Zimbabwe

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296291775
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1---

Collection Afrique 2000/L'Harmattan
Dernières parutions FONTAINE Michel: Santé et culture en Afrique noire

- Une

expérienceau Nord-Cameroun,320 p.
mique et perspectives, 360 p.
.

,

GREGOIRE Luc-Joël: Le Zimbabwe - Evolution éconoKAMGA~G Hubert: Au-delà de la Conférence Nationale Pour les Etats Unis d'Afrique, 252 p. MAIGA Mahamadou : Le Bassin du fleuve Sénégal de la Traite négrière à la Coopération sous-régionale, 320 p. POCHON Jean-François: Zimbabwe, une économie assiégée, 272 p.

SIKOUNMO Hilaire: Jeunesse et éducation en Afrique Noire, Préfacé par Pierre Emy, 192p. -

L'Afrique Australe à L'Hannattan
Dernières parutions DIA KASSEMBÉ : Angola - 20 ans de guerre civile - Une femme accuse, 304 p. JACQUIN Claude: Une gauche syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), préface de Jean Copans, 230 p. JEANNOTAT Claire-Marie: Histoire inavouée de l'apartheid - Chronique d'une résistance populaire, 272 p.

Jean-François POCHON

ZIMBABWE
UNE ÉCONOMIE ASSIÉGÉE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

DU MEME AUTEUR

-

Dialogue Nord-Sud et Nouvel Ordre Economique International (2 tomes) ,. ouvrage Socorel Ministère du Commerce et Industrie, Libreville, 280 pages, 1986 et 1988. - Ouverture et croissance: le contexte international de l'échange. L'exemple du Gabon; ouvrage Socorel Ministère du Commerce et Industrie, Libreville, 270 pages, 1987.
Chiffres-clés du commerce extérieur. PartenanaJ

-

commercial et négociations internationales; ouvrage Socorel Ministère du Commerce et Industrie, Libreville,
~OO pages, 1988.

- ainsi que de nombreuses études, et divers articles dans Marchés Tropicaux, GéopolitiqueAfricaine...

@ L'HARMATIAN, ISBN:

1995

2-7384-2652-2

Ftenaercienaents
L'auteur tient à remercier tous ceux qui, de près ou de loin, l'ont aidé à mener à bien ce projet d'ouvrage et ont contribué à sa réalisation. Plus particulièrement, ses remerciements vont à l'Office Central de Statistiques du Zimbabwé (Central Statistical Office, CSO) qui lui a ouvert ses archives; aux entreprises, administrations et anonymes du Zimbabwé. qui, par leur accueil, leurs informations ou leurs propos l'ont aidé à mieux comprendre le pays; au Groupe de la Banque Mondiale représenté à Harare, et à Line Gery-Pochon, Directrice de l'Organisation des Nations-Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) à Harare pour la documentation et la logistique fournies; ainsi qu'au service culturel, au service commercial (poste d'Expansion Economique) et à l'Ambassade de France au Zimbabwé pour le soutien apporté dans la collecte des données et la rédaction du manuscrit initial. Ses remerciements s'adressent également à Patrick Guillaumont, qui outre d'avoir accepté de préfacer ce livre, est avec son équipe du CERDI de Clermont-Ferrand un des promoteurs de l'analyse économique des pays africains, et le propagateur en France de l'approche du développement en terme d'absorption à laquelle cet ouvrage se réfère. Enfin, Michel Mondon et Nelly Fautrat (SOSEDIS) depuis les vertes prairies de St Sauveur La Pommeraye, ne sauraient être oubliés pour s'être astreints, des jours durant, à

composer ce texte et à transcrire les ultimes hiéroglyphes dus aux caprices de la plume et des circonstances. Qu'ils trouvent tous ici l'expression de ma gratitude. Il reste, bien entendu, que les opinions émises ne sauraient engager que leur auteur.

<<14

mes parents qui m'ont tant donné,

A Line dont le tendre soutien s'étend bien au-delà du quotidien, A Joran et Kevin, deux petites têtes blondes qui parlent si souvent du Zimbabwé»

TABLE DES MATIERES

Avant..Propos

.................

