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VIOLENCES ET TORTURE DANS LE MONDE ARABE

De
200 pages
La torture que nous combattons est tout aussi universelle que les droits humains. Mais l'expression de la violence que l'homme exerce sur son semblable prend des expressions différentes selon les cultures. Aborder la question de la torture dans le monde arabe c'est à la fois défendre l'intégrité physique et morale en général, identifier les différentes formes de violence, dévoiler la torture policière et désacraliser le châtiment corporel que connaissent à nouveau les législations de plusieurs pays islamiques.
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V iolences

et tortures

dans le monde arabe

@ L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8807-2

Ouvrage coordonné par

Haytham Manna

Violences

et tortures

dans le monde arabe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

Préface.

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7 11

Haytham Manna: Droits humains dans le monde arabe: Historique

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Moncef Marzouki : L'abolition de la torture. . . . . . . . . . . . . . ... . . dans le monde arabe

25

Violette Daguerre: La violence dans les sociétés arabes: .., ses mécanismes de formation et de reproduction Haytham Manna: Idéologie ettorture :

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Islam, droits de l'hommeet châtimentscorporels
La sécurité comme stratégie de domination. . . . . . . . . .. . . . . . . . .

132 163

Issam Younis : Des tortionnaires en blouses blanches... ...

Les auteurs de ce livre
Violette Daguerre (Liban) Docteur et clinicienne en psychologie. Formatrice à l'Institut Supérieure d'Intervention Sociale à Neuilly Sur Marne. Secrétaire générale de la Commission Arabe des Droits Humains. Présidente de l'association Droits Humains-Liban. Ex-Secrétaire générale adjointe de la FIDH. Membre du Conseil d'administration du Cairo Institute for Human Rights Studies et du Conseil Consultatif de Arab Program for Human Rights Activists. Auteur de plusieurs études sur le confessionalisme, les droits de l'Homme, l'acculturation, le développement de l'enfant, etc. Moncef Marzouki (Tunisie) Professeur à la faculté de Médecine, Sousse - Tunisie. Président de la Commission Arabe des Droits Humains. Ancien président de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme. Médaillé des droits de l'Homme de l'Académie Nationale des Sciences -Washington. Cofondateur du Comité africain des droits de l'enfant. Il a obtenu le prix C. Henri Kempe pour les défenseurs des droits de l'enfant en 1996. Auteur d'une vingtaine de livres en médecine sur la démocratie et les droits de l'Homme. Issam Younis (palestine) Juriste. Chercheur au Centre palestinien des droits de l'homme (PCHR) à Gaza. Ancien chercheur à l'organisation AI-Haq à Ramallah. Auteur de nombreuses études sur la torture et les violations des droits de l'homme sous l'occupation israélienne. Haytham Manna (Syrie) Médecin psychosomaticien et docteur en anthropologie. Porte Parole de la Commission Arabe des Droits Humains. Honoré par Human Rights Watch en 1992. Médaillé des droits de l'Homme de l'Académie Nationale des Sciences- Washington 1996. Editor of the« Short Universal Encylopeadia of Human Rights ». Membre du Conseil d'administration du Cairo Institute for Human Rights Studies et du Conseil Consultatif de Arab Program for Human Rights Activists. Auteur de 19 livres en arabe, anglais et français. Il a publié « Islam et Hérésie» chez L'Harmattan, 1997.

