Villes ottomanes à la fin de l'Empire

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296270954
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VILLES OTTOMANES

A LA FIN DE L'EMPIRE

DES MÊMES

AUTEURS

LA TURQUIE AU SEUIL L'Harmattan, 1991.

DE L'EUROPE

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-15\6-4

SOUSla direction

de

Paul

DUMONT et François

GEORGEON

VILLES OTTOMANES A LA FIN DE L'EMPIRE
contributions de :
Robert ILBERT, Bernard LORY, Anne Marie MOULIN, Alexandre POPOVIC, Béatrice SAINT-LAURENT, Ilhan TEKELl, Anahide TER-MINASSIAN, Stéphane YERASIMOS, Alexandra YEROLYMPOS

Ouvrage publié avec le concours de l'Association pour le Développement des Etudes Turques.

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Présentation

Le présent ouvrage a pour origine les travaux du séminaire "De l'empire ottoman à la Turquie actuelle" organisé à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales dans le cadre des activités du Centre d'Etudes sur l'URSS, le monde slave et le domaine turc. Au cours de l'année 1989-90, nous avons entrepris, à partir de nos formations diverses d'historiens. d'urbanistes, d'architectes, de spécialistes de l'histoire de l'art ou des sciences, une réflexion collective sur le problème de la ville à la fin de l'Empire ottoman, convaincus qu'elle était un enjeu fondamental du processus de modernisation amorcé par les Tanzimat, les réformes inaugurées en 1839. Par villes ottomanes, nous avons compris, au sens politique et territorial, les villes de l'Empire ottoman. mais nous n'avons pas voulu exclure les cités qui ont été marquées par plusieurs siècles de présence dans l'Empire. C'est pourquoi. nous avons jugé utile de faire figurer dans ce recueil une ville comme Alexandrie; même si la capitale du Delta n'entretient plus que des liens très lâches avec Istanbul au cours du XIX. siècle, elle porte, comme le dit ici même Robert Ilbert, le "poids des héritages ottomans", et son histoire appartient bien à l"'ultime sursaut de la Méditerranée ottomane." Les études que l'on va lire couvrent en gros le XIXe siècle, c'est-à-dire l'époque de la modernisation et des réformes, et concernent une aire géographique très vaste, puisqu'elle s'étend des Balkans jusqu'à l'Egypte, en passant par l'Anatolie et l'Irak. Nous n'avons pas voulu écrire une synthèse, qui de toute façon aurait été prématurée, mais multiplier les éclairages et les approches. On trouvera donc dans ce recueil des études générales sur l'urbanisme ottoman, d'autres plus monographiques portant sur une région (la Grèce du Nord), de grandes cités (Istanbul, Alexandrie, Bagdad), des villes moyennes ou petites (Bursa, Bitola, Van et Ankara), ou certains thèmes (problèmes communautaires, santé publique et hygiène). A travers ces choix, nous avons essayé de ne négliger aucun aspect important de l'histoire urbaine: l'urbanisme et l'architecture, l'administration, l'édilité, les conditions de vie, l'histoire des communautés dans la ville, etc. * ** 7

Il est frappant de constater, comme le souligne Stéphane Yérasimos, que les premiers efforts pour appliquer dans l'Empire ottoman un urbanisme de type occidental sont exactement contemporains du début de l'ère des réformes. Ce n'est pas que l'Etat ottoman n'ait pas tenté auparavant d'intervenir sur l'espace urbain, bien au contraire; mais la multiplicité des règlements répétés au cours des siècles dit assez son échec et son impuissance à régner sans partage sur la ville. A partir des Tanzimat, l'Etat se soucie davantage de l'efficacité, de l'esthétique aussi, car il s'agit de rendre la ville plus "présentable", mais il veut également mettre en ordre la ville, faire régner l'ordre sur elle; Tanzimat signifie précisément "mise en ordre". Seul l'urbanisme de type occidental fournissait les modèles et les moyens juridiques pour le faire. D'où les nouvelles règles d'urbanisme adoptées dès les années 1840, qui prévoient notamment l'élargissement et l'alignement des rues, dans un esprit que l'on pourrait dire "haussmanien" avant la lettre, et des dispositifs législatifs qui assouplissent le régime de la propriété et permettent les expropriations. Mais pour que l'Etat puisse intervenir efficacement sur l'espace urbain, il a fallu une série de changements institutionnels que décrit IIhan Tekeli. A l'époque de Mahmud It c'est-à-dire avant les Tanzimat. les anciennes institutions qui assuraient chacune de leur côté une partie de la gestion de la ville perdent de leur pouvoir. et peu à peu se dégage l'idée qu'il doit y avoir une administration propre à la ville, idée qui débouche dans les années cinquante sur l'organisation d'une municipalité dans la capitale. Il a fallu aussi que la législation foncière s'assouplisse, ce qu'a permis en partie le Code foncier ottoman de 1858. Dès lors devenaient possibles tous les règlements d'urbanisme mis en place concernant les matériaux de construction, la voirie, l'élargissement des rues. Inégalement appliqué dans l'espace, le nouvel urbanisme a contribué à davantage différencier la ville socialement. et à approfondir le clivage entre un vieux Stamboul quelque peu stagnant. et une ville moderne en pleine expansion. Dans son désir de mettre de l'ordre dans la ville, le pouvoir a su aussi profiter des catastrophes naturelles. Ce sont surtout les incendies, très fréquents dans des villes où l'architecture domestique utilise presque exclusivement le bois comme matériau, qui ont permis de faire table rase dans la ville. Un voyageur français qui traversa l'Anatolie dans les années 1870 l'explique: "C'est le feu... qui joue le rôle d'expropriateur pour cause d'utilité publique... Ce
que la volonté d'un pacha n'obtiendrait pas