15 19 20 23
27 29 29 32 39 43 44 46 50 57 59 59 64 73

Introduction - Un pays atypique...................................... 1- L'atypisme du Zimbabwe......................................... 2- Interrogations autour du modèle............................... 1èrepartie - Aux origines du modèle................................ Chapitre 1 - Un profil de spécialisation unique............ 1- Des ressources minières abondantes et variées générant d'importants flux de rente.......................... 2- Une agriculture dynamique et compétitive fournissant le marché et dégageant des surplus............................ 3- Une industrie diversifiée et intégrée, tournée vers le marché intérieur et l'exportation............................... Chapitre 2 - L'enracinement historique de l'atypisme... 1- Une colonie de peuplement ancienne........................ 2- Un système colonial particulièrement inique............ 3- La sécession de l'Um (1965-1979).......................... 2fme partie - Les années d'illusion................................... Chapitre 1 - La victoire en chantant: la fuite en avant de 1'UD/........................................................ 1- Les avatars du modèle ancien............................ 2- Le triomphe de l'UDI : l'autosuffisanceJ tout prix.. 3- L'exception manufacturière: le germe de difficultés .

Chapitre 2 - Oedipe-roi: la poursuite du modèle dans

l'indépendance

.

1- La politique officielle de réconciliation nationale.. ... 2- L'alliance objective de l'Etat et du capital national... 3- Les motivations de l'alliance............................. 3mte partie - Le modèledans l'impasse......................
Chapitre 1 - Stratégie: la panne. .. . .. .. . .. .. .. .. . . . . .. . . . .

83 84 91 96 103 107 107 114 124 133 133 140
155 159 160 163 173 179 180 188 194
205

1- L'ajustement par le bas...................................
2- Le développement hypothéqué. . .. . . . . . . . .. . . .. .. .. . . .. .

3- Les politiques en question...............................
Chapitre 2

- La

régulation contre la croissance........

1- Les correctifs.............................................. 2- Les correctifs contre le capital..........................
4mte partie

- Au carrefour du dysfonctionnement.........
- Le heurt de deux logiques....................

Chapitre 1

1- La logique du suréquilibre .......... 2- L'économie du déséquilibre.............................. 3- Vers l'implosion du modèle.............................. Chapitre2 - L'arsenal du Code d'Investissement........ 1- Les modalités du Code Zimbabwéen.................... 2- Les mesures d'assouplissement de 1993 : un faux
départ. ........................................................

3- Le paquet de 1994 : un tournant 1.......................

Conclusion - Et maintenant: sortir de l'économie
assiégée. ........... ...... ..... ... .............. .... .

1- L'atterrissage forcé
2- Où l'ajustement questionne le modèle

206

...............

212

Annexes (1 à 7) 1 à 6 : Tableaux économiques Rhodésie-Zimbabwe 7: Le code des investissements. ... ...

..,

221 222 235

G los s air e..........................................................
Bibliographie. Liste des . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .. . . . . . . . . . . tableaux. .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

251 255 11

Liste des tableaux (Annexes 1 à 6)
1. a) Les indicateurs de croissance (Rhodésie) b) " " " (Zimbabwe) 2. a) Structure du PIB (Rhodésie) ....
b) " le (Zimbabwe)

222 223

..

224
225

3. a) Commerce extérieur (Rhodésie) b) " " (Zimbabwe) 4. a) Géographie des échanges (Rhodésie) b) " " (Zimbabwe) 5. a) Balance des paiements (Rhodésie)
b) " " (Zimbabwe)

226 227 228 229 230
231 232 233

6.

a) Schéma de l'économie assiégée b) "" (Zimbabwe)

............ (Rhodésie) ...

11

"Les Africains ne devraient pas se mentir à eux-mêmes en affirmant qu'ils avaient réalisé de grands progrès"
(Y. Museveni, Président de ['Ouganda).

