romaine donne une idée de la vitesse du phénomène - et l'abandon des rivages aux roseaux, après l'alluvionnement et la dépopulation, n'expliquent pas l'apogée moderne de la malaria; et sa rareté médiévale, lorsque les lagunes et les étangs étaient tenus, visités et pêchés. Au total, entre les massifs de garrigues, les « pechs »et les étangs, c'est un réservoir assez considérable de végétation sauvage qui s'offre aux habitants des castra biterrois, après une époque où l'essentiel de l'aménagement a été le cantonnement du lit d'inondation des rivières et le gain des ripatica. Quelques repères pour prendre la mesure des défrichements: a) Les petites garrigues. Il faut renoncer à mesurer les gains de l'espace cultivé sur les petites « garrigues ». Ceux-là n'ont pratiquement laissé aucune trace dans les documents. A Corneillan, un peu au nord de Béziers, les revenus des seigneurs comportent les tasques des garrigues; c'est donc bien que la culture a gagné sur la végétation sauvage7. Ailleurs, on devine, par les confronts ou par une âpreté plus grande des propriétaires et les rivalités entre eux, que les cultures montent sur les versants des « pechs »8. b) Les massifs de garrigues. On voit mieux les massifs de garrigues. Malgré la taille de certains, comme celui qui s'étend au nord de l'étang de Thau et couvre bien 20 kilomètres sur 10, il y a peu d'habitat permanent. Les castra ne s'y développent pas bien: un château comme celui d'Aumelas, centre d'une des plus importantes seigneuries de la région, ne comptait au 12

début du XIV" siècle que 90 feux, alors que ses homologues de la plaine, comme Le Pouget ou Paulhan atteigm!.ient et dépassaient les 250 feux. Rares sont les sites d'habitat qui ont réussi dans ces zones et tous sont sur les marges, comme Pierrerue qui, construit sur le versant d'un pli du Saint-Chinianais, a établi son terroir à la fois sur la zone de garrigues et sur les riches terres du Vernazobre9. Cabrerolles est dans le même cas qui, autour de la chapelle des Hospitaliers de Saint-Jean et de leurs bâtiments, organise peu à peu son autonomie par rapport a la paroisse principale et au castrum de Caussiniojouls'o. Une villa comme Cabrials représente un point avancé de l'habitat concentré dans la zone de l'incultum ,. elle profite de la petite vallée du Dardaillon pour s'avancer dans le massif des garrigues sans perdre le contact avec les bonnes terres alluviales". Tout le massif de la Montagne de la Maure est ainsi entouré de villae souvent encloses de murs, qui ont constitué au XII" siècle des avant-postes de l'habitat concentré, Saint-Martin, Palnès, Font Mars, Pallas, par exemple sur le flanc sud, sans réussir à se faire villages. L'habitat dispersé n'y a pas non plus vraiment réussi. Ici où là, un pasteur y a établi sa maison et ses cortals : dans le terroir de Cabrials, par exemple, le manse des Costes 12. Plus clair encore le cas de Pons Déodat de I3 qui a défriché un manse dans les garrigues vers 127°, aux limites Vendrès de Vendrès et de Valras, mais dont le viguier de Béziers a limité l'étendue mise en culture. Au total, assez peu de choses. Même rareté des cortals et autres bergeries dans les nombreuses enquêtes sur les « bodulations » de terroirs et les limites des décimaires n'en montrent presque aucun. Pour l'essentiel, ces garrigues sont gagnées peu à peu à la culture mais également paturées ou exploitées pour le vermeil et le bois mort, non pas à partir de nouveaux sites d'habitat, mais à partir des gros castra de la plaine. Ainsi, ce sont des habitants de Montagnac qui pour la plupart cultivent les anciennes garrigues de Palnès, à 6 ou 7 kilomètres de leur domicile'4, comme ceux de Cazouls, de Cessenon ou de Saint-Chinian dans le Saint-Chinianaislj. Le plus sûr indice des défrichements des massifs de garrigues, ce sont les contestations sur les dîmes. Celles des castra ne donnent pas lieu à de telles contestations, mais celles de ces anciens décimaires qui ne devaient guère avoir de valeur au début du XII" siècle, lorsque se produit le grand mouvement de récupération des dîmes par réglise. A la fin du siècle, pour certains, au début du XIII" siècle pour d'autres,6, l'église séculière et les monastères vont de chicane en chicane pour faire la preuve de leurs droits. Dans cette zone si peu habitée, ce ne sont pas les dîmes des jardins, ni même celle des troupeaux - elles sont dûes au castrum -mais celles des nouvelles le terres I7 qui sont ainsi convoitées. La situation prête aux confusions: déplacement de l'église parois~Üale au castrum n'a pas donné lieu à un remodelage franc des circonscriptions décimales. L'église d'Aumes a un territoire paroissial restreint, l'église rurale de Saint-Aubin du Colombier, un décimaire immense, couvrant tout le sud-est des garrigues de la Maure. Le cas de Montagnac est plus flagrant encore: l'église de ce gros castrum a 13

un minuscule décimaire dans la plaine de l'Hérault; l'ancienne villa de Saint-Pierre de Pabiran un immense décimaire au centre de ces mêmes garrigues. Même si les nouvelles terres sont médiocres, on se dispute ferme les « tierces» de ces anciennes paroisses. Le cartulaire de Valmagne constitue le document le plus solide pour étudier l'avance de la terre cultivée aux dépens des garrigues. On y voit d'abord les modalités de cette avance, non pas sous la forme d'un front pionnier qui mord régulièrement sur les franges de la garrigue, mais plutôt, si l'on en juge par les confronts des parcelles défrichées, comme des gains à l'intérieur du massif. On conçoit d'ailleurs aisément que, butant sur des barres rocheuses ou des serres trop sèches, les cultivateurs aient préféré coloniser des terres plus lointaines mais meilleures, notamment ces vallons que ménage la reprise d'érosion dans le massif calcaire aplani. S'il est facile, d'après le cartulaire de Valmagne, de repérer les divers terroirs de garrigue qui se succèdent du nord au sud et d'ouest en est, draînés par le ruisseau de Nègue- Vaques, entre le monastère et la mer, il est plus difficile de faire un bilan de l'ampleur des défrichements. Qu'il y en ait, le fait est clair puisque Valmagne reçoit en don ou achète des chevaliers et des seigneurs des castra environnants les tasques et droits de mutation sur ces garrigues. Entre 1200 et 1Z07, le monastère acquiert ainsi une grande partie des droits éminents sur ces terroirs. La somme qu'il doit investir pour acheter les parts qui ne lui sont pas données'8, est finalement assez mince: 135 sous, à une époque où zo setiers de blé à prendre sur les dîmes d'un castrum se vendent I 150 souS'9. La comparaison avec le prix de vente d'une condamine seigneuriale qui dépasse toujours les mille sous, souligne plus encore la faiblesse du prix de vente des droits sur les garrigues.
Ainsi, le huitième des tasques et foriscapes de la garrigue de Sept Fonts est vendu à Valmagne pour JO sous. Les ventes de censives sont rares et le calcul du revenu attendu de l'argent investi dans l'achat de droits fonciers donne des résultats très inégaux. Il semblerait qu'il faille compter environ l livre melgoriens pour acheter les droits d'un setier orge 20. A ce tarif, cette garrigue rapporterait, au total, I2 setiers
de revenu aux seigneurs des parcelles mises en culture, droits de mutation inclus. Dans

les mêmes années, les tasques sur J pièces de terre de Saint-André sont vendues 200 sous. Quel que soit le mode de calcul, le prix de vente des tasques et foriscapes de cette garrigue est minime. Pour la garrigue voisine Pojabonenca, les prix sont plus élevés quoique variables: I40 sous pour le dixième en I202, 2IO sous pour un autre dixième en 120}. Par le même mode de calcul, en prenant une valeur moyenne de ISO
sous melgoriens pour le dixième de cette garrigue, on arriverait à une valeur vénale de l'ensemble des tasques sur la garrigue de l 800 sous et à un rapport annuel d'environ 90 setiers d'orge. Compte tenu du taux moyen de prélèvement qui est ici un peu
suPérieur à un cinquième, la production de cette garrigue Pojabonenca s'élèverait aux

environs terroir, les prix dans un

de 4JO à JOO setiers d'orge. Comme on ne connaît pas les rendements de ce ni les rythmes culturaux, la superficie mise en valeur reste une inconnue,. mais pratiqués et la comparaison avec les tarifs de vente des tasques laissent penser premier temps à une emblavure totale assez médiocre.

14

La cession des dîmes confirme-t-elle

cette impression

d'un gain somme toute
XII"

modeste sur les garrigues, du moins dans la deuxième moitié du

siècle? Dans la

même année, 1204, Garsinde de Fozières vend le sixième des dîmes sur les garrigues I dépendant de l'église de P abiran, à l'est de la « via salinaria ))' (elle se réserve toutes les dîmes des bonnes terres, celles qui sont entre cette voie et l' Hérault) pour 190 sous melgoriens, et Ermessinde,jemme de G. de Podio Arquerii vend deux sixièmes pour po sous". Approximativement, le décimaire de P abiran couvre la moitié des garrigues que le cartulaire de Valmagne décrit avec précision. Une somme de fOO sous pour un tiers de ces dîmes, ce n'est pas encore une somme considérable. Nous sommes en effet, pour l'ensemble des dîmes, tout juste à la valeur d'une bonne condamine. Le décimaire de S aint- Alban de Colombier qui couvre l'autre moitié méridionale de ces garrigues, fournit la même impression. En 1199, une controverse oppose le monastère de Valmagne au chapelain de Saint-Alban à propos des dîmes des garrigues". A la suite du règlement admis par les deux parties, Valmagne recevra grosso modo la moitié des dîmes payées par les laïcs et versera, pour elles, au chapelain de Saint-Alban, une quantité fixe de céréales: 6 setiers de blé, moitié froment, moitié orge. Même dans l'hypothèse d'un règlement favorable au monastère de Valmagne, le produit des dîmes ne doit pas être considérable. Pour leurs terres, les frères de .

