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BOSTON FAMILY SAISON 3

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Louis Avallon, toujours à la recherche des origines de sa famille, poursuit son travail de mémoire sous la direction bienveillante, mais parfois espiègle, de l'historien Paul Milla.
Ensemble, ils voyagent des années 70 aux années 2000, revivant les petits et les grands moments de notre époque tout en découvrant, au fur et à mesure, la fabuleuse histoire de la dynastie Avallon.
Et s'il en apprenait bien plus que ce qu'il avait imaginé ? Et si toute cette aventure avait commencé lors d'une éruption volcanique, en Islande, en l'an de grâce... 1783 ?
Secret intimes et bouleversants mystères sont enfin dévoilés. La saga Boston Family peut s'achever en apothéose...
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Manuel BÉnÉtreau

 

 

 

 

 

 

BOSTON

family

saison III

 

 

Roman

 

 

 

© 2 016 Manuel Bénétreau

ISBN : 978-2-8221-0028-1

 

Publié par Bookelis

 

Résumé de la saison 1

 

Je m’appelle Louis Avallon, nous habitons un petit hôtel particulier sur Commonwealth Avenue à Boston, avec ma femme Éléonore et nos deux petits-enfants John et Valérie. Ces deux garnements ont décidé de se marier le même jour et m’ont amené à entreprendre des recherches sur les origines de la famille. Celle-ci étant l’une des plus importantes de Boston, et probablement la plus riche, notre vie s’est étalée dans les journaux à partir des années vingt et même encore aujourd’hui. Mais par un étrange mystère, les recherches menées par John ne nous ont pas permis de trouver la moindre information. Il nous a été impossible de déterminer à quelle période la famille Avallon était arrivée aux États-Unis et d’où elle était originaire.

J’avoue que ce sujet ne m’a jamais intéressé. Mais il n’en est pas de même pour les enfants. L’un et l’autre ont perdu leurs parents très jeunes, dans les circonstances dramatiques du 11 septembre 2001. À l’aube de créer un foyer, ils sont obsédés par cette question universelle : « d’où venons-nous ? »

Étant encore étudiants aujourd’hui et préparant leurs mariages qui devront être célébrés dans quelques mois, j’ai considéré qu’ils n’avaient pas le temps de s’occuper de ça. J’ai donc repris le flambeau pour mener cette enquête.

La seule piste que nous avons trouvée était des cahiers écrits par ma mère, dont la rédaction avait débuté bien avant ma naissance. Je ne les avais jamais lus et espérais pouvoir trouver des informations sur les origines de la famille. Malheureusement, le dernier mot, de la dernière ligne, de la dernière page, du dernier cahier de ma mère s’arrêtait le 22 juillet 1934.

Résumé de la saison 2

 

Paul Milla ! Sans lui je n’aurais jamais su ce qui était arrivé à ma mère. Une rencontre fortuite ou provoquée par ma mère ? Je n’en sais rien encore, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. En tout cas, Paul Milla a des informations sur ma famille, mais je ne pourrai les avoir que lorsque je lui aurai raconté ma vie.

Le 22 juillet 1934 à Chicago, c’était l’arrestation de John Dillinger, pendant laquelle ma mère fut blessée par une balle perdue. Une plaie béante au cuir chevelu et un traumatisme crânien l’obligèrent à prendre des « vacances » en compagnie d’Anna McHover. Même si les débuts furent houleux, une très grande amitié naquit à partir de ce moment-là. Les deux familles d’industriels grossirent en même temps. L’année 1936 vit la naissance de Lili, Éléonore Neighborhood, quelques jours après moi, et quelques semaines plus tard, celle de Ben, Benjamin McHover.

Pendant toutes ces années, le krach de 29 avait mordu la planète, tel un crotale. Son venin se diffusa lentement, détruisant le tissu social de nombreux pays. De l’Europe au Japon, les dictatures avançaient à marche forcée. La Seconde Guerre mondiale fit exploser les démocraties du monde. Une période difficile pour la famille qui fut embarquée dans « l’effort de guerre » américain.