"Les réglementations subsistantes sur le contrôle des changes vont être abolies afin d'alléger le poids de l~ bureaucratie, d'éliminer la corruption, et plus encore pour renforcer la confiance des investisseurs (...). Mais nous devons garder l'objectif de réduire dès que possible l'importance de l'aide étrangère dans la gestion de notre économie" (D. Arap Moi, Président du Kenya). (propos rapportés par l'AFP et reproduits dans Marchés Tropicauxdu 17/12/93). "Ceux qui arrivent au Zimbabwé après le Mozambique, ou la Zambie, où rien ne réussit, où le cynisme empoisonne tout, disent retrouver leur foi en l'Afrique et que, pour une raison ou pour une autre, le Zimbabwé est unique en Afrique du fait de l'énergie créatrice de ses habitants. Ils sont fiers d'eux. ... Ainsi pouvez-vous entendre un Noir observer au sujet de la Zambie ou du Mozambique: 'ils ne savent pas s'y prendre, nous allons leur montrer'. Cet amour-propre, voire cette présomption, est le prolongement de l'amour d'euxmêmes et de "leur" pays que cultivaient les Blancs de Rhodésie du Sud, un amour qui se perpétue bien que le pays leur ait échappé". (D. Lessing, "Rired'Afrique, voyages au Zimbabwé", Ed. Albin Michel, 1993).
13

NOTA

M

= million

MM

= milliard

Evolution du taux de change (voir Annexe 1) : Base 1993: 1994 (10 mois): US$ = Z$ 6,5 et Z$ = 0,9 F US$ = Z$ 8,2 et Z$ = 0,65 F
(taux commercial)

Tableaux statistiques:

voir Annexes 1 à 7.

Références des auteurs cités et documentation bibliographie. Sigles: voir Glossaire.

utilisée:

voir

14

AVANT-PROPOS

Le présent manuscrit dans sa version initiale - celle d'un simple article au contenu forcément sommaire - devait constituer la partie économique d'un ouvrage collectif plus général sur le Zimbabwé, publié avec le concours du Ministère français des affaires étrangères. S'il n'en a rien été et si ce petit livre voit finalement le jour, c'est pour une raison unique, mais majeure, à laquelle s'est immédiatement rangé l'éditeur. Au moment où l'Afrique australe bouge et s'ouvre, en Afrique du Sud bien sûr, mais aussi au Malawi et au Mozambique après la Namibie et la Zambie, il est apparu utile d'attirer l'attention des décideurs économiques en consacrant des développements plus substantiels à l'autre "grand pays"l de la région: le Zimbabwé.2

1 Si l'on prend les chiffres (1990, en US dollars) de la Southern Development Community (SADC) portant sur les dix pays de la zone, le Zimbabwé arrive en seconde position pour le PIB avec $ 5,3 M derrière l'Angola (7,7 M), à la troisième place pour la population (10 M d'habitants) après la Tanzanie (24,S M) et le Mozambique (15,4 M), et il place six de ses entreprises panni les dix premières de la région pour les avoirs (classement du Southern African Economist). L'Afrique du Sud, avec un PIB de $ 91 M et une population de 36 M d'habitants, fait par comparaison tout bonnement figure de mastodonte. 2 Les livres en français sur l'économie du Zimbabwé sont peu. nombreux. Voir bibliographie. 15

