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Confessions d'un anthropologue

De
314 pages
Remettant en question des constantes transculturelles, ces "confessions d'un anthropologue" critiquent ce que l'Occident entend par écologie et économie, politique et religion, sous la double tutelle des cultures gréco-latine et judéo-chrétienne. L'anthropologie académique semble aujourd'hui n'avoir abouti qu'à réduire les pays dits en développement à une Mêmeté qui, en définitive, n'est qu'une récupération réductrice délétère.
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Michael Singleton
Confessions d’un anthropologue
CultureS et MédecineS
Confessions d’un anthropologue
Cultures et Médecines Dirigée par Claudine Brelet Toute médecine est « traditionnelle ». Chacune est le produit d’une culture, d’une tradition, dont découle une certaine perception du monde et de l’être humain donnant du sens à la souffrance et à la maladie, à la naissance et à la mort… De cette vision du monde dépendent aussi une manière de diagnostiquer, des techniques et des pratiques, et les normes autour desquelles s’institutionnalise la relation soignant-soigné au sein d’une même culture. Depuis 1948, l’OMS a encouragé les soignants formés à la médecine occidentale classique à tenir compte de l’approche holistique de l’être humain et du caractère préventif des « ethnomédecines ». La mondialisation n’est pas qu’économique… À l’instar des musiques du monde s’enrichissant réciproquement, le pluralisme médical présenté dans cette collection témoigne comment et pourquoi soignants et soignés peuvent bénéficier de l’intégration de la diversité culturelle dans le domaine de la santé. Dernières parutions Geneviève N’KOUSSOU,Enfants soldats… enfants sorciers ? Approche anthropologique dans l’Afrique des Grands Lacs, 2014.Mourad MERDACI,Anthropologie de la souffrance psychique et sociale. Le contexte psychosocial algérien, 2012. Claudine BRELET,Anthrop’eau. L’anthropologie de l’eau racontée aux hydrologues, ingénieurs et autres professionnels de l’eau, 2012. Bony GUIBLEHON,Les Hommes-panthères. Rites et pratiques magico-thérapeutiques chez les Wè de Côte d’Ivoire, 2007. Nicolas KOPP, Marie-Pierre RETHY, Claudine BRELET et François CHAPUIS (Sous la dir. de),Ethique médicale interculturelle. Regards francophones, 2006.
Michael Singleton
CONFESSIONS DUN ANTHROPOLOGUE
© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05972-3 EAN : 9782343059723
Sommaire
Introduction ...............................................................................................................................7
« Ça » n’existe pas ....................................................................................................................13 Ethnomédecine = ethnocide ..........................................................................................................13 Le transit interculturel..................................................................................................................38 Le « Dr » Ngamila .....................................................................................................................44Le non-religieux ou le « Non ! » au religieux ................................................................................50Le fait de Waterloo entre fête et défaite..........................................................................................62Un certain religieux et une religiosité certaine.................................................................................64Du symbole suprême à l’être subsistant, et retour ..........................................................................80Témoignages indigènes à la barre...................................................................................................84Appel à mes autorités ancestrales ..................................................................................................92Continuité, ou plutôt non-continuité ?.........................................................................................102Transition et projets ...................................................................................................................105Nomades à l’insu de leur plein gré ..............................................................................................108Nomade à mon corps défendant ..................................................................................................127L’humanité, même « ça » n’existe pas non plus ! .........................................................................131 Là où le prophète parle et où le visionnaire voit............................................................................158
Le prix de l’anthropologie ....................................................................................................175 Qui paie ?.................................................................................................................................175 De l’avunculat anthropologique................................................................................00..2.................
Paradigme, vous avez dit paradigme ? ................................................................................209 Du paradigme lui-même................................................................902.............................................Le paradigme sans problème est un paradigme non problématisé...................................................213Le paradigme personnel et personnalisé........................................................................................217 De la paresse paradigmatique....................................30.2................................................................ L’anthropologie autrement ou autre chose que l’anthropologie ?....24..........4.......................................
Le mot de la fin… .................................................................................................................249 Quand parler est faire................................................................................................................250 Le fait maison...........................................................................................................................253 Quand parler c’est tout dire................................................45..2...................................................... Desdataet desfacta................................................................................................................262 Le fait decomprendreet celui deconnaître...........................................................................270 Pour une anthropologie reconnaissante...................682......................................................................Pour finir, une parabole nomade .........................................................................................291 Bibliographie ...........................................................................................................................293
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Introduction
1 …dis adieu et guéris !
