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Villes miroirs

480 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 mai 1997
Lecture(s) : 211
EAN13 : 9782296330399
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@ Éditions l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4868-2

Ch. Didier Gondola

VILLES MIROIRS

Migrations et identités urbaines à Brazzaville et Kinshasa 1930-1970

Préface

de Catherine

Coquery-

Vidrovitch

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés.lJ en vade même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques ; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions: S. Jonas, Le Mulhouse industriel, Tome 1 et Tome 2,1994. A. Henriot- VanZanten, J.-P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville. 1994. P. Lannoy, Le village périphérique. Un autre visage de la banlieue, 1996. C. Centi, Le laboratoire marseillais. Chemins d'intégration métropolitaine et segmentation sociale, 1996 L.de Carlo, Gestion de la ville et démocratie locale. 1996. G. Chabenat, L'aménagementfluvial et la mémoire, 1996. B. Poche, L'espacefragmenté, 1996. M. Hirschhorn, Ni nomades, ni sédentaires. 1996. M. Safar-Zitoun, Stratégies patrimoniales et urbanisation: Alger 1962-1992. 1996. N. Massard, Territoires et politiques technologiques: comparaisons régionales, 1996. D. Louis, Naissance d'un site urbain - Les avatars locaux des politiques nationales, 1997. C. Chanson-Jabeur, X. Godard, M. Fakhfakh, B. Semmond, Villes, transports et déplacements au Maghreb, 1996. L. Voyé (collectif), Villes et transactions sociales. Hommage au professeur Jean Rémy, 1996. S. Dulucq, La France et les villes d'Afrique Noirefrancophone, 1996. B. Coloos, F. Calcoen, lC. Driant et B. Filippi (sous la direction de), Comprendre les marchés du logement, 1997.

Sommaire

Préface. .....

.. ...... ...

....

..... .......... .......

....... ...... 7

Liste des abréviations. . . . .. .. . . . . . .. .. .. . . . . . . . .. . .. . . . .. . . . .. .. . . .. . . . . .. .. .. . . . . .. 10 Remerciements. ., .. . . . . . . .. . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . .. . . . . . . . . . .. Il "

Introduction

13

1. LA FIXATION (c. 1930-1946) 1. La fixation de l'espace urbain au Pool jusqu'en 1936 2. La définition des bassins de drainage et le rôle des administrations coloniales (1937-1946)

21 35 121

II. L' APPROPRIATION (1947-1964) 169 3. L'espace du migrant: les modifications de.l'après-guerre. .. ......... ........ 175 4. Le sport africain: naissance et développement.. ... .. .. ... . .. ... .. .. .. .. .. .. .. . 201

5. Musique populaire et société urbaine: essai d'interprétation 6. Les nouvelles données culturelles des indépendances(1958-1964)
III. LA POLITISATION (1956-1970) 7. L'ethnie au service du politique: crises politiques et enjeux démographiques (1956-1959) ......... ....... ............. ............... .. ....... .. .... 8. Brazzaville et Léopoldville : du mariage au divorce (1960-1970)
Conclusion. ............... . . .. ... . . . . . . . . ... .. . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

231 279
319
325

373
415

Annexes. ..................... ..... ...... Sourceset travaux . .... ..........,...
Index.
.

... ..,. ..

..

423

..433

. .. . . . . .. . .. .. .. . .. .. .. .. . . . . . . . . . .. . .. .. .. .. . . . . . . . . .. . . .. . .. . . . . . . .. . .. . . .. .. . . . . . 465

Tables.. . . . . .. . .. .. . . . . . .

....

. . .. ..

. . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . .. . ... . . . . ... . . . . . . 475

Préface
Je suis heureuse d'introduire ce beau travail qui fut en son temps conçu dans le cadre du laboratoire «Tiers-mondes, Afrique» (aujourd'hui Dynamique des sociétés dans l'Espace et le Temps) de l'Université Paris-7-Denis Diderot. Ce n'est pas un hasard, car ce centre d'échange d'idées et de cultures se prêtait particulièrement bien à un tel sujet et à un tel auteur: la genèse d'une culture métisse, faite de la rencontre des villes et des campagnes, de l'Afrique et de l'Europe, et des relations inter-urbaines entre deux villes à la fois sœurs et rivales, dans des conditions certes amères et difficiles, mais qui n'en ont pas moins contribué à façonner un nouvel univers culturel au sens large du terme (social, politique, économique, artistique...) novateur, bousculé mais aussi bousculant. Nul n'était mieux apte que Didier Gondola à en saisir la complexité, par sa double ascendance congolaise et zaïroise, sa culture francophone et aujourd'hui son expérience d'un nouveau «métissage» culturel américain. Deux villes, deux métissages, des points de rencontre nombreux: un fonds linguistique en partie analogue sinon commun, un régime colonial comparable, une dynamique démographique également prégnante, une force migratoire analogue, une urbanisation rapide, des échanges souvent intenses; mais aussi des contrastes dans le style de colonisation entre la Belgique et la France, des processus d'urbanisation contrastées avec une accélération récente démesurée dans le cas de Kinshasa, un rythme moins brutal dans celui de Brazzaville. Au terme de l'étude, une réflexion s'imposait sur les incidences politiques différentes dans l'un et l'autre cas, à la fois à l'origine et à l'issue d'une évolution culturelle parallèle, croisée mais non semblable; bref deux histoires complémentaires alternant mariage, divorce et réconciliation, en particulier mais pas seulement dans la fusion contrastée de deux créations culturelles urbaines majeures: le sport et la musique. C'était un exercice délicat, dont l'auteur a su rendre à la fois la richesse et la complexité tout en nous en livrant une lecture souple et élégante, sans nous accabler d'une érudition pourtant assurée. Bref une réussite du genre, qui me fait me réjouir d'avoir eu l'imprudence de demander à Didier Gondola de se lancer dans cette difficile gageure: lisez avec intérêt et plaisir, comme je l'ai fait, cette œuvre novatrice.
Catherine Coquery- Vidrovitch Université Paris 7-Denis Diderot/CNRS

A mon père, Robert Gondola, A ma mère, Augustine Bihani.

Liste des abréviations
ABAKO AEF AIC AIMO AOF AAMAE ANC ANSOM APCSE ARSC ASRC BCAF BCK BMS BRALlMA BTK CAB CEC CÉDAF CFCO CFMK CFML CNL EIC FIDES FSI HAV HCB JOAEF JOC MNC MOI MSA OCA OCI ONDC SBEE SIP UCL UDDIA UHMK Association des Bakongo Afrique équatoriale française Association internationale du Congo Affaires indigènes de main-d'œuvre (Congo belge) Afrique occidentale ftançaise Archives africaines du ministère des Affaires étrangères, Bruxelles Armée nationale congolaise Archives nationales, section Outre-mer, dépôt d'Aix-en-Provence Archives privées de la congrégation du Saint-Esprit, Chevilly-Larue Association royale des sports congolais Annales de la Société royale coloniale Bulletin du comité d'Aftique française Chemin de fer Bas-Congo-Katanga British missionary society Brasseries, limonaderies, malteries (Léopoldville) Bourse du travail du Katanga Club athlétique brazzavillois Centre extra-coutumier (Congo belge) Centre d'études et de documentation africaines Chemin de fer Congo-Océan Chemin de fer Matadi-Kinshasa Chemin de fer Matadi-Léopoldville Comité national de libération État indépendant du Congo Fonds d'investissement et de développement économique et social Fédération des sports indigènes (Brazzaville) Homme adulte valide (Congo belge) Huileries du Congo belge Journal officiel de l' Aftique équatoriale française Jeunesse ouvrière chrétienne Mouvement national congolais Main-d' œuvre indigène Mouvement socialiste africain Office des cités africaines (Congo belge) Office des cités indigènes (Congo belge) Organisation des nations unies au Congo Société belge d'études et d'expansion Société indigène de prévoyance (Moyen-Congo) Université catholique de Louvain Union démocratique pour la défense des intérêts africains Union minière du Haut-Katanga

Remerciements

Je dois une reconnaissance toute particulière à Catherine CoqueryVidrovitch, sans laquelle cette étude n'aurait pu ni voir le jour ni être offerte au public. Je remercie Elikia M'Bokolo et Jean-Luc Vellut de m'avoir guidé, avec un souci extraordinaire de la pertinence historique, dans le chemin périlleux de la recherche. Ma gratitude va également à Georges Balandier, Jean Dresch et Gilles Sautter pour les encouragements et les conseils, et pour avoir fortifié mon ambition téméraire d'étudier conjointement Brazzaville et Kinshasa. Phyllis Martin, Bogumil Jewsiewicki, Hélène d'Almeida-Topor, Régine Bonnardel, Benoît Verhaegen, Léon de Saint-Moulin, Jean Lederer, Mutamba Makombo et Jonathan Ngaté ont, chacun et chacune à leur manière, mais toujours avec un grand intérêt, apporté leurs éclairages à des moments décisifs. Les insuffisances et les lacunes ne sont pourtant que miennes. Une partie des problématiques soulevées dans ce travail est fondée sur les nombreux entretiens que j'ai eus, entre juillet 1987 et novembre 1991, avec des informateurs et des témoins passionnés de l'histoire de Brazzaville et de Kinshasa. Je tiens à les remercier tous, petits et grands, connus et moins connus, des longues heures de collaboration et de leur pa-

tience à toute épreuve.

.

J'ai bénéficié enfin d'un soutien indéfectible de toute ma famille, d'amis et de collègues qu'il m'est difficile de nommer tous ici. Qu'il me soit permis cependant de mentionner Patrick et Daniel Gondola, Sylvie Gondola-Mulamba et Olga Gondola-Kalonji, Raphaël Kanda et Fernand Ndala qui ont très tôt compris la portée de mes recherches et m'ont encouragé à aller de l'avant. Charles Jacquelin m'a été d'une aide précieuse et efficace qui a rendu moins fastidieuses les dernières longueurs dans la parution de cet ouvrage. D'égérie ou de muse, je n'en ai point eue; Nina m'a offert l'optimisme et la foi que tout chercheur aime à trouver autour de lui.