Après cette période dont je n’ai que peu de souvenirs, le retour aux affaires fut chaotique. Partagés entre les cuisinières et le design, mes parents n’eurent aucun répit pendant de nombreuses années, travaillant souvent pour l’armée, dans le plus grand secret.

Je venais à peine de terminer mes études et de rencontrer ma femme, Éléonore Donegan, lorsque l’armée me mit le grappin dessus. Je participai à la mise au point de l’hélicoptère « HUEY ». Puis je continuai sur des avions de chasse chez Douglas Aircraft. Poussé par Éléonore, j’avais intégré la NASA en même temps qu’elle pour travailler sur les moteurs du programme APOLLO, en août 1961.

Nous avions survécu à un accident de la route, le soir ou j’emmenais Éléonore à l’hôpital pour accoucher, en 1962. Depuis, nous vivions le rêve américain, vous savez, celui des films hollywoodiens, jusqu’au jour où mes pires cauchemars m’ont retrouvé, Bud, Bob et Mike.

C’est trois-là n’auraient jamais dû se revoir, ni même se rencontrer. Ils étaient frères d’armes et avaient fait le Vietnam dans les pires coins. Leur récit fut un grand choc pour moi et m’amena à remettre en cause toute mon existence : cette vie de rêve, à quelques longueurs d’assassinats d’hommes politiques, de ségrégation raciale, de guerres sur fond de musiques psychédéliques et de mouvements étudiants.

Mes pauvres Américains ! Qu’est-ce qui leur était passé par la tête ? Et dire que ce n’était que le début…

Introduction

 

Mes petits-enfants, John et Valérie, accompagnés par leur fiancé respectif, Bridget et Godefroy, nous avaient rejoints pour le dîner, à Brookline. Ils n’avaient pas résisté à l’envie d’en savoir plus sur mes entretiens avec Paul Milla. J’avais eu beau leur dire au téléphone que je ne pouvais rien leur raconter, leur curiosité avait prix le dessus. D’un autre côté, Éléonore et moi étions très contents de les voir aussi passionnés par cette aventure, à laquelle j’avais pris goût.

Les directives étaient strictes, « Ne dites rien à personne, vous risqueriez de créer des malentendus ou des quiproquos qui pourraient les décevoir », m’avait recommandé Paul plusieurs fois. La seule chose que j’avais le droit de divulguer, c’est qu’à la fin nous aurions les informations que nous cherchions.

L’esprit vagabond, je regardais notre famille réunie autour de la table, attendri par les sourires de nos protégés. Quelques heures plus tôt, Éléonore m’avait appelé sur mon portable et avait coupé net mon entretien avec Paul.

– Que se passe-t-il ? lui demandai-je.

– Les enfants viennent dîner ce soir. Ils seront là vers 18 heures.

– Il y a un problème ?

– Non, je crois qu’ils sont impatients d’en savoir plus sur tes recherches. Pourras-tu être là pour leur arrivée ?

– Évidemment, lui répondis-je un peu agacé. Je rentre tout de suite.

Je pris congé de Paul, nous interrompant au début d’un nouveau « chapitre », comme il disait, et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Sur le chemin du retour, je me remémorais mon enfance à la maison de Chestnut Hill. Les repas sur la grande table en bois de la cuisine, avec Lili, Marie, Junior et Jack, quand mes parents n’étaient pas là. Les odeurs de steak ou de homard grillé, la purée de patate douce ou les épis de maïs au beurre. J’en avais l’eau à la bouche.

Arrivé à la maison, je demandai à Sophie, notre cuisinière, de dresser le couvert dans la cuisine, sur cette bonne vieille table en bois qui n’avait pas quitté la cuisine depuis un siècle. Chose inhabituelle, car nous prenions les repas dans la salle à manger quand nous avions des invités. Sophie alla discrètement demander son approbation à Élie, Éléonore, qui bien sûr la lui donna.

