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BOSTON FAMILY SAISON 2

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À la demande de ses petits-enfants, Louis Avallon s'est lancé dans une enquête historique pour retrouver les origines de sa famille, une lignée d'industriels dont le quotidien fait régulièrement la une des journaux.
La première étape est la lecture de cahiers laissés par sa mère, un récit qui débute à la veille de la crise de 1929 et s'achève le 22 juillet 1934. Pourquoi cette date ?
La découverte d'un fameux indice et la rencontre avec un personnage haut en couleur lui donnent à penser qu'il est près du but : il existe des informations sur les origines de sa famille ! Mais comme les choses ne sont jamais simples, il va devenir l'acteur de sa propre enquête.
Les années 30, 40, 50 et 60 vont lui sauter au visage, à travers des milliers de souvenirs qu'il croyait oubliés à jamais. Douloureux ou heureux, sensuels ou polémiques, ils lui apporteront tous un nouveau regard sur son propre passé. Au programme : les études, les filles, les copains, les voitures, le rêve américain, sa carrière au milieu d'une Amérique conquérante et troublée, secouée par les guerres, les assassinats et les crises raciales. Tous ces moments, tombés temporairement dans l'oubli, ont fait de lui ce qu'il est devenu...
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Manuel BÉnÉtreau

 

 

 

 

BOSTON

family

saison II

 

 

Roman



Publié chez Bookelis

© 2 016 Manuel Bénétreau

ISBN : 978-2-8221-0021-2

Résumé de la saison 1

Je m’appelle Louis Avallon, nous habitons un petit hôtel particulier sur Commonwealth Avenue à Boston, avec ma femme Éléonore et mes deux petits-enfants John et Valérie. Ces deux garnements ont décidé de se marier le même jour, et m’ont amené à entreprendre des recherches sur les origines de la famille. Celle-ci étant l’une des plus importantes de Boston, et probablement la plus riche, notre vie s’est étalée dans les journaux à partir des années vingt et même encore aujourd’hui. Mais par un mystère étrange, les recherches menées par John ne nous ont pas permis de trouver la moindre information. Il nous a été impossible de déterminer à quelle période la famille Avallon était arrivée aux États-Unis et d’où elle était originaire.

J’avoue que ce sujet ne m’a jamais intéressé. Mais il n’en est pas de même pour les enfants. L’un et l’autre ont perdu leurs parents très jeunes, dans les circonstances dramatiques du 11 septembre 2001. À l’aube de créer un foyer, ils sont obsédés par cette question universelle « d’où venons-nous ? »

Étant encore étudiants aujourd’hui et préparant leurs mariages qui devront être célébrés dans quelques mois, j’ai considéré qu’ils n’avaient pas le temps de s’occuper de ça. J’ai donc repris le flambeau pour mener cette enquête.

La seule piste que nous avons trouvée était des cahiers rédigés par ma mère, dont la rédaction avait débuté bien avant ma naissance. Je ne les avais jamais lus et espérais pouvoir trouver des informations sur les origines de la famille. Malheureusement, le dernier mot, de la dernière ligne, de la dernière page, du dernier cahier de ma mère s’arrêtait le 22 juillet 1934.

 

J’étais assis à mon bureau de notre maison familiale, située à Brookline, à quelques kilomètres de Boston, tenant ce dernier cahier dans les mains et le regardant fixement, sentant monter mon amertume.

 

 

 

 

Introduction

La sonnerie de mon téléphone portable me sortit de ma réflexion. C’était John.

– Comment vas-tu mon garçon, demandai-je  ?

– Ça va Daddy, que fais-tu  ? Tu as lu les cahiers de ta mère  ?

– Oui… je viens juste de finir.

– Et alors  ?

– Et alors… rien. Enfin, ce que je veux dire c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’indications sur l’histoire de la famille. Ça raconte surtout l’épopée de tes arrière-grands-parents.

– Et il n’y a rien sur les origines de la famille  ?

– Non. La seule chose dont je suis sûr c’est que ton arrière-grand-père habitait déjà Boston en 1896.

– Et c’est tout  ?

– Non, en fait j’ai appris énormément de choses que je ne savais pas. Mais le récit s’arrête dans le milieu des années 30, avant ma naissance.