PREFACE
Dans sa longue histoire, l'être humain a intégré une conception négative du droit, conception qui fut souvent basée sur une logique d'appartenance différentielle: sexe, couleur, âge, croyance, langue etc. Négative, cette conception l'est car elle donne à l'un pour priver un autre et établit des frontières à l'intérieur de l'espèce humaine qui n'ont cessé d'alimenter des hiérarchies discriminatoires parmi les valeurs et de pousser l'être humain vers plus de haine, d'agressivité et de bellicisme. La violation de l'intégrité physique et morale fait partie intégrante de ce système de valeur punitif. Les civilisations anciennes abondent en exemples de sévices infligés tant au corps de l'être humain qu'à son esprit. II n'est que de penser à la torture éternisée présente dans la plupart des mythologies anciennes. Kostas Papaioannou nous rappelle ce constat lapidaire de Hegel sur l'histoire de notre espace "II faut savoir que l'humanité a été affranchie "moins de la servitude que par la servitude". De même l'Eglise a dû combattre la barbarie "d'une manière barbare et terroriste" : c'est que la terreur de l'au-delà était nécessaire pour "émousser l'esprit déchaîné" et le dompter jusqu'à ce qu'il devienne calme". Mais peut-on se contenter d'une analyse rationnelle de l'horreur? Peut-on se limiter à la "nécessité" historique pour expliquer la terreur? Notre siècle interdit, du fait même de ses propres atrocités, toute approche évolutionniste de la question et nous invite à un devoir de vigilance permanente. Même un esprit aussi éclairé que Freud n'a-t-il pas cautionné un eugénisme qui devait bientôt révéler ses sinistres potentialités en signant en 1911, aux côtés de personnalités renommées, une pétition internationale qui préconise "la sélection dans la reproduction de l'espèce" pour favoriser "l'évolution de l'humanité vers un perfectionnement physique et psychique de la race ?" Comment peut-on évoquer l'idéal de l'intelligence et du corps parfait sans oublier les errements qu'il est susceptible

d'engendrer? Benoît Massin nous rappelle, à juste titre, que "le recensement puis le "traitement" par stérilisation, castration, électrochocs, euthanasie et autres mutilations des "asociaux" (marginaux, vagabonds, jeunes délinquants, etc.) criminels "héréditaires", Tziganes et homosexuels, furent menés par des médecins légistes, bio-criminologues, généticiens humains, psychiatres et anthropologues". La torture dans les camps de concentration nazis, à l'échelle où elle fut pratiquée, nous a appris que dans un monde de plus en plus déshumanisé, aucune civilisation, aucun individu n'est à l'abri des traitements inhumains et cruels. Ceux-ci sont tellement répandus partout que la mobilisation contre eux s'impose, pour tout le monde, comme une mesure d'auto-protection. Les droits de l'homme que nous défendons sont universels. La torture que nous combattons est tout aussi universelle. Mais l'expression de la violence que l'homme exerce sur son semblable prend des expressions différentes selon les cultures. C'est pour cela que notre projet collectif insiste sur le droit à l'intégrité physique et morale en général avant d'aborder la situation du monde arabe, laquelle, sans échapper à la règle, présente des aspects spécifiques. L'étude de Moncef Marzouki ouvre le débat sur cette question et lui donne une portée mondiale. Aborder la question de la torture d'une façon globale signifie qu'on mène une guerre sur plusieurs fronts. Personne n'ignore la place accordée par la Bible à la logique punitive. Dans le Coran, les mots dérivés de ta'dhib (torture) reviennent plus de deux cent quatre-vingt fois. L'ensemble des croyances monothéistes d'Abraham s'ordonne autour de la punition (iqab) et de la compensation (thawab), de la menace et de la promesse, du paradis et de l'enfer. Mais il n'est personne de plus cruel que celui qui plonge ce monde en enfer, quelle que soit sa justification. "Chaque fois que la torture est exercée, écrit Marzouki, c'est un échec renouvelé de l'idéologie, de l'Etat et de l'homme". Un siècle durant, le combat contre la torture a marqué des points, mais le chemin à parcourir est encore long et difficile. Il suffit d'ouvrir les yeux sur les différentes formes de violence qu'identifie Violette Daguerre en 8

démontant ses mécanismes au sein de la famille, de la société et dans l'exercice du pouvoir. Il est nécessaire, par ailleurs, de se pencher sur la sacralisation du châtiment corporel que connaissent à nouveau les législations de plusieurs pays islamiques. Les deux dernières parties de ce livre sont consacrées à la torture policière, ses techniques, ses outils et ses victimes à travers plusieurs exemples. L'exemple de l'Etat d'Israël nous intéresse au plus haut point, car c'est le seul Etat au monde à légitimer juridiquement la torture sur les Palestiniens: "Sur la base de sources officielles et de témoignages divers dont ceux des organisations de défense des droits de l'homme", écrivent les juristes de Bet Selem dans un rapport publié pendant la rédaction de ce livre, "nous estimons que 1000 à 1500 personnes, selon les années, sont interrogées par Shin Beth. Quelque 85% d'entre eUes c'est à dire au moins 850 personnes par an sont soumises à la torture". Dans ce chapitre, le chercheur palestinien Issam Younis nous montre le rôle des médecins dans l'institution de la torture. Ce projet a pu être mené à bien grâce à la contribution de défenseurs des droits de l'homme qui nous ont fourni des dossiers remarquables. Citons les noms de Zayna Larbi, Saad Abdel Rahman, Mahmoud Khelili, sans oublier non plus le témoignage de plusieurs victimes de la torture, notamment Rida Haddad, Kamal Khalaf, Hamouda Fateh al-Rahman, Y. Naser et Rachid Mesli. Les auteurs tiennent à remercier Jean François Poirier qui a généreusement effectué les corrections sur le texte français. Vivre dans une société libérée de la torture n'est pas uniquement un rêve utopiste, mais une nécessité collective réalisable. Et chacun peut œuvrer en ce sens: laisser à nos enfants un monde meilleur que celui que nous avons connu.

