En place pour le quadrille

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Un quadrille comporte plusieurs figures, au cours desquelles on change de partenaire. Mathilde et Jean s'aiment...Pourtant, Mathilde acceptera d'épouser Vulpes, un écrivain riche et dépravé...

Publié le : jeudi 11 juillet 2013
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Laure Clérioux
   
 
 
Roman
 
  
I  Avril
         Avril.  Devant eux, un énorme panache blanc et rose. Un magnolia ? Un prunus ? Mathilde n’avait jamais su reconnaître les arbres…   C’était une magnificence, comme un incendie hérissé de flammèches, un jaillissement de lumière qui dominait le Parc.  Le tronc, puissant et noir s’enfonçait profondément dans la terre. A la base du feuillage, il se divisait en branches charpentières …Une multitudes de branches en naissait, noueuses et tourmentées, telles des énormes bras voulant étreindre le ciel. Jean lui prit la main. C’était la première fois qu’il lui prenait la main. Subjugué par la beauté du spectacle, le garçon l’entraîna vers l’arbre.  Il est fort comme l’amour, se dit Mathilde. Puissant et tutélaire. Sa lumière se répand, rayonne tout autour, illumine le Parc entier.  Elle s’était approchée, la main de Jean toujours dans la sienne.  Les rameaux couverts de fleurs projetaient, haut dans le ciel pâle du printemps, leurs corolles tendres et charnues. Nous ne vivons que par la beauté. Nous ne sommes rien sans elle.   Elle pensa aussi qu’elle aimait Jean, plus que tout au monde. Comme un présent que la vie venait de lui faire.  Elle serra la main de son compagnon, au point d’imprimer la marque de ses ongles sur sa peau.  Ils s’approchèrent de l’arbre au port majestueux.  Ils marchaient sur des touffes de stylets gris verts : le gazon se reconstituait, saturé d’humidité. Les délicates chaussures de Mathilde n’étaient pas adaptées à ce terrain : elle faillit glisser. Jean la retint par le bras.  A mesure qu’ils s’approchaient, les fleurs devenaient floues. Autour de l’arbre, il y avait un cercle de terre nue, dépourvu d’herbe, et qu’une pluie récente avait transformé en bourbier.  Le sol était jonché de pétales roses, des couronnes de fleurs tombées, comme de vieux chiffons sales. Elles s’abîmaient dans la boue qui les maculait de brun.  Le naufrage de cette beauté serrait le cœur de Mathilde. La beauté se devait d’être éternelle  Sur les branches, de nombreuses corolles étaient déjà fanées, rongées, putréfiées. Elles allaient disparaître, elles aussi, pour faire place aux feuilles. Au bout des rameaux, des lances vert tendre étaient prêtes à les dévorer.  1
 
