Visages publics au Sénégal

Publié par

Le Sénégal est le seul pays du continent africain à pouvoir aligner sans difficulté, sur une période continue de plus de 50 ans - d'avant 1940 à nos jours - les grands ténors de sa politique nationale : MAMADOU DIA (MDS), MAJHEMOUT DIOP (PAI), ABDOULAYE WADE (PDS), MADIA DIOP (CNTS), BABACAR NIANG (PLP), ABDOU DIOUF (PS), AMATH DANSOKHO (PIT), LANDING SAVANE (AJ/MRDN), ABDOULAYE BATHILY (LD/MPT), MARIE-ANGELIQUE SAVANE (YEWWU-YEWWI)... Si certains d'entre eux ont fait de la prison ou ont subi l'exil (durant la colonie ou après l'indépendance), la plupart sont vivants et toujours actifs. L'opposition n'a pas enduré un ostracisme aussi rigoureux qu'ailleurs et la direction du pays a voulu jouer, tant bien que mal, le jeu de la démocratie grâce, il faut le dire, à la vigilance et à l'action de la " société civile " mais aussi à la modération des tenants du pouvoir. Ces 10 entretiens sont en quelque sorte le miroir de la vie politique sénégalaise. Le choix des personnalités interrogées vise à retracer les moments cruciaux de l'histoire du pays : la lutte anti-coloniale, la loi-cadre, l'indépendance, la Fédération du Mali, la crise de 1962, les mouvements sociaux et syndicaux de 1968-69, l'après-Senghor... jusqu'aux élections de 1983 et 1988 avec la crise économique chronique. Les jeunes générations sénégalaises veulent savoir leur histoire. A travers une telle " confrontation " des idées, il leur est donné d'apprécier l'évolution de leur société et la carrure de ses hommes politiques. C'était donc une entreprise " d'utilité publique ".
Publié le : mardi 1 janvier 1991
Lecture(s) : 117
Tags :
EAN13 : 9782296198616
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Visages publics du Sénégal

I I I I

l,

LE SÉNÉGAL À L'HARMATTAN
Sénégal. La terre et les gens du fleuve (Coll. Alternatives Paysannes), 242 p. Coran Peul-Français (Préface de L.S. Senghor), BA Oumar 656p. Le Fouta-Tôro au carrefour des cultures. Les Peuls BA Oumar de la Mauritanie et du Sénégal, 428 p. Le Sénégal et le Front Populaire (Racines du BERNARDPrésent), 199 p. DUQUENET N. Histoire des classes sociales dans l'Afrique de DIOP Majhemout Diop l'Ouest, T. 2: Le Sénégal (Coll. Logiques Sociales), 280p. Sénégal - Du temps ck..., Mémoires W (Coll. MéDIOP Birago moires Africaines), 220 p. Sénégal - Et les yeux pour me dire, Mémoire V DIOP Birago (Coll. Mémoires Africaines), 200 p. Sénégal: L'Etat Abdou Diouf-ou le temps des inFALL Mar certitudes (Coll. Points de Vue), 90 p. GIRARD Jean Les Bassari du Sénégal: Fils du Caméléon. Dynamique d'une culture troglodytique, 953 p. ASSE GUEYE No woman, no cry, Roman, (Polars noirs), 216 p. Guide ck conversationfrançais-wolof(Préfacé par Mar Fall), 170 p. LAKROUM Monique Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise cks années 30 (Coll. Racines du Présent), 185 p. Famille et résicknce dans les villes africaines. E. LE BRIS, A. MARIE Dakar, Bamako, Saint-Louis, Lomé (Coll. Villes et A.OSMONT, Entreprises), 220 p. A. SINOU Sénégal: Syndicalisme et participation responsable LÔ Magatte (Coll. Mémoires Africaines), 160 p. Sénégal: l' heure du choix (Coll. Mémoires AfriLÔ Magaue caines), 106 p. MAKEDONSKY E. Le Sénégal, la Sénégambie (Coll. A la rencontre de), Tome 1, 195 p., Tome 2, 240 p. O'DEYE Michèle Les associations en villes africaines: Dakar-Brazzaville (Coll. Villes et Entreprises), 125 p. SAGLIO Ch. Casamance (Coll. Cairn) 17 x 24 (Photos couleurs et noir et blanc), 176 p. SCIBILIA Muriel La Casamance ouvre ses cases, Tourisme au Sénégal, 174 p. TRINCAZ Jacqueline Colonisations et religions en Afrique Noire. L'exemple de Ziguinchor. Préface de L. Thomas, 368 p. VAN DUK Pieter Sénégal - Le secteur informel de Dakar (Coll.
ADAMS A. Villes et Entreprises), 165 p.

A suivre

VISAGES PUBLICS DU SÉNÉGAL
10 personnalités politiques parlent

Entrevues réalisées par: F. NDIAYE

M. PRINZ A.TINE
Préface, postface et notes de Manfred Prinz

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Cet ouvrage est une collaboration entre: Falilou NDlAYE (Université de Dakar) Manfred PRINZ (Université de Bayreuth / R.EA. et Dakar) Alioune TINE (Université de Dakar) (dont on trouvera les biographies en fin d'ouvrage) avec la participaùon de : Jeanine MBENGUE (transcripùon et dactylographie)

Toutes photos exceptée celle d'Abdou @ Manfred Prinz

Diouf:

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-1384-0561-3

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage se veut, en premier lieu, miroir de la vie politique sénégalaise. Depuis les années 60, et bien avant, ce pays se distingue par son parcours: marqué par une recherche d'identité et de liberté politique, dans un contexte de dépendance coloniale et néocoloniale. En deuxième lieu, notre ouvrage se veut complément d'une image des réalités sénégalaises donnée par une multitude d'organes de presse qui, depuis les années 70 ne cessent d'augmenter, jusqu'à un chiffre.de quasiment 350 titres de nos jours. Dix-sept partis politiques et 350 journaux et périodiques déclarés depuis l'indépendance, correspondent à cette recherche d'identité et de liberté. Par moments, cette recherche devient préoccupante à cause de son caractère prolifique. Elle risque d'échapper à toute vue d'ensemble de la scène publique et politique. Or, pour tout responsable politique, politologue ou simple citoyen, le jugement adéquat et raisonnable nécessite cette vue d'ensemble. Notre choix des personnalités interrogées certes reste, par la force des choses, arbitraire. Il est dû à la complexité des réalités sénégalaises. Nonobstant, nous avons été guidés par deux fils conducteurs: - le souci de donner la parole à quelques-uns qui ont tracé le parcours historique et politique du Sénégal, et qui, par des coïncidences historiques, ont marqué des étapes de ce parcours; - ensuite, donner la parole à quelques-uns qui éùUent et qui sont des agents de la scène politique actuelle et la plus récente. Notre principal souci est de faire parler des acteurs représentatifs, sans vouloir apporter 110tre interprétation, notre analyse des faits et des opinions. Notre contribution consiSte uniquement à poser des questions sur des aspects qui nous semblent cruciaux et significatifs dans le parcours historique et politique du Sénégal. Nos questions portent, premièrement, sur les grandes étapes qu'a connues le pays: - la fin du Conseil Général et les débuts de la Loi-Cadre des années 50; -le référendum de 1958; -l'indépendance de 1960; - la Fédération du Mali et son éclatement; - l'Etat senghorien et les crises de 1962 et de 1968/69; 5