Il y eut un silence. Visiblement, John était très déçu. Cela me fendait le cœur de ne pas pouvoir lui donner plus d’informations. J’étais moi-même très perturbé et très désappointé. Je ne m’attendais pas à tout cela. Et surtout que l’histoire s’arrête en juillet 1934. Ma mère avait visiblement eu un accident et puis, Pfiouuut, plus rien. Pas une ligne sur moi. Aucune explication. Comme si elle s’était arrêtée en plein milieu d’une phrase. J’eus beau parcourir toutes les pages qui restaient dans le dernier cahier, il n’y avait pas un mot de plus.

Seule chose positive, c’était l’histoire des livres sur la famille qui avaient disparu. Qu’étaient-ils devenus  ? mystère. Mais je ne voulais pas en parler à John, de peur de lui donner de faux espoirs. J’avais besoin d’un petit peu de temps et de solitude pour ravaler mon amertume. Je repris la conversation.

– Ne t’inquiète pas, je t’ai dit que je ferais des recherches et je vais continuer. Après tout, ce n’était qu’un début. Ne te décourage pas, je te tiens au courant.

Puis je raccrochais. En réalité, j’étais furieux. C’était incompréhensible. Il devait y avoir autre chose quelque part. Je pris le dernier cahier à deux mains et le secouai furieusement. Je n’avais qu’une envie : le déchirer en mille morceaux. C’est à ce moment-là que j’entendis la douce voix de Juliette, notre jeune cuisinière…

– Le dîner est servi M. Avallon.

– Je vous remercie Juliette. Je vais venir tout de suite.

J’avais surtout envie qu’on me foute la paix. Je me penchai sur mon bureau, les yeux fermés, en essayant désespérément de me calmer. Quand je rouvris les yeux, Juliette était à côté de moi, accroupie, et tenait un petit rectangle de papier, une carte de visite.

– C’est tombé de votre cahier, M. Avallon, me dit-elle en se relevant.

– Oh ! Je vous remercie, lui répondis-je. D’où est-il tombé, dites-vous ?

– De ce cahier, quand vous l’avez secoué, monsieur Avallon.

– Je vous remercie. Dites à ma femme que j’arrive !

Je regardai la carte de visite attentivement. Elle ne comportait qu’un nom. C’était la carte de Paul Milla. Paul Milla, ce nom me disait bien quelque chose, mais sur le moment je ne voyais pas.
Je retournai la carte et une inscription manuscrite était lisible,
« Je reste à votre disposition, amicalement, Paul ».

Qu’est-ce que ça voulait dire ? Là encore, mystère. Qu’est-ce que cette carte de visite faisait dans le cahier de ma mère ? Et qui était ce Paul Milla ? Décidément, par rapport à mon objectif d’origine, j’obtenais plus de questions que de réponses. J’ai fini par me décider à aller dîner.

À mon arrivée à la salle à manger, Éléonore vit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Mais j’étais encore perdu dans mes pensées et n’entendis pas qu’elle s’adressait à moi.

– Ça va mon chéri ?… Louis ! Louis ! Mon chéri ?

– Pardon ? Oui, oui, ça va… enfin, non ! Ça ne va pas du tout.

– Je m’en doutais un petit peu.

– Comment ça, tu t’en doutais ? Tu as lu ces cahiers ?

– Oui, il y a longtemps déjà. Je m’attendais un petit peu à ta réaction.

– Mais pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

– Pour te dire quoi ? Si je te l’avais dit, tu ne les aurais pas lus. Tu m’aurais demandé de te les raconter. Si ta mère les a laissés ici, dans la bibliothèque, c’est qu’elle voulait sûrement que tu les lises. Alors j’ai préféré faire comme ça. De toute façon, tu les as eus devant les yeux pendant plus de 40 ans et tu ne les as jamais sortis. Alors pourquoi t’en parler ? Bon, maintenant c’est fait et ce n’est plus à faire.

Je savais qu’elle avait raison et je n’avais rien à répondre. Mais quand même…

– Et la carte de visite ? tu savais ?

– Quelle carte de visite ?

– Celle qui était dans le dernier. Une carte de visite d’un certain Paul Milla, dis-je en lui montrant la carte que je tenais à la main.

– Fais voir.

Elle fit exactement ce que j’avais fait. Elle prit la carte dans ses mains, l’observa attentivement. La retourna plusieurs fois avant de me regarder.

– Paul Milla… l’historien ?

– C’est ça ! L’historien Paul Milla ! Je savais que je connaissais ce nom. Qu’est-ce qu’une carte de visite de cette sommité fait dans le cahier de ma mère ?

