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ZAPPING

De
162 pages
L'auteur, à travers une série de textes brefs qui s'inscrivent à la croisée du billet d'humeur, de l'analyse sociologique et de la réflexion philosophique, évoque tour à tour des personnages, des événements, des pratiques, des modes langagières…Autant de faits de société dont il démonte la syntaxe pour mieux capter leur signification.
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ZAPPING
Petites chroniques du quotidien

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8884-6

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Alain DULOT

ZAPPING
Petites chroniques du quotidien

L' Harma ttan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MEME AUTEUR

Aux Editions Gallimard LA RECONSTITUTION, LE MARECAGE, roman roman

LE THEOREME

DE LA CERISE

La cerise n'est pas, comme on l'a longtemps cru, un fruit qui pousse sur le cerisier, mais un accessoire destiné à agrémenter les gâteaux. Et ledit accessoire agrémente aussi les conversations, les débats, les analyses... Le temps des cerises, de fait, a résolument investi l'espace du langage en l'enrichissant d'une métaphore aujourd'hui très en vogue. «La cerise sur le gâteau» se présente, dans son usage langagier, sous la forme légèrement paradoxale d'un concret appliqué à l'abstrait. D'inspiration plutôt pragmatique, voire prosaïque, l'expression est appelée à la rescousse pour asseoir définitivement une affirmation. Il s'agit d'apporter, dans une description, l'ultime touche, celle qui parachève, ou, dans un raisonnement, l'argument suprême, celui qui fait mouche. Mais elle introduit dans le discours un rien de sensualité sur un horizon de gourmandise. Ce qui en fait une formule somme toute un peu vulgaire. D'ailleurs, bien qu'on la parle si volontiers, on répugne toujours à l'écrire: le recours à la pâtisserie pour étayer une démarche de l'esprit relève peu ou prou de la faute de goût. L'expression fleurit cependant sur des bouches fort distinguées. Si elle est parvenue à pénétrer des cercles qu'on imaginait hors d'atteinte, c'est qu'en vérité ils ont été son creuset et qu'ils demeurent son «biotope» naturel: l'élite journalistique, certains intellectuels et même les gosiers raffinés des technocrates, cette aristocratie de notre temps. Elle a intégré le registre d'un certain langage codé qui fait de quelques locutions, pour les initiés, autant de clins d'oeil ou de références complices. La métaphore est aussi inattendue que son succès. Elle évoque «la goutte d'eau qui fait déborder le vase ». Mais on se situe en ce dernier cas dans un contexte négatif: tandis que la cerise prend place sur fond de franche positivité. En elle-même, la formule

serait plutôt l'équivalent de la fameuse expression anglaise « last but not least ». Elle marque un point d'orgue, qu'on annonce ainsi qu'on recule pour mieux sauter, non sans ménager un certain suspense: « Et maintenant, mesdames et messieurs, la cerise sur le gâteau: ... ». Cette petite cerise est polysémique et survalorisée. Elle signifie à la fois ce qui accomplit et porte à la perfection, ce qui domine l'ensemble d'une démonstration (<<pourcouronner le tout») et ce qui est le plus savoureux, le meilleur, ce meilleur qu'on garde pour la fin -bref, le dessert du dessert! Quant à sa force séductrice, elle la trouve sans doute dans son pouvoir de distanciation. Elle dédramatise les sujets trop sérieux: tout cela n'est après tout qu'une affaire de décoration pâtissière! Elle y introduit un léger recul, une pincée d'humour qui suggèrent une impression de maîtrise. Elle appartient à cette catégorie des expressions apparues on ne sait où et qui, par imprégnation, se propagent de locuteur en locuteur. Elle éveille, comme elles, plusieurs questions. L'une touche à l'énigme de la genèse. De quelle bouche, quel jour, à quel endroit, dans quelles circonstances a-t-elle jailli? Une autre concerne la dynamique de la diffusion. La circulation des locutions verbales, le «trafic» des métaphores (au double sens, commercial et routier, du terme) demeure opaque. Ces expressions empruntent des voies secrètes, suivent un cheminement mystérieux, moins géographique que social, pour devenir les tics de langage d'un milieu, plus que d'un lieu. S'ajoutent enfin les aléas de l'évolution. Toute formule, en cheminant, s'éloigne de sa source originelle, elle subit, comme la lumière, la diffraction de l'espace qu'elle traverse pour se retrouver partiellement dé-signifiée, partiellement re-signifiée. Ainsi notre expression a-t-elle supporté un double éloignement. D'abord, elle s'est largement coupée de son champ de référence originel, champ culinaire, pâtissier, gastronomique... On a depuis longtemps perdu de vue les cuisines enfumées et odorantes, les fins d'agapes joyeuses, les salons de thé paisibles, et même les vergers bourdonnants de juin... Elle s'est éloignée surtout de son objet-modèle et des relations qu'entretiennent, en lui, la cerise et le gâteau. Dans la pâtisserie 8