– On dîne dans la cuisine ? me demanda Élie l’air malicieux. Un brin de nostalgie ?

– Oui. Je crois que je commence à me réconcilier avec mon passé, lui dis-je les yeux humides. Mais ce n’est pas facile…

Élie s’aperçut que quelque chose n’allait pas. Inquiète, elle s’approcha de moi et me prit les mains.

– Vous en êtes où avec Paul Milla ?

– 1973.

– Ah ! je vois.

– Je ne suis pas sûr… Je ne sais plus…

– Mais, de quoi parles-tu ?

– De notre vie. Tous ces méandres par lesquels nous sommes passés. L’armée, l’accident, Charles, et tout ça pour revenir à Boston au sein du groupe… Bien loin des objectifs que l’on s’était fixés, dis-je en pleurant.

Élie se mit à pleurer aussi et me prit dans ses bras. Après plusieurs minutes, elle s’essuya le visage et me regarda droit dans les yeux.

– Je ne regrette rien. Cette vie, nous l’avons choisie à deux. Le groupe… nous savions tous les deux que cela arriverait, le jour où nous nous sommes rencontrés. J’ai adoré cette vie. Je l’adore encore et pour toujours. Nous avons vécu une existence que la moitié de la planète nous envie. Nous n’avons qu’une seule blessure et elle ne se refermera jamais. Comme toi, Charles (notre fils) me manque tous les matins, tous les soirs et ma colère est présente à chaque heure du jour et de la nuit. Mais ça n’a rien à voir avec nos décisions. Oui, tu es un mari fantastique. Tu as été un père merveilleux. Tu es un grand-père aimant et attentionné. Il est temps de faire la paix avec toi-même. Il est temps d’en finir avec le livre de la famille. Il est surtout urgent de se préparer, les enfants vont arriver.

Je sursautai, après cette phrase incongrue à la fin de cette tirade émouvante. Elle me fit un clin d’œil et me prit par la main pour m’entraîner dans l’escalier vers l’étage. À peine arrivés en haut de l’escalier, on entendit le petit coup de klaxon que John faisait pour nous prévenir de son arrivée.

10 octobre 1973

 

Nous avons passé une soirée très agréable. Les deux couples furent adorables et très complices. Ils firent tout pour me tirer les vers du nez au sujet de l’histoire de la famille, mais avec l’aide d'Élie, je tins bon. Puis la conversation tourna sur les préparatifs de mariage et autres sujets d’études. Oui, ce fut une très bonne soirée familiale, dans la cuisine, comme au bon vieux temps.

 

Le lendemain, arrivé chez Paul Milla, j’étais de très bonne humeur.

– J’ai l’impression que la soirée s’est bien passée, me dit Paul.

– Oui, vraiment très bien. Ils ont voulu en savoir plus, mais je n’ai rien dit. Le plus accroché à cette aventure, c’est John. Quand il a un os à ronger, il me fait penser à…

– À son père ? me coupa Paul.

Interloqué, je le regardai d’un air interrogateur.

– J’ai dit ça comme ça, me dit-il en fouillant dans ses papiers. Bon, où en étions-nous ? Ah oui, le 10 octobre 1973.

– Oui, c’est ça, le 10 octobre 1973, l’accident de mon père, dis-je encore étonné de cette allusion.

Mais je me concentrais pour reprendre mon récit. Donc, le 10 octobre 1973, j’étais dans l’avion du soir pour Boston. On devait arriver vers 23 heures. Je repensais sans cesse à cette conversation que j’avais eue avec Marie. Elle avait été courte, mais m’avait terriblement inquiété.

– Votre père a eu un accident de voiture !

– Comment va-t-il ?

– J’sais pas trop, il est à l’hôpital avec votre mère.

– Ma mère est blessée ?

– Non.