 
L’arbre ne conservait sa beauté que par un effet d’ensemble, une beauté d’apparence qui serait bientôt remplacée par un feuillage quelconque. Mathilde sentit son talon s’enfoncer dans la boue. Elle s’agrippa à l’épaule de son compagnon, puis elle gagna une plaque d’herbe drue, plus ferme. La brume se déchira, La lumière inonda la ramure. Transfiguré, l’arbre parut dans toute sa splendeur. Les rameaux mouillés luisaient au soleil comme de l’acier. Un bourdonnement se fit entendre. Un insecte pris au piège gluant d’une fleur corrompue se débattait contre la mort. Protestation vibrante, véhémente, d’une vie qui ne veut pas s’éteindre. Mathilde le vit. Il battait l’air de ses élytres, de ses ailes déployées qui tentaient désespérément de l’arracher au piège où il était pris. Les pattes antérieures s’agitaient fébrilement, se heurtaient l’une contre l’autre, se dressaient vers le ciel, vers la lumière.  Vrombissement. Mais les pattes postérieures restaient engluées dans le suc sournois qui suintait du calice en décomposition. Le lourd insecte s’affala de nouveau complètement, s’y colla de tout son long. Mathilde le voyait nettement. Elle l’observait attentivement, comme l’eût fait un entomologiste. Il s’était enivré de nectar. Un moment, elle fut tentée de l’aider à se libérer. Puis cela lui parut absurde : la nature est si grande et si belle. Elle dédaigne notre aide, et n’a que faire de nos sentiments. Elle s’approcha néanmoins, pour mieux voir. Une grosse racine la fit trébucher. Une fois encore, elle s’agrippa au bras de son compagnon. Elle se tourna vers lui : son visage était proche du sien. Un visage allongé, franc et ouvert, sans beauté ni laideur particulière, et qui pourtant la fit tressaillir… Un aspect sérieux, réfléchi, qu’accentuaient encore des lunettes à bords métalliques. Un jeune homme clean, soigneusement rasé, bien coiffé, dont le front commençait déjà à se dégarnir. Un étudiant prêt à se muer en professeur. Grand et longiligne, il la dominait d’une tête. Son regard était doux et tendre. Elle lui sourit. Sa main se crispa sur le bras du garçon. Un sentiment inconnu venait de l’envahir, chaud et fraternel comme une espérance. Un appui sûr, se disait-elle… Comme l’arbre, il se couvrira de fleurs et de fruits. Soudain, elle se rendit compte que sa petite robe, déjà printanière, et ses escarpins à talons aiguilles n’étaient guère appropriés à l’endroit, ni au temps qu’il faisait. La vibration, qui s’était arrêtée un instant, reprit. Plus faiblement. L’insecte se débattait encore, mais sporadiquement, par à-coups successifs. Le bruit s’amplifiait à chaque tentative, puis le silence se faisait de nouveau. L’insecte allait mourir, et semblait, par moments s’y résigner. Puis l’espoir renaissait. Et avec lui, les vains efforts et le bourdonnement obstiné. Le Parc tout entier s’emplissait de cette agonie. -Partons, dit Mathilde. J’ai froid.       
 
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II  Roseraie
        Deux mois. Deux mois déjà. Pourtant, Mathilde se souvenait. Elle revoyait le jaillissement rose dans le ciel encore hivernal, qui était pour elle l’explosion du bonheur. Mais elle avait oublié les fleurs souillées, tombées à terre et l’insecte à l’agonie. Tout cela n’existait plus.  Aujourd’hui, Jean l’avait entraînée dans la Roseraie. Depuis quelques temps, Mathilde lui avait accordé quelques petits privilèges : baisers dans le cou et sur la nuque, mains qui effleurent sa poitrine et qui font lever des gerbes de plaisir…  Les roses montaient à l’assaut des colonnes, rampaient sur les pergolas. Semblaient se hisser vers le soleil, comme tout être se hisse vers l’amour.  Depuis l’enfance, Mathilde adorait cet endroit, ce havre de paix et de beauté à deux pas de chez elle.  Les pas des amoureux crissaient sur le gravier sec, inondé de soleil. Devant eux, des cascades de couleurs : petits bouquets vermillon qui se détachaient sur le blanc aveuglant de la pierre, grandes roses thé, buissons odorants, feuillages rubescents qui contrastaient avec l’incarnation délicate des fleurs, mers de corolles entrouvertes, tels des cœurs enflammés qui bruissaient dans la lumière…  Jean l’avait entraînée sur le gazon. Il l’avait prise par la taille et attirée conte lui. Il s’enivrait de l’odeur de sa chevelure, et ressentait au plus profond de lui-même chacun des tressaillements du corps de son aimée.  Mathilde sentait le désir monter. Un désir qui s’imposa soudain d’une façon brutale  -Prends-moi, lui dit-elle. Je veux être prise ici, au soleil.  -Ici ? On pourrait nous voir.  -Viens dans le bosquet. Là, personne ne nous verra.  Le bosquet était à un nid de verdure. Frondaisons et fourrés formaient un rideau de feuillages qui leur cachait la roseraie, mais le soleil leur parvenait à travers les branches en rais de lumière dorée qui traversaient les branches basses et dessinaient sur l’herbe des taches brillantes. Le parfum des fleurs ne les avait pas quittés, ni même le reflet de leurs somptueuses couleurs, qui perçait la ramure comme la lueur d’un brasier.  Jean se plaça derrière elle et la serra très fort contre lui. Sa main s’introduisit sous la jupe, remonta doucement le long de la cuisse. Il allait la prendre pour la première fois, et l’émotion le rendait maladroit. Sous le fin tissu de la culotte, il sentait le corps chaud et palpitant de sa maîtresse, le pubis renflé, et la vulve finement ciselée.  Sa caresse se fit plus insistante. De ses doigts agiles, il effleura les lèvres intimes, et fit rouler doucement le petit bouton durci. C’était un chant d’amour, rythmique et obstiné, comme le chant inlassable des cigales au cœur de l’été.  Mathilde était heureuse. Elle ressentait la plénitude de l’instant, celle de deux âmes qui  3
 