Paul Milla est un historien célèbre, professeur à Harvard, qui a écrit un nombre incalculable de livres sur l’histoire des États-Unis et de l’Europe. L’un des grands écrivains installés dans la région de Boston. Qu’est-ce que cette carte de visite faisait dans notre bibliothèque ?

– Et tu as vu le mot manuscrit au dos, me dit Éléonore ?

– Oui, mais je ne comprends pas ce que cela veut dire.

– « Je reste à votre disposition, amicalement, Paul », dit Éléonore sur un ton d’intense réflexion. De quoi parle-t-il ? « à votre disposition » ? Tu crois que…

– Qu’il aurait emprunté les ouvrages de ma mère pour écrire sur un sujet de cette époque ?

– Ce n’est pas ce que j’avais en tête. Je me demandais… Tu as remarqué l’histoire des livres qui ont disparu, ceux sur l’histoire de la famille.

– Oui ! Mais d’après les cahiers de ma mère, ils ont disparu. Elle n’en parle plus jusqu’à la fin.

– Après les avoir lus, j’ai fouillé la maison de fond en comble. Et plusieurs fois. Je n’ai jamais rien trouvé, dit Éléonore, d’une voix songeuse. C’est peut-être une nouvelle piste. Prends contact avec lui. Ça n’engage à rien et cela pourra peut-être nous donner l’explication de la présence de cette carte dans le cahier de ta mère.

Ce soir-là, nous discutâmes encore longtemps sur ce sujet. Nous nous perdions en conjectures sur le pourquoi et le comment de cette carte de visite. Je pris la résolution que, dès le lendemain matin, je chercherais ses coordonnées et prendrais contact avec lui.

 

 

 

 

Paul Milla

 

Le lendemain matin, mon petit-déjeuner avalé, je me précipitai dans le bureau pour commencer les recherches. Recherches aussi stupides qu’infructueuses, car la seule idée qui m’était passée par la tête était d’aller voir dans l’annuaire. Éléonore ricanait en me voyant faire.

– Tu ne crois quand même pas qu’il est dans l’annuaire ?

– Ça valait le coup d’essayer.

– Je pense qu’il serait plus intéressant de regarder sur Internet, dit-elle en désignant l’ordinateur portable qui était posé sur mon bureau.

C’était un cadeau de John, qui avait passé des heures entières à m’expliquer comment aller « surfer sur le net », comme il disait. Ce n’était vraiment pas de ma génération et il me fallait un temps infini pour trouver la « fenêtre », « le moteur de recherche » et enfin le bon « site » dont j’avais besoin. Je finis néanmoins par m’exécuter. Après de longues minutes de tâtonnements, j’eus enfin quelques réponses. Il était dit qu’il habitait effectivement dans la région, mais sans préciser exactement où. La seule chose concrète était le nom de son éditeur, Houghton Mifflin Harcourt. Je finis par trouver le numéro de téléphone.

– « Houghton Mifflin Harcourt Éditions bonjour ne quittez pas je vous reprends dans une seconde merci », dit une voix féminine et vulgaire, sans la moindre ponctuation. Au bout de quelques instants, j’eus droit à un « Que puis-je faire pour vous ? »

– Bonjour Madame, j’aurais voulu savoir s’il était possible d’avoir les coordonnées de l’historien Paul Milla, s’il vous plaît.

– Paul Milla ! Ne quittez pas, je vous passe son responsable d’édition. Un clic puis une petite musique se firent entendre.

– Ron Strud !

– Bonjour Monsieur, voici ce qui m’amène. J’aurais aimé entrer en contact avec Paul Milla. Je voudrais savoir s’il était possible d’avoir ses coordonnées ou tout autre moyen qui me permettrait de le contacter.

– Vous vous rendez compte qu’on ne peut pas vous communiquer ce genre d’information, je suppose. Qui êtes-vous et à quel sujet voulez-vous le contacter ?

– Je m’appelle Louis Avallon. En fait, c’est une affaire personnelle…

– Louis Avallon… Louis Avallon de Chestnut Hill, à Brookline ?

– Euh, oui, comment le savez…

– Permettez-moi de vous mettre en attente quelques instants, s’il vous plaît. Un nouveau clic suivi de la petite musique.