-le tripartisme organisé (à partir de 1975) après la période du parti et du syndicat unifiés (après 1966); - le départ de Senghor et la période de son successeur Abdou Diouf à partir de 1981; deuxièmement, nous abordons les questions d'actualité, telles que: -la crise économique et sociale; - la réforme du Code électoral; -le déroulement des élections de 1983 et de 1988; -les problèmes de la jeunesse (chômage, crises scolaire et universitaire) . Nous espérons que l'ouvrage reflète, malgré son caractère arbitraire, la richesse du capital politique et socio-culturel d'un pays. Cette richesse est diamétralement opposée à son capital économique, qui range le Sénégal, à l'échelle mondiale, parmi les pays les plus démunis. Les différents témoignages ont été recueillis pour la plupart pendant des moments parfois turbulents, par exemple pendant la période d'état d'urgence (en 1988). Même pendant ces périodes, les plus mouvementées et les plus préoccupantes que le Sénégal ait connues, la liberté d'expression a continué de régner, ce qui a été la condition sine qua non pour la réalisation de notre travail. Les témoignages ont été reproduits ici par ordre chronologique des dates d'entrevues afin de mieux les situer dans le contexte auquel se réfèrent certaines questions et réponses. Nous avons fait, dans un premier temps, l'enregistrement audio-visuel des entretiens - à l'exception cependant de celui avec le Président de la République, qui nous a, à cause de son calendrier chargé, communiqué les réponses par écrit. Nous nous excusons, d'avance, auprès de nos lecteurs de l'orthographe, par moments divergente, des noms africains (Abdou ou Abdu, Lahat et Mahtar ou Cheikh, Andë-Sopi ou And-Soppi), due au changement de la transcription des langues nationales réglée par décrets à partir de 1968. Par ailleurs, quelques noms propres ont peut-être été mal transcrits à cause de la qualité de l'enregistrement. Nous nous en excusons auprès des interviewés ainsi qu'auprès de nos lecteurs. Nous adressons nos vifs remerciements à tous ceux qui ont rendu possible cet ouvrage, par leur courage, leur franchise et leur disponibilité ainsi que par leur soutien moral et financier. Manfred Prinz

6

SIGLES ET TERMES AN.AD.: AD.S.:
And-JëfIM.R.D.N.:

Alliance Sopi:

RC.E.AO.: RD.S.: RM.S.: C.E.AO.:
C.E.D.E.AO.:

C.G.T.: C.I.L.S.S.:
C.N.R.E.E:

C.N.T.S.: C.N.U.C.E.D.: C.R.D.I.: E.G.E.E: EE.AN.E:

ED.N.: EM.I.: I.AS.D.: LEAN.: L.C.T.: L.D.IM.P.T.:
M.D.P.: M.D.S.: M.L.N.: M.R.D.N.:

Accord de Non-Agression et de Défense. Association Démocratique Sénégalaise. En wolof: action commune - «And Jëf» - S'unir pour agirIMouvement révolutionnaire pour la Démocratie nouvelle. Alliance pour le «Changement» (Sopi= «changement» en wolof) constituée, à la veille de la campagne électorale 1988, par le PDS, la L.D.IM.P.T. et le P.I.T. Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest. Bloc Démocratique Sénégalais. Bloc des Masses Sénégalaises. Communauté Economique de l' Mrique de l'Ouest. Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest. Confédération Générale de Travail (France). Comité Permanent InterEtats de Lutte contre la Sécheresse au Sahel. Commission Nationale de Réforme de l'Education et de la Formation. Confédération Nationale des Travailleurs Sénégalais. Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement. Centre de Recherches pour le Développement International. Etats Généraux de l'Education et de la Formation. Fédération des Etudiants de l'Afrique Noire en France. Front Démocratique National. Fonds Monétaire International. Interafricaine Socialiste et Démocratique. Institut Fondamental d' Mrique Noire. Ligue Communiste des Travailleurs. Ligue DémocratiquelMouvement pour le Parti du Travail. Mouvement Démocratique Populaire. Mouvement pour la Démocratie et le Socialisme. Mouvement de Libération Nationale. Mouvement Révolutionnaire pour la Démocratie Nouvelle. 7

M.S.D.: O.M.V.G.: O.M.V.S.: O.S.T.: O.V.A.: P.A.I.: P.C.S.: P.D.C.I.: P.D.G.: P.D.S.: P.I.T.: P.L.P.: P.P.S.: P.RA.: P.S.: RD.A.: RJ.D.A.:

RN.D.: S.F.I.O.:
Table Ronde:

V.D.E.S.: V.D.P.: V.D.S.: V.E.D: U.G.E.A.O.:
U.G.E.S.: U.G.T.A.N.: VJ.D.A.N.: V.M.O.A.: V.P.S.-P.S.: V.T.L.S.:

Mouvement pour le Socialisme et la Démocratie Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Gambie. Organisation pour la Mise en Valeur du Sénégal. Organisation Socialiste des Travailleurs. Organisation de l'Vnité Africaine. Parti Africain de l'Indépendance. Parti Communiste Sénégalais. Parti Démocratique de Côte d'Ivoire. Parti Démocratique de Guinée. Parti Démocratique Sénégalais. Parti de l'Indépendance et du Travail. Parti pour la Libération du Peuple. Parti Populaire Sénégalais. Parti pour le Rassemblement Africain. Parti Socialiste (Sénégal). Rassemblement Démocratique Africain. Rassemblement de la Jeunesse Démocratique Africaine. Rassemblement National Démocratique. Section Française de l'Internationale Ouvrière. Après les élections de février 1988, les émeutes et les contestations qui ont suivi, le Président Abdou Diouf a proposé de convoquer les différents acteurs politiques autour d'une Table Ronde. Toutes les questions litigieuses devaient être ainsi discutées. En définitive, après quelques semaines de réunions, elle s'est dissoute, faute d'une entente. Union Démocratique des Etudiants Sénégalais. Union pour la Démocratie Populaire. Union Démocratique Sénégalaise. Union des Etudiants de Dakar. Union Générale des Etudiants de l'Afrique Occidentale. Union des Groupements Economiques du Sénégal. Union Générale des Travailleurs d'Afrique Noire. Union de la Jeunesse Démocratique Alboury NDiaye. Union Monétaire Ouest-Africaine. Union Progressiste Sénégalaise. Union des Travailleurs Libres du Sénégal.

8

AVEC ABDOULAYE WADE Secrétaire Général du P.D.S. interviewé par M. PRINZ et A. TINE
Le 15 mai 1988

ABDOULAYE WADE Secrétaire Général du Parti Démocratique Sénégalais P.D.S. - Né le 21 mai 1926 à Kébémer, études secondaires à Saint-Louis et-William-Ponty (Sébikotane). Wade a d'abord été instituteur (un an) avant de continuer ses études supérieures en France: au Lycée Condorcet de Paris (en Mathématiques); à l'Université de Grenoble (doctorat en Droit et doctorat ès Sciences économiques).
- Il est agrégé en Sciences économiques de l'Université de Paris, en 1970.

- A participé et assumé des responsabilités dans le mouvement étudiant africain et sénégalais: notamment dans la EE.A.N.E (responsable de la section de Besançon). - Rentre au Sénégal en 1967: professeur puis doyen de la Faculté de Droit de l'Université de Dakar (décembre 1971). - Relevé de ses fonctions universitaires, il a poursuivi sa carrière d'avocat et plaide depuis à la Cour d'appel de Dakar. - Expert consultant économique de l'Organisation de l'Unité africaine (O.U.A.) et de la Banque Africaine de Développement (RA.D.).
- A milité au P.R.A., puis à l'U.P.S. avant de créer, en juillet 1974, le P.D.S. - D'abord «Parti de contribution», le P.D.S. a notablement évolué et se place comme le leader de l'opposition et l'animateur de l'Alliance Sopi (p.D.S.-P.I.T.-L.D.IM.P.T.). Allié au P.I.T. d'abord (élections de 1983), puis au P.I.T. et à la L.D.IM.P.T. (élections de 1988), le P.D.S. a participé ensuite, au premier rang, à la vie politique sénégalaise: élections, Table Ronde nationale, mouvement Sopi, etc. - «Travaillisme, travaillisme libéral, puis libéralisme ou socialisme libéral... pour exprimer la recherche d'une identification qui est difficile», le P.D.S. se situe nettement dans le courant libéral. - Organes de presse: Le Démocrate (parution irrégulière); Takusaan (mars 83-mars 84: parution bi-hebdomadaire), puis Sopi (hebdomadaire, puis bi-hebdomadaire, depuis février 1988).