Sans connattre pour l'heure les démons de changements

spectaculaires mais les choses pourraient changer -, le
'-

Zimbabwé n'en possède pas moins de fortes potentialités, un parcours et un modèle éco-social originaux, en même temps qu'il représente un tlot de stabilité et qu'il occupe - encore une position de leader économique en Afrique SubSaharienne. Bref, voici réunis tous les ingrédients d'un atypismeà faces multiples qui font que le pays tranche dans le contexte africain, et ne manque pas d'attrait pour l'investisseur étranger. A ces divers titres le Zimbabwe mérite que ses choix de naguère, produit des méandres de l'Histoire, soient explicités. Afin d'éclairer le présent et de mesurer l'emprise d'un modèle en bout de course devenu encombrant, pour mieux appréhender les enjeux de l'ajustement et envisager l'avenir. Pays atypique d'Afrique s'il en est, pourvu à la fois d'une "classe" d'entrepreneurs authentiques, d'une base économique solide (agriculture, mines, industrie, services), d'infrastructures développées - bureaucratie en prime -, le tout en état de marche apparent. Pays attachant par son histoire, sa culture, et son caractère multiracial; étonnant par son mental et son mode d'organisation très "britannique" pour les latinisés que nous sommes; encore méconnu du monde francophone malgré ses 700.000 visiteurs annuels en provenance des cinq continents, et ses £ 400 millions (3,3 milliards de francs ou US$ 600 millions) investis par les
patrons d'Albion.
3

le Royaume-Uni est le second partenaire commercial derrière l'Afrique du Sud. Pour sa part, la France est le 6° fournisseur avec environ 220 MF, et importe pour 180 MF (tabac, ferro-alliages, textiles). Selon le Poste d'Expansion Economique d'Harare, 15 sociétés françaises sont présentes directement ou par le biais de participations (BNP, Société Générale, Air France, Aéro-Spatiale, Elf, Péchiney, Coyne et Bellier...) dont 4 représentent des investissements directs (Total, Rhône Poulenc, Carnaud Metal Box, Peugeot avec Leyland). 16

3

Pays méconnu mais pas inconnu. Car le Zimbabwé d'aujourd'hui n'est autre que la Rhodésie (du Sud) de jadis, celle de Cecil Rhodes et des Pères Fondateurs, comme celle de Ian Smith et de l'indépendance "blanche" (Unilateral Declaration of Independence -UDI- 1965). Leurs descendants détiennent toujours les clés de l'économie, même s'ils ont dû laisser les rênes du pouvoir aux anciens combattants de la guerre de "libération nationale", et reconnaître une seconde indépendance, noire cette fois, en 1980. De cette ambiguïté, dont le pays s'est accommodéd'emblée et qui n'a pas été sans avantages, sont aussi nés des problèmes qui rétrospectivement ne rendent pas les choix d'hier particulièrement légers à assumer. Car le Zimbabwé, chaussant en cela les bottes de la Rhodésie d'antan, incarne aussi un modèle économique statique, qui le moins qu'on puisse dire n'a guère évolué dans ses fondements. Longtemps replié sur un modèle forgé par les colons rhodésiens, fonctionnant à l'envers car reposant sur la pointe

de la pyramide sociale - mais non exemptd'efficacité- le
pays a vécu de nombreuses années comme une" économie assiégée". D'abord, de l'intérieur,en tant que prisonnière du mental, avant de l'être aussi de l'extérieur à l'UDI, sous l'impact des sanctions décrétées par la communauté internationale. En reprenant le modèle à son compte en 1980, tout en cherchant à lui imprimer une autre logique pour servir ses objectifs sociaux, le nouveau pouvoir a reconduit des structures du passé visiblement trop étroites pour ses légitimes ambitions. En ratant le coche de l'ouverture, le Zimbabwé
s'est alors enfermé dans l'économiedes déséquilibres. Aujourd'hui, là comme ailleurs, le pays cherche à s'''ajuster''. L'opération comme partout s'avère délicate, coûteuse en espoirs déçus et maillée de renoncements. Mais là comme nulle part elle questionne le modèle et interroge son devenir. Car l'équation à résoudre n'est rien moins que la
sortie de l'économie assiégée. Elle n'est pas sans coût, mais son

17

prix est aussi le viatique pour un nouveau départ. Sinon la fin de ce siècle chevauchant un modèle moribond, promet d'être difficile. L'objet de ce livre est d'expliquer comment on en est arrivé à l'impasse actuelle - qui au départ n'avait rien d'inéluctable - et de dresser l'esquisse d'un plan de sortie pour négocier le virage de l'an 2000.
.