-

le percement

de voies salubres,

l'assainissement de quartiers sans air et foyers de contagion, le feu l'ordonne... Là où il est passé, on trouve deux mois après des rues où circulent enfin librement l'air et la lumière." (1). Mais les catastrophes ne sont pas chose nouvelle dans la ville ottomane: encore fallait-il une volonté pour la réaménager selon de nouvelles normes après le sinistre.
(I) Edmond 8 Du TEMPLE. En Turquie d'Asie. Paris. 1883. p. 140.

De ce point de vue, l'exemple de Bursa est particulièrement éclairant: ici, c'est un grave tremblement de terre survenu en 1855 qui inaugure la vague des destructions. Puis, une série d'incendies dans les années 1850-60 achève le travail de démolition: la vieille capitale ottomane est en ruines, les conditions sont réunies pour en faire une ville moderne selon les principes des Tanzimat. Cette tâche incombe à Ahmed Vefik pacha, que Béatrice Saint-Laurent nous montre à l'œuvre, d'abord comme inspecteur, puis comme gouverneur de la province de Hüdavendigâr (Bursa). Au cours de ces deux fonctions, il crée un réseau de routes autour de la cité, élargit les rues, ouvre de nouveaux quartiers à plan orthogonal, et fait œuvre de bâtisseur: konak (hôtel) du gouvernement, hôpital, théâtre, hôtel de ville. Une œuvre qui n'est pas isolée; certes, tous les gouverneurs ottomans de l'époque n'ont pas la forte personnalité de Vefik pacha, tous ne sont pas comme lui des amateurs de théâtre, et pourtant, on retrouve un peu partout dans l'Empire, surtout durant les quinze premières années du règne de Abdülhamid, des hommes énergiques qui entreprennent une modernisation semblable des villes dont ils ont la charge, avant que les municipalités ne prennent en mains les affaires de la cité. Avec Bitola, Ankara et Van, nous avons affaire à trois petites villes, chefslieux de province et centres régionaux, assez comparables par le chiffre de la population (entre 25 et 40.000 habitants). Par rapport aux villes portuaires à la
croissance spectaculaire

-

Istanbul

triple

sa population

en un

siècle

et

Alexandrie passe de 8.000 à 600.000 habitants! l'impression de stagnation, d'immobilisme. Impression
nouveaux immigrants surtout des musulmans

elles donnent plutôt trompeuse: arrivée de
et de Russie

des Balkans

-

et

émigration vers l'Amérique ou le Caucase notamment de non-musulmans modifient les équilibres et amènent des changements dans le tissu urbain. La modernisation est réelle, mais profite surtout à une étroite élite qui y vit une éphémère "belle époque". Cependant, chacune de ces villes a son originalité propre: Bernard Lory et Alexandre Popovic nous présentent Bitola (Manastir), ville-garnison au carrefour des Balkans, qui connaît une période brillante à la fin du siècle avec l'arrivée du chemin de fer, et la modernisation rapide du cadre urbain. L'organisation traditionnelle à base religieuse des millet commence à craquer sous la poussée des nationalismes. La ville est le théâtre d'une intense compétition scolaire entre les communautés, avant d'être le champ clos des violences révolutionnaires. A Van, autre ville de garnison située à l'autre extrémité de l'Empire, Anahide Ter-Minassian nous décrit l'urbanisme étonnamment moderne d'une vaste cité-jardins au plan en damier qui s'installe aux portes de la vieille ville, et où vivent les élites arméniennes très actives, les hauts fonctionnaires et les officiers turcs. Van apparaît vers 1900 comme un centre régional relativement prospère, mais cette prospérité est rendue fragile par la difficulté des communications (le chemin de fer n'y viendra pas), les cloisonnements (Van est beaucoup plus proche du Caucase que d'Istanbul), et surtout parce que la ville est située au cœur du problème arménien. Quant à 9