– Elle l’a accompagné à l’hôpital ?

– Non.

– Enfin Marie, elle est à l’hôpital ou non ?

– Oui, elle l’a rejoint là-bas.

– Ah ! ils n’étaient pas ensemble dans la voiture ?

– Oh non !

– Écoutez, je m’organise et j’arrive.

– OK, m’sieur.

– Marie ! ne m’appelez pas… Oh et puis zut, dis-je en raccrochant.

Depuis que j’avais dépassé l’âge adulte, Marie ne pouvait s’empêcher de m’appeler monsieur. Ça m’énervait au plus haut point. Elle avait été ma nounou, ma demi-mère, et je ne supportais pas qu’une telle distance ait pu se créer entre nous.

Après ce coup de fil, j’étais repassé à la maison pour expliquer à Élie qu’il fallait que je parte à Boston. Charles était encore à l’école, et nous décidâmes que je partirais en éclaireur pour voir l’étendue des dégâts. Elle pourrait toujours me rejoindre avec Charles si cela était nécessaire.

Dès le début, je craignais le pire. Malgré ses 77 printemps, mon père était très dynamique. Il était toujours P.-D.G. du Avallon Group Corp et participait à de nombreuses activités extraprofessionnelles. Associations caritatives et club de sport entre autres. Le docteur Spoon lui avait déjà dit de se calmer ; peine perdue, il avait continué de plus belle. J’étais vraiment inquiet.

Dans la précipitation, j’avais oublié de demander à Marie où avait été hospitalisé mon père. À la descente de l’avion, je fonçai attraper le premier téléphone que je trouvais. J’appelai à la maison et laissai sonner pendant de longues minutes, mais personne ne répondit. Je décidai de téléphoner directement au Massachusetts General Hospital.

– Bonjour madame, j’aurais voulu le service du professeur Spoon, s’il vous plaît.

– Service du professeur Spoon, que puis-je faire pour vous ? me dit une voix.

– Je voudrais savoir si M. William Avallon a été admis dans votre service.

– Ne quittez pas, je regarde… Non, désolé, personne à ce nom-là.

Je ne fus pas très surpris ; je me doutais qu’il n’avait pas été admis sous son vrai nom. Je tentais une autre approche.

– C’est un monsieur de 77 ans qui a été victime d’un accident de la route.

– Je suis désolé monsieur, nous avons eu onze admissions pour des accidents de voiture aujourd’hui, je ne peux pas vous communiquer plus d’informations.

– Le professeur Spoon n’est pas là, je suppose ?

– Non monsieur, je suis désolée.

– Ça ne fait rien, merci… Et je raccrochai.

Je sortis de l’aéroport et pris un taxi direction la maison. C’était une perte de temps, mais je ne savais pas où aller. À mon arrivée à Chestnut Hill, alors qu’il était déjà plus de minuit, toute la maison était allumée et une dépanneuse était en train de décharger une voiture. Je sautais du taxi et Marie vint à ma rencontre.

– Louis ! Vous avez fait bon voyage ?

– Oui, oui, très bien. Mais dans quel…

Alors que j’allais lui demander dans quel hôpital mon père avait été admis, je stoppai net ma course. Il y avait quelque chose qui clochait dans le décor. Je me retournai et m’approchai de la dépanneuse. Je ne reconnaissais pas la voiture. Ou plutôt si, je la connaissais parfaitement puisqu’elle était dans tous les magazines de sport automobile depuis plus de trois ans. À la lumière des gros spots du garage, je vis descendre un monstre d’acier qui me fit froid dans le dos. À moitié couvert par les bruits du treuil de la dépanneuse, j’interpellai le mécanicien.

– À qui est cette voiture ? dis-je en criant pour me faire entendre.

Il arrêta le treuil puis s’approcha de moi.

– C’est à M. Avallon. Qui êtes-vous ?

– Je suis Louis Avallon, et je ne comprends pas ce que cette voiture fait ici.

