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Patrice VivancosDe la Culture en Europe
De quoi est-il question quand nous agitons
ce mot « culture » ?
Défi nir la Culture n’est pas simplement un exercice
complexe pour étudiants chevronnés, c’est une De la Culture
impossibilité. Ce ne serait pas grave si la culture en
Europe ne dépendait à ce point des soutiens publics. en EuropeMais si personne ne sait, qui aide-t-on ? Et pourquoi ? Et
pour quels publics ?
La «culture européenne» n’existe pas en tant que De quoi est-il question
telle, mais LES cultures d’Europe ont beaucoup en
commun : faiblesses structurelles, aides publiques vitales, quand nous agitons ce mot « culture » ?
fragmentation, diffi cultés à vendre ou simplement à faire
circuler les œuvres… Pourtant des chefs d’œuvre se font.
Ce livre veut répondre à ces questions, analyser son
économie, ses travers, ses retards comme ses espoirs, et
ceci à travers plusieurs domaines de la culture : peinture
comme jeux vidéo, opéra comme design, culture de masse
comme culture de niche… C’est une réalité complexe et
mouvante que personne n’a examinée au niveau européen.
Patrice Vivancos a commencé son
parcours dans le cinéma tout en travaillant
comme enseignant. Il a réalisé plusieurs fi lms
documentaires puis deux longs métrages en
Grèce. Il a dirigé ensuite des festivals en France
et en Espagne, organisé des programmes de
formation et écrit des rapports et des articles sur la culture et
son économie. Il a publié deux livres sur le cinéma européen
en 2002 et 2014. Depuis 2010, il travaille dans les institutions
européennes à Bruxelles, au sein d’Europe Créative.
Illustration de couverture : Sabine Jarry © 123RF et DR
ISBN : 978-2-343-04960-1
15,50 €
POUR COMPRENDRE
De la Culture en Europe
Patrice Vivancos
De quoi est-il question quand nous agitons ce mot « culture » ?
POUR COMPRENDRE
POUR COMPRENDRE









De la Culture en Europe

De quoi est-il question
quand nous agitons ce mot « culture » ?
Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de
présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une
question contemporaine qui relève des différents domaines de la
vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant
au lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment par une
bibliographie sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé
de professeurs d’université de différentes disciplines. Ils ont
pour tâche de choisir les thèmes qui feront l’objet de ces
publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un
langage simple et clair, de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul
Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard
Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis Rolland.

Dernières parutions

Traoré MODIBO, L’économie de développement, Trajectoire,
analyse et stratégie de développement, 2014.
Gilbert ANDRIEU, Hera reine du ciel, Suivi d’un essai sur le
divin, 2014.
eGérard PETITPRÉ, Les années folles de la V République
(19882014), 2014.
Walter AMEDZRO ST-HILAIRE, Fondements et méthodes en
gestion appliquée, 2014.
Jean-Marie GILLIG, Histoire de l’école laïque en France, 2014.
Jean-Baptiste ESAÜ, Les élections présidentielles Aux
EtatsUnis, 2014.
eGérard PETITPRÉ, Les trente Glorieuses de la V République
(1958-1988), 2014.
Xavier BOLOT, Les Trois Réalités. Physique, perçue,
représentée ici, maintenant, évolutions, 2014.
Alain DULOT, Ce que penser veut dire. Essai, 2013.
Claude-Michel VIRY, Guide historique des classifications de
savoirs, 2013.
Patrice Vivancos





De la Culture en Europe

De quoi est-il question
quand nous agitons ce mot « culture » ?

































Du même auteur

Du cinéma en Europe, 25 ans en 25 films.
Chroniques sur 25 ans de cinéma, d’économie et de politique,
L’Harmattan, 2014.





