 
se fondent en une seule lorsque les corps s’étreignent. Elle acceptait la montée du désir comme un jaillissement de sève, presque heureuse de ressentir ce rut.  Jean la sentit devenir brûlante. Sous ses doigts, il sentait une fleur brodée, et en dessous, la fente de Mathilde qui s’humectait, mouillant la fine gaze. Une faim avide les dévorait tous deux.  Jean baissa la culotte de quelques centimètres, jusqu’aux jarretelles, puis il se déboutonna lui-même et introduisit sa verge dans l’espace ainsi offert. Il bandait.  Mathilde le reçut comme un cadeau. Le membre était dur et fier, elle le serra entre ses cuisses, prodiguant à son amant une soyeuse caresse. Elle se pencha même un peu pour que le gland fût bien placé. Elle le sentait, comme un petit museau humide qui demandait à entrer.  Jean ne restait pas inactif. Il continuait à caresser le clitoris, tout en donnant des petits coups de son membre tendu. Mathilde sentait des gerbes de plaisir qui montaient de son sexe et la traversaient toute entière.  Elle gémissait, balbutiait des mots d’amour, invitait Jean à continuer, à entrer plus profondément en elle.  Il plaqua sa bouche sur celle de la jeune-fille, enfonça la langue.  Baiser. Long baiser où leurs âmes se mêlèrent, où leurs souffles se perdirent…  Jean la pénétrait maintenant à petit coups rapides. Elle gémissait doucement.  Quelques mois, voire quelques semaines auparavant, il en eût ressenti de la fierté. La fille d’une des familles les plus riches de la ville se pâmait dans ses bras, chevauchait son sexe dont elle attendait la jouissance et la rosée. Le drapeau rouge du prolétariat dans le vagin de la bourgeoisie. Quelle victoire ! Une victoire de classe. Mais aujourd’hui, il était tout à son amour : il se donnait à elle corps et âme. Les icônes de Marx et de Lénine s’étaient évanouies. Le désir, frappant comme la foudre, balayait l’idéologie révolutionnaire et son catéchisme absurde. Rien ne pouvait s’opposer à cette force qui attirait deux êtres l’un vers l’autre. Il n’y avait plus de barrière sociale. Mathilde avait fermé les yeux. Elle se sentait bien. Doux et ferme, l’amant allait et venait en elle, et la jouissance montait. -Il y a des amoureux ! Une petite voix venait de parler. Une voix haut perchée. Mathilde ouvrit les yeux, sortit du brouillard rose et lumineux qui l’environnait. Trois enfants sortis des fourrés, une petite fille blonde toute bouclée, un garçon un peu plus grand, et une autre gamine, d’une dizaine d’années les observaient. Il n’y avait ni insolence ni mépris dans leur attitude, mais seulement une sorte de sympathie, voire d’admiration. Pourtant, Mathilde fut envahie de honte. -Ils font l’amour ! dit le garçon, comme s’il avait surpris deux animaux accouplés. La phrase avait jailli malgré lui, pleine de tendresse et de respect pour cet élan vital auquel il assistait par hasard. La petite bouclée mit un doigt sur ses lèvres -Chut, dit-elle, il faut les laisser. Il ne faut pas les déranger. Elle souriait. Non seulement des lèvres, mais aussi des yeux. La plus grande entraîna les deux autres, toute fière de prendre le couple sous sa protection. Soudain, l’orgasme jaillit, emporta Mathilde dans sa vague chaude. Jouissance partagée. Communion des corps et des âmes. Mathilde sentit un geyser puissant, une rosée chaude, qui l’emplit de plaisir, mais redoubla encore sa honte Sur le chemin du retour, elle resta silencieuse.
 