– Ah ! Bonjour monsieur Louis, je suis Fred, le mécanicien de votre père. Je la ramène du Riverside Park Speedway…

Ce Fred, dont je n’avais jamais entendu parler, me raconta ce qui s’était passé. Après les derniers réglages du moteur, mon père avait souhaité l’essayer sur un circuit dans la région de Boston, pour faire les dernières vérifications de châssis. J’étais abasourdi.

Les essais se déroulaient bien quand, malheureusement, lors d’une accélération, il avait perdu le contrôle et s’était écrasé sur un mur. Tout le flanc gauche, qui m’était encore invisible, était détruit. Mon père avait été extirpé avec difficulté de la voiture et emmené à l’hôpital. Mais il n’était pas inquiet et pensait pouvoir réparer la voiture rapidement. À ce moment, j’hésitais entre la consternation et la colère.

Dans mon dos, j’entendis une voiture arriver. C’était la grosse Cadillac de mes parents, Junior au volant, qui reconduisait ma mère à la maison. Je me précipitai et ouvris la porte pour la laisser descendre.

– Bonjour maman, comment va-t-il ?

– Bonjour mon chéri. Oh, il va bien. Mais il va rester à l’hôpital quelque temps. Il a une double fracture tibia péroné, un hématome au coude gauche et deux côtes cassées. Spoon s’est occupé de lui, et maintenant il se repose.

– Mais maman ! dis-je en pointant du doigt la voiture de course qui était encore sur le plateau du camion.

– Oui, je sais… Entrons, j’ai besoin d’un remontant.

Je pris ma mère par le bras, avec cette sensation qu’elle était épuisée. Une fois assis dans la cuisine, Marie nous apporta du café. Elle en but quelques gorgées en me regardant par-dessus sa tasse, avec ce regard d’enfant qui vient de faire une bêtise. Elle avait l’air éreintée, et je n’avais pas envie de la bousculer. Je restai silencieux.

– Écoute Louis, tu le connais. Il s’ennuie, alors…

– Maman, réfléchis deux minutes. Que Papa conduise cette voiture de course sur un circuit automobile, c’est comme si tu me demandais de piloter une fusée Saturn. C’est de la folie !

– Je sais très bien tout ça. Mais qu’est-ce que tu veux, en plus de cette lubie de pilotage, il s’est remis au sport et fait même du footing. C’est bon pour son cœur.

– C’est moins bon pour ses tibias. Qu’est-ce qui lui a pris ?

Ma mère m’expliqua que depuis quelques années, il s’était amusé à piloter des voitures de course sur circuit. Il trouvait ça très drôle et avait fini par en acquérir plusieurs. La dernière en date, achetée quelques mois auparavant, était une voiture construite par Dan Gurney, un ancien pilote de formule 1, et pilotée par Swede Savage, une association de deux grands pilotes qui faisaient souvent la une des magazines automobiles, grâce à leurs très bons résultats dans le championnat Trans-Am. De plus, ces courses étaient retransmises à la télévision et étaient très populaires. C’était une Plymouth Barracuda spécialement préparée pour ces compétitions.

 

Les courses de Trans-Am avaient des règlements techniques extrêmement contraignants. À partir d’une voiture de série, tout ce qui pouvait être modifié était soumis à ce fameux règlement. Pour cette Barracuda, la carrosserie avait été trempée dans l’acide pour diminuer l’épaisseur des tôles, de façon à perdre du poids. Son moteur de 5,6 litres développant 275 chevaux avait été déstrocké et était passé à 5 litres, pouvant ainsi atteindre plus de 7 500 tr/min et développait maintenant 750 chevaux. Les freins avaient été modifiés, l’intérieur vidé et un arceau de sécurité monstrueux au milieu duquel se trouvait un pauvre petit siège en aluminium lui permettaient un poids total record d’à peine 1 tonne. C’était pratiquement inconduisible et seuls des pilotes talentueux étaient capables de maîtriser la bête.