Ankara, dont François Georgeon brosse à grands traits l'évolution au XIXe siècle, petite ville de la steppe anatolienne frappée par la conjoncture économique et les accidents climatiques, elle perd ses activités de tissage et de filage du poil de la chèvre "angora", au profit des exportations de produits brut, la laine mohair d'abord, puis le blé, sans que cela remette en cause profondément les équilibres communautaires. Mais elle est modernisée à la fin du siècle par un gouverneur énergique, et sauvée de la léthargie par l'arrivée du chemin de fer. Les dirigeants ottomans de l'époque des réformes n'ont pas seulement cherché à moderniser le cadre urbain; ils ont aussi voulu rendre plus propres et plus saines les villes qui faisaient partie des possessions de l"'homme malade". Ce souci de l'hygiène publique, Anne-Marie Moulin l'analyse à propos d'un exemple significatif: l'implantation de la médecine pastorienne à Istanbul au tournant du siècle. On ne peut qu'être frappé de la rapidité avec laquelle l'Etat ottoman adopte les nouvelles découvertes médicales; en dépit du rôle majeur joué par les médecins occidentaux dans cette greffe, il n'est pas question d'une médecine "coloniale", mais les nouveaux instituts de bactériologie s'inscrivent bien dans le cadre de la médecine ottomane. Cette politique est l'œuvre du sultan Abdülhamid qui semble avoir très bien senti qu'une science comme la médecine pouvait contribuer efficacement à donner de son pays une image moderne et "civilisée". Et qui a compris aussi combien la question de la santé
publique et de l'hygiène était importante pour assurer

-

on y revient

-

l'ordre

dans la ville. L'épidémie de choléra qui s'abat sur Bagdad en 1889 est à cet égard révélatrice: à travers les archives de l'Alliance Israélite Universelle, Paul
Dumont montre comment les équilibres inter communautaires,

-

en

l'occurrence les relations entre la population musulmane et l'importante minorité juive, jouissant d'une relative prospérité -, déjà très fragiles en temps ordinaire, peuvent être dangereusement remis en cause par un événement
comme une épidémie

-

or il s'agit d'un événement

relativement

banal

dans les

villes ottomanes au XIXesiècle. Plus banal encore, il suffit parfois d'un crime pour mettre le feu aux poudres. Moment crucial: l'enterrement des victimes dans le cadre communautaire, qui peut tourner à la provocation ou à l'émeute. A Bagdad, le pouvoir ottoman parvint à rétablir l'ordre sans trop de mal. Mais jusqu'à quand l'action débonnaire des autorités ottomanes suffira-t-elle pour contenir des communautés de plus en plus travaillées par le nationalisme? La ville islamique classique était, comme le rappelle Yerasimos, le théâtre d'un affrontement entre le pouvoir et la communauté pour la maîtrise de l'espace urbain. Dans cette lutte demeurée indécise, c'est le premier qui l'a emporté à partir des Tanzimat, et qui a imposé sa conception de l'ordre urbain et du mode de gestion de la ville. Mais les populations urbaines ne sont pas restées passives dans le processus de transformation de leur cadre de vie. Prenant l'exemple des villes du nord de la Grèce, Alexandra Yerolympos distingue de ce point de vue deux phases différentes: entre 1839 et 1870, la 10