Introduction

Al' origine de cette étude se retrouvent, intimement liés, itinéraire personnel et conviction de chercheur. Être Congolais et Zaïrois, revendication identitaire à double tranchant, soulève autant de réserves d'un côté du fleuve que de l'autre. On voudrait voir de tels individus choisir leur camp, c'est-à-dire renier une moitié d'eux-mêmes. Loin d'être unhandicap, ce double héritage m'a, au contraire, rendu attentif à la complexité des phénomènes évoqués dans les pages qui suivent et gardé d'une tentation qui produit souvent une histoire à sens unique: le nationalisme. Un souci constant d'équilibre m'a conduit à privilégier l'analyse et la démonstration au détriment des jugements sommaires. Les traversées incessantes, et jamais de tout repos, que j'ai effectuées entre les deux capitales depuis 1984, ont fini par me persuader de l'existence de récentes identités citadines qui se présentent actuellement dans les deux villes avec des contours et des nuances étonnamment contrastées. Quiconque a effectué le voyage entre les deux villes(1), au cours de ces dernières décennies, ne saurait oublier ce constrate fort des mentalités quand on passe de la rive brazzavilloise au beach Ngobila de. Kinshasa. Brazzaville et Kinshasa détiennent, il est vrai, le record d'être les deux capitales les plus proches au monde, mais leur observation montre qu'il y a aujourd'hui entre elles autant de différences qu'entre Abidjan et Bamako, ou entre deux métropoles quelconques de l'Afrique subsaharienne. Et, pourtant, si cette vicinité a cessé aujourd'hui de créer une sorte de jeu de miroirs-ce que George Balandier qualifiait de «réciprocité d'influen(1) Le voyage se passe généralement en bateau (30 minutes) ou en canot rapide (10 minutes). Le troisième plus grand fleuve du monde (deuxième en débit et en longueur) n'a qu'un seul pont, «le pont Maréchal Mobutu», construit dans les années1980 et reliant, dans le Bas-Zaïre, deux territoires zaïrois. A propos des projets de construction d'un pont entre les deux capitales, voir chapitre8, A, 2.
,

14

VULES MIROIRS

ces(2)>>-_,on ne saurait en dire autant de la période coloniale. C'est là le départ de cette conviction qui permet d'apprécier la formation des identités urbaines dans les deux villes en suivant leurs évolutions concurrentes, mais surtout concourentes, dans le domaine économique, à travers les innovations culturelles et la construction des destins politiques. La migration, vecteur principal de l'accroissement démographique des deux capitales, a joué un rôle de premier plan dans la défmition de la citoyenneté urbaine. Brazzaville et Léopoldville(3}, durant la période coloniale, ont utilisé des bassins communs de ponction démographique; phénomène qui, faut-il le souligner, a brutalement cessé à partir des années 1960, mais que, paradoxalement, la colonisation avait encouragé. Cette étude montre ainsi comment ces villes coloniales ont permis à des groupes d'origines communes, mais exposés chacun à un modèle colonial particulier, de se façonner différemment. S'il est incontestable que dans le domaine économique Léopoldville prit très tôt une longueur d'avance sur Brazzaville, cette dernière constitua une vitrine politique pour les Congolais de Léopoldville. Encore faut-il relativiser cette avance de Brazzaville où, comme le montre une analyse soutenue, le décalage entre le discours colonial d'émancipation et la pratique démocratique a donné l'illusion d'une ouverture démocratique précoce qui doit davantage être rangé dans l'ordre du mythe et non de la réalité. C'est aussi par le biais de la migration, et à travers le prisme déformant de la ville coloniale, que les groupes régionaux qui s'y côtoyent apprennent à se connaître et à définir leurs propres identités. Parce qu'à Léopoldville les premiers citadins bangala étaient des soldats recrutés par la Force publique, rapidement se dessinent les contours identitaires de ce groupe: sauvagerie, brutalité, incompétence sont ainsi associées, par les autres groupes, à tout mungala, même civil. C'est dans cette mesure, et ce n'est pas pousser le trait bien loin, qu'il convient de parler d'identités mani(2) G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique noire, Paris, PUF, 1955, p. XIII. (3) La dénomination Léopoldville est retenue, pour parler de l'actuelle Kinshasa, quand les événements mentionnés se situent avant 1967, date à laquelle l'appellation Kinshasa remplaça définitivement Léopoldville. Lorsque Kinshasa et Léopoldville sont évoquées ensemble, c'est en référence à la situation d'avant le 22 octobre 1922 (cf. Bulletin administratif du Congo belge, 1922, p. 703). A cette date, Kinshasa cessait officiellement d'être une circonscription (depuis le 23 février 1895) pour se fondre dans le nouveau district urbain de Léopoldville. A partir de 1958, l'appellation Kinshasa correspond à l'une des communes de la ville de Léopoldville, aujourd'hui zone de Kinshasa à l'intérieur de la ville de Kinshasa.

INTRODUCTION

15

pulées et de fabrication des ethnies de par la volonté du colonisateur. Où le Mukongo aurait-il, en effet, appris à connaître le Mungala si ce n'est dans la ville coloniale et à travers les rôles distribués aux uns et aux autres par la situation coloniale? Contrairement aux premiers arrivants bangala, les premiers Bakongo s'étaient retrouvés dans des fonctions alors de prestige: domestique du Blanc, commis aux écritures, infirmier et instituteur. Aussi, le mukongo apparaissait-il au mungala comme la «doublure» du Blanc, le mundele ndombé (Blanc noir) par excellence. Dans ce cas, comme dans l'autre, la perception déformée de l'autre est déterminée par le statut assigné par le colonisateur pour les besoins de la colonisation. Si les derniers chapitres de cet ouvrage rompent avec ce réflexe de l'historien de l'Afrique de considérer la date fatidique de 1960 comme un tournant majeur, le gros de l'étude se situe cependant en période coloniale. En l'espace d'une vie humaine, la colonisation a fixé pour une longue durée l'organisation des hommes, leur mobilité, la nature de leur regroupement et de leurs activités dans le centre de la cuvette congolaise. Les témoignages sur la permanence de l'organisation des hommes sur cet espace, et sur la richesse de leurs activités, avant l'arrivée des premiers Européens, indiquent pourtant la relativité de l'épreuve coloniale(4). La colonisation a bien provoqué une série de phénomènes, et les villes demeurent certainement l'un de ses meilleurs Înstruhlents de domination(S) ; mais elle en a aussi consolidé d'autres et, en tout cas, elle ne s'est jamais développée sur un terrain vierge, se servant, au contraire, de processus et de dynamiques préexistants pour asseoir ses règles. Quelques aspects des phénomènes évoqués dans cette étude ont déjà été observés, mais jamais étudiés dans toutes leurs implications. Gilles Sautter a,.le premier, mentionné l'intensité des relations économiques entre les deux rives du Pool et l'utilisation commune des espaces fluviaux(6).
(4) «Ni rupture, ni parenthèse [écrit Marc Piault], la colonisation pour les sociétés africaines aura été une épreuve très rude qui, au-delà des destructions, aura défmi des zones actives de résistance à l'intérieur d'un système généralisé de domination...» M. Piault (dir.), La colonisation: rupture ou parenthèse? Paris, l'Harmattan, 1987, p. 13; perspective qui règle une bonne fois pour toute la question de savoir si la colonisation a été un phénomène totalement destructeur ou, au contraire, une mise en veilleuse de l' «authenticité» africaine qui se serait réactivée dès son abolition. (5) C. Coquery- Vidrovitch, «The Process of Urbanization in Africa (From the Origins to the Beginning of Independence)>>,African Studies Review, vol. 34, n° 1, April 1991, p. 17. (6) De l'Atlantique aujleuve Congo: une géographie du sous-peuplement, Paris, Mouton,

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VILLES MIROIRS

Une comparaison des rythmes migratoires et de leurs conséquences sur la structure démographique des deux villes a été menée par Jacques Denis(7) qui, dans ses conclusions, insistait sur le contraste entre le gigantisme de l'urbanisation à Léopoldville et la modestie de la croissance démographique à Brazzaville. Georges Balandier s'est quant à lui intéressé aux développements syncrétiques de l'entre-deux-guerres dans les sociétés bakongo des deux rives, qu'il analysait dans le cadre des changements sociaux et de la résurgence du nationalisme kongo face à la situation coloniale(8). Malgré leurs qualités inconstetables, ces travaux n'ont pu échapper à deux écueils. Leur caractère pionnier, tout d'abord, en fait des travaux de référence certes, mais avec le principal défaut du genre: le recours, quelquefois abusif, aux sources administratives, pour palier l'absence de sources plus élaborées(9). Sans compter que dans quelques cas il s'agit d'études commandées par des organismes coloniaux. Il y a ensuite le fait que, dans les années 1950, ces premières monographies concernant l'Afrique congolaise étaient elles-mêmes victimes de la partition coloniale et, de ce fait, pouvaient difficilement envisager des connexions entre les deux villes à travers une problématique inter-rive. Les deux villes sont donc rarement traitées ensemble, alors qu'en maints domaines la solidarité entre Brazzaville et Léopoldville apparaît comme une donnée liminaire à toute analyse. Cette littérature pionnière a cependant le mérite d'avoir défriché le terrain et fourni la trame à l'approche socioculturelle qui est privilégiée ici. Leur examen a précisé ma conviction d'origine, en m'incitant notamment à investir le domaine généralement peu traité des innovations socioculturelles; domaine qui n'a pas échappé au contrôle colonial, comme tous les autres domaines de la vie des citadins congolais, mais qui.s'est spontanément situé à l'angle mort de la tutelle et de la volonté coloniale de donner un cachet «moderne» aux activités sociales des colonisés. En dehors de ces travaux, il faut mentionner l'apport prépondérant des sources d'archives, répérées sous les sigles AAMAE, ANSOM et APCSE(1 0). Outre les données statistiques, elles présentent les grandes
1966. (7) Le phénomène urbain en Afrique centrale, Namur, 1958. (8) Sociologie des Brazzavilles noires [1955], Paris, FNSP, 2e édition, 1985. (9) C'est ce que reconnaissait Jean Dresch lors d'une entrevue qu'il m'a accordée le 6 novembre 1989. Cette absence de source l'a conduit à négliger la dynamique démographique ancienne au Pool; voir la discussion de cette question au début du chapitre I. (10) Se reporter à la liste des abréviations.

INTRODUCTION

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lignes des politiques coloniales belge. et française ainsi que la pratique coloniale elle-même. Le dépouillement de la presse de l'époque (dont une majorité de quotidiens et d'hebdomadaires publiés dans les deux villes mêmes) a permis de retracer le fil des événements culturels et politiques qui ont associé les capitales. congolaises. De ce point de vue, Le courrier d'Afrique (quotidien proche des milieux missionnaires, publié à Léopoldville) et La semaine africaine (hebdomadaire de la mission catholique de. Brazzaville) demeurent deux sources incontournables pour l'étude du développement du sport africain. L'usage des «archives orales» a apporté un complément indispensable à l'examen des sources documentaires et des archives écrites. Cet usage est devenu .pour le chercheur en sciences humaines une démarche indispensable. Bien dosé, il débouche sur ce que les auteurs anglosaxons appellent «oral history(11)>>. Non seulement les archives orales complétent les sources.. documentaires, statistiques ou non, mais elles aident à vérifier certains faits connus et, quelquefois, témoignent en l'absence d'informations documentaires précises. Dominique Aron-Schnapper et Danièle Hanet ont montré en étudiant I'histoire de la Sécurité sociale que les archives orales n'ont pas vocation à apporter à tout prix l' «inédit» mais bien un «point de vue nouveau(12)>> autorisant l'enquêteur à «formuler indéfiniment de nouvelles questions(13).» Cette diversité de sources permet d'aborder la migration et ses implications à Léopoldville et à Brazzaville dans une triple perspective qui justifie naturellement le choix de la périodisation 1930-1970. La première partie s'intéresse au démarrage de la migration campagne-ville vers les deux capitales congolaises, évolution qu'il est singulièrement difficile de situer hors du contexte de la récession des années 1930. Avant cette date rien n'autorise à identifier les. deux centres administratifs du Pool à. des villes à part entière. La présence des effectifs africains, mâles surtout, leur progression ou, au contraire, leur diminution, et la nature de leurs activités demeurent jusqu'à cette date fortement liées aux fluctuations du marché de l'emploi urbain. La main-d'oeuvre africaine grossit en période de prospérité

(11) On trouve une bonne discussion des problèmes posés par les techniques de recueil dans W.M. Moss, Oral History Program Manual, New York, 1974, p. 41 etsq.; également J. Vansina, Oral Tradition as History, London, 1985. (12) D. Aron-Schnapper et D. Hanet, <<Archivesorales et histoire des institutions sociales», Revuefrançaise de sociologie, XIX, 1978, p. 269. (13) Ibid., p. 270.