J’étais pour le moins surpris de cet accueil. Visiblement, il connaissait déjà mon nom et cela était tout à fait inattendu. De plus, il avait coupé complètement mon effet car j’avais préparé tout un laïus expliquant les raisons pour lesquelles j’appelais. Et tout un baratin à faire pleurer un gardien de prison pour obtenir les coordonnées. Je restai coi devant ce qui venait de se passer. Au bout de quelques minutes, l’homme reprit l’appareil.

– Excusez-moi de vous avoir fait attendre, M. Avallon, je vous donne son numéro de portable, êtes-vous prêt à noter ?

– Euh, oui, attendez…

Complètement pris au dépourvu, je fouillai désespérément pour trouver un morceau de papier et un stylo.

– Je vous écoute.

– 617-657-01019. Vous pouvez appeler à votre convenance, il attend votre appel.

– Pardon ? Comment ça, il attend mon appel ?

– Il vous expliquera ça lui-même. Merci d’avoir appelé, et je vous souhaite une bonne journée. Et il raccrocha.

Je suis littéralement tombé de ma chaise. J’avoue que j’avais vu beaucoup de choses dans ma vie, mais là, je n’y croyais pas. A priori, ce Paul Milla m’était complètement inconnu et il attendait mon appel. Je racontai ma conversation téléphonique à Éléonore, qui comme moi, écarquilla les yeux. Après une courte réflexion, elle me regarda en souriant et me dit :

– Tu vois que l’idée était bonne. L’intuition féminine, dit-elle en éclatant de rire.

– Avoue franchement que c’est plus fort que de jouer aux bouchons, non ?

– Allez, vas-y, appelle !

Je restai quelques minutes à fixer le téléphone. J’étais comme dans un rêve ou plus exactement comme quand on a la grippe. Une espèce d’espace-temps cotonneux qui semble irréel. Il fallut l’insistance d’Éléonore pour que je me décide. Il y eut à peine deux sonneries avant que l’on ne décroche.

– Paul Milla au téléphone. Bonjour, monsieur Avallon. Comment allez-vous ce matin ?

Le jeu de bouchons était largement dépassé et j’étais plutôt au milieu d’un saut à l’élastique. J’allais de surprise en surprise.

– Bonjour monsieur, excusez-moi mais, nous nous connaissons ?

– Vous, vous ne me connaissez pas. Mais moi, je vous connais très bien, ainsi que votre mère. Cela fait 45 ans, 7 mois, et 19 jours que j’attends votre appel. Quand avez-vous trouvé ma carte ?

– Hier soir, mais…

– Vous êtes rapide. Mais tout cela doit vous paraître très bizarre. Et si vous veniez me voir, que l’on puisse parler de tout ça ?

– Oui, je… où…

– C’est très simple. Vous sortez de votre propriété par le petit portail au fond de votre jardin. Prenez tout droit jusqu’au terrain de golf. Puis vous longez le trou numéro 17. À la hauteur des départs, vous verrez une maison blanche sur la colline. Je vous attendrai sur la terrasse. À tout de suite. Puis il raccrocha.

La terre s’ouvrit sous mes pieds. J’avais l’impression de tomber d’une falaise. Je ne comprenais rien. Cet homme connaissait ma mère. Je ne le connaissais pas et il attendait mon appel. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Éléonore me regardait les yeux écarquillés, trépignant d’impatience.

– Qu’est-ce qu’il a dit ?

– Il a dit… je n’ai rien compris. Il veut que j’aille le voir. Il habite dans une maison qui donne sur le golf. Il dit qu’il connaissait ma mère et que ça fait 45 ans qu’il attendait mon appel.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

– Je n’ai rien compris te dis-je. Il veut que je passe chez lui. C’est à deux pas d’ici, incroyable…

Tout en répondant à Éléonore, je m’étais levé machinalement et j’enfilai ma veste pour suivre les indications qu’il m’avait données. J’étais abasourdi, l’esprit vide, la gorge sèche et mon cœur battait très fort, à en faire trembler mes mains. J’étais comme saoul et je marchais presque en titubant.