proprement dite, ce rapport consacre la prééminence du second sur la première. On n'est nullement là en effet dans la situation du clafoutis, où la cerise est consubstantielle à l'objet: retirez les cerises, vous n'aurez plus de clafoutis! C'est la preuve par l'élision. Dans le cas qui nous occupe, la réalité est toute différente. Même si la cerise est toujours confite, et si l'idée de confit implique celle de concentration pour en faire une sorte de quintessence du fruit, elle n'est pas pour autant l'essence du gâteau. Si vous retirez la cerise, le gâteau reste le gâteau, de la même façon que l'homme au chapeau demeure un homme lorsqu'il ôte son chapeau. Comme le chapeau pour l'homme, la cerise n'est pour le gâteau qu'un cOlnplément superfétatoire et inessentiel : contingent. En d'autres termes, sans la cerise le gâteau est toujours gâteau, alors que sans le gâteau la cerise n'est que cerise. C'est le gâteau seul qui l'élève à la dignité de cerise-sur-Ie-gâteau. Or, dans l'usage qui est fait des mots, la cerise tient le maître rôle. Il suffit d'ailleurs de reprendre ici la technique de l'élision: retirons la cerise de l'expression et cette dernière abandonne tout sens. Mieux encore, dans la formule telle qu'on l'applique, la cerise devient la vérité du gâteau. Comme elle devient le sommet du discours: au sein d'une argumentation, la «cerise» constitue un apogée, la clé de voûte de toute la construction. Du coup, elle annexe l'ensemble de l'espace sémantique et se retrouve hypertrophiée. Mais dans cette démesure même, elle finit par être au gâteau ce que l'arbre est à la forêt lorsqu'il la cache. Si bien qu'on est enclin parfois à se poser la question: certes, la cerise est sur le gâteau, mais où est donc le gâteau sous la cerise? De là cette vérité de circonstance, qu'on pourrait nommer le théorème de la cerise: lorsque la cerise est sur le gâteau, on en oublie le gâteau qui est sous la cerise! D'où aussi cette morale, de portée plus générale: dans notre monde où le visible est roi, l'accessoire dérobe l'essentiel.

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LE QUEMANDEUR

DU METRO

- Mesdames et messieurs, je m'excuse de vous déranger... Le personnage semble surgir par génération spontanée. On ne l'avait pas remarqué. Il pouITait être l'un des passagers qui se serait détaché de l'agrégat des autres voyageurs pour se porter sur le devant de la scène et déclamer son monologue. Il n'est pas négligé. Souvent, le visage est encore intact: c'est dans la voix que la dérive a commencé. L'orateur s'excuse, donc. Il sait que nous sommes très sollicités. Il se présente, livre son état civil, son prénom, son âge, éventuellement sa situation judiciaire (<< sors de prison ») ou je sérologique (<<je suis séropositif»). Puis il formule sa demande, toujours liée à des exigences sociales réductibles à un impératif de propreté -demeurer propre, physiquement (prendre une douche) et moralement (rester honnête)- ou à un devoir parental (élever un nouITisson). Il invite chacun à donner ce qu'il peut, s'il le peut. Souvent il propose un journal ou un quelconque «guide », s'inscrivant ainsi dans une logique apparemment mercantile d'échange de services: il s'agit, là encore, de préserver une dignité. Puis, invariablement, il remercie avant de circuler panni les rangs. Il forme des voeux à l'adresse de son auditoire captif, s'excuse encore, souhaite à tous un bon voyage, une bonne journée, éventuellement un bon week-end ou même, pour peu que la saison s'y prête, de bonnes vacances - histoire peut-être de semer un germe de mauvaise conscience dans l'esprit de ceux qui ont la chance de pouvoir s'en offrir. Ainsi roulent des discours bien apprêtés, bien rodés, pareils à ceux de l'artiste ou du bonimenteur, et qui résonnent des mois durant, aux mêmes heures, sur la même ligne, prononcés par la même voix... Le quémandeur du métro n'est pas, en lui-même, un personnage nouveau de la scène parisienne. Il mérite cependant

