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VILLES ET PATRIMOINE A LA RÉUNION

De
304 pages
En l'espace d'une cinquantaine d'années, La Réunion a totalement changé de visage. Les paysages notamment, ont été bouleversés par une urbanisation dont la rapidité étonne, aussi bien l'homme de la rue que l'aménageur. Outre le fait de contribuer à lever quelques ambiguïtés sur les notions de ville et de patrimoine dans le contexte insulaire, cette approche a également le mérite d'attirer l'attention sur la richesse de l'héritage ancien, relativement mal explorée.
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VILLES ET PATRIMOINE À LA RÉUNION Du MÊME AUTEUR
Dynamiques urbaines au sein d'une économie sucrière :
la région Est — Nord-Est de La Réunion, Paris :
L'Harmattan, Université de La Réunion, 1997.
ISBN : 2-7384-5044-X.
RODR1GUES la troisième île des Mascareignes, Paris :
L'Harmattan, Université de La Réunion, 1998.
ISBN : 2-784-7020-3.
LECTEURS POUR LE PRÉSENT OUVRAGE
M. Jean-Louis GUÉBOURG, professeur (23° s.)
M. Bernard CHERUBINI, Maître de Conférences, HDR (20° s.)
COMITÉ SCIENTIFIQUE
DE LA FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
BernardCHERuBINI, Maître deConférences, HDR (20' s.) ; Alain GEOFFROY, Professeur (11° s.) ;
Jean-Louis GUÉBOURG,Professeur (23. s.) ; Jean-François HAMON, Maître de Conférences, HDR
(l& S.) ; Michel LATCHOUMANIN, Maître de Conférences, HDR (70° S.) ; Edmond MAESTRI,
Professeur (22. s.) ; Serge MErrINGER, Professeur (9. s.) ; Jacky SIMONIN, Professeur (71. s.) ;
Jean-Philippe WATBLED, Professeur (07° s. et 11' s.) UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
7etecetté dee Zetteee et dee Seiemeee qicemeti,cee
Jean-Michel JAUZE
VILLES ET PATRIMOINE À LA RÉUNION
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France H2Y IK9 HONGRIE ITALIE Illustrations cartographiques et
maquette de couverture :
LABORATOIRE EN CARTOGRAPHIE APPLIQUÉE
ET TRAITEMENT DE L'IMAGE DE LA FACULTÉ
DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
B. Remy - A. Kaufmant
© FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Campus universitaire du Moufia
15, avenue René Cassin
BP 7151 - 97 715 Saint-Denis Messag cedex 9
(ephone : 02 62 938585 )copie : 02 62 9385(X)
Site web : http://www.univ-reunion.fr
© ÉDITIONS L'HARMATTAN, 2000
7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris
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destinées à une utilisation collective. Toute reproduction,
intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans
le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.
© L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9853-1 oztvant-propos
orsqu'un géographe décide de faire une incursion dans le passé, ce n'est
jamais à titre gratuit. Le recul historique demeurera toujours nécessaire
620 dans l'appréhension du présent, si tant est qu'en matière géographique, et
plus particulièrement dans le domaine de la géographie urbaine, l'on puisse
véritablement saisir ce présent, en constante mouvance.
Notre quête de l'identité urbaine dans ce contexte insulaire que représente
l'espace réunionnais, nous a d'abord conduit à examiner la ville sous l'angle de sa
structure, de son développement et de ses relations avec son environnement proche et
lointain, ce qui fut l'objet de notre thèse de doctorat (199 et de la publication d'un
ouvrage intitulé « Dynamiques urbaines au sein d'une économie sucrière : la région Est
— Nord-Est de La Réunion » (1997 - cf bibliographie). Cette première approche, qui nous
a permis de lever quelques voiles sur la personnalité de la ville réunionnaise, méritait
d'être enrichie par une interrogation du passé, non pas comme une simple démarche
explicative, comme c'est souvent le cas lorsque l'on cherche à comprendre un
phénomène que la seule lecture du présent ne suffit pas à éclairer, mais, plutôt comme
un dialogue avec le présent, qui soit porteur de sens. Ce rapport passé/présent, dans une
constante interaction et un mutuel enrichissement, dans le cadre urbain, se développe à
travers un concept particulier, celui de Patrimoine. Mais, quel sens donner à celui-ci ?
Ou plutôt, ce concept peut-il donner du sens à la ville réunionnaise ?
Nous avons donc voulu nous pencher sur cette question, à notre avis
fondamentale, pour essayer d'appréhender le phénomène urbain dans son intégralité à
La Réunion. Car, à l'évidence, on ne saurait faire abstraction dans la recherche de
l'identité de nos villes, de la dimension historique, de cette stratification du passé qui a
contribué à produire la ville actuelle, à la fois dans sa matérialité et dans son
immatérialité. Cette nouvelle approche de l'urbanisation insulaire n'est pas, en dépit de
son intitulé, une étude historique de la ville à La Réunion ; elle ne se veut pas être non
plus une analyse technique du patrimoine architectural ; nous ne sommes ni historien,
ni architecte, et encore moins historien de l'art. Elle est, avant tout, une démarche
géographique de compréhension de la ville dans ce qu'elle peut avoir de spécifique dans Villes et patrimoine à La Réunion
ce milieu particulier façonné par les hommes, à travers leurs projets successifs
d'appropriation, d'aménagement et d'exploitation de l'espace.
Enfin, il faut rajouter, pour compléter ce préambule, que cette lecture de la
ville réunionnaise nous est apparue nécessaire en raison d'une évolution qui interpelle à
la fois le géographe et le Réunionnais que nous sommes. La dynamique urbaine
extrêmement rapide de ces dernières années inquiète les décideurs et aménageurs qui
montrent quelques signes de fébrilité. Les prévisions et autres schémas élaborés sont
souvent largement débordé% voire peu opérants. Alors même que l'on cherche à
contenir le phénomène, d'autres urgences s'imposent, inhérentes à l'évolution, celle par
exemple de la dévitalisation des centres historiques par rapport à des périphéries
devenues dynamiques, ou encore, celle plus insidieuse de l'uniformisation ou de
internationalisation » de la ville, dans un espace pourtant marqué par sa faible
dimension et son » ultra-périphéri cité ».
Nos investigations ont pu être menées à bien grâce au concours d'un certain
nombre de personnes responsables de services de l'Etat ou d'associations pour la
sauvegarde du patrimoine, que nous tenons ici à remercier sincèrement, à la fois pour
leur aimable accueil, leur intérêt pour notre problématique, et leur précieuse
collaboration :
Mme Sylvie Réol (Conservateur du Patrimoine et de l'Architecture à la Direction
Régionale des Affaires Culturelles de la Réunion)
Mme Martine Akhoun (Documentaliste du Patrimoine à la Direction Régionale des
Affaires Culturelles de La Réunion)
M Marc Théry (Chargé d'opérations au Service Départemental de l'Architecture et
du Patrimoine de La Réunion)
M François Hennequet (Architecte au service Habitat Aménagement et Urbanisme
— Direction Départementale de lEquipement)
M Jean-Claude Laffin (Responsable du service de Gestion Patrimoniale à la
Direction du Patrimoine — Conseil Général)
Mme Claire Maillot (Technicienne et Architecte du service Méthodes et
Développement de la Direction du Patrimoine — Conseil Général)
Mlle Corine Bègue (Architecte chargé de mission au Patrimoine — Direction des
Affaires Culturelles— Conseil Régional)
Mme Claudine Serveaux (Ingénieur rattaché au secteur de l'Aménagement —
Direction de l'Environnement de l'Aménagement et des Travaux — Conseil
Régional)
Mme Nasserine Tréjaut (Directrice générale de l'Aménagement et du
Développement urbain - Mairie de Saint-Denis)
M Gilbert Gérard (Président de l'Association pour la Sauvegarde du Patrimoine
Réunionnais)
6 Avant-propos
M Claude Denuzière (Président de l'Association pour la Défense et l'Illustration de
l'Architecture Créole)
M Marc Kichenapanaidou (Président du Groupe de Recherche sur l'Archéologie et
l'Histoire de la Terre Réunionnaise).
Nos remerciements vont également à M le Président de l'Université de
La Réunion, à travers le Conseil Scientifique qui nous a accordé un Bonus Qualité
Recherche permettant ainsi le financement et la publication de ces recherches.
Un grand merci enfin à Michel Carayol et à Daisy Jauze qui ont bien voulu
accepter la relecture de cet ouvrage, ainsi qu'à Sabine Tangapriganin qui s'est chargée
de sa mise en forme, et à Annelle Kaufmant pour la réalisation des cartes.
