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VILLES VIRTUELLES

De
256 pages
Cet ouvrage aborde la question des villes virtuelles sous différents aspects. Il s'attache d'abord à définir le concept et à l'insérer dans une perspective historique. Il s'intéresse ensuite à quelques questions théoriques soulevées par le développement des villes interactives : nouvelle définition des concepts de temps et d'espace, rapport aménagé entre les notions de global et de local.
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Villes virtuelles
Entre Communauté et Cité Analyse de cas

Béatrice VANBASTELAER
Laurent RENIN Claire LOB ET-MARIS

Villes virtuelles Entre Communauté et Cité
Analyse de cas

Préface d'Emmanuel EVENO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBlV:2-7384-9293-2

Préface
L'une des fortes singularités du champ de recherche portant sur les Techniques d'Information et de Communication dans leurs relations à l'espace et aux sociétés tient au fait qu'il nourrit une controverse... Il conviendrait a priori de s'en féliciter car il n'est pas rare que les controverses produisent des avancées significatives dans la recherche. Or, sur la rencontre entre les TIc et la Ville, tel ne semble pas être le cas .,. du moins jusqu'à une époque récente. Cette controverse a longtemps contribué à rigidifier les argumentations, à transformer le champ de la dialectique en terrain d'exercice de la doxologie et de la spéculation intellectuelle. Deux camps, qui occupent des positions diamétralement opposées, sont donc censés s'affronter: celui des "technophiles" et celui des "technophobes". Deux camps clairement établis sur leurs positions, avec leurs hérauts et champions, suffisamment connus et médiatisés pour occuper tout l'espace de la dialectique. Or, si cet affrontement est longtemps resté stérile d'un point de vue scientifique, c'est parce que la rareté des affrontements réels n'a pratiquement jamais permis d'apurer les querelles. Il s'agit d'une situation très classique en polémologie qui consiste à élaborer des stratégies d'intimidation tout en restant fermement campé sur ses positions, en refusant d'investir l'espace aléatoire qui s'étend entre eux ... Une telle situation rend précaire toute tentative d'un tiers à s'aventurer dans l'espace qui les sépare, ne serait-ce que parce qu'il y aurait inévitablement des coups à prendre d'un côté comme de l'autre. y -a-t-il beaucoup de questions sociales devenues des objets scientifiques qui soient saisies de cette façon, qui se prêtent avec autant d'empathie aux jeux de la mythification voire de la mystification? Peut-on imaginer que sur des objets tels que la famille, la culture, le travail, l'éducation... on puisse retrouver une opposition académico-scientifique aussi farouche entre les "pour"

et les "contre", les "pro" et les "anti", les "philonéistes" et les "misonéistes" ? En cela. les TIC rejoignent les questions d'éthique et quelques autres qui ont en commun de faire cohabiter des discours particulièrement hétérogènes et subjectifs, d'être tenus pour des enjeux politiques et sociétaux majeurs, déterminants pour l'avenir des sociétés voire de l'humanité ... Parmi les quelques autres "objets" à qui l'on tàit subir un tel traitement, il y a encore l'objet "ville". Là aussi, !e débat peut être passionné et renvoyer dos à dos les chantres de l'Enfer ou du Paradis, de l'Apocalypse ou de la Parousie, du Déclin ou de la Renaissance. A la différence de l'objet TIC, cet affrontement n'a pas toutefois les mêmes effets délétères. D'une ce11ainemanière, la dramatisation de !' objet "ville" reste une production scientifique périphérique tandis qu'il s'agit d'un registre d'inspiration approprié à l'emphase politique et aux effets de plume des éditorialistes. Que penser, dès lors d'un ouvrage qui s'attaque à la double difficulté de devoir relier deux objets aussi chargés de polémiques que le sont les TIC et les Villes? Evidemment qu'i! s'agit là d'une entreprise heureuse et salutaire parce qu'elle permet de combler une partie du vide qui s'est accumulé à l'intersection de ces deux objets. La diffusion de l'objet TIC dans la recherche urbaine a été compliquée par le fait que l'on ait tardé à considérer les TIC comme un objet social, produit par le social et donc de la compétence des spécialistes des sciences de l' homme et de la société. L'histoire de la cybernétique Wienerienne et son évolution vers les sciences de l'Intelligence Artificielle en fournissent une claire illustration. Si la cybernétique avait affiché ses ambitions à englober les sciences de l'homme et de la société, ces dernières furent peu à peu évincées à mesure que se confirmait, dans les années 1960, la migration de la cybernétique vers les Sciences de l'Intelligence Artificielle.