Une impulsiona été donnée en 1994 avec des mesures

financières qui incontestablementvont dans le bon sens. Peutêtre est-ce un tournant? Il demande néanmoins à être confirmé. Car trop souvent, vu d'Harare, les meilleurs discours se sont trouvés engloutis dans les sables du quotidien ou les démembrementsde l'hydre bureaucratique. Fruit d'une analyse mûrie sur place, se voulant moins un recueil de données mettant le pays en carte, que le résultat d'une mise en perspective, cet essai s'adresse autant aux décideurs pressés, soucieux d'aller à l'essentiel et de s'informer sur le climat d'affaires, qu'aux connaisseurs des réalités africaines et australes, habiles exégètes, ou aux esprits ouverts non victimes de l'afro-pessimisme ambiant. Puisse le lecteur trouver dans ces lignes le résultat d'une réflexion, certes sans complaisance, mais jamais désabusée.

Jean- François Pochon Hararé (Zimbabwé)/ Saint Martin de Bréhal (Manche) Novembre 1994.

18

INTRODUCTION

UN PAYS ATYPIQUE

Les économies africaines présentent nombre de traits communs au plan des spécialisations commerciales (modèles primo-exportateurs),du managementpublic-la "gouvernance"des performances réalisées et de l'expression démocratique qui frappent l'observateur. Ils expliquent l'afro-pessimisme ambiant, le tarissement des flux privés, et pour finir l'impasse dans laquelle nombre d'entre elles se trouvent engagées, aboutissant à ce que Zaki Laïdi appelle de manière générique la "marginalisation internationale" du continent. Le Zimbabwé, pour des raisons qui lui sont propres, échappe dans une large mesure aux typologies usuelles. Que ce soit au plan économique, social ou politique, il accumule les particularismes.

19

1 - LIatypisme du Zimbabwé
Les particularismes du Zimbabwé peuvent être appréhendés à trois niveaux: économique, social, politique. i) Le Zimbabwé offre en premier lieu une économie au profil unique. Le pays possède un mode de spécialisation exceptionnel, reposant sur une forte assise productive et un grand nombre de produits, et fondé sur un triptyque rare, associant agriculture, mines et industrie. Un tel socle économique ne se retrouve nulle part ailleurs en Afrique, à l'exception - et à une autre échelle - de la République SudAfricaine (RSA). Il en résulte un relatif équilibre entre des secteurs productifs assez bien articulés, avec notamment une agriculture dynamique qui n'a pas été sacrifiée, une industrie maillée et diversifiée, ainsi qu'une large base extractive (or, métaux ferreux et non ferreux). Cela lui a permis de générer une croissance, sinon mieux balancée, du moins impulsée par un plus grand nombre de moteurs, donc moins sujette à priori aux défaillances générales. Le Zimbabwé s'est en outre doté d'infrastructures d'accompagnement plus que décentes (routes, chemin de fer, hydraulique villageoise) et d'un système de maintenance efficient, qui compensent en partie le handicap de l'enclavement géographique. Il a aussi amorcé une rare décentralisation des activités économiques, et promu un type de développement rural, situé aux antipodes de l'économie d'enclave, donnant l'impression que la campagne, même si c'est de manière extensive, a été façonnée par l 'homme. Enfin, le Zimbabwé a de tout temps marqué sa préférence pour un mode de développement fortement intraverti. Ce dernier, que l'on peut qualifier d'historique dans la mesure où il déborde nettement la période contemporaine, a érigé l'autosuffisance en totem, la substitution des importations en viatique, et favorisé une croissance endogène et une limitation plutôt drastique de la dépendance extérieure. A la longue ces

