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ACTIVITE (DE L') EVALUATIVE A L'ACTE D'EVALUATION

De
161 pages
Les systèmes d'évaluation reposent actuellement sur le caractère irréversible d'une sanction appréciée comme une sentence. Une autre démarche est possible si l'on considère le sujet comme producteur authentique des informations sur sa propre compétence. Pour être validé, c'est-à-dire accepté et acceptable, l'acte d'évaluation doit impliquer cette relation communicationnelle jamais définitive.
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DE L'ACTIVITÉ ÉVALUATIVE À L'ACTE D'ÉVALUATION

Collection Savoir et Formation llirigée par Jacky Beillerot et Michel Gault
A la l.'Toiséede l'écontunique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désonnais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La fonnation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des tins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les soustendent, du sens à leur assigner. L1 collection Savoir et Forlnation veut contribuer à l'infonnation et à la rétlexion sur ces aspects ll1é.\jeurs.

Dernières parutions

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(C)L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8047-0

Patrick CHARDENET

DE L' ACTIVITÉ ÉVALUA TIVE À L'ACTE D'ÉVALUATION
Approche théorique et pratique communicationnelle

Préface de Bernard Charlot

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Préface
Qu'y a-t-il de commun entre noter un devoir, élire le meilleur joueur de football de l'année et juger qu'un film est nul? Ce sont là, nous explique Patrick Chardenet, trois manifestations d'une « activité évaluative qui caractérise notre perception du monde». Nous évaluons en permanence, dans des situations si diverses que la notion même d'évaluation s'en trouve déstabilisée. P. Chardenet entreprend d'en parcourir le champ, dans de belles analyses qui permettent à la pensée de se situer simultanément en divers points, sans jamais se perdre. L'évaluation est une activité naturelle; mais aussi une activité sociale. L'évaluation est discours; mais aussi acte formel régi par des procédures. L'évaluation est tentative de rationalisation; mais aussi entreprise de légitimation qui engage des institutions et des sujets. Evaluer, c'est traiter du bon, du beau, du juste, du vrai ; mais aussi (et pourquoi pas ?) être porté par l'ambition d'améliorer des rendements. Pour maîtriser un tel sujet, il fallait pouvoir se déplacer à l'aise dans la philosophie, les sciences humaines, les sciences du langage, etc. - et avoir pratiqué soi-même l'évaluation. TI fallait aussi identifier un principe d'intelligibilité, permettant de ne pas être entraîné dans un tourbillon conceptuel. P. Chardenet nous en propose un : l'évaluation est une interaction socialement constituée, un échange de points de vue. L' "orientation médiative" de l'évaluation se trouve ainsi fondée dans une "perspective communicationnelle". Cet ouvrage, fort agréable à lire, est le bienvenu. Parce qu'il associe une perspective anthropologique et une analyse fme des procédures évaluatives. Parce qu'il échappe à la fois aux promesses inconsidérées et aux angoisses de dévoration que suscite bien souvent la notion d'évaluation. Bernard Charlot Professeur de sciences de l'éducation, Université Paris 8 Saint-Denis.

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Avant propos
L'histoire de ce livre est celle d'une recherche qui a commencé par des observations banales qui auraient pu en figer le propos, si saurais-je jamais pourquoi? , l'activité évaluative qui caractérise notre perception du monde ne s'en était mêlée. Entre quelques faits observés et la pensée qui les interroge, ces petits événements constituèrent les déclics stimulants d'un long processus qui mène à cet ouvrage. Le premier est à mettre au compte d'une expérience professionnelle d'enseignement. Ayant à cette époque à accomplir le rite du bulletin trimestriel qui consiste à compléter les grands classeurs de relevé de notes et d'appréciations, je ne sais pourquoi cette fois plutôt qu'une autre mon attention fut alertée par ce que j'appellerai plus tard, le "discours d'évaluation" du collègue qui m',avait précédé: dans la colonne des notes moyennes était mscrit "10120", dans celle des appréciations, un ''Moyen'' occupait l'espace qu'il semblait impossible de laisser vide, même au prix d'une redondance qui n'apportait rien de plus à la valeur arithmétique. Le second marque déjà le chemin de l'investigation par un acte initial de curiosité qui fonde généralement toute solution à une inquiétude sur le langage à avoir recours au dictionnaire tout en sachant d'avance que celui-ci, dans la tautologie sur laquelle il repose renvoie les mots aux mots, la définition à d'autres définitions. Cette fois, la surprise s'avéra immédiatement productive. Je m'attendais, compte tenu de mon point de we ethnolmguistiquement centré sur mon activité professionnelle, à une mise en avant de l' "évaluation scolaire". Or, aucun des dictionnaires non spécialisés consultés n'y faisait allusion. Plus stimulant encore, les définitions caractérisaient les tennes "évaluer", "évaluation" comme" la détermination d'une valeur par approximation", et le fait de " porter un jugement sur une valeur"l. Rien à voir avec la représentation construite par le professionnel de l'éducation, d'une entreprise méthodique d'évacuation de la subjectivité du jugement par des techniques appropriées.
lLes dictionnaires consultés: 1930.. Larousse du .xxe siècle ~ 1963" . . . Dictionnaire Quillet; 1977, Lexis ; 1988, Petit Robert, 1991, Dictionnaire Hachette de Notre Temps. 7