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Par ailleurs, le fait que se soit constituée une science particulière, intitulée sciences de l'information et de la communication puis sciences de la communication, eut pour effet de maintenir à distance les possibles velléités d'échanges entre les spécialistes de la ville et ceux des TIc. Dans sa phase de consolidation académique et épistémologique, les "nouvelles" sciences de la communication n'avaient guère d'intérêt à se confronter avec les spécialistes bien installés des questions urbaines. Jusque dans les années 1980 et surtout 1990, le hiatus entre recherche sur la ville et recherche sur les relations entre TIC, espaces et sociétés était à ce point flagrant qu'il semblait illusoire de tenter d'organiser une quelconque rencontre. La ville dans l'espace parcouru et produit par les TIC fut tenue pour un reliquat, une "boue noire". Les TIC dans les études urbaines furent cantonnées au génie urbain. Les précédents rendez-vous n'avaient d'ailleurs guère été déterminants. Comme le signalait Pierre Merlin "la trace avait pourtant été fixée par l'ouvrage de Richard L. Meier,,1 (A communication theory of urban growth, Cambridge, Mass., M.I. T. Press, 1962). L'approche fondamentalement originale de R.L. Meier ne fit guère école, pas davantage les travaux d'Allan Pred2 ou de Gunnar Tômqvise ainsi que le remarquait le géographe Paul Claval4: "les idées de ces chercheurs apparaissent encore à certains comme un peu en marge des préoccupations de notre discipline". Il pouvait sembler que la cause fut entendue, or, vers la fin des années 1980 quelques travaux brisent cet équilibre de l'intimidation. Citons par exemple le sociologue Manuel Castells : The informational Citl puis Flows, networks and identities. A
MERLIN Pierre (1994), "Trente ans de recherche urbaine. Les apports de la géographie", ln Les Annales de la recherche urbaine, na 64, octobre 1994. 2 PRED Allan (1997), City-systems in advanced economies, London Hintchinson. 3 TORNQVIST Gunnar (1977), Systems of cities and information flows, Lund, C.W.K., Gleerup. 4 CLAVAL Paul (1993), La géographie au temps de la chute des murs. Essais et études, Ed. L'Harmattan, p. 124. 5 CASTELLS Manuel (1989), The informational City. Information technology, Economic restructuring and the Urban-Regional Process, Blackwell ed. ; 7 I

comparative theory of the Ï1~formational society. Plusieurs expressions apparaissent qui cherchent tour à tour à donner une idée de cet objet hybride constitué par la fusion entre "ville" et "TIc" : "ville câblée", "ville réticulaire", "ville intelligente", "ville informationnelle", "ville ou cité numérique", "ville ou cité virtuelle", ... Avant d'avoir été adoptés comme objets scientifiques, ces objets hybrides semblent avoir été des produits de l'expérience, notamment de l'expérience sociale. Ils sont également portés par un changement de référentiels qui s'opère, dans la production des politiques publiques, aux alentours de 1994, au sein de l'Union européenne en réaction au programme états-unien de National b~formatiol1 Infrastructure (plus connue sous l'expression "Autoroutes de l'Information"). C'est en effet à peu près à cette époque que, considérant la diffusion des TIC dans la société, on commence à admettre que ces techniques n'effacent pas les distances mais procèdent de mécanismes de concentration que les spécialistes de l'urbain connaissaient depuis longtemps. C'est au tournant des années 1980 que débute toute une série d'expérimentations urbaines sur le câble de vidéocommunication, la télématique, la visiophonie, plus tard, les "Autoroutes de l'Information" et la "Société d'Information". Dans le cadre de programmes gouvernementaux ou communautaires de préparation à ce qu'il était convenu d'appeler la "Société d'Information", le nombre d'expérimentations sur sites urbains a connu une forte croissance depuis le début des années 1990. D'autant plus forte qu'il s'avérait logique et pragmatique que ce type d'expérimentations se réalise dans des cadres urbains et que la ville, ou certaines villes, pouvaient à bon droit se poser en "laboratoires de la société de l'information". Le retard accumulé rend toutefois ardu la recherche de grands "modèles" urbains ou des "figures" urbaines qui se constituent à travers ces expérimentations. Il est bien difficile de comparer
CASTELLS Manuel (1995), Flows, networks and identities. A comparative theory of the informational society, Blackwell ed. 8

Parthenay (petite ville des Deux-Sèvres en France) avec Anvers ou Amsterdam ou encore avec Blacksburg (petite ville états-unienne de l'Etat de Virginie). Si le nombre de telles expérimentations s'est multiplié, la production scientifique peine à établir entre elles les comparaisons nécessaires, d'une part, parce que la comparaison diachronique est presque impossible et, d'autre part, parce que les modes d'approches restent souvent fOlt différents. Il est clair selon nous que ce travail de synthèse et de mise en perspective entre les différents modèles ou figures existants est une nécessité du travail scientifique. Cet ouvrage, parce qu'il confronte différentes études de cas et parce qu'il est conduit dans un souci évident de transdisciplinarité, est une contribution essentielle qui devrait rendre prochainement possible une telle tentative.