Nous espérons que ce livre contribuera à apporter un éclairage supplé-
mentaire à la compréhension des phénomènes qui participent tant à la création de la
ville à La Réunion, qu'au processus de patrimonialisation de ses composantes et qu'à ce
titre, il pourra oeuvrer dans le sens d'une plus grande préservation de ce que l'on
pourrait concevoir comme étant une des formes de l'identité réunionnaise. Si tel
pouvait être le cas, nous en serions alors grandement récompensé.
7 ,/ntroduction '
$a ville est une concentration d'individus, de constructions,
d'activités, qui porte témoignage de l'histoire d'une société à
travers ses choix politiques, idéologiques, économiques, ses
manifestations culturelles, cultuelles, etc. Toutefois, il ne s'agit pas d'un
espace figé, d'une sorte de musée grandeur nature de l'action humaine. Si
tel était le cas, ce serait alors un espace mort, une ville-fantôme, comme on
pouvait en trouver dans l'Ouest américain. Bien au contraire, la ville
évolue, c'est une construction à la fois dans le temps et dans l'espace. La
plupart d'entre-elles sont donc chargées d'histoire et empruntent à une
succession de projets venant se juxtaposer, se superposer, parfois s'opposer
ou s'annuler. La ville est donc, par essence même, un lieu de mémoire
collective, un espace privilégié où peut se lire le legs du passé, à travers
ses aspects morphologiques, architecturaux, paysagers, sociaux, écono-
miques, etc. De ce fait, elle est aussi une oeuvre complexe qui réunit des
apports spécifiques à chaque étape de son évolution. Cette dynamique
vient d'ailleurs poser le problème de la pérennité des apports antérieurs :
« les plus anciennes cités accumulent les strates de leur histoire, à moins
que celles-ci n'aient été effacées, et elles doivent, aujourd'hui, concilier les
marques du passé avec les exigences du monde moderne » (Laborde,
1989).
Jusqu'à l'époque industrielle, le processus de transformation et de
renouvellement des villes s'est effectué de façon lente, ponctuelle et
limitée en raison de la faiblesse des moyens techniques et financiers, et en
tout état de cause, la continuité culturelle s'est imposée comme ligne
directrice. Avec l'avènement de l'ère industrielle, au XIX' siècle, une
nouvelle situation apparaît, brutale, en rupture avec le passé : « les
progrès de la technique donnent à la force créatrice et transformatrice de
l'homme les moyens de se concrétiser et de se manifester jusque dans l'art
de construire et dans l'urbanisme » (Bianca, 1991). Dès lors apparaissent
les concepts de « ville moderne » et de « vieille ville » pour définir deux
« mondes » au contenu et à l'évolution tranchés, voire opposés. En
Europe, jusqu'au milieu du XXe siècle, ce clivage a cours également dans Villes et patrimoine à La Réunion
les idéologies, et les centres historiques se voient souvent menacés dans
leur existence, totalement ou en partie, à l'instar du projet de « Ville
radieuse » de Le Corbusier qui voulait raser certains quartiers du vieux
Paris, pour y construire à la place un ensemble de gratte-ciel suivant un
plan géométrique. Dans la seconde moitié du XX' siècle, de nouvelles
réflexions s'élaborent progressivement suite à des observations effectuées
dans les nouveaux quartiers des cités, certes modernes, mais « sans âme ».
L'absence de cohésion de ces espaces, en raison du déracinement de leurs
habitants qui n'arrivent plus à s'identifier à leur environnement, révèle
les limites de la « fonction de loger » de la ville tout en démontrant la
nécessité de réintégrer ou de préserver des « repères historiques » dans
l'aménagement urbain. Dès lors, la notion de patrimoine occupe, de façon
triomphante, le devant de la scène avec souvent des excès, en réaction à la
période précédente. Sous le couvert de la préservation désormais
indispensable, beaucoup d'opérations d'urbanisme sont bloquées à cause
d'une rigueur législative excessive, sans compter les actions menées par
les « associations pour la sauvegarde du patrimoine » qui se créent un peu
partout.
A La Réunion, la ville est jeune, en rapport avec la dynamique du
peuplement insulaire. L'île est toutefois chargée d'histoire. Une histoire
qui s'articule en gros autour de deux périodes bien distinctes. La première
s'identifie au processus de mise en valeur et d'exploitation coloniale du
territoire. La seconde, qui se poursuit actuellement, démarre avec la
Départementalisation. Cette histoire, avec sa charnière bien marquée, ses
lenteurs et ses brutales accélérations à partir de 1946, ses effacements et
son renouvellement, se lit, et s'écrit encore, dans l'ensemble du paysage
actuel. A cet égard, la ville réunionnaise, comme tout espace urbain qui
s'est construit au fil du temps, ne peut être qu'un lieu privilégié de la
mémoire collective. Cette caractéristique transparaît dans le tracé de la
trame viaire, l'architecture des bâtiments, leurs fonctions, les activités
économiques, la vie urbaine, etc. Cependant, que de chemin parcouru
entre les huttes sous les cocotiers des « premiers villages nègres » de Saint-
Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne, « les belles et nobles demeures qui
évoquent la splendeur et la douceur de vivre aux Isles dans le vieux
temps, pour les maîtres d'esclaves. » (Defos du Rau, 1960), et les
immeubles en béton qui imposent leur style moderne au paysage urbain
contemporain ! A l'héritage ancien se substitue progressivement un
nouveau patrimoine : « La création contemporaine participe de ce schéma,
non pas sous l'angle « faire la ville » mais sous l'angle « inventer un
patrimoine supplémentaire » (Duval, 1998). Ce qui pose par là même la
définition de la notion de patrimoine. Toujours est-il que ce
renouvellement rapide du bâti urbain inquiète, suscite des réactions et des
interrogations. Avec un temps de retard sur la Métropole, La Réunion
10 Introduction
s'émeut à son tour de la conservation des témoignages de son passé
qu'elle voit disparaître d'année en année : c'est telle case créole
abandonnée aux squatters en ville de Saint-Denis qui part en fumée ; signe
des temps sans doute, même la villa créole abritant la DRAC et le service
de la Conservation du Patrimoine a terminé ses jours récemment en
cendres ; c'est telle gare où depuis longtemps ne passe plus aucun train
qui laisse place à un complexe commercial ou un parking, telle fontaine
publique qui gêne l'élargissement de la chaussée ou l'installation d'un
rond-point..., ce ne sont donc pas les exemples qui manquent.
« De fait, la modernité à La Réunion, ou plus justement le modernisme, s'est
imposé avec autorité et brutalité, générant dans les coeurs de ville un paysage
de périphérie urbaine, le plus souvent chaotique, effaçant l'échelle parcellaire
sans pour autant parvenir à détruire la ville dans ce qu'elle a de permanent,
sa trame et sa morphologie générale » Oonquères d'Oriola, 1998).
Face aux impératifs de « loger » et de « densifier les agglo-
mérations urbaines » définis par les pouvoirs publics, des débats
passionnés s'engagent autour des enjeux de la préservation et de la mise
en valeur de l'ancien : « Afin de léguer à nos enfants, un patrimoine
susceptible de pérenniser et d'enrichir notre histoire et non de la gommer,
comme il en a été souvent le cas, je me permets d'attirer l'attention de nos
élus chargés de veiller sur la gestion et la vie dans la Cité » (Intervention
de M. Taïlé-Manikom lors de l'enquête publique du POS du centre-ville
de Saint-Denis, le 26 juin 1997). Rénovation — restructuration ou
restauration — réhabilitation ? « Quel devenir pour le vieux marché de
Saint-Denis, Château Morange, l'usine de Villèle, par exemple, qui
peuvent apparaître comme des verrues, et qui cependant doivent être
sauvés ? » (Duval, 1998). Comment concilier ancien et moderne ?
D'ambitieux programmes, apparaissant comme autant de paris sur
l'avenir, s'engagent en cherchant à intégrer les savoir-faire anciens dans
les techniques modernes de construction.
« En utilisant le bâti ancien on peut, tout en le respectant et en le mettant en
valeur, densifier les centres-villes et préserver, non pas seulement le bâti
existant mais une harmonie d'ensemble, intégrant ancien et nouveau et ainsi
générer la ville de demain. En effet, celle-ci, pas plus que celle d'hier, ne se
fera ex-nihilo » (Perrau, 1998).
Désormais, la question du patrimoine est présente au coeur des discussions
et influence les prises de décisions.