 

– Ton père ne voulait pas t’en parler, parce qu’il craignait…

– Que je ne sois pas d’accord ? Évidemment ! C’est de la pure folie ! Mais est-ce que vous vous rendez compte tous les deux…

– Écoute ! On a travaillé toute notre vie comme des dingues, maintenant qu’on a un peu de temps, on a envie de s’amuser, me dit-elle en plongeant le nez dans son café, et en reprenant ce regard coupable.

– Ne me dis pas… ! 

Junior était entré dans la cuisine et se tenait derrière elle. Il me regarda et mit son index sur sa tempe droite en tournant de façon circulaire, signifiant « elle est complètement folle ». Puis il me fit signe de le suivre discrètement. Je me levai et commençai à le suivre d’un pas hésitant, tout en regardant ma mère les yeux exorbités.

On traversa la cour et une fois dans le garage, il alluma la lumière. Là, étaient alignés des voitures de sport toutes plus belles les unes que les autres. Il y avait une AC cobra Shelby 428, une Dodge Charger 1968 HEMI 426, la Barracuda dans le fond, dont le côté gauche était effectivement en très mauvais état, et un Dodge Camper Van (petit camping-car typique de cette époque des années 70). J’étais abasourdi. Ces trois voitures étaient réellement dangereuses, compte tenu de leurs performances. Il me fallait plus d’informations. Je montrai du doigt le petit camping-car et demandai à Junior :

– C’est celui de ma mère ?

– Non m’sieu, dit-il en désignant la Cobra.

– Non ! Ma mère ne conduit quand même pas ça ?

– Si m’sieu.

– Ils sont devenus fous. Mais…, Junior me coupa la parole.

– La première qu’vot père a achetée, c’était la Charger. Un invendu du concessionnaire de Boston. Il la trouvait belle et il l’a achetée pour vous, en se disant que vous seriez heureux d’avoir ça ici, si vous veniez à Boston…

Junior m’expliqua ce qui s’était passé deux ans plus tôt. En la conduisant, il s’était beaucoup amusé. Les 425 chevaux que développait le moteur en faisaient une véritable bombe sur les petites routes de Chestnut Hill. La voiture avait beaucoup de succès, et des personnes lui avaient conseillé d’aller voir les courses à Riverside Park Speedway. Après plusieurs week-ends passés sur le Speedway à regarder tourner les autres, il avait voulu essayer à son tour. Même si cette voiture était très puissante, c’était un véritable « muscle car » taillé pour faire du dragster. Avec ses 1,850 t, la tenue de route tenait plutôt du chalutier de pêche côtière, et se retrouvait à l’agonie au moment des freinages.

Il chercha donc une voiture plus légère et plus adaptée aux circuits. C’est là qu’il acheta l’AC Cobra. À peine 1,150 t, compacte et ramassée, plus de 415 chevaux, cette voiture était idéale pour s’amuser sur circuit. Construite par Carroll Shelby en 1965, son moteur Ford de 7 litres pouvait la propulser à plus de 260 km/h. Pour piloter celle-là, il prit des cours de pilotage avec ma mère, qui souhaitait elle aussi participer à ces week-ends enivrants. Tourner en rond lors des séances d’essais libres avait fini par les lasser. Ils commencèrent à s’engager dans des petites courses régionales pour pimenter l’affaire.

Mon père avait recruté Fred, un mécano au chômage qu’il avait rencontré lors d’un week-end automobile. Il avait acheté un camion plateau pour transporter la voiture de course, pendant que Junior conduisait le petit camping-car, permettant un certain confort une fois arrivé sur place.