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Elle avait abandonné son bras à celui de Jean, qui la serrait tendrement contre lui. Ils franchirent la haute grille solennelle qui, avec ses extrémités lancéolées, ses rinceaux, et ses lourdes ornementations dorées à l’or fin, était l’une des fiertés de la ville. De l’autre côté du boulevard, les hauts immeubles de pierre de taille dominaient l’élégante artère où stationnaient de puissantes berlines. Le soleil déclinant éclairait en plein les derniers étages, ces étages moins cossus et moins chers où logeaient des ménages moyens et parfois même des domestiques. Les fenêtres, plus petites et dépourvues d’ornement, reflétaient une aveuglante clarté d’un or rougeâtre. Elles avaient l’air de surveiller Mathilde et de la poursuivre de leur implacable ironie. Ils n’ont rien vu… se disait Mathilde pour se rassurer. Non les enfants n’avaient rien vu du spectacle obscène des sexes imbriqués. Tout se passait sous la jupe. Mais ils avaient pu saisir sur son visage la manifestation du plaisir et, plus obscène encore, l’expression du bonheur. Sur le visage de Jean, elle ne discerna nulle angoisse, mais au contraire une grande sérénité, voisine de la béatitude. -Tu crois qu’ils vont le dire ? -Le dire ? A qui ? Et pourquoi ? Jean souriait. Jean rassurait. -Le dire à leurs parents. Ils peuvent porter plainte à la police : c’est interdit de faire l’amour dans les parcs. -Rassure-toi Nous sommes dans une société libertaire, qui permet à chacun . d’épanouir sa sexualité, et qui place l’amour au-dessus de tout ! Mathilde sentit percer l’ironie, sans la prendre pour une moquerie dirigée contre elle. Jean était fort, c’était un appui sûr et tutélaire. Brusquement, elle se sentit heureuse. Une nouvelle vie commençait pour elle, et Jean serait toujours là pour la défendre et pour l’aimer. Il affirmerait à la face du monde que leurs deux corps sont unis pour le plaisir, en dépit des interdits. Elle s’était donnée, elle avait exigé l’amour, appelé l’homme comme une femelle en rut, elle avait bafoué les valeurs qu’on lui avait inculquées, des valeurs qu’elle avait faites siennes. Des valeurs qu’elle avait pratiquées pendant toute son enfance et toute sa jeunesse. Quelques jours auparavant, elle n’aurait pas cru possible ce reniement. Mais maintenant, l’air lui semblait plus léger, les feuilles bruissaient comme un chant céleste, et elle croyait percevoir encore le parfum lointain des roses. Le soleil, malgré sa lumière crue, lui prodiguait la chaleur d’un souffle protecteur. Il lui semblait que chacun de ses sens, devenu plus sensible, lui fît sentir la vie palpiter autour d’elle à l’unisson de son cœur. Quand maman l’apprendra elle aura de la peine La voilà coupable. Coupable et heureuse quand même ! C’est son corps qui était heureux. Son corps ressentait encore le plaisir et l’amour, toute la tendresse et la chaleur de l’amant. L’innocence ne rend pas heureux, se dit-elle. Paradoxalement, sa honte ajoutait à son bonheur, c’était le prix à payer pour un voyage vers l’amour. Jean prit Mathilde par la taille et l’attira contre lui. Il aimait cheminer ainsi, tout contre elle et mettre son pas dans le sien. Dans quelques semaines, se disait-il, je soutiendrai ma thèse « Sexe et pouvoir », un sujet littéraire autant que sociologique. Ceux qui ont reçu en partage le pouvoir et l’argent ont pleinement accès aux plaisirs de toutes sortes, et en particulier à la jouissance sexuelle. Dans les sociétés humaines, ce qui 5
 