Compte tenu de la jeunesse du phénomène urbain dans l'île, de la
rapidité de son évolution avec les conséquences que nous venons
d'évoquer, de la prise de conscience tardive de l'existence d'un capital
ancien qu'il faut absolument préserver, il était intéressant de se pencher
sur cette question du patrimoine dans le cadre urbain. Pourquoi dans ce Villes et patrimoine à La Réunion
cadre en particulier ? Parce que c'est sans doute là que les traces du passé
sont les plus nombreuses et que c'est aussi là qu'elles risquent peut-être de
disparaître le plus rapidement. Cette analyse se propose donc de dresser
un état des lieux du patrimoine urbain et de porter un regard sur son
niveau de conservation ou à l'inverse d'appauvrissement (chap. II). A
partir de cette base de réflexion, elle s'interroge sur la politique de
sauvegarde développée par les différents acteurs à travers les enjeux
définis (chap. III). Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la ville est aussi
un espace vivant, et que de ce fait, le patrimoine est un héritage non pas
figé mais évolutif ; par conséquent, elle porte également un regard sur la
constitution de l'héritage urbain futur, à travers la problématique de la
conciliation entre l'ancien et le moderne (chap. IV). Mais en premier lieu,
pour la clarté de l'analyse, il importe sans doute de définir ce que l'on
entend par « ville » et « patrimoine » dans le contexte réunionnais, qui
présente certaines spécificités, ne serait-ce qu'en raison de son histoire et
de son insularité (chap. I).
12 CHAPITRE I
LES NOTIONS DE VILLE ET DE PATRIMOINE
DANS LE CONTEXTE RÉUNIONNAIS
A La Réunion, il est courant d'employer le mot « ville » pour
désigner toute forme agglomérée ayant un semblant de noyau structuré.
Cette réalité est révélatrice du flou qui entoure la notion et le phénomène
urbain en général. Elle peut se comprendre au regard de la jeunesse de
l'urbanisation qui émerge à peine d'un contexte profondément rural qui
s'est construit à partir d'un plan de colonisation visant à exploiter les
ressources agricoles de l'île. Mais, elle peut s'expliquer également par
l'absence ou les limites des approches et définitions proposées par les
organismes officiels oeuvrant dans le domaine de l'urbain. Par conséquent,
définir la ville apparaît comme un préalable nécessaire, afin non
seulement de lever toute ambiguïté terminologique, mais également de
fixer le cadre de l'analyse. De même, la notion de patrimoine, même si
elle est encore confuse dans sa définition et son contenu, s'impose de plus
en plus dans les esprits. Cette évolution, soutenue par une présence très
forte du terme lui-même au cours des dernières années dans les différents
discours, relayée par les images véhiculées par les médias, est à mettre
également en rapport avec une soif récente de connaissance de l'histoire
de La Réunion, longtemps absente des enseignements scolaires. La notion
de passé qu'il faut absolument préserver et l'idée de legs à transmettre
aux générations futures font leur chemin dans les mentalités, interprétées
souvent très différemment en fonction des regards portés. Car, si tout le
monde est à peu près d'accord pour définir le patrimoine comme étant un
héritage commun, des divergences interviennent quant à savoir ce qu'il
convient de conserver face à ce que l'évolution impose d'éliminer.
LA VILLE RÉUNIONNAISE, DÉFINITION ET DYNAMIQUE
De toute évidence, la Départementalisation apparaît comme le
moteur de l'urbanisation à La Réunion, au regard d'un passé colonial Villes et patrimoine à La Réunion
marqué par la faiblesse du réseau urbain'. Toutefois, si le nombre de
centres que l'on peut qualifier d'urbains augmente sensiblement à partir
de la fin des années 50, il n'en reste pas moins que la ville elle-même, en
tant qu'entité propre dégagée de son contexte rural, a du mal à se
construire et à s'imposer. Cette réalité demeure encore un des problèmes
majeurs du phénomène urbain à La Réunion, à l'aube du XXI' siècle. En
effet, alors que la ville ne s'est pas encore constituée véritablement, la
croissance urbaine est en train de changer de dimension et de forme, se
caractérisant par un mouvement rapide d'expansion sur les campagnes,
de sorte qu'à l'heure actuelle, la ville n'est plus le seul témoignage de
l'urbanisation insulaire. Cette dynamique qui, avec quelques années de
retard, s'inscrit dans la logique du mouvement de périurbanisation amorcé
en France à la fin des années 19602, vient contrarier quelque peu la
densification nécessaire des noyaux urbains préconisée par le Schéma
d'Aménagement Régional (SAR).
L'URBANISATION À L'ÉPOQUE COLONIALE
Si l'on se réfère à l'analyse effectuée par Defos du Rau de
l'urbanisation insulaire durant la période coloniale, le phénomène semble
revêtir un caractère exceptionnel. « Seuls le port de la Pointe des Galets et
les quartiers centraux de Saint-Denis et de Saint-Pierre peuvent prétendre
au titre d'agglomérations urbaines. Encore est-ce à un arrière-pays agricole
qu'ils doivent ce caractère >>3 . Cette carence de l'urbanisation s'explique,
selon l'auteur, par le fait que l'objectif essentiel du peuplement de cette île
était avant tout la mise en valeur du sol par des cultures tropicales. De ce
fait, les colons qui sont essentiellement des « planteurs » résident sur leur
terre ou à proximité, dans des hameaux, des écarts agglomérés ou encore
dans des « îlets ». Dans ce contexte particulier, imposé par un choix
économique de la Métropole, la création des trois uniques centres
agglomérés présentant un caractère urbain est donc une nécessité
incontournable, en rapport avec les impératifs du moment. Le premier,
Saint-Denis, répond au besoin de doter la Colonie d'un centre de
commandement administratif et économique, rôle que ce dernier ravit à
Saint-Paul, suite à la décision d'Etienne Regnault, en 1669, d'y installer la
résidence du Gouverneur, et à celle de Labourdonnais en 1738 d'y
JAUZE J.M., « La Départementalisation comme condition d'émergence du phénomène
urbain », Regards sur La Réunion contemporaine, actes du colloque : « 1946: La Réunion,
Département », 6-10 décembre 1996, Université de La Réunion, textes réunis par
E. Maestri, Paris : L'Harmattan, Université de La Réunion, 1999, p. 87-100.
2 Voir à ce propos l'ouvrage collectif de DEZERT B., METTON A., STEINBERG J.,
La périurbanisation en France, Paris V. : SEDES, 1991.
3 DEFOS DU RAU J., L'ile de La Réunion - Etude de géographie humaine, thèse de doctorat,
Institut de géographie, Bordeaux, 1960, p. 439-480.
14 Les notions de ville et de patrimoine.. .
transférer définitivement la capitale. Le second, Saint-Pierre, dans le Sud,
correspond à la nécessité d'y installer un comptoir, afin d'évacuer la
production d'un vaste et riche arrière-pays agricole et également de
l'approvisionner. Enfin, le troisième, le Port, que l'on peut considérer
comme une ville nouvelle pour l'époque, dans la mesure où il s'agit d'une
création ex-nihilo, ne doit son existence qu'à l'incapacité pour la capitale de
se doter d'une infrastructure portuaire fiable et suffisamment importante
pour faire face à un trafic maritime en croissance.
En dehors de ces trois « villes », les autres centres agglomérés ne
sont que des bourgs au caractère et à l'atmosphère ruraux prédominants.
Ces derniers, comme le souligne Defos du Rau, relèvent bien souvent de
la nécessité de créer des centres annexes, en raison des distances impor-
tantes à parcourir pour se rendre à Saint-Denis ou à Saint-Pierre, d'autant
que les déplacements sont alors extrêmement malaisés en raison d'un
réseau de circulation encore rudimentaire. Ces agglomérations se dotent
progressivement de services administratifs annexes : mairie, poste,
gendarmerie, église, école, dispensaire, etc., et jouent pour les campagnes
environnantes, outre le rôle de centre de services, celui de collecteur de la
production agricole et de redistributeur des marchandises importées par
les grossistes de Saint-Denis. Si au départ les colons avaient pris l'habitude
de loger directement sur ou à proximité de leur terre, avec la création de
ces centres, qui deviennent les chefs-lieux des communes, ils s'y installent,
ou y construisent leur résidence secondaire.