Mon père commença à se passionner pour les courses de voitures. Malheureusement, il tomba par hasard sur une retransmission d’une course de Trans-Am. C’était un autre monde. Les voitures, lancées à pleine vitesse, faisaient de grandes dérives dans les virages, maîtrisés par des pilotes professionnels de grande classe. Il tomba en admiration et, trois mois avant l’accident, acheta une ancienne voiture de Dan Gurney. La voiture avait été reconditionnée à sa demande avec un moteur neuf. C’était sa première sortie.

– Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? demandai-je à Junior.

– Parce qu’il ne voulait pas. Il nous a bien prévenus qu’il ne fallait pas aborder le sujet avec vous. Il a dit que c’était pour vous faire une surprise.

 

Je sortis du récit et regardai Paul qui souriait.

– Vous trouviez ça drôle, vous ?

– Non, tout leur entourage et moi-même n’arrêtions pas de leur dire d’être prudents. Mais vous les connaissiez… d’un autre côté, ils avaient l’air de tellement s’amuser.

– Oui, enfin… Il a fini à l’hôpital.

– C’est vrai, dit Paul l’air embêté. C’est là qu’il y a eu la grande discussion avec votre père.

– Oui, et j’avoue que ce fut un véritable tremblement de terre pour moi…

 

Le lendemain matin, j’avais accompagné ma mère à l’hôpital. Je n’étais pas très content, et surtout contrarié car nous n’avions pas beaucoup parlé pendant le petit-déjeuner. Arrivé dans la chambre, je constatai que ma mère avait omis quelques détails concernant l’état de santé de mon père. La jambe gauche suspendue à une potence, un énorme pansement sur le bras gauche, un œil au beurre noir et des ecchymoses sur le visage. Il n’était pas beau à voir.

– Louis ! dit-il en bredouillant (des blessures sur ses lèvres le faisaient parler comme s’il avait eu une patate chaude dans la bouche).

– Bonjour papa, dis-je d’un ton sévère.

– Qu’y a-t-il mon garçon, tu as des problèmes ?

– Oui, j’ai un père qui se conduit comme un gamin de 18 ans.

– Dis-moi, Louis, ce n’est pas toi, il y a quelques mois, qui nous a fait tout un sketch, nous accusant de nous immiscer dans ta vie ? Tu vois ce que je veux dire ? Alors fous-moi la paix !

Le vieux avait beau être enfoncé dans son lit d’hôpital, il restait combatif et ne comptait pas se faire dicter sa vie par son « petit garçon ». Il tenta de se retourner dans son lit, et grimaça plusieurs fois sous la douleur de ses côtes cassées.

– Ne commencez pas tous les deux, dit ma mère. Louis, si tu es venu dans cet état d’esprit, je pense que tu ferais mieux de rentrer à la maison.

– Non, attends Susan, dit mon père. De toute façon, il faut qu’on parle.

– Tu ne veux pas remettre ça à plus tard ?

– J’aimerais bien, mais le temps presse…

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

Mon père appela un infirmier pour qu’il l’aide à se mettre en position assise, plus propice à la conversation. Une fois bien installé, il me demanda de m’asseoir en face de lui. Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais les ennuis arriver. Je ne fus pas déçu.

– Voilà, dit mon père d’un ton très grave, j’aurais préféré t’annoncer ça dans d’autres circonstances, et je reconnais que j’ai fait une connerie. Mais je ne veux pas que tu commences à me dire que j’aurais dû être plus prudent… Les choses sont faites, et maintenant il faut qu’on prenne une décision. De toute façon, je voulais t’en parler d’ici quelques mois. Il faut que je passe la main !

– Comment ça, passer la main ? dis-je affolé. Qu’est-ce qui se passe ?

– Il se passe que je vieillis et que je ne suis plus tout à fait « opérationnel » comme ils disent.

– Qui dit cela ?

– Les actionnaires.

– Qu’est-ce que ça peut leur faire ? dis-je désespéré.

– Eh bien, c’est que nous travaillons un tout petit peu avec leur argent. Et sur ce sujet-là, ils ne s’embarrassent pas de politesse mal placée. Bref, de toute façon je suis d’accord avec eux. Il est temps que je me retire.