Valmagne verseront à eux seuls 12 setiers, également mitadenc. Tous ces documents juxtaposés laissent penser à une mise en culture peu étendue de ces garrigues par les laïcs et plus vigoureuse par les moines de Valmagne. Or, cette impression est démentie par toute une série d'autres documents du même cartulaire de Valmagne, cessions de terres entre laïcs ou de laïcs au monastère. On dénombre ainsi, dans une documentation évidemment très fragmentaire, 17 parcelles cultivées dans ces garrigues, parcelles qui confrontent pour la plupart d'autres parcelles cultivées'4. Et ceci entre l 199 et 120 5, date entre lesquelles le cartulaire de Valmagne a enregistré les chartes concernant ces garrigues. Il faut y ajouter une donation faite par une femme qui habite vraisemblablement Montagnac'j : elle donne au monastère 20 pièces de terre qu'elle tient de lui; 4 sont à Saint-Paul de Paunès et rien ne prouve qu'elles soient issues de défrichements récents; mais les autres sont clairement arrachées à la garrigue, Pune à Fontmars (le terroir était vide au seuil du XII" siècle), 16 dans la« garrigue Pojabonenca », neuf dans la garrigue d'Ulmeriis et ces 15 pièces de terre confrontent 22 autres champs ou pièces de terre (les confronts ne sont pas complets pour toutes les parcelles et 7 confronts sont des chemins). Comme ces terres sont en parties indivises avec ses cousins, il est probable que le défrichement remonte à deux générations, en tous cas à 30 ou 40 ans. Il faut donc conclure à de vifs défrichements qui ouvrent dès la

deuxième moitié du XlI" siècle des terroirs cultivés compacts dans les massifs
de garrigues et à une extension de l'ager qui ne se dément pas pendant toute la période envisagée ici. e) Les étangs. On défriche aussi les points bas. Deux exemples presque simultanés révèlent que des projets d'assèchement d'étangs sont envisagés à cette époque. En 1188'6, l'abbé de Quarante et R. Bérenger 15

d'Ouveillan qui possèdent conjointement le petit étang de Cocmerac, par l'entremise de la vicomtesse de Narbonne, établissent un accord sur leurs droits de pêche respectifs, l'interdisent de conserve aux pêcheurs étrangers et prévoient au cas où ils voudraient soit irriguer à partir de l'étang, soit dessécher l'étang, de le faire à frais et revenus communs. Quelques années plus tard, une controverse entre les possesseurs de l'étang d'Ouveillan tout proche du précédent, également réglée par la vicomtesse de Narbonne, révèle en I 188, qu'à cette date, l'étang est en eau, qu'on y pêche et qu'on y chasse'7, mais que précédemment, il a été desséché. On y prenait du sel et il était, au moins en partie, mis en culture. Pratique culturale qui fait alterner mise en eau et assèchement? C'est peu probable pour un étang salé. Il faut plutôt imaginer l'échec d'une tentative de dessèchement, qui fut d'ailleurs reprise en 130528. A partir de ces deux exemples - si voisins et dans lesquels le même R. Bérenger est impliqué deux fois (chimère de ce seigneur ?) - il est

difficile de généraliser ces projets sans imprudence pour le XJI< siècle. En revanche, pour le XIII" siècle, des assèchements sont entrepris en des sites
suffisamment éloignés pour qu'il s'agisse bien de plans répandus dans l'ensemble de la région. Certains ont échoué, comme le projet d'assèchement de l'étang de Pissevaches par les habitants de Sigean, en 127429; c'est seulement au xvu< siècle que le projet fut repris. En revanche, d'autres ont réussi, certains spectaculaires comme l'aménagement de l'étang de Montady, au pied de l'oppidum d'Enserune au sud et du château de Montady au nord-est.
En 1243, se présentent devant le viguier de l'archevêque de Narbonne, Guillaume Raimond, seigneur de Colombiers, Ermengaud de Podio, Bérenger d'Alzonne et Bernard Escoti, parsonniers de l'étang de Colombiers et Monta4J, pour eux et leurs comparsonniers. Ils veulent assécher (agutare) cet étang3°. L'opération est délicate. Le meilleur m'!}en est de le vider dans l'étang de Pont Serme, ce qui nécessite toute une série de fossés et autres conduits de drainage et surtout il faut passer en tunnel (balma) sous l'éperon de tuf d'Ensérune qui sépare les deux étangs. Atljourd' hui, il y passe, outre le canal de drainage de l'étang, la voie ferrée et le canal du Midi. Le canal de drainage passe au plus bas, à 16 mètres sous le lit du canal du Midi (entre /es deux: la voie ferrée), JO mètres sous le « Maipas )), un ensellement dans l'éperon d'Ensérune. Il fait près de 1,4 km de long, Id m de large et environ 2 mètres de haut. Construit à la sape, une moitié est maçonnée en voûte de

plein cintre3I. Le canal de drainage a plus de 6 kilomètres de long au total.

L'assèchement de Montady n'est pas seulement une œuvre étonnante par la technique de maçonnerie qu'elle manifeste; c'est aussi un admirable travail de géomètre, très spectaculaire à observer soit de l'oppidum d'Enserune au sud, soit de la tour du château de Montady au nord. Ce vaste bassin quasi circulaire est découpé par des fossés qui, tracés de la circonférence vers le centre, découpent régulièrement l'étang en une série de pointes triangulaires. 16

L'étang de Montady (cliché I.G.N.) (Le nord est à droite sur le cliché.) 17

Cette opération de drainage est couplée avec la construction de moulins. Il ne semble pas qu'il s'agisse de moulins à vent pour monter l'eau, mais tout simplement de moulins utilisant la force hydraulique, puisque le tunnel de Malpas est beaucoup plus haut que l'étang de Pont Serme qui est au-dessous du niveau de la mer. L'autorisation de l'archevêque, seigneur de Capestang et de Montels, était indispensable. C'est d'ailleurs plus qu'une autorisation puisqu'il s'engage à contraindre les propriétaires des terrains nécessaires à l'établissement d'installations de drainage et de moulins, à les vendre aux associés de cette entreprise. Si les eaux de l'étang de Montady réduisaient la teneur en sel de l'étang de Capestang et Montels par rupture des digues du canal, les comparsonniers s'engageaient à refaire des travaux à leurs frais. Ces aide et concession de l'archevêque coûtent aux comparsonniers 600 livres melgoriens, à quoi s'ajoute un usage annuel de 4 setiers de blé à moudre et de 3 setiers si les moulins n'avaient qu'une roue. Si le drainage échouait, il était prévu que l'usage ne sera~t pas payé et que les terres reviendraient à leur premier possesseur, à l'exception des emplacements prévus pour les moulins qui demeureraient à leurs acheteurs. Il s'ajoute enfin pour le tunnel un usage de 24 setiers d'orge à payer à chaque Saint-Nazaire à Capestang. L'accord conclu avec le viguier de l'archevêque fut confirmé par l'archevêque lui-même. L'entreprise n'échoua pas, elle était en tous cas terminée une vingtaine d'années après.
Qui étaient les initiateurs de cette entreprise coûteuse et risquée? Presque tous les comparsonniers nommés dans cette concession nous sont connus par d'autres sources. Le moins célèbre est peut-être Guillaume Raimond, seigneur unique de Colombiers. Ermengaud de Podio est un compagnon du vicomte de Narbonne, l'un de ceux qui participent avec lui au pugilat qui oppose le vicomte aux moines de Fontfroide pour l'exploitation d'une mine d'argent proche du monastère, le premier témoin interrogé lors de l'enquête, mais il ne semble pas paraître régulièrement à la cour de NarbonneJZ. Quant à Béranger d'Alzonne, avec son frère Arnaud, il est parmi les fidfjusseurs d'Imbert, seigneur de Montacfy, lors de son mariage avec la nièce de Déodat de Boussagues, l'un des plus puissants seigneurs de la région,jidèle du roi". Tous les trois appartiennent à ce milieu aristocratique qui gravite autour de l'archevêque à Capestang et du vicomte à Narbonne. Les autres sont des bourgeois de Béziers. LeJ doléances des habitants de la viguerie de Béziers nous montrent l'un expulsé d'un manse qui lui appartenait, au

bourg de Béziers par le sénéchal Jean de Cranis ,. le manse avait plu à son secrétaire, et le sénéchal l'y installa avec des hommes d'armes. Ce choix du secrétaire du sénéchal, ainsi que la somme que G. Burgensis pcryapour le racheter - 100 livres - montre l'aisance du personnage. Quant à l'autre B. Escoti, notaire de Béziers, auteur de la "ocrte et comparsonnier de l'étang de Montacfy, il possédait une part du setier de Béziers évaluée à 100 marcs. Il appartient au milieu des marchands de BéziersH. Les initiateurs de ce drainage appartiennent donc à deux horizons un peu différents: les uns à cette partie sage de l'aristocratie narbonnaise qui, 18

prudemment, a peu participé aux rébellions contre le roi de France; les autres à la bourgeoisie biterroise. Seigneurs et bourgeois; les paysans, s'ils y participent, sont à l'arrière plan. Le dessèchement de cet étang est bien loin d'être l'œuvre d'une communauté villageoise, pas même l'œuvre de villageois entreprenants, mais d'une société que dirigent nobles et citadins, dont le plan déborde largement du finage villageois, comme il déborde du strict domaine agricole puisque les revenus de la meunerie s'ajouteront aux gains de la mise en valeur de terres nouvelles. Associée au XIII' siècle à celle des bourgeois, la participation des seigneurs est évidente dès l'origine dans les projets de dessèchement d'étangs. Elle est moins perceptible dans les défrichements des massifs de garrigues où elle est cependant indéniable. Les seigneurs sont les maîtres absolus des terres incultes au XII' siècle; ils y ont leur défens ; ils ont le droit de concéder l'usage de ces terres à des étrangers au castrum, notamment aux établissements religieux3s. C'est une des conquêtes de la communauté villageoise au XIII'et XIV' siècles que de limiter ce droit. L'autorisation de défricher revient aux seigneurs, notamment au XIII' siècle pour éviter des essarts abusifs qui mettraient en péril l'approvisionnement de la communauté en bois de chauffe, plus précieux encore dans cette région déboisée que le pacage des moutons. Quelle part d'initiative ont-ils eue? Il est difficile d'en juger. Néanmoins, l'uniformité des redevances dues pour les pièces de terre des anciens terroirs de garrigues, deux tasques pour certaines, une tasque pour les autres, montre une décision seigneuriale. On sait combien Ces terroirs étaient déjà morcelés vers I 200 en une co-seigneurie faite de nombreux pariers et d'origine déjà ancienne. En l'absence d'une décision commune, le régime des terres eût été très variable d'une parcelle à l'autre. Il faut donc bien supposer un accord de co-seigneurie, dont on ignore totalement s'il contenait plus que la fixation du prélèvement seigneurial, par exemple une organisation des défrichements. Dans le cas des défrichements plus modestes, la participation des seigneurs est évidemment difficile à déceler. Initiatives seigneuriales, réalisations « syndicales », tout en Biterrois, de toutes façons, part du castrum. Comme en Latium, la concentration de l'habitat s'est faite assez tôt pour que tout défrichement puisse être conduit à partir d'un noyau de peuplement castraI bien formé. Sans doute, l'expansion des cultures a-t-elle ici ou là donné naissance à quelques formes de dispersion, mais elles n'altèrent nullement la répartition acquise précédemment qui a concentré l'essentiel du peuplement au castrum.