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04960-1
EAN : 9782343049601





À Fénicia et à Victor













Introductions


« Le Paradis était l’endroit où l’on savait tout
mais où l’on n’expliquait rien,
l’univers d’avant le péché,
d’avant… le commentaire »
Cioran


La culture de la citation


Il paraît adéquat dans tout ouvrage consacré à la culture de
commencer par des citations ; elles attestent d’une
généalogie intellectuelle de haute tenue. Deux parmi les plus
connues dans ce domaine : « Quand j’entends le mot
culture, je sors mon revolver » et « S’il fallait recommencer
l’Europe, je commencerais par la culture », seraient dès
lors fort utiles pour dessiner les grands axes d’une analyse
de la culture en Europe ; l’une la niant, l’autre la
valorisant au plus haut point. Pourtant, elles sont toutes deux
attribuées à tort. Comme si le mot culture, par le « flou
artistique » qui l’entoure et qui est un de ses talents innés,
avait non seulement généré de la confusion, mais aussi
provoqué, plus que des plagiats, des apparentements
erronés qui sont restés dans la mémoire collective.


9
« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver »
est attribuée à tort soit à Goebbels, soit à Göring. La
phrase vient en réalité d’un drame historique de Hanns
Johst, intitulé Schlageter, du nom d’un résistant allemand
à la présence française en Rhénanie, au début des années
20. L’un des protagonistes, joué par Veit Harlan, prononce
ces mots : « Quand j’entends le mot "culture", je défais le
cran de sûreté de mon browning » (Wenn ich Kultur höre,
entsichere ich meinen Browning). Certes, elle aurait pu
très bien être dite par un dignitaire nazi, la culture étant
pour eux, dans les années 30, forcément « dégénérée ».
Mais elle exprime plus le rejet d’une « certaine » culture
qu’un refus de la culture. D’ailleurs, le régime nazi qui en
découlera, si l’on oubliait ses idées, a laissé une culture
qui lui est propre. Mais peut-on oublier les idées ?

« S’il fallait recommencer l’Europe, je commencerais par
la culture », est, quant à elle, attribuée à tort à Jean
Monnet, l’un des pères fondateurs de l’Europe politique. « Il
n’y a aucune trace écrite ni aucun témoignage qui
permette de lui attribuer une telle pensée. D’ailleurs, ce
n’était pas du tout dans ses conceptions ; le projet était
d’abord politique et commençait par une action dans des
domaines socio-économiques à forte signification
symbolique : le charbon et l’acier », rappelait l’un de ses
collaborateurs. Le fait est que cette citation apocryphe est citée
et récitée en boucle par les élites tant nationales
qu’européennes quand il s’agit de parler de culture et
d’Europe. Il ne reste que cette citation « authentique » de
Francis Blanche : « Je suis un non-violent, quand
j’entends parler de revolver, je sors ma culture »…

Les citations ne peuvent donc aider à décoder le mot «
culture ». Comme si ce mot restait un totem intouchable alors
qu’il sert pourtant de caution à tous les amalgames et
con10
fusions. Si la citation ne peut éclairer, si ces deux-là, si
emblématiques et tout à la fois antagonistes, sont sujettes à
caution, sinon à manipulation, il faut aller vers la définition.



La culture de la définition


Il est utile tout d’abord de faire un détour par le domaine du
septième art, où on est passé subrepticement ces dernières
années du terme de « cinéma » à celui d’« audiovisuel ». Ce
glissement sémantique n’est pas apparu comme si
important ; certains ont même approuvé ce choix plus large,
moins « snob », qui sait plus démocratique… Il se peut
cependant que le cinéma y ait perdu son âme. Ce même
glissement s’est opéré entre art et culture, pour les mêmes
raisons et avec les mêmes arguments. Qui penserait d’ailleurs
à demander un ministère des Arts ? La culture est donc
devenue ce qui importe, moins élitiste et plus populaire. Le
mot « culture » serait donc clair et accepté par tous ? Rien
n’est moins sûr.