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Le Coordinateur

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Haytham Manna Droits humains dans le monde arabe: Historique
Deux événements importants ont marqué la fin du XIXème siècle dans le monde arabe: c'est, d'une part, la naissance du premier syndicat au sens moderne du terme suite à une longue grève des ouvriers de tabac en Egypte, et, d'autre part, la parution en 1899 du livre de Kasim Amin (1863-1908) : Tahrir al-Mar'a (La libération de la femme). Ces événements avaient en commun la désacralisation du concept de droit. On ne peut plus considérer les droits accordés par J'autorité (qu'elle soit religieuse ou politique) comme résolument naturels. Avant 1888, l'élimination des anciennes formes de solidarité (al'ta'adhudiyyat) et l'évolution des premières associations sociales en Egypte furent plus au moins orchestrées par une décision politique ou organisées sous une couverture religieuse. A quelques années d'intervalle, ces changements se sont généralisés, touchant la Syrie, le Liban, la Palestine et l'Iraq. La relativité et le doute ont affecté la définition de la personne, car la naissance de l'intelligentsia arabe a accompagné un mot magique: al-Nahda (la renaissance), autrement dit, une certaine volonté de changer la condition humaine. Dans son livre: "Les natures du despotisme", AI-Kawakibi élabore une critique du despotisme dans ses formes politique, religieuse et sociétale. Il considère la sociale-démocratie comme la réponse opportune aux défis lancés à l'Orient arabe et déclare que l'évolution et le respect de la personne humaine exigent: - la sauvegarde de son intégrité physique et le droit à la vie garanti par le gouvernement, le droit aux plaisirs corporels et intellectuels,

-

-

- la sauvegarde

- le traitement

de la liberté, la sauvegarde de la souveraineté l'égalité des droits,

des peuples,

égal devant la justice,

la protection des biens et de la propriété, -l'indépendance de l'Orient avec des garanties juridiques (1). AI-Kawakibi se déclare contre le recours à la violence comme moyen de changement ou de lutte, demande la suppression du service militaire et considère la séparation des pouvoirs comme une condition essentielle pour la lutte contre les abus de pouvoir. N'oublions pas que AI-Kawakibi fut assassiné par les Ottomans en 1902 et que Kasem Amin fut durement attaqué par les forces conservatrices de la société. La même année (1901), Farah Anton (1885-1922), le premier défenseur arabe des droits de l'homme, traduit en arabe la "Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789" avec une introduction intitulée: "Il est nécessaire de ne pas laisser maltraiter les droits de l'homme par les hommes et de les enseigner dans les écoles" (2). L'idée de la réforme (al-islah) occupe aussi une place très importante. Les associations culturelles et politiques syrolibanaises et iraqiennes insistent alors sur la nécessité d'une réforme politique du système du khalife vers un régime constitutionnel parlementaire. Gamal Edin Al-Afghani aborde quant à lui le principe de la réforme politique et théologique en Islam. Les changements en Turquie et la révolution constitutionnelle en Iran [1906] renforcent le courant de la réforme. L'écrivain libanais en exil JamÏl Ma'alouf publie à Sao Paolo "Les Droits de l'homme et la nouvelle Turquie" (1910), et Mansour Fahmi soutient à Paris une thèse de doctorat sur la condition de la femme dans l'islam (1912) (3). La Révolution française fut une source d'inspiration pour les deux premières générations de notre siècle avant que la révolution d'octobre 1917 n'entre dans la conscience politique de la gauche naissante. C'est ainsi que le mouvement populaire égyptien de 1919 intègre l'abc des droits civiques et politiques dans le discours politique. Grâce à de grandes figures du libéralisme égyptien, notamment Ahmed Lutfi AI-Said, des notions telles que la liberté d'association, de rassemblement, de manifestation et d'expression, l'Etat constitutionnel indépendant sont ardemment défendues par des intellectuels et des partis politiques en Egypte, 12