Emmanuel Eveno

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Introduction. Les villes virtuelles: Entre cité et cOlmnunauté
Claire Lobet-Maris et Béatrice van Bastelaer Cellule Intel.facultaire de Technology Assessment (CITA) Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur Belgique

La présence des villes sur Internet est un phénomène assez récent. En 1995, lors d'un séminaire de 3ème cycle consacré aux liens "Informatique et Société", les étudiants avaient eu bien du mal à trouver quatre villes ayant développé "quelque chose" sur Internet. Aujourd'hui, en Belgique près de la moitié des villes sont présentes sur le web tantôt à l'initiative de l'administration communale, tantôt à travers l'initiative d'acteurs locaux, citoyens ou associations. Cette progression est éloquente, car rares sont les secteurs qui dans le cadre de ce qu'il est convenu d'appeler la société de l'information ont connu une telle expansion. Sans doute faut-il voir dans cette montée en puissance des villes et communes dans la société de l'information toute l'importance que prend aujourd 'hui le milieu local comme cadre de référence de nos actions et de notre pouvoir dans un monde qui ne cesse de se globaliser et de s'internationaliser. L'importance d'un ancrage local dans des réseaux largement ouverts sur le monde est sans doute le phénomène le plus intéressant de ce que l'on nomme aujourd'hui les "villes virtuelles". Et c'est à la découverte de ce phénomène que le présent ouvrage vous invite. Le terme "villes virtuelles" recouvre cependant des réalités très diverses. Ainsi, si certaines villes sont clairement le fait des autorités communales, telles des cités où l'administration de la chose publique prend le pas sur le lien social, dans d'autres, la ville virtuelle se construit sur un mode communautaire, reflétant la diversité des acteurs et des initiatives qui fondent la vie urbaine dans la réalité sociale. Entre cité et communauté, tel semble bien être l'espace social dans lequel se logent les initiatives actuelles.

Face à cette diversité de pratique qui n'est d'ailleurs que le reflet de la diversité des contextes locaux qui portent ces initiatives, il nous est apparu intéressant de réunir dans le cadre de cet ouvrage des réflexions théoriques et des études de cas afin de prendre un peu la mesure sociologique de ces nouvelles constructions sociales. Trois questions importantes se découvrent en filigrane de ce livre. Les villes virtuelles: pourquoi? S'interroger sur le pourquoi des villes virtuelles est une question qui ne semble plus avoir sa place dans la course actuelle de la société de l'information, si ce n'est sous l'angle de l'inéluctabilité du changement technologique et du progrès social qui lui est intrinsèquement lié. Or cette question du sens et des fondements de l'action sociale est importante et doit sortir des ornières d'un discours ambiant et obligeant sur la citoyenneté nouvelle et le renouveau du lien démocratique. Cette question est importante au plan théorique et historique pour fonder les pratiques dans des référents et des évolutions qui leur donnent sens. Elle est importante aussi au plan pratique si on en juge, à la lumière des cas rassemblés dans le présent ouvrage, par les difficultés qu'ont les initiateurs de tels projets à construire leurs villes dans des fondements sociaux et politiques clairs mais aussi porteurs d'un long terme. Les villes virtuelles: pour qui? La question des utilisateurs de la ville virtuelle est une deuxième question à laquelle le présent ouvrage entend apporter sa contribution. Cette question revêt des épaisseurs multiples auxquelles il convient de donner un contour dans la présente introduction. La première d'entre elles concerne l'utilité sociale de ces projets en regard des 4 à 10% des foyers, selon qu'on est pessimiste ou optimiste, qui jouissent actuellement d'une connexion à Internet. Question sans raison d'être et purement conjoncturelle selon certains, question importante pourtant au regard de l'intérêt général que certaines administrations publiques engagées dans ce type de projet sont censées garantir. La deuxième dimension relative aux utilisateurs concerne leur représentation