Et pourtant, si le différentiel entre cette représentation2 et l'activité naturelle référée par le terme non spécialisé est possible, c'est qu'il existe des objets réels distincts. Quelle est donc la nature de cette activité évaluative spécialisée qui semble s'opposer à celle de l'évaluation décrite par les dictionnaires? Pour réagir aux effets négatifs des variations inter et intraindividuelles que la docimologie critique3 relève dans les corrections des copies, s'est développé dans un mouvement plus général de rationalisation de la gestion du travail un projet fondé sur une logique: puisque le jugement est faillible, il est primordial de trouver les moyens techniques de le contraindre, de limiter ses effets par un processus d'évaluation logico-arithmétique où la formalisation des objectifs d'entrée de la formation et la critérisation de l'objet de connaissance ou de compétences tendent à conférer à la mesure de la perfonnance de l'objectivité4. Si le trait épistémologique est ici grossi pour les besoins d'une démonstration qui ne vise pas à re-décrire l'histoire de l'évaluation en tant que domaine de connaissance, c'est quand même, in fine le projet global de la démarche qualitative docimologique. Le paradigme est dés lors installé: l'évaluation emprunte sa systématisation aux méthodes de mesure en psychométrie et en
2Denise Jodelet (1989, (sous la direction de), Les représentations sociales, PUF, p. 37), définit la représentation comme le "contenu concret de l'acte de pensée [qui] porte la marque du sujet et de son activité. Ce dernier aspect [renvoyant] au caractère constructif, créatif, autonome de la représentation qui comporte une part de reconstruction, d'interprétation de l'objet et d'e:X"Pression sujet". du 3Piéron~H., 1963, Examens et docimologie, PUF ; Bonboir, A., 1972, La docimologie~ PUF. [Docimologie] (du grec dokimèlépreuve~ logos/discours): étude systématique des conditions de validité des examens et des concours qui mettent en jeu des connaissances~ des compétences~ de la culture. 4Benjamin Bloom élabore dés 1956 une taxonomie du domaine cognitif.. c'est -à-dire un ensemble hiérarchisé d'objectifs (savoirs~ savoir-faire) et les capacités intellectuelles qui les autorisent. Dans les années 1970 (1979, Caractéristiques individuelles et apprentissages scolaires, Nathan-Labor.. Bru.xelles~ Paris}, il pose les principes d'une approche individualisée de l'élève, des tâches d'enseignement/apprentissage comme objectifs~ et des résultats (rendement, vitesse, effets affectifs). Cette démarche logique objectifs d'entrée, actes concrets, état de sortie, fondamentalise une évaluation construite en relation au processus. 8