Je suivis au mot près toutes les indications. Arrivé devant le départ du numéro 17, je vis une grande et belle villa blanche sur la colline. C’est une maison que je connaissais par cœur car je venais souvent jouer au golf à une certaine époque. Je m’étais d’ailleurs demandé à qui elle pouvait bien appartenir. J’avais enfin ma réponse : Paul Milla. L’adrénaline s’étant dissipée, je repris le dessus. Je passai un petit portillon et remontai la grande pelouse. Sur la terrasse, une personne était assise à une table de jardin. Au fur et à mesure de mon avancée, je distinguai de mieux en mieux le personnage. De taille moyenne, dans les 1,80 m, d’assez forte corpulence, sa silhouette ressemblait à celle d’Oliver Hardy, mais en moins bouffi. Les cheveux blancs très fournis et coupés en brosse, il était vieux, mais on ne pouvait lui donner un âge précis. Il avait des lunettes qu’il remontait nerveusement toutes les vingt secondes, posées sur son petit nez, un air sympathique accompagné d’un sourire d’homme heureux. Il était assis sur une chaise de fer forgé, les jambes écartées pour laisser pendouiller son gros ventre, le coude droit sur la table, la main gauche plantée dans sa cuisse. Je sentis de l’impatience à mon approche.

– M. Milla ? Je suis Louis Avallon.

– Oui, je vous ai reconnu. Comment allez-vous ce matin ?

– Très bien, je vous remercie. Mais ça fait deux fois que vous me demandez ça.

– Parce que c’est important d’aller bien. Vous ne croyez pas ?

– Si, bien sûr. Mais… c’est étrange cette façon de poser cette question, j’ai l’impression qu’elle me rappelle quelque chose…

– Que puis-je vous offrir ? Et si nous allions dans mon bureau, nous pourrions nous installer confortablement. Car vous ne le savez pas encore, mais vous avez tellement de choses à me raconter.

 

 

 

 

Un bon million de questions à poser

 

C’était un homme étrange. Sa corpulence faisait supposer des déplacements lourds et lents. Il n’en était rien. D’un dynamisme surprenant, il se leva d’un bond et m’invita gentiment à le suivre. Nous trottinions l’un derrière l’autre en direction de la maison. J’avais presque du mal à le suivre. Sa voix était posée et il finissait toujours ses phrases d’un petit sourire très avenant. On avait sans cesse l’impression d’être la seule personne au monde qu’il voulait voir ce jour-là. C’était très agréable.

Une fois entré à l’intérieur, on avait du mal à voir la riche décoration à cause des montagnes de livres qui étaient empilés un petit peu partout. Quand je dis montagnes, je devrais dire des océans de livres. Des livres partout. Posés sur les étagères, sur les cheminées, sur les tables, sur les chaises et tout autour de la pièce à même le sol. Parfois, il y avait des colonnes de plus d’1,50 m de haut, constituées de toutes sortes d’ouvrages. Des livres à perte de vue…

Une fois arrivé dans son bureau, il se retourna et me dit :

– Je suis un vieux garçon, vous savez. Mais n’allez pas croire que c’est du désordre. C’est un classement hautement scientifique. Je sais où chaque livre est rangé et suis capable de le retrouver en moins de dix minutes.

Puis il m’invita à m’installer confortablement dans un énorme canapé en cuir, face aux grandes portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin. Il faut dire que le bureau était tout simplement gigantesque. En réalité, et vu l’orientation de la maison, je pense qu’il avait investi le grand salon de réception pour en faire son bureau. La pièce faisait plus de vingt mètres de long sur quinze de large. Elle avait été modifiée pour accueillir une vaste bibliothèque qui couvrait l’ensemble des murs. Elle était entièrement en bois noble et montait sur plus de cinq mètres de haut. La totalité des rayonnages était chargée de livres. Sans compter ceux qui étaient au sol et dans tous les endroits disponibles de la pièce, il devait y en avoir au moins cinquante mille. C’était impressionnant. Même à la bibliothèque municipale, il n’y en avait pas autant. Heureusement, grâce aux grandes portes-fenêtres, la lumière tamisée était agréable. La place qu’il m’avait indiquée était effectivement très confortable et on se sentait bien, comme dans un cocon.

Il s’assit dans un gros fauteuil de cuir, dos à son bureau. Ses yeux, à travers ses grosses lunettes, me regardaient avec gourmandise.

– Vous avez enfin lu les cahiers de votre mère. Qu’est-ce qui vous a poussé à aller les chercher dans cette magnifique bibliothèque ?