modernisation urbaine se fait surtout sous la poussée des non-musulmans, notamment des marchands grecs: profitant de l'élan offert par les Réformes, ceux-ci demandent (et obtiennent) la construction de quartiers nouveaux, l'aménagement d'installations portuaires; après 1869, le pouvoir semble vouloir prendre les choses en mains. Ainsi à Salonique, deux gouverneurs capables, Sabri pacha et Galip pacha, entreprennent de grands travaux de réaménagement de l'espace urbain et se lancent dans une politique audacieuse de travaux publics. Mais ce faisant, ils ne font que répondre aux aspirations des élites - notamment des élites juives dans le cas de Salonique -, qui manifestent une conscience plus aiguë de l'environnement urbain, une "nouvelle urbanité" dont la presse, en plein essor, se fait l'interprète. A Alexandrie, héritière de l'Empire ottoman, le schéma est complètement différent. La lutte s'est résolue non pas en faveur du pouvoir, mais en faveur de la communauté, non pas la communauté islamique, mais plutôt les communautés levantines et étrangères. Comme le montre Robert Ilbert, la mainmise de ces communautés sur l'espace urbain est née de l'effacement du pouvoir et du vide créé par les impérialismes. Ce sont les notables de la ville qui ont pris en main le destin de la cité et façonné ce cosmopolitisme alexandrin, objet de tant de rêves, qui repose sur la puissance des communautés étrangères et minoritaires, et sur leur autonomie politique et administrative. Organisées autour des "consuls" et de la municipalité, ces communautés ont pu gérer les espaces urbains à leur guise. Mais que la modernisation soit le fait de l'Etat ou des élites urbaines, le changement sur le terrain n'est, au fond, pas très différent: la ville prend un nouveau visage qui la rapproche des villes de l'Europe occidentale, se dote d'un tissu urbain plus ordonné autour de bâtiments modernes remplissant des fonctions nouvelles et de quartiers neufs, et entretient avec sa région ou son arrière pays des relations rendues plus étroites par le développement des communications. Incontestable, la modernisation des villes ottomanes à la fin de l'Empire n'en est pas moins inégale et inachevée. Sur le plan géographique, ce sont les villes portuaires, en relation avec le développement de leurs activités commerciales et la poussée de l'impérialisme, qui connaissent de loin les mutations les plus spectaculaires. Au sein des villes elles-mêmes, finissent par cohabiter sans véritable intégration vieux îlots et quartiers modernes. Les anciens clivages ethniques et religieux, qui divisaient l'espace urbain en quartiers confessionnels, cèdent peu à peu devant de nouveaux clivages, sociaux ceux-là, mais au début du siècle encore, le processus est loin d'être achevé. Les événements politiques du début du siècle et la disparition de l'Empire ottoman, allaient bousculer une histoire urbaine en train de se faire. Pourtant. même inachevée, cette modernisation a été assez profonde pour marquer durablement les villes d'aujourd'hui, non seulement en Turquie, mais également dans les Etats successeurs des Balkans et du Proche-Orient.
Paul DUMONT François GEORGEON

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BIBLIOGRAPHIE

SOMMAIRE

OUVRAGES

GENERAUX

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1
A propos des réformes urbaines des Tanzimat
Stéphane Yerasimos*

Les réformes entreprises en vue de l'occidentalisation de l'Etat et de la société dans l'Empire Ottoman à partir de 1839 et connues sous le nom de Tanzimat, concernent également l'espace urbain. L'aménagement de ce dernier selon des principes et des pratiques occidentales comporte toutefois quelques particularités remarquables et susceptibles d'amorcer une réflexion plus globale sur l'espace urbain ottoman et sa transformation. Celles-ci peuvent se grouper en deux constatations: la précocité des intentions et l'efficacité des interventions. Si le texte fondateur des réformes, l'édit des Tanzimat, date du mois de novembre 1839, suivi de toute sorte de réformes administratives, juridiques et économiques, échelonnées sur plusieurs décennies, le premier document officiel, préconisant un bouleversement radical de l'espace urbain de la capitale, avec ouverture de larges avenues et de quais, suppression des ruelles et des impasses, percées de part en part, bref une négation complète du schéma urbain existant, date, lui, du 17 mai 1839 (1). Ce texte, tout à fait utopique à l'époque - il réclame comme largeur minimale des voies 7 m 60 à une époque où la plus large rue d'Istanbul, Divanyolu, n'atteignait pas 6 m. -, vu avec un siècle et demi de recul, paraît, en revanche,
(*) (1) traduit rapport 28-29. Professeur à l'Université de Paris VIII. Publié in Osman Nuri (Ergin). Mecelle-i Umûr-u Belediye. Istanbul. 1922. p. 1340-1343. en français in A. Borie. P. Pinon. S. Yerasimos. L'occidentalisation d1stanbul au XIX. siècle. de recherche. Ministère de l'Equipement. Bureau de la Recherche Architecturale. 1989. p.

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prophétique, puisqu'il se trouvera réalisé, non seulement dans ses principes, mais aussi dans l'immense majorité de ses détails, sur une très longue durée un siècle et demi précisément -, les derniers percements des quais le long de la Corne d'Or datant des années 1985-1987. Précocité donc et continuité. Ce texte, qui, tout en émanant du divan impérial, constitue une déclaration d'intention explicitement présentée comme réalisable à long terme sera suivi en 1848 du premier règlement de construction et d'urbanisme (2), posant quelques principes de base de l'urbanisme occidental, comme l'alignement et le lotissement régulier, en 1856 de la première loi sur l'expropriation (3), et, à partir de la même année, de la réalisation effective de lotissements selon la procédure adoptée, qui vont progressivement transformer la capitale et les autres villes de l'Empire à l'image du modèle urbain occidental (4). Si, aujourd'hui, Istanbul, et la très grande majorité des villes en Turquie, ne gardent plus du tout, ou presque, leur ancienne structure urbaine à ruelles tortueuses et à impasses, contrairement à un grand nombre de centres urbains du Moyen Orient, de l'Afrique du Nord et même des Balkans, ceci résulte de la continuité et de l'efficacité des intentions clairement manifestées dès le début de l'occidentalisation. Une première réponse aux interrogations suscitées par l'insistance, sinon l'acharnement, à la modernisation de l'espace urbain ottoman, est apportée par les raisons mêmes qui ont entraîné les réformes des Tanzimat. Celles-ci dépendent d'une cause externe, la plus connue, et d'une cause interne, moins souvent évoquée. Pour la bureaucratie ottomane, les réformes avaient comme objectifla lutte contre la suprématie occidentale en utilisant les acquis de celleci. Se servir, en somme de la technique et, de proche en proche, de la culture occidentale, pour moderniser l'Etat et, partant, la société. Transposée au domaine urbain, cette intention implique une ville à l'image occidentale. Déjà les récits des ambassadeurs ottomans à Vienne au XVIII" siècle et à Paris