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sociale dans les projets. Si ces villes virtuelles sont développées pour les "habitants", alors il est important de se questiOlmer sur la manière dont ceux-ci sont pris en compte dans ces projets, sur leur intervention dans la conception de ce nouvel espace social. Enfin la troisième dimension sous-jacente à cette question des utilisateurs concerne les frontières de la ville virtuelle et l'identité sociale des habitants. Ainsi, à la lumière de certains projets étudiés dans ce livre, on ressent l'estompement de tout ce qui aujourd'hui fonde une ville tant au niveau spatial que sociologique. Les villes virtuelles s'ouvrent à de nouveaux résidants, non nécessairement ancrés localement mais reliés par une communauté de valeurs dans laquelle la ville joue un rôle de métaphore rassembleuse et porteuse d'un lien social. C'est sans doute là la question sociologique majeure à laquelle nous invitent ces projets de ville virtuelle. Enfin, dernière question, les villes virtuelles: comment? On le sait, beaucoup d'initiatives locales ne survivent pas à l'enthousiasme de leurs créateurs ... Après quelques semaines, voire quelques mois, la ville meurt faute d'être portée par une dynamique sociale suffisante. Sur cette troisième question, l'apport des cas rassemblés dans ce livre est important. Il propose un regard inédit sur les processus de construction sociale et le jeu des acteurs qui président au développement de ces villes virtuelles. A travers des monographies détaillées, les auteurs parviennent à dessiner différentes dynamiques sociales conduisant à des choix particuliers de développement et d'ancrage social des projets. L'analyse de ces dynamiques montre toute l'importante du contexte local qui les sous-tend et qui explique la particularité des constructions sociales de chacune des villes virtuelles étudiées. Ce regard nous éloigne du discours ambiant et normatif sur les "bonnes pratiques" tout en aidant le lecteur à apprendre à travers le miroir de l'expérience des autres. Sur chacune de ces trois questions, le présent ouvrage entend apporter un regard original, à la fois théorique et pratique, s'adressant tant au monde de la recherche qu'à ceux qui participent à la construction de villes virtuelles.

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Le premier chapitre de l'ouvrage vise essentiellement à définir le concept de villes virtuelles et à montrer que, sous ce concept unique, se cachent en fait des réalités multiples, entre cité et communauté. L'essor des villes virtuelles est analysé dans le deuxième chapitre. On y retrouve différents éléments d'analyse historiques, sociologiques et politiques qui concourent à expliquer cette montée en puissance du local dans la société de l'information. Mais le deuxième chapitre fait également une large part à l'analyse critique des discours et de l'utopie dont ils sont souvent porteurs comme autant d'idées-forces qui tirent une société en avant.
Les quatre chapitres suivant sont consacrés aux études de cas. Dans chacun d'entre eux, on découvre au fil de monographies détaillées le processus de construction sociale qui a présidé à leur développement.

Le troisième chapitre est consacré au projet Copenhagen Base. Initialement, il s'agissait d'une base de données reprenant diverses informations sur l'administration locale. Le proj et a progressivement évolué vers un site Internet dont l'analyse en termes de construction sociale est intéressante au niveau de l'implication des utilisateurs, de l'évaluation relativement continue qui en est faite et par rapport à la réflexion quant au contenu informationnel du site. Le chapitre quatre aborde le cas de la ville virtuelle d'Anvers (Digital Metropolis Antwerpen - DMA). Ce projet, basé sur les capacités large bande du réseau MANAP, souligne notamment l'importance du processus de réorganisation de l'administration locale dans un objectif d'amélioration du service public. Le cinquième chapitre traite du cas bien connu de la Digitale Stad Amsterdam (DDS) en décrivant les différents acteurs de son développement et les grandes étapes de sa réalisation. La monographie insiste aussi sur l'utilisation de la métaphore de la ville et sur les conséquences de l'évolution de la technologie sur l'interface de la ville virtuelle.

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Enfin, le sixième cas présente le projet Périclès développé au sein de la ville de Namur. Cette étude de cas soulève différents problèmes engendrés notamment par un nombre important d'acteurs participant au projet, une multitude d'objectifs et, surtout, une vision déterministe poussée par la technologie. Le dernier chapitre entend tirer les leçons des quatre histoires particulières de villes virtuelles rassemblées dans cet ouvrage. A travers la confrontation des quatre expériences relatées, les auteurs mettent en avant les apprentissages collectifs qui peuvent en être retirés et qui pourront à l'avenir aider à ancrer les pratiques dans une réponse plus éclairée aux trois questions de départ: les villes virtuelles, pourquoi, pour qui et comment? Avant de refermer cette introduction, il nous reste à remercier l'ensemble de ceux sans qui ce livre n'aurait pu voir le jour. Nos premiers remerciements vont aux pouvoirs subsidiants : la DG XII de la Commission Européenne, qui, à travers le programme Targeted Socio- Economic Research (TSER), a accepté de financer et d'accompagner le projet Social Learning ln Multimedia (SLIM) dans lequel les travaux de recherche sur les villes virtuelles ont été menés. Les Services Fédéraux des affaires Scientifiques, Techniques et Culturelles (SSTC) qui, au plan national, à travers le programme "Pôle d'Attraction Interuniversitaire" (PAl), ont également apporté une contribution importante par le financement du projet "Recherche et évaluation interdisciplinaire sur la société de l'information: réseaux, usages et Etat". Nos remerciements vont ensuite à nos collègues du réseau SLIM et, plus particulièrement, à Birgit Jreger de l'université de Roskilde (Danemark), à Marc Van Lieshout du TNO-Delft (Pays-Bas) et à Jo Pierson du Studies on Media Information and Telecommunication (SMIT) de la Vrije Universiteit Brussel (Belgique), pour leur apport essentiel dans la réalisation des études de cas. Ils vont aussi à nos collègues de la Cellule Interfacultaire de Technology Assessment des Facultés Universitaires Notre-Dame