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VILLES MIROIRS

(1921-1929 pour Brazzaville(14) et 1924-1929 pour Léopoldville(15)) et décroît au moment des crises, comme ce fut le cas en 1921-1922 à Léopoldville. La crise des années 1930 s'inscrit dans ce schéma, mais à la différence que par l'ampleur de ses effets elle introduisit d'autres facteurs d'attraction migratoire, ne serait-ce que parce qu'elle favorisa la stabilisation des effectifs urbains mâles. C'est ainsi que la reprise des activités économiques correspondit presque simultanément au démarrage de la migration volontaire vers Léopoldville et Brazzaville. Au crédit de cette période, il y a enfin ce phénomène qui intervint au même moment dans les deux villes et sur lequel les divers types de sources s'accordent assez bien: les centres du Pool, jusqu'alors simples camps de travailleurs, sont promus en lieux de résidence et se développent pour accueillir les ruraux et surtout pour les stabiliser. Au sortir de la guerre et jusqu'aux indépendances, la migration, qui revêt défmitivement des caractères volontaristes, entre en corrélation avec les nouveaux espaces d'expression culturelle qui se développent dans les villes. Elle en dépend, puisque les motivations culturelles figurent désormais parmi les principales raisons de la venue en ville, autant qu'elle influence leur orientation et les progrès de la vie culturelle en ville. Il importe de distinguer dans ce que Georges Balandier disait être une <<socialité inventive(16)>>,endue possible elle-même par la «disponibilité» du r nouveau citadin, les espaces patronnés et ceux où, en revanche, domine la spontanéité des citadins africains. La seconde partie fait l'inventaire de toutes ces cultures citadines qu'on ne saurait analyser sans mettre l'accent sur le rôle prépondérant des jeunes, et notamment des jeunes migrants. La dernière partie est consacrée aux phénomènes d'ethnicité et de super-ethnicité dont les manifestations en villes congolaises apparaissent à la faveur des réformes et des débats politiques. A partir de l'année 1956, on assiste à l'intervention de l'«ethnie» en tant que bannière de ralliement politique sur la scène des capitales congolaises. Les différents rendez-vous électoraux que les autorités coloniales programmèrent à la veille des indé(14) Essentiellement liée aux travaux de construction du CFCO. (15) L'ensemble du Congo belge connut entre 1920 et 1930 une «très forte expansion de l'activité» : l'industrie minière réalisa une augmentation de sa production d'environ 800 % entre les deux dates; cette évolution est mise en évidence dans F. Bezy, l-P. Peemans et l-M. Wautelet, Accumulation et sous-développement au Zaïre 1960-1980, Louvain-IaNeuve, 1981, p. 20. (16) Sociologie des Brazzavilles noires, [1955], Paris, FNSP, 1985, P 41.

INTRODUCTION

19

pendances furent marqués dans les deux villes par la progression des sentiments et des idéologies qui, selon la nature de l'événement électoral et de l'enjeu politique, vont osciller entre tribalisme, ethnicité et superethnicité. Ce qui veut dire que dans un cas, celui du tribalisme, l' «ethnie» entre dans le champ de la manipulation coloniale et sert, consciemment ou non, ses desseins; que dans un autre, caractérisé par l' ethnicité, les regroupements politiques africains coïncident et obéissent aux partitions régionalistes, la défense de l' «ethnie» prenant dans ce cas lieu et place de programme politique ;qu'enftn, dans un dernier cas, l'«ethnie» détourne à son proftt les nouvelles règles qui régissent la gestion politique de la ville, y compris au moyen de la violence, et se radicalise. De ce point de vue, la super-ethnicité demeure par rapport à l'ethnicité ce que le nationalisme est au patriotisme: un état culturel (le contraire de naturef) de la conscience populaire, générateur, à terme, d'exclusion et d'intolérance. Dans ce contexte, la migration devient évidemment un enjeu clair, un moyen de pression démographique et une stratégie d' étoffement des effectifs migrants dans la perspective des joutes politiques qui devaient amener les Africains à la tête des nouveaux États. Elle est également provoquée par les facteurs ethnopolitiques, puisque certains courants migratoires campagne-ville-les migrations baluba vers L~opoldville, par exemple-résultent du fait tribal qui rend difficiles les migrations d'une région rurale à une autre, et encourage donc la venue en ville, milieu «neutre» et «détribalisé» par excellence. L'attention, en considérant cette période des indépendances, est également portée, au niveau des relations entre les deux rives, sur la contradiction entre une volonté de faire corréler ethnie et politique et les choix idéologiques qui orientaient vers des directions opposées les deux États congolais. Le manifeste de réconciliation de juin 1970 rendit possible le dépassement de la contradiction en redonnant sa priorité aux impératifs de coopération économique et politique. Pour mettre à jour cette histoire commune des Congolais des deux rives et repérer les accélérations et les ruptures, on ne s'est pas seulement contenté d'une approche comparative. Les faits, les différentes sources qui les rapportent, et leur nature pluriforme imposaient une multiplicité d'approches. L'histoire des deux villes est d'abord considérée de manière juxtaposée. C'est ce qui ressort de l'observation de la mise en place des politiques administratives dans les deux colonies et de l'orientation des ensembles régionaux déftnis en fonction des impératifs de l'exploitation économique. D'autre part, les sources, notamment les sources statistiques, incitaient

20

VILLES MIROIRS

à comprendre cette histoire «en parallèle», autrement dit comparée: tandis qu'au cours de la crise des années 1930 Léopoldville perdait presque la moitié de sa population, Brazzaville maintenait le rythme d'accroissement des années précédentes, illustrant ainsi la thèse d'Alfred Sauvy: une croissance démographique sans croissance économique(17). Les données sur l'évolution de la démographie et de l'activité économique dans les deux villes encourageaient la comparaison. A partir des années de guerre, au moment où l'intensité des flux migratoires vers les capitales finit par créer des centres d'intérêt autres qu'économiques, tout militait, en revanche, en faveur d'une analyse socioculturelle d'un phénomène qui mettait étroitement en relation Brazzaville et Léopoldville et faisait de ces villes miroirs un théâtre unique de fusion et de diffusion.

(17) Depuis Alfred Sauvy, Théorie générale de la population, Paris, PUF, [1952], 1963, tome I, p. 271, il est désonuais admis qu'une croissance démographique peut se dérouler en dehors de toute croissance économique, phénomène que Sauvy signalait comme une «rupture entre l'économie et la population» et qu'il remarquait particulièrement dans le «Tiers monde» (le tenue fut créé par lui l'année même de la parution de l'ouvrage, voir l'Observateur, 14 août 1952). Voir également les remarques récentes de P. Bairoch, De Jéricho à Mexico, Paris, 1985, p. 549.

I.
LA FIXATION (ca 1930-1946)

Aussi loin que les sources(1) permettent de remonter dans l'évolution spatiale et démographique de la cuvette congolaise(2), l'examen historique permet d'observer un mouvement des hommes, lent, mais irrésistible, vers le centre de cette cuvette. Le Pool Malebo(3), nœud stratégique, en constitue le pôle attractif. C'est sur ses rives que vont s'édifier Léopoldville, au sud, et Brazzaville, au nord. Le site apparaît propice à l'établissement et à la concentration de groupes humains. Là, en effet, le fleuve Congo perd sa navigabilité et s'enchaîne en une multitude de cascades et de rapides jusqu'à l'océan Atlantique. Mais avant de laisser place aux rapides de Kinsuka, le fleuve, comme retenu par l'absence de dénivellation, s'étale en une immense nappe flanquée en son sein de l'île M'bamou, longue de plus de vingt kilomètres et large de près de dix kilomètres. L'île, boisée dans sa partie sud d'une forêt sèche et de steppes marécageuses, est à l'image de la formation générale de la nappe du Pool Malebo. D'innombrables îles et îlots, que les crues de mai et de décembre viennent souvent submerger, entourent la grande île, au nord comme au sud, en un long cortège qui progressivement vient se confondre à elle dans sa partie ouest, en aval du courant. Le Pool Malebo, terminal de la voie fluviale, constituait également le
(1) Celles que fournit l'archéologie indiquent un peuplement ancien et dense; voir D. Cahen, «Contribution à la chronologie de l'âge du fer dans la région de Kinshasa (Zaïre)>>, in C. Roudet, H.-J. Hugot et G. Souville (dir), Préhistoire africaine, mélanges offerts au Doyen Lionel Bacout, Paris, 1981, p. 137. Voir également P. de Maret, «Recent archaelogical research and dates from Central Africa», Journal of African History, 26 (1985), pp. 136-13 8. Mentionnons enfin H. Van Moorsel, Atlas de préhistoire de la plaine de Kinshasa, Kinshasa, 1968, qui a en quelque sorte posé les jalons utilisés par les recherches mentionnées. (2) On peut reprendre les limites qu'en donne P. Gourou dans La densité de la population rurale au Congo-belge, ARSC, Bruxelles, 1955, p. 59, auxquelles il conviendrait d'inclure les régions au sud de la rivière Kasaï (Kasaï, Kwango et Bas-Congo) et les régions congolaises actuelles du Pool et des Plateaux. (3) Lorsqu'en 1971 les autorités zaïroises décidèrent de mettre systématiquement les toponymes coloniaux au goût de l' «authenticité», le Stanley-Pool devint Pool Malebo.

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départ des pistes terrestres grâce auxquelles il se trouvait relié à l'océan Atlantique et au monde extérieur avant que les deux chemins de fer congolais ne viennent accélérer les communications et abréger les distances. Des explorations effectuées au 1ge siècle par trois missionnaires capucins(4) ont laissé des témoignages sur l'organisation sociale et l'intensité de l'activité économique du Pool «précolonia1.» Voici la description laissée par Jérôme de Montesarchio lors de son passage au Pool en février 1655 :
Ce Congobela est une grande agglomération sur la rive du Zaïre(5). D'abord il était établi sur une grande île, située au milieu du fleuve, qui en cet endroit ressemble plus à une mer qu'à un fleuve. Mais dans la suite, à cause des guelTes, ils s'étaient séparés, les uns s'établissant sur une rive, les autres sur
celle opposée( 6) .

La relation des autres capucins est plus précise encore. Marcellin d'Atri et Luc da Caltanisetta avaient effectué un séjour au Pool entre le 25 mai et le 2 juin 1698.
La ville de Ngombela [écrit Marcellin d'Atri] est fort peuplée et très étendue. J'estime qu'elle s'étend sur une longueur de cinq à six milles italiennes(7). La situation de Ngombela [note à son tour Luc de Caltanisetta] est très agréable et belle, plus que tout autre endroit du pays de Congo, parce que la ville se trouve au bord du Zaïre, dans une plaine fort étendue, entourée de montagnes; à l'ouest, celles de Nsundi, à l'est, celles de Mucoco. Le fleuve ressemble à une petite mer, où l'oeil découvre partout de petites embarcations, conduites tant par les femmes que par les hommes. Nous en vîmes bien deux cents. Nous remarquâmes trois îles(8).