10

On faisait autant de politique que d'études...
QUESTION. - Vous êtes le leader du Parti Démocratique Sénégalais. Vous êtes en passe de devenir, avec les événements récents, le leader de l'opposition sénégalaise. Est-ce que vous pouvez parler de vous en évoquant les grandes étapes de votre parcours universitaire et politique? ABDOULAYE WADE. - Je suis né dans un petit village de Kébémer, à mi-chemin entre Dakar et Saint-Louis, de parents commerçants (employés de commerce de l'époque); j'ai fait mes études primaires en partie à Kébémer, en partie à Saint-Louis, puis à Dakar. Vers 1941, j'ai passé le certificat d'études. J'étais le numéro deux de cette circonscription de Dakar sur 240 candidats, et puis je suis entré au lycée Delafosse, qui était à l'époque l'Ecole Primaire Supérieure Maurice-Delafosse. De là, je suis entré à l'Ecole normale William-Panty, où j'ai passé trois ans. Avec le diplôme d'instituteur, j'ai été enseignant pendant un an. Mais vers 1948, on a institué le brevet élémentaire pour la première fois au Sénégal, et il fallait trouver des candidats. Je fus sélectionné pour suivre un stage intensif de deux mois (je crois) avant de passer ce brevet, que j'ai réussi: lorex-aequo de l'A.O.F. Ensuite, j'ai fait le service militaire tout en préparant, en tant que candidat libre, mon baccalauréat. J'ai obtenu la première partie du bac, mais l'année d'après, avec des résultats encourageants en tant que candidat libre, j'ai été admis comme maître d'internat au Lycée Van Vollenhoven. Ensuite, j'ai eu une bourse pour aller en France, et je suis entré au Lycée Condorcet à Paris où j'ai fail Maths Elémentaires puis Maths Supérieures. J'étais plutôt destiné aux études de mathématiques, car j'étais relativement fort en maths et en physique, mais en même temps j'étais un peu vieux, relativement parce que j'avais 21 ans et les élèves qui étaient avec moi n'avaient que 18-19 ans au maximum. D'un autre côté, j'étais impliqué comme tous les étudiants africains de l'époque dans les questions politiques. Il ne faut pas oublier que c'était après la Guerre, et l'Afrique était en mutation, les étudiants étaient très politisés: on faisait autant de politique que d'études! A ce moment"là, j'ai joué un rôle très important dans la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France. Nous apercevant que l'atmosphère de Paris ne permettait pas de faire des études sérieuses - parce que je voulais quand même faire des études très sérieuses et je m'intéressais à tous les domaines - quelques amis et moi avons décidé de quilter Paris pour la province. La question s'est posée alors de savoir s'il fallait aller à Dijon, à Lille ou ailleurs. Finalement, nous avons décidé d'aller à Besançon, parce que Besançon n'est pas très loin de la Suisse et pas très loin de Paris. Et puis résonnait 11