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de la Paix de Namur pour le soutien scientifique et moral qu'ils nous ont prodigué tout au long de cette aventure. Nos remerciements vont enfin à Luc Maris pour la gentillesse et l'efficacité avec lesquelles il a assuré la relecture de cet ouvrage.

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Chapitre

1.

Les villes virtuelles: Définition et historique
Béatrice van Baste/aer Cellule Intelfacu/taire de Tee/m%g)' Assessment (CITA) Facu/tés Universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur Belgique Introduction A la fin du 20ème siècle, les villes sont de plus en plus concernées, de près ou de loin, par le développement des technologies de l'information et de la communication, qu'il s'agisse de proposer de l'information ou des services en ligne sur Internet ou, par exemple, de déployer une infrastructure de communication sur le territoire urbain. Ces réalités diverses constituent ce que l'on qualifie généralement de " ville virtuelle ". Le développement des technologies nouvelles au niveau local est riche d'enseignements pour la recherche comme pour la pratique: nous le soulignerons ci-dessous. Ce développement, pourtant, n'est pas récent, et la deuxième section de ce chapitre illustrera le fait que les villes virtuelles d'aujourd'hui s'inscrivent dans la lignée des radios libres et télévisions communautaires des années 60 et 70 et des premières communautés virtuelles. Elles présentent également de nombreuses similitudes avec les projets de ville câblée des années 70 et s'intègrent dans des projets plus vastes de service public électronique et d'administration en ligne. L'objectif de ce premier chapitre est de présenter le sujet de cette étude et de le remettre dans son contexte. Après avoir précisé pourquoi nous avons orienté nos recherches vers les villes numérisées et après une brève présentation de l'histoire du développement de ces villes, nous nous attacherons à définir ce concept ou plutôt, à souligner l'absence de définition précise de ce phénomène.

1. Intérêt de la problématique

des villes virtuelles

En tant que chercheurs spécialisés dans l'évaluation socioéconomique et politique des technologies de l'information et de la communication, nous nous sommes depuis longtemps intéressés à la question de l'impact du développement de ces technologies sur les administrations publiques et sur les relations entre ces administrations et leurs clients: en un mot à l'entrée de l'administration publique dans la société de l'information. Après avoir d'abord examiné le contenu des discours publiés sur ce sujet, nous avons observé plus concrètement la réalité dans ce domaine. Les discours sont nombreux, et souvent très optimistes. Mais en réalité, ils exposent peu de réalisations innovantes et intéressantes à souligner, si ce n'est au niveau local. Rapidement, nous avons eu l'impression que toutes les initiatives que nous pouvions y rencontrer, et que nous avons regroupées sous le vocable de "ville virtuelle", pouvaient être considérées comme un laboratoire d'étude du développement des technologies de l'information et de la communication, de leurs impacts sur l'administration locale mais aussi sur les citoyens et les communautés locales. Nous verrons en effet ci-dessous que les villes virtuelles ne concernent pas seulement l'administration - et même ne la concernent parfois pas du tout - mais qu'elles sont aussi créées, souvent, par des individus ou des communautés. Différents auteurs ou acteurs locaux cOIToborent cette vision de la ville cOmme lieu d'expérience. Pour Michel Hervé (1997), maire de Parthenay, une des villes virtuelles françaises les plus connues et les plus étudiées par les chercheurs, sa ville est un laboratoire expérimental à grandeur réelle. Philippe Parmantier (1997) souligne également que, dans ce domaine, les municipalités sont les plus actives en ce qui concerne les expériences politiques. Pour Isabelle Pailliart (1993), le niveau local est souvent le plus adapté pour observer des changements. Enfin, Emmanuel Eveno (1997), spécialiste français de la problématique des villes virtuelles, souligne l'importance de la communication dans les villes, une importance liée à la définition

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même de la ville. Les villes sont des places, des lieux où les gens se réunissent et communiquent. Il s'agit, selon cet auteur, d'un besoin pratique et symbolique. Les villes sont les laboratoires de la société de la communication future même si, pour Eveno, ce concept est une tautologie: car la communication fonde la société et l'information est essentielle à son existence.