psychologie différentielle5 et constitue en se constituant comme domaine de connaissance, une ingénierie au service de fonctions sociales, aux premiers rangs desquelles, l'éducation, la fonnation, le recrutement. Mais l'emprise évaluative ne s'arrête pas là, notre vie quotidienne est aujourd'hui parsemée de situations où notre état, nos actes, nos productions sont ou seront, d'une façon ou d'lme autre évalués: le poids à la naissance, le parcours scolaire, les habitudes de consommation, la recherche d'un emploi, une demande de prêt, un bilan de santé, tout est mesuré et aboutit à un jugement ou à une justification. L'inquiétude de Narcisse atteint même le sentiment national d'être classé, jugé en tant que peuple: "Archaïques, novateurs, q(faiblis, d~fférents, inquiets, dérangeants... Comment le monde nous juge" (L'Express, 26 février-04 mars 1998). Chacun d'entre-nous contribue également à l'entretien du paradigme "évaluation" par notre quête des meilleurs rapports qualité/prix, du meilleur roman de la rentrée, du fibn à ne pas manquer, du meilleur établissement scolaire: It L.,vcées, collèges: comment choisir? Où votre en.fant a-t-il le plus de chance d'obtenir son bac et d'être prêt pour la vie active? "(Le Nouvel Observateur, 02-08 septembre 1993), "Ce que vaut votre université: le palmarès des premiers cycles" (L'Express, 23-29 mai 1996)," L.,vcées,collèges: comment choisir? Les bons pr~fs... et les mauvais" (Le Nouvel Observateur, 04-10 septembre 1997), " Il ~fautévaluer l'école" (Le Monde de l'Education, septembre 1996), "Les vrais bons 1~,Vcées, le palmarès ville par ville" (L'Evénement, 11-17 mars 1999). Même le ministère de l'Education nationale6, de la recherche et de la technologie propose depuis mars 1998 le pabnarès de ses propres établissements. L Express s'en est emparé pour publier un "guide permettant de juger la valeur des 2336 (vcées généraux, technologiques et pol)/Valents, publics et privés sous contrat, de l 'Hexagone et des DOM" pendant qu'un autre hebdomadaire
5Les batteries de tests d. intelligence. d' abord uniques. puis différenciés (Reuchlin. Mu 1977. Ps:vchologie. PUF)" et les procédures d"éyaluation clinique du langage (Rondal~ J.-A." 1997~ L'évaluation du langage" Marda ga. Sprin10nt.) founussent les apports techniques au projet d"objectiyation de la Inesure de l'apprentissage et de la fonnation. ~a Direction de la progral11111Gtiont du développe111ent établit un e classement en fonction des résultats au baccalauréat.. pondéré par le tau.x d.accès de la seconde au bac. c'est-à-dire la probabilité pour un élère qui suit sa scolarité dans cet établissen1ent.. de réussir à cet exanlen. 9

analyse depuis quatre ans les perfonnances des établissements dans Wl banc d'essai des lycées'. Trente ans après Mai 1968, l'obsession de la compétition l'emporte sur la critique de la sélection sociale et le Nouvel Ohservateur8 n~hésite pas, d'une semaine à l'autre à annoncer à la une un classement des Grandes Ecoles et des Universités en mettant en avant" Les meilleures filières en France et en Europe ", puis à commémorer cet événement "qui a tout changé ". Ces actes qui prennent pour objet des productions ou des comportements sont parfois de simples avis dont la valeur pragmatique dépend de l'autorité de celui qui l'émet, parfois des procédures sociales lourdes et complexes (test, examen, concours, audit, expertise) qui reposent sur des procédés plus ou moins explicites et transparents. Il y a ainsi une différence fonnelle entre le travail de classement des établissements scolaires effectué par la Direction de l'Evaluation et de la Prospective qui tient compte des conditions d'implantation géographiques, sociologiques, économiques pour mettre en avant la valeur ajoutée des établissements par rapport au Référentiel de leur catégorie, et le classement au concours de l'agrégation qui s'élabore sur un Référentiel construit à partir d'échantillons aléatoires de copies. La différence technique s'amplifie encore lorsqu'il s'agit de sélectionner sur dossier des candidats d'origines diverses à l'entrée en classe préparatoire. Mais l'évaluation des établissements, si sophistiquée semble-t-elle, repose sur une sélection unique de critères externes. Bre£: la demande sociale d'évaluation se renforce au nom de la sélection des meilleurs (meilleurs candidats, meilleurs établissements, meilleurs produits, meilleurs services) avec une foi aveugle ou hypocrite dans les procédures. L'activité évaluative et la notion d'[évaluation]9 sont donc devenues des évidences de notre quotidien privé et professionnel à tel point que nous en acceptons la sanction dans la sélection que la première opère, et que nous usons de la notion d' [évaluation]
Le Nouvel Obserl'atellr~ supplément au n° 1795 du 1er avril 1999: «département par département les vraies performances des 2348 lycées de France».
7

8N° 1745 du 16 au 22 avril 1998 et n° 1746 du 23 au 29 avril 1998.