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Syrie, Iraq, Palestine et Tunisie. Huda Sharawi [1879-1947] crée en Egypte "l'Union des Femmes" en 1923 et, dix ans plus tard, "l'Union des femmes syriennes" fut constituée à Damas. La "Ligue espagnole des droits de l'homme" crée sa section marocaine en décembre 1933 (4). En 1937, Ra'if Khouri publie à Damas son livre "Droits de l'homme: D'où et vers quel avenir" (5). C'est une approche franchement marxiste-léniniste de la question des droits de l'homme. L'auteur divise l'histoire de l'humanité en trois périodes: l'homme sans droits, l'homme doté de droits civiques et politiques, et l'homme jouissant de l'ensemble de ses droits. Il consacre un chapitre au fascisme. "En un mot, écrit-il, le fascisme signifie l'abolition des droits et des libertés démocratiques, c'est l'abolition des droits de l'homme obtenus grâce à la lutte de générations entières". R.Khouri considère la démocratie comme une exigence primordiale pour les opprimés dans le monde arabe et critique les aspects néfastes du fascisme (racisme, torture, assassinat, exploitation des groupes vulnérables...) à travers des récits de violations des droits de l'homme commises en Italie et en Allemagne. Le mouvement antifasciste et l'idée d'un front démocratique à l'échelle mondiale sont au premier plan des préoccupations des intellectuels au Proche-Orient. Une pétition intitulée: "Vive l'art dégénéré" fut signée par une quarantaine d'intellectuels égyptiens le 22/12/1938. Elle dénonce les attaques contre l'art et la création en Allemagne nazie: "On sait avec quelle hostilité la société actuelle regarde toute création littéraire ou artistique menaçant plus ou moins directement l'ordre intellectuel et les valeurs morales dont dépendent, pour une large part, son maintien au pouvoir et sa survie. Cette hostilité se manifeste aujourd'hui dans les pays totalitaires, en Allemagne hitlérienne en particulier, par la plus abjecte agression contre un art que des brutes galonnées, promues au rang d'arbitres omniscients, qualifient de dégénéré. Intellectuels, écrivains, artistes! Relevons ensemble le défi. Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident 13

toutes les chances de l'avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen-Age qui se lève en plein cœur de l'Occident" (6). En 1939, des tracts signés par le "Comité des droits de l'homme" furent distribués en Egypte, et on assistait à la création de plusieurs tribunes (Minbar) légales qui regroupaient des tendances de gauche et la jeunesse du Parti Wafd. A Beyrouth, se tient un premier congrès de la "Ligue syro-libanaise contre le fascisme" (6-7 mai 1939), laquelle devient en 1941 : "La Ligue contre le fascisme et le nazisme". En 1941, le Cheikh Abdallah AI-Alayli publie à Beyrouth "La Constitution nationale des Arabes". Ce réfonnateur musulman aborde les droits de l'homme en tant que droits naturels et insiste sur les droits individuels suivants: le droit à la vie, le droit au travail, le droit à la liberté, le droit à l'égalité, les droits politiques, le droit à l'éducation, le droit à la propriété, le droit à l'association contractuelle, la liberté de conscience et d'opinion, les droits de l'enfant (la protection de l'enfant de l'exploitation, la gratuité de l'éducation...) (7). En 1942, un groupe de démocrates arabes fonde à Damas "La Ligue des étudiants démocrates arabes". Un regroupement de démocrates opposés au fascisme et favorables à un Etat arabe démocratique indépendant. En 1944, naît à Damas "l'Union des avocats arabes". Quatre cents avocats déclarent: "Les congressistes confinnent leur soutien à la lutte des pays démocratiques pour la défense des individus et des nations, confiants en la participation des pays arabes convaincus qu'il faut agir en faveur de l'instauration d'une démocratie qui garantisse la construction d'un nouveau monde attaché aux libertés" (8). Tandis que la question de l'indépendance commence à être soulevée un peu partout dans les colonies, l'attitude colonialiste des pays occidentaux au lendemain de la victoire des alliés à la deuxième guerre mondiale laisse des traces durables dans la conscience collective, aussi bien au Machrek qu'au Maghreb, et un sentiment de trahison domine la classe politique arabe. La question palestinienne ne fera que renforcer ce sentiment, tant dans les milieux de gauche que de droite. 14