2. Histoire du développement des villes virtuelles
Comme nous le verrons plus loin, cette appellation "ville virtuelle" recouvre une réalité variable et fait référence à différents éléments dont la présence et l'importance varient selon les cas. On y retrouve l'idée de communauté virtuelle et de regroupement d'individus autour d'intérêts communs, l'idée d'administration en ligne et d'amélioration de son fonctionnement, l'idée de citoyens branchés ou connectés et ainsi plus proches les uns des autres, plus proches également de leur administration ou de leurs représentants politiques. C'est pourquoi on peut dire que les villes virtuelles, telles qu'on les observe aujourd'hui, sont la continuation et le résultat de différentes initiatives dont certaines remontent aux années 60 et, selon Marie d'Udekem-Gevers (1998), proviennent notamment des Etats-Unis, qu'il s'agisse de visions politiques ou d'initiatives locales spontanées. Comme nous le verrons ci-dessous, les villes virtuelles sont les descendantes des radios libres et des télévisions communautaires, des communautés virtuelles et des réseaux de communauté, des projets de ville câblée, des initiatives de service public électronique et des discours sur le rôle des administrations publiques dans la société de l'information.

2.J. Des radios libres et télévisions communautaires communautés virtuelles et aux villes digitales

aux

L'idée d'utiliser les technologies pour rapprocher les individus n'est pas neuve; on la retrouve dans les années 60 et 70 avec l'émergence des radios libres et des télévisions communautaires. Pour Jean-Paul Simon (1995), les communautés virtuelles et les villes numérisées peuvent être perçues comme l'extension de ces concepts. Le but initial de ces premières tentatives était d'utiliser les nouveaux médias pour offrir du contenu local, souvent apporté

19

par les citoyens eux-mêmes. Selon Isabelle Pailliart, un autre objectif était d'encourager, par ce biais, la participation des utilisateurs, de (re)créer un lien social, de permettre l'éveil de communautés et, enfin, d'offrir un espace de libre expression. Pour la plupart, ces arguments, notamment l'idée sous-jacente d'une amélioration du processus démocratique, apparaissent aujourd'hui dans les discours sur les communautés et les villes virtuelles ou, plus largement, sur les espaces publics électroniques; on les retrouve dans quelques exemples concrets. Comme le souligne Jo Pierson6, dans de nombreuses villes américaines et canadiennes, les communautés virtuelles émanent de la population locale (grass-roots). C'est notamment le cas à Santa Monica, près de Los Angeles, avec le projet de Public
Electronic Network (PEN

- Réseau

Public Electronique),

décrit par

Sharon Docter et William Dutton (1998), et considéré comme une des plus anciennes et des plus innovantes expériences américaines en termes de démocratie électronique. L'utilisation de ces réseaux est généralement gratuite car leur principal objectif est, selon Anne Beamish (1995), d'ancrer le sentiment d'appartenance à la communauté, d'améliorer la participation démocratique et l'accès de tous aux réseaux et de renforcer l'interaction et la communication entre les citoyens. A l'origine, ces réseaux communautaires utilisaient des technologies relativement peu sophistiquées (télétexte, BBS) et, souvent aussi, peu conviviales. Aujourd'hui, d'après Stephen Graham et Alessandro Aurigi (1997), le choix se porte de plus en plus sur le web qui offre plus de possibilités en termes de participation active. Mais certains réseaux continuent de proposer plusieurs possibilités pratiques d'accès en fonction des capacités techniques des membres de leur communauté. Encore que cela soit parfois malaisé, l'objectif est, en effet, d'éviter d'exclure certains de ces membres en choisissant une technologie trop évoluée. Selon Federico Casalegno et Andrea Kavanaugh (1998), le but est aussi de parvenir à gérer, en les intégrant, la dimension globale et
6 Voir chapitre 4 du présent ouvrage.

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internationale d'un média comme Internet et la dimension locale qui vise à fournir du contenu local et à permettre ainsi le rapprochement entre les membres d'une communauté. Ce rapport "global-local" sera développé dans le chapitre 2.