~

rôle des notions tenant une place importante

dans le développement

des différentiels entre représentation sociale et objets de savoir.. les crochets distinguerons la [notion] du terme. 10

comme si elle allait de soit. A travers l'école nous apprenons cette obligation que l'apprentissage conduit de la sélection. Or, il n'existe pas de théorie générale de l'évaluation qui pourrait fonder l'unité d'un domaine et à laquelle chaque acte d'évaluation pourrait être renvoyé pour en valider les outils. Dès lors, on peut se demander si les problèmes de l'évaluation sont correctement posés, et donc si le projet mélioratif sous-tendu peut vraiment aboutir. Si on a déjà pu montrer, en analysant l'évaluation par l'extérieur (programmes et règles des actes d'évaluation), comment l'école fabrique elle-même les hiérarchies d'excellence et par conséquent, l'échec10, la question du fonctionnement de l'activité évaluative mérite, elle aussi une réponse. Je commencerai à y répondre en définissant ce qu'y a-t-il de commun à toutes les manifestations de cette activité, entre le classement de la meilleure voiture où du meilleur joueur de football de l'année, le palmarès des villes, celui des établissements d'enseignement, la critique littéraire ou cinématographique, l'argumentation qui, en épistémologie valorise et valide telle théorie plutôt qu'une autre, et la notation d'un devoir ou d'un examen. La question peut paraître saugrenue au regard de la variété des évaluables si l'on écarte le rôle constructeur du discours qui élabore les conditions de la mesure (détermination des critères, repérage des indicateurs), décide de la valeur (notation arithmétique ou non) et qui juge (argumentation, annotation). Si l'on réintroduit la relation sens/discours constituant incontournable des procédures et l'interaction évaluateur/ évaluataire comme vecteur de la production d'évaluation, on parvient à mieux comprendre le mécanisme de l'activité évaluative et peut-être à mieux interpréter la qualité des actes d'évaluation. Cependant, si à la montée en puissance de techniques de mesure de plus en plus sophistiquées qui entendent gommer la subjectivité, se sont associés plus récemment des procédés qui prennent en considération le sujet, ces propositions renvoient, comme il est fréquent en sciences humaines à une confrontation entre théorie de l"objet et théorie du sujet. L"objet existe mais semble non défini. Le sujet produit et c'est lui qui est évalué par la mesure de sa production. Par un lien établi entre les deux, peut-on proposer une perspective de compréhension de l"activité évaluative qui pennette au professionnel d'améliorer le rendement des actes d"évaluation? C"est la question à laquelle cet ouvrage se propose de répondre.
IOperrenoud, P., 1984, La fabrication de l'excellence curricllllll11aux pratiques d'évaluation" Droz.. Genève. scolaire: du Il

Un danger qui menace l'éducation est de voir se développer un marché de l'excellence au détriment de la valorisation des compétences. Déjà, un monde sépare les jeW1esdont les espérances scolaires et les parcours de l'emploi et/ou du chômage renforcent l'inégalité comme facteur dominant d'un système dont les finalités s'éloignent de l'intégration pour mettre en avant l'opposition entre la réussite et l'échec qui favorise la stratification sociale. Aux conditions externes comme la disponibilité de la main d'œuvre, le chômage, s'ajoute la logique d'W1 système de masse incapable d'accepter celle-ci comme principe et la renvoyant à des procédés de relégation interne. L'objectif même du baccalauréat comme seuil pour 80% d'une classe d'âge relève de ces procédés si l'on ne modifie pas les épreuves et si l'on ne précise pas les buts assignés à l'examen et les objectifs d'évaluation dans chaque procédure. Il n'y a pas d'absolu en matière d'évaluation, seule W1emise en situation d'un agir dans lequel se dimensionne le procès d'apprentissage. Autrement dit, l'interaction et ses discours sous-jacents constituent un processus qualifiant à analyser comme une ouverture langagière capable d'inverser la dynamique de l'échec. Ce processus de différenciation permet d'intégrer, celui de la sélection permet de classer. L'un est fondé sur la communication, l'autre sur le calcul des procédures.