Cette activité particulièrement fébrile, que remarquèrent également
(4) Connues maintenant grâce aux travaux de 1. Cuvelier, L'ancien royaume de Congo, Bruxelles, 1946 et O. de Bouveignes, «Jérôme de Montesarchio et la découverte du Stanley-Pool», Zaïre, II, 1948, pp. 989-1013. (5) Cette appellation du fleuve est une déformation du mot nzadi ou nzari, grand fleuve ou grande étendue d'eau, par lequel les Bakongo désignaient le fleuve Congo. Dans un premier temps, les Portugais donnèrent au fleuve le nom de Rio de Padraô à cause de la première colonne avec inscription (padraô) érigée par Diogo Câo sur une des rives de son embouchure. Il en érigea quatre au total au cours de ces trois voyages. C'est donc en voulant adopter le toponyme kongo que le mot devint, dans la bouche des Portugais, Zaïre. Le terme le plus adéquat et le moins arbitraire, à mon avis, reste encore Congo ou fleuve Congo; 1. Cuvelier op. cit., p. 259. (6) O. de Bouveignes, art. cit., p. 1006. (7)Ibid.,p.1010. (8) Ibid.

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les explorateurs de la fm du 1ge siècle, tenait à la particularité d'un commerce d'échanges qui liait les deux extrémités nord et sud de la cuvette. En saisons de pluies, vers octobre-décembre et avril-mai, les populations Bob~gi(9) et Bayanzi des zones forestières et fluviales (Ubangi, Sangha, Alima) descendaient au Pool avec du poisson, des viandes, de. l'ivoire et des esclaves tandis que les Bakongo et les Bazombo amenaient à travers les pistes. caravanières, devenues praticables en saison sèche, .les étoffes, les fusils, les métaux ouvragés et les principaux produits du commerce côtier(lO). Le Pool a bénéficié de ces relations commerciales, intercalées dans le temps, en servant d'entrepôts. Les Bateke étaient alors les maîtres des lieux et les intermédiaires obligés de ce grand commerce. Outre la part de troc, sans doute la plus importante, et celle sur laquelle j'ai plus particulièrement insisté jusqu'alors, il y a lieu de. ne pas négliger la part du commercemonétaire proprement dit. Les «gens du haut» avaient imposé leur langue, les gens de la côte introduisirent leur monnaie, le nzimbu (coquillage kongo), supplanté vers le Ise siècle par le ngele (barrette de cuivre teke(11»). La tradition orale rapporte les guerres incessantes qu'ils ont dû mener contre les Bobangi qui, à maintes reprises, tentèrent de s'installer de manière permanente sur ces rives. Albert Dolisie confirme cette tradition:
Une des conditions imposées par les Batékés, toujours observée depuis, est que les Boubangui pourront descendre au Stanley-Pool faire du commerce. Ils peuvent s'aITêter dans les villages Batékés, mais non pas s'établir en colonie, comme ils l'ont fait il y a quatre générations, quand Cotongo-Soungou, leur grand chef d'alors, descendit l'Oubangui, chassé par des «sauvages(12).»

(9) Les Bobangi étaient les partenaires les mieux placés, favorisés par la proximité des principaux lieux d'échanges du Pool. On les retrouve encore actuellement concentrés à Bolobo, à peine 200 kilomètres en amont du Pool. (10) J. Vansina consacre deux intéressants chapitres aux modalités de ce commerce dans The Tyo Kingdom of the Middle Congo 1880-1892, Oxford U. Po, 1973, notamment les pages 248-261 et 445-451. On ne saurait trop conseiller son récent ouvrage, disponible également en version française, dans lequel il apporte des ajouts importants, concernant notamment la correlation entre le commerce du Pool et les grandes orientations du commerce atlantique, Sur les sentiers du passé en forêt, (enquêtes et documents d'histoire africaine) 9 (1991), Louvain-la-Neuve, 1991, pp. 255-306. (11) JoVansina, Sur les sentiers du passé..., po 267. (12) Cité par G. Sautter, De l'Atlantique..., p. 365 ; J. Vansina, Les anciens royaumes..., p. 82, donne, quant à lui, une version plus belliqueuse de la rivalité Tyo (ou Teke)-Bobangi : «Les Bobangi, qui vivaient en amont, commerçaient sur le Stanley-Pool avec l'autorisation

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Le Pool a donc constitué, près de quatre siècles avant la fixation des capitales congolaises, une zone d'attraction de populations, un territoire convoité et une «plaque tournante du commerce congolais» selon la formule d'Elikia M'Bokolo(13). On comprend mieux alors comment, après un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers toute l'Afrique équatoriale, Stanley et Brazza rivalisèrent d'ardeur pour mettre la main sur les deux rives du Pool Malebo. L'organisation socio-économique qui s'offrait alors à leurs yeux avait remarquablement su tirer parti de l'axe fluvial en établissant les hommes à cheval sur le Pool. Stanley y arriva, par la rive nord, le 12 février 1877. Il note alors:
La rive gauche est occupée par les établissements populeux de Nchassa, de Nkounda et de Ntamo; la rive droite, par les sauvages batéké, généralement accusés de cannibalisme(14).

Son deuxième passage, qui l'amène à visiter Kintambo en août 1881, lui fait remarquer que «les indigènes de Ntamo hésitent encore à recevoir parmi eux des hommes blancs, car les traficants Bazombos et Bakongos sont jaloux et menacent de ne plus jamais revenir acheter de l'ivoire dans ces parages, si les Blancs s'y installent, la concurrence contre ceux-ci étant impossible [sic](15).»Il note plus loin qu'un de ses serviteurs avait compté dans une seule des huttes du grand chef teke Ngaliema «environ 150 défenses d'ivoire pesant de vingt-cinq à quarante-cinq kilogrammes chacune; dans une autre, il avait aperçu des tas de ballots, des piles énormes de soie, de velours, de toile pour draps, de verroterie, de poterie, de poudre, de cuivre, etc.»
N'ayant pas lieu de soupçonner mon domestique [poursuit-il ingénument], je conclus de son récit que Ngalyema possédait à lui seul plus d'étoffes que tous les chefs de la contrée située entre Borna et le Gordon Bennet(16).

des Tyo. Mais ils commençaient à établir des camps permanents de pêcheurs tout le long du Pool et à partir de là à enlever les Tyo pour en faire des esclaves.» ; l'accord mentionné par Dolisie intervint, selon lui, vers 1880. (13) E. M'Bokolo, Afrique noire. Histoire et civilisations, Paris, 1992, tome II, p. 177. (14) H. M. Stanley, A travers le continent noir, tome second, Paris, 1879, p. 327. (15) H.M. Stanley, Cinq années au Congo, 1879-1884, Bruxelles, 1885, p. 207 ; cité également par L. de Saint-Moulin, «Les anciens villages des environs de Kinshasa», Études d'Histoire africaine, II, 1971, p. 95. (16) Ibid., pp. 207-208. Voir également les témoignages de W. H. Bentley, «Notes of journey to Stanley-Pool», The Missionary Herald, 1881, p. 327 et «Ntamu or Kintambu, Stanley-Pool», ibid., 1884, pp. 254-256.

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La place de Kintambo n'était pas la seule(17) sur la rive gauche à concentrer les marchandises de la forêt et de la côte. Lemba, village humbu, fonctionnait concurremment comme place d'échanges entre Bazombo et gens de Bolobo, les Bahumbu, et non plus les Bateke, servant d'intermédiaires. Concernant la rive droite, Ouiral, qui reste une source précieuse et précise, avouait:
Le village de Mfwa, où j'étais, constitue l'agglomération la,.plus importante, tant de la rive droite que de la rive gauche de Nkouna(l!S). Formé par la réunion de plusieurs villages distants du fleuve de 100 mètres seulement, il est le centre d'un commerce considérable; et je crois que c'est l'un des points du Congo où notre action peut s'exercer avec le plus d' efficacité(19).

Que conclure de tous ces témoignages? On vient de voir que l'organisation sociale du Pool précolonial fonctionnait presque exclusivement grâce aux liaisons commerciales forêt-savane-océan. En 1880, elles sont déjà en déclin(20). Il va suffir de l'installation d'une poignée d'Européens, de part et d'autre des rives du Pool, pour hâter cette évolution et mettre totalement fin à ce commerce.

(17) C. Coquery-Vidrovitch,Brazza et la prise de possession du Congo, Paris, 1966, p. 144, mentionne les places de Kinshasa (chefTchoulouba) et de Kindolo (Ndolo). (18) Simple adverbe de lieu qu'on pourrait traduire par «là-bas», les Européens par méprise l'ont considéré comme l'une des appellations du Pool. (19) L. Guiral, Le Congo français du Gabon à Brazzaville, Paris, 1889, p. 228 et sq. C'est dans des termes analogues que Prosper Augouard décrivait ce village quelques années auparavant: «[...] Stanley-Pool est incontestablement le plus grand marché d'ivoire de la côte occidentale et il n'est point étonnant qu'il soit aujourd'hui le point de mire de tous les Européens. Le village d'Omfoa, où j'étais établi, est le marché central où il se vend en moyenne 80 à 100 défenses par jour.» Cité par R. Frey, «Brazzaville, capitale de l'AEF», Encyclopédie mensuelle d'outre-mer, août-septembre 1954, p. 25. (20) R.W. Harms, River ofWealth, River ofSorrow. The Central Zaire Basin in the Era of the Slave and Ivory Trade, 1500-1891, Yale University Press, 1981, p. 219.

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1. Les localités du «Pool» précolonial

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LA FIXATION

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Aucun des travaux que j'ai mentionnés dans cette introduction ne s'étonne de cet établissement rapide des Européens. Ils insistent sur la multiplicité des groupements bateke et bahumbu du Pool au moment de l'arrivée de Stanley, surIe volume important de marchandises qui y circulent et sur l'ampleur de l'organisation politique sans donner les raisons de la déstructuration précipitée de ces sociétés et de leur incapacité à ralentir le processus de mise en dépendance comme ce fut le cas pour certains groupes d'Afrique de l'ouest face à la pénétration française. Tout porte à croire que les groupements du Pool n'étaient plus, comme au 17e siècle, en mesure de s'opposer à l'intervention d'étrangers dans le déroulement de leurs activités économiques. Autrement, on ne comprendrait pas comment cette organisation qui s'est perpétuée à travers quatre siècles, au moins, vint à s'écrouler, presque sans coup férir, devant une conquête européenne qui, d'abord, a offert des aspects missionnaires avant de devenir radicalement militaire. Deux faits importants sont à l'origine de ce déclin. En tout premier lieu, il s'agit du démembrement des deux principales formations soCiopolitiques qui servaient d'appui au commerce international du Pool. Le royaume Tyo, au centre de ce dispositif, contrôlait l'acheminement, le stockage et l'écoulement des marchandises venant du nord du bassin. Sa puissance militaire, son réseau de vassalité déployé sur toute la région et les résultats d'une longue accumulation économique dissuadaient les populations du Haut-Fleuve de rompre son rôle d'intermédiaire. En aval du dispositif, le royaume côtier Kongo(21) avait de son côté réussi à tenir les trafiquants portugais éloignés des centres du circuit commercial. Quand, à la fin du 16e siècle, une centaine d'entre eux s'installèrent en permanence dans le royaume pour se livrer au trafic des esclaves, le gouvernement du Mani était encore assez fort pour les empêcher d'accéder au Pool en leur

(21) Sur le Kongo, trois études récentes sont à mentionner: J.-K. Thornton, The Kingdom ofKongo. Civil war and tradition 1641-1718, London, 1983, traite d'une période cruciale où cette formation politique amcaine subit d'importantes mutations qui ailleurs sur le continent ne se firent sentir que vers la fin du 1ge siècle (p. XVI) ; A.C. Gonçalves, Kongo. Le lignage contre l'État, Universidade de Evora, 1985, tente d'analyser l'évolution des structures et des règles successorales; l'étude d'A. Hilton, The Kingdom of Kongo, Oxford, 1985, a le mérite de ne pas escamoter les deux périodes les plus mal connues de l'histoire du royaume, celle qui précède immédiatement l'arrivée de Diogo Caô et sa décomposition vers le ISe siècle.