~-

-

--

I

~~~o~~"en çon, «vieille ville espagnole». Vous savez, les études littéraires qu'on a faites résonnent en vous un jour ou l'autre. Je suis donc allé à Besançon, où j'ai rencontré ma femme. Nous étions étudiants ensemble. Là, je faisais en même temps les études de mathématiques, la faculté des sciences, le droit et les lettres! J'ai mené les trois licences ensemble, et j'ai terminé ces études en 1958. En 1955, j'avais fini ma licence de droit et j'ai été admis comme avocat stagiaire à Besançon; cela cOITespondait au début de la guelTe d'Algérie où j'ai été vite impliqué, à cause de mes camarades algériens. J'ai tout de suite cu à traiter un dossier de justice important en tant que stagiaire, et j'ai été accepté dans le collectif des défenseurs des Algériens en France et dans toutes les juridictions, que ce soit Lyon, Paris, etc. Cela correspondait d'ailleurs à mon tempérament, parce que, comme je vous l'ai dit, j'étais très impliqué dans la politique. En 1957, je suis allé à Grenoble. Parce qu'étant à Besançon, les examens devaient se passer à Dijon. Je suis donc allé à Grenoble et là, j'ai présenté mon doctorat. J'ai fait des études supérieures de droit, pour le diplôme d'études supérieures. J'ai fait mon deuxième diplôme de sciences économiques, parce que j'avais déjà le diplôme d'économie politique. J'ai terminé aussi mon certificat de lettres, ainsi qu'un certificat de mathématiques. J'ai terminé par ma thèse, en juin 1959. Je suis rentré au Sénégal, où j'ai ouvert un cabinet d'avocat. Mais en même temps, j'étais inscrit à l'Université comme chargé de cours, donc je préparais mon agrégation. Parallèlement, j'exerçais mon métier d'avocat, en même temps que je faisais de la politique! Mais je suis obligé de revenir sur ma vie d'étudiant en France: j'étais le président de l'Association des Etudiants africains de Grenoble, qui était l'association la plus dure, la «locomotive» de la F.E.A.N.F., où j'ai donc joué un rôle important.

nous un vers de VictorHugo, qui disait qu'il était né à Besan-

En 1957-58, pour le référendum de De Gaulle, notre association a voté «Non»...
Quand je suis venu à Paris en 1949-50, il y avait l'Association des étudiants R.D.A., mais nous n'étions pas vraiment satisfaits de cette voie qui était plutôt favorable à l'Union Française, et nous avions créé une Association des Etudiants nationalistes, dont j'étais le secrétaire général, qui revendiquait - à l'époque déjà - l'indépendance. Cette association n'a pas eu beaucoup de succès; nous étions peu nombreux, c'est pourquoi elle n'a pas tellement fonctionné. Ensuite, j'ai rejoint l'Association des Etudiants R.D.A., dont je fus nommé le Secrétaire général. J'ai poursuivi mes activités jusqu'au moment où le R.D.A. a eu une attitude de compromission avec le pouvoir colonial.

12

En 1957-58, au référendum du Général De Gaulle, notre association a voté «Non», et quand la Guinée a voté «Non», nous avons envoyé des volontaires en Guinée pour participer à l'encadrement des populations, puisque les Français s'étaient retirés. Mais entre-temps, vers 1958, il y a eu une autre association: le M.L.N., Mouvement africain de Libération Nationale, qui fut créé par le professeur Ki-Zerbo avec Cheikh Hamidou Kane (le même encore récemment ministre de Abdou Diouf), avec Daniel Cabou (secrétaire général de la RC.E.A.O.), Christian Valantin (qui est actuellement député), Babacar Bâ (ancien ministre des finances) et certains compagnons d'autres pays. Nous avions donc créé un mouvement de libération. Nous étions d'ailleurs très aidés par l'Eglise catholique pour l'impression de notre journal. Dans la phase de la lutte pour l'indépendance, l'Eglise a joué souvent un rôle très positif. Elle n'a pas toujours adopté une attitude réactionnaire, il faut le souligner. Quand je suis rentré au Sénégal, nous avons dissous le M.L.N., parce que c'était déjà l'indépendance et le Mali(l), avec tous ces mouvements à travers l'Afrique axés sur le problème de l'indépendance. Les uns et les autres se sont intégrés dans différentes formations existantes, dont l'U.P.S. de Senghor. Il n'y a que moi qui à l'époque n'ai pas rejoint un mouvement politique. Tous les autres: les Daniel Cabou, Christian Valantin, Babacar Bâ, sont d'ailleurs devenus ministres ensuite dans les différents gouvernements. Quelques années après, j'ai essayé de militer dans l'U.P.S. Je voulais absolument militer à Kébémer, dans mon village, mais c'était contraire à l'éthique de l'D.P.S. d'alors. Les responsables de la section locale du

Parti ont levé leurs boucliers en disant; <<Jamais! Il ne doitpas venir ici:
c'est un intellectuel, il enseigne à l'Université, il n'a qu'à militer à Dakar! Nous ne pouvons pas l'admettre ici!». Ils étaient inquiets pour leurs postes! C'est par esprit de rivalité qu'ils n'ont pas voulu m'admettre. Senghor était d'accord avec eux. Il m'a demandé à l'époque de ne pas aller faire du «militantisme de quartier» et il me dit qu'il allait faire ma promotion à travers le parti. Je lui ai fait comprendre que la «promotion dans le parti» ne m'intéressait pas; ce qui m'intéressait, c'était d'être en contact avec les populations. Sur ce désaccord, je me suis éloigné de la politique et j'ai préparé mon agrégation. Plus exactement, j'ai travaillé à gagner de l'argent au Barreau, ce qui m'a permis d'aller en France pendant assez longtemps pour préparer mon agrégation. J'ai d'abord été aux Etats-Unis pendant presque un an, avec ma femme, à l'Université de Boston où j'ai fait des recherches. Ensuite je suis revenu, en passant par Paris où j'ai été nom-

1.

La fédération du Mali regroupa, de façon éphémère, le Sénégal de Senghor et l'ex-Soudan français de Modibo Keïta. 13

mé assistant à la rue d'Assas(2), afin de préparer mon agrégation. Les événements de 1968 m'ont trouvé là. Ensuite, j'ai réussi mon agrégation et je suis rentré au Sénégal. J'ai été nommé doyen de la faculté de droit, mais en très peu de temps, je me suis trouvé en conflit avec le gouvernement. A l'époque, on me craignait toujours. On m'a dit: «Vous ne pouvez pas être avocat et professeur en même temps!». J'ai répondu: «Cela se fait dans tous les pays du monde, en France et ailleurs.» On m'a rétorqué: <<Il faut choisir entre les deux!». J'ai dit: «Je ne choisis pas!». Cela a été le début. Finalement, on m'a considéré comme démissionnaire de l'université. «C'est très bien, ai-je dit,je ne vous dois rien.Mon agrégation,je la dois à mon travail, à mon financement personnel; par conséquent, je m'en vais!». C'est ainsi que j'ai quitté la faculté de Dakar. Je suis allé à Abidjan en tant que consultant de la Banque Africaine de Développement, et aussi de l'O.U.A. Là, j'ai donné quelques cours à l'Université d'Abidjan. J'ai donc travaillé sur le plan international comme Consultant, Président du Groupe des Experts africains pour les questions monétaires et pour toutes les négociations sur le financement du développement avec les Nations Unies, le Groupe des 24, la C.N.U.C.E.D., etc. Fin 1973,je suis revenu à Dakar, et en 1974 j'étais encore consultant à l'O.U.A. Je suis allé à Mogadiscio, et c'est là que j'ai rencontré le Président Senghor et que je lui ai demandé l'autorisation de créer un parti. Je dois dire qu'un an auparavant, nous nous étions retrouvés cinq camarades ici, tous les jeudis, réfléchissant sur les problèmes du Sénégal, et nous avions décidé de rédiger ce que nous avions appelé à l'époque «le Manifeste des 200», parce que c'était un manifeste que nous avons fait signer par deux cents intellectuels, et qui a débouché sur l'idée de créer un parti. Les camarades m'ont demandé de créer un parti. J'étais d'accord, à la seule condition d'en parler à Senghor. Ils m'ont rétorqué: «-Pourquoi allez-vous en parler à Senghor si vous avez le droit de créer un parti? -Mais c'est une question de courtoisie!» Bien sûr, Senghor était presque obligé de me reconnaître, de me donner le récépissé, mais je pense que c'était la moindre des choses de lui annoncer qu'on voulait créer un parti. Donc, je lui ai annoncé mon intention et il a dit: «Aucun problème: s'il s'agit de toi, je sais que tu es un démocrate, il n'y aura pas de problèmes.» Il me l'avait refusé auparavant - comme vous le savez. Il a immédiatement donné les instructions. Collin était à l'époque ministre de l'Intérieur, et au bout de huit mois j'avais mon récépissé, car je savais ficeler un dossier, étant avocat - quand même! - et professeur; j'ai présenté un dossier impeccable, de sorte que tout est allé très vite. J'ai créé un parti, aujourd'hui Parti

2.