2.2. Les villes câblées
Dans les années 60 et 70, comme l'expliquent Dutton et alii (1987), plusieurs pays expérimentèrent quelques projets de ville câblée. L'idée était de déployer dans diverses villes une infrastructure de câble - mais pas seulement - et de proposer, via cette infrastructure, un contenu local aux habitants. A cette époque déjà, les technologies étaient présentées. dans les discours comme une réponse aux problèmes urbains et, plus précisément, aux problèmes sociaux rencontrés dans certaines villes. Pour Dutton et alii (1987a), ces solutions techniques devaient permettre d'améliorer la vie des citadins et de stimuler le développement régional. Dans leur livre, Dutton, Blumler et Kraemer soulignent que le concept de ville câblée ou de ville digitale apparu à la fin des années 80 est différent de la vision qui prévalait dans les années 60 à différents niveaux:

.

les visions actuelles sont, pensent-ils, moins utopiques. Selon ces auteurs, à l'époque, on prédisait que les villes câblées permettraient de participer au processus démocratique, d'éduquer, de voter, de faire ses courses, de travailler et, même, de produire des émissions de télévision depuis son domicile. A notre avis, cependant, les discours n'ont guère changé et certains d'entre eux, comme le soulignent le chapitre 2 du présent ouvrage mais aussi les travaux de Stephen Graham7, sont
Voir par exemple: GRAHAM Stephen (1995), 'Cyberspace and the City', in Town and Planning, 64 (8), pp. 198-201. GRAHAM Stephen (1996), 'Imagining the Real-Time City Telecommunications, Urban Paradigms and the Future of Cities', in WESTWOOD S. and WILLIAMS J.(eds), Imagining Cities, London, Routledge. GRAHAM Stephen and Alessandro AURIGI (1997), 'Virtual Cities, Social Polarization, and the Crisis in Urban Public Space', in Journal of Urban 21

. . .

7

.

.

toujours aussi utopiques. Pour la défense de William Dutton et de ses co-auteurs, on peut néanmoins avancer que ces visions utopiques sont récemment réapparues sur le devant de la scène - au début des années 90 -avec l'initiative de la National b~formation Infrastructure (NIl) aux Etats-Unis et les rapports Delors et Bangemann au niveau européen, comme nous le soulignerons plus loin; la technologie dominante à l'époque était le câble coaxial. A la fin des années 80, on s'est de plus en plus orienté vers des facilités de communication plus intégrée telles que les satellites, la micro-électronique et la fibre optique. Actuellement, l'émergence rapide d'Internet et de la technologie web ainsi que leur diffusion à large échelle ont joué un rôle d'accélérateur dans le développement des villes digitales; enfin, dans les projets et visions des années 60, les câbloopérateurs jouaient un rôle majeur. Dans les années 80 et à l'heure actuelle, un ensemble varié et croissant d'acteurs participent au développement des villes virtuelles: administration locale, citoyens, associations sans but lucratif, entreprises privées, organisme chargé du développement informatique des villes, consultants, universités, etc.

Les développements actuels des villes digitales sont, dans certains cas, la continuation de ces projets de ville câblée des années 60 et 70 avec, évidemment, quelques modifications dues à l'évolution du contexte et des technologies. Mais certains arguments de base de ces projets se retrouvent dans les discours et réalisations actuels.

2.3. Les projets de service l'administration en ligne

public

électronique

et

Dans les années 80, aux Etats-Unis, le gouvernement et les différentes administrations commencèrent à utiliser les technologies de l'information et de la communication pour leurs activités de service public. Ils annoncèrent leur intention d'offrir un service public électronique (electronic public service). Selon

.

Technology, the City

vol. 4, Nr. I, Apri11997,

pp. 19-52. LondonlNew York.

GRAHAM Stephen and Simon MARVIN (1996), Telecommunications and

- Electronic

spaces, urban places, Routledge,

22

Sharon Docter et William Dutton, peu d'initiatives furent guidées par des objectifs de démocratie électronique. A la fin des années 80 et au début des années 90, de nombreux gouvernements locaux américains développèrent des mesures destinées à améliorer la participation politique à leur niveau, à promouvoir l'accès à des bases de données informatiques communes et à offrir des facilités de courrier électronique via des terminaux disposés dans des lieux publics. L'avènement d'Internet a fortement contribué à ces nombreux projets. Pour Docter et Dutton, Internet a suscité un enthousiasme nouveau pour la démocratie électronique. Selon Stephen Graham et Simon Marvin (1996), ces projets furent perçus comme la continuation de la politique de service public d'information (public information utility) lancée dans les années 60. Envisager une amélioration du fonctionnement de l'administration publique grâce à l'utilisation des technologies de l'information et de la communication n'est pas nouveau. Avec l'arrivée du concept de société de l'information, cette idée est revenue au premier plan. Les Etats-Unis ont donné le ton en mentionnant, à maintes reprises, dans le projet de National Information Infrastructure, la possibilité offerte au citoyen de contacter directement l'administration et les services publics afin d'obtenir plus rapidement et plus efficacement de l'information ou des formulaires administratifs divers. La NIl devait permettre aux Etats-Unis de travailler plus efficacement, à moindre coût, grâce à une administration et à un gouvernement plus efficaces, épaulés par des citoyens bien ou mieux informés. Grâce à l'augmentation des possibilités en termes d'information et de communication, les citoyens pourraient ainsi mieux communiquer entre eux et avec leurs représentants; le processus démocratique en serait amélioré. Dans les discours européens qui ont suivi et répondu aux propositions américaines, à savoir le Livre Blanc de Jacques Delors8 et le rapport coordonné par le commissaire européen
8 Commission des Communautés Européennes (1993), Croissance, Compétitivité et Emploi, Livre Blanc, Luxembourg, également appelé le 'Livre Blanc de Jacques Delors'. 23