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imposant des pombeiros(22) de la province du Nsundi. De sorte que les Portugais demeurèrent de manière générale confmés à un bout du circuit, dans l'impossibilité d'imposer des termes de l'échange à leur guise. Or, dès le 18e siècle, ces deux royaumes africains sont en pleine déliquescence. Le royaume kongo est le premier touché. La fm du règne d'Affonso 1er (1541) est généralement retenue comme le début de son déclin, puisque les souverains qui se succèdent alors, losqu'ils ne succombent pas en guerre, sont tués par des factions adverses. Mbanza Kongo (San Salvador) est détruite en 1568 par les arméesjaga (ou yaka) venant du Kwango. En 1665, c'est la grande bataille de Mbwila, opposant la province de l'Angola coalisée aux Portugais contre le Kongo, qui mit fin définitivement à I'hégémonisme du royaume de Mbanza Kongo(23). Le roi Antonio y trouva la mort, de même qu'un nombre impressionnant de nobles du royaume parmi lesquels les meilleurs prétendants au trône(24). La déliquescence du royaume teke est, quant à elle, directement liée à ce qu'on vient d'évoquer. Une fois l'emprise du Mani de Mbanza Kongo complètement relâchée sur les populations tributaires, on assista à une poussée continue de ces groupes (bakongo et non bakongo) vers le Pool Malebo. Selon toute vraisemblance, les premiers migrants bakongo (groupes nsundi et laadi) s'établirent aux portes sud du royaume teke à partir de la fm du 17e siècle(25). L'effondrement de l'autorité du Makoko de Mbe
(22) Les Bakongo donnaient au Pool le nom de «Mpumbu» qui devint «Pombo» par l'usage portugais. Les «Pombeiros» étaient donc les trafiquants africains qui se rendaient au Pool pour y échanger les marchandises de la côte contre les esclaves et l'ivoire. (23) On est encore à se demander si la dislocation de cette unité politique vint des rivalités lignagères-c'est le point de vue de A. Gonçalves (Kongo ..., pp. 46-49 et 126-135), pour qui celles-ci se traduisaient depuis Affonso 1er par des conflits successoraux (il aurait rompu la tradition matrilinéaire en réservant le trône à ses propres descendants)-ou du déplacement des points d'embarquement des esclaves vers Luanda et Loango, thèse défendue par J. Vansina, sur les sentiers..., pp. 260-269 et par A. Hilton, op. cit., pp. 104113, qui insiste plus particulièrement sur une des conséquences de l'ouverture de ces nouvelles voies, à savoir la diminution des revenus du Mani Kongo. (24) J.-K. Thornton, op. cit., p. 77. (25) La toponymie actuelle dans certains districts bakongo témoigne des mélanges culturels que cette région a connus à la suite des contacts migratoires. S. Pieters Kwiers, Nsoholo Balari. Les Balari en changement (Congo Brazzaville), thèse de doctorat, université de Lausanne, 1983, p. 57, a relevé dans le district de Boko des villages à consonnance teke comme Ngarnibakou (lieu où l'on tuait les renards) et Ngabanzoko (lieu où l'on tuait les éléphants) en plein district lari de Kinkala. Je tiens à remercier ici M. Georges Balandier qui a aimablement mis cette thèse à ma disposition.

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vint pourtant de l'intérieur du royaume. Tout au long du 18e et du 1ge siècle le Makoko cessait de plus en plus d'être un souverain au milieu de ses sujets pour devenir peu ou prou un primus inter pares. Une preuve supplémentaire est apportée par les difficultés rencontrées par Stanley et Brazza pour désigner un interlocuteur unique comme le fit Diogo Câo en 1487. Il semble donc que s'il existait bien une autorité au Pool à la fin du 1ge siècle, elle était relativement fragmentée. Politiquement aux mains de certains hobereaux comme lIoo (Makoko de Mbe) ou, dans une moindre mesure, Mukoko Kow (chef humbu), elle est en réalité toute concentrée entre les mains de ceux qui détiennent les nœuds des circuits commerciaux: Nsulu, Nchouvila et Tshuluba (Kinshasa), Ngambiele (Kimpoko), Ingia (Mfwa), Ngamankono (Malina) et surtout Ngaliema (Kintambo). Devant toutes ces forces, la conquête européenne paraissait téméraire. Elle n'a pu se doubler d'un établissement que parce que ces forces se présentaient en rangs dispersés. L'illusion que les nouveaux arrivants européens allaient prendre place dans le circuit commercial a été longtemps entretenue dans l'esprit de ces chefs mercanto-militaires par leur désir de ranimer un commerce du Pool moribond à la fm du 1ge siècle. Aucun parmi eux ne soupçonnait l'instauration prochaine d'un nouveau rapport de forces qui allait complètement les dessaisir des domaines du Pool. Le voici, fmement exposé par Stanley:
Ngalyema a environ 150 fusils; les autres en ont ap total 300. Makoko, de Lema, en a presque autant que les chefs de Kintamo, Kimbangou et Mikounga, 200 chacun, tandis que les tribus de Kinshassa et de Kindolo n'en réunissent que 300. Vous voyez que Ngalyema, quand il fait la guerre, peut facilement mettre 1000 fusils en ligne. C'est ce qui lui a fait tourner la tête. Tous les chefs Ouaboundous coalisés ne possèdent pas la moitié du nombre de carabines dont Ngalyema dispose à lui seul. Nous ne pouvons donc le combattre à main armée, mais nous avons, pour lui faire la guerre, un autre moyen qui vaut bien les coups de fusil. Quand un conflit se produit, nous suspendons les marchés de provisions, et comme les produits des champs qui environnent Kintamo ne suffisent pas à la subsistance de la population, celleci ftnit toujours par exercer sur Ngalyema une pression qui l'oblige à écouter nos réclamations et à céder(26).

L'entrevue, le 7 novembre 1881, entre Stanley et Ngamankono ne laisse d'ailleurs plus de doute. Lorsque Pexplorateur de l'AIC s'avisa de
(26) H. M. Stanley, Cinq années..., p. 239.

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demander au chef de Malina si Makoko était bien le «grand roi de tout ce pays», il se vit répondre qu' «il n'y a de grand roi nuIIe part» :
Nous sommes tous roi [continua Ngamankono] chacun de nous est roi de son village et de sa terre. Makoko est chef de Mbé ; moi, de Malina; Ingya, de Mfoua; Ganchou de Ganchou. De l'autre côté du pays, Gambielé est chef de Kimpoko ; Nchouvila est le grand chef de Kinshassa. Mais aucun chef n'a d'autorité sur l'autre. Chacun de nous est maître chez lui. Makoko est vieux ; il est plus riche que n'importe lequel d'entre nous; il a plus d'hommes et plus de fusils, mais il n'est maître que du pays de Mbé(27).

Le deuxième fait, de nature économique, touche à la difficulté rencontrée par les différents partenaires du commerce du Pool pour introduire à la place des esclaves des marchandises d'échange de profit analogue. L'ivoire sembla un moment drainer les mêmes bénéfices, mais son approvisionnement était irrégulier, sujet aux aléas saisonniers. Au cours des dernières décennies du 1ge siècle, le commerce esclavagiste, qui avait constitué la source principale de l'enrichissement et de la concentration des hommes au Pool, n'existait plus que de manière sporadique et localisée. Les témoignages qui l'évoquent confirment son déclin à la fin du 1ge siècle. Un déclin brusque, semble-t-il, puisque, vers les années 1857-1860, ce commerce conservait une vigueur suffisante pour permettre la multiplication d'établissements sur la côte et dans le bas fleuve. On sait également que l'un des réservoirs dans lesquels se servaient largement les groupes bateke, les populations bahumbu, a pu se soustraire à ces différentes ponctions bien avant l'arrivée des Franco-belges. Charles Liebrechts, qui les désigne du terme de Wamboundou, remarque:
Les relations des Bateke, de Ngaliema leur chef à Kintamo, et des chefs de Kinchassa, avec les agents de l'État du Congo sont excellentes. Ils savent d'ailleurs qu'il leur est avantageux de vivre en paix avec ceux-ci; et bien qu'ils soient nombreux et bien armés, ils ne tenteraient pas une attaque, parce qu'ils ne seraient pas soutenus par les autres indigènes (Wamboundou) qui les considèrent comme des usurpateurs. Les Wamboundou disent que les Batéké sont des étrangers au pays, qu'ils n'ont absolument pas à se mêler des affaires générales, et que s'ils occupent les rives du Pool, c'est qu'avant l'arrivée des Européens, ils étaient les plus forts et que c'est grâce à cette force qu'ils n'ont pu être chassés. Les Wamboundou se plaignent souvent des mauvais traitements qu'ils ont eu à subir avant l'installation des agents de l'État et considèrent ceux-ci comme leur protecteur naturel(28). (27) Ibid. p. 199. (28) C. Liebrechts, «Léopoldville», Bulletin de la Société belge (royale) de géographie,

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Ce harcèlement constant des Bateke sur les Bahumbu amena ces derniers à se retirer vers l'intérieur de la rive gauche. Maquet place avec réserves vers 1860 la fin de ce phénomène, en évoquant notamment l' occupation par un groupe de plusieurs centaines de Bateke du site de Kinshasa abandonné par les Bahumbu.La tradition orale(29), à qui cette évolution n'a pas échappé, souligne toujours en pariant des Bahumbu leurs aptitudes agricoles et terriennes tandis que les Bateke sont présentés surtout comme un peuple de pêcheurs, en contact immédiat avec les rives du fleuve. * * Reste maintenant, pour en terminer avec cette présentation du Pool précolonial, à faire un sort à la question de la densité des populations qu'il a retenues avant l'arrivée des Européens. On peut partir de l'évaluation qu'a faite Sautter d'après les indications fournies par Stanley et Chavannes: «Dix à vingt mille hommes (u.) le long des deux secteurs de rive» y compris les résidents temporaire s-B ayanzi, Bobangi, Aban-Ho, Bafourou(30). Elles sont sensiblement reprises par J. Vansina, qui suppose «10 000 Tio around the Pool and a variable number of Bobangi which one can perhaps estimate in the rainy seasons at about 4 000 to 5 000(31).» Léon de Saint-Moulin, dont l'étude ne concerne que la rive sud (gauche), avance hardiment pour cette seule rive le chiffre de 30 000 résidents dont «une bonne partie vivait plus ou moins directement du commerce(32).» Il est peu aisé, au milieu de ces chiffres contradictoires, d'établir un ordre de grandeur qui coïncide honnêtement avec la réalité au temps des explorations. Néanmoins, on peut supposer, à la lumière de ce qui a été démontré plus haut, que la population du Pool Malebo est allée sans cesse en décroissant à partir de l'éviction du royaume Kongo dans le déroulement du commerce esclavagiste. Si les données avancées par Gilles Sautter et Jan
1889, p. 528. (29) Elle est très tôt recueillie par Bentley, qui la cite dans son étude de 1884 : «[...] toute la contrée appartenait, il y a un certain temps, aux Bateke, qui avaient réduit en esclavage les Bahumbu, qui vivent aujourd'hui dans les collines du sud-ouest», art. cit., p. 256. (30) Op. cil., p. 368. (31) The Tyo Kingdom..., p.256. (32) «Contribution à l'histoire de Kinshasa», Zaïre-Afrique, oct. 1976, n° 108, p. 464. La même remarque est faite par Vansina : «In Kinshasa, and probably elsewhere, some men were still fishing but most men lived from market activities alone», ibid.