La Faculté de Droit parisienne connue alors pour ses positions conservatrices ou ultra droitières tant chez ses professeurs que chez ses étudiants.

14

Démocratique Sénégalais. Je suis devenu un opposant, ce qui m'a amené à la situation où je suis aujourd'hui...

Les résultats définitifs des élections ont fait l'objet de négociations entre Senghor et moi Q. - En 1974, le P.D.S. est né. En 1978, vous participez aux élections et obtenez 18% des suffrages exprimés. En 1983: 14%, et en 1988: les résultats officiels vous créditaient de 25% des suffrages.
A.W. - Les résultats ne sont pas significatifs. En 1978, c'était la première fois que notre parti participait aux élections. Il n'y était pas préparé. Beaucoup n'y croyaient pas. On nous appelait «l'opposition de Sa Majesté». Les gens ne nous prenaient pas au sérieux. La campagne électorale engagée, les gens se sont aperçus de notre sérieux, et Senghor aussi d'ailleurs! Parce qu'au début, il avait dit qu'il ne ferait pas de campagne, mais quand il a vu le déferlement vers le P.D.S., il a bien été obligé de se lancer lui-même dans la bagarre! En 1978 donc, nous ne maîtrisions pas le système électoral. Ceux qui nous représentaient dans les bureaux de vote n'étaient pas toujours à la hauteur. Parce que - rappelez-vous- s'il est vrai que le Sénégal a des traditions démocratiques depuis plus d'un siècle, dont je me réclame, il est vrai aussi que de l'indépendance à 1974, il n'y a jamais eu pratiquement ce qu'on peut nommer des élections. Les gens avaient perdu leur capacité de discussion, de résistance et d'organisation dans un bureau de vote. Pendant toute cette période, il n'y eut qu'un seul candidat à la présidence de la République, une seule liste nationale présentée aux députés; et les gens votaient quand même

-

ce qui était tout à fait stupide!

On aurait pu, à ce moment-là, ne pas voter. Mais on croyait que cela, c'était quand même des élections!

De sorte qu'en 1978 - pour la première fois - il ya eu des élec-

tions avec deux partis l'un en face de l'autre. Je ne sais pas en vérité quels ont été les résultats réels, mais je crois savoir que j'ai obtenu un pourcentage important des voix. Les résultats définitifs ont été l'objet de négociations entre Senghor et moi. Pour tout vous dire, on a négocié les résultats définitifs et il m'a dit: <<.le pense que ton parti représente 25%. ce n'est déjà pas mal pour des premières élections. En t'organisant un peu mieux, tu peux espérer vraiment arriver à de meilleurs résultats». Je l'ai accepté, parce qu'effectivement, c'était pour moi-même une surprise! Et si j'avais gagné à l'Assemblée Nationale à r époque, je reconnais que je n'avais pas les députés à la hauteur. J'avais rempli les 100 candidatures, j'avais 100 personnes mais, très sincèrement, les gens sur ma liste n'étaient pas capables de faire fonctionner une Assemblée nationa. le! Car la plupart des cadres m'avaient boudé, n'y croyant pas. J'avais,

15

bien entendu. quelques cadres: la preuve, c'est que nos 18 députés à ]' Assemblée Nationale ont particulièrement bien œuvré pendant cette législature. Car il faut des députés qui sachent lravailler leurs dossiers, faire progresser les choses, donc avec une certaine compétence technique. Quand Senghor m'a dit cela, il m'a demandé de rencontrer le Premier Président de la Cour suprême (M. Kéba Mbaye à l'époque). En réalité, j'aurais dû avoir 25 députés au lieu des 18, mais en regardant ma liste, je me suis dit que j'avais quand même une bonne opposition de 25%. Malheureusement, le numéro 19 de ma liste était à l'époque un transfuge du P.S., Laye Diop Diatta, député-maire de Oussouye. Au dernier moment, les responsables du Parti Socialiste ont dit à Senghor:
«Tout sauf ça! Laye Diop Diatta. nous ne pouvons pas l'accepter comrrœ

député, car il va casser notre parti!» C'est ainsi que, malgré l'accord que j'avais avec Senghor et le Premier Président de la Cour suprême pour 25 députés, je me suis retrouvé avec 18 députés, parce que la barre a été mise à 18, tout simplement. Il faut comprendre qu'à l'époque, le code électoral était un code relativement démocratique, parce qu'il y avait des assesseurs dans les bureaux de vote. Certes, la distribution des cartes n'était pas parfaite, mais il y avait quand même un certain nombre de garanties. Lesinsuffisances qu'on a pu noter pendant ces élections étaient dues soit aux mentalités de l'époque, soit à notre propre insuffisance à nous, les membres de l'opposition, et à nos représentants dans les bureaux de vote. En effet, si un représentant dans les bureaux de vote constatait une irrégularité, au lieu de demander à être remplacé pour pouvoir se rendre chez le préfet, il laissait carrément le bureau de vote pour aller chercher le préfet, et revenait deux heures après. Il n'avait donc pas à se plaindre! Beaucoup d'irrégularités semblables, dues au manque de formation.

Abdou Diouf n'a pas obtenu la majorité dont il s'est prévalu...
Quand Senghor est parti en 1980, le 31 décembre, son successeur Abdou Diouf, dès le mois de mars, a mis en chantier un code électoml sur mesure qui nous a supprimé toutes les garanties qu'on avait auparavant, et ccla lui a permis de remporter les élections de 1983! Malgré les insuffisances du Code, malgré la tricherie dénoncée par de nombreux journaux, il est loin d'avoir obtenu la majorité dont il s'est prévalu. Mais à ce moment-là, il faut reconnaître qu'il bénéficiait d'une certaine aum, d'un certain préjugé favorable. On a dit: «Voilà, il est jeune, il est musulman, beaucoup de Sénégalais se reconnaissent en lui. Il est technocrate», etc. Il a été crédité a priori de beaucoup de soutien, d'espérance, et il a été soutenu aussi par l'extérieur. Mais il était loin de représenter le Ixmrcentage qu'il a annoncé. Alors moi, tout en reconnaissant ce qu'il

16

en était au fond, je n'ai pas choisi la confrontation. J'ai digéré seul mon mécontentement. rai eu à réorganiser mon parti pour les échéances futures et depuis, je n'ai cessé de dénoncer la code électoral et de revendiquer le changement d'un certain nombre de ses dispositions, mais en vain. Vous vous rappelez, d'ailleurs, les élections se sont déroulées le 27 février 1983. Dès le mois de juillet, Abdou Diouf avait lancé un appel à l'opposition, notamment au P.D.S. C'est la bonne preuve qu'il n'avait pas les 84% dont il s'est prévalu, parce que lorsqu'on a 84%, on n'a pas besoin de lancer un appel à un parti d'opposition qui fait 8 ou 10%. Cela n'a pas de sens. Voilà l'aveu qu'il n'avait pas cette majorité! Depuis, nous nous battons pour la réforme du code électoral, pour l'organisation du parti. A la veille des dernières élections, on nous avait toujours refusé la mofidication demandée. Dans ces conditions, j'ai été obligé, vraiment, de prendre des positions extrêmes en déclarant que je ferais mon propre décompte des voix; que si j'obtenais la majorité, je mettrais en place mon propre gouvernement; et que les prochaines élections de 1988 étaiellt placées dans la perspective d'une confrontation. Nous étions préparés à cette confrontation, dans la mesure où notre adversaire persistait à truquer les élections et à nous imposer véritablement des pourcentages fabriqués d'avance. C'est ce qui explique d'ailleurs les événements qui ont suivi. Au Sénégal, les pourcentages sont fixés à l'avance par des procédés «élémentaires». Ainsi, on dit qu'il y a 1.800.000 électeurs; on les répartit entre les régions puis dans les départements; on calcule ainsi les pourcentages. Très aisé de donner un semblant de sérieux à tout cela, alors que les quotas sont déjà fixés à l'avance! Les techniciens qui ont «programmé» les élections à l'avance ici au Sénégal, nous les connaissons. La dernière période pré-électorale a été dure: par exemple, il fallait obtenir que les ordinateurs pour le décompte des suffrages soient déplacés du ministère de l'Intérieur, car les élections étaient déjà «fabriquées» à l'avance. II a fallu se battre pour obtenir de la Cour Suprême que les appareils soient transportés dans ses locaux... Et pas pour programmer des résultats, mais pour calculer et interpréter les scores obtenus! Nous avons mené en même temps la bataille dans la perspective de la confrontation, mais également en utilisant les ressources démocratiques autorisées par le système. C'est ainsi que j'ai adressé à la Cour Suprême près de 20 requêtes sur de nombreux points, où j'estime que j'avais raison. Toutes ces requêtes ont été rejetées, car la Cour Suprême, aux termes de la loi électorale, est appelée à superviser les élections, la régularité des élections ainsi que l'égalité entre les candidats et entre les listes de candidats, quand il s'agit des partis pour les législatives. l'estime que la Cour Suprême n'a pas joué son rôle. Le résultat final, on l'a vu: j'ai demandé notamment à la Cour Suprême de ne pas permettre au ministère de l'Intérieur de publier des résultats, parce qu'il allait publier 17

