soiree bourgeoise

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Une soirée singulière au cours de laquelle l'amphytrion se révèle un véritable esthète

Publié le : mardi 12 juin 2012
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SOIREE
BOURGEOISE
C’est l’épouse du patron qui m’accueille, avec un sourire doucereux, un air
obséquieux qui me réjouit tout de suite.
Elle m’introduit dans le salon, au dessus du bar-discothèque. En semaine,
l’établissement est fermé. Une clientèle rare ne permettrait pas de payer les extras, les
danseuses, la débauche de lumière et de décibels.
-Excusez mon mari. Il travaille encore.
Bien sûr. Gérer ce bistrot misérable et prétentieux, ouvrant deux jours par semaine
avec deux effeuilleuses, cela doit être très compliqué ! Que peut-il bien faire ? Une
occupation peu avouable, peut-être même à la limite de la légalité ? J’ai l’impression que
l’épouse la connaît parfaitement.
Je me doute bien qu’il m’a invitée – convoquée serait le mot juste – à la suite du mini
scandale que j’ai provoqué. Bien peu de chose en réalité ! Pas de quoi fouetter un chat, et
encore moins une chatte. Mon absence, le lendemain, a laissé vide ce podium où j’ai eu tant
de succès.
Je suis venue par curiosité. Je pressens un événement insolite, bien minable, dont le
ridicule me ravit par avance.
Devant moi, il y a cette femme d’âge incertain, trente-cinq ? Quarante ans ? Plus ?…
Elle porte un tailleur gris perle, qui aurait été élégant cinq ou six ans plus tôt, mais qui sent le
décrochez-moi-ça, et même un peu la poussière. Très fardée, les paupières bleuies, les cils
épaissis de rimmel, la bouche d’un rouge gluant, qui a dépassé la limite des lèvres. Son cou
s’orne d’un collier doré par électrolyse, où de grosses émeraudes de verre brillent de mille
feux.
Pas de personnel. Pas de domestique : Madame a fait la cuisine elle-même. Elle me
désigne un fauteuil de cuir fatigué
-Je vous sers un doigt de Porto ?
Diable ! Me voilà dans un dîner bourgeois !
Elle se lamente :
-Vous ne vous figurez pas tous les tracas que procure l’argent ! Que de travail pour
tout gérer ! Un véritable esclavage. Gaston ne s’en sort pas.
Pauvre Gaston !
-Les ouvriers ont bien de la chance, dit-elle en versant un doigt de liqueur rouge dans
un petit verre. J’envie leur insouciance.
Elle pose le verre devant moi et reflue vers la cuisine
-C’est le jour de sortie de la cuisinière, explique-t-elle, alors que je ne lui demande
rien.
Comme c’est gentil à vous de m’inviter justement ce jour là !
Je minaude :
-Vous vous donnez bien du mal !
Elle me laisse seule un moment.
1
Sur la crédence, dans un grand cadre argenté, trône une photo de mariage. Lui en
jaquette et pantalon rayé, elle en longue robe blanche, tenant un bouquet virginal. Ils se
sourient pour l’éternité, offrant à tous le décorum candide et mièvre de leur bonheur. Je
reconnais mon hôtesse et son Gaston.
Au mur, sur la tapisserie à ramages, quelques croûtes sévissent : sous-bois et coupes
de fruits. Un cerf
brame, face à la Barre des Ecrins…
Dans un cadre en loupe d’orme, la photo jaunie d’un homme en uniforme : air altier,
moustache conquérante, torse viril et décoré. Il présente un air de famille avec Gaston.
La maîtresse de maison revient, un remugle de graillon l’accompagne.
-L’oncle Albert, dit-elle. Il a été décoré sur le front des troupes, en 17.
Elle me désigne, au centre du panneau, un cadre ovale, de bois noir, où resplendissent,
disposées hiérarchiquement, les décorations du héros : médaille militaire, croix de guerre
avec, au centre et légèrement décalée vers le haut, la Légion d’Honneur .
Que va-t-il faire, Gaston ? Va-t-il me signifier que quelqu’un a porté plainte pour
exhibition sexuelle
? Me dire que la police ferme son boui-boui par ma faute ? Me réclamer
des dommages et intérêts en raison de mon absence ?
Le verre de porto, et les prouesses culinaires de la patronne me suggèrent autre chose.
Que va-t-il donc se produire ?
Enfin, Gaston entre.
-Tout est arrangé, dit-il après m’avoir saluée avec chaleur. Vous pouvez revenir quand
vous voulez.
Il sourit d’un air entendu.
-Mais il faudra être sage. Vilaine fille !
-Mon mari se met en quatre pour tout le monde, susurre la maîtresse de maison.
Gaston ouvre une bibliothèque de chêne foncé et en sort un album de grand format,
relié en cuir.
-Ce sont les photos de toutes les danseuses, dit-il.
Il n’en manque pas une seule.
-Mon mari est un artiste, toujours ému par la beauté et par la grâce.
Elles sont toutes là, en effet. Mais au lieu des visages, il avait photographié les vulves.
-Quel hommage à la beauté féminine ! dit encore l’épouse admirative.
-Mon épouse apprécie mon art au plus haut point. C’est une inconditionnelle.
Vous allez vous reconnaître.
Des chattes ! Des chattes ! Des chattes ! Il y en a des dizaines, prises sous tous les
angles.
Certainement, j’allais y reconnaître la mienne.
Soudain, je ne peux retenir un cri :
-C’est celle de Lola !
Sur la photo, une fente entrouverte, entourée de poils bruns.
-Mais oui, vous l’avez bien reconnue. Vous êtes physionomiste.
Je ne l’avais pas vue - car Lola n’avait pas voulu me la montrer - mais cela ne peut
être qu’elle. Pas très jolie, sans beaucoup de grâce, mais nimbée d’une sorte de sensualité
grasse. C’est bien elle.
-Ma femme l’aime beaucoup, elle aussi. C’est une de ses préférées.
-C’est sa motte qui m’inspire, confie la maîtresse de maison. On dirait un abricot.
Il va se passer quelque chose.
Mais quoi ? L’album des chattes ne suggère pas une rencontre philosophique.
Mais où ? Devant l’austère bibliothèque ? Devant la photo du tonton décoré sur le
front des troupes ? devant le cadre argenté où sourient les mariés ?
2
Les quatre dernières pages de l’album me sont entièrement consacrées. Lors de notre
première entrevue, il m’avait littéralement mitraillée avec son appareil numérique.
-Vous êtes vraiment très belle, dit Gaston, admiratif.
-C’est vrai, ajoute l’épouse. Vous êtes la plus belle.
Ils sont bien ringards, mais pour une fois, ils font preuve de goût ! Il faut croire que la
bêtise parfaite n’existe pas, et que même les êtres les plus stupides ont des éclairs de génie qui
leur permettent d’entrevoir le sublime.
-Si nous passions à table ? propose la dame.
3
Laure Clérioux
« La Fille écarlate » roman
Les commentaires (1)
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Epicuria

Très bel aperçu de votre roman...Il donne envie d'aller plus loin.

vendredi 20 juillet 2012 - 15:29

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