LA NA TURE DES CULTURES

Ainsi, anciens et nouveaux traits s'entremêlent dans l'organisation de l'espace agraire: même structure globale de l'habitat, mais gains très sensibles de la surface mise en culture. Cette extension de l'ager s'est-elle faite sans modification des types de production agricole? La période

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précédente avait maintenu, bien que l'église ait cessé les plantations, une forte viticulture en Biterrois. Cette caractéristique demeure-t-elle? Les terres défrichées sont-elles immédiatement englobées dans le système agraire des terroirs plus anciens ou gardent-elles une originalité? L'extension de l'ager va-t-il de pair avec une modification des anciens terroirs ou ceux-ci sont-ils stabilisés dans une vocation traditionnelle? Aucune statistique sur la nature des parcelles à cette éPoque n'est satisfaisante. Bâtie à partir de l'ensemble des parcelles recensées dans l'ensemble des documents, elle n'est guère fidèle à la répartition réelle des cultures: en effet, la nature des documents privilégie à la fois les cultures acquises préférentiellement par l'église et au sein de la propriété ptrysanne, les parcelles les plus mobiles. Bâtie sur les quelques listes de tenures, pouillés ou aveu de fiefs, elle est tributaire de la localisation de ces biens. On sait combien, dans son ensemble, le paysage biterrois est ordonné en terroirs homogènes de vignes, de champs ou dejardins. Bien que les pouillés ecclésiastiques manifestent une possession éminente morcelée et donc répartie sur un territoire étendu, ils sont trop peu nombreux pour qu'on puisse les considérer comme un échantillonnage représentatif de l'ensemble des terres cultivées. Il faut considérer les résultats avec prudence. De plus, ils sont trop peu nombreux pour donner une image de l'évolution de la mise en culture. Il faut se borner à un tableau unique pour l'ensemble de la Période. Une dernière difficulté s' qjoute aux précédentes: de nombreuses parcelles sont désignées comme pièces de terre. Qu'est-ce qu'une pièce de terre? Tout simplement, ce que signifie littéralement l'expression, c'est-à-dire qu'elle ne prijuge nullement de la culture qui sy pratique. Ce peut être un pré, une vigne, un champ ou une parcelle complantée d'arbres. Dans la perspective seigneuriale qui est celle de tous nos documents, on confoit bien cette imprécision avantageuse au preneur et au bailleur de ces acapts perPétuels: le preneur y avait la liberté de pratiquer la culture qui lui convenait, le bailleur y assurait son prélèvement sur la récolte, quelle que soit la nature de la parcelle.

Ces pièces de terre sont d'ailleurs, on le verra plus loin, à un taux de prélèvement mf!}en36. Cette imprécision est d'autant plus gênante qu'elle porte en mf!}enne sur quarante pour cent desparcelles connues. Et cependant, on ne peut pas considérer que ces « pièces de terre » se répartissent en pratique comme les parcelles dont la nature viticole, horticole ou céréalière est reconnue. En effet, lorsque le document qui traite d'une pièce de terre permet de vérifier la nature réelle de la Pièce37,on constate qu'il ne s'agit jamais d'un jardin ou d'une ferragine, rarement d'une vigne, mais le plus souvent d'une parcelle « labourable », champ ou parcelle complantée d'arbres, voire parfois d'un pré. En somme, la plupart des pièces de terre mais pas toutes, doivent être comptabilisées comme céréaliculture. Si pris individuellement, fiefs ou alleux sont répartis en pièces de terre, champs, vignes, jardins et autres parcelles suivant des proportions assez variables, il se dégage cependant une impression d'ensemble, assez constante, quel que soit le mode d'approche, dès lors que le calcul se fonde sur un nombre suffisant de parcelles. a) Certains types de parcelles sont exceptionnels dans le paysage d'ensemble du Biterrois : les clos, les parcelles cam plantées d'arbres, les olivettes. 20

b) L'horticulture semble au contraire assez développée: entre les jardins et les ferrages, elle couvrirait plus d'un sixième du paysage cultivé. Ce chiffre est considérable et demande discussion: on pourrait penser que le gros rapport des parcelles leur a donné une mobilité particulière, mais, en sens inverse de cette argumentation, vient leur caractère vivrier, non spéculatif, confirmé par la statistique: les jardins occupent une proportion moindre dans le décompte des parcelles vendues ou données que dans les reconnaissances seigneuriales. Force est donc d'admettre l'importance de l'horticulture et de la culture des ferrages. Elle est d'ailleurs dans la logique de l'époque précédente qui était caractérisée par l'intensification de la mise en valeur38. c) La viticulture occupe un peu moins de place que l'horticulture. Les jeurles vignes, mailleuls ou plantiers sont peu nombreux. Est-ce l'indice que le vignoble n'est pas renouvelé? En fait, il n'est pas sûr que le scribe ait toujours fait la distinction entre vignes et mailleuls : à Peyriac-Minervois, où le bayle du monastère de Saint-Pons énonce concrètement la nature des parcelles, les mailleuls sont en nombre suffisant pour assurer le mairltien de la surface viticole.

d) La céréaliculture doit occuper environ la moitié de la surface cultivée. Compte tenu du rythme cultural qui est biennal, c'est donc environ le quart des terres qùi est emblavé chaque année.
Des nuances régionales. Dans ce schéma général, les régions apportent quelques nuances. La région de Clermont l'Hérault, Lodève, Gignac, qui est encore aujourd'hui, notamment la vallée de la Lergue, la plus oléicole, était dès cette époque plus riche en olivettes que le bas pays. Ce n'est pas une nouveauté postérieure à I I 50 : c'est déjà là seulement que quelques mauvaises coutumes prévoient des corvées de ramassage des olives39. Cette caractéristique régionale se confirme lorsque l'olivette gagne sur les pentes des pechs et au pied des Causses, surtout au XIIIe siècle. . Le Saint-Chinianais et la zone des terrasses molassiques qui le confrontent immédiatement au sud a une orientation voisirle. La basse plaine entre Béziers et Narbonne est en revanche plus viticole, tandis que dans l'Agadès, si la viticulture est « normale », l'orientation céréalière est particulièrement forte. Le Minervois semble avoir une production moins stable que les autres. Les droits du monastère de Saint-Pons à Peyriac soulignent la place de la viticulture dans ces terroirs. Les biens que Fontcaude acquiert dans cette région ne contredisent pas cette impression. En revanche, un siècle plus tard, les revenus du roi dans les castra du Minervois donnent un aperçu bien différent. Les revenus des cens et tasques proviennent pour soixantedix pour cent de la céréaliculture, pour un peu plus de vingt-deux pour cent des vignes et pour un peu plus de sept pour cent des oliviers. Comme le prélèvement seigneurial est plus fort sur les vignes que sur les champs, plus fort encore sur les oliviers, et comme l'huile et le vin sont réputés
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matières chères, il faut bien admettre qu'en Minervois, vers 125°, la plus grande partie des terroirs est consacrée à la culture des céréales.
Une répartition conforme aux aptitudes des terroirs. Ces diverses tonalités régionales reposent sans doute sur des facteurs multiples. Commèrciaux peut-être. Sans en avoir de preuve textuelle, on imagine bien les « gavachs » des Ségalas et des Causes s'approvisionnant en vin et en huile aux pieds de leur montagne. Mais l'adaptation aux conditions pédologiques est clairement déterminante bien qu'elle ne soit pas simple. Ainsi, l'oléiculture a plusieurs formes: l'olivette sèche du Lodévois ou les oliviers ombrageant les jardins du Biterrois occidental et du Minervois ou enfin plus rare, dans ce même Minervois, complantés dans un champ40. Même complexité de la céréaliculture qui occupe à la fois les zones sèches et quelques bonnes terres, non seulement dans les ferrages et condamines, mais aussi dans les bonnes plaines, comme celle du Libron, où les déviations de ce petit fleuve côtier ont laissé de bonnes terres alluviales, en partie semées de céréales41. Il va de soi que jardins et ferrages sont localisés sur ces terres engraissées et irriguées que la période précédente a aménagées auprès des castra. Reste la viticulture. Dès les grandes plantations du X' siècle, on la trouvait en Biterrois sur les bonnes terres alluviales, près des rivières, derrière une bordure de prés et de condamines. Tel est encore le vignoble des années 1175-127542. Ainsi, les zones défrichées sont, pour l'essentiel, vouées à la céréaliculture. Les garrigues sont trouées de champs, là où un ruisseau a aménagé un vallon sur lesquels s'accumule un peu de terre rouge de décomposition calcaire. L'arboriculture et viticulture sèches sont rares et rares les terres nouvelles plantées d'arbres et de ceps4;. Peut-être la difficulté de faire garder ces terroirs éloignés contre les déprédations du bétail pâturant et des animaux de la garrigue (lièvres notamment) contribue-t-elle à expliquer cette vocation céréalière des terroirs récents. L'extension de l'espace cultivé n'a donc pas modifié sensiblement les règles traditionnelles de l'organisation des cultures. Elles s'ordonnent toujours en terroirs homogènes; les terroirs de vigne continuent d'occuper de bonnes terres alluviales ainsi que les jardins, ferrages et autres clos, tandis que la céréaliculture rarement complantée d'oliviers s'étend sur le reste du territoire. Les réorganisations mineures dans les anciens terroirs. L'homogénéité des terroirs n'est cependant pas parfaite. Comment en juger? Les documents ne permettent plus à cette époque une analyse précise du paysage rural: bien souvent, les chartes indiquent le nom des possesseurs des parcelles voisines, mais non la nature de ces parcelles. On se contente de noter: honor de X... Ainsi, dans le cartulaire du chapitre d'Agde, la nature des parcelles confrontées n'est indiquée en moyenne qu'une fois sur cinq. La microtoponymie, celle des terroirs, vient rarement au secours des confronts défaillants. Parfois, un champ au milieu d'un terroir de vinetum ,. on n'en tirera pas de grands enseignements. La rotation des cultures se pratique couramment:

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alternance de prés et de champs44 sur certaines parcelles, de pâture et de champ si la terre est moins riche4!. Alternance de vigne et de céréaliculture aussi4 : de nombreux acapts de vignes prévoient l'éventualité de l'arrachage de même que certains contrats de garde des vignobles47. Peut-être cette habitude d'assoler se fait-elle plus fréquente au xu< sièclé8. Elle traduirait plus des affinements de méthodes culturales qu'une modification profonde de l'organisation des terroirs et elle n'a qu'une incidence temporaire: les terroirs viticoles connus dès le X" siècle dans l'Agadès ou près de Béziers existent toujours plantés en vignes à la fin du XII" siècle. Les mélanges de ferragines et de condamines, a fortiori ceux de ferragines et de jarqins ne sont pas plus surprenants49. Toutefois, il est des cas où l'incohérence du terroir se manifeste: voici l'exemple d'une « faisse » donnée à Valmagne dans le finage de Mèze en 1177 : elle confronte une vigne, des champs, des prés et une terre!o. La parcelle est grande, mais elle n'est pas un terroir à elle seule. Les exemples - rares il est vrai puisque dans deux cas sur trois, l'homogénéité des confronts est parfaite - ne traduiraient-ils pas des remodelages dans la structure des terroirs villageois, séquelles lointaines de la concentration de l'habitat et du réaménagement des terroirs qu'elle a entraîné: après l'aménagement de la zone intensive proche du castrum, celui de secteurs plus éloignés dans le finage castraI? Les réaménagements ne semblent procéder que d'initiatives privées, individuelles ou groupées. Individuelles lorsqu'un mailleul pousse au milieu de champs, un jardin entouré de terres. Groupées lorsqu'un mailleul se trouve entouré de mailleuls sans doute pour en faciliter la protectionP. En effet, bien que la garde des vignes soit du ressort du seigneurseigneur foncier ou seigneur du castrum, les choses ne sont pas nettes - nous n'avons pas conservé le moindre indice d'un remembrement des terroirs organisé par l'autorité seigneuriale. Si les initiatives ou les directives seigneuriales sont patentes en matière de défrichements, rien de tel n'est perceptible pour la réorganisation des terroirs anciens. Elle a sans doute été assez modeste - les échanges de terres sont beaucoup plus fréquents dans le monde seigneurial que dans les milieux paysans - pour ne pas nécessiter une intervention d'ordre public, pas plus seigneuriale que commune. L'expansion de laproduction. Le gain des terres nouvelles auquel s'ajoute la production intensive des condamines et des ferragines a incontestablement accru la production céréalière en Biterrois. Il s'agit sans doute d'un phénomène assez général en Bas-Languedoc: les chroniques de Nîmes rapportent la récolte pléthorique de rr8z. On ne sait rien de tel pour le Biterrois, mais l'essor de la production se lit sur le terrain. Cet essor est-il limité à la céréaliculture? L'essor du jardinage est également évident. La plantation d'arbres se poursuit, rarement systématique, mais gagnée à la rase des champs et des vignes, amandiers et oliviers surtout; quelques pommiers s'ajoutent à ces essences dans les jardins et les rares vergers. 24