des résultats fantaisistes qui lui seraient donnés par le gouverneur. J'ai dit: <<La our Suprême, aux termes d£ la Constitution et du code électoC même les résultats ral, est seule habilitée à proclamer les résultats partiels. A partir de ce moment, ils peuvent être commentés par le minis~

tère de l'Intérieur

ou par le ministère de l'Information,
de l'Intérieur

mais

-

de grâce
du Parti

Socialiste) et à son ministre de l'Information, le droit de proclamer des résultats fantaisistes!». Ils n'en ont eu cure, et vous avez vu ce qui s'est passé: les gens sont descendus dans la me, tout simplement; il y a eu toutes ces violences. En ce qui concerne les élections, il est très important de noter que si certaines conditions ne sont pas réunies, on ne peut pas parler d'élections. Dans le système sénégalais, par exemple: notre première revendication, c'est d'obtenir des cartes d'électeurs! S'il est déjà difficile pour les membres d'un parti politique d'obtenir des cartes d'électeurs, alors allez parler d'élections!! Ensuite, le vote sans identification - parce que les cartes étant détournées, on les donne à des gens, toujours dans la même logique, qui votent une fois, deux fois, trois fois, cinq fois, dix fois, soixante fois! comme l'ont dit certains journalistes étrangers qui étaient au Sénégal aux élections de 1983. Vous connaissez l'histoire que raconte Le Canard Enchaîné: quelqu'un se présente dans un bureau de vote et l'agent de police présent lui dit: «Mais Monsieur, cela suffit! Je vous ai vu rentrer cinq fois, cela suffit!» Alors l'autre: «Laissez-moi encore voter une d£rnière fois, et ce sera terminé!». Vraiment, cela en est devenu ridicule! Et pensez aussi à la non-identification de l'électeur, qui n'est pas tenu de présenter une pièce d'identité pour voter! Ou au temps d'antenne quand, par exemple, les partis politiques de l'opposition disposent de 3 minutes chacun à la radio et à la télévision, là où le parti socialiste a 30 ou 35 minutes! Bien entendu, pour les élections présidentielles, les candidats ont eu le même temps de parole, le même temps d'antenne; mais pour les législatives, il y a eu une discrimination inadmissible!

-

ne donnez

pas au ministre

(qui est un ministre

J'aifait mes calculs:j'ai gagné avec 56% des voix... J'ai été mis en prison le 29 février...
Le plus grave, c'est que l'opposition n'est pas présente au moment du recensement. C'est alors qu'ont lieu toutes les opérations occultes: on ne sait pas même ce qu'ils ont additionné pour arriver à leurs résultats!
Jusqu'au

Officiel, ni Le Soleil, ni aucun autre journal - n'a publié les résultats par bureau de vote, et vous ne le verrez jamais! On vous sort des résultats bruts, en vous disant: vous avez tant de pourcent, l'autre a tant de 18

moment où je vous parle, aucune publication

-

ni le Journal

pourcent. Mais nous aimerions savoir pour chaque bureau de vote ce qui a été obtenu. Alors nous avons fait notre propre décompte des voix, nous avons fait notre propre recensement - parce que j'ai quand même réussi à faire inclure dans le code électoral une disposition imposant au président du bureau de vote de délivrer une attestation de résultats aux partis qui le demandent. En fonction de ces attestations, signées par les présidents des bureaux, j'ai fait mes calculs: malgré la magouille, malgré les cartes détournées, malgré tout cela, j'ai gagné avec 56%! C'est à cause de cela que la situation a débouché sur un contentieux. J'ai été mis en prison le 29 février: aux termes du code électoral, on a 48 heures pour contester les résultats; les élections ont été clôturées le dimanche, le lundi j'ai été arrêté, donc après 24 heures. J'ai été mis au secret, sans possibilité de contact avec l'extérieur. J'ai été libéré le 11 mai, le 12 était férié, et le 13 mai, j'ai déposé mon recours à la Cour suprême pour attaquer les élections législatives et présidentielles. Aux termes de la procédure, mes recours sont recevables. La Cour Suprême a toutes possibilités d'examiner la question. Le contentieux n'est pas clos. Q. - Qu'attendez-vous pour publier ces résultats que tous espèrent, finalement? A.W. - J'ai saisi la Cour Suprême et devant elle, je donnerai mes résultats. Mais il y a autre chose: selon le code électoral, auprès de chaque bureau de vote, il y a un contingent de militaires sous la responsabilité d'un commandant. Ces militaires ont fait leurs rapports, et l'armée a fait son recensement. Aux termes de ce recensement, j'ai bien gagné. Il Y a donc ces rapports militaires, il yale recensement que j'ai fait sur la base des attestations des résultats: tout cela doit permettre à la Cour Suprême de se prononcer. Mais il y a encore autre chose. Les procès-verbaux des bureaux de vote sont établis selon la loi en deux exemplaires: l'un va directement à la Cour Suprême, l'autre est gardé dans les archives de la préfecture. Le grand scandale - et c'est sur cela que je me fonde pour demander l'annulation des élections - c'est que les procès-verbaux qui devaient aller à la Cour Suprême sont passés par le ministère de l'Intérieur, et ils n'étaient pas sous scellés! Or, la loi dit qu'ils sont à mettre sous scellés. Les scellés ont été défaits au ministère de l'Intérieur. La Cour Supreme, de son côté, a reçu des procès-verbaux en vrac, dans des valises du ministère de l'Intérieur. Rien que cela est une cause d'annulation! Ensuite, je considère que les procès-verbaux qui ont été fournis à la Cour Suprême sont des faux, déjà confectionnés à l'avance. C'est élémentaire: si vous prenez au hasard 50 procès-verbaux, vous les répartissez selon leur type d'écriture; logiquement il devrait y avoir 50 écritures, mais vous n'en trouvez que 5 ou 6 différentes. Car ils ont été faits par la même personne! 19

~--

I

I

Q. - On a vu que les requêtes présentées par l'opposition ont été toutes systématiquement rejetées. Une seule a finalement été acceptée: celle concernant Abdourahmane Touré qui, étant douanier, n'avait pas le droit de s'impliquer dans la campagne électorale. Continuez-vous à faire confiance à la Cour Suprême?
A.W. - Ce n'est pas que je fasse confiance à la Cour Suprême. Mais selon ma doctrine, il faut mettre chacun devant ses responsabilités. Je considère que chacun d'entre nous est responsable devant le peuple sénégalais et devant I'Histoire. Il serait trop facile pour moi de dire: «La Cour Suprême va rejeter ma requête, je ne la lui présente donc pas». Je veux qu'elle se prononce, qu'ils engagent leurs responsabilités vis-à-vis du Sénégal, vis-à-vis de l'avenir. C'est pourquoi à chaque fois, même si je n'en attends rien, je présente une requête. J'en ai présenté au moins une vingtaine durant la campagne! Et si cette requête est rejetée? A.W. - Je classe. De toute façon cela reste dans les archives, et les politologues, les historiens pourront un jour les exhumer et les commenter.

Q. -

Q. - Dans l'opposition, il yen a déjà qui vous appellent «Monsieur le Président». Par exemple, Mamadou Dia, lors de son témoignage, a dit: «Rendez au peuple son élu». Le dernier numéro de Fagaru dit: «Libérez le Président!». Dans les manifestations de rue, on entend: «Libérez le Président!». Qu'allez-vous faire par rapport à cette opinion-là?
A.W. - Je considère que j'ai été élu par le peuple, et je n'ai pas été installé. Je me considère comme élu, en attendant. Je suis absolument dans cette logique; mais comme je l'ai dit, quand un pays en arrive à la situation où est le Sénégal- c'est-à-dire avec des difficultés dans tous les domaines

-

il ne faut pas oublier que nous risquons à tout moment de basculer dans

un autre système que le système démocratique. Je suis obligé de tenir compte de cela, c'est pourquoi j'ai dit que je suis ouvert à la discussion... Q. - Revenons en arrière. Au départ, sur l'échiquier politique, le P.D.S. se réclamait du courant travailliste. Ensuite, le jeu de la contrainte imposée par Senghor aux courants politiques a fait que vous avez été obligé d'adopter le courant libéral et démocratique, c'est-à-dire un courant de droite. Est-ce que vous vous réclamez aujourd'hui de cet héritage? Comment vous situez-vous par rapport à la doctrine et à l'idéologie politique libérales?