*

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Vansina semblent correspondre à une photographie démographique assez fidèle du temps des explorations, la supposition faite par Léon de SaintMoulin reflète plutôt la situation florissante des l7e et Ise siècles. Si d'aventure JI était permis de dresser une courbe multiséculaire de l' évolution de cette population, on constaterait qu'en 1930(33\ date à laquelle cette étude commence, le Pool Malebo avait retrouvé la densité qu'il connaissait deux siècles auparavant, mais dans un cadre complètement nouveau, comme on va le voir.

(33) Brazzaville et Kinshasa comptaient alors respectivement 17 000 et 34 700 habitants.

1
La fixation de l'espace urbain au Pool jusqu'en 1936
Si à l'évidence le tenne d'urbanisation doit être réservé, dans le cas de l'Afrique centrale, aux phénomènes de concentration démographique induits par la colonisation, il est cependant contestable de parler de création ou de naissance des villes, d'agglomérations ou d'espaces urbains. Les différentes localités du Pool Malebo avaient dû leur développement au rôle de marchés qui leur était assigné par la géographie. Il est fort possible que sans cet axe commercial forêt-savane-océan, elles n'auraient retenu que des effectifs très modestes. Cependant, cette activité commerciale fit se regrouper, dans les sites les mieux appropriés, des groupements humains en grand nombre. Elle donna lieu également à une utilisation adéquate de l'environnement et à une mise en place de réseaux de communication

denses reliant les centres du Pool entre eux et avec l'extérieur. Ainsi conçue, cette organisation sociale et économique pré coloniale était appelée à tenne, compte tenu du monopole de l'activité marchande, à disparaître ou à engendrer des activités et des modes de vie susceptibles de conserver une densité démographique qui apparaissait alors relativement forte. La colonisation, en oblitérant cette évolution, a donné un moment l'illusion, aux auteurs qui se sont penchés sur l'urbanisation en Afrique congolaise, que les Européens avaient construit des villes de toutes pièces à des endroits où préalablement aucune maîtrise de l'espace n'avait été élaborée. <<La ville, création de Blancs, se peuple de Noirs(1).» La fonnule de Jean Dresch a de quoi choquer. Mais la pensée de l'auteur était plus nuancée. Une entrevue avec lui, en novembre 1989, apporte quelques précisions. Jean Dresch était arrivé au Pool Malebo vers 1946, au moment où les capitales congolaises, Léopoldville surtout, étaient en pleine modernisation.
(1) J. Dresch, «Villes congolaises», Revue de géographie humaine et d'ethnologie, n° 3, juillet-septembre 1948, p. 5.

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Cette impression de <<villes train de se construire» lui donna la certitude en d'une création plus que d'un développement, d'autant que les synthèses sur ces capitales étaient encore à faire. Il attribuait cette impression au fait qu'il avait pris contact avec l'Afrique par l'Occident: «Je me suis rendu compte qu'il y avait là de vieux embryons; mais je n'ai pas eu [en Afrique congolaise] cette impression d'une ancienneté de groupement humain, ni davantage à Léo qu'à Brazza.» Impression qu'il notait, au début de son article, comme suit: <<Les illes de l'Afrique congolaise sont récentes. Elles datent v tout au plus de quelque dizaines d'années. Auparavant, il n'y avait à leur place que la forêt ou la brousse, souvent même pas la moindre agglomération villageoise.» Cette conviction a eu, cependant, longue vie puisqu'on la retrouve encore chez un auteur comme Balandier, pour lequel la ville était née avant tout des besoins des Européens(2). Il n'est cependant pas le seul. Qu'il me suffise de rapporter cette assertion étonnante que je ne tire pas d'un manuel de propagande coloniale, moins encore d'un rapport économique de l'autorité datant de la même époque: c'est le point de vue d'une des premières études économiques consacrées au Congo indépendant.
A l'origine de Léopoldville, on ne trouve ni ressource naturelle à exploiter, ni population agglomérée autour d'un centre administratif, d'un marché ou d'un carrefour(:;).

G. Ramdam, dans un article de synthèse sur les capitales africaines, les classe en quatre catégories: historie, native, colonial et post-colonial. C'est dans la troisième -«the dominant type in the continent>>--qu'il range Kinshasa et Brazzaville. Sa défmition vaut la peine d'être citée:
Colonial capitals are entirely the creation of the new masters of the continent. An absolutely novel introduction in an entirely virgin land(4). (2) G. Balandier, «Le travailleur africain dans les "Brazzavilles noires"», Présence Africaine, n° 13, 1950 : «Le fait est à noter: la ville naît de la colonisation; en fonction de celle-ci, et au service de celle-ci», p. 315. G. Sautter ne pensait pas autrement quand il écrivait: «Le fait fondamental est l'inexistence des villes avant l'arrivée des Européens», <<Aperçu les villes "africaines" du Moyen-Congo», l'Afrique et l'Asie, n° 14, déco 1951, sur p.40. On retrouve également cette vision de l'urbanisation, forcément coloniale, de l'Afrique dans les synthèses anglo-saxonnes, voir par exemple A.L. Epstein, art. cit., pp. 276-277. (3) l-L. Lacroix, Industrialisation au Congo. La transformation des structures économiques, Paris, 1967, p. 103. (4) G. Ramdam, «Capitals of the new Africa», Economic Geography, vol. 40, n° 3, July 1964, p. 243.

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En bref, et en multipliant les tautologies, une création nouvelle dans un espace vierge. Cet acharnement à dénier à l'Afrique tout effort d'organisation méthodique des hommes sur des espaces construits et maîtrisés, œuvre d'une historiographie obnubilée par les modèles de développement européens, est en passe de s'estomper. On reconnaît maintenant une utilisation, reconduction serait plus exact, des formes d'organisation africaine développées et adaptées aux objectifs de l'exploitation coloniale. J'utiliserai donc volontiers, à la suite de Coquery-Vidrovitch(5), le terme plus opérant de fixation pour rendre compte du réaménagement et de la consolidation coloniale des anciennes positions précoloniales. Dans le cadre des capitales congolaises, trois sites ont été organisés dès le début de l'occupation coloniale. Il s'agit, d'un côté, de Kintambo et de Kinshasa, anciens villages bateke, oû.les Belges fixent d'abord deux centres bien distincts avant de les réunir en une seule agglomération (Léopoldville) à partir de 1923. De l'autre côté, c'est à partir de Mfwa, dont L. Guiral(6) soulignait déjà la position stratégique, que fut organisé l'établissement français en Afrique congolaise. Dans un premier temps, cette installation européenne refoula vers l'intérieur des rives les populations qui tiraient de cette position centrale et de l'accès direct au fleuve la grande partie de leurs ressources. Les Belges, notamment, n'y allèrent pas de main morte en délogeant manu militari les groupements africains qui gênaient l'extension vers l'amont du centre commercial et administratif. Les archives révèlent même une volonté délibérée de réaménager en les modifiant les différentes forces ethniques au Pool. D'entrée de jeu, les développements économiques que connurent ces deux villes dans le tournant des années 1930 doivent être distingués. Brazzaville, à l'image de la colonie dont elle était le centre politique, apparaît dès le départ fortement en retrait. Les efforts français se révéleront toujours modestes c(>mparés à la
(5) «Villes coloniales et histoire des Africains», Vingtième siècle, revue d'Histoire, octobre-décembre 1988, n° 20, p. 57. La même analyse peut s'appliquer au continent latino-américain où l'établissement des Espagnols et des Portugais a rencontré des sites indigènes d'one densité remarquable. Des villes comme Mexico City, Santiago de los Caballeros au Guatemala, Cuzco, Quito, Puebla au Mexique, Arequipa au Pérou, etc. ont été restructurées à partir de tissus urbains préexistants; voir B. Roberts, Cities of Peasants. The Political Economy of Urbanization in the Third World, London, 1978, p. 37. On pourra consulter également la remarquable synthèse de 1. Denis, «Les villes d'Afrique tropicale», Civilisations, vol. XVI, 1966, pp. 26-41. (6) Le Congo français du Gabon à Brazzaville, Paris, 1889, p. 228.

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volonté belge de donner à Léopoldville l'envergure que méritait son rôle de centre économique de l'une des plus riches colonies d'Aftique. Enfin, dans un dernier temps, la crise économique, qui constitua la rupture fondamentale, allait donner à ces villes des traits définitifs d'urbanité et fixer socialement dans ces agglomérations la main-d'œuvre africaine. LA NOUVELLE DONNE EUROPÉENNE: REDISTRIBUTION TABULA RASA ET

Les grandes tendances de l'évolution démographique du Pool Malebo, décrites précédemment, allaient être conservées, mieux encore, accélérées par les impératifs de l'exploitation coloniale. L'installation coloniale à ses débuts fut un facteur d'anarchie et de dérèglement social. Le jugement de Frantz Fanon, émis au moment des secousses meurtrières de la décolonisation, fut de raison, quand il écrivit: <<Le colonialisme n'est pas une machine à penser, n'est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l'état de nature...(7)>>La suite est bien connue. Toutefois, à la manière de tous les bouleversements humains, de toutes les négations sociales, la colonisation a procédé de manière progressive, et a souvent plus conservé qu'elle ne détruisait. Elle a constitué la mise en place d'un rapport de forces sans cesse en évolution, s'ajustant sans cesse au gré de l'évolution des forces: défavorable, au début de la conquête; puis écrasant; et, de nouveau, inégal, à la veille des indépendances, parce que la colonisation nourrissait de ses propres forces ceux-là mêmes qu'elle devait assujetir. La présence belge et française, au cœur de l'Afrique centrale, utilisa donc à son profit une situation qu'elle avait trouvée. Les Bateke, contestés par les Bahumbu, divisés par l'éclatement du pouvoir au profit de petits potentats, menacés dans leurs limites sud et nord, allaient en être les premières victimes. Auparavant, il convient de faire un sort à un phénomène, cette fois-ci inédit, qui marqua fortement la vie sociale et culturelle de ces villes: l'introduction précoce de populations étrangères, venant principalement des colonies d'Afrique occidentale.

(7) F. Fanon, Les damnés de la terre, Paris (édition de 1985), p. 43.