20

options ont fmi par laisser leur empreinte dans le paysage, au point de faire du Zimbabwé une économie peu ouverte. Sans doute est-ce là, dans le contexte actuel, son plus grave travers. Car globalement les éléments décrits contèrent une somme d'atouts indéniables. Non seulement pris dans une perspective continentale africaine, mais plus généralement dans l'optique du développement comparé des pays du Tiersmonde. ii) C'est ensuite une sociétému/ti-racialeen transition au paternalisme plutôt excessif, mais vivant en relative harmonie depuis l'indépendance à défaut d'être véritablement intégrée. Là encore atypisme. D'abord caractérisé par l'existence d'une bourgeoisie d'affaires entreprenante et faiblement compradore - mais très majoritairement blanche - l'émergence de "black businessmen" dont le poids politique tend à compenser la faible représentativité économique, et l'essor d'une classe moyenne qui, dépassant les contours d'un secteur public tentaculaire accrédite l'idée d'une certaine mobilité sociale. Atypisme marqué ensuite par la double prégnance d'un esprit pionnier et d'un fort sentiment national. Traversant le clivage communautaire Blancs-Noirs pour transparaître chez les descendants des "settlers" (colons) comme chez les "camarades" du parti et les vétérans de la guerre de libération, il s'incarne dans la philosophie du homegrown(littéralement: grandi chez soi, maison). Cette philosophie, jointe à la docilité des masses héritée de la période coloniale et de pouvoirs forts, expliquent la grande faculté d'absorption mentale des agents économiques, tant en ce qui concerne les incohérences des politiques gouvernementales et les excès de la régulation étatique, que les conséquences de la pénurie de devises ou les facéties de bureaucratie.
iii) C'est enfin une stabilité politique à contre-courant des bouleversements à l'oeuvre sur le continent. Frappés au coin 21

du pragmatisme idéologique et du réalisme (tardif) en matière économique, l'agitation des idées et l'esprit de réforme confinent à l'apathie depuis l'unification en 1988 des deux mouvements radicaux noirs créés dans les années soixante (ZAPU et ZANU)4 en un parti hégémonique (ZANU - PF)5 qui laisse peu de place à l'opposition. Celle-ci, encore divisée malgré les regroupements en cours, velléitaire dans sa contestation du pouvoir, hormis sa dénonciation à tout va de la mauvaise conduite des affaires du pays, en particulier au plan économique ("mismanagement"), est confuse sur le contenu de l'alternance qu'elle propose. L'émergence d'un nouveau pôle au centre de l'échiquier (le parti du Forum, lancé officiellement au début de 1993) devrait distiller un peu de sang neuf dans le landerneau politique, champion de l'immobilisme jusqu'à cette date. Héritier du courant libéral né dans les années soixante-dix au sein de la communauté blanche par réaction à Ian Smith, partisan de l'ouverture économique et de l'abandon des vieilles chimères, le Forum a réussi à rassembler un certain nombre de partenaires sociaux (Blancs et Noirs) autour du thème du changement. Il lui reste néanmoins, dans la perspective des élections de 1995, à faire la démonstration de sa capacité à mobiliser au-delà de l'élite urbaine, afin de

4

ZAPU : Zimbabwe African People's Union, formée en janvier 1962

après l'interdiction du National Democratie Party (NDP), et avatar du Southern Rhodesian African National Congress (SRANC), mouvement d'inspiration syndicale créé par Joshua Nkomo en 1935 et interdit en 1958. ZANU : Zimbabwe African National Union, créée en août 1963 à la dissolution de la Fédération d'Afrique Centrale Guin 1963) par le Révérend N. Sithole (Président), L. Takawira et R. Mugabe (Secrétaire Général, puis Président à partir d'août 1977). 5 PF pour Patriotic Front, sigle utilisé par les radicaux noirs à partir d'octobre 1976 (Conférence de Genève sur le conflit Rhodésien) pour se distinguer des nationalistes favorables à une collaboration ouverte avec le Rhodesian Front (RF, radicaux blancs) de I. Smith, parmi lesquels figure l'Evêque A. Muzorewa et son United African National Congress (UANC). 22

représenter une alternative crédible de gouvernement. Face à la machine électorale du parti dominant, l'échéance risque d'apparaître cette fois un peu courte pour menacer sérieusement le pouvoir en place.
2 - Interrogations autour du modèle