Le 27 novembre 1947, l'ONU adopte par 33 voix contre 13 et 10 abstentions le partage de la Palestine entre un Etat arabe et un Etat juif, et voit sa popularité descendre au plus bas dans les pays arabes et musulmans. Pour le monde arabe, 1948 est l'année de la nakba (désastre). La naissance de l'Etat d'Israël le 15 mai de cette année déclenche la guerre de 1948 entre arabes et israéliens. Un sentiment d'injustice et d'hostilité domine car, comme le dit le militant anti fasciste et avocat syrien Najat Kassab Hassan: "On fait payer aux Arabes le prix des crimes commis par le nazisme en adoptant un projet de colonisation basé sur la mythologie juive refusée à la fois par les laïcs et les musulmans" (9). Le Dr Muhammed Mandour, l'une des figures égyptiennes des droits de l'homme en Egypte et dans le monde arabe au cours des années quarante, refuse le cessez-le-feu avec "les bandits sionistes" ainsi que "toute partition de la Palestine" (10). La confiance dans les instances onusiennes est ébranlée et l'adoption de la Déclaration Universelle des droits de l'Homme (DUDH) passe presque inaperçue auprès de tous ceux qui ne croient plus à l'ONU. On peut lire des commentaires de quelques nationalistes arabes qui dénoncent l'incohérence du grand discours humaniste tolérant par ailleurs des pratiques hégémoniques et colonialistes. Les libéraux ont appuyé cette déclaration tandis que les marxistes ont émis des réserves à son propos. Vu leur importance, il est utile d'évoquer l'analyse faite par deux intellectuels arabes de la DUDH en 1948 : Charles Malek et Ra'if Khouri. Président du Conseil socio-économique de l'ONU, Charles Malek fut le seul arabe à participer à l'élaboration de la DUDH. Il prononça le 25 janvier 1949 à l'université des Jésuites à Beyrouth un discours où il commença par énumérer les points forts de la DUDH (11) : - Un texte à caractère international qui lie la question des droits de l'homme à celle de la paix, - Affirmation du droit de l'être humain au respect de son intégrité morale et physique, - Refus de toute forme de discrimination entre les individus, Confirmation de l'importance des droits sociaux et économiques, Importance accordée au droit de la famille,

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de l'éducation dans le domaine des droits et des libertés, et de la participation créative à la vie culturelle. Malek répond à ceux qui ne prennent pas au sérieux l'engagement des Etats pour le respect d'une telle déclaration en disant: "C'est une décision de l'Assemblée Générale, si vous doutez de son importance, souvenez-vous que le partage de la Palestine est aussi une décision de l'A.G. La décision sur le partage a trouvé des forces qui ont appuyé son élaboration et la DUDH aussi" . Mais, "la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ajoute Ch. Malek, nous suggère des problématiques à poser et des solutions à apporter à des questions comme: le rapport dialectique entre les droits et les devoirs, la place des droits socioéconomiques dans le système juridique général, le rapport dialectique entre l'individu et la société, le rapport dialectique entre l'homme et l'Etat, la nature du régime qui permet la cohabitation de tous ces droits, la nature et les sources de ces droits et enfin le droit à une appartenance plus vaste que ne le permet le cadre de la nation ou de l'Etat" (12). Le marxiste Raif Khouri publie quant à lui dans Al-Tariq (la revue théorique du Parti communiste syro-libanais) un article intitulé: "La DUDH adoptée par l'ONU: ses insuffisances, ses points positifs et une proposition pour les intellectuels libanais" (13). R.Khouri aborde très vite le point faible de la DUDH : l'absence de toute référence aux droits des peuples à l'autodétermination. Il dit: "Pas de référence dans cette déclaration à l'appartenance de l'individu à une nation et au droit de cette nation à l'indépendance et à la souveraineté, pas de référence non plus aux droits des minorités. Le texte laisse les mains libres aux colonisateurs pour sacrifier les droits des peuples et par conséquent les droits de l'homme (...). La DUDH ne cite pas explicitement l'égalité entre les deux sexes dans tous les domaines de la vie. Il y manque également un paragraphe clair sur le droit de chaque individu d'élire ou d'être élu et d'occuper toutes les fonctions dans l'Etat ou la société; l'exemple des Noirs aux EtatsUnis d'Amérique est à cet égard flagrant". 16