d'être distingué du mendiant classique qui inflige au voyageur quelques élans d'hannonica, quelques plis d'accordéon puis déambule dans les travées en tendant sa sébile: «Pour la musique! ». Il n'a à offrir, lui, que son discours, sa détresse ou un ersatz de commerce. Il a fait son apparition au début des années 1990. La crise a multiplié les pauvres. Elle les a multipliés en quantité, ressuscitant la catégorie des pauvres anciens, les indigents, les nécessiteux. Elle les a diversifiés en qualité, leur donnant un visage nouveau. Elle a fait apparaître surtout une nouvelle race de pauvres, plus qualifiés, plus présentables, et dont l'indigence fait scandale. Le miséreux de jadis était toujours un peu coupable: coupable de faiblesse ou de négligence, coupable de s'être adonné à la facilité, à l'un des péchés capitaux, la paresse, la luxure ou l'intempérance. Celui d'aujourd'hui, au contraire, se présente comme victime, et non victime de lui-même mais de la seule crise. D'où l'absence, chez lui, de toute fausse pudeur et une certaine pugnacité qui témoigne, derrière la fatalité, d'une part de révolte. Coexistent ainsi deux figures de la mendicité, comme deux degrés de la déréliction. L'une, classique mais récessive, est passive - celle du gueux posé, exposé sur le trottoir derrière son gobelet d'étain. Elle reste attachée au folklore parisien et n'est pas incompatible, en cela, avec une certaine conception d'un bonheur anarchiste. L'autre, récente mais de plus en plus dominante, est active - celle du quémandeur du métro. Elle incarne au contraire le malheur économique et social. La première s'inscrit dans l'évidence du définitif en affichant l'idée d'un choix d'existence; la seconde, à l'inverse, parce qu'elle est à la fois imposée et refusée, s'efforce de préserver les apparences du provisoire. Le clochard s'assume; le quémandeur du métro se bat. Pour mieux se battre et ne pas sombrer, il appelle à l'aide, réclame un peu d'argent, un ticket-repas (<< pour me dépanner ») ou, mieux encore, du travail (<< quelqu'un pouvait me procurer un petit boulot... »). si Comme si, dans la loterie hoquetante du métro, le gros lot était encore possible... La rhétorique de son discours est simple. Elle relève d'une herméneutique de la culpabilité et de la solidarité, sur fond d'une 12

éthique de la responsabilité. Trois principes en effet gouvernent ce discours. Le premier est celui de l'identification (<< sais qu'en ce Je moment la vie est dure pour tout le monde... »). Manière pour le quémandeur de se poser comme notre semblable et de nous rappeler notre propre vulnérabilité: lui et nous sommes interchangeables. Le second principe est celui de la culpabilisation d'autrui (<< J'ai deux enfants en bas âge », « Je vous souhaite une bonne journée »...). Le troisième est la valorisation de soi (<< Je veux m'en sortir, n'hésitez pas à me proposer une solution »...). On joue là sur le registre non de l'altérité mais de l'identité. Il s'agit d'en appeler à la fraternité et d'éveiller non notre compassion mais notre solidarité. Or nous sommes, par principe, solidaires. Honnis le cas des monologues intenninables où l'intervenant, suprême maladresse, suscite malgré lui le rejet intérieur, la plupart du temps nous ne restons pas, nous ne pouvons pas rester indifférents. Tout juste pouvons-nous feindre l'indifférence. Il n'en demeure pas moins que la solidarité suppose une démarche intellectuelle qui ne porte pas mécaniquement à ouvrir son porte-monnaie. La solidarité est militante; seule la compassion est généreuse. C'est pourquoi, devant ce nouveau discours, nous autres, usagers du métropolitain, balançons souvent entre plusieurs réactions. Première conduite: l'absence. Je n'ai rien vu, rien entendu, l'autre m'est littéralement transparent, d'ailleurs je ne suis pas là, j'ai tant d'autres choses à l'esprit, mon oeil se perd sur l'horizon imaginaire de la rame, ou bien il demeure figé sur la page de mon journal ou de mon livre... Seconde attitude: la négation. J'assume mon refus de solidarité. Je n'ai rien à me reprocher. Solidaire, je le suis déjà par l'institution puisque je paie mes impôts et suis rigoureusement à jour de mes cotisations sociales. Je me sens, je me reconnais impuissant. Je ne peux vider seul la mer avec un dé à coudre; mais je peux dire « non» sans baisser les yeux! Enfin, parfois, la compassion, pas même déguisée en solidarité. Il suffit d'un rien, une faille dans cet appel, un accent de sincérité particulier, un mot, un regard qui touche... Le déclic alors se produit et nous nous abandonnons au plaisir de la bonté. Il peut même arriver que se produisent, tel jour, à telle heure, sur telle 13

ligne, dans telle voiture de telle rame, des accès de bonté collective, une soudaine épidémie de générosité - car la générosité, comme le rire, est contagieuse. Que l'on s'ouvre ou que l'on se ferme, peut-être le fait-on en vertu de la même pulsion, et sous l'empire de la même vision: une image de soi-même que l'on aimerait conjurer (alors on s'ouvre et l'on donne) ou qu'on préfère dénier (et l'on se ferme). Le quémandeur du métro n'est rien d'autre qu'un miroir que tend devant nous, sans répit ni ménagement, notre modernité défaillante.