LA FIXA nON La main-d'œuvre

DE L'ESPACE URBAIN

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étrangère au Pool: une contribution majeure

Si, comme on l'a vu, les populations du Pool n'offrirent au départ aucune résistance active face à la pénétration coloniale, elles se refusèrent du moins à collaborer à sa consolidation. Dans la mesure où le rapport des forces ne permettait pas encore au colonisateur d'en imposer, en instaurant par exemple le travail obligatoire, il eut recours à la main-d' œuvre étrangère avant de mettre en place les premières filières de recrutement dans les hinterlands du Pool. Dans le cas de la colonie belge, Stanley venant de l'Est-africain s'était fait accompagner d'un grand nombre de soldats, de porteurs et de 1aptots zanzibarites(8). Par la suite, un véritable réseau de recrutement amena vers les nouveaux postes européens la main-d' œuvre est-africaine. Cette source d'approvisionnement fut, cependant, très rapidement abandonnée. Elle s'avéra peu rentable à cause des longues distances que devaient parcourir les convois humains: soit le long du Cap pour aboutir au port de Matadi, soit, plus souvent, à travers l'Afrique centrale, empruntant les mêmes itinéraires que Stanley. C'est vers une autre partie de l'Afrique que les deux colonies du Congo durent se tourner pour remplir les effectifs de la troupe, de la basse administration et du petit artisanat. L'urgence de la constitution d'une force de répression noire pour enrayer les oppositions vis-à-vis de l'installation des Européens et garantir l'extension des centres commerciaux et administratifs commanda aux Belges et aux Français de faire appel à une main-d'œuvre noire mais non congolaise. Il eût été inefficace d'utiliser immédiatement des Congolais pour réprimer d'autres Congolais, même si apparaissaient des animosités, des clivages qu'on s'empressait déjà d'exploiter et de renforcer, mais sous d'autres formes. Entre 1883 et 1901, l'EIC (État indépendant du Congo) recruta dans les rangs de la Force publique(9) environ 12 500 éléments étrangers, Zanzibarites, Haoussas de la Côte d'or et Sierra-Léonais. L'année où commencent les travaux du chemin de fer qui devait relier Matadi à Léopoldville, on comptait déjà sur les chantiers 1 825 travailleurs non congolais (contre 52 congolais seulement), parmi lesquels: 586 SierraLéonais, 550 Accra, 126 Monroviens, 122 Zanzibarites (dont 10 soldats),

(8) Au cours de son seul voyage de 1876-1877, il en aura usé un total de 278 dont 170 y laissèrent la vie; A travers le continent noir, pp. 498-503. (9) Léopold II et la Force publique du Congo, 1885-1985, Bruxelles, 1985, p. 9.

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58 Kru boys et 18 Lagos(IO). Pour la colonie française du Moyen-Congo, le problème fut facilement résolu. Rappelons qu'après la signature du fameux traité Makoko et l'abandon d'une grande partie de la rive droite du Pool aux intérêts français, Brazza, dont la première préoccupation fut d'aller faire confirmer cet accord par les chambres, laissa comme représentant de la République française au Congo le sergent Malamine, citoyen français de la colonie du Sénégal. Cette tradition allait se perpétuer. Les ressortissants des colonies françaises de l'AOF furent intimement liés au développement de la ville de Brazzaville. A telle enseigne que lorsqu'en 1909 on décida de regrouper les travailleurs africains loin des habitations de leurs employeurs, on créa simultanément aux quartiers de Bacongo et de Poto-Poto le village sénégalais-destiné aux tirailleurs-à quelque centaines de mètres du terrain militaire et le village «Tchad(I1)>>,appelé aussi <<Dakar»,parce qu'il abritait également des ouvriers sénégalais(I2). C'était montrer l'importance que constituaient les recrues de l'Afrique occidentale pour l'administration militaire de la colonie et pour le marché du travail urbain alors en formation. Déjà en 1899, sur les six commerces détaillants installés à Brazzaville, trois appartenaient à des entrepreneurs sénégalais: Mamadou Penda, Kabali Thiam et Amadou Ly(13). En 1925, le village sénégalais <<Dakar» rejoint fut par l'extension sud de Poto-Poto ; il en devint l'un des plus importants quartiers que l'on remarque encore aujourd'hui autour de la vieille mosquée, entre les rues Mbaka et Banziri.

(10) AAMAE, MOI (3560) n° 74. (11) <<Au Stanley-Pool, Brazzaville et le Moyen-Congo français», Le Mouvement géographique, 23 avri11911, p. 216. (I2) On y rencbntrait également des Gabonais, Sierra Léonais, Ghanéens, Cabindais, Loangos, etc. (13) L. Girard, «Brazzaville», Bulletin du Comité de l'Afrique française, janvier-février 1916, p. 32. Notons que deux établissements étaient portugais, un espagnol.

LA FIXATION DE L'ESPACE URBAIN

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Léopoldville eut également, très tôt, son quartier sénégalais. Une «mutuelle sénégalaise» s'y constitua au cours des années 1920. Elle fut avec «l'Amicale togo-dahoméenne», l'une des premières associations indigènes structurées (statuts, règlements, etc.) à obtenir la reconnaissance des autorités du district urbain de Léopoldville, prouvant ainsi que le regroupement des Ouest-Africains avait atteint vers ces années une certaine importance du point de vue du nombre et de l'activité économique(14). Cette volonté d'utiliser avant tout du personnel étranger avait des limites. Les limites que lui imposait le difficile acheminement des recrues vers les marchés urbains. Cette dernière contrainte jointe à la non-possession d'autres colonies qui pussent constituer des aires de ponction obligea les Belges à enrôler les ressortissants du Haut-Fleuve dans les premiers effectifs militaires de la Force publique. S.J.S. Cookey, dont le travail utilise surtout les archives coloniales du Foreign Office, a mis en lumière les réticences, puis finalement le refus, de l'administration britannique de prolonger au profit de l'EIC les facilités de recrutement accordées dans ses colonies d'Afrique de l'Ouest. Les recrues, des Ghanéens surtout, se plaignaient des conditions de voyage insupportables et des mauvais traitements infligés à l'arrivée(15). Cookey cite notamment la lettre d'un révérend au gouverneur de Lagos, première alarme parvenue au Downing Street. Les plaintes émanaient de Lagosiens recrutés par le gouvernement du Congo pour des postes de clerks et dont la surprise fut grande à l'arrivée à Matadi:
The agents had neglected for about six weeks after their arrival at Matadi to house them, left them exposed to sun and rain and heat and cold at the wharf,

fisted and imprisoned six of their number

(oo.)

and also put them chains and

afterwards led them out chained together in a gang to work (oo.) employing
them as soldiers whereas they had engaged them as labourers.

On peut imaginer sans peine les nombreuses désertions ou tentatives de désertions que ne manquait pas de signaler la direction d'Afrique à la
(14) Une liste de tous les «groupements indigènes autorisés» à Léopoldville, établie par le commissaire du district urbain de Léopoldville en novembre 1933, mentionne dans l'ordre d'autorisation «la Mutuelle sénégalaise» et «l'Amicale togo-dahoméenne» ; ensuite viennent une quinzaine de groupements congolais; Lettre au gouverneur de la province du Congo-Kasaï, 15 novembre 1933 ; AAMAE, AI (4674) n° 14. (15) «West Aftican Immigrants in the Congo 1885-1896», Journal of the Historical Society of Nigeria, vol. 3, n° 2, 1965, p. 264.

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direction générale à Bruxelles. Dans son rapport du 14 décembre 1891, elle consIgne:
Chaque fois qu'un vapeur arrive à Matadi, il y a une descente générale de Sierra-Léonais et d'Aceras qui viennent demander à être rapatriés ou essayent de se cacher à fond de cale(16).

A partir du milieu des années 1920, les recrutements vont être cette fois-ci liés à la transformation du chemin de fer Matadi-Léopoldville. Depuis le développement des activités économiques dans les différents centres de la colonie et l'accroissement du rôle de Léopoldville comme plaque tournante de l'exploitation coloniale, les différentes installations du chemin de fer Matadi-Léopoldville (CFML) étaient devenues largement insuffisantes. Le trafic de la colonie voisine y contribuait aussi fortement. Le Moyen-Congo, dont la construction du chemin de fer venait à peine d'être entamée, dépendait entièrement de la voie belge pour l'écoulement de ses produits vers la France. Le cuivre des mines de Mindouli, surtout, composait le gros des marchandises: il arrivait à Brazzaville grâce à une voie ferrée exploitée depuis 1911, rejoignait Léopoldville dans des barges, puis empruntait la voie belge jusqu'au port intérieur de Matadi. Une affluence inattendue occasionnait régulièrement des encombrements au niveau du port belge aussi bien pour la montée que pour la descente des produits. Certains produits alimentaires importés des métropoles arrivaient hors d'état de consommation à Léopoldville et Brazzaville. Les Belges avaient effectué des demarches répétées auprès des Français pour que le projet de construction du Congo-Océan fût abandonné. Mais l'embouteillage chronique de la voie belge eut raison de toutes ces tractations comme l'expliquait l'ambassadeur de Belgique à Paris, le Baron Gaiffierd'Hestroy, l'une des personnalités belges chargées de cette mission auprès des autorités françaises:
Le succès de nos démarches n'eût été possible que si cette dernière voie [chemin de fer belge] eût été en mesure de faire face au trafic de l'AEF. Hélas, elle en était bien loin; on peut dire, que pendant des années [c.19201927], l'embouteillage au port de Matadi fut, pour notre colonie, une cause de grande faiblesse. Les marchandises débarquées à Matadi y pourrissaient; j'ai reçu, à ce sujet, les doléances des Français(17).

(16) Cité dans L. Goffin, Ü chemin defer du Congo, Bruxelles, 1907, p. 49. (17) Lettre adressée à monsieur Hymans ministre des Affaires étrangères, Paris le 26 novo 1928; AAMAE, AE/II (3232) n° 1319.

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On imagine aisément que ce furent les convois français qui pâtirent le plus de cette situation désastreuse, d'autant que le matériel nécessaire au terminal ferroviaire de Brazzaville devait obligatoirement transiter par Léopoldville tant que le CFCO restait encore inutilisable sur toute sa longueur. Un voyageur français le comprit fort bien, notant avec clairvoyance:
Le petit chemin de fer de Matadi à Kinshasa arrivant à peine à assurer le trafic, il est naturel que les Belges fassent passer leur matériel avant le nôtre(18).

Le gouverneur général Antonetti, l'artisan de la voie française, écrivit à son ministre pour accélérer l'arrivée des crédits en des termes où on lit toute la peine des administrateurs de cette colonie pour attirer les subsides de la métropole:
Le chemin de fer belge, à voie étroite, ouvrant sur un port fluvial difficilement accessible, avait été notre seule porte de sortie. Elle s'avérait chaque jour plus insuffisante, même pour les Belges, qui durent établir un contingentement des transports, dont nous souffrîmes cruellement, et qui nous empêcha de profiter de la période de prospérité de 1926-1929(19).