– En fait, je ne suis pas à l’origine de cette démarche. Mes petits-enfants vont se marier. Une lubie leur est passée par la tête : savoir d’où vient la famille. Ma femme et moi nous sommes souvenus de ces cahiers et j’espérais trouver les réponses aux questions des enfants. Je ne vous cache pas que j’y ai découvert des choses passionnantes qui m’ont touché au cœur sur mes propres parents et leur vie incroyable, même si je n’ai toujours pas de réponse sur les origines de notre famille.

– Oui, je vois, je vous comprends. Et vous avez trouvé ma carte.

– Oui ! Justement, que faisait-elle dans le cahier de ma mère ? Comment l’avez-vous connu e ? Et pourquoi vous, un historien célèbre… C’est que j’ai un bon million de questions à vous poser !

– Oh oh oh ! fit-il en éclatant de rire, je me doute bien. C’est une longue histoire. Mais je ne suis pas sûr que ma rencontre avec votre mère vous intéresse pour le moment. Disons que je l’ai rencontrée dans les années 50. Nous avons sympathisé. Elle m’a chargé d’une tâche. Mais je vais peut-être trop vite. Visiblement, vous avez besoin d’un petit peu de temps pour digérer tout ça. Dites-moi ce qui vous ferait plaisir de savoir, sur votre mère, sur votre père, ou… sur votre famille ?

– Vous en savez tant que ça ?

– Bien plus que vous l’imaginez. Allez, n’ayez aucune hésitation. Posez-moi vos questions !

Trop d’interrogations se bousculaient dans mon esprit. Je lui disais que je voulais lui en poser des millions et j’étais incapable d’en choisir une. J’étais désemparé.

– Allez, c’est moi qui choisis, dit-il avec un sourire. Qu’est-il arrivé à votre mère le 22 juillet 1934, par exemple ?

– Oui ! Oui ! Que s’est-il passé ? Pourquoi s’est-elle arrêtée en plein milieu du récit ? Et pourquoi cette date-là ?

– Ça fait beaucoup de questions en une seule, dit-il en souriant. Je vais vous raconter. Vous vous souvenez sans doute qu’elle était retournée à Chicago, à la demande insistante de M. McHover. Comme cela avait été convenu, il était allé la chercher à l’hôtel, ce matin du 22 juillet 1934. Ils avaient rendez-vous avec les propriétaires de la maison à l’escalier. Ils étaient arrivés à l’heure et…

Paul Milla raconta que le rendez-vous s’était très bien passé. Ils avaient réalisé des prototypes à temps et les clients étaient très satisfaits du travail. Ils avaient chaleureusement félicité ma mère et lui avaient même proposé de la faire travailler sur de futurs projets. Puis ils étaient allés déjeuner tous ensemble. Après le déjeuner, M. McHover avait voulu lui montrer des projets sur lesquels il travaillait et ils avaient donc fait quelques haltes dans Chicago. Le premier était une façade d’ascenseur. Le deuxième concernait un ensemble de rampes d’escalier, de lustres et d’appliques pour un immeuble moderne en construction.

Puis ils s’étaient rendus au Children’s Memorial Hospital, un hôpital spécialisé pour les enfants situé au nord de Chicago sur Children’s Plaza. C’était un hôpital que M. McHover avait construit trois ans plus tôt et dans lequel certains aménagements devaient être faits. Ainsi, la nouvelle équipe demandait la transformation d’une salle de jeux et une décoration des chambres mieux adaptée aux traitements des maladies pour lesquelles les enfants étaient soignés. C’était le service du docteur Ostern. Ils y avaient passé tout l’après-midi et une partie du début de soirée. Ma mère était particulièrement attendrie par les enfants et avait passé beaucoup de temps à leur poser des questions. La soirée était déjà avancée et le docteur Ostern leur proposa d’aller dîner dans un petit restaurant à côté de l’hôpital, sur Lincoln avenue, à moins de quatre cents mètres. Le dîner fut sympathique et ils continuèrent à deviser sur les travaux qu’il fallait réaliser. Tout s’était bien passé jusqu’au moment où ils étaient sortis du restaurant. Alors qu’ils se disaient au revoir, une fusillade avait éclaté sur le trottoir d’en face. Il y avait eu un moment de panique et tout le monde s’était mis à courir dans tous les sens. M. McHover s’était jeté sur ma mère pour la plaquer au sol. La fusillade n’avait même pas duré une minute, mais quand John s’était relevé, ma mère était blessée à la tête et saignait abondamment.