Les conclusions de l'étude de D. Lefèvre, à propos de la
population agglomérée au chef-lieu communal en 19414, rejoignent tout à
fait celles de Defos du Rau quant à la faiblesse de l'armature urbaine
insulaire coloniale. Cette analyse montre, en effet, que trois agglomé-
rations : Saint-Denis, Saint-Pierre et le Port dépassent 5 000 habitants et
que cinq autres : Saint-Paul, Saint-Louis, Le Tampon, Saint-André, Saint-
Benoît ont une population comprise entre 1 500 et 2 000 habitants. Pour ces
dernières, se pose la question de savoir si certaines possèdent un caractère
urbain. Or, il apparaît que seules les trois agglomérations de Saint-Denis,
Saint-Pierre et le Port peuvent être classées comme indiscutablement
urbaines. Ces dernières, qui comptent plus d'un millier d'actifs non
agricoles, concentrent plus de 70 % des actifs des huit agglomérations
prises en compte. D'autre part, elles présentent des caractéristiques
d'urbanisation tant par leur morphologie (plan en damier notamment) que
par leur structuration spatiale (quartiers bien individualisés). Les cinq
agglomérations restantes, qui possèdent plus de 500 actifs non agricoles,
peuvent être considérées comme de gros bourgs semi-urbains.
4 LEFEVRE (D.), Organisation de l'espace à Maurice et à La Réunion. Etude de géographie
comparée, thèse de doctorat d'Etat, Université de Nice, 1996, p. 598-606.
15 Villes et patrimoine à La Réunion
Ces premières agglomérations, en dehors de quelques rares cas
(Le Tampon, La Plaine-des-Palmistes...) occupent en priorité la plaine
littorale, reliées entre elles par l'unique route faisant le tour de l'île,
doublée en partie par la voie ferrée. Cette caractéristique leur confère leur
forme allongée de village-rue typique, avec leurs cases créoles en bois sous
tôle, côtoyant quelques belles demeures de riches propriétaires, leurs
boutiks Chinois, leurs magasins Z'arabes et leurs bâtiments administratifs.
Tout ceci s'échelonne de part et d'autre de l'axe principal de circulation
rejoint par des chemins carrossables reliant les écarts ruraux au chef-lieu.
La mairie et l'église sont les deux seuls édifices légèrement en retrait,
occupant des places ombragées, matérialisant ainsi le centre du bourg. La
description que donne Defos du Rau de ces premières agglomérations
n'est guère à leur avantage : « Les « villes » côtières se ressemblent toutes
et, à vrai dire ont un genre vieillot et souvent délabré, en grande partie
dû au fait que les bâtiments de bois, presque tous disparates, sont parfois
mal entretenus, leurs peintures délavées, leurs planches souvent disjointes
ou pourries par les intempéries ». D'ailleurs cette description du cadre,
relativement pittoresque, trouve écho dans le genre de vie urbain lui-
même : « Les caractères du genre de vie rural : modicité des ressources,
étroitesse des horizons, routine, aimable fantaisie, simplicité et bonne
humeur, se retrouvent dans les classes urbaines de la population »5 .
La société urbaine coloniale est également très typée, modelée par
l'économie de plantation, au point que l'on retrouve dans la structure
socio-spatiale des agglomérations la règle d'occupation de l'espace qui
prévaut au niveau de l'habitation 6, à savoir la classe possédante (les
maîtres) au centre et la main-d'oeuvre ouvrière (les esclaves et engagés) à
la périphérie, dans les bidonvilles (les communs). Cette paupérisation
centrifuge de l'espace est particulièrement visible dans les trois
agglomérations urbaines. On retrouve ainsi au centre les éléments de la
grande bourgeoisie créole ; ce sont les grandes familles blanches de la
classe possédante : propriétaires terriens, grands commerçants (import-
export), professions libérales. Cette catégorie sociale imprime sa marque au
paysage urbain par la présence de vastes demeures élégantes et
confortables à l'architecture de style, au milieu de ravissants jardins. A
côté de ces « grands créoles », on peut trouver quelques hauts
fonctionnaires Z'oreile occupant les postes de responsabilité des services
coloniaux. Ces deux catégories forment l'élite sociale, à la fois par leur
pouvoir financier et politique et goûtent aux joies de vivre sous les
tropiques. La seconde catégorie sociale, peut être qualifiée d'intermédiaire,
5 DEFOS DU RAU J., op. cit., p. 466.
6 Habitation : nom donné aux premières exploitations agricoles.
7 Z'oreil : nom donné aux Français d'origine métropolitaine.
16 Les notions de ville et de patrimoine..
aussi bien au sens propre qu'au figuré. Elle se compose essentiellement de
commerçants Chinois et Z'arabess. Les premiers tiennent le commerce de
détail alimentaire, qui est en réalité un véritable bazar où l'on trouve de
tout (la boutik Chinois), tandis que les seconds s'occupent du commerce des
textiles. Chinois et Z'arabes sont les intermédiaires de la distribution aussi
bien à l'égard des « urbains » que des « ruraux ». Certains Z'arabes se
transforment à l'occasion en « colporteurs » pour pouvoir se rapprocher de
la clientèle rurale. Là également, ces commerçants marquent fortement le
paysage urbain par leurs échoppes, souvent en piteux état. Enfin, la
dernière catégorie sociale, les « petites gens », rassemble toute la masse
laborieuse et miséreuse qui a du mal à survivre et qui s'agglutine dans les
quartiers sordides de la périphérie.
« Lorsqu'un habitant des quartiers 9 atteint un niveau d'instruction qu'il juge
trop élevé pour une situation rurale — le certificat d'études, par exemple —
ou lorsqu'on est trop nombreux à la case, il descend en ville, — surtout à Saint-
Denis — grossir la population des bidonvilles périphériques. Toute une masse
misérable peuple ces banlieues [...] : il s'agit presqu'uniquement de
« manoeuvres », aux emplois variables et élémentaires » 10 .
Au total, on peut dire qu'à l'aube de la Départementalisation, le
paysage urbain réunionnais est figé. Le désengagement de la Métropole à
l'égard de ces agglomérats purement conjoncturels d'individus et de
services, sans dynamique propre, explique l'état de délabrement dans
lequel se trouvent ces centres.
LA CROISSANCE URBAINE À PARTIR DE LA
DÉPARTEMENTALISATION
Le nouveau statut de la Départementalisation vient mettre en
place véritablement le réseau urbain réunionnais et modifier en
profondeur le visage des centres agglomérés existants. Il permet l'émer-
gence d'une armature urbaine s'appuyant sur une certaine hiérarchisation
des fonctions. Cette dynamique s'inscrit dans une nouvelle logique de
mise en valeur et surtout d'intégration de ce territoire à l'espace national,
en cherchant à l'amener au même niveau que les autres départements
français. Toutefois, dans un premier temps, les transformations sont lentes,
elles ne commencent à se faire sentir véritablement qu'à partir de la fin
des années 1950, ce qui a d'ailleurs pour effet de déclencher quelques
réactions de la part de certains hommes politiques locaux qui trouvent que
8 Z'arabe : appellation désignant les commerçants d'origine indo-pakistanaise de religion
musulmane.
9 « Quartier » doit être pris ici dans le sens d'écart rural.
10 DEFOS DU RAU J., op. cit., p. 468.
17 Villes et patrimoine à La Réunion
les bienfaits annoncés tardent beaucoup à venir. Si l'effort de reconstruc-
tion et de modernisation est applicable à l'ensemble de l'île, il n'en reste
pas moins que, dans un premier temps, ce sont surtout les centres
agglomérés qui en tirent profit, avant les campagnes. Cette situation
s'explique par le fait que, d'une part, il est plus rentable et plus logique
d'équiper en priorité les espaces agglomérés que les campagnes à
l'occupation humaine plus lâche, et que, d'autre part, il faut doter les
chefs-lieux des équipements, services et infrastructures adéquats, afin
qu'ils puissent assurer véritablement leur fonction de commandement sur
leur territoire communal, voire même au-delà pour certains. Le
développement de l'urbanisation au cours de la période post-coloniale se
marque tant par l'augmentation du nombre de villes que par la
structuration des bourgs. La dynamique passe essentiellement par trois
facteurs : une croissance démographique importante, un effort excep-
tionnel d'équipement, la constitution d'une nouvelle société urbaine.
La période d'après-Départementalisation se caractérise par une
forte croissance démographique, en rapport avec les progrès dans les
domaines de la santé, de l'hygiène, de l'alimentation et de la protection
sociale. De 1946 à 1959, la population de l'île passe de 221 000 habitants à
320 000 habitants, soit une augmentation de 44,8 %, avec un taux annuel
d'accroissement qui évolue de 1,7 % à 3,4 %. Cet important accroissement
démographique est toutefois spatialement inégal ; il est surtout le fait des
agglomérations. Ainsi, de 1954 à 1974, c'est-à-dire sur vingt ans, la
population des « villes », au sens de l'INSEE, augmente de 7,5 % par an,
alors que la population insulaire ne s'accroît que de 2,8 %. Une analyse
plus fine de la situation, par D. Lefèvre 1, montre qu'entre 1954 et 1982, la
population des agglomérations urbaines est multipliée par 2,2, passant de
108 935 habitants à 239 395 habitants, tandis que la population insulaire ne
l'est que par 1,88. Par conséquent, la part de la population urbaine a bien
considérablement augmenté quels que soient la définition de l'urbain et le
mode d'évaluation de cet accroissement. La croissance est surtout plus forte
entre 1954 et 1967, où la population agglomérée progresse de 5,77 % par
an, soit un taux supérieur de 55,8 % à celui de l'ensemble insulaire
(3,26 %). Parallèlement, la population urbaine augmente de 4,7 % par an.