(2) Règlement du 4-13 mai 1848. revu et corrigé par celui du II janvier 1849. publiés in Osman Nuri. op. cit., p. 1098-1104 et 1113-1119, traduits in Borie-Pinon-Yerasimos. op. cie p. 31-35 et 42-44. (3) "Règlement concernant l'achat de terrains et autres biens immeubles avec versement de la valeur correspondante aux propriétaires en vue d'aménagements d'utilité pubEque dans la Haute Royauté", publié in Düstur. première série. Vol. le<,p. 338-39. traduit in Borie-Pinon- Yerasimos. op. cil.. p. 45-46. (4) Sur le premier lotissement connu, celui d'Aksaray, dû à Luigi Storari, voir Zeynep Çelik, The Remaking of Istanbul. Portrait of an Ottoman City in the 19th Century, Seattle and London, 1986. Le même Storari signa d'autres lotissements, celui de Salmatomruk (près de la Porte d'Adrinople), en 1857, et de Saklzagact (Beyoglu), en 1858, celui-ci non réalisé, d'après les plans originaux conservés dans les archives de la municipalité d'Istanbul. Sur le plan d'Izmir, dessiné par le même Storari en 1854, figure un lotissement régulier, celui du quartier arménien de Basmahane, à côté de la future gare, réalisé sans doute après l'incendie de 1848, Il pourrait être l'œuvre de Storari et serait antérieur à ceux d'Istanbul. Alexandra Yerolympos, chercheur à l'Ecole d'Architecture de l'Université Aristote de Thessalonique, a signalé également, lors de sa communication à la Réunion des Chercheurs sur le Monde Arabe et Musulman, tenue à Paris les 9-11 juillet 1990, la réalisation de lotissements réguliers à Volos, dans les années 1830. 18

pendant la période napoléonienne (5), sont admiratifs pour les plans en damier, les avenues larges et plantées, les immeubles hauts de ces villes, et les fournissent implicitement comme modèle. Plus explicitement, la célèbre lettre de Rechid Pacha, écrite de Londres en 1836 (6), propose l'ordre architectural et urbain occidental comme le seul valable en vue de l'objectif des réformes (7). La modernisation urbaine se fait sans doute au nom de l'efficacité, mais aussi - et peut-être surtout - au nom d'une esthétique, dont les canons se trouvent inversés à partir du moment où le modèle occidental devient dominant. Déjà, au XVIWsiècle, les édits impériaux prescrivent le nettoyage des murailles de la capitale des constructions parasites pour ne pas exposer rentrée de la ville aux yeux des ambassadeurs étrangers dans un état négligé (8). A fortiori, dans la lettre de Rechid Pacha et dans les considérants des décisions suivantes prescrivant l'aménagement de la ville, le souci du qu'en dira-t-on ne