L'évaluation la plus difficile concerne la viticulture. La vigne ne gagne pas dans les essarts récents. Est~ce un signe de régression, en tous cas de régression relative? Les quantités de vin qui se trouvent dans tous les celliers, aussi bien aux environs de 1130 qu'à la fin de la période envisagée montrent qu'elle reste très vigoureusement implantée dans toutes les exploitations. Les quelques mentions d'arrachage sont largement équilibrées par les nouveaux acapts qui stipulent une plantation de ceps, voire parfois de ceps et d'arbres. Parfois aussi, lors de l'acapt, le choix est laissé au preneur entre vigne ou champ, mais la clause n'est pas fréquente. Et au total, ces chartes sont sans commune mesure avec les nouveaux acapts portant sur des parcelles céréalières. Les années II 75 - 127 5 ne sont pas marquées par une plantation spécialement active. Si tous les domaines de la polyculture méditerranéenne bénéficient de l'expansion des terres cultivées, c'est sans doute la céréaliculture qui manifeste la plus grande vigueur. La prédominance de i' orge d'hiver. Quelles céréales? Le froment est rare. Les testaments le montrent bien: on n'en trouve que dans les coffres des plus grands seigneurs et des paysans enrichis par le crédit. Les autres, pourtant assez riches de capital foncier pour faire un testament, en cultivent peut-être un peu, mais n'ont de réserve que d'orge et prévoient leurs legs en orgeP. Au milieu du XIIIesiècle, le témoignage apporté par les Doléances des habitants de la viguerie de Béziers auprès des enquêteurs royaux est à peine
différent. Si dans les transports de céréales

-

interceptés

et confisqués

par

les officiers royaux - le froment l'emporte sur les autres blés, lorsqu'il s'agit des réserves de grain, pillées par ces mêmes officiers ou de leurs exigences et autres contributions forcées, la quantité de froment ainsi « dérobée» n'atteint pas la moitié des autres blés. Mais l'orge pure est également rare, plus encore que le froment. Elle sert essentiellement au paiement des cens, c'est en tous cas à cet usage qu'elle paraît essentiellement utilisée dans les Doléances. D'ailleurs, la plupart des documents emploient le terme imprécis de « blé ». Les autres céréales, au même prix ou plus chères que l'orge!J sont également peu fréquentes. Un peu d'« araon »j4, de mil dans une condamine seigneuriale!j, quelques setiers d'avoine, auxquels s'ajoutent diverses légumineuses, fèves et pois. La céréaliculture biterroise est toujours monotone.
Les documents minervois bien qu'avec des nuancesdifjérentes permettent d'éclair-

cir les « blés » : lesquels et dans quelle proportion?
Les revenus du roi dans les villages minervois dont la plupart des seigneurs furent faidits, les assignations de biens aux fidèles du roi ou des restitutions qui datent des environs de 12JO sont plus explicites que les Doléances. A Azille, le roi reçoit 4 muids comme produit et 9 setiers d'orge et 4 muids et 9 setiers de mixtura ou blé mitadenc des tasques. Ces terres qui doivent la tasque fournissent donctrois quarts d'orge et un

25

quart defroment. ou plus précisément une moitié d'orge et une moitié de blé mitadenc (moitié orge, moitié froment). Le domaine direct du roi ne fournit que du froment. Les revenus rendus à G. Bernard de Durjort, dans le même village d'Azille, montrent i' échantillonnage des revenus directs, des usages et des tasques de ce seigneur: 22 muids defroment, 6 muids d'orge,} muids d'araon, } muids et demi d' avoinel6. A T raussan, les tasques fournissent du méteif'7, à Talcryran aussi, et de même à La Livinièrel8 et à Pouzols19. En revanche, dans les villa~es qui dominent le Minervois sur ies flancs 0 ou aux Brosses, ni orge ni froment, ni blé de la Montage Noire, comme à Ferrais mitadenc : c'est le domaine du seigle et de l'avoine, comme plus à l'est dans la région de Villemagne61.

Si les seigneurs minervois sont plus fromentaux que leurs homologues biterrois ou agathois - une persistance plus grande du domaine direct pourrait l'expliquer -la céréaliculture paysanne est voisine: très peu de froment pur, un peu d'orge pure, notamment pour payer les cens, et beaucoup de blé mitadenc (moitié orge, moitié froment). C'est là la grande nouveauté de cette période, que l'usage désormais majoritaire du blé mitadenc. Ces bonnes années n'ont pas fait des terroirs biterrois des producteurs de pur froment, mais ici aussi, sous cette forme de mixtura ou de blé mitadenc, elles ont vu aussi sa très sensible progression. Les fafons culturaies. A l'exception de l'ensemencement où triomphe la « mixture» de froment et d'orge, les façons culturales n'évoluent guère. Céréales d'hiver et rythme biennal pour la plupart des terres, c'est ce qui ressort des engagements qui comportent toujours un nombre pair d'années, avec bien entendu, l'exception des ferragines et de certaines condamines seigneuriales. Rien de saillant, rien de neuf dans la documentation de cette époque. Les rendements. Des rendements de bonnes terres lJiterroises, nous n'avons aucune idée. Le seul renseignement, plus tardif, montre que les bonnes terres alluviales ont un rendement double des terroirs de soubergue : ils sont taxés au double dans l'allivrement des terres62.
A défaut de pré~isions biterroises, on croirait pouvoir se livrer à des calculs de rendements à partir des données fournies par quelques documents minervois des années

12}0-I2JO rédigés à l'occasion des faidiments et des assignations ou restitutions de terre. Ils sont essentiellement) : a) La liste établie en 12}I des biens des chevaliersfaidits de Caunelj ,.quelques
pièces de terre y sont indiquées avec ieur superjicie, le taux du prélèvement seigneurial

(IOU 2 tasques) et la valeur du revenu seigneurial. Le tarif normal de la tasque à cette éPoque est la tasque neuvième, mais il n'est pas explicitement connu à Caunes. Pour certaines parcelles, ie document précise que la valeur exprimée pour la ou les tasques est celle de l'année de récolte, pour les autres, à défaut de cette notation,j'ai supposé qu'il s'agissait d'un revenu annuel moyen et que les parcelles étaient cultivées suivant un rythme biennal.

26

RENDEMENTS

A CA UNES AU XIII' SIÈCLE

Lieu-dit Prat Major Podium Blande

Superficie JOseterées J seterées 2 seterées 3 éminées
I éminée 3 éminées 2 seterées

Taux du prélèvement tasque tasques tasques tasques
tasques tasque tasques tasques

Montant en blé
10 setiers

Récolte supposée 90 setiers 4 setiers émine 9 quartières I setier
2 pougnères 5 pougnères 2 setiers quartière I setier quartière 4 setiers émine

Rendement supposé 3 3/2 9/8

I éminée I éminée I quartière
I pounhière I quartière I quartière I setier

3fz
5/4 3/2 5/4 3/2

Pratum

Huer

6 seterées

N.B. Sont indiquées en italique les 3 parcelles pour lesquelles il est précisé que la valeur indiquée pour le prélèvement seigneurial s'applique aux années où la terre est ensemencée.

Le résultat famélique n'est pas vraisemblable: les rendements oscilleraient entre 9/3 sur les terroirs secs et J sur les bons terroirs, la mqyenne s'établissant aux environs de J/2. Peut-être s'explique-t-il si la valeur indiquée est un revenu net, tous frais déduits, de perception et autrei4. b) Dans le calcul des revenusdu roi, à Azille, au milieu du XIII" siècle6! :

l I6 setterées de terres enfroment sont comptées d'un rapport de Il L 9 sous tournois à 4 sous le setier, avec la précision suivante: dans les autres lieux, la seterée est comptée à un setier par an, mais à Azille « propter asperitatem », elle n'est comptée qu'à J cartières. La solution du revenu brut est évidemment inacceptable, mais cette évaluation est-elle celle d'un revenu demi-net ou net (frais de culture déduits) ?
c) Dans ce même rype de document, à Montgradail, plus à l'ouest il est vrai et dans un pays moins sec, le roi compte pour l'assise de G.B. de Durfort I6 seterées de terre, dans la main du roi ou concédées à perpétuité et JO seterées « ermes » à mettre en culture. L'ensemble donnerait chaque année4 muids de blé (I /Jfroment, 2/3 orge) ; compte tenu du rapport moins grand des tenures par rapport aux terres de la réserve, le rendement doit être suPérieur à J pour I.

Malgré certaines incohérences des documents, l'impression générale est celle d'une céréalicuture aux rendements très médiocres.
La taille des parcelles. Ces faibles rendements correspondent-ils à une agriculture extensive sur de vastes parcelles? La quantité de travail et sa qualité, nous ne pouvons pas en juger. Mais malgré la rareté des indications de superficie dans l'ensemble de la documentation, quelques documents exceptionnels complétés par des données éparses permettent de se faire une idée de la superficie des parcelles.