La vie est sûrement à sens unique et probablement sans issue. En attendant Godot à la lisière du désert des Tartares, mieux vaut exprimer des regrets de son vivant plutôt qu’attendre un hypothétique « après ». En cette Afrique que je connais le mieux, les Ancêtres veillent toujours à leur grain, mais aussi, l’au-delà n’étant jamais très éloigné, il est toujours possible de revenir en dire un mot aux siens – même pour les accuser. Néanmoins, en règle générale, une fois bien parti, un Africain ne revient plus hanter les lieux de ses crimes éventuels.L’on ne craint pas autant les revenants que les malemorts, les suicidés et les sorciers qui rôdent toujours dans les parages. En Inde, le continent par excellence de la métempsychose, les réincarnés ne se souviennent que très rarement de leurs faits et méfaits antérieurs – et le Nazaréen d’ajouter, du moins selon les dires 2 des siens, que même « un ressuscité d’entre les morts » éprouverait du mal à se faire entendre. L’on comprend donc que saint Augustin ait rédigé ses Retractationesavant que son cœur inquiet ne soit enfin rendu au repos éternel et qu’il y ait passé en revue ses publications par ordre chronologique – pas tant 3 pour les rectifier que pour clarifier certains points de détail .
Mon « Adieu à l’anthropologie » se trouve entre le simple retraitement des données – ce que le mot latinretractatiosignifie – et le déni radical de tout ce qui est impliqué par une « rétractation » contemporaine. Ancien Père Blanc, devenu père blanc pour de bon, je n’ai pas plus de raisons de désavouer mon 4 parcours anthropologique que je n’ai à cœur de renier mon passé missionnaire . Resté ami avec mes anciens confrères, je ne voudrais pas me dissocier de mes collègues actuels. Rien de plus énervant que le converti devenu plus catholique que le Pape ! Bien que fumeur repenti, il m’arrive encore de fumer volontiers les cigarettes qui me sont offertes. J’ai sûrement plus à regretter que la Môme Piaf, mais seule l’existence absolue du Faux et du Mal permettrait la rétractation apodictique de son passé après le passage décisif vers le Vrai et le Bien absolus. Or, philosophe recyclé en anthropologue, des considérations qui me semblent crédibles m’empêchent de croire à l’existence d’un gabarit épistémologique et
1 Hesse, H.Le Jeu des perles de verre. Paris, Calmann-Lévy, 2012 2 Luc, 16.31. 3 Brown, P.La vie de saint Augustin. Paris, Seuil, 2001: 565 sq. 4 Singleton, M. « De la mission à la ré-mission en passant par la dé-mission : auto-biographie d’un apôtre anthropologique », inNouvelles voies de la mission : 1950-1980, (dir. M. Cheza et al.). Lyon, CREDIC, 1999 : 345-360 et « Ma foi… d’anthropologue ! »,Du missionnaire à l’anthropologue. Enquête sur une longue tradition en compagnie de Michael Singleton, (éd. Laugrand, F. et Servais, O.), Paris, Karthala, 2012.
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d’un étalon éthique qui, pour l’essentiel, transcenderaient toute situation sociohistorique. En l’absence d’un Réel de Référence absolu, je ne peux donc ici procéder qu’à des reconsidérations relatives de mes faits et dires.
Repenti, je veux bien battre ma coulpe, mais à qui demander pardon et l’absolution ? Si, lorsque j’ai quitté l’Église, je ne pouvais plus me confesser aux ministres du magistère vatican, c’est que même la venue éventuelle d’une papesse noire ne me paraissait pas pouvoir combler l’écart entre, d’une part, l’élan libérateur incarné par Jésus, exprimé en partie dans les évangiles, et, d’autre part, sa confiscation par le haut clergé catholique au nom d’un très hypothétique Absolu. Anthropologue défroqué, malgré tout le respect que je leur dois, je ne me sens pas davantage en mesure de m’excuser, auprès des souverains pontifes, de mes transgressions de l’ordre académique établi dans les hauts centres du monde anthropologique. Ce qui pourrait paraître aux fidèles un crime prétentieux de lèse-majesté (comme ma résistance à la domination de 5 Bourdieu) n’est pour moi que bon sens sociologique : en règle générale, les révolutions radicales sans lesquelles il n’y a pas d’avenir passent par des autorités subalternes et non par le pouvoir hégémonique, par des mutants 6 marginaux et non des mandarins centraux . Ce n’est pas que je n’aie jamais péché. J’admets volontiers m’être trompé et même avoir trompé, mais que celui qui n’a jamais