Cette somme d' atypismes, dont les racines plongent datls les méandres de l'Histoire, constitue le lit d'un particularisme bien établi et fonde la spécificité d'un modèle qui à maints égards, et comme on va s'employer à le démontrer, s'apparente à celui d'une économieassiégée.Si ses motivations sont en grande partie internes et d'ordre informel (mentalités, système de valeurs, organisation sociale), elle n'en continue pas moins d'exercer un attrait considérable compte tenu de l'exception historique qu'elle incarne, de l'originalité des paramètres qui la sous-tendent, de ses bonnes performances antérieures, et de l'énormité du potentiel national. De manière indéniable, le modèle suivi a permis de faire du Zimbabwé une des rares économies semi-industrialisées du continent, figurant comme leader de premier plan en Afrique Sub-Saharienne (Maghreb et R.S.A. exclus). Au-delà de la dotation factorielle exceptionnelle tirée de la nature (matières premières), il faut y voir des avantages comparatifs construits par l'homme, et étayés par des stratégies de développement volontaristes. Combien de temps cette position de pointe pourra-t-elle cependant être tenue? Après avoir fonctionné naguère sans doute trop bien, mû du temps de la Rhodésie par des ressorts économiques puissants comme I'import-substitution, I'autosuffisance, Ie cycle épargne-investissement productif, la croissance, ou encore l'équilibre des finances publiques, le modèle n'a pas su évoluer avec l'indépendance. Ces courroies de transmission, étroitement liées aux particularités du contexte politique
23

incarné par la domination de la minorité blanche descendante des colons, et aux spécificités d'un système social fondé sur le dualisme sodo-économique racial, se sont révélées incapables d'intégrer les transformations nécessaires pour relever les défis posés au Zimbabwé indépendant. Citons dans le désordre : déficit social, croissance asymptotique, poids de la démographie, emploi, insertion dans la compétition internationale, retournement de mentalités prisonnières de l 'histoire, conversion démocratique. De sorte qu' aujourd 'hui le modèle se trouve à la croisée des chemins, interrogeant le passé sur le cheminement l'ayant mené insidieusement à ce qu'il faut bien appeler une impasse, scrutant l'avenir quant aux chances d'un auto-retournement modulé, interpellant l'observateur sur les modalités et le coût d'une sortie "à chaud". Disons le tout de suite: si les mentalités ne sont pas inversées, - ce qui implique pour les Blancs comme pour les Noirs de rompre avec leurs comportements traditionnels; si le politique ne se décide pas à un aggiornamento - ce qui affectera sans doute son ego, mais devrait à l'opposé du credo et des pratiques antérieures stimuler l'initiative privée et libérer le potentiel - ce sera la plongée, conduisant mathématiquement à la banalisation du pays et à l'alignement sur la triste moyenne des performances continentales. Bref, casser les structures anciennes et les rentes, définir de nouvelles règles pour le jeu de l'économie, dégager l'horizon des acteurs; autrement dit reformuler le modèle et changer son environnement. Voilà les racines de l'équation. A l'inverse, un retournement volontaire, conscient et programmé de "l'économie de siège", s' appuyant sur une stratégie authentique, menée dans un réel esprit d'ouverture et tournant résolument le dos au passé, devrait avoir des effets positifs: faciliter l'injection de capitaux neufs (notamment étrangers), favoriser la mise en valeur de ressources nationales - y compris entreprenariales -, doper la créativité et l'emploi,