D’ailleurs, nombreux sont ceux qui ont été témoins, dans
les bureaux de la Commission européenne à Bruxelles ou
dans ceux du ministère de la Culture à Paris, à Varsovie
ou Lisbonne, voire dans une municipalité perdue au fin
fond de l’Europe, de ces réunions de membres d’un jury
ou d’un comité d’« experts » sur le financement de projets
culturels… On évalue ces projets un par un, cahin-caha,
quand soudain le ton monte : il s’agit de soutenir ou non
tel « gros » opéra, les uns arguant d’un spectacle qui fera
événement, les autres relevant que cet opéra n’a pas
besoin d’aide publique et défendant à l’inverse un atelier rap
dans une banlieue défavorisée. Les premiers s’insurgent
11
alors de confondre culture et humanitaire et rappellent
qu’aucune « visibilité » ne sortira de cette aide.
Esclandre ! Les mêmes vont se déchirer à nouveau quelque
temps après, les uns intercédant pour un réseau de théâtres
reprenant les œuvres grecques antiques, les autres voulant
favoriser une troupe itinérante de hip-hop dans les rues des
centres-villes ; les uns et les autres voulant promouvoir
LA culture. De quoi parle-t-on ? Chacun va alors dévoiler,
défourailler devrait-on dire, sa définition de la culture…
Le chaos, la confusion et le désordre s’installent et la
guerre des définitions du mot culture éclate...

L’on pourrait écrire un livre entier sur les différentes
définitions de la culture, elles foisonnent par milliers ; on se
contentera ici de quelques chapitres. Mais cette définition,
notion, concept ou « arme », n’a pas fini de déchirer les
politiques comme les artistes. « Où s’arrête cette notion de
culture ? » est déjà une question qui peut paraître
sacrilège. La culture peut-elle s’accommoder de frontières ?
Qui doit être le « face-control » à l’entrée de ce paradis ?
Qui peut barrer le passage à ce qui est le lieu où tous
veulent être ? D’ailleurs « qu’est-ce qui n’est pas culture ? »
est une question qui peut plonger aussi dans le désarroi. Si
l’on veut être politiquement correct, tout est culturel, ou
rien ne l’est pas, puisque la négation semble plus douce
que l’affirmation.

C’est ce postulat, jamais revendiqué et pourtant
constamment utilisé, d’une culture qui couvrirait toutes les actions
humaines, du passé comme du présent, durables ou
éphémères, grandioses ou privées, qui conduit au flou
artistique des décisions politiques sur la culture. Si la culture
n’est plus propagande d’un état dictatorial ou d’une
religion devenue Etat, si elle n’est plus ce que contiennent les
musées ou ce qui s’apprend à l’école, si le cordon
ombili12
cal qui la liait à l’art est rompu… personne ne sait
exactement ce qu’elle est. Elle rejoint ces termes, comme
politique ou amour, où chaque individu apporte sa propre
définition. Mais cette « diversité culturelle » n’aide en rien à
la compréhension du monde culturel. Compiler les
définitions est alors le premier pas à faire. Se demander s’il
existe une culture européenne est pour l’heure un peu
prématuré.

Qui dit définition dit – encore – dictionnaire. Le Petit
Larousse indique que la culture est « l’ensemble des usages,
des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses,
intellectuelles qui définissent un groupe, une société ». Il
est aisé de deviner que cette définition a donné lieu à
quelques accrochages parmi les augustes académiciens. Le
résultat est là, c’est une des plus longues définitions du
dictionnaire (celle du mot « politique » n’est pas mal non
plus). Or, il est facile de comprendre qu’une définition
longue est le reflet d’un problème, qu’à vouloir inclure
toutes les facettes d’un terme, on peine à le définir.

L’institution internationale en la matière qu’est l’Unesco
diffère-t-elle dans sa définition ? « Dans son sens le plus
large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme
l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels,
intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou
un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres,
les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être
humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les
croyances. » Définition très proche du Larousse, mais il
faut tout d’abord apprécier les mots d’ouverture « dans
son sens le plus large », qui relativisent la définition même
en sous-entendant qu’elle est le fruit d’un long consensus
où toutes les « opinions » ont eu gain de cause. Encore une
définition qui inclut, ouvre, embrasse plus qu’elle ne
pro13
pose de frontières, de limites ou de bornes, ce qui est
pourtant son rôle de définition. Est-ce donc impossible ?