Cette forte croissance, dépassant celle de l'île, est à mettre en relation avec
deux facteurs. D'une part, les villes connaissent le fort accroissement
caractéristique de la démographie naturelle sur la période, d'autre part,
elles bénéficient des apports de l'exode rural. En effet, c'est l'époque où
elles commencent à exercer un attrait certain sur les populations des écarts
qui sont attirées par leur modernisation (eau, électricité, services publics,
habitat, etc.).
11 LEFEVRE D., op. cit., p. 1875-1879.
18 Les notions de ville et de patrimoine..
Le développement des centres agglomérés et leur accession au
statut de centre urbain passent par l'installation des grands services
publics :
« Ce furent les nouvelles administrations qui donnèrent le signal de la
reconstruction, en utilisant le FIDOM 12. Partout s'édifièrent des maisons
forestières, des bureaux de poste, des gendarmeries, en même temps qu'on
commençait la reconstruction d'églises, d'écoles et de mairies cyclonées » 13 .
De même, l'on assiste à un changement radical dans l'habitat, tant sur le
plan des matériaux utilisés, qu'au niveau du style architectural et de la
technique de construction : « L'élégance et le confort relatif des nouvelles
demeures suscita l'émulation ; l'urbanisme, importé avec la Départemen-
talisation, sut y imposer sa marque, — souvent très critiquée — et le souci
du rationnel et du durable, en face de 1' « à peu près » créole, poussa les
C'est l'époque où les centres gens à essayer la construction en dur » 14 .
agglomérés réunionnais perdent définitivement leur allure de « villages
africains » pour se parer de leurs nouveaux « habits à la française ».
Les transformations apportées par la Départementalisation ont
également un fort impact sur la société urbaine, tant sur le plan socio-
économique, que sur celui de la structure spatiale de la ville. En effet, à la
société coloniale bi-polaire opposant riches d'un côté et pauvres de l'autre,
vient se substituer progressivement une nouvelle société avec l'apparition
de la catégorie des fonctionnaires. Celle-ci s'interpose entre la masse
ouvrière des quartiers périphériques et la grande bourgeoisie du centre.
La montée en puissance de cette nouvelle classe sociale s'accompagne d'un
affaiblissement significatif du pouvoir des grands propriétaires terriens et
des commerçants. A titre d'indication, en 1960, l'administration
communale employait 1 131 fonctionnaires, l'administration départe-
mentale 255 et l'administration d'Etat 4 063. Le total de leur salaire s'élève
alors à plus de 4,2 milliards de francs CFA. Les enfants de ces fonction-
naires vont faire leurs études en France métropolitaine et reviennent
s'installer au pays, en tant qu'enseignant ou dans des professions libérales.
Cette classe se double de celle des employés de service du privé,
constituant ainsi le substrat de la population citadine actuelle. L'existence
de cette nouvelle donne sociale s'inscrit fortement dans la structure
urbaine, à l'interface d'un centre qui regroupe toujours les catégories
aisées et d'une périphérie défavorisée. En effet, cette nouvelle composante
sociale cherche à se rapprocher au maximum du centre et occupe
12 FIDOM : Fonds d'Investissement des Départements d'Outre-Mer. Organisme d'Etat créé
en 1948, afin d'étudier les projets et d'accorder les crédits nécessaires au développement
des DOM.
13 DEFOS DU RAU J., op. cit., p. 582.
14 p. 583.
19 Villes et patrimoine à La Réunion
majoritairement les quartiers péri-centraux, dans un habitat en dur de
style architectural résolument moderne, en rupture avec le style créole
traditionnel en bois sous tôle, avec toiture à quatre pans ornée de pignons
et lambrequin. Car, cette classe nombreuse de petits fonctionnaires a de
plus en plus de mal à trouver ses repères à l'intérieur d'une périphérie
ouvrière, et ne possède cependant pas les moyens de s'installer dans les
quartiers aisés du centre, ce qui explique leur présence à l'intérieur de
cette zone intermédiaire, un peu en situation d'attente.15 A côté de cette
nouvelle classe urbaine, l'exode rurale contribue toujours à alimenter les
quartiers périphériques où les néo-citadins cherchent à perpétuer leur
mode de vie rural, tant sur le plan de l'habitat (en tôle ou en bois sous
tôle, au milieu d'une cour), que sur celui des activités (jardin potager, petit
élevage de poulets en cage, etc.) et des pratiques sociales (relations de
voisinage extrêmement fortes). Ainsi, on peut dire que toutes les
composantes de la ville actuelle se mettent en place, au cours de la période
qui suit la Départementalisation. La question qui se pose est celle du
nombre de centres possédant alors véritablement un caractère urbain.
Dans la définition adoptée par l'INSEE pour le dénombrement de
1941, l'appellation «ville » fait référence aux chefs-lieux communaux, à
l'exception de ceux des communes de Salazie, La Plaine-des-Palmistes,
Trois-Bassins et L'Etang-Salé. On retrouve cet usage abusif du terme en
1954, où seuls les chefs-lieux des communes de Sainte-Suzanne, Salazie et
La Plaine-des-Palmistes sont considérés comme des villages. Au
recensement de 1974, il n'y a plus que le chef-lieu de La Plaine-des-
Palmistes à être exclu de l'appellation « ville ». D. Lefèvre qui s'est
penché sur la question de la définition des centres urbains issus de la
Départementalisationlb, estime pour sa part, que l'approche de l'INSEE est
tout à fait ambiguë, et qu'il n'existe que neuf agglomérations au total à La
Réunion, en 1982, à pouvoir s'identifier à des villes : Saint-Denis, Saint-
Pierre, Le Tampon, Le Port, Saint-André, Saint-Benoît, Saint-Louis et Saint-
Joseph. Comme il le signale, ces agglomérations s'individualisent très
nettement par rapport à l'espace rural, par leur poids de population, leur
fonction tertiaire d'encadrement, leurs activités économiques, ainsi que
leur niveau d'équipement et d'infrastructures.
En résumé, la Départementalisation a permis à six centres
supplémentaires de se hisser au stade de ville, à côté des trois « villes »
coloniales qui existaient déjà. La part de la population urbaine dans
l'ensemble insulaire est multipliée par 2,6 entre 1945 et 1982.
15 Voir à ce sujet, JAUZE J.M., « L'île de La Réunion : deux modèles de la dynamique spatiale
des villes », Mappemonde 2/%, p. 41.
16 LEFEVRE D., op. cit., Livre III.
20 Les notions de ville et de patrimoine.. .
L'ARMATURE URBAINE ET LE VISAGE DE LA VILLE
CONTEMPORAINE
L'urbanisation contemporaine apparaît comme l'héritage direct du
processus enclenché par la Départementalisation, en ce sens que se
poursuit la dynamique de modernisation et d'équipement du territoire.
Celle-ci passe par le renforcement des centres urbains existants, d'une
part, afin de créer véritablement l'image de la ville, et d'autre part, afin
de rechercher un meilleur équilibre au niveau d'une armature
macrocéphalique dominée par Saint-Denis, la capitale. Cette dynamique se
marque également par un effort de structuration interne des espaces
urbains, structuration qui, de toute évidence, doit s'accompagner d'un
processus de densification du bâti trop lâche. En effet, les centres
agglomérés ont des densités d'habitat relativement faibles : 8 à 10
logements à l'hectare dans les agglomérations principales et environ 5 à 8
logements pour les autres agglomérations. La grande majorité des
logements est encore construite de manière peu dense, soit en petits
collectifs, soit en ensembles de maisons individuelles (1E97 ou ensembles
résidentiels privés), soit en construction particulière autorisée, (située le
plus souvent sur des parcelles isolées), soit en habitat spontané (SAR -
1994). Cette caractéristique du tissu urbain, qui témoigne de la jeunesse du
phénomène, s'explique par cette difficulté qu'a la ville réunionnaise à
émerger de son contexte rural. Cela s'enracine au fait que, depuis l'époque
coloniale, que ce soit en milieu rural ou urbain, les habitants ont pris
l'habitude de résider dans un habitat pavillonnaire individuel entouré
d'une cour plus ou moins vaste et clôturée.18 Si cette pratique ne posait pas
de problème à une époque où la place disponible était encore abondante et
la population réduite, avec l'explosion démographique et l'urgence de
loger, des difficultés surgissent, surtout au niveau des agglomérations :
comment concilier la tradition avec la modernité qui s'impose souvent en
termes d'impératifs? Comment gérer la raréfaction de l'espace disponible à
l'intérieur des villes ? Quelles options de construction choisir ? Autant de
questions qui interpellent au quotidien les maires des communes et les
placent face à des situations difficiles où ils ont souvent du mal à concilier
leur rôle d'aménageur avec celui d'élu du peuple.