À demi consciente, elle ne réagissait que partiellement. Le
docteur Ostern s’était précipité pour lui faire un point de compression à la tête, ne sachant pas exactement la gravité de la blessure. Ils étaient restés plusieurs minutes sur le trottoir, dans cette position, pendant que M. McHover essayait de lui faire reprendre conscience. Le docteur avait eu la présence d’esprit d’appeler l’hôpital, qui était juste à côté, pour faire venir des infirmières avec de quoi la perfuser. Au bout de vingt minutes, des ambulances étaient arrivées sur les lieux et ma mère avait été prise en charge. C’était probablement une balle perdue qui avait ricoché. Ce soir-là, il y avait eu une opération de police pour arrêter un malfaiteur. Cela avait mal tourné, le gangster avait été abattu et, en plus de ma mère, une autre personne avait été blessée. Il s’agissait de l’arrestation de John Dillinger.

 

John Dillinger est l’ennemi public N° 1 au début des années trente. Ce fut probablement le dernier grand gangster de cette période. Son parcours est aussi rocambolesque qu’un roman d’aventures. Né en 1903 à Indianapolis, Indiana, il commença ses méfaits à l’âge de 21 ans. Tout au long de sa carrière, il attaqua des banques, des magasins, et le montant des sommes volées était à la hauteur du nombre de cadavres qu’il laissa derrière lui. Une anecdote le rendit célèbre : il réussit à s’évader de prison en utilisant un pistolet sculpté dans un morceau de bois et noirci par du cirage. Après avoir écumé l’Indiana, l’Ohio, le Wisconsin, l’Arizona, etc., il se fit refaire le visage et alla même jusqu’à se brûler les doigts pour effacer ses empreintes digitales à l’aide d’acide sulfurique. Malgré les efforts des pouvoirs publics, il échappa de nombreuses fois à des guets-apens montés par le FBI jusqu’au soir du 22 juillet 1934. Trahi par son logeur, un ami de longue date, pour la somme de 10 000 $, il fut la proie d’un nouveau piège mis en place devant le cinéma « The Biograph » sur Lincoln avenue à Chicago où il était allé voir, ça ne s’invente pas, Manhattan Melodrama, dont le titre en français est Ennemi Public N° 1, avec Clark Gable. Plus d’une dizaine d’agents du FBI et de la police l’attendirent à la sortie. Malgré un dispositif important, John Dillinger, accompagné de deux femmes, n’hésita pas à sortir son arme et fit feu immédiatement. Un grand nombre de coups de feu furent tirés, de part et d’autre, et l’opération se solda par la mort de John Dillinger et par deux blessés parmi les passants. Il fut déclaré mort à L’Alexian Brothers Hospital, le 22 juillet 1934 à 22 h 50.

 

– Voilà ce qui s’est passé le 22 juillet 1934. Votre mère était au mauvais endroit au mauvais moment, rien de plus. Mais cela a changé le cours de la vie de vos parents.

– Vous avez raconté ça comme dans un livre. Comment savez-vous tout ça ?

– Ça, mon ami, c’est une autre histoire. Pour le moment, je crois que je vais vous laisser un petit peu plus de temps. C’était notre première rencontre, dit-il avec toujours ce petit sourire.

Il se leva, fit le tour de son bureau et prit un livre qui était posé là. Il le tenait précautionneusement et s’avança vers moi. Il me le tendit. Je le pris et le regardai fixement.

– Mon ami. Ça fait 45 ans que j’attends ce moment. Son ton était beaucoup plus grave. Dans ce livre, vous trouverez la suite. Mais je vous préviens, il n’y a qu’un seul exemplaire et il vous est destiné. Quand vous aurez terminé de le lire, vous reviendrez me voir. Nous aurons de nouveau une conversation et vous m’aiderez.

– Vous aider… Il me coupa la parole en portant son index sur sa bouche.

– Chaque chose en son temps, mon ami, chaque chose en son temps.

Son ton était beaucoup plus solennel et je compris qu’il était temps pour moi de prendre congé. Nous allions nous quitter quand, d’un seul coup, l’histoire des livres disparus me revint en tête.

– Une dernière question, monsieur Milla ! Savez-vous ce que sont devenus les livres sur l’histoire de notre famille ? Ma mère y fait allusion dans ses cahiers.

 

Il me fit un large sourire, en même temps qu’un signe d’au revoir et ferma la porte lentement. Nous nous quittâmes sur ce dernier sourire.

 

 

 

 

Le livre de Paul Milla

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