Si l’on explore les nouveaux territoires de la connaissance,
à savoir Wikipédia, on y trouve d’entrée de jeu – c’est le
sens pratique du modèle anglo-saxon – une « pluralité »
assumée de définitions : tant philosophiques, que
sociologiques ou étymologiques, mais aussi ethno-archéologiques,
politiques et même les « abus de langage » liés à ce mot.
Soit, mais multiplication et juxtaposition des opinions
n’aident pas plus à l’heure de définir. Il ressort que
différentes définitions du mot culture reflètent des théories et
opinions très diverses pour comprendre ou évaluer l’activité
humaine et ses œuvres, mais point de définition «
universelle ». Le plus intéressant est cette note du site qui nous
apprend que, en 1952, Alfred Kroeber et Clyde Kluckhohn
ont rédigé une liste de plus de 150 (!) définitions différentes
du mot « culture » dans leur livre Culture : a Critical
Review of Concepts and Definitions. On n’est jamais le
premier à remonter le rocher de Sisyphe.

Puisqu’on se trouve dans le monde de la Grèce antique –
mère nourricière de notre culture –, en quoi peut-elle nous
éclairer ? Hormis les neuf muses (Calliope, Erato,
Uranie…) qui renvoient aux arts, peu de symboles ou
d’explications et point de définition. Retenons néanmoins
le concept de mécénat qui faisait que les notables des
villes antiques – en particulier à Athènes – participaient de
gré ou de force – par désignation aléatoire – à
l’embellissement de la ville, à la construction de théâtres
ou à la création d’œuvres. Cette notion de mécénat aura la
vie aussi longue que les pièces de théâtre qui lui doivent
leur existence ; comme elles, il demeure une référence
dans le monde de la culture. Que le mécénat s’appelle
aujourd’hui incitations fiscales, financement participatif,
14
sponsoring, ou simplement don, il reste associé à la culture
comme il l’est à sa naissance.

Reste aussi l’étymologie du mot culture en grec, politismo,
qui renvoie à la ville, à la ville « civilisée », et qui, bien
entendu, a donné aussi le mot « politique ». Il ne faut pas
faire dire à l’étymologie ce qu’elle ne peut signifier, mais
l’origine « urbaine » du mot culture dans la langue
grecque et qui l’oppose à l’origine latine et
incontestablement « agricole » du mot culture en français est une
perspective à prendre en compte.

Cette définition : « La culture est le domaine où se déroule
l’activité spirituelle et créatrice de l’homme » résume
assez bien toute une palette de définitions. Elle indique
surtout que la création n’est pas seule pourvoyeuse de
culture, mais aussi l’activité spirituelle ; ce qui laisse la porte
ouverte à une culture plus quotidienne, plus populaire,
attachée parfois à notre identité, à nos traditions… Bref,
elle accepte une culture détachée de l’art, une culture
béante ou épanouie selon les idées de chacun. Car certains
vont, dès la définition, jouer sur cette dualité, voire
l’opposer. Alain Finkielkraut l’exprime ainsi : « Le terme
de culture a aujourd’hui deux significations. La première
affirme l’éminence de la vie avec la pensée ; la seconde la
récuse : des gestes élémentaires aux grandes créations de
l’esprit, tout n’est-il pas culturel ? Pourquoi alors
privilégier celle-ci au détriment de ceux-là, et la vie avec la
pensée plutôt que l’art du tricot, la mastication du bétel ou
l’habitude ancestrale de tremper une tartine grassement
beurrée dans le café au lait du matin ? » Finkielkraut a
choisi son camp, il est tout entier dans le titre du livre
duquel cette citation est tirée : La défaite de la pensée. Il
regrette cette mise en avant de la culture comme identité,
voire revendication identitaire ou communautarisme.
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