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VIAGRA, MOLECULE

DU PLAISIR

La pilule contraceptive était la molécule de l'amour sans le risque de grossesse. Viagra est la molécule du plaisir sans l'exigence de l'amour. Elle pennet non seulement de stimuler mais de simuler le désir en arborant ses signes. Il faut remonter quasiment à la découverte de la pénicilline, ou à celle du vaccin contre la tuberculose, pour qu'un médicament rencontre pareil écho. Même l'AZT ou les trithérapies anti-sida, même le Prozac, la pilule de l'optimisme, n'ont pas bénéficié d'une telle presse. Et quoique la prophétie suppose un jugement bien sévère sur l'état de fonctionnement du mâle occidental, Viagra, remède-miracle contre la déficience masculine, est donné pour le best-seller de la phannacopée à venir. Le plus frappant, d'emblée, fut l'ambiguïté de l'annonce de sa découverte, l'infonnation balançant entre triomphalisme et badinerie, le commentaire mêlant ensuite le sérieux et le dérisoire, le médical et le graveleux. On nous a présenté en effet un remède contre l'impuissance - destiné donc en principe à une minorité- tout en laissant entendre, avec force clins d'oeil, que le produit pourrait s'adresser aussi à un public beaucoup plus vaste dès lors qu'il était utilisable comme stimulant: non plus l'impuissance mais la surpuissance! Ainsi, on nous annonçait moins l'apparition d'un nouveau remède que celle d'un aphrodisiaque (et c'est le moment précis où l'on quitte la sphère de la thérapie pour celle de la gaudriole). En fait, cette ambivalence est celle du produit lui-même. Le mot « viagra », en français, n'a pas de signification précise. Mais il possède sa force propre. Il contient le mot « vie» et l'on nous a vite livré sa signification profonde: Viagra est la pilule de la vIgueur.

Cette vertu particulière de remède à la débâcle virile n'est d'ailleurs qu'un effet secondaire d'une substance mise au point par la médecine anglaise dans un tout autre but: les propriétés vasodilatatrices du sildénafil (s'il faut l'appeler par son nom), grâce à leur action bénéfique sur les artères coronaires, pennettent de lutter efficacement contre l'angine de poitrine. Mais l'effet secondaire devient ici le principe premier, et le récréatif prend le pas sur le thérapeutique. On sait que le langage juridique distingue les armes par nature et les armes par destination. Viagra est un médicament par nature susceptible de devenir aphrodisiaque par destination. Passage du cardio-vasculaire au sexuel, puis du remède à l'excitant: il y a là double détournement de molécule. Dans ce détournement réside le secret de son succès. A ce succès Viagra est voué d'abord parce qu'il rejoint un rêve sans âge. Cette pilule-là, on l'attendait depuis que le monde est monde, depuis en tout cas que l'homme est homme, c'est-à-dire la composante mâle d'une espèce où la copulation est possible en pennanence, et l'abstinence à peu près inconnue ailleurs que dans les couvents. Au jardin d'Eden, Adam a dû être le premier à s'inquiéter des perfonnances de son organe, et dans l'inconscient collectif de ses descendants perdurent toutes les hantises liées à la capricieuse diversité de ses états, de la flaccidité à l'arrogance, de la démission à la gloire. On connaît les vieilles angoisses: crainte des forces maléfiques susceptibles de «nouer les aiguillettes », recours aux amulettes pour conjurer le mauvais sort, rémanence, dans le subconscient contemporain, du complexe de castration. D'où la place privilégiée réservée, dans l'imaginaire de la chimie, aux produits miraculeux. L'aphrodisiaque y est promu substance-reine, pierre philosophale du corps. On sait le sort depuis longtemps dévolu à certaines plantes (gingembre, épices...) ou à certains produits (poudres de cantharide, corne de rhinocéros...) comme auxiliaires du désir. L'industrie pharmaceutique ne fait aujourd'hui que prendre le relais de la magie. Mais elle est une magie qui réussit. Car elle accomplit le miracle: Viagra est ce grigri enchanteur qui vous métamorphose un pénis en phallus, et vous convertit un eunuque en satyre. Ce remède magique répond surtout à l'attente de notre époque, aux besoins d'une société régie par l'austère morale du zéro-défaut 16