12

1 Approche anthropologique

de l'évaluation

Les comportements d'évaluation se sont imposés dans un environnement consumériste comme un élément clé de la décision qui conduit à une sélection. Aucun secteur de la société n'échappe à ce phénomène considéré comme un facteur de progrès de l'activité humaine à tel point que ses effets sur la sélection biologique naturelle par des manipulations sélectives arbitrées par la valeur, doivent être encadrées par des comités d'éthique et des projets de règlements, voire des lois limitant leur champ d'application. Notre vie quotidienne est aujourd'hui sous l'emprise des différentes figures de l'évaluation, entre les définitions plus ou moins affirmées de la notion d' [évaluation] Il par les spécialistes et les pratiques plus ou moins affIDées dans des univers sociaux multiples, nous nous soumettons aux résultats de cette ingénierie

socialeIl au prétexte qu'il existe toujours un savoir de rang

supérieur, accessible ou secret, un intérêt qui fonde la nécessité du paradigme et un savoir-faire d'évaluation qui autorise la légitimité de ses procédures. L'exigence d'évaluation qui apparaît avec la rationalisation du facteur travail s'adapte particulièrement, depuis la décennie 1980 à la dialectique de l"excellence et de l'exclusion. Il nous faut donc tenter d'analyser conunent fonctionne à la fois l"activité évaluative et les actes d"évaluation. Comprendre l'activité évaluative pour repérer ce que les actes d'évaluation lui empruntent et / ou lui refusent. Ces actes d'évaluation qui s'inscrivent dans
Il Pour distinguer la notion du tenl1Cqui la représente. nous enlployons la nlise entre crochets. I~CheYal1ard Y... 1990..L'évalllatellr en révolution.. Actes des Rencontres Intenlationales sur l'Eyaluation en Education. Paris. 27-29 septelnbre 1989.INRP/ADMEE. 13

notre comportement social et qui tentent de gérer nos goûts, nos désirs, nos opinions, nos ambitions en les influençant. Cette activité évaluative qui s'inscrit dans notre comportement d'individu et qui classe sans fin les objets du monde avec lesquels nos sens, nos
sentiments et notre raison entrent en contact.

La nature complexe de la notion évoquée ne peut être appréhendée que dans une perspective multiréférentielle, une anthropologie appliquée au fonctionnement de la notion. Je dirais que l' [évaluation] en tant que notion produite peut être appréhendée à partir de trois points de vue : c'est une activité naturelle13 de catégorisation permise par des opérations (cognitives, discursives), des mécanismes linguistiques (syntaxique, lexical) et un processus d'énonciation (pragmatique, modalité, argumentation) ; ce sont des actes formels qui fonctionnent au sein d'institutions qui les légitiment, grâce à des instances qui en énoncent les lois et fondements, à travers des acteurs (évaluateur, évaluataire) qui interagissent, cet ensemble déterminant les conditions d'un ancrage discursif4 ; ce sont des actes sociaux qui s'inscrivent dans un processus (distinction, jugement, sélection) et qui opèrent sur des objets variés à partir d'instances institutionnelles diverses (système de la critique, système médiatique, système de la recherche, système scolaire, système de la fonnation, système professionnel). Le point de we de l'activité naturelle nous conduit à interroger la notion d' [évaluation] à partir d'une épistémologie du jugement. Le point de we de l'activité fonnelle nous conduira à montrer en quoi le jugement joue un rôle dans la succession des tâches de l'algorithme des actes d'évaluation.

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1.1. L'activité naturelle évaluative
Avec la problématique de la construction de la notion d'[évaluation], nous sommes au cœur de décisions métathéoriques. Avec sa distribution dans les discours, nous abordons la question du rôle qu'elle joue ou qu'elle peut jouer dans les interactions
13L'adjectif "naturelle" est ici pris dans le sens d'wIe opposition à "fonnelle" et non pas en relation à un fondement ontologique. 14SelonJ.-P.. Bronckart~ 1985~ (en colIaboration)~ Le fonctionnenlent {lu discours. Delachau.x & Niestlé. NeuchâtellParis. (p. 3).
1-1-