27

Les deux premiers font partie du cartulaire du chapitre d'Agde: le pouillé de Naffrie donne la superficie des 8 parcelles de réserve, le pouillé de Marseillan de 88 parcelles régarties dans plusieurs terroirs, dont 4 sont de dominicatura (indominicales) 6. Les 86 parcelles de Marseillan ont une taille moyenne de 2,6 seterées, soit d'après la valeur de la seterée au XVIIIesiècle, environ 2/3 d'ha (65 ares). Cette moyenne n'a en réalité pas grand sens car il y a des disparités considérables entre quelques très grandes parcelles et les autres. Si l'on excepte les cinq très grandes parcelles (plus de 20 seterées), la moyenne tombe à 1,7 seterées, soit 40 ares. En somme, le parcellaire se partage comme suit:
LA TAILLE DES PARCELLES TENUES DU CHAPITRE D'AGDE A MARSEILLAN A LA FIN DU XII' SIÈCLE

Superficie des parcelles > 20 seterées (soit> 5 ha) de 4 à 12 seterées (de I à 3 ha) de I à 4 seterées (de I/4à I ha non compris)

Nombre

% approximatif de l'effectif

Superficie en seterées

% approximatif de la surf. totale

5

6%

108

40 %

13

15 %

80

30 %

42

50 %

77 II

25 %

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seterée I/4ha)

28

30 %

4%

De cette statistique sont n'est pas indiquée. Les toutes que des champs ou des prés. Bien que chaque lieu-dit on voit nettement une relative divers terroirs:

exclus jardins et ferragines dont la superficie petites parcelles sont aussi bien des vignes ne compte qu'un petit nombre de parcelles, homogénéité dans la taille des parcelles des

- ceux où la superficie des pièces de terres s'exprime en carterées, - ceux où le module est de l'ordre de quelques seterées, - enfin, ceux où les parcelles recensées sont toutes très vastes67. On ne s'étonnera pas de constater que ceux-ci sont dans les « aspres », comme Podiomeja. En revanche, les terroirs proches de castrum, comme ceux qui jouxtent l'hôpital où dominent des jardins ne sont pas tous les plus émiéttés. Pour autant que la nature des parcelles est signalée, les vignes sont en moyenne plus petites que les autres pièces de terre: la superficie moyenne des vignes est inférieure à la seterée. Quant aux parcelles de la réserve, elles ont en commun leur situation, toujours dans de bonnes terres, à Marseillan, « ais pratz de Pija, al rec de Piza, in valle )). Elles sont beaucoup plus vastes que les garcelles des paysans:
à Marseillan, 10 seterées en moyenne et 8,5 à Naffrie

. Elles

ont des tailles

très inégales, toutefois 28

la plus petite de toutes,

une éminée, est en fait une

bande de terre le long de la rivière, d'où son caractère exceptionnel. Autre particularité: la condamine de Naffrie, 3I seterées, non pas dans les aspres, mais dans de bonnes terres. C'est là un privilège spécifique aux milieux il y en a le sont, seigneuriaux. Les paysans pourvus de vastes parcelles
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semble-t-il, de défrichements gras. Ces pouillés permettent de 1180.

récents et en tous cas, dans des terroirs moins de faire le point de la situation aux environs

REPRÉSENTATION GRAPHIQUE DES TERRES DE RÉSERVE ET DES TENURES DU CHAPITRE D'AGDE A MARSEILLAN (V. 1180)

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Les données éparses dans les cartulaires et parchemins des divers fonds confirment et même accentuent les observations précédentes. A l'exception de trois vastes parcelles de vigne qui sont signalées vers 1150-1160 dans le cartulaire du chapitre d'Agde, toutes les autres pièces viticoles sont exprimées en carterées69. Les pièces de terre à défricher sont au contraire de l'ordre de la seterée :
70.

3 ou 4 seterées normalement, c'est-à-dire plus que la moyenne

Certaines 29

très vastes comme 40 seterées données

à acapt par les moines de Fontcaude

dans les garrigues de Cazalvieil en 125 il.

Quant aux défrichements

des

moines eux-mêmes, ils sont vastes aussi. Les confronts des autres parcelles en témoignent - comme ils témoignent aussi que le « désert» des Cisterciens de V almagne ou des Prémontrés de Fontcaude a été de courte durée. A Lussau, les moines ont défriché dans les bonnes. terres de la vallée du Lirou une rumpuda dont la dîme est fixée en 12 I 2 après transaction et à un tarif réduit, à 12 setiers7z. C'est dire l'ampleur du défrichement, marqué notamment par la constitution d'une vaste condamine. Dans la taille des parcelles à défricher, une exception: deux carterées de garrigues à Sauvian73. Mais leur emploi aussi est exceptionnel pour un essart: on y plantera arbres et vignes. Si l'on compare cette pièce de terre aux quelques parcelles également prévues pour être plantées et dont on connaît la superficie, on les aperçoit toutes exiguës: par exemple I carterée de terre, confrontant des champs de toutes parts, pour y faire une vigne. Ainsi, la plantation de vignes apparaît déjà à cette période comme le moyen de s'adapter au morcellement des parcelles et peut-être au microfundio, au rétrécissement de la propriété, séquelle normale du partage des héritages. On souhaiterait évidemment mesurer l'évolution et vérifier notamment si le morcellement du parcellaire s'est accentué au XIIIe siècle. Nous ne disposons pour ce faire que d'un document difficile à interpréter. Ce sont les acquisitions faites par les ecclésiastiques, notamment le chapitre de Lodève et le Temple, au terroir de Pézenas dans les années qui précèdent
126074. Devenues possessions de l'Eglise, ces terres se trouvent dispensées de taille, car à Pézenas, les ecclésiastiques prétendent ne pas y contribuer et les consuls se plaignent de ces acquisitions montre de cette « évasion )) de près de JOO seterées. L'importance évidemment le dynamisme de la propriété ecclésiastique, du moins dans certains établissements religieux. Mais ce n'est pas notre propos ici. Les parcelles acquises par ces ecclésiastiques sont absorbées dans des exploitations directes: le chapitre de Lodève, pour sa Grange des Prés célèbrepour avoir, au XVIIe siècle, hébergé Molière, lorsqu' il jouait à Pézenas pour le prince de Conti. Ce ne sont donc pas des parcelles représentatives de l'ensemble du parcellaire: elles ont été choisies, dans le marché de la terre, par des ecclésiastiques qui vers 1190 avaient des parcelles beaucoup plus vastes, en moyenne et individuellement, que celles des exploitations paysannes. Cette taille spécialement vaste des parcelles des réserves ecclésiastiques n'est pas seulement le hasard de donations qui, émanant des couches riches de la population, révèleraient seulement que ces milieux ontc'est d'ailleurs exact - des parcelles plus vastes que la moyenne des paysans. C'est aussi le résultat d'une politique: bien que les documents neprésentent aucun cas explicite de remembrement, les chapitres cathédraux manifestent clairement leur volonté de constituer de grands ensembles de terres,. les terres qu'ils achètent confrontent souvent des parcelles qui leur appartiennent dijà7j. Leur choix doit donc être fondé, outre l'intérêt intrinsèque de la parcelle à acheter76 par son voisinage avec une de leurs possession/7 ou par sa vaste taille. Dans ces conditions, les achats des ecclésiastiques ne constituent pas un échantillonnage conforme à la moyenne des parcelles,. il demande une critique.

30

REPRÉSENTATION

GRAPHIQUE DE LA SUPERFICIE DES PARCELLES ACQUISES A PÉZENAS PAR LES ETABLISSEMENTS RELIGIEUX PEU AV ANT 1.60

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I seterée

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6

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25

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50

Il Y a entre la taille des parcelles du pouillé de Marseillan et cet ensemble d'acquisitions ecclésiastiques, des points communs, en particulier ce hiatus entre les très grandes parcelles supérieures àzo seterées (5 ha) et le groupe des pièces de module immédiatement inférieur qui ne dépassent pas 12 seterées (3 ha).
PARCELLES ACQUISES A PÉZENAS PAR UN ÉTABLISSEMENT RELIGIEUX AU XIII' SIÈCLE

Superficie
des parcelles > 20 seterées de 4 à I 2 seterées de I à 4 seterées Nombre

I
4 18 28
2

Pourcentage approximatif de l'effectif 7,50% 35 % 53 % 4%

Superficie en seterées 135 1°3 81
I

Pourcentage approximatif de la surface totale 50 % 35 % 28 % 0,33 %

<

I seterée

31

Les grandes parcelles sont situées, comme à Marseillan, soit au bord des rivières, l'Hérault et la Peyne, soit en zone très sèche. Reste le problème essentiel, celui de la réduction de la taille moyenne des parcelles. Les vastes parcelles subsistent, aussi vastes qu'à Marseillan au XII" siècle. L'effectif des parcelles de l à 4 seterées qui constituent le module majoritaire est approximativement le même: elles constituent environ la moitié de l'effectif total. A Pézenas, en 1260, les ecclésiastiques n'achètent pas de petites parcelles, inférieures à l seterée. Est-ce un indice d'augmentation de la taille moyenne des parcelles? N'est-ce pas une illusion dûe à la politique du chapitre? Comment éliminer ce paramètre qui gêne l'évaluation, le choix du chapitre de certaines parcelles pour leur taille, ou du moins comment en réduire la portée?
En calculant la superficie moyenne des parcelles qui présentent pour les établissements ecclésiastiques un autre intérêt que leur taille, proximité de la Grange ou valeur de la terre, on obtient une surface moyenne de 2,7 seterées. C'est à peu près la même moyenne qu'à Marseillan. Cet échantillonnage est-il meilleur que le précédent? Ces parcelles situées pour la plupart près de l'Hérault ou de la Pryne sont peut-être de jeunes parcelles qui n'ont pas encore subi beaucoup de partages successoraux, d'où une taille suPérieure à la moyenne des vieux terroirs. D'autre part, on constate entre les deux documents, celui de Marseillan et celui de Pézenas, la disparition des micro-parcelles inférieures à I seterée. Remembrement? L'~pothèse est moins vraisemblable que celle d'un désintérêt des ecclésiastiques pour de petites parcelles, sauf si elles sont très proches ou très fertiles. Cependant, en sens inverse, ces « bonnes )) parcelles qu'achète le chapitre ont pu d'emblée être assez restreintes, précisément à cause de leur fertilité.

Tout bien pesé, je crois que l'impression d'une superficie moyenne identique à Marseillan en l 180 et à Pézenas vers. 1260 est en partie une illusion due au choix pratiqué dans le marché de la terre par les établissements religieux et que la tendance entre l l 80 et 1260 est bien à une réduction de la superficie moyenne des parcelles, bien que les très vastes pièces se maintiennent, et que peut-être le micro-parcellaire n'ait pas dévoré tous les terroirs. Ce seraient alors surtout les parcelles de 3 ou 4 seterées qui auraient subi, plus que les autres, un partage, c'est-à-dire les parcelles moyennes. Qu'en conclure? A une pression démographique intense? Tout au plus, la comparaison entre la taille des parcelles vers II 80 et vers 1250 permettrait de mesurer une rupture de l'équilibre entre le croît démographique et les possibilités de défrichement, et encore cette idée peut-elle être donnée à tort par des pratiques successorales qui divisent les parcelles du vieux lot patrimonial une par une, sans empêcher, par des acquisitions ou défrichements extérieurs, la reconstitution d'exploitation de taille « normale ». En somme, les symptômes de crise sont encore faibles, d'autant plus que la plantation de vigne reste une solution à la fragmentation des parcelles. Par ailleurs, une situation de crise ne tient pas au simple équilibre entre le chiffre de population et la surface cultivée, l'intensification de la mise en 32

valeur, horticole, viticole ou même céréalière, et toute transformation technique améliorant la productivité du sol permet une « surpopulation» qui n'est qu'apparente. D'éventuelles transformations techniques, il ne reste guère de trace. Mais une autre solution pour rétablir l'équilibre, du moins pour la paysannerie, est celle d'une réduction du prélèvement seigneurial. Cette période où s'épanouit la communauté villageoise est-elle celle où les communautés achètent ou arrachent aux seigneurs une réduction de la fiscalité, en particulier de la fiscalité foncière?