(5) Evliya Çelebi. le premier à nous laisser une description de Vienne. lors de ("ambassade de 1665. parle déjà avec admiration du plan quadrillé. des rues pavées et des maisons hautes de six à sept étages de la ville (Ed. Üçdal. Vol. VU. Istanbul. 1980. p. 161-162). Le rédacteur anonyme du récit de J'ambassade d'Ibrahim Pacha en 1719-20 (Tanh-i 'Osmanî Mecmu'asi, n° 40 (1916). p. 22\). voit, lui, des bâtiments de huit à neuf étages avec des caves à trois niveaux et des rues illuminées toute la nuit par des lanternes accrochées devant les portes. Ahmed Resmi Efendi est également impressionné. en 1758, par J'urbanisme viennois. les bâtiments hauts. J'importance des faubourgs ainsi que J'abondance des forêts et des lieux de promenade aux alentours (Viyana ve Berlin sefaretnameleri. Istanbul. 1980. p. 36). A Paris entre 1806 et l8l!. Abdurrahim Muhibb Hendi. dépasse le stade de la simple observation pour donner une leçon d'urbanisme: Comme il s'agit d'une ville ancienne explique-t-i! et que ses vieux bâtiments ne correspondent plus aux bâtiments actuels ni ses rues aux rues actuelles, ils sont en train de les modifier et de les égaliser et. comme le soleil et fair ne pénètrent pas dans les rues étroites, de mauvaises odeurs s'instaIlent pendant l'été. Alors les rues sont élargies et plantées d'arbres (Ms. Vienne. Osterreichische Nationalbibliothek. n° 1148, fO 11 v.). Ses remarques prennent tout leur sens quand on sait que les relations d'ambassades ottomanes sont non seulement parmi les premiers textes faisant connaître ("Occident à la bureaucratie ottomane. mais aussi des exposés d'un modèle à suivre. (6) Publiée par M. Cavid Baysun. "Mustafa Re~id Pa~anlll siyasi yazllan" in Tarih Dergisi. Vol. XI, 15 (\960), p. 124-127. traduite in Borie-Pinon-Yerasimos. op. cit.. p. 26-27. (7) (...) Les endroits brÛlés en ce dernier incendie étant des lieux très prestigieux. situés au centrc du Seuil de Félicité, devraient être reconstruits d'une façon exemplaire. en traçaJJt les rues selon les règles de la géométrie. en nivelant certains endroits dans la mesure du possible et cn construisant des maisons et des boutiques en maçonnerie d'un style nouveau et d'unc formc attrayantc; ct L'tant entendu qu'il serait une bonne chose de commencer par là, afin de donner J'envic et le désir à chacun d'en faire autant et que J'aménagement et le dessin de cette opération nécessitant des conn,lissances géométriques et une grande capacité et habileté architecturales. il sera nécessaire de !i1Îre venir de J'Europe quelques ingénieurs et architectes connaisseurs pour qu'ils bMissent quelques maisons et boutiques selon le style nouveau en cours en Europe et 'lu 'ils plani/ïent J'ouverture des rues de !il<;on à permettre un prolongement ou élargisscment ti/tur. en tenapt toutefois compte du tilÎt qu'étant donné qu'en France quinze ou vingt tilIlJilles habitent unc seule maison. celles-ci sont très massives et disproportionnées et qu'il est égalemcnt inconvenant pour J'Islam de loger autaJJt de tàmilles dans une maison, tandis 'lu 'en Angleterre chaque tilIlJille possède sa propre maison selon ses propres moyens, comme c'est le cas dans les pay.s islamiques, et que ces maisons sont tout à fait convenables. simples et spacieuses. il faudra faire venir les architectes et ingénieurs en question de J'Angeleterre," loc, cit. (8) En date du milieu du mois de Chaban \134 (29 mai-7 juin 1722), in Osman Nuri. op. cit.. p. 1089.