 
devrait être l’expression suprême de l’amour n’est qu’une consommation comme une autre, un pouvoir du fort sur le faible. Plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, plus les obligations morales s’estompent, en particulier celle qui sont liées aux pratiques sexuelles. Tel était l’argumentation principale de sa thèse Qui se hasarderait à reprocher à Tibère les vices raffinés auxquels il se livrait ? Qui blâmerait le maître de l’Italie pour les plaisir pris au bord de sa piscine, avec ses petits poissons ? Ne doit-on pas plutôt admirer sa vigueur ? Henri IV, le vert galant, soufflait les maîtresses de ses amis et Louis XIV les épouses de ses courtisans. Quel Français s’en offusquerait ? Le plaisir du maître n’est-il pas sacré ? Jean s’était plu à décrire un Louis XV en rut errant dans le Parc Au Cerf, en chasse de chair fraîche et de préférence virginale, de crainte de la vérole. Puis un Napoléon ne dédaignant pas de débaucher les épouses de ses officiers pour satisfaire ses besoins , et remporter dans une alcôve une victoire facile et sans risque : Arcole ou Austerlitz ! Sa haine des potentats avait entraîné sa plume, il avait forcé le trait, tracé des portraits grotesques. Il en était conscient : l’aspect historique était un peu trop développé, mais l’humour et la verve ne faisaient pas défaut. Les Français, qui sont avant tout des Gaulois, s’amusent volontiers du droit de cuissage que le patron exerce sur sa secrétaire ou ses employées. C’est fort drôle en effet, tant qu’on n’en est pas soi-même victime. L’appartenance à l’élite sociale hisse le dominateur au-dessus de toute contingence morale, et permet la pratique d’une véritable polygamie. Pour celui qui détient le pouvoir, c’est presque un devoir d’avoir des mœurs dissolues ! A l’inverse, à l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, toute expression du désir est une honte, et toute tentative d’accomplissement un crime méritant les châtiments les plus durs. Il ne reste au prolétaire que la triste masturbation et la consommation solitaire et secrète des étreintes commerciales. Les damnés de la terre sont d’abord et surtout des damnés du sexe. Voilà quelques-uns des arguments qu’il avait développés dans son travail universitaire et qu’il comptait reprendre dans un ouvrage destiné au grand public  Un travail remarquable, reconnaissait-on à l’université. Dans quelques années, son directeur de thèse, un homme influent, le proposerait sans doute pour un poste de maître de conférences.   Il se serra contre la jeune fille, jusqu’à sentir sa chaleur. L’été naissant les avait rendus moites, mais cette moiteur même lui parut suave. Dire que je pense à ma carrière alors qu’elle est là ! N’est-elle pas plus précieuse qu’une carrière universitaire ? Plus précieuse que tout au monde ?  Mathilde avait baissé la tête. Elle marchait sur le trottoir, les yeux mi-clos, perdue dans ses pensées. Elle avait encore le rouge au front, et aux joues. Etait-ce la chaleur ou l’émotion ? Elle ne disait rien. Des sentiments contradictoires se livraient combat en elle.  Je ne suis ni riche ni puissant, se dit-il, revenant à son sujet de thèse. Je ne suis qu’un étudiant fauché, un fils de prolétaire…Pourtant, el le s’est donnée à moi ! Le don de Mathilde dépassait tout ce qu’il avait reçu. Et même tout ce qu’il recevrait par la suite.  En comparaison, tout semblait dérisoire. Lorsqu’il avait fait sa connaissance, elle était étudiante dans un groupe de TD qu’il animait, en tant que doctorant. Mademoiselle Chandain-Lothman, une fille de patrons ! Avec ses tenues griffées, ses bijoux, ses sacs à mains qui coûtaient un mois du salaire d’un assistant ! Une précieuse, qui ne travaillerait jamais. En licence de lettres, par alibi culturel, et pour s’occuper en attendant un riche mariage.  6
 