– Que vas-tu faire ?

– Te repasser le bébé.

– À moi ? Mais je n’y connais rien ! Tu te souviens ? Je suis ingénieur à la NASA ! On envoie des gens dans l’espace. Je ne connais rien aux cuisinières.

– Ça fait belle lurette qu’il ne s’agit plus de cuisinières, mon pauvre chéri. Et puis je ne peux pas laisser la place vacante. Il faut que tu reprennes le groupe. Sinon…

– Sinon quoi ?

– C’est l’effondrement, la dispersion, l’externalisation, la liquidation, les fermetures et la disparition. Mon maintien au sommet du groupe nous a affaiblis et nos concurrents sont sur le pied de guerre.

J’étais abasourdi. Je connaissais, bien sûr, la taille du groupe. Je savais que tout ça devenait de plus en plus compliqué et excessivement lourd pour mon père, mais de là à passer la main, je ne l’avais pas anticipé. Pour faire simple et sans entrer dans les détails, « la marque de fabrique » du groupe était son contrôle familial. Les actionnaires réclamaient mon arrivée pour relancer la machine. Mon père ne souhaitait pas me l’imposer, mais a contrario, l’avenir du groupe était menacé. Il fallait que je prenne une décision lourde de conséquences pour notre avenir à tous.

– J’ai tout fait pour retarder l’échéance, dit mon père. J’espérais même te laisser à l’écart de tout ça, mais nous sommes arrivés au point de non-retour. Je pense que tu devrais en parler avec Élie. Peut-être le mieux serait qu’elle vienne à Boston, que l’on voie les choses en famille.

– Quand doit-on donner une réponse ?

– Le conseil de surveillance a lieu dans un mois, et le conseil d’administration une semaine plus tard. Il faudrait que tout soit bouclé à cette date.

– Je vais appeler Élie…

Avallon Group Corp.

 

Quelle était la situation du groupe à l’époque ? me demanda Paul.

– En 1973, le Avallon Group Corp était à la 34e position des plus grosses entreprises américaines. Il était constitué des entreprises historiques : la Hot Chestnut Cie, l’O & A, Camcar & Co. Puis il y avait surtout le groupe financier Boston Financial Cie, qui protégeait l’ensemble des entreprises familiales contre les tentatives de rachat, qui pouvaient parfois être extrêmement agressives. Il avait été monté grâce aux bénéfices des sociétés historiques et détenait de façon plus ou moins importante des parts dans plus de 240 sociétés à travers tous les États-Unis. Des entreprises de grosse taille travaillaient dans le secteur informatique, aéronautique ou même spatiale. Mais il y avait aussi une myriade de petites entreprises tout autour de Boston, spécialisées dans la robotique, les composants informatiques et les microprocesseurs. J’allais oublier la société McAvon design de ma mère qui faisait également partie du groupe. La L & B Estate, quant à elle, n’en faisait pas partie. Propriétaire à 50 % avec les McHover, elle gérait d’immenses terrains et des bâtiments de la Silicon Valley, comme l’avait surnommée un journaliste, qu’elle louait aux entreprises d’électronique et d’informatique naissantes.

– Comment les choses se sont-elles déroulées ?

– Il a fallu, dans un premier temps, que mon père me briefe sur toutes ces informations.

Il m’expliqua que, depuis 1971 et le premier choc pétrolier, la société avait été lourdement malmenée. L’augmentation du prix du pétrole avait fait bondir les prix de revient et le marché stagnait. Outre le problème économique, il y avait aussi un problème de perte de confiance au niveau de la Bourse. Toutes les sociétés sans exception avaient chuté. Mon père avait 70 ans passés, la charge de travail était devenue colossale et il se fatiguait beaucoup plus vite. Il s’était mis en tête qu’il y arriverait encore une fois, et avait continué à mener de front ses activités professionnelles et ses loisirs.

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