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se mesure qu'à l'aune occidentale (9). En opposant à ]a beauté naturelle du site d'Istanbul la décrépitude de son tissu urbain on ne fait que reprendre les jugements occidentaux (10). Or, cette volonté d'imitation du modèle occidental d'urbanisation, que ce soit par souci d'efficacité ou de nouvelle esthétique, n'épuise pas le sujet. Et c'est]à qu'il faut revenir à la deuxième cause, celle-ci interne, du Tanzimat: le rétablissement de l'autorité centrale de l'Etat. L'effritement de celle-ci, tout au long du XVIIIeet du début du XIXesiècles, est bien connu. Le rétablissement spectaculaire, opéré pendant la seconde partie du règne de Mahmud II - notamment après la suppression de l'ordre des janissaires - l'est également. Ce rétablissement va de pair avec l'accroissement de l'influence politique et économique de l'Occident, puisque la pénétration économique de celui-ci, matérialisée par le traité de commerce de 1838, a nécessité l'unification du territoire ottoman sous le contrôle de l'administration centrale, avec laquelle on peut négocier et qui est capable d'imposer sur la totalité du territoire le résultat de ces négociations, instituant ainsi un domaine de juridiction unique, débarrassé des barrières internes établies par les tendances centrifuges "féodales" de la période précédente. Ainsi, juste avant, mais aussi après 1839, tandis que le poids international de l'Empire diminue, l'autorité du pouvoir central à l'intérieur grandit et s'étend dans des domaines (imposition directe, mobilisation), ou des régions (pays kurde, mont Liban, tribus turkmènes de la plaine d'Adana) où elle ne s'était pas manifestée avec cette rigueur même au temps de l'apogée de l'Empire.
(9) Chaque fois que des incendies éclatent au Seuil de Félicité ou en d'autres endroits de l'Empire. des critiques ne manquent pas de se produire dans les journaux européens. Ceux-ci font toutes sortes de remarques aux dépens de la population et méprisent les musulmans avec des phrases du genre: "Vous dépensez tant d'argent pour la construction des maisons en bois pour qu'elles brûlent et que vous perdiez votre argent? Vous n'avez pas sans doute de pierres chez vous ou vous ne possédez personne qui sache fabriquer des briques ou construire en maçonnerie". Début de la lettre de Rechid Pacha sur lequel se base l'ensemble de son argumentation (op. cit., p. 26). De même, le rapport de la Haute Assemblée des Tanzimat demandant l'institution d'une Commission Municipale à Istanbul précise: (...) même si ces matières, c'est-à-dire les questions d'embellissement. de nettoyage et d'éclairage des rues et de l'amélioration des règles de la construction, peuvent paraître secondaires, vu que les étrangers jugent l'ordre et la civilisation de l'Etat par l'état de la ville qui est sa capitale, celles-ci font partie des affaires importantes et urgentes. (En date du 1" Ramazan 1272/6 mai 1856,publié in Osman NurL op. cit., p. 1377-1379,traduit in Borie-Pinon-Yerasimos, op. cit., p. 58-59). (l0) La Haute A~semblée des Tanzimat précise dans son protocole du 21 Rabi ul-ahir 1274 (9 novembre 1857), demandant l'institution d'une municipalité à Beyoglu et Galata: (...) même s'il ne fait aucun doute que si on ajoutait à la beauté naturelle, vraiment unique au monde, de la demeure du Haut Califat, la ville d'Istanbul, l'embellissement artificiel, celle-ci deviendrait la plus belle parmi les célèbres villes de l'Europe, il faut admettre que la situation n'est point conforme à ce qui pourrait être souhaité. (Osman Nuri, op. cit., p. 1416 et Borie-Pinon-Yerasimos, op. cit.. p. 66). Quelques années plus tard, la Commission d'Amélioration des Voies, chargée de la reconstruction du centre-ville, détruit par l'incendie de Hocapa~a en 1865, est lyrique: (...) cette ville célèbre - que Dieu le Tout Puissant la conserve à son propriétaire. notre bienfaiteur et dispensateur de faveurs. notre souverain et seigneur - qui n'a pas sa pareille au monde, mis à part son reflet dans la mer qui J'entoure. ne mérite pas de rester en cet état avec son dédale de ruelles (...) (procès-verbal en date du 3 mars 1867, ibid., p. 999 et 88-89). Cette opposition entre la beauté du site et la décrépitude du tissu urbain est un lieu commun des récits de voyage des XVIIIeet XlXesiècles. 20

L'occidentalisation à travers les Tanzimat devient alors un moyen d'asseoir l'autorité de l'Etat. Les annonciateurs de l'avènement de l'Etat moderne en Occident que sont les ambassadeurs ottomans en Europe, relatant dans leurs récits l'omniprésence de l'Etat napoléonien, son administration de la police, des postes, des passeports etc., constatent avec étonnement que chaque nouveau service de l'Etat rapporte encore plus d'argent dans ses caisses (11). Par conséquent, une intervention de plus en plus grande de l'Etat dans la vie des citoyens n'est pas seulement garante d'ordre et de sécurité, elle permet en même temps d'assurer une meilleure perception des impôts directs tout en créant de nouvelles sources d'impôts indirects à travers les services fournis. Ce que les bureaucrates ottomans semblent ou veulent oublier, c'est que l'Etat napoléonien est l'émanation de la Révolution Française et de son contrat social et que les nouvelles réglementations et servitudes ne sont que la contrepartie des nouveaux droits, la liberté des personnes, des idées, des biens. Les Tanzimat apparaissent alors dans ce contexte comme un ordre imposé d'en haut, sans consensus social. visant avant tout à augmenter les prérogatives et le domaine d'intervention de l'Etat dans la société et ne considérant le bien être des sujets que comme un moyen d'enrichissement du pouvoir. Cest dans ce contexte que l'intervention sur l'espace urbain, avec sa précocité et son efficacité, prend tout son sens. Par cette intervention, l'Etat entend réussir, en appliquant l'outillage urbanistique occidental. là où il 3vait échoué auparavant: imposer un ordre urbain (12). Le contraste est en effet frappant. Istanbul est une ville où le pouvoir n'est pas à l'aise, c'est la ville qu'il contrôle le moins, même dans ses périodes fastes. Cette impuissance concerne aussi bien la mise en ordre de l'espace urbain que l'ordre tout court, les deux étant d'ailleurs étroitement imbriqués. Dans cette ville où l'immigration incontrôlée augmente la pauvreté et la densité, que des incendies accidentels ou criminels ravagent régulièrement et que des épidémies frappent tout aussi cruellement, des révoltes populaires, de plus en plus fréquentes du XVIIeau début du XIXesiècle, emportent hauts dignitaires, vizirs et sultans. Le début de mise en ordre de l'espace urbain à partir des Tanzimat est aussi une mise en ordre générale qui porte ses fruits assez tôt. La capitale du dernier siècle de l'Empire est une ville presque sans émeutes. Ces dernières constatations ne font pourtant que déplacer la question. L'administration ottomane d'avant les Tanzimat avait-elle, au-delà d'un désir
(Il) Il s'agit notamment de la relation d'ambassade d'Abdurrahim Muhibb Efendi. qui écrit: Il est évident que cbaque tiJÎs qu'ils établissent une régie disant qu'elle est profitable pour leur peuple. ils récoltent immanquablement lin pro/Ït pOlir lellr Etat (op. cit., fO 26 r.). (12) L'ordre, l'embellissement et l'hygiène, trinité de l'urbanisme du XIX' siècle, apparaissent explicitement dans ]a réglementation urbaine ottomane: Actuellement, le Inainfjen de l'ordre à Istanbul est aussi difTicile que la protection d'une forêt touJJiJe et ilU cas oÙ on pourrait obtenir des rues oÙ l'on puisse voir d'un bout à l'autre, il sera possible d'assurer le même service d'ordre avec la moitié des forces de gendarmerie actuelles (Rapport de la Haute Assemblée des Tanzimat instituant ]a Commission de l'amélioration des voies en date du 10 mai ]866, ibid. p. 989-994 et 81-84).