 
Comme ce serait drôle de la draguer ! Une fille à séduire : un bastion à enlever à l’ennemi. En somme, un épisode de la lutte des classes.  Ce fut elle qui le séduisit. D’abord par son sérieux et sa compétence. C’était l’étudiante la plus travailleuse du groupe, et souvent la plus subtile. Celle qui pose la bonne question pour relancer le débat. A plusieurs reprises, elle avait pris rendez-vous, pour approfondir l’une des notions du programme, ou pour lui soumettre un travail qu’elle s’était imposé sur un sujet qui lui tenait à cœur. Il avait ainsi découvert ses centres d’intérêt, sa passion pour l’art et la poésie. Un soir d’automne, après avoir travaillé tard, il fut obligé de la reconduire chez elle. Bien qu’il s’en défendît, le petit intello besogneux fut intimidé lorsqu’il pénétra dans l’antre de la bourgeoisie, le repaire où le luxe et l’argent, tapis dans l’ombre l’épiaient pour le juger. A sa grande surprise, il fut accueilli avec chaleur. Peu à peu, sans même le vouloir, l’idylle était née. Ils s’aimaient. C’était une évidence. Et la mère de Mathilde n’en prenait pas ombrage. Les barrières sociales n’existent plus ! se disait-il, un peu fâché tout de même, car cette constatation affaiblissait sa thèse. Il y a des brèches dans le mur de l’argent. Maintenant, tout le monde a sa chance, il suffit de travailler pour réussir, et il suffit d’aimer pour être accueilli. Les théories poussiéreuses de Marx et Engels, les idées révolutionnaires de Lénine, Bakounine, Trotski… lui semblaient des vieilles lun es, des fatras dépourvus de sens dans ce monde moderne et démocratique où la chance l’avait fait naître. De capitalistes qu’ils étaient, les parents de Mathilde s’étaient mués en Chefs dentreprise. En un mot, Jean s’était embourgeoisé. Mathilde l’avait changé. Sans même qu’il s’en rendît compte, sa tendresse l’avait guidé sur le chemin d’une plus grande humanité. La politique ne l’intéressait plus, il n’aspirait plus qu’à se fondre en elle et à partager ses plaisirs et ses goûts… Demain, se dit-il, je donnerai ma démission à la cellule du Parti. Son esprit errait dans une brume rose, digne d’un roman guimauve, un de ces romans photos des magazines d’antan, si chers à feue sa vieille tante, dont il raillait volontiers la sentimentalité, autrefois, lorsqu’elle était encore là. Fontaine d’amour, je ne boirai pas de ton eau ! Ils avaient cheminé sans parler, heureux d’être l’un à l’autre. Ils arrivaient maintenant devant l’immeuble en pierre de taille, propriété des Chandain-Lothman. Il fallait se séparer, jusqu’au lendemain. Elle lui demanda encore : -Tu crois qu’ils vont nous dénoncer ? Jean se mit à rire. -Ne crains rien, les enfants sont souvent plus intelligents que les adultes.            
 
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III  Timoléon
           Un petit homme rondouillard entra. Chauve, hormis une couronne de cheveux gris, laurier flétri posé sur un crâne sans gloire, il arborait un visage laid et gras, blême, mais avec des grosses joues couperosées. Son front était aussi ridé que son costume était fripé. Quelque peu malpropre, il sentait la poussière et la sueur.  Il tenait sous son bras un porte-document en skaï  D’un pas alerte, il franchit le corridor solennel, dont le sol de marbre blanc rehaussé de motifs de malachite luisait comme un miroir. Il jeta un regard ironique sur les bustes des grands écrivains qui trônaient sur de hautes sellettes de palissandre.  Bonjour Molière ! Bonjour Racine ! Heureusement pour eux, ils sont morts, et ne subsistent que sous la forme de biscuits de Sèvres.  Pour le décorum.  O grands hommes ! Vous n’aurez pas à souffrir de cette promiscuité ! La honteuse prostitution de la littérature aux puissances de l’argent ne vous atteindra pas.  Le petit homme méprisait cordialement le travail qu’il venait accomplir en ces lieux. Et pourtant, il le faisait. Ainsi va la vie.  Antoine Vulpes, le célèbre écrivain, l’attendait au milieu du vaste salon, en compagnie d’un jeune homme. Ne voulant pas s’encombrer des soucis que procure la gestion d’une demeure personnelle, il vivait dans une suite, à l’hôtel du Coq d’Or, un palace dont le nom s’adornait de multiples étoiles. Trois larges baies, habillées de lourdes tentures et surmontées de cantonnières, inondaient la salle de leur clarté. Elles donnaient sur le plus chic boulevard de la ville. A une extrémité, deux canapés en vis-à-vis et quatre bergères Louis XV entouraient une table basse couverte de cristaux. A l’autre bout, dans la partie salle à manger, autour d’une longue table ovale, six chaises tendues de velours semblaient attendre des convives. Au sol, d’immenses tapis d’orient s’ornaient de motifs floraux, aux teintes vives et fraîches. Un peu partout, des guéridons de bois précieux se couvraient de lampes, de girandoles, de hauts bouquets de fleurs que l’écrivain faisait changer chaque jour.  Nullement impressionné, le visiteur posa son pied sur le tapis, dont il put sentir toute la suavité au-travers des minces semelles de ses godasses bon marché. Au milieu de ce salon luxueux, il avait l’air d’une merde au pied d’une statue du Bernin.  Antoine poussa doucement Gabriel vers la chambre. -Laisse-nous, Ganymède, dit-il. Laisse nous, bel enfant. Va dans la chambre, l’Aigle t’y rejoindra bientôt : il t’enlèvera vers le ciel pour des amours divines.  8
 