24

hâter la refonte des structures. Au bout du compte, aider à tourner la page de l'UDI6 et de la première décennie - gâchée - de l'indépendance, et accélérer la transition vers un nouveau modèle, plus consensuel, moins bureaucratique, plus performant économiquement, politiquement. et socialement. Alors de la peine et des larmes? A court terme assurément. Mais pas pour le même devenir. Pour l'heure, et malgré le manque de recul qui rend forcément le jugement téméraire, les signaux émis par le pouvoir apparaissent pour le moins incertains, voire contradictoires. Aussi est-il trop tôt pour établir de manière certaine que si la seconde voie a été officiellement retenue - depuis la fin de 1991 - ce n'est pas sans arrière-pensées ni sans esprit de retour après assainissement des données économiques fondamentales. Les déclarations de Robert Gabriel Mugabe7, disant en substance que l'entrée dans la troisième année d'ajustement structurel n'impliquait pas que le gouvernement efit renoncé au socialisme, comme celles qui ont émaillé à intervalles
6 Unilateral Declaration of Independance, proclamée en 1965 par le gouvernement rebelle à la métropole britannique de Ian Smith. Elle s'est achevée par un conflit armé entre le Front Rhodésien (blanc) au pouvoir et les guérilleros (noirs) du Front Patriotique (guerre de libération nationale, généralement circonscrite aux années 1976-79) qui a débouché après la signature des Accords de Lancaster House (Londres, décembre 1979) sur la véritable indépendance - en fait et sur le plan historique la seconde que connaissait le pays -le 18 avril 1980. 7 Voir l'interview du Président par ZBC (Zimbabwean Broadcasting Corporation) diffusée le 29/12/93. Robert Mugabe y stigmatisait tout à la fois, le contrôle socialiste de l'économie, les lenteurs de l"'indigénisation" (entendez l'africanisation "noire") des structures de production, et le racisme latent dont font preuve les Zimbabwéens blancs, notamment dans leur politique d'embauche. 25

réguliers l'année 1993, ont relancé le débat et accrédité la thèse du point d'interrogation suspendu aux véritables intentions présidentielles. D'un autre côté, le show de Londres (mai 1994) du Président de la République devant quatre cents hommes d'affaires britanniques tout ouïe, semble avoir plutôt annoncé que le Zimbabwe Jtait prêt pour un nouveau départ et que les choses ne demandaient qu'à bouger sur le front de l'investissement, du capital et de l'environnement de l'entreprise. Nouveau départ ou faux départ? Faux semblant ou credo dans la valeur de l'ajustement? Ces incertitudes ne font qu'obérer le redémarrage véritable de l'économie, sans pour autant améliorer la visibilité des opérateurs comme des militants à moyenne échéance, ni réussir à museler les caciques du parti ou les nostalgiques du passé et du modèle. Aussi peut-on craindre que la transition soit plus longue et plus coftteuse que nécessaire. Mais il n'est pas interdit d'espérer. Le contraire serait d'ailleurs décevant. Pour l'Afrique, compte tenu de la place qu'occupe le Zimbabwé sur le continent; comme pour le développement, car il signifierait l'échec d'une tentative de remise à l'heure pour laquelle le pays dispose d'atouts incomparables. A ce double titre, l'expérience zimbabwéenne de changement de modèle, car c'est rien moins que de cela dont il s'agit, est cruciale. Elle mérite d'être suivie, d'aucuns diront guidée, mais plus encore aidée et encouragée. D'ailleurs existe-t-il une autre voie, sauf à flirter avec les sirènes du déraisonnable?

26

PREMIERE PARTIE

AUX ORIGINES DU MODELE

Le Zimbabwé est un pays atypique à plus d'un titre, une sorte de "bizarrerie" continentale rémanente dont il a longtemps tiré sa force. C'est ce que Tony Hawkins, professeur d'économie à l'Université d'Hararé résume d'une formule lapidaire: "un cas à part en Afrique". Le propos réitéré

au cours de nombreuses interventions est devenu un lieu commun. Pour sa part le chroniqueur politique de la Financial Gazette Brian Latham affirme8 : "Nous ne sommes pas une nation conventionnelle du tiers-monde (...). La géographie est un mauvais critère, bien que ce soit celui auquel nous nous référons (...) ignorant que notre économie a plus en commun avec les pays d'Asie et d'Amérique latine, qu'avec le reste de l'Afrique" . Ce disant il n'explique rien, mais sous-entend un mélange de données économiques et humaines (immigration blanche),
8 Voir chronique in Financial Gazette du 26/11/92. 27

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