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naturel d'ordre général, la volonté d'intervenir sur l'espace urbain ou cette volonté naîtra-t-elle précisément avec l'adoption du modèle urbanistique occidental? Une réponse assez précise à cette question peut être fournie puisque nous possédons un important corpus de textes ottomans concernant la gestion architecturale et urbaine de la capitale, allant du milieu du XVIesiècle aux Tanzimat (13). Ce corpus, très riche en informations, permet deux conclusions générales. Il indique d'une part la volonté de l'administration ottomane de réglementer minutieusement - comme c'est le cas dans les autres domaines l'espace urbain, en précisant les hauteurs des constructions, les caractéristiques des façades, les matériaux, en prescrivant des zones d'interdiction de construction, en intervenant sur les transactions, etc. Dans ces interventions tous les problèmes sécuritaires sont explicitement mentionnés: interdiction de construire en bois (14) et de faire des lotissements à l'intérieur de la ville (15) pour éviter les incendies, fermeture des quartiers par des portes pour faire face aux agressions (16), interdiction des constructions illégales et marginales (17) ainsi que des khans abritant des "célibataires" (migrants récents) pour empêcher les immigrations clandestines (18), interdiction des constructions en périphérie pour éviter l'accroissement anarchique de la ville (19), etc. Or, ces mêmes documents, par leur répétition le long des siècles, leur véhémence sans cesse grandissante - et ce sera notre deuxième conclusion démontrent l'échec des mesures adoptées. Le résultat est aussi flagrant dans le domaine de l'architecture que dans celui de l'urbanisme. Les prescriptions architecturales, aussi strictes que répétitives, dessinent un modèle de construction destiné à l'habitation édifiée en maçonnerie, privée d'encorbel-

(13) Pour une présentation générale de cette réglementation voir S. Yerasimos. "La réglementation urbaine ottomane (XVie-XIX'siècles)". in Proceedings of the 2nd International Meeting on Modem Ottoman Studies and the Turkish Republic. (Leiden. 21-26 ApriI1987). Leyde. 1989. p. 1-14. Les textes. issus des Miihimme Defteri. ont été pour la plupart publiés par Ahmed Refik ou Osman Nuri. (14) Plusieurs édits dont le premier connu en date du début zilkade 1107 (2-11 juin 1696). publié par Ahmed Refik. Hicri onikinci aS/l'da Istanbul Hayatl. Istanbul. 1930. p. 21. (15) Document en date de la fin saban 113\ (9-18 juillet 1719). ibid.. p. 67-68. (16) Ordre en date du 8 ramazan 986 (8 novembre 1578) in Ahmed Refik. On altmCl aSll'da Istanbul hayatl. Istanbul. 1935. p. 144-145. (17) Plusieurs textes dont le premier connu en date du 27 safer 975 (2 septembre 1567). ibid.. p. \39-\40. (18) Document en date de 1144 (1731-1732) in Osman Nuri. op. ch. p. 1052-1054. (19) Premier texte connu en date de la fin muharrem 1181 (19-28 juin 1767) in A. Refik. Hicri onikinci p. 213-214. 22

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