 
Gabriel sentit sur lui comme une étreinte visqueuse : le regard plein de mépris du visiteur pour la fiotte qu’il était. Tu couches avec lui, tu te fais défoncer la rondelle, semblait-il dire, et tu n’as même pas de désir ! Que vaut le sexe, sans le désir ? Le jeune homme hésita.  -Excuse-nous, répéta l’écrivain, nous avons à travailler Dès qu’il fut sorti, le petit homme besogneux s’approcha du secrétaire en bois de rose, dont il ouvrit l’abattant. De son porte-document, il tira un dossier qu’il posa aussitôt sur le meuble. Agrégé de lettres, révoqué de l’Education Nationale pour une vilaine affaire avec une petite fille, il vivotait en louant sa plume aux auteurs en mal d’inspiration. Un mercenaire. -Asseyez-vous donc, mon bon Timoléon. Le petit homme chauve prit place dans un fauteuil de damas rouge, en habitué des lieux. -J’ai préparé le dixième chapitre de votre nouveau roman, dit-il. Vous verrez, c’est assez bien venu. -Voyons cela, répondit l’écrivain, en ouvrant le dossier. Sandra jeta sur le jeune homme un regard langoureux … lut-il en plein milieu du texte. Vous trouvez que langoureux  c’est bien ? Moi j’aurais mis plutôt un regard de braise . Il faut toujours surprendre le lecteur. -Oui, mais ce n’est pas vous qui écrivez, je vous assure que langoureux va mieux à cet endroit. Voyez la suite. -Peut-être. Peut-être. Mettons langoureux  en attente. Je ferai mon choix définitif lorsque j’aurai lu le chapitre entier. Il est vrai que votre style est très bon, et je vous fais assez confiance -J’ai écrit la plupart de vos livres, se rengorgea l’autre. J’avais même déjà un peu travaillé pour votre père. -C’est vrai, vous êtes un bon professionnel. Mais moi, j’ai du talent. -Du talent… du talent …vous lisez et vous signez ! Votre père, lui… -Je sais. Mon père n’a pas hésité à écrire lui-même la plus grande partie de son œuvre. Mais vous savez, pour le public, le talent est héréditaire. C’est le public qui compte, c’est lui qui achète les livres. La littérature est une industrie comme les autres, ce sont ses clients qui la font vivre. Le petit homme rondouillard se renfonça dans son siège -Mon bon Timoléon, reprit l’écrivain dynastique, soyez content que je vous donne du travail ! Votre situation n’est pas si brillante. -C’est vrai, concéda le salarié, nos goût ne sont pas les mêmes. Puis, pour préciser sa pensée, il rectifia : -Je veux dire qu’ils ne sont pas du même genre. Mais l’autre, qui s’affichait comme militant de la cause gay, ne releva pas la pique. -Je n’ai jamais écrit une ligne, dit-il simplement, mais j’ai toujours bien choisi mes collaborateurs. Et je les ai toujours bien payés. L’entreprise tournait rond. Timoléon proposait les sujets, bâtissait les intrigues, rédigeait les synopsis… Antoine les revoyait à la hâte, entre ses sorties mondaines et ses chasses dans les milieux interlopes, où s’assouvissait le plus souvent sa fringale de chair fraîche. Puis le nègre se mettait au travail, huit heures par jour, comme un ouvrier à sa machine. Recherche de documentation, à l’affût du détail qui fait « vrai », dosage subtil, dans les dialogues, entre l’humour et l’émotion. Enfin, il apportait tout cela au patron, qui lui prodiguait ses critiques et faisait valoir ses  9
 