Martin Bangemann9, l'idée d'une meilleure efficacité des services publics grâce au développement des autoroutes de l'information était également présente mais avec moins d'insistance sur le potentiel démocratique de ces technologies et le pouvoir "renouvelé" des citoyens grâce à celles-ci. Les rapports Delors et Bangemann ne font pas explicitement référence aux villes digitales mais insistent sur l'importance des technologies de l'information et de la communication et, plus précisément, des télécommunications dans le développement des régions. Selon Graham et Marvin, l'Union Européenne, elle aussi, est devenue plus sensible aux questions de télématique urbaine. Le rapport Bangemann, plus particulièrement, met en exergue la nécessité pour les régions d'entrer rapidement dans la société de l'information sous peine d'accuser un retard difficile à rattraper. Cette compétition entre villes et entre régions a donné naissance, dans de nombreux cas, à de réelles stratégies de "marketing urbain" destinées à donner l'image de villes et de régions modernes et dynamiques car communicantes. Plus globalement, dans l'esprit très libéral du rapport Bangemann, les villes sont considérées comme un marché pour les entreprises privées. Mis à part ces discours et rapports officiels, en dehors de quelques initiatives ponctuelles telles que le Bangemann ChallengeJO qui a récompensé, entre le début de l'année 1997 et la fin juin 1999, les villes les plus dynamiques en matière de technologies de l'information et de la communication, peu de programmes européens subsidient spécifiquement le développement des villes virtuellesll. De nombreux programmes et projets existent auxquels les villes peuvent participer mais il s'agit souvent de projets de recherche et développement qui doivent apporter une innovation

9 BANGEMANN Martin et alii (1994), L'Europe et la Société de l'Information Planétaire. Recommandations au Conseil Européen, CD-84-94-290-FR-C, Bruxelles, 26 mai 1994, également appelé le 'Rapport Bangemann'. 10http://www.challenge.Stockholm.se/Dokument/main-zbc.htm 11 Les projets comme METASA, MIND ou IMAGINE auxquels des chercheurs français et certaines villes françaises comme Parthenay collaborent sont des exceptions. 24

technologiqueJ1. Il en va de même pour les dix applications préconisées par le rapport Bangemann. Parmi celles-ci, deux sont liées aux villes et aux administrations publiquesl3 mais, à nouveau, sous l'angle technique. Souvent pourtant, dans les villes virtuelles, l'aspect technique, même s'il est important, n'est pas primordial. Et si innovation il y a, elle se situe davantage au niveau des pratiques administratives ou des changements dans les relations avec les citoyens ou entre ceux-ci. Au niveau européen, les villes virtuelles sont donc perçues comme un projet essentiellement technique plutôt qu'organisationnel, social ou relevant de la politique urbaine.

3. Définition de la ville virtuelle
Après avoir présenté l'historique du développement des villes virtuelles et montré que ce concept incorpore différents éléments et est le résultat de diverses initiatives, il importe d'essayer de le définir. Le terme "ville virtuelle" a différentes significations, parfois très dissemblables. Il n'y a, en vérité, pas de définition unique pour ce concept et les auteurs adoptent rarement un sens strictement identique. Ce concept est utilisé pour qualifier le développement rapide des technologies de l'information et de la communication qui transforme aujourd'hui les villes industrielles, aussi bien que pour désigner les services en ligne - principalement des services disponibles via le web - gérés par des administrations locales, par des entreprises, des citoyens ou des utilisateurs et qui, soit proposent du contenu local, soit utilisent la métaphore urbaine pour faciliter la compréhension par les utilisateurs. En passant en revue la littérature, nous observons que certains auteurs n'abordent pas ce problème de l'absence d'une définition commune et ne précisent pas ce qu'ils entendent réellement par la notion de ville virtuelle. En outre, on relève une grande variété de termes utilisés pour qualifier des expériences parfois très similaires
12 Telematics for Urban & Rural Areas (TURA), Integrated Applications for Digital Sites (lADS), Infocities, ... 13 Application 9 : Réseau transeuropéen des administrations publiques, Application 10 : Autoroutes d'information urbaines.

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