II. LES REDEVANCES

FONCIÈRES

Rien n'indique que le prélèvement décimal ait été réduit. Alors que les documents relatant les bagarres autour des dîmes entre laïcs et ecclésiastiques ou à l'intérieur de l'Eglise sont foison, aucun de tes textes qui, à la période suivante, rapportent des transactions entre les communautés villageoises et les possesseurs des dîmes, n'est conservé pour le XIII' siècle. Il est vraisemblable que le prélèvement décimal ne s'est guère modifié. Le poids des redevances foncières est évidemment plus facile à connaître. Nombre de chartes, nouveaux acapts et toutes transactions portant sur des censives78 en précisent désormais le montant; la documentation se fait à cet égard beaucoup plus stricte à cette période qu'à la précédente. Cette rigueur nouvelle des chartes tient sans doute à l'affinement des méthodes notariales, mais elle révèle aussi la pression seigneuriale sur l'alleu. De fait, l'alleu a régressé surtout au XII' sicèle ; il est rare au XIII', la régression se poursuit cependant pendant tout le siècle et le XIV' sicèle n'en connaît plus. Le rythme de cette régression de l'alleu est une inconnue, il faut cependant y penser comme à un paramètre important dans l'évaluation du prélèvement par les redevances foncières. L'étude des redevances foncières ne peut porter à cette époque que sur les parcelles; la dissociation du manse est tellement avancée que, à quelques exceptions près, étudiées avec la période précédente, les exploitations de ce type, désormais tout à fait archaïque, n'apparaissent pas dans les documents.. Il faut attendre la densité des terriers du XIV' sicèle pour retrouver la trace des derniers survivants.
CENS ET T ASQUES: LEUR ÉVOLUTION

Quelles redevances foncières? Cens ou redevances proportionnelles à la récolte? Pour les bâtiments, l'évolution déjà très marquée à la période précédente se poursuit. A Lézignan-la-Cèbe, au seuil du XIII' siècle, tous les cens sur les estars sont exprimés en deniers melgoriens et sont compris entre I dn et 2 sous. Toutefois, en Minervois, si à Caunes tous les cens sur les maisons et les manses castraux sont fixes, en sous et deniers, dans d'autres 33

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34

castra, ainsi que le montre le détail des droits du roi et des assignations de biens à ses fidèles, subsistent quelques cens en gélines, cire ou poivre. Cens, de plus en plus souvent exprimés en argent, dont la moyenne s'établit aux environs d'I sou melgoriens. La même évolution touche avec quelque retard, entre I 150 et I I 80, les jardins et ferragines. Les redevances proportionnelles sont devenues des cens, en orge à Montagnac à la fin du XIIesiècle (et d'une façon générale en Agadès encore vers 1230), en argent à Lézignan et Caunes. Pour les cens en argent, la fourchette est identique à celle des maisons: à Lézignan, les cens les plus fréquents sont à 4 deniers et inférieurs à la moyenne des cens pesant sur les estars ,. à Caunes, ils semblent plus élevés et le rapport est inversé avec les maisons. Pour les cens en orge, la moyenne s'établit aux environs de I setier. Les olivettes sont peu nombreuses. A Caunes, les cens l'emportent, mais, encore proches de la redevance proportionnelle, et sont exprimés en huile, avec une moyenne un peu supérieure à 2.migères. Quelques années plus tard, cette moyenne équivaudrait à un cens élevé, d'environ 3 à 4 sous. Sur les censives de Fontcaude ou de Saint-Jean de Jérusalem, dans l'ouest du Biterrois, la redevance est encore du quart ou du quint. Sur les vignes, la redevance normale est la vieille redevance du quart. Mais ici aussi, une évolution se marque dans deux sens différents. D'une part, la commutation en cens fixe; à la différence des olivettes, cette commutation se fait directement en orge ou, très rarement, en argent. D'autre part, à partir de 12.00, une réduction de la part de récolte exigée. Cette réduction est loin d'être générale ou homogène: des mailleuls à Capestang sont encore au quart en 1262.79,mais en 1212., un mailleul au I/7e, en J2.43 une carterée de terre à planter en vigne au I/ge des fruits, en 1247 des mailleuls au J/5e à Sauvian, et quelques autres, sont des indices
d'une réduction du prélèvement seigneurial
80.

Reste l'essentiel de la surface cultivée, les pièces de terre et les champs. A Montagnac, à la fin du XIIesiècle, sur 2.3 parcelles de ce type, 7 sont chargées d'un cens en orge, J6 sont à deux tasques. Vers 1230, en.Agadès, dans les fiefs tenus du chapitre d'Agde 54 parcelles de ce type (pièces de terre, champs et faisses) sont soumises à une redevance proportionnelle, 6 à un cens en nature, 5 à un cens en argent. A Caunes Minervois, 13 redevances proportionnelles, 3 cens en nature, un cens en argent, un mixte. Encore un peu plus tard, en J260, à Nebian, le fief deP. Catalani est constitué, en ce qui concerne les pièces de terre, de 2.redevances proportionnelles, 8 cens en nature, 5 cens en argent et deux divers. Ces exemples, que confirment parfaitement les renseignements épars dans les cartulaires et fonds d'archives, manifestent le sens de l'évolution: peu à peu, pour les pièces de terre comme pour les autres parcelles, les redevances proportionnelles sont remplacées par des cens en orge, puis en deniers. Mais cette évolution est à peine entamée avant 12.4° et elle est très lente. Quel que soit le lieu, le terroir, le seigneur, il y a toujours au moins les 2./3 de redevances proportionnelles parmi les pièces de te.rre. 35

Ces redevances proportionnelles sont inégales: le quart, deux tasques, le quint, une tasque, tasque septième ou tasque neuvième, jamais moins. Au XII" siècle, les deux tasques sont majoritaires, ensuite leur suprématie est moins nette. Ainsi, dans les censives de Fontcaude, entre 1200 et 1275, aucune terre n'est tenue à deux tasques, alors qu'à Caunes, elles étaient de beaucoup le taux le plus commun.
DES REDEVANCES LOURDES SUR LES TERRES NOUVELLES

On s'attendrait que les adoucissements du prélèvement seigneurial se soient introduits par les terres à défricher. De fait, les mailleuls semblent avoir un régime moins lourd que les vignes et ils le gardent visiblement quand ils sont devenus une vigne adulte. Pour les pièces de terre, il n'en est rien: les nouveaux acapts, du moins ceux qui ont laissé trace écrite, et surtout les défrichements ont souvent un régime aussi lourd, voire plus, que les anciens terroirs. A Vairac, dans la dépression qui s'enfonce à l'intérieur de la Montagne de la Maure, en pleine zone de défrichements, vers 1200, les usages dus par les habitants de Loupian sont plus lourds qu'à Montagnac un peu plus tôt. Les défrichements sur les garrigues de Saint-Alban du Colombier et de Saint-Pierre de Pabiran sont tous à deux tasques (Mejaria - Ferlairol- Puech Sarrazin - Pojabonenca) sauf 2 qui sont à une tas que (Vallelengon et Sept Fontst. A Nebian et aussi dans les chartes du chapitre d'Agde, les nouveaux acapts au quint ou à deux tasques ne manquent pas. Néanmoins, s'il est très net que les parcelles défrichées sont tenues à des taux de prélèvement lourd dont la « normalité» est en fait teintée d'archaïsme, pour les nouveaux acapts le fait est moins clair: certains se font à des tarifs anciens, d'autres à 82 cens en nature ou argent. En somme, sur les vieux terroirs, le prélèvement seigneurial s'érode peu à peu, tandis qu'il se maintient lourd, presque intact, pendant toute la période, sur les terres neuves. La tasque était normalement portable en grains et quérable en gerbes. Mais là aussi, les années usent le régime seigneurial: une circonstance favorable comme l'arrivée des nouveaux seigneurs, les conquérants français en particulier, et la coutume devient que les tasques ne sont portables que si le baille stipule expressémene}.

LE FLÉCHISSEMENT

DES REDEVANCES

FONCIÈRES

SUR LES ANCIENS TERROIRS

L'évolution qui conduit les redevances pesant sur les pièces de terre à passer d'une redevance proportionnelle à un cens en orge, puis à un cens en argent, correspond-elle à une réduction du prélèvement? Nous ne disposons d'aucune commutation écrite avant les dernières années du XIII" siècle pour en juger84; il faut donc utiliser des comparaisons de moyennes, dont la valeur est évidemment discutable car il est bien peu

36

probable que ces commutations se produisent sur des pièces de terre quelconques quant à leur superficie. Néanmoins, c'est la seule méthode possible dans l'état de la documentation. Entre les cens en orge et les cens en deniers, la différence est assez nette: la moyenne des cens en derÜers du XIIIesiècle (avant 1275) se situe aux environs de 5 deniers, celle des cens en nature aux environs de 1,3 setier orge, ce qui équivaut, suivant les valeurs acceptées pour les évaluations de revenus seigneuriaux, à 2 112 deniers. Entre redevances proportionnelles et cens, la .comparaison est encore plus acrobatique pour bien des raisons. Les superficies des terres ne sont presque jamais indiquées lorsqùe la redevance est un censfixe. Ensuite, il est rare qu'on sache exactement si la tasque est perçue les années de mise en culture ou évaluée en année moyenne. On sait par exemple qu'une pièce de terre d'une modiée rendait à Caunes, vers l 2JO, un cens d'un setier froment et l setier d'orge: c'est un peu moins lourd que les valeurs données à une redevance d'une tasque au même lieu, mais les valeurs des tasques fournies par ce document sont si faibles qu'il est bien difficile de sefier à cet exemple. En l l J9, pour 3 seterées de terre d'une bonne valeur moyenne, est fixé un usage de 6 dn biterrois et une émine d'orge, tarif encore moins lourd que les faibles tasques de Caunes. En revanche, en I222) à Pézenas) un setier sur une seterée) c'est certainement beaucoup plus qu'une tasque. Cesexemples, si peu nombreux) manquent pour le moins de cohérence. L'impression générale est celle d'un affaissement du prélèvement seigneurial, lorsque se produit une commutation de tas que en cens. Il y a pourtant aussi des signes de résistance de certaines redevances, notamment les cens en argent. Bien des cens archaïques demeurent, exprimés en une monnaie qui n'a plus cours. Exprimée en argent, la redevance résiste mieux au réajustement: on trouve ainsi encore en 13°5 un moulin fournier dont le cens est exprimé en deniers narbonnais. Cependant, il est indiscutable que d'année en année, sur les anciens terroirs, les cens s'affaiblissent en valeur absolue, qu'ils soient exprimés en nature ou en argent.

.

LES DROITS DE MUTATION

ET DE NOUVEL

ACHAT

A cette époque, il n'y a pas encore, du moins dans la pratique, de tarif coutumier des foriscapes. Sans doute, la documentation n'est-elle pas très riche dans ce domaine, non pas que manquent les ventes de censives (encore que la plupart des transactions portent sur des biens et des droits appartenants à des lignages nobles, le plus souventallodiaux), mais parce que ces ventes indiquent souvent le foriscape ou le conseil ou encore le lauzime - qui a le sens très large de consentement à la vente - sans en préciser le montant. Les exemples conservés suffisent cependant à montrer que si le tarif le plus courant est 1/6e du prix de vente, il y a aussi beaucoup d'allègements, jusqu'à 1/15e; et parfois aussi un taux plus lourd. Les 37

allègements ne sont pas plus fréquents en fin de période qu'au XII"siècle. Ce n'est donc pas du côté des droits de mutation qu'il faut chercher un assouplissement du régime foncier.