Les travaux, commencés en septembre 1923, avaient pour but essentiel, d'une part, d'augmenter l'écartement de la voie (de 0,765 à 1,067 m) entre Matadi et Léopoldville et d'électrifier la section <<km3l2-Léopoldville» pour permettre la mise en service de nouveaux matériels roulants, en l'occurrence des locomotives «Mikado(20)>>; ils visaient, d'autre part, la construction de nouveaux quais au port de Léopoldville (390 mètres de quais furent ainsi construits entre 1923 et 1930, l'année où prirent fin les travaux portuaires). Le personnel supplémentaire exigé était, en 1926, de 13 000 ouvriers. Environ 7 000 feront défaut jusqu'au début de 1926, lorsque le ministre des Colonies donne enfin l'autorisation de recourir à la contrainte pour amener les recrues sur les chantiers. La création d'un office du travail à Léopoldville, organisme chargé d'opérer des recrutements dans les
(18) Marie (capitaine-aviateur), AEF, le Congo à six jours de Paris, Paris, 1931, p. 90. (19) Le gouverneur général de l'AEF à Mr le ministre des Colonies, rapport sur les crédits nécessaires pour achever le Congo-Océan, 20 déco 1932 ; cité dans G. Sautter, «Notes sur la construction du chemin de fer Congo-Océam>, Cahiers d'études africaines, n° 27, 1967, p.223. (20) Seul l'écartement de la voie fut réalisé. L'électrification ne sera, finalement, jamais mise en œuvre au cours de la période coloniale, les Belges estimant qu'elle ne pouvait être rentable tant que le trafic demeurait au-dessous d'un million de tonnes par an (montée et descente comprises).

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régions, ne gonfla que très modestement les effectifs des chantiers. Même les nombreuses circulaires expédiées par le gouverneur général à ses administrateurs territoriaux n'y suffirent pas. Témoin cette note que lui retourne l'administrateur du District de l'Équateur. Il faut y lire davantage le faible attrait des conditions salariales proposées par la ville qu'une rétention de cette main-d'œuvre dans des zones rurales où le poids des contraintes coloniales n'était pas moins léger que dans les chantiers urbains.
[...] J'ai l'honneur de vous faire parvenir ci-dessous en copies quelques appréciations émises à ce sujet par les administrateurs du district de l'Équateur. L'administrateur de Itoko écrit: «Le véritable indigène ne se sent nullement attiré par les conditions offertes pour ces travaux du Bas-Congo et nous en arrivons à penser que sion ne l'y oblige pas, ce recrutelllent sera très malaisé.» Celui de Mondombe consigne les réflexions suivantes: «[...] Malheureusement l'éloignement du chantier de travailles effraie et je ne puis passer sous silence que certains commerçants souffrant eux-mêmes de la pénurie de main-d'œuvre, mais plaçant leur intérêt personnel au-dessus de l'intérêt général, exploitent cette peur de l'inconnu, pour dissuader les Noirs de s'engager pour l'office du travail.» Celui de Bokatola : «[...] Les indigènes craignent tellement tout recrutement qu'ils fuient tous avant son arrivée [agent territorial] ; ils lui envoient le montant de l'impôt soit par leur femme soit par leur.mère(21 h

Les autorités belges, après avoir épuisé toutes les possibilités de recrutement à l'intérieur de la colonie, se tournèrent une fois de plus vers la main-d'œuvre ouest-africaine. Les sociétés demandeuses, la Safricas (société africaine de construction) de Thysville et la société anonyme de Gobertange, basée elle à Léopoldville, soumirent leurs desiderata au gouverneur général de l'AOF par l'ihtermédiaire du consul de Belgique à Dakar. La première souhaitait recruter douze chefs de chantier tandis que la secohde envisageait d'embaucher une cinquantaine de maçons, charpentiers
(21) Lettre du gouverneur de l'Équateur à Mr le gouverneur général, Coquilhatville, le 18 novembre 1924 ; AAMAE, MOI (3559 bis) na 66.

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et mécaniciens sénégalais en vue de l'extension du port de Léopoldville. La réponse du gouverneur de l'AOFne laisse pas de doute sur les réserves des autorités françaises:
[...] je crois devoir attirer votre attention sur les difficultés que la firme précitée ou toute autre entreprise analogue ne manquerait pas de rencontrer si elle voulait procéder à l'embauchage d'une certaine quantité d'ouvriers sénégalais spécialisés, étant donné le petit nombre d'indigènes de cette catégorie vivant au Sénégal et restant disponibles en dehors des besoins ordinaires de .

la Colonie(22).

Le dépouillement des autres pièces du dossier n'a pas permis de savoir si lesdites demandes avaient été satisfaites. En revanche, une demande émanant toujours de la Safricas, et concernant cette fois-ci cinq infirmiers «destinés à assurer le service sanitaire de notre entreprise de transformation du chemin de fer de Matadi à Léopoldville», a abouti, quant à elle, mais d'une manière inattendue. La demande, reçue par le consul de Belgique à Dakar le 5 septembre 1924, est transmise aussitôt au gouverneur général de l'AOF. La réponse, une fois encore, ne manque pas de réserves: le gouverneur français informe (dans une lettre datée du 21 janvier 1925) que l'inspection générale des services sanitaires et médicaux ne dispose d'aucun infirmier pour la société belge. Il promet, cependant, de transmettre la demande aux lieutenants gouverneurs des colonies du groupe.
Toutefois [conclut-il] pour faciliter, le cas échéant, l'engagement de ces infirmiers, je désirerais savoir les conditions dans lesquelles la société en cause compte les employer(23).

Le lieutenant gouverneur du Dahomey est le premier, par une lettre du 4 mars, à faire connaître au consul belge l'impossibilité de donner satisfaction à la demande de la Safricas. Puis, le 2 avril, c'est le gouverneur général de l'AOF lui-même qui confirme la réponse négative des lieutenants gouverneurs du Sénégal, du Soudan et de la Côte-d'Ivoire. Dans l'intervalle, le consul se résout, par ses propres moyens, à trouver les recrues pour la Safricas. Avec l'aide d'un ancien employé sénégalais de la compagnie du chemin de fer du Congo belge, Ibrahim Thiem, il recrute trois infirmiers qu'il fait embarquer le 28 février à bord de l'Anversville à destination de Matadi. Deux autres quitteront Dakar le 2 mai pour la même destination.
(22) Mr Houyet, consul de Belgique à Dakar à monsieur Hymans, ministre des Affaires étrangères, Dakar, le 15 avril 1925 ; AAMAE, MOI (3546) n° 23. (23) Ibid.

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Entre le besoin manifesté par la Safricas et le recrutement effectif des recrues, plus de huit mois se. sont écoulés! Huit mois au cours desquels la demande belge se heurta systématiquement au refus des autorités françaises. On en comprend aisément les raisons. L'Afrique ftançaise ne souhaitait pas faire bénéficier la colonie belge d'une main-d'œuvrequalifiée dont les coûts de formation ne pouvaient être amortis que dans la mesure où elle était mise au travail dans les territoires français. Le Consul belge ne s'y trompa d'ailleurs pas quand il rapporte le propos médusé d'un administrateur français:
J'ajouterai encore qu'un très haut fonctionnaire, arrivé en Afrique il y a près d'un quart de siècle et dont les fonctions le conduisent à s'occuper de ce qui se passe dans les colonies voisines, me demanda~sans insister sur une réponse-comment nos nombreuses écoles confessionnelles de missions, paraissant si puissantes au Congo belge, n'étaient pas à même, après des années, de fournir cinq infirmiers à la reconstruction de l'artère vitale de notre colonie(24).

Le système socio-éducatif colonial belge est là tout entier: une apparence surprenante de progrès, une réalité cruelle; tel est son caractère. Qui s'arrêterait à ne considérer que la densité des établissements d'enseignement, et leur développement précoce, pour juger de l'efficacité de la formation socio-professionnelle dispensée dans cette colonie commettrait une erreur. Plus qu'ailleurs, au Congo belge les autorités coloniales demeurèrent, pendant longtemps, hostiles à l'émergence rapide d'une classe moyenne de cadres «nationaux.» Lorsqu'en 1960, l'indépendance fut concédée au Congo, la surprise parut générale de constater que les deux universités dont on vantait tant les mérites n'étaient pas capables de fournir un seul cadre supérieur: ni ingénieur, ni médecin ni, surtout, haut fonctionnaire (voir figure 21). Il faudra attendre la fin des années 1920 et le début des années 1930 pour assister aux migrations volontaires des ressortissants de la côte occidentale vers Léopoldville et les autres agglomérations du Bas-Congo. Presque au même moment, au Moyen-Congo, la construction du CFCO, à partir de 1921, fit, plus que la mise en place de l'administration répressive, organiser des convois sauvages d'Ouest-Africains et d'Oubanguiens (des Saras(25) de Fort-Archambault principalement) vers les chantiers, via Ban(24) Ibid. (25) Une gare de la division côtière au kilomètre 9 fut d'ailleurs baptisée «Les Saras.»

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VILLES MIROIRS

gui, Bolobo (Congo belge) et Brazzaville. Toutefois ce n'est que vers mars 1925 que commencent les recrutements obligatoires de ces ressortissants. Contrairement. aux travaux du CFMK qui avaient commencé avec une majorité de recrues étrangères pour s'achever avec presque 100 % de travailleurs congolais, les chantiers du CFCO firent appel aux «étrangers» dans les dernières années. En 1926, 6 800 Oubanguiens étaient présents sur les chantiers contre 7 275 Congolais. En 1932, deux ans avant la mise en service de la totalité de la voie, il n'y avait plus que 1 525 travailleurs congolais pour 4375 Oubanguiens et Tchadiens. Si l'on est assez bien renseigné sur les effectifs engagés, il est en revanche difficile de s'avancer sur les conditions de leur recrutement. Jusqu'en 1929, année que Sautter indique comme le début des engagements volontaires en corrélation avec la baisse de la mortalité dans les chantiers, la plupart de ces convois rappelle les expéditions des navires négriers au Siècle des lumières. Voici, pour mémoire, une lettre fort intéres-sante, l'une des rares pièces à verser au dossier des recrutements de la main-d'œuvre étrangère. On y constate la connivence entre les recruteurs privés belgofrançais et l'administration coloniale française pour convoyer un maximun de recrues vers Brazzaville aux dépens de l'hygiène et de l'hu-manité les plus élémentaires. C'est un Belge, inspecteur de la navigation affecté au poste fluvial de Bolobo, qui l'adresse à son administration centrale de Léopoldville :
J'ai l'honneur de vous faire savoir que les 2 et 6 courant étant amarrés à la rive française plusieurs bateaux sont passés au large sans feu d.eposition. Je suppose que ce sont des bateaux français n'empêche que ces derniers fréquentant les eaux belges et touchant tous le port de Bolobo sont astreints aux règlements belges sur la navigation du 25 décembre 1924.[...] Une autre question plus délicate est celle-ci. Ces bateaux transportent des quantités formidables de passagers noirs (hier le «Dolisi» environ 300) dont une partie sur des barges, ce sont des travailleurs du chemin de fer BrazzaPointe-Noire qui vont à Brazza ou retournent à Bangui. [...] Un fait plus grave. Le bateau Yvone (50 T.) avec ses deux barges de 30 T. ayant son certificat de navigabilité (voir le nom du propriétaire) ayant son port d'attache à Léopoldville et battant pavillon belge, est descendu de Bangui vers fin Septembre avec 600 passagers noirs, alors qu'il n'a permission que pour 24 ? C'était un véritable scandale de voir ces malheureuses femmes et enfants transportés dans ces conditions. Ils étaient serrés les uns contre les autres, encaqués vraiment, et sans protection contre les intempéries.