Depuis 1982, le nombre de villes n'a pas beaucoup augmenté. Une
étude menée par nos soins en 1994 montre que seules dix agglomérations
ont atteint ce rang : Saint-Denis, Saint-Pierre, Saint-Louis, Saint-André,
Saint-Benoît, Le Tampon, Saint-Paul, Le Port, Saint-Joseph et Saint-Gilles-
17 LES : Logements Évolutifs Sociaux.
18 Voir à ce propos BARAT C., « Manière d'habiter : la case créole », Ville, habitat,
aménagement, actes du forum-débat, 8 avril-14 décembre 1993, Saint-André : Océans
Éditions, 1994, p. 99-113.
21 Villes et patrimoine à La Réunion
Les-Bains.19 Toutefois, ce constat appelle trois remarques essentielles. Tout
d'abord , même si le nombre de villes en lui-même reste peu important, il
faut néanmoins noter une augmentation de 15,5 % de leur effectif de
population : 241 516 habitants en 1982, 279 057 habitants en 1990. Ensuite,
elles représentent malgré tout 63 % de la population insulaire. Enfin, en
1982, à part les neuf agglomérations urbaines, les autres centres avaient
un caractère profondément rural, alors qu'en 1994, à côté des dix villes
existantes, sept centres, avec des effectifs de population compris entre
2 000 et 10 000 habitants, possèdent des caractéristiques urbaines pouvant
laisser supposer une évolution future vers le statut de petite ville. Il s'agit
de Cilaos, Bois-de-Nèfles - Moufia, Saint-Leu, La Ravine-des-Cabris,
Sainte-Suzanne, La Montagne et Sainte-Marie. Les autres centres
agglomérés, même s'ils ont pour certains enregistré une évolution
intéressante entre 1982 et 1994 en termes d'effectifs, sont encore sous-
équipés et montrent un visage rural.
En 1998, une étude conduite sous notre direction20, à partir des
mêmes critères que ceux utilisés en 1994, révèle que l'armature urbaine
réunionnaise compte au total onze villes, occupant les strates supérieures
de la hiérarchie (fig. 1). Aux dix centres urbains définis en 1994, est venue
s'adjoindre la petite ville de Saint-Leu. La situation urbaine en 1998, qui se
caractérise somme toute par la faiblesse du niveau supérieur de l'armature
en nombre de centres, s'explique par un tournant essentiel amorcé dans
les années 1970 dans la dynamique d'urbanisation. En effet, alors que
jusqu'à une période récente, les villes ont été les principaux bénéficiaires
de l'effort d'équipement et de structuration, initié et soutenu par la France,
les campagnes profitent à leur tour de la modernisation. Partout, au
niveau des « quartiers » fleurissent des mairies annexes, des écoles, des
collèges, des centres sanitaires, des équipements sportifs, etc., tout ceci
précédant ou accompagnant l'implantation de lotissements résidentiels. De
la sorte, on assiste à un phénomène d'urbanisation rurale par densification
résidentielle et équipement des bourgs. Ce mouvement de périur-
banisation vient ralentir quelque peu la croissance des centres urbains
stricto-sensu.
19 JAUZE J.M., le phénomène urbain dans la région Est - Nord-Est de La Réunion, thèse de
doctorat, Université de La Réunion, 1994, p. 15-33. Cette étude s'est appuyée sur les
mêmes critères que ceux utilisés par D. Lefèvre en 1982, pour définir l'armature urbaine
réunionnaise, à savoir : la fonction tertiaire d'encadrement, les activités économiques, le
niveau d'infrastructures et d'équipement. Le croisement de ces trois indicateurs dans un
indice synthétique de hiérarchisation, en rapport avec l'effectif de population agglomérée
a permis de mettre en évidence les différentes strates de l'armature urbaine.
20 AH-YAVE F., Un ou des modèles urbains à La Réunion ?, mémoire de maîtrise de géographie,
Université de La Réunion, 1998.
22 Les notions de ville et de patrimoine...
Figure 1 - L'ARMATURE URBAINE DE LA RÉUNION EN 1998
Saint-Denis
Sainte-Marie
Sainte-Suzanne
gne r glotede.
beik é? hialles.Moufia t
Le Port , _;.. ,‘4 . e- e Oossmeniod 1
Le Brillé Saint-André I i
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/-. "T i r
/ ès i sl: . 1 1 , , {:, sf .es legnis :' , , - cr - Saint-Pierre r 2 - I- -- -
Saint-Philippe
10 km Petite-île
Saint-Joseph
et grand encaissement 111 Capitale insulaire Petite ville Rempart 0
Aéroport international
0 Gros bourg
Capitale régionale Port de commerce
O Bourg Ill
Voie express (2x2 voies)
Centre rural Ville moyenne Route nationale à fort trafic D (bourg, village-centre,
village à structurer
Route secondaire selon les principes du SAR)
_ _ _ Limite communale À Point côté (en mètres)
Conception J.-M. JAUZE
Réalisation : B. REMY - A. KAUFMANT - Laboratoire de cartographie. Université de La Réunion
23
nVilles et patrimoine à La Réunion
L'étude des onze villes réunionnaises a permis de mettre en
évidence l'existence d'un modèle urbain, s'appuyant sur une structuration
de leur espace plus ou moins identique, issue des mêmes processus
historiques et socio-économiques de développement.21 Celui-ci, plus ou
moins achevé en fonction de l'importance de la ville, se définit à partir des
caractéristiques suivantes :
— l'organisation de l'espace s'effectue suivant une structure classique
auréolaire, plus ou moins apparente, déterminée par les différentes
étapes de la croissance. Ces « anneaux » incomplets, de définition
démographique, sociale et économique révèlent globalement un
phénomène de décroissance du centre vers la périphérie.
— les échanges entre le centre et la périphérie s'établissent suivant un
rapport traditionnel s'appuyant sur des mouvements migratoires
quotidiens de type pendulaire. Le centre garde une grande attractivité
grâce à la présence de services rares, de commerces anomaux et d'une
forte capacité d'emplois. Toutefois, il est en perte de vitesse, en raison
du manque de place, de l'exiguïté des surfaces bâties, du vieillissement
de ses structures, des mutations dans le commerce de distribution, des
problèmes de circulation, etc.
— la périphérie apparaît comme le nouvel espace dynamique, tant sur le
plan économique, spatial que social. C'est le nouveau lieu de dialogue
entre la ville et la campagne, où se construit la nouvelle ville. Ce
dynamisme s'exprime par l'extension du front urbain soutenue par
l'exurbanisation des activités, des équipements structurants ainsi que
de la population résidentielle. De la sorte, se constituent autour de la
ville, des noyaux secondaires s'opposant fortement au centre, pour
certains, et déterminant une nouvelle définition des flux intra-urbains.
face à cette nouvelle donne, les centres historiques réagissent en termes
de modernisation, d'équipement, et de réorganisation, tant sur le plan
économique, résidentiel que structurel. La recherche de ce second
souffle nécessaire est en train de modifier radicalement leur visage,
gommant parfois des pans entiers de l'héritage historique, et par là
même, de ce qui faisait leur identité.
Au total, l'urbanisation contemporaine conjugue trois dynamiques
différentes mais pas nécessairement contradictoires : la recherche d'une
densification interne maximale et d'une structuration des centres existants,
la croissance périphérique issue d'opérations d'aménagement concertées,
l'urbanisation rapide des espaces ruraux s'appuyant sur la densification
résidentielle. Ces trois processus font intervenir des facteurs et des
procédures dissemblables, ils intéressent des lieux et des acteurs variés et
21 Cf. étude de F. AH-YAVE citée supra, p. 88-100.
2 4 Les notions de ville et de patrimoine..
débouchent sur des formes différentes ; toutefois ils montrent un trait
commun, en ce sens qu'ils contribuent à produire la ville de demain. A ce
titre, ils ne peuvent qu'interférer avec la notion de patrimoine dans ce
qu'elle a en rapport avec le passé, en termes soit de continuité, soit de
rupture. De ce fait, les onze centres qui peuvent être qualifiés de « villes »
constituent le terrain privilégié sur lequel nous nous proposons
d'examiner le contenu et l'évolution du patrimoine réunionnais, après en
avoir défini le concept.