LAUZIMES

Date II34
II 53

Référence

Objet maison terre vigne fief pièce à défricher salines local gage pré maison jardin parrana
cens

Prix de vente 50 sol. melg. 340 sol. melg. 50 sol. melg. 700 s. melg. 30 s. melg. 20 s. melg. 20 S. melg. 50 s. melg. 160 s. melg. 100 s. melg. 60 s. melg. 30 s. melg. 30 s. melg. 500 s. melg.
100 s. melg.

Lauzime 8 sol. 75 sol. 8 s. 4 52 sol. 15 sol. 4 dn dn melg. melg.

Cens I 5 dn bit. 8 dn bit.

Cart. Chap. Agde 278 Cart. Chap. Agde 275 1156 56 H 4342 n° 2 II66 Cart. Chap. Agde 215 Valmagne F.M. 183 II65 1172 4e Thalamus f" 179 VO II77 Valmagne, Mèze 38 1190 Cart. Chap. Agde 99 II99 Cart. Chap. Agde 66 II99 Cart. Chap. Agde 409
1203 1207 1218
1222

40 dn 3 s. 4 dn 8 s. 4 dn 23 sol. 26 s. 8 dn 8 dn melg. 5 s. 4 s. 8 dn
60 s. 13 s. 8 dn

7 dn 4 set. orge mercadal

56 H 4345 56 H 4509 n° 6 56 H 4343
56H4350no2 56 H 4344

3 oboles

1256

(Beaucoup de documents, tous ceux du canulaire de Béziers avant '1'1, ne mentionnent pas le montant du foriscape ; par la suite, les archives de Fontcaude n'ont enregistré leurs lauzimes que tardivement).

Quant aux acapts, les écarts y sont encore beaucoup plus grands. Entre l'acapt qui n'a de valeur que symbolique (tous ceux qui sont fixés à 12 deniers) avec une redevance proportionnelle lourde et des acapts voisins de la valeur vénale de l'équivalent allodial, assorti d'un cens minime, la fourchette est immense. Et là encore, il n'y a guère d'évolution perceptible sur des séries peu homogènes. Ainsi, l'évolution qui érode peu à peu le prélèvement seigneurial est commencée. Elle touche d'abord les maisons, puis les jardins, enfin les olivettes, vignes et pièces de terre. Vers 1150, toutes les redevances sont proportionnelles à la récolte, la plupart très lourdes: des redevances du quart sur les vignes, de la moitié sur les arbres et les olives, de deux tasques sur les autres parcelles, sont la norme. Commencent par disparaître les plus lourdes de ces redevances proportionnelles: au XIIIesiècle, on ne rencontre plus ces prélèvements de la moitié des fruits des arbres, si fréquents au XII" siècle. Le quart des vignes tend à devenir sur les mailleuls le 1he, voire le 1/ge, mais la redevance du quart est loin d'avoir disparu au milieu du XIII" siècle. Sur les terres, cens en nature et plus tard en espèces s'introduisent aussi, de plus en plus vite vers le milieu du siècle. La tasque tend à remplacer les redevances du quint, ou des z. tasques, mais pas partout. D'une part, la 38

résistance des ecclésiastiques paraît plus vive que celle des chevaliers laïcs devant cette évolution: la situation financière de la plupart d'entre-eux l'explique sans doute aisément.

ACAPTS
Date 1146 1157 1157 1157 1157 1153 -62 1158 1163 1180 119° 1190 1198 1199 1206 1208 1215 1215 1218 A.M. Cart. Cart Cart. Référence Narb. 5e ThaI. f" 2.2 VO chap. Agde 25 Chap. Agde I 58 Chap. Agde 252 190 Objet jardin local à construire maIson pièce de vIgne arracher bordaria pièce de terre à défricher moulin 3 pièces de terre champ maison «bien» maison maison champ pré casal pré salines Cens ou tasque 16 dn narb. 6 dn bit. 3 dn bit. à tasque tasque et autres redev. 2 tasques acapt jZ s. narb. 3 sol bit. 25 sol. bit. pol. bit. 10 sol. bit. 12 dn melg.

Cart. évêché Agde

Cart. Chap. Agde 3 56 56 H 4342 n° 3 Valmagne St A. I Valmagne, Fontmars,225 Cart. Ev. Agde n° 45 Cart. Ev. Agde n° 56 Cart. Ev. Béziers 330 Cart. Ev. Béziers 331 Cart. Chap. Agde 115 Cart. Chap. Agde 284 56 H 4345 n° 4 Cart. Chap. Agde 447 e 5 Thalamus f" 2.2

1218 1218 1219 v. 1230 1237 1256

56 H 4345 n° 5 56 H 4345 j6 H 4245 n° 36 Fontcaude f" 33 e 5 Thalamus 56H4057noI f" 20

pièce de terre pièce de terre 3 seterées erm champ

8 L d'annone 35 sol. melg. 2 tasques 260 sol. melg. tasque + 1/2 I 70 sol. melg. de cire 850 sol. melg. 15 «nummos» I set. orge 100 sol. melg. 12 dn bit. I 100 s. melg. 12 dn bit. 400 sol. melg. I set. orge 700 sol. melg. quart 20 sol. melg. + I géline 2 sous 600 sol. melg. 2 OIes + I set. orge j s. melg. 30 sol. melg. + I charge de sel quart 40 soL. melg. 3 émines 7 sous 1/2 quint 5 s. melg. I tasque 12 dn melg. 2 set. orge I set. orge 20 sol. melg. 12 dn

D'autre part, dans les terroirs neufs, beaucoup de pièces à essarter gardent très tard des taux de prélèvement lourds, archaïques en somme. Pour évaluer le poids de la seigneurie foncière, il faudrait aussi pouvoir passer de la valeur absolue des redevances et des droits de mutation à leur valeur relative. Il ne s'agit pas d'un problème de première importance car les cens en nature et les tasques sont encore largement majoritaires. Y a-t-il 39

cependant une hausse des prix générale qui entame déjà les revenus des seigneurs fonciers en allégeant les charges paysannes?

III. PRIX ET SALAIRES: QUELQUES É~ÉMENTS TRÈS DISPERSÉS POUR APPRECIER LA CONJONCTURE
Ce ne sont malheureusement pas les documents tront une histoire sérielle avant la fin du XIV"siècle. Quelles méthodes autorisent une documentation biterrois qui permet-

aussi clairsemée?

Le prix des cens est le renseignement chiffré le plus courant; sans connaître l'évolution de la superficie et de la valeur des terres; il n'y a rien à en tirer, d'autant que les prix sont si variables - de quelques sous à plusieurs milliers, et ceci durant toute la période - qu'aucune évolution à long terme ne se dessine. La valeur du setier de rente n'est pas un meilleur étalon. Dans la pratique, elle enregistre des variations considérables, dans de courts laps de temps: elles manifestent sans doute l'incidence, sur le prix du bien vendu, des conditions particulières qui président à la vente. Ces variations ne sont pas particulières au prix de vente du cens en nature; elles existent pour toutes les transactions sur les cens aussi bien en nature qu'en argent et confirment l'inadéquation de cet instrument comme indicateur de la tendance. Dans le même temps, où les cens se vendent à des prix éminemment variables, l'équivalent en deniers de ces cens, utilisé pour mesurer les revenus seigneuriaux, reste parfaitement stable: 2 sous le setier d'orge, 4 sous le setier de froment, I sou le setier de vin ou 16 deniers (suivant la qualité sans doute), 10 sous pour le setier d'huile dans les villages minervois à travers le XIII" siècle. Cette stabilité du tarif de l'évaluation en argent des cens en nature révèle-t-elle une stabilité analogue des prix des denrées? A plus long terme, pour comparer le XII" et le XIII" siècles, il n'y a pas d'autre étalon possible que le taux de rachat d'une journée d'homme. Vers 1130, une journée de manœuvre se rachetait 1/2 denier melgoriens ; un peu plus d'un siècle plus tard, 4 1/2 deniers tournois. Pour le bouvier, le rachat de la journée de corvée est passée dans le même temps de 2 deniers melgoriens à I sou tournoi8!. Compte tenu du change, 14 sous melgoriens pour 12 sous tournois, l'augmentation est considérable: près de 2,5 pour le bouvier, plus de 7 fois pour le manœuvre. Ces taux ne sont peut-être pas ceux de l'augmentation des salaires nominaux, mais on se les expliquerait mal sans une hausse simultanée, sinon analogue, des salaires. 40

QUELQUES PRIX VERS 1171 EN BITERROIS

Objet Bœuf porc cheval bois

Date II76 II 37 II77 IIj2.

Prix 50 s. 10 s. 100 S palefroi 12. dn

Référence Cart. Agde Doat Cart. Agde Cart. Agde Chap. 58 r> 12.0 chap. n° 82. chap. n° 198

Date v. 12.50 3L » » »

Prix

Référence

J. 1032..4. 153
J. 1032..4. 57 1032..4.12.3

15 s. 12. L destrier 2.,5 s. poutre 2.s. arbre coupé 3 s. arbre d'une futaie I poutre de 4 s. 4 à 5 s en moyenne

J.

J.1033. 13, 17
J.1032..4.78 J. 1032..4.98 A.M. Narb.

setier de blé

1154

4 SI(2. melgor.

Douzens

A 48

(le setier de Narbonne

est approximativement

1,2. fois plus petit que celui de Douzens)

Les prix ont-ils suivi la même évolution? Les données sont tout aussi dispersées que dans les précédents domaines. Quelle foi accorder à des rapprochements si peu nombreux, alors que le prix du setier de froment à Narbonne, en 125l, varie officiellement à l'intérieur d'une fourchette de 10 sous à 2 sous 6 deniers86 ? On le tentera cependant et à titre d'hypothèse, on retiendra en un siècle une hausse de 20 à 50 % sur les têtes de bétail, une relative stabilité du prix du blé et une hausse sans doute bien supérieure de la journée d'homme. On s'explique alors pourquoi un habitant de Tourves, devenu pauvre, a préféré abandonner pour un temps ses terres et aller chercher son « lucrum ))à Marseillan 87.Ces tendances générales se combinent avec une variabilité à court terme des prix et, surtout, des prix du grain à qualité égale. En revanche, il est possible d'évaluer ce que le salaire des travaux épisodiques pouvait apporter au paysan trop peu pourvu de terres pour vivre de sa seule exploitation. Dans le même temps, la monnaie de Melgueil, presque universellement utilisée dans la région à partir de I I 50 ne varie plus guère: la dévaluation rapide précédait les années i I 50 (près d'un quart entre I 131 et I I 58) ; après I 160, le marc d'argent oscille entre 48 et 50 sous.