Nous n'aurions voulu nous réclamer d'aucune idéologie...
A.W. - Si Senghor ne nous y avait pas contraints, nous ne nous serions réclamés d'aucune idéologie! Ce choix a été imposé au départ se20

Ion l'approche suivante. Nous nous sommes dit que doctrines et idéologies de l'Occident sont les produits d'une histoire politico-sociale: elles ne sont pas sorties ex-nihilo; le libéralisme, le communisme ,le christianisme social et autres ne sont pas des doctrines sorties des cabinets de gens qui réfléchissent. Ce sont des produits de l'Histoire. Par conséquent, nous autres Africains, au lieu d'aller fouiller dans les tiroirs des idéologies de l'Occident, il nous faut identifier nos idéologies par l'expérience, par la signification politique et sociale qu'elles ont. Je reconnais à un Africain qui a vécu en Europe ou en France, le droit de débarquer avec Le Capital dans sa valise en disant: <<.leuis s marxiste». Mais j'ai estimé que nous avions un certain nombre de revendications axées dans nos réalités nationales et que nous devrions faire l'effort d'identification, et non pas emprunter une idéologie. C'est pourquoi pendant longtemps, nous n'avons pas dit que nous étions ceci ou cela. C'est tellement difficile, cette attitude intellectuelle d'identification d'idéologies. Je ne suis même pas sûr que personnellement, je sois en mesure de le faire. J'ai simplement demandé à mes camarades, à mes frères, à mes amis de poser le problème et de ne pas refuser la recherche qui, peut-être, après 10, 15 ou 20 ans, arrivera à être systématisée. Malheureusement, d'une manière générale, la tendance intellectuelle c'est que les idéologies sont déjà faites. On ne permet pas quelque chose de nouveau. En Afrique, il y a des gens qui ont essayé Senghor et la Négritude.
Ce n'est pas une doctrine politique

-

plutôt une doctrine philosophique.

Le consciencisme de N'Krumah? Il n'a pas pu interpréter les réalités africaines, s'il a essayé de le faire, c'est sans grand succès: cela ne lui a pas survécu. Le socialisme de Modibo Keïta ou de Julius Nyéréré? Ils ont échoué au point de vue économique et pourtant, ils prétendaient partir des valeurs africaines. Je ne dis pas parce que ces gens ont échoué, qu'il faut renoncer. C'est pourquoi j'ai orienté les esprits dans ce cadre, et je considère que si j'avais eu le concours de davantage d'intellectuels africains dans ce sens, nous aurions progressé.

Senghor a écarté les intellectuels...
Malheureusement, le système politique sénégalais post-indépendance n'a pas aidé le militantisme, s'est accaparé de l'appareil d'Etat et a marginalisé les intellectuels dans les universités; ceux-ci s'en sont écartés et ont été acquis au marxisme. Telle est ma compréhension du phénomène assez extraordinaire qui fait qu'aujourd'hui, la plupart des cadres africains de l'université, etc., se réclament du marxisme. Je ne l'explique pas autrement. J'ai dit à Senghor qu'il avait commis cette erreur d'écarter les intellectuels. Un intellectuel, pour moi, a besoin d'un système de références pour comprendre, 21

pour expliquer. Or, mis à part le marxisme, il n 'y a pas de système de références aussi solide. Cela explique l'échec de nombreuses tentatives. Conscient de tout cela et connaissant le marxisme en tant que professeur, l'ayant enseigné pendant 15 ans, je savais donc ce qu'il fallait faire, quelle direction il fallait emprunter pour pouvoir dégager cette idéologie. Je me suis dit: «Une idéologie, c'est quoi? Un courant, c'est "? qUOl.». Notre parti est un courant dans la mesure où, existant comme un fleuve, les gens s'orientent vers lui; il attire. Il s'agit d'identifier ce courant, ce qu'il est. Nous avons commencé à travailler dans ce sens, et nous avons dit: l'identification étant faite, une idéologie a besoin de devenir une doctrine, de devenir un certain nombre de principes d'action. Il ne faut pas une idéologie purement philosophique. Action, cela veut dire quoi? Travail sur le terrain. Au fond, le problème de l'Afrique est la construction nationale, la construction de l'Afrique. La construction, cela veut dire quoi? Le capital et le travail. Le capital nous ne l'avons pas, mais nous l'empruntons à l'étranger, ce qui renforce notre dépendance; mais le facteur travail nous l'avons: le travail intellectuel et toutes les autres formes du travail. Alors, insistons sur le facteur travail et appelons notre doctrine «le travaillisme». Donc, vous voyez que ce travaillisme n'a rien à voir avec le travaillisme des Trade Unions britanniques ou autres. Je voulais, après avoir dégagé une philosophie, qui est une philosophie de la liberté, non pas comprise au sens occidental mais au sens africain du terme - la liberté comprise au sein du groupe, ce que j'appelle «la liberté intra-groupe». Nous sommes «libres», mais dans le cadre d'une certaine solidarité de groupe. Il fallait donc fonder notre philosophie sur la liberté, mais la fonder aussi sur une théorie économique, une théorie de la production essentiellement basée sur le travail, parce que l'Afrique doit tout d'abord compter sur ses ressources humaines au lieu de compter sur le capital. Fonder notre développement sur le capital, c'est le fonder sur un facteur que nous n'avons pas; c'est donc opter, au départ, pour notre dépendance. Ce qui a conduit à la situation actuelle, où nous sommes endettés et surendettés au point de ne même pas être capables de payer les intérêts de nos dettes!

«Je suis un libéral, un néo-libéral...»
Nous nous sommes donc dit: «option du principe de liberté, option du principe de travail». Ayant opté pour la liberté, nous sommes dans une certaine mesure des libéraux, du point de vue du libéralisme politique, parce que sans le libéralisme politique, d'ailleurs, nous n'aurions pas existé; sans la démocratie, nous n'aurions pas existé, on ne nous aurait pas tolérés. 22

Il faut comprendre que dans les premières années, cela a été très dur. On nous donnait l'autorisation de nous réunir: on se réunissait. Les gens, avec des caiUoux, des bâtons, nous chassaient. I1y avait une intolérance, ce qui fait que nous avons insisté. Dans la dimension économique, je suis également un libéral. Je suis même un néo-libéral, un néo-keynésien par ma formation. Nous nous sommes réclamés du libéralisme et du travaillisme si bien que, assez curieusement et dans un certain nombre de domaines, nous étions à droite du parti socialiste, dans la mesure où nous voulions la démocratie perfectionnée, le respect des libertés, etc. Mais aussi, en un certain sens, dans certains autres domaines, nous étions à gauche, par exemple dans le domaine des inégalités. Le programme fondamental de notre parti dénonce toutes les inégalités, notamment les inégalités régionales. Nous avons dit: «Pourquoi est-ce que quelqu'un qui est à Tambacoundn n'a pas ie droit à la santé autant que celui qui est dnns une ville?» Cela aurait permis d'éviter tous les déséquilibres auxquels on est arrivé. Nous sommes aussi contre la création de petites groupes qui s'accaparent des biens du pays, des gens qui sont ultra-riches à côté des gens qui sont pauvres, qui sont démunis, qui ne mangent pas. Donc, sur ce plan-là, nous étions en quelque sorte aussi des socialistes. Tout cela vient du fait que nous étions fondamentalement autre chose que ce que supposent les catégories existant en Occident. Nous étions donc sur ce chemin. C'est pourquoi nous avions dit que nous sommes «pour le travaillisme», puis «travaillisme libéral», puis «libéralistes» ou «socialistes libéraux», etc. La recherche d'une identification est difficile. Cela n'a pas encore réussi, mais nous avons fait quelques progrès. Mais l'action politique nous a amenés aussi à rechercher des alliances extérieures - il faut dire les choses - parce que le problème politique national a des dimensions extérieures. Les socialistes étaient à l'Internationale Socialiste: alors, nous avons regardé du côté des libéraux comment cela se passait, et nous avons vu que la doctrine de l'Internationale Libérale, dans une certaine mesure, nous convenait. J'ai été invité dans certaines instances de l'Internationale Libérale, et nous avons accepté d'y adhérer et de conserver le courant libéral. En très peu de mots, je dois vous dire que c'est une erreur de croire que le libéralisme de l'Internationale Libérale est un courant de droite; ce n'est pas exact: c'est un courant du centre. Et savez-vous qu'il ya des partis libéraux qui sont refusés d'entrée à l'Internationale Libérale? Par exemple: le groupe français dirigé par le sénateur Pelletier, qui aujourd'hui (en France) est ministre de la Coopération, était le groupe des démocrates français membres de l'Internationale Libérale. Ils ont démissionné de l'Internationale Libérale, le jour où on a accepté le Parti républicain en disant que c'était un parti de droite qui refusait de coexister avec ce parti.