 
exigences… Une fois le livre terminé, Antoine se re ngorgeait dans les cénacles littéraires, recevait les honneurs et les prix, signait les contrats, empochait les royalties. Le partage des tâches. Le partage des bénéfices, aussi. Car, si Antoine avait engrangé une fortune considérable, il avait consenti à son employé un salaire équivalent à son ancien salaire de prof. Pouvait-il vraiment se plaindre ? En sus, l’écrivain avait soldé les honoraires d’avocat et graissé la patte de quelques personnages influents. Mais, c’est bien connu, les travailleurs ont une fâcheuse propension à revendiquer. -Bien payés…protesta le mercenaire, qui avait faill i s’étrangler d’indignation. Bien payés… -Très bien payés, insista l’écrivain. N’oubliez pas que je vous ai sorti du merdier.  -Tout de même, pour Ciels torrides j’aurais pu avoir une gratification ! Un million et demi d’exemplaires vendus.   -C’est promis. Quand je toucherai les droits pour l’adaptation en feuilleton télé, je vous verserai une prime.  Heureusement, grinça Timoléon, j’ai mon œuvre personnelle. - Antoine exhiba un sourire, ou plutôt un rictus, qui fendit son visage d’une oreille à l’autre. Selon son habitude, il se gaussait ouvertement des prétentions littéraire de son employé.  -Aucun éditeur n’en voudra ! Vous savez, il faut d’abord avoir un nom. Moi, le nom, je l’ai toujours eu.  Timoléon avait connu toutes les misères.  Après sa révocation de l’Education nationale, il avait connu la gêne pour lui-même comme pour ses enfants, qu’il aimait malgré tout, car même les pervers peuvent aimer. Il avait connu la solitude, lorsque sa femme l’eut quitté, puis l’indigence. Il avait connu le mépris, ce mépris accablant qui s’attache aux affaires de sexe, lorsqu’on n’a pas le bras assez long pour les étouffer, un mépris qui ne le lâchait plus, qui le suivait à la trace, comme une nuée de mouches volant autour de sa tête.  Les Erinyes… Ces divinités furieuses, acharn ées sur leur proie, proscrivant le pardon et l’oubli, le désignaient encore à la vindicte publique qui l’abreuvait d’insultes et de quolibets. D’humain, il s’était transformé en ordure, déféquée par un chien, qui heurtait la vue et l’odorat des passants. Il puait.  Maintenant, il n’avait même plus de nom.  Plus de nom honorable.  -Vous vous êtes donné la peine de naître, dit-il avec amertume. Moi, je suis de ceux qui fondent les dynasties.  Cette fois, Vulpes laissa échapper un ricanement sonore.  -Ne négligez pas mes mérites, proclama-t-il. Il est encore plus dur de se faire un prénom.   Bien qu’il ne fût pas précisément un moraliste, Timoléon avait horreur du cynisme. Exaspéré à l’extrême, il bouillait littéralement. L’autre se gobergeait dans cette suite somptueuse, payée par les gains d’un nègre désargenté, et confisquait sans vergogne les fruits de son travail.  -Que voulez-vous, mon pauvre Timoléon. Vos passions vous sont fatales.  Des passions, l’écrivain en avait, lui aussi. Le sexe était son seul centre d’intérêt, sa raison de vivre, puisque le reste ne comptait que pour l’argent.  Certes, il arborait une face glorieuse, l’endroit de la médaille. L’homosexuel officiel qui avait fait son coming out , et se flattait de nombreuses conquêtes appartenant au show biz, au milieu artistique, voire à celui des affaires. Le militant qui, chaque fois qu’un micro lui 10
 
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