IV. L'APPORT

DE L'ÉLEVAGE

Avant de tenter un bilan de la conjoncture des années 1175-1275, en ce qui concerne l'aisance de la vie paysanne, un dernier élément s'impose: que représente l'élevage dans cette agriculture biterroise ? Peu touché par les droits seigneuriaux, à l'exception du carnalaticum, dîme sur le croît des troupeaux et de la dîme des laines, est-il un appoint ou une manne dans l'exploitation paysanne ? 41

A ce sujet, on peut interroger les testaments (mais ils ne répondent guère que pour les milieux aisés) : plus d'une centaine pour l'ensemble de la période, mais la moitié - ceux de Fontcaude - sont complètement mutilés car les Prémontrés n'ont conservé des testaments que ce qui les touchait personnellement. 23 testateurs seulement procèdent à des legs de bétail ou déterminent le sort d'une partie de leur cheptel. Sur ces 23, il faudrait encore éliminer 5 testaments qui ne traitent que du cheval du miles, ou d'une jument. Le cheptel de rapport n'est mentionné que 18 fois. La plupart de ces hommes et femmes possédent des prés qu'ils désignent expressément dans leur ultime volonté. A l'exception des ecclésiastiques, notamment des chanoines qui ont un troupeau, des chapelains ou de ces hommes qui, comme P. Tequit de Montagnac ou R. Foreville de Vias, dans la deuxième moitié du XII" siècle sont très proches du chapitre, rares sont ceux qui manifestent dans leur testament leur intérêt pour leurs troupeaux88. Le bétail n'est pas précieux, comme les bijoux, la vaisselle ou les vêtements et n'est pas proche d'une monnaie, comme le grain qui sert encore - très exceptionnelllement il est vrai - de moyen de paiement. Dans la dévolution du meuble, le cheptel a une place minime. Minime aussi dans l'économie? Les Doléances des habitants de la viguerie de Béziers en parlent assez peu et pourtant, il fait partie des prises de guerre: Bérenger de Mourèze, qui guerroyait pour le compte du roi, a pris sur l'ennemi 3 bœufs une fois, 5 porcs une autre fois89. Lorsque les bayles royaux veulent contraindre un castrum ou, le pignorer pour une faute, c'est au bétail qu'ils s'en prennent. Mais qu'enferment les sergents royaux dans le castrum, avec les hommes? des bovins (une vache s'enfuit une fois sous la chaîne qui fermait le portail)9<'. Que saisissent les sergents du roi lorsque les habitants des castra ne se rendent pas à l'ost de Pamiers en 1271 ? Des bœufs, des juments, des ânes, des mules et une fois seulement, à Gabian, des moutons9[. Dans l'exploitation quotidienne du paysan - du moins du laboureur - c'est la paire de bœufs qui est présente, élevée dans la curtis, l'âne ou la mule92. Le menu bétail est étrangement absent. La pauvre veuve poussant quelques chèvres dans un coin de garrigue n'est pas une image de la documentation biterroise9~ ou même le paysan pasteur, dans les plaines de l'Agadès jusqu'au Narbonnais. Il y a des troupeaux surtout seigneuriaux de quelques vingtaines de têtes94 ; chez un bourgeois de Béziers: 36091 ; le vicomte de Béziers engage son troupeau pour 100 livres96. Mais il y a surtout des éleveurs spécialisés. Au premier rang, les moines cisterciens: vers 1265 ,la Grange du TerraI, qui dépend de Fontfroide, s'engage à ne pas envoyer sur le terroir d'Ouveillan plus de 250 bêtes menues, qu'ils soient à eux ou à d'autres97. Leurs droits de pacage gigantesques, libéralement accordés par les rois, vicomtes et châtelains, voire par certains seigneurs, ont facilité leur tâche. Il y a aussi l'éleveur de la montagne, comme ce Pierre Melli du Manse du Pin près de Cessenon98. Il a un berger qui garde l'un de ses troupeaux, dans leque111 prend en garde le ou les moutons que lui confient des habitants

42

des castra proches. Il a aussi des porcs qu'il garde nuit et jour, du moins l'hiver, dans les fôrets des Angles, au nord de Saint-Pons. Cela ne l'empêche pas d'être aussi un laboureur: un bayle royal lui a pris une charrue. Au Manse du Pin, il n'est pas le seul; P. Fabrica et G. Borderii, au moins, sont aussi des éleveurs; dans les derniers épisodes de résistance contre le roi de France, le bayle royal de Cessenon leur a pris 180 moutons et chèvres. Des éleveurs de ce type, il y en a,.semble-t-il, dans les castra situés au pied de la Montagne Noire99, sans doute aussi quelques uns dans le reste de la région, bien qu'à cette époque, les sources en parlent peu. En somme, des animaux « domestiques », bœufs, ânes, porcs et une basse-cour sont choses communes dans le castrum biterrois. Le menu bétail est confié à des pasteurs spécialisés qui gardent en «commande» les moutons et les chèvres des autres habitants. A l'exception des établissements ecclésiastiques et des seigneurs, la propriété du bétail est dispersée, sa garde concentrée. En l'absence de baux à cheptel pour cette période, il est impossible d'évaluer ce que ces quelques têtes de menu bétail apportent aux revenus paysans.

CONCLUSION Pour savoir si ces années 1175-1275 constituent pour la paysannerie biterroise, prise dans son ensemble, une époque d'aisance ou de difficultés - indépendamment des événements politiques et militaires - nous disposons finalement d'un certain nombre d'éléments, plus ou moins assurés: - expansion de l'espace cultivé, profitant essentiellement aux céréales; - rendements sans doute très faibles, d'une céréaliculture qui ne semble pas s'orienter vers une mise en valeur intensive; - augmentation de la part du froment, sous la forme d'un mélange à moitié avec l'orge d'hiver; - expansion modérée mais certaine de l'horticulture, et plus faible de la viticulture, très modeste de l'olivier; - un appoint de l'élevage ovin confié à des pasteurs spécialisés. Dans le même temps, il semble que le prix du blé ait peu augmenté, celui du bétail entre zo et 50 %, le bois aux environs de 100 % et les salaires ont vraisemblablement plus que doublé. En l'absence du prix des autres denrées agricoles, il est difficile de savoir si cette expansion surtout céréalière était une contrainte de la démograp~eJOO ou une croissance « spontanée ». Tous ces symptômes réunis correspondent, me semble-t-il, .à une hausse démographique modérée ne dépassant pas les possibilités d'expansion du système agraire. Mais comment concilier le croît démographique, même limité, et la hausse des salaires? Les règles traditionnelles de l'économie de marché l'expliquent mal. Il est vraisemblable en tous cas que l'exploitation 43

familiale est le type d'organisation

la plus rentable

lOI

. Et,

de toutes façons,

les gros profits, ce ne sont pas les activités agricoles qui les procurent, mais le crédit, qu'il soit pratiqué par les clercs, les chevaliers ou les paysans. Le prélèvement seigneurial absorbe-t-illes excédents que procurent à nombre d'exploitations, la hausse de certains prix? Il reste très élevé; la tasque et les autres redevances partiaires variant entre le 1/4 et le 1/ge pèsent sur plus de la moitié des parcelles. Autant les cens sont la norme sur les maisons du castrum et dans l'auréole de jardins, ferrages et autres parcelles les plus proches de l'habitat, autant ailleurs la redevance proportionnelle est dominante, surtout sur les terres récemment gagnées sur la garrigue. Si l'on y ajoute les droits de mutation, on peut admettre que le prélèvement de la seigneurie foncière, même encore vers 125°, représente à peu près le dixième du revenu que le paysan avoue tirer de la culture. Reste évidemment toute la dissimulation et toute l'inertie au paiement, qu'il n'est pas dans nos moyens d'évaluer. Au prélèvement, il faut ajouter la dîme ecclésiastique, qui pèse également sur les produits de l'élevage. On comprend dans ces conditions, surtout si l'on y associe le recul de l'alleu au XU"siècle, comment tant de familles chevaleresques peuvent survivre dans les castra biterrois. Cependant, ce prélèvement seigneurial est en recul très net par rapport au XII" siècle. Il me semble qu'approximativement, entre 1175 et 1275, il est divisé au moins par 2, rattrapé pour les budgets seigneuriaux, par l'extension des cultures. Ce n'est cependant pas la communauté qui a arraché aux seigneurs et aux chevaliers possesseurs de tasques et de terres, l'abaissement du taux des redevances partiaires et leur commutation en des cens moins lourds. L'affaiblissement du régime foncier n'est pas assez homogène pour relever d'une négociation systématique de la communauté villageoise. Le système de la tenure perpétuelle, dans un système économique que domine l'exploitation familiale, porte ce germe de réduction progressive du prélèvement seigneurial. Est-ce à dire que la communauté villageoise, dans cette phase pacifique de ses premières années d'adulte, n'a rien obtenu? D'une part, il ne faudrait pas méconnaître la pression, peut-être inexprimée, du groupe villageois sur son ou ses seigneurs. Ensuite, la fixation des corvées à un certain nombre de jours par an et par village, 30 corvées d'âne et 40 corvées aratoires à Azille par exemple'o" révèle à l'évidence leur réduction, en même temps qu'une homogénéisation de la communauté villageoise. Enfin, c'est l'époque où s'organisent les premiers consulats de castrum qui seront, par la suite, les négociateurs des aménagements du régime seigneurial. Si les années 1175 - 1275 ont été dans l'ensemble une période assez facile pour les paysans des castra biterrois - ici encore, je ne préjuge pas des années de « guerre» - il est certain que dans les derniers temps, les signes d'un étouffement de l'expansion se manifestent: l'espace commence à manquer. En 12 52, un conflit pour la pêche dans l'étang de Narbonne éclate entre les habitants du Lac et ceux de NarbonneIo3. A la période précédente, de tels conflits impliquaient les seigneurs dont les partages de droits

44

n'étaient pas clairs; dans (de pêche en l'occurrence) se manifestent également Fontcaude se plaint quand des « rusques » et du bois

le cas présent, il s'agit de délimiter l'espace vital de chaque communauté'°4. C'est vers 1250 que avec vigueur les premiers défens de garrigues: les habitants des castra voisins viennent chercher IOj. mort dans les garrigues C'est un peu plus tard

qu'il faut interdire à plusieurs habitants de Vendrès de défricher trop abondamment pour réserver l'approvisionnement du four commun. On perçoit nettement, à partir de 1250-1260, que le renversement de la situation est proche.

45

Chapitre II

La vie au village: vie domestique et encadrement

familial

De ce village au cadre monumental désormais bien formé, de cette communauté devenue homogène, les documents du XIII"siècle permettent d'entrevoir quelques éléments de la vie quotidienne, à la fois celles de l'individu et de la famille - c'est à quoi ce chapitre est consacré - et ceHes du groupe dont traitera un chapitre ultérieur. Pour celui-ci, j'ai puisé essentiellement à une source nouvelle, les enquêtes, essentiellement celles des Enquêteurs royaux envoyés par SaintLouis pour recueillir les Doléances des habitants de la région à deux reprises, en XZ47et en xz59-xz6.z ; mais également à quelques enquêtes obscures conservées dans les archives municipales, parfois postérieures de quelques années à la période envisagée dans cette partie, pour des domaines qui me semblaient peu sensibles à la conjoncture courte.

1.

L'AMÉNAGEMENT

INTÉRIEUR

DE LA MAISON,

LE MOBILIER
Des couvertes porte de quelques maisons de pierre jointoyées à la chaux', enduites de plâtre et de tuiles, plus ou moins vastes, domlls ou stare, fermées par une bois, on ne connaît rien de l'aménagement intérieur. Pour les scènes, bien peu nombreuses, que les Doléances relatent à l'inté47