discursives et sociales où cette notion a une signification pragmatique comme celles de l'enseignement/apprentissage et de la fonnation. A la suite de cette recherche, une autre étape, plus praxéologique et impliquée dans un domaine spécifique (enseignement/fonnation), en relation didactique à un objet de transaction (objet d'enseignement/apprentissage ou de formation) devrait permettre de resituer la place de l'interaction et du langage dans les actes d'évaluation. 1.1.1. Evaluation et catégorisation
Mais ce qu'il est important d'aborder auparavant, c'est la question même de la nature de l'évaluation sans la reconnaissance de laquelle toute procédure formelle risque d'être élaborée sur des a priori (comme celui du rapport objectivité/subjectivité qui fonctionne comme s'il s'agissait de données alors que ce ne sont que des construits 15).

Cette activité naturelle, on peut dire qu'elle est déjà bien décrite par les psychologues de l'apprentissage en termes de [catégorisation]. Rappelons que la notion de [catégorie] est une notion source en sciences humaines, qui participe de : - de la connaissance et du langage, de la logique, - de l'ontologie16, - de la psychologie. Des catégones dfAristotel~ qui expriment les modes de la prédication, à Kant qui les voit comme des "concepts primitifs" particuliers qui fournissent les "conditions de possibilité de toute connaissance"18, et Peirce19 qui s'oppose à Kant en faisant des

-

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15Cr.note n014. 16C'est à-dire la théorie de l'être qui cherche à défiIÙr ce qui. dans la recherche scientifique n'appartient pas à un construit. Ici. cette approche serait de savoir si la catégorie [évaluation] appartient à l'ensenlble des entités qui constituent le nlonde ou bien s'il s'agit d'une entité
con\"entiolU1elle. construite pour e~l'liquer le nlonde.

1-Le rapport substance/essence. le combien. le quel. 1 où. le quand le
~

relativenlent-à-quoi. di, "isent parfois.

l'être-en-position.

l'avoir.. le faire. le souffrir. qui se

18Kant~ E... 1980.. Critique de la raison pure. PUF.

15

catégories des généralités, la notion de catégorie est liée à la connaissance du monde. Le problème qui se pose alors est celui de la pré-définition des catégories qui seraient, alors ou bien ontologiques20,ou bien liées au langage ou aux divisions sociales21. Si nous échappons à la problématique ontologique de la catégorie, et si nous entrons dans celle de son approche opératoire dans la connaissance, on peut relever avec le psychologue Jérôme Bruner22, qu'il s'agit du résultat final d'une opération représentée par la notion de [catégorisation] qui est un des premiers éléments du langage que l'enfant acquiert en entrant en relation avec le monde à l'occasion du développement de la fonction référentielle: - repérer sa mère parmi les autres adultes, - identifier les objets immédiats puis lointains par les sens, - attribuer une place et un rôle à ces constituants. L'activité évaluative naturelle issue de l'acquisition de l'opération de catégorisation est un comportement actif que conditionne le potentiel génétique et les contraintes d'adaptation de l'espèce au milieu. C'est un fonctionnement psychique fondamental et élémentaire qui se transfonne par la socialisation de l'individu en comportement autonome des contraintes héritées de l'espèce (potentiel génétique et adaptation) en capacités d'action sur l'environnement au travers d'actes mettant en jeu la cognition et le langage. Cette opération est le premier stade qui va pennettre de caractériser (seconde opération) les segments de réalité. Dans le langage verbal, ces opérations se traduisent par: une sélection des références (aussi appelée désignation), leur caractérisation ou leur prédication, leur mise en relation (entre-elles) et leur mise en relation avec l'énonciateur (énonciation). De l'évaluation naturelle, nous en pratiquons tous les jours, à tous

-

19peirce, C., S., 1995, Le raisonnement et la logique des choses: conférences de Cambridge 1898, Cerf.

les

20C'est le point de vue d'Aristote, de Kant, mais aussi d'Husserl (Recherches logiques VI, pp. 44-48 et 58-62) pour qui les catégories seraient données par intuition. 21Thèse de Sapir et Whorf: mais également d'E. Benveniste qui montre (1966, Problèmes de linguistique générale 1, Gallimard) que les catégories aristotéliciennes sont le produit de formes linguistiques du grec. Pour Durkheim, les catégories sont liées aux divisions sociales. 22Bruner, J., 1987, Comment les enfants apprennent à parler, Retz. 16