traficoté ses données pour une bonne cause jette la première pierre ! Sur le terrain, je n’ai pas toujours, loin s’en faut, travaillé équitablement pour le bien de chacun – mais de nouveau, seul l’anthropologue qui a trouvé bons tous ses sauvages pourrait incriminer mes antipathies. Le problème n’est pas là. Les errements que j’estime opportun d’avouer dans cet essai n’ont jamais été à ce point déontologiquement indécents. C’est justement parce que j’ai parfois agi en toute âme inconsciente, aussi bien qu’en conscience professionnelle, que j’y pense sur le tard. Pendant longtemps, même dans l’arène académique, les paradigmes ne changeaient que rarement de mémoire d’homme. Aujourd’hui, l’inédit qui émerge en permanence rend tôt ou tard caducs nos acquis même les plus apparemment absolus, et devient plus prégnant et perceptible. Si l’on veut ne pas être totalement dérouté par cette fuite en avant aussi permanente que profonde, mieux vaut tard que jamais s’arrêter à des étapes décisives. En précisant mon point d’arrivée actuel, je ne prétends pas que chacun doive passer par là. Devenu ou redevenu nomade, du moins en esprit, il
5  Singleton, M. « Pour en finir avec la domination – l’amor? »Recherches Sociologiques, 2, 30, 1999: 202-207. 6 Singleton, M. « En marge monumentale »,À la périphérie du centre. Les limites de l’hégémonie en anthropologie(dir. M. Daveluy et L.-J. Dorais, Montréal, Liber, 2009: 11-24. 8
7 m’importe seulement de bouger avec des temps qui changent en continu . Ce faisant, je me trouve inévitablement confronté à des bifurcations cruciales sans savoir d’avance d’où il faut repartir. Tous les chemins ne mènent plus à Rome. Jusqu’ici, il y a toujours eu un après et, parfois, un après tout autre. Aller à gauche me permettra-t-il de continuer ma route plutôt que de m’enfoncer à droite dans une impasse ? Sur un rond-point noyé dans le brouillard, toutes les sorties se ressemblent et, si certaines s’ouvrent sur des voies royales, d’autres, comme les chemins forestiers, à l’instar desHolzwegede Heidegger, finissent par se fondre dans le décor.
En parlant de se perdre en chemin, j’avoue ne pouvoir offrir au lecteur qu’un fil rouge des plus ténus pour sortir vivant du dédale qui va suivre. Je n’ai jamais été l’auteur jugé le plus rectiligne et, bien que de la génération des premiers disciples de Malinowski, Evans-Pritchard et Firth m’ont toujours semblé incarner les deux extrêmes de l’écriture ethnologique. DansLa religion des Nuer,Evans-Pritchard ne parle ni de l’écologie, ni des systèmes de parenté (sujets réservés aux deux autres volumes de sa trilogie consacrée à ce peuple nilote), mais uniquement de ce qu’il avait cru comprendre être les rites et raisonnements religieux des Nuer. Au contraire, Firth, dansWe, the Tikopia, parle de tout et de n’importe quoi. Lorsque je fus l’assistant d’Evans-Pritchard à l’Institute of Social Anthropologyà Oxford, j’ai croisé Firth de temps en temps. Que le premier me pardonne, car j’avais beau n’annoncer qu’un sujet dans les titres de mes publications, de parenthèse en parenthèse, de digression en digression, d’histoire en histoire, cela partait souvent dans tous les sens et, souvent, se terminait en queue de poisson.
Ces reproches sont un premier écho aux non-dits ethnocentriques dont il sera bientôt question. Pour m’en excuser, je pourrais rétorquer que je me suis laissé plus impressionner par la façon de conter de mes vieux et, surtout, de mes vieilles amies africaines que par la linéarité biblique qui a déteint sur nos genres littéraires occidentaux. Les grand-mères commençaient leurs contes par le nulle part d’un « Autrefois… » pour finir abruptement, après moult détours, fatiguées ou ayant réussi à endormir leurs petits-enfants, par : « Et voilà pourquoi la girafe a un si long cou ». La fin stéréotypée des contes populaires wallons (qui commencent aussiex abrupto) est encore plus saugrenue : peu importe le sujet, le conteur concluait ainsi : « Et moi, j’étais là avec mes jambes de beurre et mes souliers de papier, et je suis revenu sur le dos de notre 8 chien » !
7 Singleton, M. « On ne bouge plus ! Une méditation d’anthropologue sur la mobilité humaine »,Spiritus, 1, 2001: 1-11. 8  Lemoine, J.Contes populaires du Pays Wallon. Gand, Vanderpoorten, (réédité chez Molinay, Andenne), 2005: 70.
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