- Rôle

Après cette critique, l'écrivain libanais énumère les droits cités dans la DUDH qu'il considère comme sacrés: l'interdiction de la détention arbitraire, la présomption de l'innocence, la publicité des débats dans les tribunaux, la liberté de circulation, le droit d'asile, la liberté d'expression et d'opinion, la liberté de rassemblement et d'association, le droit de vote, au travail, à la santé, à la nourriture et au logement, aux congés payés et le droit de former des syndicats et de participer à la vie culturelle. Enfin, Raif Khouri lance un appel aux intellectuels libanais pour la constitution d'un "Comité national pour la défense des droits de l'homme" qui veille au respect par le Liban de la DUDH (14). Il pose la question: "Sommes-nous sûrs que le "démocratique" gouvernement libanais accepte la naissance d'un Comité qui a pour fondement la Déclaration universelle des droits de l'homme ?" Cinquante ans après, nous avons le droit de poser cette même question à la moitié des gouvernements du monde arabe. 1948 fut la fin d'une époque marquée par la déception et la désillusion d'une génération qui a cru à la fin du cauchemar colonialiste et au désir sincère des alliés de créer un front commun de tous les démocrates. Ce fut aussi l'échec du modèle colonialiste libéral. La réaction nationaliste a été très significative: les défenseurs de la démocratie constitutionnelle et du rapport dialectique entre libertés et indépendance adoptèrent un langage de fermeté à l'égard du colonisateur et l'indépendance totale devint le mot d'ordre qui sacrifiait, consciemment ou non, le souci des droits de la personne (15). Il faudra attendre une décennie avant que les ~ays arabes, durement touchés par la déchirure palestinienne, la guerre d'Algérie et l'agression tripartite de Suez en 1956, ne redonnent aux droits de l'homme et aux libertés démocratiques l'importance qu'ils méritent dans des sociétés en pleine mutation et en proie à des troubles importants (16). A l'initiative de l'Association libanaise des sciences politiques, un congrès interarabe sur la démocratie réunit en 1959 un grand nombre d'intellectuels arabes qui abordent les questions fondamentales de la nécessité de la démocratie dans les pays de la région. Malheureusement, cette initiative restera sans lendemain. 17

Les Etats autoritaires allaient marginaliser ce courant taxé de réactionnaire. En 1960, un groupe d'intellectuels iraqiens constitue l'Association des droits de l'homme en Irak. Et en 1962, un groupe d'avocats syriens fonne, sous la présidence de Mouaffaq Eddin AIKuzbari : "La Ligue syrienne de défense des droits de l'homme". Les deux organisations considèrent la OUDH comme la base de leurs activités. En 1967, un groupe d'universitaires soudanais décide de constituer "The Sudan National Committee for Human Rights" qui se définit comme organisation non politique œuvrant pour la promotion et l'approfondissement des principes, des idées et des idéaux de la OUDH, ainsi que des pactes et conventions qui l'ont suivie (17). Les initiatives des années soixante vont être pluralistes et indépendantes. Elles insistent sur les droits civiques et politiques, critiquent l'Etat d'urgence et les lacunes constitutionnelles en matière de droits de l'homme et observent avec inquiétude la montée de l'arbitraire dans le processus d'édification d'un Etat autoritaire dans trois pays: Irak, Syrie, Soudan. La mort du Président égyptien Gamal Abdel Nasser, la défaite de la résistance palestinienne en Jordanie et l'arrivée du général Assad au pouvoir en Syrie sèment le désarroi dans la population et contribuent au renforcement des Etats policiers dans le monde arabe. Désormais, les pouvoirs en place optent pour l'option sécuritaire au détriment du respect des libertés fondamentales. Ils n'ont plus la légitimité populaire et leur seule garantie de perdurer est la force brutale. Le Commandeur des croyants, le guide suprême, l'âme de la nation sont les appellations officielles de ceux qui gouvernent cette partie du monde. Ce n'est plus le khalife qui incarne l'image d'Allah sur terre, mais c'est Allah qui devient l'ombre du CHEF SUPREME dans le ciel. Cependant, l'avancée réalisée par la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU et la ratification par plusieurs pays arabes des deux pactes relatifs aux droits économiques, sociaux, culturels, politiques et civiques, vont, même sans avoir de retombées directes sur le terrain, faire considérer les droits de 18