23

Depuis peu, l'Internationale Libérale s'élargit vers la droite, c'est vrai, avec le Parti républicain, avec la présence du Parti démocrate amé" ricain comme parti observateur, mais on refuse quand même certains partis comme le Parti libéral japonais ou autres, qu'on considère comme d'extrême-droite. Aujourd'hui, ]a frange de l'Internationale Libérale va du centre-gauche, parce que vous avez les Valoisiens ou le M.R.G. (Ie Mouvement français des Radicaux de Gauche), à l'Internationale Libérale, jusqu'au centre-droit et peut-être même jusqu'à]a droite modérée. Nous avons réussi à avoir, sur les grandes questions qui pourraient éventuellement heurter, un accord total de l'Internationale Libérale. Ainsi avons-nous eu tous les ans des résolutions contre l'apartheid, pour la libération de Nelson Mandela et de tous les détenus politiques. Par conséquent, sur ces problèmes cruciaux, l'Internationale Libérale a des positions qui correspondent absolument à nos options.

La Fondation Friedrich Naumann m'a inséré dans l'action par l'alphabétisation...
Q. - Quels sont vos rapports avec la Fondation Friedrich Naumann? A.W. - La Fondation Friedrich Naumann m'a invité la première fois à une conférence internationale au Canada, et c'est de là que sont nés mes rapports avec les libéraux. l'étais intéressé par cette Fondation parce que son action m'a permis de traduire dans la réalité la conception que j'ai d'un parti politique. l'estime en effet que dans un pays en voie de développement, les partis ne doivent pas seulement avoir pour objectif la conquête du pouvoir: on fait des élections; entre les élections on fait des meetings, encore des meetings... et on attend d'autres élections. Je pense que nous devons participer au développement. Cette Fondation m'a donc permis de m'insérer dans l'action, par l'alphabétisation notamment. Dans toute l'Afrique et même dans la conception française, pour la première fois, on voit un parti politique s'impliquer dans le travail comme s'il était un parti de gouvernement! Nous avons signé une convention avec la Fondation Friedrich Naumann en 1981, avec un budget très modeste - un budget qui était annuellement de l'ordre de 80 à 100 millions F CFA. Si vous comparez ce budget au budget du ministère à qui était dévoluée la fonction d'alphabétisation, qui avait des milliards, la disproportion est extraordinaire! Mais nous avons si bien géré le peu de fonds obtenu, que nous avons pu installer 21 centres d'alphabétisation à travers le Sénégal. Nous avons alphabétisé beaucoup de gens dans le cadre de l'I.S.E.F.I.(3) qui m'écrivent en langues nationales, qui lisent en langues nationales. 3.
24

VoirEntretienavecMajhemoutDiop (p.216.note 7).

La deuxième étape était pour moi de créer un journal en wolof. Dans beaucoup de concours en langues nationales, ce sont les élèves de notre institution qui gagnaient. par rapport aux élèves du gouvernement. Le résultat était absolument concret. Ce qui m'intéressait en tant qu'économiste portait sur la gestion. Nous étions arrivés à faire beaucoup avec peu. J'aurais pu dire à la Fondation:
<<Donnez-moi

l'argent pour faire fonctionner

les centres». C'est

moi qui leur avais proposé de mettre un représentant ayant la charge de gérer les fonds et de financer au fur et à mesure des activités qui se faisaient; et de ne fmancer qu'il s'il y avait un compte rendu financier exact des opérations précédentes. C'est moi qui l'ai demandé. Ils ne me l'ont pas exigé. J'aurais pu dire: <(,4la fin du mois, nous vous envoyons,
à Bonn,

le travail qui estfait. De temps en temps vous venez contrôler».

Parce que moi aussi, j'ai besoin que les Sénégalais s'éduquent dans la gestion. Vous êtes Sénégalais comme moi; vous savez très bien que la gestion est une de nos faiblesses (pour un pays en voie de développement), parce que les sollicitations sont telles que, finalement, on arrive à des catastrophes. Donc, la Fondation Friedrich Naumann m'a permis de traduire dans les faits les idées que j'avais. La deuxième étape devait être la formation des cadres. Le projet était accepté. Malheureusement, il y a eu une crise au sein du P.D.S. qui fut mal comprise par beaucoup de gens. La Fondation s'est retrouvée impliquée dans une crise interne. J'ai fait front...

Q. - Maintenant vous n'avez plus de contact...
A.W.

-

Maintenant

c'est fini. On se rencontre,

on se dit bonjour,

mais j'ai fermé. Parce que, vous savez, que quelqu'un venant d'Europe comprenne la politique sénégalaise, c'est difficile! Pour un Sénégalais déjà, c'est difficile! Non seulement il y a tous les aspects superficiels de ce que l'on constate, mais il y a les «en-dessous», etc. Quand les allemands voient qu'un monsieur X ou Y est capable de faire venir la police, ils sont portés à croire que ce monsieur-là a le droit avec lui... Or, c'est tout à fait le contraire! En Europe, ce n'est pas la même chose. Et j'avais dit aux gens de la Fondation: <<.le être votre dois boussole, parce que c'est avec moi que vous avez traité». Je leur ai dit: «Comprenez que vous traitez avec un parti d'opposition, parce que nous allons traverser des turbulences. Mais je dois être votre boussole: ne regardez ni à côté, ni à gauche, ni à droite». Malheureusement, quand on est arrivé dans les zones de turbulences, ils ont regardé à côté et ils ont misé sur le mauvais cheval... D'ailleurs, quand j'ai vu M. Wust, il m'a réaffirmé sa volonté de poursuivre la coopération. Et c'est moi qui lui ai dit: «Non. Attendons les élections. Nous sommes encore dans la phase de confusion». Ces gens qui étaient artificiellement «montés», participaient à la campagne 25

électorale et faisaient beaucoup de bruit: cela aurait été encore de la confusion. J'ai dit <<Non. suis d'accord pour la reprise de la coopéJe ration, mais seulement après les élections, quand tout se sera décanté». Maintenant cela s'est décanté, je souhaite la reprise de la coopération. J'ai créé de nouvelles structures et maintenant, mon objectif c'est vraiment la formation des cadres du parti et, d'autre part, des cadres pour le Sénégal initiés à l'économie, à la gestion, à l'histoire, à la philosophie, etc. J'ai créé deux autres instituts: un institut qui est une école du parti, parce que notre philosophie, notre doctrine, notre politique doivent d'abord être expliquées aux militants et aux responsables; par ailleurs, j'ai créé un institut indépendant du parti, et je voudrais que ce soit cet institut qui collabore, comme on l'avait fait, avec l'extérieur et, si possible, avec la Fondation Friedrich Naumann.

F. Mitterrand s'est aussi allié aux communistes lorsque les circonstances l'ont exigé...
Q. - Maître, comment vos amis libéraux voient-ils votre alliance avec les partis marxistes-léninistes? A.W. - Mes amis du Bureau l'ont très bien compris. Cela a été un grand problème dans l'Internationale Libérale. Je crois qu'il y a eu un
cas

-

c'était en Islande

-

où le parti libéral membre de l'Internationale

Libérale s'est allié carrément aux communistes. Beaucoup ont demandé son exclusion. Mais finalement, il y a eu des discussions. Nous nous sommes dit: <<Lespartis sont libres chez eux de nouer les alliances
qu'ils veulent».

Dans le cas particulier du Sénégal, c'est une conjoncture historique: alliance ne signifie pas identification. J'ai expliqué que le Général De Gaulle, au sortir de la guerre, avait formé un gouvernement dans lequel Maurice Thorez, Secrétaire Général du Parti Communiste, était ministre! De Gaulle s'est allié avec les communistes parce que la conjoncture l'exigeait. J'ai expliqué aussi que François Mitterrand s'est allié aux communistes parce que la conjoncture l'exigeait Je considère que lorsqu'un pays arrive à certaines situations de catastrophe nationale, on ne prend plus en considération les idéologies: on regroupe tout le monde pour faire face aux dangers. Ensuite, on peut se permettre un certain nombre de choses. Tout le monde sait que le Sénégal est dans cette situation. D'autre part, personnellement je ne crois pas tellement aux clivages idéologiques en Afrique. Je crois que le système africain a été bloqué à l'indépendance, et les gens n'ont eu d'autres ressources que d'aller vers certaines conceptions qui, fondamentalement, ne traduisent pas la philo26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.