LE PATRIMOINE, UNE NOTION DIFFICILE A CERNER
La notion de patrimoine est extrêmement complexe, dans la
mesure où elle renvoie à des réalités multiples qui elles-mêmes présentent
souvent un caractère pluriel. Ainsi, est-il communément admis que la
culture, au même titre que les biens matériels : terres, bâtiments,
monuments, espaces publics, etc., est partie intégrante du patrimoine. Or,
cet élément recouvre lui-même divers aspects qui sont autant de manifes-
tations et expressions d'une société, allant du mode de vie à l'architecture,
en passant par toute une gamme de productions artistiques possibles.
Parmi ces aspects, l'art lui-même ne se définit-il pas par ses multiples
facettes ? On pourrait ainsi, suivre très loin les ramifications des différentes
branches du patrimoine. Certains ne l'ont-ils pas comparé à un arbre
généalogique dont les branches prospèrent ou dépérissent au rythme des
courants d'idées qui animent la société ?22 La difficulté à cerner cette notion
s'explique en partie par les tentatives mêmes pour essayer de la définir,
car au fil du temps et des approches, on s'aperçoit que finalement tout est
patrimoine dès lors qu'il s'inscrit dans un processus d'appropriation
individuel ou collectif. « Une notion profondément paradoxale en somme,
et ce paradoxe n'a cessé de croître jusqu'à l'ambiguïté : quand tout devient
»23 patrimoine, quel sens précis, profond, faut-il donner à ce mot ?
LE PATRIMOINE, UN CONCEPT QUI ÉMERGE DE L'HISTOIRE
Avant d'être une notion collective, une attitude face à une
démarche commune d'appropriation d'une réalité, d'un objet, d'un fait, le
concept de patrimoine a été historiquement individuel, tout au moins s'est-
il forgé dans le cadre institutionnel de la famille. En effet, dans sa
première définition, le patrimoine était avant tout le bien qu'un individu
recevait de ses ancêtres. Les différentes définitions du mot proposées par
les dictionnaires s'attachent à mettre en avant ce caractère de l'héritage.
22 ANDRIEUX J.Y., Patrimoine & Histoire, Paris : Belin, 1997, p. 21.
23 AUDRERIE D., La notion et la protection du patrimoine, QSJ 3304, Paris : PUF, 1997, p. 3.
25 Villes et patrimoine à La Réunion
— « Le bien qui vient du père et de la mère, qu'on a hérité de son père et
de sa mère » (Dictionnaire de l'Académie française dédié au Roy, Paris,
Veuve Jean-Baptiste Coignard - 1694).
— « Se prend quelquefois pour toute sorte de biens ; mais dans sa
signification propre, il se dit d'un bien de famille ; quelquefois même
on n'entend par là que ce qui est venu à quelqu'un par succession ou
(Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des donation en ligne directe »
sciences, des arts et des métiers, Denis Diderot et Jean d'Alembert -
1765).
— « Bien d'héritage qui descend, suivant les lois, des pères et mères (sic)
à leurs enfants » (Dictionnaire de la langue française, Paul-Emile Littré -
1866).
— « Bien qui vient du père ou de la mère. Par extension, biens de famille
que l'on possède par héritage » (Larousse universel, direction de Claude
Augé - 1923).
— « Le mot désigne l'ensemble des biens, des droits hérités du père
(quelquefois par opposition, en ancien français, à matremoigne,
matrimoine)» (Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française,
direction de Alain Rey - 1992).
Dans ce contexte, l'héritier avait le devoir moral de conserver,
voire de consolider cet héritage, composé à la fois des biens mobiliers et
immobiliers, au sens juridique des termes, afin de le léguer à son tour, en
bonne composition, à sa descendance. Le patrimoine avait ainsi une force
de cohésion sociale quasi mythique. Il permettait à celui qui en était le
dépositaire temporel, généralement le fils aîné, d'affirmer son identité,
son appartenance à un groupe donné, non seulement par la filiation, mais
également à travers cet acte éminemment social qui avait une charge
symbolique très forte. En fait plus que le bénéfice d'une jouissance person-
nelle, ce dernier avait surtout la lourde responsabilité de veiller à ce que
l'intégrité de la famille soit préservée à travers la transmission de ce
symbole qui était régie par des règles strictes, coutumières avant d'être
écrites et codifiées.
Avec la prise de conscience collective de l'existence d'un héritage
commun, le patrimoine a changé de dimension. Du cadre familial, il est
passé à l'échelle de la société toute entière, du village, du pays, du
monde, en gardant cependant sa force de cohésion identitaire. « Alors
même que le patrimoine perdait peu à peu de sa sacralité, il est devenu
un bien commun de la nation, à la fois témoignage physique de son
histoire et image de son identité. Le patrimoine est en quelque sorte la
vitrine du génie national »24.
24 AUDRERIE D., op. cit., p. 6.
26 Les notions de ville et de patrimoine.. .
Pour certains, le concept de patrimoine s'est forgé, semble-t-il, à
l'époque de la Renaissance, sorte de regard nostalgique sur le passé, né en
Italie entre le XIV' et le XVe siècle et qui a ensuite gagné progressivement
le reste de l'Europe. Ce mouvement placé sous le signe de la redécouverte
des grands auteurs classiques, de l'art, des belles lettres, de l'architecture,
etc., en somme de l'apport des civilisations anciennes, grecque et romaine,
va contribuer à la prise de conscience de l'existence d'un héritage commun
qui échappe même aux lieux qui l'ont produit. Pour d'autres :
« la genèse rétrospective commencerait avec les « Mirabilia » aristocratiques et
les trésors d'église, continuerait avec la constitution d'un patrimoine
gouvernemental et monarchique, avec d'autre part, au XVIII. siècle
essentiellement, la formation d'un patrimoine érudit. [...1 notamment l'oeuvre
des Bénédictins de Saint-Maur ou de l'Académie des Inscriptions et Belles
Lettres »25.
Toujours est-il, qu'en dehors du débat proprement dit sur l'époque à
laquelle rattacher l'émergence du concept, dans sa forme première
d'appropriation, ce type de patrimoine paraît être encore la conscience,
pour ne pas dire la collection d'une élite composée pour l'essentiel de
« connaisseurs » : antiquaires, érudits, académiciens, aristocrates,
diplomates, artistes, etc.26
En fait, en France c'est la Révolution, qui paradoxalement, avec
ses excès, son « vandalisme »27, va réveiller la conscience de l'existence
d'un héritage collectif. C'est l'acte de destruction, par le choc émotionnel
causé, qui a permis de saisir la valeur intrinsèque des choses,
indépendamment de leur créateur ou propriétaire. Car, si c'était bien la
tyrannie d'un pouvoir absolu que les révolutionnaires cherchaient à faire
disparaître en rasant tous ses symboles matériels : châteaux, armoiries,
hôtels particuliers, églises, monuments, etc., quelques esprits éclairés
avaient aussi conscience que c'était toute une partie de l'histoire du pays,
de la mémoire collective, que l'on était en train d'effacer. Dès lors est
apparue la notion de responsabilité collective ; l'apprentissage de la
« citoyenneté » était déjà en cours. Lorsque la Convention décida qu'au
nom de l'intérêt général, la nation avait le devoir de porter une attention
particulière à son environnement bâti, partie intégrante de son
patrimoine, un pas décisif était franchi, d'abord, en matière de
25 NORA P., « Patrimoine et Mémoire », Patrimoine et société contemporaine, actes des colloques
de la Direction du Patrimoine, Cité des Sciences et de l'Industrie de Paris - La Villette,
octobre 1987, p. 4.
26 Voir à ce propos ANDRIEUX J.Y., op. cit., p. 11.
27 Le mot « vandalisme » sera employé pour la première fois sous la Révolution, dans un
rapport adressé par l'abbé Grégoire à la Convention qui dénonce les destructions aveugles,
à l'image des actes de barbarie des envahisseurs (les Vandales) détruisant tout, sans
distinction, sur leur passage.