l'homme sous un jour plus positif et mieux équilibré, étant donné que les revendications du tiers-monde trouvent leur écho dans les deux pactes. Un mouvement formé principalement de cadres et d'avocats voit de plus en plus dans la Charte internationale des droits de l'homme la source de son inspiration. En 1970, "l'Association d'économie politique, de statistique et de législation" publie en Egypte L'Encyclopédie internationale des droits de l'homme. Un livre de 600 pages avec près de quarante documents sur les droits de l'homme. En 1972, un groupe de Marocains du parti al-Istiqlal (L'Indépendance) constitue la "Ligue marocaine de défense des droits de l'homme". En 1977, "La Ligue tunisienne de défense des droits de l'homme" fut constituée. En 1978, des universitaires d'Assiout forment "l'Association des droits de l'homme. Un an plus tard, la "Human Rights Supporters Association" est déclarée à Alexandrie en Egypte. La même année, ce fut le tour de "l'Association marocaine des droits humains", de "l'Organisation palestinienne des droits de l'homme -AI-Haq-", du "Comité de défense des droits de l'homme au Bahreïn" (en exil) et du "Comité de défense des prisonniers politiques au Proche-Orient" (en exil) de voir le jour. Entre 1977 et 1983 (date de la naissance de "l'Organisation arabe des Droits de l'Homme"), 18 associations des droits de l'homme dans les pays arabes sont nées, sur le territoire de ces pays et en exil. En moins de dix ans, le nombre des O.N.G. arabes des droits de l'homme a triplé (18). La troisième génération des O.N.G. est profondément marquée par l'autoritarisme des régimes auxquels elle s'oppose, que cette domination soit celle du parti unique, de la tribu unique, du chef suprême ou des services de la sûreté de l'Etat. Elle nourrit l'idée d'un front démocratique réalisable entre des hommes politiques exclus par des lois d'exception. Aussi, cette génération ne distingue pas souvent entre un projet politique permettant d'arriver au pouvoir et un projet de contre-pouvoir. Par conséquent, elle connaît forcément les mêmes défaillances des partis politiques de son époque.

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Dans plusieurs pays arabes, les pouvoirs autoritaires sont les premiers à déceler les faiblesses de ces mouvements et ils s'entendent à affaiblir leur détermination par l'alternance de promesses et de menaces. L'Arabie Saoudite, par exemple, a négocié habilement la dissolution d'une organisation arabique en exil. Plusieurs pouvoirs policiers ont neutralisé des présidents d'O.N.G. en les honorant d'un poste ministériel. Les "offres d'emploi" alléchantes proposées par différents gouvernements ont sans doute fragilisé les ligues des droits de l'homme dans plusieurs pays. L'institutionnalisation à outrance est, elle aussi, un grand handicap. Quant au financement des O.N.G., il pose également un problème de taille. Dans un travail de terrain mené sur 51 O.N.G. arabes regroupant 22 500 membres, le chercheur palestinien Fateh Azzam montre que seulement 950 membres sont actifs (soit près de 4 %), 231 sont salariés, seulement trois O.N.G. ont une stratégie d'action à long terme, et trois O.N.G. ont réalisé une évaluation de leurs actions. Il observe que chaque O.N.G. se contente souvent de sa propre expérience et met rarement à profit l'expérience des autres O.N.G. La coordination entre des O.N.G. dans le même pays et au niveau régional est, elle aussi, très limitée (19). Malgré ses points faibles et ses handicaps, le mouvement des droits de l'homme résiste dans son ensemble aux tentatives de manipulation de toutes sortes. Et c'est dans ce mouvement que se fait jour le renouvellement de la pensée critique humaniste et démocratique dans plusieurs pays arabes. Le mouvement des droits de l'homme tire aujourd'hui sa force d'un double refus: refus de l'état d'urgence et refus d'une culture d'urgence qui est son produit réactionnel. De par sa nature, ce mouvement représente à présent la principale menace qui pèse sur les projets politiques des gouvernements autoritaires dans cette partie du monde.

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