2 7 Villes et patrimoine à La Réunion
conceptualisation de l'idée de patrimoine en tant qu'héritage commun à
tous les citoyens, ensuite, dans le domaine de sa sauvegarde. Toutefois,
comme le déclarait Pierre Nora, la certitude de « n'être que le dépositaire
d'un bien dont la grande famille a le droit de vous demander des
comptes », comme le dit fermement l'instruction de l'an II aux admi-
nistrateurs de la République, ne date que de la fin du XVIII' siècle.28
La reconnaissance de l'existence du patrimoine français et sa
préservation s'appuient sur quelques dates repères issues d'événements
politiques marquants.29 La première est 1794 qui voit la création du musée
des Monuments français qui donne corps véritablement au concept de
Monument historique et de mémoire collective. En 1810, sont établies les
premières listes des monuments ayant échappé à la furie destructrice
révolutionnaire. Une notion nouvelle apparaît alors, annonçant la
conception moderne de l'idée de patrimoine, à savoir le lien existant entre
l'oeuvre et son cadre physique originel. 1830 marque la volonté de la
Monarchie de juillet, sous l'impulsion de François Guizot, de protéger le
patrimoine, en créant un poste d'inspecteur général des Monuments
historiques. Sept années plus tard (1837) la Commission des Monuments
historiques voit le jour. Celle-ci renforce l'implication de l'Etat dans son
rôle de protection du patrimoine, notamment en tant qu'entrepreneur des
travaux nécessaires à sa conservation. En 1905, un autre événement
d'importance vient marquer une étape supplémentaire dans l'histoire de
la constitution du patrimoine français, celui de la séparation de l'Eglise et
de l'Etat et de l'intégration forcée des biens ecclésiastiques dans le fonds
national. La loi de décembre 1913, sur la protection des Monuments
historiques, s'impose dans cette évolution comme une étape décisive, en ce
sens qu'elle fixe les grandes lignes d'une politique de préservation du
patrimoine, encore valables de nos jours. Des opérations de reconstruction
d'après-guerre, effectuées dans les zones urbaines, sans considération pour
la valeur de l'héritage ancien, amènent André Malraux, ministre des
Affaires culturelles, en 1962, à faire voter une loi de reconnaissance et de
protection du caractère historique de certains quartiers, qui débouche sur la
notion de « secteurs sauvegardés ». « 1980, année du Patrimoine »
cristallise symboliquement la volonté de l'Etat d'intéresser l'opinion
publique ainsi que l'ensemble des Institutions à la sauvegarde du
patrimoine. Avec l'arrivée des socialistes au pouvoir et la loi de
décentralisation, des zones de protection du patrimoine architectural et
urbain (ZPPAU) sont instaurées en 1983. Cette mesure d'élargissement
spatial de la notion de patrimoine urbain s'accompagne également d'une
diversification de ses protecteurs, car à côté de l'Etat, les collectivités
28 NORA P., op. cit., p. 4.
29 Voir à ce propos le QSJ de Dominique AUDRERIE, op. cit., p. 17-27.
28 Les notions de ville et de patrimoine..
locales peuvent intervenir aussi désormais. Concomitamment à l'extension
spatiale des mesures de protection en milieu urbain, une série de mesures
législatives est venue élargir la notion aux éléments naturels (l'eau, la
montagne, l'air, etc.) et aux paysages ; cette élasticité tend progres-
sivement à complexifier l'approche du concept.
La loi Malraux, de 1962, marque à l'évidence un tournant essentiel
dans la reconnaissance et la protection du patrimoine urbain, notamment
en introduisant un changement d'échelle dans la réalité à laquelle renvoie
la notion. Cette loi, comme d'ailleurs la plupart de celles concernant la
sauvegarde du patrimoine, est une réaction de défense à l'égard de la
disparition de certains lieux de la mémoire, en l'occurrence ici des vieux
quartiers urbains. Ces derniers, considérés à l'époque comme encombrés,
insalubres, vieillots devaient laisser place, dans l'optique de la reconstruc-
tion et de la modernisation des villes, à des constructions modernes,
résidentielles ou à vocation économique, constituant ainsi des quartiers
plus aérés à la circulation plus aisée. C'est d'ailleurs cette même logique
d'urbanisation des années 1960 qui a exclu beaucoup de résidents des
centres-villes pour donner les entassements périphériques qui posent tant
problème à l'heure actuelle. Il faut dire que cette logique d'urbanisation
obéissait à deux impératifs essentiels : celle de loger la masse d'individus
issue d'une croissance démographique importante d'après-guerre et celle
d'absorber l'exode rural massif qui vidait régulièrement les campagnes.
Cette loi introduit deux dimensions nouvelles dans la conceptua-
lisation du patrimoine urbain : d'une part, le passage de la dimension de
puzzle, avec des éléments isolés, à celle d'ensemble cohérent et
homogène, d'autre part, l'idée d'évolution de l'héritage culturel en liaison
avec son contexte environnemental dont elle est partie intégrante. Dans la
première dimension, on est passé de la sauvegarde d'éléments isolés : une
place, une construction, un monument, un style architectural, etc., à la
prise en considération de sites urbains tout entier, à l'échelle du quartier,
ou au-delà. La nouvelle logique est de considérer que certains quartiers
anciens présentent une unité, une homogénéité historique dans leur
ensemble, constituée par des critères d'ordre esthétique, morphologique,
humain, économique, etc. Par conséquent, leur protection ne saurait se
limiter à celle des différents éléments qui les composent, pris séparément.
Dans cette nouvelle vision, ces éléments n'ont d'ailleurs d'existence que
considérés dans leur contexte environnemental particulier auquel ils
contribuent en interaction à donner une certaine valeur. Toutefois, il ne
s'agit pas d'une mesure législative destinée à placer des morceaux de ville
sous cloche pour le simple plaisir des yeux des touristes, et en ce sens,
cette loi innove avec sa seconde dimension d'ordre dynamique. Celle-ci
prend en compte l'intégration et l'articulation des « secteurs sauvegardés »
à l'ensemble urbain, dont ils constituent en quelque sorte l'âme, l'identité
29 Villes et patrimoine à La Réunion
culturelle. Cette recherche d'intégration est pleinement innovante dans la
mesure où l'on cherche à traiter le culturel en association avec d'autres
critères comme l'économique et le démographique, qui commandent
l'organisation urbaine. A cet effet, cette loi prévoit une analyse fine des
quartiers à protéger, sous tous leurs aspects (architectural, monumental,
culturel, social, économique, etc.) qui débouche sur un plan de sauvegarde
et de mise en valeur précisant les options d'aménagement retenues :
rénovation, restauration ou réhabilitation, qui seront prises en charge par
l'Etat.
Le concept de patrimoine, en France, s'est donc forgé à partir d'un
certain nombre de crises historiques, souvent violentes, tant sur le plan
physique (destructions entraînées par les émeutes ou les guerres) que
psychologique (déstabilisation, perte d'identité, etc.). D'une perception
individuelle, la notion est ainsi devenue collective, passant du caractère de
collection privée à celui de bien commun, au contenu qui se globalise en se
complexifiant davantage.
UN CONTENU COMPLEXE QUI ÉVOLUE
Compte tenu de ce que nous venons d'évoquer, il paraît dès lors
impossible de déboucher sur une définition du patrimoine qui fasse
l'unanimité et qui soit immuable. D'ailleurs quand bien même cela aurait
été possible, serait-il souhaitable d'y parvenir ? Comme le souligne Jean-
Yves Andrieux, la difficulté à qualifier la notion « constituerait en soi un
aveu d'impuissance, s'il s'agissait de s'accrocher à une définition du
patrimoine unique et définitive » 30. D'une part, il y a autant de définitions
que de regards portés sur l'objet, d'autre part, les approches se doivent
d'intégrer les mutations intervenues au niveau du contenu. Pour achever,
notre perception du passé est modelée par notre environnement présent ;
le degré d'affectivité, le sentiment de déracinement et de manque étant en
rapport étroit avec la capacité de nivellement et d'effacement plus ou
moins fort du modernisme. Celle-ci s'évalue en termes d'aptitude de
l'urbanisme moderne à répondre aux attentes des citoyens, tant au niveau
du cadre de vie qu'à celui de la qualité de vie offerte. La première notion
fait référence surtout à l'environnement bâti, c'est-à-dire à l'architecture, à
la densité des constructions, à leur côté esthétique, à l'aménagement de
l'espace, etc. Un cadre de vie urbain bien pensé est synonyme de bien-être
social ; dans ce cas, la référence psychologique au passé des individus est
minime. A l'inverse, un cadre de vie impersonnel, inesthétique, étouffant,
implique un mal de vivre et une référence très forte aux valeurs refuges
30 ANDRIEUX J.Y., op. cit., p. 68.
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